‹ Le château de PauChapitre 11 sur 33 · HENRI IV · texte numérisé non relu

HENRI IV

Le château de Pau est si fier d'avoir vu naître l'un des plus grands rois du monde, qu'il a pris le nom de château d'Henri IV. Les ennemis de ce prince l'appelaient le Béarnais , et ce titre il l'a rendu illustre ; c'est le Béarnais par excellence. Les enfants du Béarn ont eu raison d'inscrire au pied de sa statue ces simples mots : lou nouste Henric , cest notre Henri !

Peu d'années après la mort de ce grand homme, on comptait déjà cinquante historiens et plus de cinq cents panégyristes , orateurs ou poètes qui avaient célébré sa mémoire. De notre temps , Henri IV est le personnage historique dont on s'occupe encore le plus. Il est même des hommes qui ont entrepris la tache anti-française de nous enlever une de nos gloires les plus populaires , comme si la postérité avait pu se tromper, et si elle n'avait pas prononcé depuis longtemps son arrêt irré-

vocable. La mémoire du bon roi a subi une grande épreuve. Ses lettres les plus intimes , les plus secrètes, ont été recueillies de toutes parts et révélées tout-àcoup au grand jour; la critique moderne s'est livrée à une étude approfondie de son règne; et l'aimable et noble figure de Henri a paru plus belle à mesure qu'on l'examinait avec plus de soin , parce qu'on y apercevait mieux tout ce qu'elle respire d'esprit et de génie, de bonté et de grandeur. En interrogeant des milliers de pièces signées du nom d'Henri et restées ensevelies dans ses propres archives , peut-on espérer de glaner quelque particularité inédite ? Un détail de vie intérieure , trivial lorsqu'il se rapporte à un homme vulgaire, n'est-il pas au contraire plein d'intérêt lorsqu'il concerne un héros que l'histoire aime à faire connaître depuis le berceau jusqu'à la tombe ?

Obligé de restreindre un trop vaste sujet, je m'attacherai à représenter Henri enfant, élevé aux pieds des Pyrénées , plutôt que le héros s'immortalisant dans les combats ; le roi de Navarre plutôt que le roi de France; l'homme privé plutôt que le monarque.

Les circonstances, qui entourèrent sa naissance, contribuèrent à augmenter la joie que produisit cet événement dans le château de Pau et dans le pays. Jeanne d'Albret avait eu déjà un fils ; elle eut le malheur de le faire nourrir près de Paris, par la.baillive d'Orléans. Cette bonne dame , considérant la chaleur comme le principe essentiel de la vie , ne cessait de dire : « Laissez « l'enfant, il vaut mieux suer que trembler, » Le jeune prince , retenu dans une véritable serre chaude , dépérit peu à peu, et mourut à l'âge de vingt-trois mois.

Jeanne d'Albret fut désolée. Le ciel sembla vouloir lui donner une consolation ; elle mit au jour la même année un second fils , Louis-Charles de Bourbon , comte de Marie. La mère résolut de l'élever sous ses yeux; elle eut encore la douleur de le perdre par un déplo-

rable accident. Favyn raconte qu'un jour , le roi et les princes étant allés à la chasse, la nourrice et un gentilhomme s'amusaient à se passer l'enfant de l'un à l'autre, hors de la croisée d'une fenêtre. Le gentilhomme ayant feint de le prendre des mains de la nourrice , celle-ci le laissa tomber d'un premier étage. Les coupables agravèrent leur faute en voulant la cacher; le petit comte n'était que blessé; ils le laissèrent mourir sans secours, plutôt que de révéler leur funeste imprudence. Henri II aimait son petit-fils avec toute la faiblesse d'un grandpère , avec tout l'orgueil d'un roi qui espère revivre dans un noble rejeton La douleur rend injuste : malgré sa tendresse pour sa fille, il s'oublia, dans son désespoir, jusqu'à lui dire qu'elle ne méritait pas d'avoir des enfants, puisqu'elle ne savait pas en prendre soin.

Le bruit avait couru que le roi de Navarre songeait à' un second mariage avec Catherine de Castille, sœur de Charles-Quint; on parlait aussi d'un testament qu'il aurait fait en faveur d'une grande dame qui lui avait inspiré des sentiments très vifs. Tout contribuait à augmenter le désir de Jeanne d'Albret de donner un héritier à la Couronne de Navarre. Elle devint enceinte pendant qu'elle suivait son mari à l'armée; « car, dit <r un historien, elle était bien capable, par sa présence, c de soutenir le courage des guerriers. »

Henri II exigea qu'elle vint faire ses couches dans son château. Malgré les difficultés du voyage et les dangers d'une grossesse avancée , elle obéit à ses ordres , et arriva près de lui le 4 décembre 1553. Elle avait mis dixhuit jours pour venir de Compiègne à Pau.

Par ses soins affectueux, son empressement à lui plaire, et ses filiales caresses, elle essayait de dérober à son père le secret du mystérieux testament qui l'inquiétait. Un jour qu'elle était seule avec lui dans son cabinet , le roi tire d'un de ses coffres une boite d'or, attachée à une chaîne de même métal , assez longue pour faire

trente fois le tour du cou. Il la montre à sa fille , et lui dit : « Tu vois cette boîte, je te la donnerai avec le testament qu'elle renferme, situ as le courage , en accouchant , de me chanter une chanson béarnaise , afin de ne pas faire un enfant pleur eux et rechigné. » Jeanne promit , et elle avait assez de fermeté pour tenir parole. Voyez-vous en face de l'aile méridionale du château, au milieu du Gave , les piliers à demi ruinés d'un vieux pont qui n'existe plus ? Au bout de ce pont s'élevait jadis une chapelle dédiée à la Vierge et célèbre par la renommée de ses miracles. C'est à Notre-Dame du Boutdu-Pont que les Béarnaises adressaient leurs prières dans toutes leurs peines, dans toutes leurs souffrances et surtout dans les douleurs de l'enfantement afin d'obtenir un accouchement bref et heureux. Lorsque Jeanne sentit approcher le moment de la délivrance, elle fit appeler son père par son fidèle serviteur Cotin , qui veillait près d'elle. Dès que le roi parut sur le seuil de sa chambre , cette princesse énergique, toujours maîtresse d'elle-même, entonna d'une voix ferme ce cantique si connu :

Nousté Dame deù cap d'eu poun

Adjudat-me à d'aqueste ore ;

Prégats au Diû doû ceû

Qu'em boulhe bié déliura leù ;

Que mon frut que sorte déhore ;

D'û maynat que'm hassie lou doun :

Tout dinqu'aû haut deûs monts l'implore ,

Nousté Dame deû cap d'eu poun

Adjudat-me à d'aqueste ore !

Jeanne chantait encore lorsque l'enfant vint au monde. Les historiens remarquent gravement et non sans des commentaires curieux , qu'il naquit sans pleurer ni crier, comme s'il eût été sous le charme de la voix de sa mère.

Henri II , fier de voir sa race continuée par un héritier dont il semblait pressentir la gloire future, donne à la reine Jeanne la boîte d'or en lui disant : voilà qui est à vous , et emporte l'enfant dans un pan de sa robe en disant : voici

qui est à moi. Il le couvre de baisers et de caresses; frotte ses petites lèvres d'une gousse d'ail; lui fait sucer quelques gouttes de vin de Jurançon dans sa coupe d'or et s'écrie : « Va, tu seras un vrai Béarnais! » Puis , faisant allusion à l'épigramme des Espagnols, qui, à la naissance de sa fille , avaient dit : La vache a enfanté une brebis, il répétait : voyez, la brebis a enfante un lion (mire, agora esta ovieja pario un leone ) /

J'avais fait remarquer comme une particularité historique assez curieuse que la plupart des historiens s'étaient trompés sur la date de la naissance du bon roi, et je la fixais au 14 décembre. Je ne croyais pas que cette opinion, acceptée par M. Henri Martin et de graves auteurs, fut susceptible d'être discutée parce qu'elle reposait sur un document authentique et officiel, le registre des naissances et morts des Princes de Béarn tenu par l'évêque d'Oloron. On y lit : * ce 44 décembre 4553 ma dicte clame Jehanne , princesse de Navarre, accoucha de son troisième fils à Pau , en Béarn , entre une ou deux heures après minuict. Lequel fut baptisé le mardi XIe jour de mars audict an , auclict lieu de Pau $ et furent ses parrains le roi de Navarre , son grand père , qui le nomma Henry, et Monseigneur le cardinal de Vendôme, son oncle paternel , et fut sa marraine la sœur du roi de Navarre , veufve de feu Monseigneur de Rohan. » M. Raymond, conservateur des archives du Château, a découvert dans les Etablissements de Béarn 5e vol. f° 220, une généalogie inédite des rois de Navarre où l'on trouve l'acte suivant dont nous reproduisons la forme matérielle :

dotze K veilhe de saincte Lucie

A Lo «""'"r^ de décembre mil cinq cents cinquante-

très nasco Monsr le prince procréât de très excellents princes Anthoni de Borboo , duc de Vendôme, et Madame Jehanne , filhe unicque deu Rey Henric de Nabarre, et de Margaride , sor de Francès, Rey de France,

de noeyt enter los dues et très hores après mieyt neyt de la noeyt de sencte Lucie en lo castet de Pau. Qui a interligné le mot douze et ajouté : veille de Ste-Luce! Celui qui a fait ces corrections avait-il le droit de les faire? Celui qui aurait été chargé de rectifier un acte si important ne l'aurait-il pas rectifié en entier? La fin contredit le commencement; si Henri est né entre les deux et trois heures de la nuit de Ste-Luce, il est né le 14. Cet acte ne peut donc prévaloir contre celui de l'évêque qui avait seul qualité pour constater l'état civil de la maison royale. Ce n'est pas dans les historiens du temps qu'on peut trouver des détails précis parce qu'ils sont tous en désaccord. Si dans le calendrier qui précède l'office de la Vierge , rédigé par le P. Cotton pour Marie de Médicis, la naissance d'Henri IV , est fixée au 12 , cet ouvrage a paru en 1631 et ceux qui ont paru en 1610 fixent la date au 13. Pileus dans son histoire d'Henri IV, imprimée en 1613, dit que ce prince est né le 14.

Le baptême eût lieu avec une grande pompe. Il fut administré par le cardinal d'Armagnac , sur des fonds d'argent faits pour cette cérémonie. Le nouveau né fut nommé Henri de Bourbon , prince de Viane , duc de Beaumont. Jamais poètes, mathématiciens et astrologues ne célébrèrent la naissance d'un prince béarnais avec autant d'enthousiasme. Si tous les auteurs contemporains ne furent pas de très bons poètes , ils furent d'excellents prophètes (1). PalmaCayet vante le bonheur de Pau, que cet enfant va égaler au lieu natal des Dieux. Du Bellay, en lui traçant les vertus qu'il doit ambitionner un jour, semble avoir raconté d'avance celles qu'il a réellement possédées. Enfin, Ronsard, malgré neuf princes qui se pressaient, pleins de jeunesse et de vie, autour du trône des Valois, n'hésite pas à prédire au petit Béanais la royauté de France en lui disant :

Mon prince, illustre sang, de la race bourbonne , A qui le ciel promet de porter la couronne Que ton grand sainct Loys porta dessus le front!

L'enfant à qui Ton présageait de si hautes destinées parut d'abord assez difficile à élever : « Il but, dit Michelet, huit laits différents ce fut l'image de sa vie mêlée de tant d'influences > , M. Raymond a déjà découvert, dans les comptes des trésoriers de Navarre , les noms de plusieurs nourrices : Arnaudine de Lareu, la femme de Sardan, Marguerite Lafargue, la femme de Pierre Sarrabaig; Françoise Minot , la femme de Duvignau, jardinier du château, Jeanne Revel, et la nourrice dite de Poissy; la plus connue de toutes se nommait Jeanne Fourcade , femme de Lassensàa. On voit encore sa demeure au village de Bilhères , au bout du parc de Pau. C'est dans une maison de paysan , que le futur roi de France fut nourri. Fortifié par l'air pur de la campagne, Henri grandit 3 « il n'avait j> pas deux ans, dit Mlle Vauvilliers, que déjà il étond nait par sa force , sa vivacité et une certaine gen- » tillesse de courage qui ravissait son père. »

Dès qu'il eut quitté la maison de sa nourrice, le roi lui donna pour gouvernante Suzanne de Bourbon , femme de Jean d'Albret, baronne de Miussens ; elle garda Henri au château de Coarraze , dans la riante vallée du Gave , au pied des monts Pyrénées. Ce fut une curieuse éducation que celle que Henri II prescrivit pour son petit-fils. Il ordonna qu'on rélevât à la béarnaise , et non mollement à la française. 11 recommanda de le nourrir sans délicatesse et sans superfluitê. Il défendit de l'habiller richement, de le flatter du titre de prince^ et de le distinguer des enfants du village.

N'est-ce pas un des plus charmants souvenirs de nos contrées que l'image du jeune prince, destiné à porter deux couronnes , et traité comme un paysan de nos montagnes, jouant tête nue au milieu des enfants de Coarraze , gravissant avec eux sans chaussure les rochers voisins, mangeant comme eux du pain noir, du bœuf, du fromage et de l'ail , luttant avec les plus forts d'à-

gilité et de vigueur, et n'ayant sur eux d'autre supériorité que celle du caractère et de l'esprit ?

Qu'eût dit son illustre aïeule, Marguerite de Valois, qui aimait tant toutes les élégances de la vie, si elle eût vu son petit-fils ainsi habitué aux grossiers usages de la campagne ? Palma Cayet était sans doute frappé de cette idée lorsqu'il disait :

Le roy Henri remporta ce plaisir D'avoyr à soy et selon son désir Son petit-fils qu'il chérissoit en père , Non follement, comme eût fait la grand'mère (S' elle enst vécu) et cela Veust perdu

Il est curieux de voir commenj; les auteurs français jugeaient à cette époque Pau et Coarraze dont la situation ravissante jouit aujourd'hui d'une si grande renommée. <c Henri IV , dit Pileus ( t. 4, p. 95 ) , naquit au Château de Pau, situé à la racine des monts Pyrénées, et bien que l'on dit que ceux qui naissent au monde retiennent toujours quelque chose de la région qui les élève , si est-ce que ce Prince né en lieux pierreux et âpres n'a rien resssenti de son âpreté, mais comme une plante forte y a pris une vive racine. » Ces épithètes de pierreux , âpre, affreux sont donnés par tous les écrivains du temps au ravissant pays de Béarn. L'auteur de l'Euloge de la vie héroïque d'Henri le Grand disait aussi :

Pau , parmi ses rochers , glorieux le reçut Coarraze en prist le soin , éleva son enfance Conforme à l'âpreté des lieux de sa naissance.

Henri n'avait guère que cinq ans lorsque Jeanne d'Albret l'emmena à Paris pour le présenter au roi de France. Henri II fit un accueil assez froid au roi et à la reine de Navarre ; mais il se laissa bientôt charmer par le jeune prince. Il le prit dans ses bras, et lui dit : Veux-tu être mon fds ? L'enfant parlait Béarnais et ne savait pas encore le français ; il répondit en montrant

Antoine : Âquet es lou seignou pay. (Celui-là est monsieur mon père.) — Vous avez raison, reprit le roi; mais puisque vous ne voulez pas être mon fils , voulez-vous être mon gendre? — Obé , dit l'enfant sans hésiter. Marguerite de Valois avait dix-huit mois de plus qu'Henri. C'est à cette époque, dit-on, que remonterait la première idée de leur union. Le roi s'attacha de suite à son futur gendre ; il le retint à Paris pour le faire élever avec le Dauphin, depuis François IL

Jeanne d'Albret, devenue veuve, fit en France des voyages moins fréquents , et demeura plus assidûment en Béarn. Obligée de laisser le jeune Henri à Paris , près de la Cour, elle lui donna un précepteur plus distingué par le savoir que par la naissance , et aussi recommandable par ses vertus que par son savoir ; il se nommait La Gaucherie. En lui confiant son enfant, elle dit à celui-ci : « Sachez, mon fils, que vous aurez plus « d'obligation à votre précepteur qu'à moi-même. Je ne a vous ai donné que la vie ; mais lui vous apprendra à bien « vivre; ce qui est préférable. Je lui laisse toute mon au- « torité sur vous ; me promettez-vous d'avoir pour lui tout « le respect et tout l'amour que vous me devez? — Oui, « répondit Henri, qui n'avait alors que sept à huit ans, « oui, je vous le promets pourvu qu'il m'aime bien aussi, * Il fut mis au collège de Navarre « pour y être institué ez « bonnes lettrées. Il y eut pour compagnons le duc d'Anjou, a: qui fut son roi, et le duc de Guise, qui voulut l'être, » [Hist. du collège de Navarre, t. i, p. 341.) Rien n'égala l'intimité qui s'établit entre les trois Henri enfants, si ce n'est la haine irréconciliable qui régna plus tard entre ces trois princes, devenus chefs de partis. La Gaucherie vint à mourir ; ce fut un grand désespoir pour le jeune élève. Sa mère le fit revenir à Pau en 1566; elle confia son éducation à Florent Chrétien, et l'entoura de guerriers et de savants qui avaient l'esprit délicat , le raisonnement pur, les mœurs irréprochables.

Le retour du jeune prince de Béarn ( c'est le nom qu'Henri porta jusqu'à ce qu'il fut roi) causa une vive joie dans le château et dans tout le pays. Les historiens racontent le bonheur qu'il éprouva lui-même à rentrer sous le toit qui l'avait vu naître. Là, il était chez lui ^ il retrouvait sa mère, ses amis, sa liberté. 11 n'était plus obligé de comprimer ses pensées et de mesurer ses paroles, comme à la Cour de Médicis. Partout sa bienvenue excitait les sympathies populaires, « Si les gentilshommes des environs s'empressaient de venir le voir, dit Duflos, l'empressement était encore plus marqué de la part des habitants de la campagne, qui accouraient à Pau les dimanches et les fêtes, pour satisfaire leur curiosité.

La bonté, la franchise, l'affabilité du jeune prince lui gagnaient tous les cœurs. Il se mêlait avec les paysans de nos vallées, il les interrogeait sur leurs travaux ; et, lorsque parmi eux se trouvait quelque jeune garçon taillé pour la guerre , il lui disait : « Porterais-tu le mousquet pour me défendre, si on venait m'attaquer?» Et chacun se retirait enchanté d'Henri, de sa bonne mine et de cet air guerrier qui annonçait qn'il donnerait un jour du fil à retordre à ses ennemis.

Les habitants de Coarraze étaient fiers d'avoir vu leur jeune prince traiter leurs fils en amis d'enfance; dès qu'ils apprirent son arrivée, hommes et femmes partirent ensemble un beau matin, afin de le saluer dans son château. Ce fut une levée en masse de tout le village 5 ils traversent la ville de Pau au milieu de la foule, qui répond avec plaisir à leurs bruyantes acclamations. Ils entrent dans la cour d'honneur, qu'ils remplissent. Henri descend aussitôt avec sa mère, accompagné d'un cortège de dames et de seigneurs. Les cris de joie les plus énergiques , les vivats les plus sincères ébranlent, à l'aspect d'Henri, les murs de sa royale demeure. Après que le premier enthousiasme s'est un peu apaisé , un vieillard s'avance ? appuyé sur un bâton ,

et tenant à la main un panier rempli de fromages. Voici sa harangue , telle que Duflos nous Ta conservée :

« C'est bien de l'honneur pour moi , notre bon prince , que de causer avec vous comme çà, tête à tête. Aussi, je rechignais à me charger de la commission. Mais ceux de notre village et des environs , dans un paiiementage qu'ils ont eu ensemble , ont dit : Grégoire a la langue bien pendue et n'est pas si bête qu'il le paraît; il faut que ce soit lui qui fasse le compliment à Henri. Depuis ce temps-là, en bonne foi, je me suis mis la tète à l'œuvre, pour vous fabriquer quelque chose d'agriable ; car je sais que vous êtes un bon compagnon qui aimez à gaudir et à rire. Mais je n'ai pu tirer plus d'esprit de ma cervelle qu'on ne tire de l'huile d'un mur. Aussi , a-t-on raison de dire qu'on ne fait pas boire un âne quand il n'a pas soif. Voyant donc que je ne trouvais rien de drôle ni de gentil dans mon invention, j'ai imaginé un bon tour pour vous dédommager de mon compliment biscornu : c'est, de vous apporter des fromages. Oh ! c'est là du bon , vous pouvez vous en vanter. Nos femmes les ont faits tout pareils à ceux que vous mangiez de si bon appétit quand vous n'étiez encore qu'un m?rmot. Allons, prenez-les, sans façon, et que le bon Dieu vous bénisse! C'est ce que nous demandons tous pour vous à cor et à cris, comme des enragés. »

Henri accepta avec bonté les fromages , remercia l'orateur, et lui donna une bonne étrenne pour lui et sa troupe. Il leur fit servir à boire, et leur adressa de ces paroles affectueuses qui vont au cœur, parce qu'elles en viennent. Ces bonnes gens se retirèrent en remplissant les airs de leurs chansons joyeuses et d'un refrain béarnais qui signifiait : Quel bon prince nous avons , et qu'il a de bon vin !

Jeanne d'Albret aimait à retenir à Pau son fils , pour le faire connaître et aimer. Elle l'habituait au travail. Elle ne voulait pas, disait-elle, qu'il fût un âne couronné et un illustre ignorant. Elle s'occupa autant de l'éducation de son cœur que de celle de son esprit. Elle vou-

lait avant tout qu'il fût sincère, ennemi de toute fein- Use et cautèle , véritable en sa parole. Henri pût dire avec vérité à la fin de ses jours . « Je n'ai manqué de foi à personne. » Fidèle à continuer le système de son père Henri 11 , Jeanne accoutuma de bonne heure son fils, par le développement de ses forces physiques et de ses habitudes de tempérance, aux fatigues et aux privations qu'un héros doit savoir supporter. Sa table, au palais de Pau comme au château de Coarraze , fut toujours frugcile. Les ragoûts et les friandises lui étaient interdits.

La nuit , il couchait quelquefois tout habillé sur une simple paillasse. Par ordre de la reine, son sommeil ne pouvait être long, il était borné à cinq ou six heures. Le matin, quelque temps qu'il fît, son maître l'obligeait à partir pour la chasse , et à faire à cheval , bride abattue, des courses difficiles et fatigantes. C'est ainsi qu'à douze ans , grâce à cette rude vie et à ces exercices continuels , le prince de Béarn acquit des forces physiques comme on n'en a guère qu'à vingt ans.

En 1569, Jeanne d'Albret conduisit son fils à la Rochelle, et le dévoua à la défense de la nouvelle religion. Il fut déclaré chef de parti , et son oncle , le prince de Condé , son lieutenant avec l'amiral de Coligny. Il était à la bataille de Moncontour. Il brûlait d'envie, dit Péréfixe , déjouer des mains , mais on ne le lui permit pas. Il suivit l'armée jusqu'à la paix, conclue le 11 août 1570. A cette époque , il retourna en Béarn. Nous avons dit comment il perdit sa mère. Alors seulement il reçut le titre de roi, qu'il n'avait point pris à la mort de son père , Antoine de Bourbon. Il devint Henri II de Béarn, Henri III de Navarre. Plus tard, il fut Henri IV de France.

Le mariage d'Henri et de Marguerite de Valois fut célébré, le 16 août 1572, d'après un document du musée de Louvre et non le 18, comme nous l'avions avancé. La saint Barthélémy eut lieu le 23. « Ainsi, dit Péréfixe, le pré-

» sent nuptial du prince fut la mort de sa mère ; la fête, » le massacre général de ses amis. » Il échappa aux meurtriers; mais il fut obligé de renier sa religion et de rester prisonnier à la Cour, cour étrange, écrit-il à Miossens, ou pour se préserver de dangers incessants il était obligé de porter dagues , Jacques de maille et bien souvent le cuirassin sous la cape. Enfin, en 1576, il parvint à s'évader; et , après avoir recouvré sa liberté , il reparut à la tête du parti huguenot.

Depuis lors , il mena une vie aventureuse et errante, ne se reposant guère qu'à Nérac et à Pau, où ses apparitions étaient plus fréquentes que longues (22). Il aimait sa ville natale. De loin , il s'occupait de l'embellir. Pendant la guerre, il veillait avec soin à la réparation de ses remparts. Du reste , ce n'est pas derrière leurs murailles qu'il désirait laisser nos Béarnais; c'est autour de lui qu'il préférait les avoir au milieu des combats; et dans ses lettres il ne cesse de recommander qu'il y en ait beaucoup dans ses régiments.

Devenu roi de France, il écrivait à son lieutenant chargé de tenir ses Etats en ses royaume de Navarre et pays de Béarn : « Vous avez déjà assez séjourné dans le pays pour » avoir reconnu et observé les mœurs de mes sujets, les d quels je désire que vous mainteniez dans cette ferme » créance, que comme ils sont les premiers sur qui d Dieu m'ait donné autorité , aussi veux-je continuer ce 2> soin et cette affection singulière envers eux que j'ai » portés dès ma 7iaissance »

Cependant lorsqu'il eut quitté son pays natal sans esprit de retour, il préféra faire porter à Paris les objets précieux qui lui rappelaient des souvenirs, que d'envoyer à Pau des monuments de son affection. Il dépouilla notre Château de ses tapisseries et de ses meubles les plus rares. La tradition rapporte qu'il eut envie de colonnes antiques qu'on voit encore à l'église de Bielle. Il les fit demander aux habitants du village , en leur disant pour les flatter, qu'il

n'en avait pas vu d'aussi belles à Paris. Les montagnards Ossalois répondirent : « Sire , vous êtes maître de nos cœurs et de nos biens, mais quant aux colonnes du temple, elles appartiennent à Dieu , arrangez-vous avec lui. D'ab eig qiCep ab bèjat. » Le roi se garda bien d'insister.

Ses ancêtres étaient renommés par leur amour pour la justice. Henri suivit leur exemple. Le conseil souverain siégeait au château. Les plaidoiries avaient lieu en béarnais. Le seigneur deBéarn fournissait lui-même aux conseillers leur robe rouge d'écarlate lorsqu'ils entraient en fonctions. Le roi de Navarre comprit qu'il y avait autant d'incouvénients pour lui que pour les juges , surtout dans des temps de trouble et de guerre, d'habiter dans le même palais , où ils devaient entrer par les mêmes portes.

Par acte du 6 octobre 1585, il ordonna qu'un bâtiment spécial serait consacré à sa Cour souveraine et à la Chambre des comptes. Le 13 janvier suivant, cet édifice fut en état de recevoir la magistrature du pays, et prit depuis lors le nom de Palais [de ores en avant aperade lo Palays). Il devint le siège du Parlement de Navarre et plus tard de la Cour d'appel de Pau. 11 a été abandonné en 1856.

Après avoir ajouté, autant qu'il fut en son pouvoir, à la dignité extérieure de l'administration de la justice, il s'occupa de faire de sages règlements ou d'assurer l'exécution de ceux qui existaient déjà. Voici ce qu'il disait lui-même en écrivant , au mois d'août 1594 , aux députés de Beauvais , une lettre que je regrette de n'avoir pas retrouvée dans la collection du savant M. Berger de Xivrey :

« Mes amis.,.., j'ai en mon royaume de Béarn deux paroisses joignant l'une à l'autre, séparées d'une forte rivière, en l'une desquelles ne s'est jamais fait pendant mon règne aucun prêche, et dans l'autre ne s'y est jamais dit aucune messe ; et pour cela, ne se sont les habitants de l'un à l'autre fait jamais tort d'un sol... Quand j'aurai tout réduit, vous verrez mon royaume vivre en telle concorde, et la justice si bien réglée, qu'on ne fera durer

les procès éternellement. En mon pays de Béarn, j'ai si bien réglé les juges , que les plus longs procès ne durent que trois mois au plus , et ne sont si hardis de prendre épices qu'à le plus juste possible, ce qui est chose bien agréable au peuple. »

L'intolérance de Jeanne d'Albret en matière religieuse n'était pas dans l'esprit du peuple béarnais. Souvent il arriva aux deux cultes catholique et calviniste d'être exercés publiquement au même lieu et au même temple , chacun à ses heures. J'ai trouvé des documents dans le château de Maslacq qui prouvent que certains gentilshommes protestants avaient la nomination des curés catholiques sans qu'il en résultât, sous Henri IV, de graves désordres.

Si nous devions suivre le roi de Navarre pour montrer comment ce prince

Confondit à la fois et la Ligue et l'Ibère , Et fut de ses sujets le vainqueur et le père, quelles pages intéressantes offrirait sa vie politique, si pleine de périls, de difficultés et de gloire! Dans les pamphlets curieux d'une époque où, selon Chateaubriand, la plume était aussi active que l'èpèe, que de faits oubliés on pourrait exhumer ! Malgré de savantes études qui ont paru dernièrement encore sur ce grand homme , n'est-ce pas un sujet inépuisable ?

Jamais roi légitime ne se vit en naissant séparé du trône par autant de princes que la mort devait moissonner pour lui ouvrir un passage. Jamais héros n'eut à combattre autant d'obstacles divers pour conquérir une couronne qui lui appartenait de droit. Chef des huguenots, il ne pouvait être accepté des catholiques qu'en abjurant sa religion ; et, s'il l'abjurait, ses défenseurs les plus ardents allaient devenir ses plus implacables ennemis. Héritier éventuel et allié du roi de France, il devait éviter de lui faire ouvertement la guerre ; et , s'il restait à sa Cour, il compromettait sa liberté et même sa vie. Pour réussir, il lui a fallu un courage poussé jusqu'à la témérité; par des

prodiges de valeur, il a su parvenir, en traversant les champs de bataille de Coutras, d'Arqués et dlvry, jusqu'auprès de Paris , dont sa générosité força les portes. Il lui a fallu tout son génie pour triompher de tant de médiocrités ambitieuses conjurées contre lui. Sa gaieté et son esprit , toujours les mêmes dans les moments d'épreuve et de malheur , lui ont gagné, autant que son intrépidité , le cœur de ses soldats. Son activité a lassé ceux qui le combattaient , et son affabilité lui a attaché pour toujours ceux qui l'avaient une fois servi. Sa connaissance approfondie des hommes lui donnait sur eux un grand empire. Sa finesse naturelle l'empêchait d'être facilement trompé. Il écrivait un jour à M. de Batz : Beaucoup m'ont trahi vilainement , mais peu m ont trompé. Celui-ci me trompera, s'il ne me trahit bientôt. Il aimait son peuple et il ambitionnait la gloire d'en être aimé. Il comprit parfaitement la vérité de ce que lui disait Montaigne dans une lettre récemment découverte : « Les inclinations du peuple se mènent à ondées ; si la pente est une fois prise en votre faveur, elle l'emportera de son propre branle jusqu'au bout. >>

Chef de parti, il est parvenu à faire triompher les droits de la conscience et à établir l'harmonie entre la société civile et la société religieuse. Guerrier toujours vainqueur, c'est le seul héros qui ait sérieusement conçu le grand dessein de la paix universelle. Roi, il a fait des réformes ou des créations si importantes dans la justice, dans l'administration, dans les finances, dans l'art de la diplomatie, qu'il semble avoir rompu avec le moyen-âge et commencé une ère nouvelle; c'est avec raison qu'on l'a appelé le premier roi des temps modernes. Fondateur de l'unité de la France, il fît de la royauté, qui n'avait été jusque-là, dit M. de Carné, que le commencement de l'édifice social, la base même de la société contemporaine. Patriote admirable, selon l'expression d'Augustin Thierry, il se fit remarquer par la conception d'une politique française

fondée sur le maintien des nationalités et l'équilibre des puissances. Un historien anglais s'étonne que M. Guizot n'ait pas assez fait ressortir l'influence que les modifications fondamentales opérées par Henri IV dans l'état de la société ont exercée sur toute la civilisation européenne.

Mais, des hauteurs de l'histoire générale, descendons à l'histoire du château de Pau, pour chercher dans l'enfance de Henri les germes de ses premières faiblesses, de ses premières vertus.

Pendant sa vie, la violence des critiques a tenté d'égaler la magnificence des éloges dont il était l'objet. Tandis que ses panégyristes le proclamaient, avec le cardinal du Perron, la merveille des rois et le roi des merveilles, ses détracteurs essayaient de le représenter comme un abrégé de tous les vices, obligé de confesser lui-même que, s'il n'eût êlè roi, il eût êtê pendu. Ce qu'il y a de triste à dire c'est que le bon Henri trouva ses détracteurs les plus violents parmi ses parents et ses compatriotes. Rien de plus vif que l'apologie ironique signée par la duchesse de Rohan si ce n'est VAdvertisseme?it des catholiques de Bêarn adressé à ceux de Paris contre Henri d'Albret se disant roi de France et de Navarre (23). Un ancien auteur disait que jamais prince n'avait fait autant de bien et que jamais prince n'avait eu autant d'ennemis parmi ses sujets, mais qu'à sa mort, l'envie, ce monstre toujours attentif à perdre ce qui lui fait ombrage , s'était évanouie , et que tous les nuages qu'on avait voulu répandre sur ce soleil s'étaient dissipés. Les ligueurs avant son abjuration; les huguenots depuis son retour à la foi catholique, ne cessèrent de l'attaquer avec l'arme de la calomnie. Ne faut-il pas un triste courage pour ramasser cette arme depuis longtemps rouillée et abandonnée? Aujourd'hui, l'amour du paradoxe a séduit de hautes intelligences. Il n'est pas de nom flétri par l'histoire qu'on n'ait essayé de réhabiliter; il n'est pas de nom consacré par la vénération des siècles qu'on n'ait

cherché à dépouiller de son auréole. Ceux qui attaquent le Béarnais , le connaissent-ils ?

On a été jusqu'à lui contester la bonté d'âme. Que les faits qui prouvent cette bonté notoire sont nombreux ! Que ceux qui sembleraient la contredire sont peu fondés ! Ainsi, M. Michelet raconte qu'Esther Imbert , fille d'un magistrat protestant, ruinée par la guerre, ne pouvant plus se marier, vint un jour, en suppliante, se jeter aux pieds du roi qui l'avait rendue mère et lui demanda du pain. Henri craignant de déplaire à Gabrielle la repoussa sans pitié. Les archives du château de Pau fournissent la preuve de l'inexactitude de ce récit. Loin d'avoir abandonné Esther, le roi avait donné Tordre exprès à ses trésoriers de Navarre de payer à cette demoiselle une pension annuelle de 6,000 livres tournois et de plus il s'était occupé d'organiser sa maison sur un pied convenable.

Que d'anecdotes, au contraire, démontrent qu'Henri mérita le titre de bon aussi bien que celui de grand !

En voici une que je copie dans un ouvrage du temps assez peu connu (le Pourtraict royal par Jean de Boys 1610 p. 30) : Un religieux de Tordre de St-Benoît, nommé M. Garnier, prêcha plusieurs fois à Paris des choses qui pouvaient causer dans le cœur du peuple quelque refroidissement de V honneur et du respect que le sujet est tenu de porter à son prince. Henri-le-Grand en ayant eu avis, l'envoya quérir honorablement, et lui demanda comment il le connaissait pour dire à son peuple tant de mal de lui dans ses sermons. Le religieux répondit qu'il n'avait fait que répéter ce qu'il avait entendu rapporter. — C'est chose indigne de votre qualité , répondit le monarque, de prêcher en publie contre toute personne que vous ne connaissez pas, et beaucoup plus contre votre roi. Afin donc que vous me connaissiez, et, quand vous m aurez connu, que vous puissiez dire de moi sans crainte de reproche ce que vous aurez vu , je vous prie

de demeurer seulement six mois auprès de moi; je vous y entretiendrai honorablement, et en y prêchant je vous donnerai liberté de dire franchement en ma présence ce en quoi vous me trouverez reprèhensible. Quelque temps après , le roi se vengeait de ce moine en lui donnant ï'évêché de Montpellier et un bénéfice de 15,000 livres de rente.

Que de traits pareils à celui-ci ne pourrai-je pas citer s'ils n'étaient trop connus ! Les nombreuses tentatives d'assassinat, dont il faillit devenir la victime , ne l'irritèrent jamais. Un jour, dans son pays, il apprend que Gavarret, un de ses capitaines, a conçu contre lui des desseins homicides. Henri lui demande d'essayer son cheval, il le monte , prend les pistolets aux arçons, les tire en l'air, et dit au capitaine stupéfait, qu'il sait tout et se borne à le chasser. Avant de condamner une des illustrations les plus incontestées de notre vieille France , il faut être bien sûr qu'on a consulté des documents authentiques. En considérant le Béarnais comme roi, on est obligé de reconnaître que de nombreuses améliorations ont eu lieu sous son régne , quoiqu'on essaie de prétendre qu'elles furent un bienfait du temps , aussi bien que de son administration. Comme homme , on lui refuse précisément les qualités qui Tout rendu le plus populaire. Les reproches qu'on lui adresse n'ont pas plus le mérite de la nouveauté que de l'exactitude. Henri lui-même ne les ignorait pas. Il les énumérait ainsi dans une lettre à Sully : « Les uns, disait-il , me blasment d'aimer trop les bâtiments et les riches ouvrages; les autres la chasse , les chiens et les oiseaux-, les autres les cartes, les dez et autres sortes de jeux, les autres les dames, les délices de l'amour ; les autres les festins , banquets , saupiquets et friandises ; les autres les assemblées, comédies, bals , danses et courses de bague. j> Il finit par déclarer qu'il ne nie pas que dans ces discours , il ne puisse y avoir quelque chose de vrai. Repassons avec lui son examen de cons-

cience. Hélas! quel est le grand homme qui pourrait subir un pareil examen ! N'est-ce pas un privilège du génie et de la gloire de faire excuser des faiblesses inséparables de notre humanité ! .. Plus on étudie Henri , plus on l'aime et plus on l'admire.

De nos jours, on ne le blâmerait pas de ses dépenses pour les belles constructions et des encouragements qu'il donnait aux arts. Ce premier reproche est un titre d'honneur. Le prix qu'il attachait aux riches ouvrages résulte de divers documents conservés dans nos archives. Je pourrais raconter ce qu'il dépensait pour faire fabriquer de magnifiques objets par des ouvriers béarnais , ou de superbes armes par Arnault de Balaignac, son arquebusier à Pau. Je me contenterai de dire le prix du célèbre chapeau au blanc panache du vainqueur d'Ivry. Il avait coûté cent écus. il était orné d'une améthyste blanche et de perles, Il avait été acheté le 15 juin 1588 et fut remplacé, en 1596, par un chapeau plus magnifique , décoré d'un diamant, et valant sept cent cinquante écus.

Le goût de la chasse est un goût royal; Jeanne d'Albret l'avait inspiré à son fils, parce que cet exercice développait ses forces et essayait son courage. Dans nos vallées , dans nos montagnes alors si boisées , le jeune roi de Navarre se plaisait surtout aux chasses les plus périlleuses. 11 ne craignait pas de s'élancer, seul avec un piqueur, au milieu des forêts , et souvent il lui est arrivé de tuer de sa main des ours d'une grosseur prodigieuse. (Du Bueuil, Chasses royales , t. 2 , p. 86 ). Même au milieu de ses guerres, il trouvait le moyen de se livrer à sa passion favorite. Un jour , en 1592 , dit 51. Jung, n'ayant pas de chasseurs près de lui, il invite Vitry, alors ligueur, mais veneur excellent, à venir courre un cerf, et le tutoie même dans sa lettre, par amour de la chasse. Vitry dut obtenir l'autorisation du duc de Guise pour se rendre à l'invitation.

La tradition populaire aime à répéter qu'Henri , dans son enfance , se livrait avec ardeur aux amusements du

pays , et notamment à la barincole et à lasloures. Il excellait à jouer à la paume. Ce jeu , alors si répandu dans toute la France, florissait encore à Pau il y a peu d'années : aujourd'hui il s'est réfugié chez les Basques, où le savant voyageur d'Abyssinie , Antoine d'Abbadie, le protège, en faisant chaque année une distribution solennelle de prix aux plus habiles joueurs des deux versants des Pyrénées. Henri , devenu roi , conserva sa prédilection pour ce jeu. Nos archives possèdent plusieurs mandements signés de sa main, pour payer , soit à M. de Turenne, soit à d'autres gentilshommes, des sommes quil avait perdues , dit-il, en jouant à la paume.

Jeanne d'Albret proscrivait sans pitié tous les jeux de hasard qui n'ont d'autre attrait que l'amour du gain. Elle s'aperçut un jour que son fils avait plus d'argent qu'il n'en devait avoir, et elle reçut son aveu qu'il avait gagné en jouant aux dés. Sa mère, doulcement sévère pour peu quil bronchât, riait toujours prête à le relever et à ne lui en passer point. Quoiqu'il eût déjà commandé à l'armée, elle ordonna à son gouverneur de lui infliger le louet. II fallut tout l'esprit du jeune Henri et toutes ses caresses pour désarmer sa mère. « Ce serait peu de gloire à vous, lui dit-il, et trop de mocquerie à ma réputation d'être traité en enfant, ayant déjà eu l'honneur de porter le titre de général, j> Toujours plein de respect pour la mémoire de sa mère , le bon Roi cherchait à l'imiter dans ses derniers jours. Voici une curieuse lettre restée inconnue et que nous sommes heureux de pouvoir citer :

<c Madame de Monglas, puysque la maladye a rataqué une meson de St-Germain-en-Laye du mesme temps que ie vouloys que mon fils le daufyn et mes enfants y retournasent corne ie lay aprys par notre lettre du XIIe et celle du grand mon procureur au dyt lieu à nous , et que ryen ne presse ancor de les fere partyr de Noisy où ils sont bien, je trouve fort qu'ils n'an bougent ancor que premyer nous n'ayons aprys ce que fera cette lune , de quoy ie nous ay byen uoulu aduertyr par cetuy

corne aussy ie l'escry à M. de Sully qui m'a anvoyé la u.re le me playns de nous de ce que nous ne m'avez pas mandé que nous aidez foueté mon fils, car ie ueus et nous comande de le foueter touttes les foys qu'yl fera lopynyastre de quelque chose de mal, sachant byen par moy mesme qu'yl n'y a ryen au monde quy lui face plus de profit que cella, ce que ie reconoys par esperyance nïauoys profite, car estant de son âge j'ay été fort foueté, c'est pour quoy ie ueus que nous Je facyez et que nous luy facyez antandre. A Dieu , Madame de Monglas le XIIIe novembre a Fontainebleau. Henry. »

Monté sur le trône de France , le Béarnais faisait des dépenses assez considérables pour les menus plaisirs» Il serait peu intéressant d'en donner le détail On sait que les rois avaient l'habitude d'avoir un fou auprès d'eux pour que la vérité parvint à leurs oreilles, sous le masque de la folie. Henri avait une folle, qui ne le quittait guère, et un fou nommé Chicot. C'était, dit Michelet, un riche gascon trèsbrave et qui aimait fort à suivre son maître à la guerre. Il lui arriva une fois une aventure singulière. Il prit de ses mains un prince, un des Guises. Mais croyez-vous que Chicot va en tirer une rançon ? Point du tout; il dit au Roi, mon ami, je te le donne. Le prisonnier fut si furieux, que du pommeau de son épée, il frappa le fou à la tempe et l'assassina.

Le Roi favorisait les danses ; mais n'était-ce pas la mode du temps? Un règlement d'Henri III prescrivait des bals à la Cour les dimanches et les jeudis. Plusieurs mandements de nos archives constatent les sommes payées à des joueurs de violon et à des joueurs de comédie italiens.

Henri avait hérité de ses pères, un goût prononcé pour les banquets, festins, saupiquets et friandises. Scaliger prétend qu'il mangeait beaucoup, au point de se rendre malade. 11 serait facile d'entrer dans les détails les plus minutieux sur sa table. Les archives du château ont conservé deux cent soixante-dix-sept registres relatifs .aux dépenses journalières du roi de Navarre. Sa corres-

pondance montre aussi qu'il ne lui en coûtait pas de descendre à des détails gastronomiques. Tantôt il demandait de lui envoyer des fruits , de bons melons, des muscats , des figues , des presegs (ou pêches du pays) ; tantôt il réclamait une douzaine d'oies de Bèarn, les plus grasses qu'on pourrait trouver , de sorte quelles fissent honneur au pays. Il aimait beaucoup les melons et en mangeait énormément. « Ils ne m'ont jamais fait mal, disaitil, quand ils sont fort bons, que je les mange avec grand faim et avant la viande comme les médecins l'ordonnent.» Rien n'égalait son plaisir de manger les cailles et les perdrix qu'il avait pris lui-même à la chasse, si ce n'est le bonheur qu'il éprouvait à faire part à ses amis de tout ce qu'il avait d'excellent ou de rare.

On a calomnié le bon goût d'Henri IV dans la pratique d'un de ses triples talents , celui de boire , en disant qu'il aimait avec passion le vin de Suresne. Un spirituel auteur a prouvé que l'on avait confondu le Suresne avec le Suren, petit vin blanc suret du clos du roi , dans son duché de Vendôme. Le premier vin qui ait mouillé ses lèvres, le Jurançon, est celui qu'il préféra toujours. Sur ces riches coteaux existe encore une vigne , la célèbre vigne de Gage , où se récoltait jadis le vin réservé à la table des rois de Navarre. <* On assure, dit M. Dugenne, dans » son intéressant Panorama de Pau , qu'Henri faisait D un cas si particulier du vin de Gaye , qu'on plaçait > des sentinelles autour de la vigne , afin qu'aucune * grappe n'en fût détournée. » ( lre éd. , p. 364. )

Henri ne dédaignait pas de s'asseoir à la table des simples particuliers et de venir prendre part, incognito, à des repas de famille, Il aimait le peuple. On sait qu'il répétait souvent : « S'en prendre à mon peuple , c'est s'en prendre à moi. Si on le ruine, qui soutiendra les charges de l'Etat? Qui me nourrira? Il s'occupait aussi, le bon roi , de la nourriture du pauvre ; c'est de cœur qu'il exprimait le touchant désir que tous ses sujets, comme

le bon paysan de Béarn, pussent mettre, le dimanche, la foule au pot.

Son âme était naturellement aimante et affectueuse. Il ne s'offensait pas de l'excès de franchise de ceux qui lui étaient attachés. Ecoutons un écrivain de son temps. Il s'exprime ainsi sur son roi : Jamais homme qui lui ail dit une parole vraie ne s'en repentit quoiqu'elle fut hardie, principalement s'il recoignoit qu'elle parte d'amour et d'affection. Il se faschera, il rabrouera, il dira un mot piquant, mais c'est tout... quoi que ce soit, il sera loisible aux gens de bien sous ce roi-ci de penser librement ce qu'ils voudront et de dire librement ce qu'ils auront pensé. De quoi je ne veux d'autre marque que cette seule feuille de papier, que sous un autre prince, peut-être, on n'aurait osé écrire, — [Quatre excellents discours, 1594, p. 119, v°.)

Une des plus grandes faiblesses que l'on puisse reprocher à notre Henri , c'est son amour excessif pour les femmes. Une de ses plus grandes qualités est d'avoir su trouver, sur le trône , des amis vraiment dignes de ce nom.

Il était encore bien jeune lorsqu'il éprouva le besoin d'épancher son cœur dans un cœur sincèrement dévoué. Son précepteur, La Gaucherie le surprit un jour triste et rêveur. Il l'interrogea sur la cause de ses ennuis : « Ce qui me désole, dit Henri, c'est d'avoir à Paris beaucoup de connaissances et pas un ami. Vous êtes le seul sur lequel je puisse compter. Je sens le plus vif désir de rencontrer quelqu'un de mon âge et de mon caractère, pour qui je n'aie rien à cacher, avec qui je puisse partager mes plaisirs et mes peines, et qui agisse de même à mon égard. Les exemples que vous m'avez si souvent cités de la véritable amitié qui unissait Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Alexandre et Ephestion, Scipion et Lélius , Auguste et Mécène, ont fait sur moi une si vive impression que je ne me croirai jamais parfaitement heureux tant que je ne pourrai éprouver le même bonheur. »

La Gaucherie lui fit un tableau des faux amis, si nombreux dans les Cours, où la véritable amitié est si rare et si difficile à trouver. Henri s'affligea de sss réflexions dont il ne pouvait contester l'exactitude. « Malgré tout ce que vous me dites, ajouta-t-il , cependant je crois qu'il faut faire une exception pour deux jeunes gens qui ont à peu près cinq ou six ans de plus que moi, et qui me paraissent de vrais amis ; je veux parler de Ségur et de Larochefoucauld. Je me suis rencontré plusieurs fois avec eux. Jamais ils n'ont eu de dispute ; leur plaisir le plus vif est d'être ensemble. Ne pourrais-je être admis dans leur charmante intimité? » La Gaucherie ne se hâta pas d'autoriser cette liaison : il s'assura que Ségur et Larochefoucauld étaient dignes de son royal élève , et la joie d'Henri fut grande lorsqu'il vit son amitié acceptée par ces deux jeunes seigneurs avec autant de cordialité qu'elle avait été offerte.

Dans tout le cours de sa vie, il se fit un bonheur d'avoir des amis. Il répète souvent dans ses lettres : « Aimez-moi, — je sais que vous m aimez. » Il ne néglige jamais d'entretenir l'affection sincère par de petites attentions, de touchants témoignages de tendre sollicitude. Ainsi, par exemple, il apprend que M. de St-Geniez est malade; il le supplie, pour V amour de lui, de ne pas se forcer à venir à Pau, car, dit-il, j'aurai trop de desplaisir d'eslre occasion d'accroystre votre mal ou de retarder votre guarison. Mais bien suis-je délibéré de vous aller voir moi-même pour vous ayder à revenir en santé ; et seray, aidant Dieu , mardi soir à Navarreins, qui sera pour dîner mercredi citez vous, où je ne vous mener ay que deux ou trois bons amis. Ce pendant reposez-vous, afin que je vous trouve en bon estât. (Pau, 14 janvier 1583). Qui n'a été ému en relisant les traits si connus de l'intimité de Henri et de Sully? On revoit avec plaisir dans le château plusieurs tableaux représentant cette noble scène où le roi dit à son ministre : Relève-toi, Sully, on croirait que je te pardonne.

Lorsque le prince de Navarre parut dans le monde, il se montra si agréable, si civil, si obligeant; il vivait avec tous d'un air si aisé qu'il faisait toujours la presse là où il était, a Le prince de Navarre, disait un de ses contem- « porains, acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs. « Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. « Si les hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les <r dames ne l'aiment pas moins. Il a le visage fort bien fait, « le nez ni trop grand ni trop petit, les yeux fort doux, le <r teint brun, mais fort uni ; et cela est animé d'une vivaa cité si peu commune que, s'il n'est bien avec les dames, « il y aura bien du malheur. » (Mém. de Nevers.)

Il eut le malheur contraire d'être trop bien avec elles. Jeanne d'Albret, dont les mœurs furent toujours sévères, avait cherché de bonne heure à combattre le penchant de son fils pour les voluptés qu'elle appelait ruines de l'âme, du corps et de la réputation. Elle fut loin de réussir sous ce rapport.

Faut-il demander à notre château et aux mystérieux ombrages du Parc le secret des premières amours du jeune Henri? Faut-il faire apparaître tant de jeunes et belles filles, trop faciles à écouter ses douces paroles, Tignonville, Rebours, Fosseuse, dont l'histoire constate le séjour à Pau, et tant d'autres dont la tradition populaire a seule conservé les noms?

Une femme lui inspira un amour vrai, mêlé d'estime et de reconnaissance, ce fut Corisande d'Andoins, veuve de Philibert, comte de Gramont : elle habitait souvent notre château, auprès de Catherine de Navarre , dont elle était l'amie et la confidente. Les nombreuses lettres qu'Henri lui adressa présentent un très-grand intérêt. Il lui racontait ses peines, ses fatigues, ses combats , ses victoires; tantôt il lui écrivait : Le diable est deschaînè. Je suis à plaindre et est merveille que je ne succombe sons le faix; Ha! les violentes cspreuves par où l'on sonde ma cervelle! Je ne puis faillir dïèlre bientôt un

fou où un habile homme ! Geste année sera ma pierre de touche. » Etait-il vainqueur à Coutras? «Il donnait, dit d'Aubigné, sa victoire à l'amour ; car, avec une troupe de cavalerie, il perça toute la Gascogne pour aller porter vingt-deux drapeaux d'ordonnance et quelques autres à la comtesse de Gramont, lors en Béarn. a (Hist univ., t. 2, 1. 1, ch. 15 >

Sa belle maîtresse s'était tellement associée à ses périls, qu'elle avait quelque droit de jouir de sa gloire. Pour aider son Henri, elle avait vendu ses diamants et engagé ses biens. A diverses reprises elle lui avait envoyé des levées de 20 a 25,000 hommes du pays, enrôlés à ses frais.

Le Béarnais était heureux de venir se reposer de ses dangers et de ses fatigues , auprès de son amie. Dans une lettre il lui disait : « Que vous me faites plaisir à » Pau! ah! ma chère maistresse, combien accepterais- » je m'y pouvoir trouver ! Un tel contentement est d hors de prix... » Ne semble-t-il pas voir errer encore dans le château l'ombre de cette trop douce consolatrice de notre Henri ?

Le héros est empressé de complaire à ses désirs, il connaît son goût extrême pour toutes sortes d'animaux, et, au milieu de ses lointaines et périlleuses expéditions, il n'oublie pas de lui envoyer des sangliers privés et des faons de biche. Lorsque Corisande sortait dans nos rues, même pour aller à la messe à Saint-Martin , elle était accompagnée d'un cortège bizarre : drun mercure, d'un bouffon, d'un, More, d'un Basque avec une robe verte, du magot Bertrand, d'un page anglais, d'un barbet et d'un laquais. Que la mémoire d'Henri souffre de sa passion pour Corisande, l'histoire en profite 5 car dans Tépanchement de cette correspondance confidentielle, elle recueille d'intéressants détails sur les affaires du temps et les sentiments intimes du Béarnais.

Je n'ai pas à parler ici de Gabrielle d'Estrées et de

tant de beautés célèbres qui n'ont jamais apparu dans le pays. Laissons au roman le soin de s'emparer du côté poétique de ces royales amours, qui sembleraient vouloir se faire pardonner en découvrant tout ce qu'il y avait de tendresse dans le cœur, et de grâce dans l'esprit du bon Henri 5 quoi qu'il en soit, c'est avec raison qu'il se vantait lui-même d'avoir toujours été disposé à sacrifier dix maîtresses pour un ami austère comme Sully. II faut avouer aussi que ses défauts mêmes et ses faiblesses s'alliaient si bien avec les préjugés de la nation, qu'ils ont servi, presqu'autant que sa gloire, à fonder sa popularité. Quelques écrivains , notamment d'Aubigné semblent accuser le roi de Navarre de manquer de générosité. D'Aubigné raconte qu'à son retour d'une longue pérégrination pour les affaires de ce prince, il ne reçut pour toute gratification que le portrait du roi, au bas duquel il écrivit ce quatrain :

Ce prince est d'étrange nature, Je ne sçais qui diable l'a fait; Il récompense en peinture Ceux qui le servent en effet.

Voici ce que rapporte encore d'Aubigné : « Un jour, a le compagnon (il se désigne ainsi lui-même), se trouj> vant couché dans la garde-robe de son maître avec d le sieur La Force, lui dit à plusieurs reprises: La d Force , notre maistre est un ladre vert et le plus ingrat j> mortel qu'il y ait sur la face de la terre. A quoi, l'autre » qui sommeillait, répondait : Que dis-tu d'Aubigné? y> Le roi avait entendu ce dialogue : Il dit que je suis » un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur j> la face de la terre ! De quoi le compagnon resta un » peu confus ; mais son maître ne lui en fit pas pour » cela plus mauvais visage le lendemain ; aussi, ne lui i> en donna-t-il pas un quart d'écu d'avantage. »

D'Aubigné avait-il raison de se plaindre ? Entré capitaine très-pauvre, il le dit lui-même, au service du

roi de Navarre , il lui dût le titre de maréchal de camp, celui de gouverneur de Maillezais et une fortune en bien-fonds de 175,000 livres (630,000 fr. d'aujourd'hui). D'Aubigné ne pardonna jamais au Roi d'être devenu catholique et poussa l'ingratitude jusqu'à la diffamation. Ce reproche de manquer de générosité blessait le bon Henri. « On m'accuse d'être chiche , disait-il, et cependant je fais trois choses bien éloignées d'avarice : je fais la guerre, je fais l'amour et je bâtis. »

N'y a-t-il pas incompatibilité, dans un même cœur, entre la bonté et l'avarice ? Dans sa jeunesse, le roi de Navarre, obligé de pourvoir aux frais de guerres incessantes, éprouva souvent de grandes difficultés financières. On lit dans le journal de L'Estoile qu'Henri demandant un jour compte de ses chemises, on lui apprit qu'il ne lui en restait que douze , presque toutes déchirées. «Cela va bien, répondit-il; on veut me faire ressembler » aux écoliers qui ont leurs robes fourrées en leur pays » et, cependant, meurent ici de froid. » En son pays, il est vrai, au château de Pau, lorsqu'il était là, auprès de sa mère, les vêtements d'apparat et les riches chemises ne lui manquaient pas (24); mais, dans ses lointaines campagnes, il eut souvent des privations à subir. C'est de Pau qu'il faisait venir son linge. Au bas d'une lettre inédite retrouvée par M. Raymond aux archives du Château et adressée, le 5 août 1589, à son trésorier de Navarre, le bon Roi ajoute de sa main <t Armaignac (son valet de chambre) dit que je riay point de chemise , envoyezni en. Monté sur le trône des Valois, il ne passa pour avare que parce qu'il succédait à des princes prodigues. On a publié dernièrement le détail des sommes considérables qu'il a employées à acheter des ligueurs et à payer ses ennemis. Il faut lire dans l'histoire comment, sous son règne , les ressources augmentèrent pendant que les impôts diminuaient, et comment la France devint la première puissance financière de l'Europe.

Dans sa vie privée, Henri aimait la dépense; Sully dut souvent l'arrêter. Un écrivain du temps s'exprime ainsi : « II n'y a jamais eu prince qui ait toujours mieux » et plus splendidement entretenu sa maison , mieux » appointé ses serviteurs et moins refusé que cesluy-ci. » II n'y a d'autre différence entre lui et son prédécesx> seur, sinon que l'un pourvoyoit à ses libéralités plutôt » qu'à ses nécessités : cesluy-ci ne le fera pas L'autre d donnoit à la fois beaucoup à peu ; cesluy-ci donne peu » à beaucoup ; et enfin il se trouvera qu'il a plus » donné, depuis qu'il est roy, que son prédécesseur n'a » fait en six ans. » Les courtisans insatiables se plaignaient de sa parcimonie ; le peuple se louait de sa générosité.

Les archives du château de Pau font foi de ses libéralités nombreuses. L'espace ici nous manquerait pour calculer, à l'aide de mandements adressés à la Cour des comptes de Pau, toutes les sommes qu'il dépensait en bonnes œuvres. Souvent il est dit dans ses mandements, sans rien spécifier : tant pour dons et aumônes. Plus souvent encore le motif du don y est expliqué d'une manière touchante : ainsi le roi de Navarre accorde cent écus à Marie de Montaut, de Pau pour nourrir ses enfants. Il donne quarante écus à de pauvres laboureurs, voisins de notre ville, pour rebâtir leurs bordes et maisons brûlées. II donne des sommes considérables aux uns, à cause de leur pauvreté ; aux autres , pour achever l'étude des lettres. Enfin, ce sont des soldats qui reçoivent de nombreuses gratifications, soit pour fourniture de vin et chauffage pendant V hiver , soit afin d'avoir le moyen d'aller aux Eaux-Chaudes, pour y guérir de leurs blessures. Henri lui-même avait grande foi dans nos eaux thermales, où il allait souvent chercher la santé, et quelquefois peut-être le plaisir, comme l'en accuse Marguerite de Valois dans ses mémoires.

N'ai-je pas trop insisté sur les défauts reprochés au

Béarnais? En parcourant son château, lorsqu'on se trouve chez lui, n'est-on pas plus disposé à dire du bien que du mal de l'ancien maître de la maison ? Il serait superflu de vanter son courage ; on eût dit que c'était un don de famille qu'il avait reçu dès le berceau. C'est à Pau qu'il fit son premier acte de bravoure, à peine avaitil quatre ans. Le P. Mathieu rapporte qu'il tua un gros serpent. Cet historiographe a célébré aussi en poésie cette précoce témérité :

« Né pour le Lien du monde, en sa première enfance » » Il fit voir qu'il serait l'Hercule de la France ,

» Et qu'il relèverait la gloire de ses fleurs;

» A quatre ans s'égayant, dans les champs tête nue ,

» Il rencontre un serpent; il l'attaque et le tue;

» Il dompte, à quarante ans, l'hydre de nos malheurs. »

Lorsqu'il eut atteint sa quatorzième année, il s'élança dans la carrière des combats Un envoyé de Catherine de Médicis s'étonnait de le voir si jeune prendre parti dans les querelles de religion. <x II est visible, répondit i> le jeune prince de Béarn, sous le prétexte de rébel- » lion, qu'on impute faussement à mon oncle et aux non » catholiques, que nos ennemis se proposent d'exterminer d toute la race des Bourbons. Nous voulons mourir tous d ensemble, afin d'éviter les frais du deuil que nous d aurions à porter les uns des autres. «

Quelle énergie indomptable il lui a fallu pour surmonter tous les obstacles ! Pendant trente ans, il eut constamment les armes à la main; il eut sept guerres à soutenir; il assista à quatre ou cinq batailles rangées, à plus de cent combats et à deux cents sièges de places. Il affronta cinquante conspirations tramées contre sa vie. Jamais aucun péril n'ébranla son cœur. Je ne répéterai pas tant de paroles mémorables qui peignent son intrépidité héroïque au milieu de la mêlée. Ces paroles sont trop françaises pour n'être pas devenues populaires. Décidé à vaincre ou à mourir, Henri IV s'exposait en simple capitaine plutôt

qu'en roi. II disait souvent qu'il s'en remettait à la divine providence, et qu'il rC aurait ni peur nï regret quand il plairait à Dieu de rappeler.

On a remarqué avec raison que tout ce qu'il y a de grand et d'élevé dans le caractère de notre héros s'associe naturellement, et par un mélange piquant, à des traits d'une familiarité d'autant plus précieuse à recueillir, dit Marchangy, qu'elle est le vivant témoignage d'un cœur paternel et d'une sincérité pleine de candeur. Cette familiarité s'explique aussi par les mœurs béarnaises et par les habitudes qu'Henri IV avait contractées sous le toit de son aïeul. II aimait à se faire petit avec les petits. Que de récits nous aurions à recueillir sur ses diverses aventures, si nous voulions être l'écho de toutes les traditions du pays ! Citons une seule anecdote que nous emprunterons à M. le comte de Villeneuve-Bargemont. (Notice sur Nérac, p. 99.)

Le duc d'Anjou pendant le séjour qu'il fit à Nérac après la paix de Fleix, étant sorti pour aller parcourir les promenades qui ornent la ville, rentre fort mécontent de n'avoir été salué par personne, et se plaint amèrement à son beau-frère de cette incivilité, qui était si contraire à tout le bien qu'il lui avait dit de ses sujets. « Je ne conçois rien à cela, dit Henri 3 mais, ventre-saint-gris ! venez avec moi, nous éclaircirons la chose. » En effet, dès qu'ils paraissent, la foule se presse autour d'eux. La joie , l'affection, le respect se peignent sur tous les visages. Henri frappe sur l'épaule de l'un, demande à l'autre des nouvelles de sa femme et de ses enfants, serre la main à celui-ci, fait un salut à celui-là, adresse quelques paroles honnêtes à tous, et rentre au château avec un cortège nombreux ! « Eh bien ! dit-il au duc d'Anjou, vous avais-je rien dit de trop sur l'honnêteté de mes braves bourgeois de Nérac ? — Parbleu ! je le crois bien ; c'est vous qui leur faites presque toujours les avances... — Oh! par ma foi, mon frère, entre Gascons, nous ne tirons jamais à la courte

paille. Personne ne calcule avec moi, et je ne calcule avec personne; nous vivons à la bonne franquette, et l'amitié se mêle à toutes nos actions. »

Qui n'a relu avec bonheur les touchantes histoires du bon roi, entrant incognito dans une chaumière, dans une hôtellerie, pour surprendre dans la bouche du peuple la vérité qu'on pouvait avoir intérêt à ne pas laisser pénétrer jusqu'à lui? Qui ne sait comment un jour il critiquait les impôts avec un batelier qui ne le connaissait pas ; parlait de sa conversion avec un marchand , ancien ligueur ; dînait dans la cabane du pauvre et faisait monter en croupe , derrière lui, le charbonnier qui voulait voirie roi: (25). Lorsque, par la mort d'Henri III, il fut devenu roi de France, il fut obligé de ne plus laisser aussi facilement entrer tout le monde dans son cabinet, a Mais, dit le duc d'Angoulême dans ses mémoires, ayant plus accoutumé de faire le soldat que le roy , il trouvoit de la peine à jouer ce personnage. Madame de Simier, habituée à la Cour d'Henri III, dit, après avoir visité Henri IV : fai vu le roi, mais je nai pas vu Sa Majesté.

On ne manqua pas de faire observer à ce prince luimême que son extrême affabilité pouvait compromettre la dignité royale. Il répondit : « La pompe , l'appareil , t> une gravité sévère conviennent à ceux qui, ^ans des » dehors imposants, n'auraient rien qui leur attirât le » respect. Pour moi, par la grâce de Dieu, j'ai en moi » de quoi faire penser que je suis digne d'être roi. Quoi » qu'il en soit, il est plus honnête d'être aimé que d'êy> tre craint de ses peuples. » Il s'empressa d'introduire à la Cour de France plusieurs usages de celle de Béarn. Catherine de Médicis exigeait que les fils du roi l'appelassent Monsieur II voulut que ses enfants se servissent de l'expression plus affectueuse et plus simple de papa ou mon père. Il ne donnait lui-même à la reine d'autre titre que ma femme.

Jeanne d'Albret, comme je l'ai dit, avait Yhumeur

joviale : son fils était d'une gaieté inépuisable. Cette gaieté, éclatant en saillies, lui a valu les éloges de la postérité \ et cependant un écrivain moderne lui en fait presque un reproche : a Henri IV, dit M. Monteil, aime beaucoup la joie, et il en fait grande dépense parce quelle ne coûte rien. » Ce n'était point par calcul, mais par un instinct de bonté qu'il aimait à faire régner la joie autour de lui. Voici l'explication qu'il nous donne lui-même : Je ne peux me servir dhin homme mélancolique; car un homme qui est mauvais pour lui-même, comment serait-il bon pour les autres ? Peut-on espérer du contentement d'un homme qui ne peut se contenter luimême ?

Il est facile de remarquer , en lisant sa correspondance, qu'il ne dédaignait pas d'employer des expressions familières et plaisantes. Dans une lettre inédite adressée à M. de Poyçnne, il lui écrit : Au demeurant, je vouldrois que le bien de mes affaires vous permît de venir me trouver pour voir si nous faisons la guerre aussi bien que vous la faites du côté de delà ; mais si vous ne le pouvez , allez vous faire lanlère. Une autre lettre inédite adressée au même est ainsi conçue : grand pendard, je viendrai demain à Poyanne avec madame Corisande planter les, allées; bon vin^ bon feu. bonne chère, je fembrasse. Henry. Il écrit à M. de Ste-Colombe : grand pendu, 'firai lâter de ton vin en passant. A M. de Lestelle : Je le prie , crapaud, viens me trouver et amène ce que lu pourras ou ce que tu voudras; car en quelque façon que je te voie , tu seras le bien venu Dans son langage, il aurait volontiers adopté quelque parole trop gaie ou quelque jurement ( ce qui était fort à la mode dans ces temps de désordre); c'est pourquoi son précepteur, La Gaucherie, imagina de répéter souvent devant lui un mot insignifiant, venire-saintgris! que le bon Henri a rendu célèbre en le mêlant souvent à sa conversation.

L'apparence d'une gaieté constante nuit souvent dans

le monde, et fait passer pour des esprits peu sérieux des hommes d'un savoir profond et réel. L'accusation de légèreté ne fut pas épargnée au bon Henri, et tout, jusqu'aux mœurs du pays natal, servit contre lui d'argument, c Le lieu où il est né , dit un auteur contem- » porain , sa physionomie, ses paroles , ses gestes plus » militaires qu'autrement , le font soupçonner d'être d léger. Et néantmoins, soit par artifice qui a corrigé la » nature, soit par vraie et naturelle inclination, il n'y » a rien au monde si constant que luy : si attaché à une * chose de laquelle il ne déprend jamais quand il s'y est » mis, qu'elle ne soit achevée. Un grand prince de France » lui reprochait un jour qu'il était léger. Il fit venir pour » s'en défendre tous ses officiers et domestiques, ceux de » cuisine, ceux de paneterie, ceux de la sommellerie, d ceux des escuries, et quasi tout son train; il ne s'en x> trouva pas un qui n'eût servy ou qui ne fût sorty de d personnes qui avaient servi son père et son ayeul et luiy> même dès le berceau. L'autre se trouva bien empêché » à la réplique, estant accoutumé de trois en trois mois » de faire maison neuve, »

De bonne heure , Henri se fit remarquer par son esprit plein d'à-propos et d'originalité. Mais est-il nécessaire de parler de l'esprit d'Henri IV? Quel prince en eut davantage? Les mots heureux, spirituels, aimables, magnanimes, ces épanchements de l'âme, ces éclairs du génie, qui lui échappaient dans l'intimité de sa correspondance, au grand jour d'une bataille décisive, sont trop profondément gravés dans la mémoire populaire pour qu'il soit nécessaire d'en rappeler le souvenir.

Mais son esprit, si heureusement doté par la nature, était-il cultivé? Il avait été instruit de bonne heure dans les lettres sérieuses et légères. Scaliger, qui a prétendu à tort qu'il ne pouvait souffrir ni la lecture ni les savants, est obligé de convenir qu'il ne fallait pas mal parler latin devant lui, parce qu'il l'entendait très

bien. Jeune encore, Henri sentit sa jeune imagination s'enflammer à l'étude des chef-d'œuvres d'Athènes et de Rome. Palma Cayet nous apprend que son précepteur, La Gaucherie, fort docte aux langues grecques, les lui avait enseignées par forme d>usagey comme nom apprenons les langues maternelles. Il lui avait fait apprendre par cœur les plus belles sentences. Henri aimait surtout Plutarque ; il écrivait un jour à sa femme Marie de Médicis : « Plutarque me souryt toujours d'une fraisclxe nouveauté ; Vaymer, c'est maymer ; car il a été l'instituteur de mon bas-âge. Ma bonne mère, à laquelle je doys tout et qui avoyt une affection si grande de veiller à mes bons départements, et ne vouloit pas, se disoyt-elle, voyr en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains, encore que je fasse à peine plus un enfant de mamelle ; il ma été comme ma conscyence, et ma dicté à V oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduyte et pour le gouvernement des affaires. » Les Commentaires de César avaient aussi excité un vif enthousiasme dans la jeune âme du futur héros. Il les traduisit en entier; si le manuscrit original a malheureusement disparu, la bibliothèque impériale en a du moins conservé une copie fidèle avec les corrections du maître en regard des fautes commises par le royal élève. Plus tard, cette réminiscence des premières lectures de sa jeunesse inspira à ce grand roi l'idée de composer aussi des Commentaires. Cazaubon assure qu'il avait commencé à écrire ses mémoires. Il est bien regrettable que la mort ne lui ait pas laissé le temps de les achever. On ne peut lui contester un véritable talent d'écrivain. M. Jung a démontré qu'il était à peu près parmi nous le premier qui eût trouvé le vrai style épistolaire, et il a fait remarquer , avec raison , que l'homme qui a maintenu l'unité de la nation a préparé l'unité de la langue.

De plus , Henri était vraiment poète. Qui ne connaît sa ravissante romance :

Charmante Gabrielle, Percé de mille dards, Quand la gloire m'appelle Sous les drapeaux de Mars, Cruelle départye,

Malheureux jour !

Que ne suis-je sans vie

Ou sans amour.

L'amour sans nulle peine, M'a, par vos doux regards, Comme un grand capitaine, Mis sous ses étendards.

Je n'ai pu dans la guerre Qu'un royaume gaigner ; Mais sur toute la terre Vos yeux doivent régner.

Partagez ma couronne Le prix de ma valeur, Je la tiens de Bellone Tenez la de mon cœur.

De nombreuses poésies ont été attribuées au bon roi. Si on lui en a prêté quelques-unes qui n'étaient pas de lui, il ne faut pas lui ôter celles qu'il a composées. Il avait tout ce qu'il fallait pour bien faire des vers, de l'imagination, de l'esprit et du cœur.

En finissant , je rappellerai qu'Henri IV était naturellement pieux. Au milieu des entraînements des passions , la pensée de Dieu ne l'abandonna jamais. On lui a reproché d'avoir vendu sa conscience pour un trône. Un critique M. Planche a fait observer avec raison que son abjuration n'était pas une lâcheté, parce que, lorsqu'il entra dans le sein de TEglise romaine, il avait prouvé à ses ennemis , l'épée à la main , qu'il était en

mesure de les contenir et de les dominer ; on lui a attribué un mot fameux : Paris vaut bien une messe. Ce mot, il ne l'a pas dit; il avait trop d'esprit pour se permettre une plaisanterie si légère sur un si grave sujet. Dans le vieux livre, les Caquets de l'accouchée, une des babillardes cite le duc de Rosny , qui disait un jour au feu roy Henry le grand (que Dieu alsolve !) lorsqu'il luy demandait pourquoy il n allait pas à la messe aussi bien que luy ; Sire , sire , la couronne vaut bien une messe ! Rendons à un huguenot endurci une parole qui est spirituelle dans sa bouche, et qui serait inconvenante dans celle d'un catholique converti.

Cette anecdote prouve encore ce fait déjà connu, la vive et continuelle insistance de Henri pour ramener à sa religion son ami le plus cher. On se rappelle qu'un jour il lui répondait : ce Vive Dieu ! je crois, et je don- « nerais un doigt de ma main pour que vous crussiez « comme moi. » Jeanne d'Albret en se séparant des catholiques devint leur ennemie la plus cruelle. Henri IV en se séparant des protestants resta toujours leur protecteur. Personne, peut-être, dans son siècle ne poussa plus loin l'esprit de tolérance. J'emprunte au savant M. Marty Lavaux, de la Bibliothèque Impériale, une anecdocte peu connue Les protestants qui, avant 1598, ne pouvaient se fixer qu'à dix lieues de Paris, obtinrent par un article de redit de Nantes, l'autorisation d'exercer leur culte à cinq lieues de la capitale. Ils sollicitèrent plus tard la faveur d'avoir un établissement à Charenton. Bien des difficultés furent élevées contre cette demande que le bon Henri avait grand désir d'accueillir. Les parisiens objectèrent à Sa Majesté l'article de son édit. « Elle se contenta, dit un vieil auteur, d'une réplique prompte qu'elle leur fit en souriant, que pour ne manquer à ses promesses il fallait désormais conter (sic) cinq lieues de Charenton à Paris. » Les lettres d'Henri IV respirent partout son ardente confiance en Dieu qui a toujours béni ses

labeurs, et qui le gardera de ses ennemis. Il écrivait à Mme de la Roche Guyon la veille d'une bataille : Si je la perds , vous ne me verres jamais, car je ne suys pas homme qui fuye ou qui reculle. Bien vous puis-je assurer que, si je meurs , ma pénultième pensée sera à vous et ma dernière à Dieu, auquel je vous recommande et moy aussi. ■ Un auteur contemporain raconte sa tenue édifiante dans sa chapelle. II se plaisait aux cérémonies religieuses; il aimait à mêler sa voix à celle des prêtres $ il n'apercevait pas le St-Sacrement sans ^e prosterner à terre, et il ne le recevait jamais sans verser des larmes d'émotion. L'histoire a constaté les immenses progrès qu'il a fait faire, sous son règne, à la foi catholique. C'est lui qui a tracé à François de Salles le plan de son Introduction à la de dévote. Aussi , aux écrivains antireligieux qui critiquent l'orthodoxie du Béarnais , opposerons-nous le témoignage de ce saint illustre qui , dans une lettre de condoléance adressée à M. Deshays , déplore la mort d'un roi si grand en extraction, si grand en valeur guerrière, si grand en victoires , si grand en triomphes, si grand en bonheur, si grand en paix, si grand en réputation, si grand en toutes sortes de grandeur

Hélas ! comment ce prince si aimé , si populaire , a-t-il péri sous le poignard d'un assassin ! Les derniers mots écrits de la main du bon roi dans une lettre datée de la veille de sa mort, semblent reporter ses pensées, ainsi que M. Berger de Xivrey le fait remarquer d'une manière touchante , vers les premiers souvenirs de son enfance passée au milieu des montagnes du pays natal. Préoccupé de la conduite du petit fils de Suzanne de Bourbon, baronne de Miossens et de Coarraze, qui avait élevé son enfance, il fait donner Tordre à ce jeune homme de quitter les grandes villes où il se débauche, et de s'en retourner trouver sa mère.

Personne n'ignore comment Henri IV fut assassiné par

Ravaillac le 14 mai 1610 , dans la rue de la Ferronerie. Lorsqu'un grand homme disparait tout-à-coup de la scène du monde, comme César ou Charlemagne, la crédulité publique et l'imagination des écrivains ne manquent pas de trouver des présages dans la rencontre fortuite de phénomènes célestes , ou de faits étranges accomplis sur la terre.

Il serait trop long de recueillir dans les historiens du temps les plus graves , tous les prodiges avant-coureurs de la mort du bon Henri. Lui-même se sentit d'avance tourmenté par des pressentiments sinistres. Calpurnie , femme de Jules César, avait vu dans un songe prophétique son époux massacré. La reine de France peu de jours avant de perdre le roi, le vit en rêve, périssant sous des coups de couteau. Les astrologues qui tirèrent Thoroscope du jeune Henri prédirent qu'il serait heureux jusqu'à la 57e année de son âge, mais qu'il serait ensuite tué dans son carrosse. Une éclipse de soleil , l'apparition d'une comète, des tremblements de terre, des pluies de sang, la naissance de divers monstres, l'apparition de lugubres fantômes , tels sont les pronostics que de nombreux écrivains se sont plu à réunir et à commenter. Le jour de sa mort , Henri était assailli d'une tristesse que rien ne pouvait vaincre. Avant de sortir, il resta longtemps avec Marie de Mécicis, il fit le père avec ses enfants, et ne savait jamais se décider à les quilter. Au moment de monter en carosse il fit le signe de la croix. Lorsque le duc d'Epernon vit le roi mortellement frappé , il lui dit: songez à Dieu, et le prince mourant leva les yeux au ciel.

C'est en Béarn surtout qu'Henri IV était adoré. Son pays natal ne pouvait rester insensible quand tout frémissait à l'annonce de sa fin prochaine. Favyn nous apprend un fait étrange. Un gentilhomme béarnais, en état de veille parfaite, vit un jour apparaître devant lui un homme grand et inconnu; il montrait sur son

cœur le portrait du roi d'une ressemblance inouïe. Cet être mystérieux lui ordonna de se rendre immédiatement à Fontainebleau, où se trouvait en ce moment le roi, pour lui dire de la part de Dieu des choses étonnantes et lui annoncer que l'heure de sa mort allait bientôt sonner.

Enfin, voici qui a trait surtout à notre sujet et que je copie textuellement dans la grande histoire de Mézeray (in-f\ 1675, t. 3, p. 1291) :

d Le jour de la mort (d'Henri IV), l'écu de ses armes, qui était sur la porte du château de Pau, en Béarn , avec les premières lettres de son nom à côté , tomba à terre et se brisa. A la même heure , les vaches du troupeau royal, qui paissaient là auprès , s'étant toutes couchées en rond et meuglant horriblement, le principal taureau (on le nommait le Roi) , vint tout furieux rompre ses cornes contre cette porte-là , puis se précipita dans le fossé et se creva de sa chute; de sorte que tout le peuple, qui était accouru à ce spectacle, se mit à crier : le roi est mort, et ce cri lamentable s'épandit par tout le Béarn en moins de deux heures. Les procès-verbaux qu'on en dressa peu de jours après font foi de la vérité de ce prodige. » Le gouverneur de la province, le marquis de la Force, dans ses Mémoires (t. 1, p. 228), cite le même fait; il raconte encore qu'avant que la triste nouvelle fût connue à Pau , au moment où un messager vint frapper à la porte d'un des jurats de la ville , sa femme, qui était très-malade, lui dit : Cours au château, le roi est mort! et aussitôt elle expira.

La mort d'Henri IV survint dans les circonstances les plus critiques pour la France. Il fut frappé « au moment dit Sismondi , ou l'exécution de ses projets, longtemps médités contre la maison d'Autriche , allait mettre le sceau à la politique de son règne. Son trésor était plein , ses arsenaux pourvus de la plus formidable artillerie , ses armées en Champagne , en Dauphiné , en Bèarn^

n'attendaient qu'un signal pour franchir la frontière et s'unir aux alliés qui avaient promis de les seconder. » C'est la veille même du jour fixé pour son départ qu'il fut assassiné.

A la nouvelle de cet attentat , un cri de douleur retentit dans toute la France; mais nulle part il n'eut plus d'écho que dans le pays natal du bon Henri. Soixante ans plus tard, Bossuet racontait ainsi à Louis XIV le deuil qui suivit la fin lamentable du grand homme :

«11 est arrivé souvent qu'on a dit aux Rois que les peuples sont plaintifs naturellement et qu'il n'est pas possible de les contenter, quoiqu'on fasse, sans remonter bien avant dans l'histoire des siècles passés ; Sire, le notre a vu Henri IV, votre aïeul, qui par sa bonté ingénieuse et persévérante à chercher les remèdes des maux de l'Etat, avait trouvé le moyen de rendre les peuples heureux et de leur faire sentir et avouer leur bonheur. Aussi en était-il aimé jusqu'à la passion, et dans le temps de sa mort, on vit par tout le royaume , et dans toutes les familles, je ne dis pas l'étonnement, l'horreur et l'indignation que devait inspirer un coup si soudain et si exécrable mais une désolation pareille à celle que cause la perte d'un bon père à ses enfants. Il n'y a personne de nous qui ne se souvienne d'avoir ouï souvent raconter ce gémissement universel à son grand père, et qui n'ait encore le cœur attendri de ce qu'il a ouï réciter des bontés de ce grand Roi envers son peuple et de l'amour extrême de son peuple envers lui » (Œuv. comp. t. XI p. 26, éd. Lefebvre).

L'affection du roi pour son peuple est le secret de sa grande renommée et de son immense popularité ? On a eu raison de dire qu'Henri IV ne fut pas seulement le plus grand roi, mais qu'il fat encore le meilleur homme du monde : aussi, selon le vers très-connu de M. Gudin, poète presque ignoré, a-t-il été parmi nous

ke seul roi dont le pauvre ait gardé la mémoire. (26)

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