‹ Le château de PauChapitre 12 sur 33 · MARGUERITE DE VALOIS, FEMME D'HENRI IV · texte numérisé non relu

MARGUERITE DE VALOIS, FEMME D'HENRI IV

A côté de l'image d'Henri IV viennent se placer, dans les souvenirs du château de Pau, les figures de deux nobles princesses : celle de sa femme , Marguerite de Valois, et celle de sa sœur, Catherine de Navarre,

.Marguerite est peut-être la reine qui a été l'objet des adulations les plus enthousiastes et des critiques les plus injurieuses. Sa beauté eût été véritablement merveilleuse, inouïe , si l'on en croyait les portraits tracés par quelques auteurs du temps. Brantôme est d'accord avec l'histoire lorsqu'il nous peint , ses traits si beaux , ses linéaments tant bien tires , ses yeux transparents et si agréables qu'il ne s'y peut rien trouver à redire ; ce beau visage , fondé sur un beau corps de la plus superbe taille qui se puisse voir accompagnée d'un port de déesse et d'une grave majesté. Mais quand Brantôme vante les mérites et vertus

de la reine de Navarre , qu'on ne saurait suffisamment publier, à moins que Dieu n allongeât le monde et ne haussât le ciel , il y a beaucoup à rabattre de ces hyperboliques louanges , lors même que Ton n'ajouterait pas une foi entière à tous les faits scandaleux consignés dans le divorce satirique et dans les libelles de l'époque.

Talleman des Réaux paraît l'avoir bien jugée en disant que la reine Margot avait beaucoup de mérite et de qualités, et ne péchait quen ce point de galanterie. Cette princesse était aussi spirituelle que belle. Sans être savante , elle était fort instruite. Elle parlait latin et faisait de jolis vers : on peut juger de sa prose par ses lettres missives et ses Mémoires qu'on lit encore avec plaisir. Dès que cette auguste fille et sœur de rois de France fut mariée avec Henri de Béarn , Jeanne d'Albret se hâta d'écrire à son fils avec cet instinct maternel, toujours si fécond en bons conseils : « Votre d femme a l'air fort modeste , elle est fort belle et de d bonne grâce , mais nourrie en la Cour la plus maud dite et la plus corrompue que oncque ne vis. Il me » tarde que vous l'emmeniez , et la preniez avec vous et a qu'elle sorte de là. »

Lorsque Marguerite vint rejoindre son mari , <r Je vis » dit Brantôme , quasi tous les courtisans regretter son » départ , comme si une grande calamité leur fût tou- »> à-coup tombée sur la tête. Les uns disaient : La Cour » est veuve de sa beauté ; les autres : La Cour est fort » obscure , elle a perdu son soleil... D'autres ajoutaient: » Nous avions bien à faire que la Gascogne nous vînt n gasconner et ravir notre beauté, destinée pour embellir » la France et la Cour et Vhostel du Louvre , Fontainex> bleau et S t- Germain , et autres belles places de nos d roys , pour la loger a Pau ou et Nèrac, demeures bien » dissemblantes les unes des autres. »

On aime à se représenter son entrée à Pau, dans ses premiers voyages. Elle arrive dans sa litière faite à

piliers doublés de velours incarnadin d'Espagne en broderie d'or et de soie nuée à devise , pour me servir des expressions de ses Mémoires. Cette litière est toute vitrée et les vitres sont faites à devise , y axjant ou à la doublure ou aux vitres quarante devises toutes différentes, avec des mots en espagnol et en italien sur le soleil et ses effets. Après la litière de la reine s'avancent celles de ses dames d'honneur. Dix filles à cheval l'entourent ; puis viennent à la suite six carrosses ou chariots contenant les autres dames ou femmes de la Cour.

C'est dans le château de Pau que la reine étale ses plus brillantes toilettes. Elle est décidée à user ses robes ; car, lorsqu'elle retournera à Paris, elle n y portera que des ciseaux et des étoffes , pour se faire habiller à la mode du jour. Ne croirait-on pas la voir, tantôt avec son chaperon ou son escoffion, tantôt avec son grand voile ou son bonnet? Elle s'imagine que les tresses blondes lui vont bien, et elle porte des perruques gentiment façonnées ; cependant elle plaît davantage lorsque, à l'imitation de sa sœur, la reine d'Espagne, elle n'a d'autre coiffure que ses cheveux, noirs comme ceux de son père, et qu'elle sait admirablement tortiller, friser et accommoder. On aime à la voir avec sa robe de satin blanc , ornée de force clinquant et d'un peu d'incarnadin mêlé, ou bien avec la robe de velours incarnat d'Espagne, fort chargée de clinquant et d'un bonnet de même velours, bien dressé de plumes et pierreries. L'éclat des diamants et des grosses perles dont elle se parc se reflète sur la blancheur de sa peau et la fait ressortir. Dans les grandes occasions , elle porte la plus belle robe qu'on ait vue en France. Cette robe, de drap d'or frisé, est un chef-d'œuvre , elle provient d'un cadeau du Grand Turc. Elle est de quinze aunes, et chaque aune a coûté cent écus.

Avec la reine Marguerite, les plaisirs sont entrés au

château. Ce sont des fêtes continuelles. Elle excite un véritable enthousiasme lorsqu'elle figure dans la Pavanne d'Espagne, le Pazzamento d'Italie, le Branle de la Torche et d'autres danses à la mode de la Cour, ou bien lorsqu'elle chante avec sa belle voix, en s'accompagnant du luth, les romances qu'elle a composées ellemême.

Malheureusement, les mœurs de la reine ne la recommandent pas autant à notre admiration que les grâces de son esprit (27). Elle n'aimait pas la religion de son mari, et sa personne encore moins.

Pau, la capitale des huguenots, ne devait pas longtemps lui plaire. Or, voici surtout ce qui contribua à lui faire prendre en horreur le séjour de cette ville.

Laissons parler Marguerite elle-même dans ses mémoires. Après avoir dit qu'elle avait accompagné la reine sa mère jusqu'à Castelnaudary, elle s'exprime ainsi :

« Prenant congé d'elle, nous nous en revinsmes à Pau, en Béarn, où, n'ayant nul exercice de la religion catholique, l'on me permit seulement de faire dire la messe en une petite chapelle qui n'a que trois ou quatre pas de long, qui, estant trop étroite , estoit pleine quand nous y estions sept ou huit. A l'heure que l'on vouloit dire la messe, l'on levoit le pont du chasteau , de peur que les catholiques du pays , qui n'avoient aucun exercice de la religion , l'ouïssent ; car ils étoient infiniment désireux de pouvoir assister au saint sacrifice, de quoy ils étoient depuis plusieurs années privés; et poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen , le jour de la Pentecoste, avant que l'on levast le pont, d'entrer dans le chasteau , se glissant dans la chapelle , où ils n'avoient point été découverts jusque sur la fin de la messe , qu'entr'ouvrant la porte pour laisser entrer quelqu'un de mes gens, quelques huguenots qui espioient à la porte les aperçurent et allèrent le dire au Pin, secrétaire du roy , mon mary, le quel possédoit infiniment son maistre et a voit grande autorité dans la maison,

menant toutes les affaires de ceux de la religion; le quel y envoya des gardes du roy , mon mary , qui les tirèrent hors en les battant en ma présence , les menèrent en prison , où ils furent longtems, et payèrent une grosse amende. »

Celte indignité la blessa profondément : elle exigea du roi le renvoi de Du Pin. Henri fut fort hésitant entre la crainte d'irriter trop vivement la sœur du roi de France et le regret de se priver d'un serviteur qu'il aimait. Le chancelier Pibrac chercha à arranger cette affaire, mais ses vaines tentatives de conciliation parurent de la duplicité à Marguerite, qui lui sut très peu de gré de ses bonnes intentions.

« Et pour empirer ma condition, ajoute-t-elle en ses mémoires, le roy, mon mary, s'estoit mis à rechercher Rebours, qui estoit une fille malicieuse qui ne nvaimoit pas, et qui me faisoit tous les plus mauvois offices qu'elle pouvoit en son endroit. En ces traverses, ayant toujours eu recours à Dieu, il eut enfin pitié de mes larmes , et permit que nous partissions de ce petit Genève de Pau , où , de bonne fortune pour moi , Rebours y demeura malade. La quelle le roy mon mary perdant des yeux, perdit aussi d'affection, et commença à s'embarquer avec Fosseuse, qui estoit plus belle, pour lors tout enfant et toute bonne. »

Je n'ai pas heureusement à continuer l'histoire de cette reine , qui ne craignait pas d'afficher publiquement le plus grand respect pour la religion et le plus grand mépris pour les mœurs 5 de passer sa vie à l'église et au bal ; de faire ries actes de charité et d'entretenir des relations galantes. Marguerite, en quittant le Béarn, avait juré de n'y plus revenir. Elle déclare qu'elle aimerait mieux la mort que d'y rentrer. On excita le roi, pendant que Fosseuse prenait les bains des Eaux-Chaudes, à emmener Marguerite à Pau, de gré ou de force Cette pensée effraya cette princesse qui , suivant ses expressions , versa autant de larmes queux buvoieni de gouttes d'eau où ils ètoient.

Laissons le récit de tristes querelles de ménage , de déplorables désordres de mœurs, dont les souvenirs pourraient se retrouver dans l'enceinte du château. Ces détails seraient plus affligeants que curieux. Parlons de Catherine de Navarre , qui aimait Pau et Henri IV autant que Marguerite pouvait les détester.

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