CATHERINE DE NAVARRE
En l'absence de Henri, qui poursuivait au loin ses aventureuses et nobles destinées , sa iïès chère et très aimée sœur , madame la princesse de Navarre , régente et lieiitenante générale , résidait au château de Pau, et s'occupait de la douce mission de faire le bonheur des Béarnais.
Elle avait partagé avec son frère les tendresses d'une mère dévouée et reçu, comme lui, une éducation sérieuse. Dans une sombre allée du parc royal, la reine Jeanne avait fait bâtir un petit castel, qu'elle nommait Castet-Bèziat, charmante expression du pays, qui devrait se traduire par château chéri comme un enfant gâté. D'après un auteur contemporain % la reine avait fait construire ce castel expressément pour sa fille, à sçavoir , sur une certaine esmotion là advenue durant ces dernières guerres. Catherine y fut élevée. Le silence
et la solitude ne conviennent-ils pas mieux, pour l'éducation d'une jeune fille , que les bruits de fêtes et d'intrigues dont retentissent les palais des rois ?
Lorsqu'elle quitta pour la première fois le paisible séjour, témoin des jeux et des doux rêves de son enfance, les émotions terribles qu'elle reçut à Paris lui firent vivement sentir le prix du calme heureux dont elle avait joui à Pau. Elle était appelée à la Cour de Médicis pour assister aux noces de son frère avec la belle Marguerite de Valois , la fille d'un roi de France. Sa jeune imagination de quinze ans avait dû lui promettre des fêtes merveilleuses, des plaisirs inouïs
Hélas ! à son arrivée , elle fut atteinte d'une maladie grave, et, à peine eut-elle échappé au danger, qu'elle assista à la longue agonie d'une mère enlevée , dans la force de l'âge , par une mort qui donna lieu aux plus horribles soupçons. Bientôt après , les massacres de la St-Barthélemy épouvantèrent profondément son âme, saisie d'horreur et de pitié en voyant couler à torrents le sang de ses frères en religion.
Jeanne d'Albret, s'adressant à son fils dans son testament , « lui recommande expressément la tutelle et défense de madame Catherine sa sœur. » Henri aimait trop sa sœiir pour ne pas se conformer au vœu de sa mère. Il se hâta d'obtenir pour elle la liberté de rentrer en Béarn, où la ramena madame Thignonville, sa gouvernante. C'est dans le palais de Pau que cette noble princesse, d'un esprit supérieur, d'un savoir prodigieux, s'occupa des affaires du pays, consacrant ses loisirs à la cultures des arts, à la poésie et à la musique. Elle jouait très bien du luth et chantait encore mieux. Elle était aussi bonne que spirituelle. Son frère et elle s'aimaient comme s'étaient aimés Marguerite de Valois et François I8r. La correspondance d'Henri IV prouve bien l'attachement qu'il lui portait. Dans une de ses lettres au roi de France, il s'excuse d'avoir tout quitté pour accourir à Pau, parce qu'il avait
appris que sa sœur était malade. Il écrivait un autre jour à Catherine : La racine de mon amour est morte; elle ne rejettera plus , mais celle de mon amitié sera toujours verte pour vous, ma chère sœur. Cette princesse semblait être née pour régner ; si elle ne régna pas de droit , elle gouverna de fait nos contrées. Elle remplaçait son frère absent. Elle administrait ses Etats sous le titre de régente, et jamais administration plus douce ne fut plus prospère. Le feu des guerres de religion et les horreurs des discordes civiles qui désolaient la France n'atteignirent pas leBéarn; et, si quelques difficultés s'élevèrent, Catherine sut les conjurer en faisant appel à l'affection que lui portait le peuple (28).
Peu d'événements ont signalé la régence de Catherine* Sa Cour fut visitée par d'illustres personnages, dont le souvenir intéresse le château. Parmi ceux-ci, arrêtonsnous à quelques noms célèbres : le comte de Moret, Antonio Pérez, Auguste de Thou, Palma Cayet, Sully, Corisande.
Antoine de Bourbon, comte de Moret, est un des personnages les plus mystérieux de l'histoire moderne. Né en 1607, il était fils légitimé d'Henri IV et de Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret. C'est au château de Pau que son enfance fut cachée. Il aimait les lettres; s'il lui arrivait de juger parfois les choses d'esprit en homme de qualité et de blesser les poètes, il leur permettait de se venger avec l'épigramme, et faisait les avances pour se réconcilier avec eux (29). Dans une comédie jouée par les enfants du roi , légitimes et autres , il fut le seul qui fit merveille. On avait espéré le faire entrer dans l'église, et on lui avait donné les abbayes de Savigny, de St-Etienne de Caen et de St-Victor de Marseille. Ces bénéfices n'empêchèrent pas cet ardent jeune homme de prendre les armes. Il se rangea du parti du duc d'Orléans contre Richelieu, et il eut le malheur de partager le commandement avec Montmorencv à la bataille de Cas-
telnaudary , livrée le 1er septembre 1631. Montmorency fut pris et blessé. « Le comte de Moret, dit Dupleix, reçut » une mousquetade de laquelle il mourut trois heures » après, ayant été porté hors de la presse dans le carrosse » de Monsieur, qui témoigna un regret extrême de sa » perte. » La nouvelle officielle de sa mort fut répandue par tous les écrivains.
Cependant, plus d'un demi siècle plus tard , un vieil ermite rentra de Portugal en France , et se retira en Anjou , dans un ermitage , sous le nom de Frère Jean- Baptiste. Sa figure ressemblait à celle d'Henri IV , et Talleman des Réaux dit, en effet, que, de tous les enfants du bon roi , le comte de Moret était celui qui lui ressemblait le plus. Le solitaire avait une noble tenue, l'air majestueux , les manières distinguées. D'où venait-il ? quelle était sa famille ? Il refusait de le dire. Cependant , dans l'abandon de ses confidences intimes, il aimait à raconter qu'il avait été élevé au château de Pau ; il en décrivait les souterrains, où il s'était égaré avec des enfants de son £ge ; il y avait appris le béarnais , qu'il parlait à la perfection. Cet inconnu avouait que dans sa jeunesse il avait porté les armes ; il avait pris part à l'affaire de Castelnaudary ; après avoir vu M. de Montmorency fait prisonnier, il se sauva et forma la résolution « de se cacher si bas en terre et si avant dans la solitude que personne ne pût Py trouver. x> Il ne pouvait voir un portrait d'Henri IV sans être ému , et lorsqu'on lui parlait de sa ressemblance extrême avec ce roi , il disait : « Il y a longtemps que je me serais balafré le visage pour effacer les traits qui me font ressembler à Henri IF, si je Savais craint d'offenser Dieu. » Louis XIV ayant ouï dire qu'un fils de son illustre aïeul vivait encore sous lat>ure d'un pauvre ermite, fut curieux d'éclaircir la vérité. Il fit demander, le 30 octobre 1687, des renseignements à l'abbé d'Asnières', voisin de la cellule de Frère Jean- Baptiste. L'abbé répondit qu'il n'avait pu rien pénétrer
du mystère dans lequel le solitaire s'enveloppait. Un jour que cet ermite était dangereusement malade , le plus ancien de ses frères, qu'il chérissait beaucoup , le conjura au nom de Dieu de se faire connaître au moins à eux , lui promettant de ne rien dire qu'après sa mort $ il refusa en disant : « Il y a plus de quarante ans que je travaille à me cacher, et vous voulez me faire perdre un travail de tant d'années dans un quart d'heure? » Pressé par l'abbé de dire si le soupçon qui courait qu'il était fils d'Henri IV se trouvait fondé, il répondit : cela peut être , je ne le nie, ni ne Cassure.
On a beaucoup écrit sur cet homme étrange. Plusieurs auteurs affirment encore que le comte de Moret périt réellement sur le champ de bataille de Castelnaudary ; mais, dit un des plus éminents rédacteurs des Débats , M. F* Barrière, « d'où vient que l'ermite mystérieux x> répétait qu'on V avait élevé au château de Pau et quon » y fit passer sous ses fenêtres les Maures chassés d'Espagne, » pour qu'il les vît ? D'où vient qu'il fondit en larmes » en apprenant que l'abbesse de Fontevrault , fille natu- » relie d'Henri IV , était morte ? D'où vient que sa d ressemblance avec ce prince était saisissante ? »
Voici maintenant un personnage qui, au lieu de rechercher la retraite, passa toute sa vie à faire du bruit dans le monde. Antonio Pérez, nul ne l'ignore, après avoir été l'homme le plus puissant de la monarchie espagnole, tomba dans la plus affreuse disgrâce et eut à soutenir une lutte désespérée contre le roi dont il avait été le favori. A vingt-cinq ans, il était protonotaire de Sicile et secrétaire d'Etat de Philippe II. Passionné au milieu d'une Cour aux apparences sévères , il eut l'audace d'être le rival de son roi et l'habileté de le tromper en séduisant sa maîtresse, la princesse d'Eboli. Ses amours furent un jour découvertes par Escovedo, conseiller de don Juan d'Autriche. Phillippe II, excité par les ennemis d'Escovedo, ordonna à Pérez de le débarrasser de cet homme, sin juicio et sin
padecer prision. L'ordre était formel. Le ministre fut trop heureux de le recevoir pour n'être pas soupçonné de l'avoir provoqué. Escovedo avait eu l'imprudence de lui laisser savoir qu'il pos^dait son secret et l'impudeur de mettre un prix à son silence. Pérez, en cherchant à étouffer la vérité par la mort de celui qui la connaissait, ne fit qu'en hâter la manifestation. Le meurtre qui devait le sauver le perdit. Escovedo fut assassiné une nuit à coups de poignard. Sa famille demanda justice. Elle dénonça Pérez comme l'auteur du crime, et divulgua les mystérieux motifs de sa vengeance. Philippe 11 , qui avait commandé l'assassinat et promis à celui qu'il regardait comme son instrument de ne jamais l'abandonner, comprit qu'il avait été trahi par son ministre et finit par lui vouer autant de haine qu'il lui avait porté d'affection.
Il n'est pas nécessaire de raconter ici tous les incidents de son procès à jamais mémorable, les douleurs de sa captivité, les tortures de la question qu'il eut à subir, son évasion en Aragon , le soulèvement populaire qu'il excita et qui l'arracha aux flammes de l'auto-da-fé, déjà allumées par l'inquisition. D'immenses infortunes semblent réhabiliter l'homme de génie qui, par les ressources d'une âme énergique, sait se relever de l'abîme où ses fautes l'avaient fait tomber. Un sentiment naturel de sympathie s'attache aux grandes ruines des puissances du monde. Après avoir joui de richesses inouïes , Pérez avait été condamné aux privations les plus cruelles (30). Poursuivi sur toutes les terres d'Espagne, il vint chercher un refuge à la Cour de Pau.
Il avait envoyé, le 18 novembre 1591, son ami Gil-de- Mesa vers Catherine de Navarre ; il écrivait à cette princesse pour lui demander asile. Il lui disait que le bruit de ses infortunes avait dû arriver jusqu'aux régions élevées où elle était placée: les persécutions dont je suis victime, portait la lettre, sont telles et durent depuis si longtemps qu'elles m'ont réduit à l'impérieuse et absolue nécessité,
pour ma défense et ma conservation naturelle, de chercher un port où je puisse sauver ma personne et la mettre à l'abri de cette mer pleine de tempêtes que soulève, avec tant de furie et depuis tant d'années contre elle, la passion de certains ministres, ainsi que cela est notoire au monde entier. Le fugitif cherchait à émouvoir le cœur et provoquer la curiosité de la princesse, en se représentant à elle comme une de ces monstruosités de la fortune , capables d'exciter l'étonnement et dignes d'obtenir la sympathie du genre humain. Il en coûtait au célèbre Espagnol de quitter le sol de la patrie ; enfin, il se décida, le 24 novembre, à passer, dit-il, le Rubicon, c'est-à-dire à franchir les Pyrénées. Il partit et entra en France le même jour à minuit. La neige des montagnes le reçut favorablement et fut comme Ihibri le plus naturel qu'il pût avoir en ce temps. Il marchait avec si grande peine, à cause de la délicatesse de sa complexion, et parce que ses souffrances avaient amoindri ses os, fatigué son corps et son âme, qu'il fallait le porter à bras dans certains passages élevés et, dans d'autres, mettre des manteaux sur la glace pour qu'il pût y marcher. En fuyant d'Espagne avec son ami Martin de la Nuça (31) , ils avaient formé le projet d'aller droit à Saint-Savin,pour faire dans ce saint monastère profession publique de leur foi. La rigueur de la route les obligea de prendre le chemin le plus court.
Pérez arriva enfin à Pau, le 26 novembre. Il avait pris pour se déguiser le costume d'un simple laquais. A l'entrée de la ville, le capitaine de la garde lui demanda qui il était, où il allait, d'où il venait. 11 répondit qu'il était Espagnol, et qu'il cherchait un gentilhomme dont il donna le signalement. Quelques instants après, il retrouva son fidèle Gil-de-Mesa, qui lui apportait une réponse favorable de la princesse. Elle autorisait Pérez à séjourner dans la ville, ou à la traverser pour aller plus loin, à traiter les affaires qu'il voudrait, et à vivre dans sa religion en toute liberté. Catherine
avait fait davantage. Elle avait donné des ordres pour que des cavaliers fussent au-devant de Pérez et lui servissent d'escorte. Cet accueil, ces honneurs accordés à un proscrit encore couvert des vêtements les plus grossiers et à peine échappé au supplice, flattèrent singulièrement le nouveau venu. 11 se hâta de se rendre au château pour remercier la princesse , dont l'âme avait été si compatissante à ses malheurs.
La fuite d'Antonio Pérez en Béarn était un double sujet de colère pour Philippe II; elle lui enlevait sa vengeance et plaçait à côté de ses ennemis un homme qui avait reçu des confidences , dont la divulgation pouvait avoir de graves inconvénients. Tous les moyens furent employés pour rappeler Antonio en Espagne, par de belles promesses qui lui furent faites au nom du roi, du vice-roi, du ministre et même des inquisiteurs
La Cour de Philippe II, déconcertée dans ses négociations pour enlever Pérez à l'étranger, résolut de le faire tuer, et organisa de nombreux complots contre sa personne et sa vie. Ce projet commença à recevoir son exécution à Pau même. On chercha des contrebandiers qui voulussent joindre au commerce des marchandises le commerce du sang, en faisant mourir Pérez. On s'adressa aussi à un Génois, Francisco Mayorini, qui, après avoir été l'ami de Pérez, paraissait être en froideur avec lui. Francisco reçut des offres de récompense et d'indulgences, pourvu qu'il fît ce que le roi voulait qiion fît iT Antonio Pérez. Cet homme eut-il un moment la pensée de se rendre à ces propositions ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il attendit dix jours avant d'avouer les tentatives que l'on avait faites auprès de lui. Un des anciens compagnons de l'exilé, nommé Burcès, se laissa séduire et promit de l'assassiner. Le complot heureusement fut découvert et Burcès fut condamné à mort. Pérez eut la générosité d'implorer sa grâce auprès de madame Catherine . qui , après avoir adressé au coupable
les paroles les plus sévères, laissa à Pérez le droit de disposer de sa personne.
La haine implacable de Philippe II ne se ralentit jamais : elle poursuivit partout son ancien ministre. La France le protégea en sévissant contre ses persécuteurs, et Pérez, en lutte pendant cinq ans contre son roi , fut assez habile et assez heureux pour échapper aux supplices de la torture, aux flammes de l'inquisition, aux poignards, aux balles et au poison des assassins. Un jour, on parlait beaucoup à Pau d'une dame béarnaise qui ne manquait ni de beauté ni de galanterie , ni de distinction : c'était une maîtresse femme , amazone et chasseresse , courant sans cesse à cheval , comme l'on dit , par monts et par vaux. Elle parut s'intéresser vivement au récit des infortunes d'Antonio Perez ; elle voulut le lui entendre répéter , et personne ne savait conter avec autant de charme et d'esprit que le noble Espagnol. C'était en effet un homme très aimable, de beaucoup d'autorité et de savoir, remarquable par la grâce et la distinction de se manières. Les souffrances qu'il venait d'éprouver donnaient à sa physionomie déjà si expressive plus d'attrait et de douceur. Toujours ami des plaisirs , il était porté à saisir avec empressement un remède aux ennuis de l'exil , en répondant aux gracieuses avances que lui faisait la belle Béarnaise. Elle mit tout en jeu pour lui plaire, elle réussit; mais, Pérez aussi parvint à lui inspirer un vif sentiment. En cherchant à s'emparer de lui, elle se laissa vaincre elle-même, et finit par lui faire confidence un jour de son terrible secret. La Cour d'Espagne désirait à tout prix et par tous les moyens obtenir la vie du ministre fugitif. Pour venir à bout de ce nouveau Samson,elle avait eu recours à une autre Daiila. La ^jeune dame avait reçu dix mille écus et six chevaux andaloux , pour se rendre à Pau, afin de se lier avec Pérez, de le charmer par sa beauté , de l'inviter à venir chez elle pour le livrer ensuite
pendant la nuit, ou le laisser enlever dans une partie de chasse.
Elle n'avait pas eu de peine à l'attirer dans sa maison et à se mettre en relation avec lui. « Elle venait y> aussi dit Pérez , me voir dans ma demeure. Messa- » gers et billets allaient pleuvant. Il y eut plusieurs » parties de plaisirs ; mais en fin de compte, le bon nad turel de la dame et son attachement pour moi l'em- » portèrent chez elle sur l'intérêt, ce métal de bas aloi, > qui souille plus que tout ce que l'amour peut se perd mettre , en sorte que ce fut elle-même qui vint me d révéler la machination d'un bout à l'autre , avec les » offres faites et tout ce qui s'en suivait. Elle fit bieu » plus encore , elle m'offrit sa maison et le revenu qui » en dépendait, avec une si vive tendresse (s'il faut p juger de l'amour par les démonstrations), qu'il n'y a » bon mathématicien qui n'eût dit qu'il y avait entre » cette dame et moi échange et communauté astrologi- » que. » Le calme de la Cour de Pau ne pouvait convenir longtemps à Perez ; il quitta bientôt Catherine pour aller trouver Henri IV , qui lui confia des missions auprès d'Elisabeth , reine d'Angleterre (32).
Laissons cet homme de passion et d'intrigues et saluons la bienvenue au château de Pau, d'Auguste de Thou, cet historien d'un loyal caractère, qui, à un savoir immense, unissait la noblesse des sentiments et la simplicité des manières.
De Thou, avait trente- un ans lorsque, après de lointains et curieux voyages, il parcourut nos contrées, où il a pu s'entretenir avec Henri IV en venant de quitter Montaigne. Dans ses mémoires, il raconte une ascension intéressante du célèbre de Candale sur un de nos pics (33), lorsque celui-ci accompagna aux eaux de Béarn, près de Pau, Henri d'Albret, roi de Navarre; il est à regretter que de Thou soit si succinct dans les récits de ses excursions. Ce ne sont pas les beautés de la nature qui le
frappent, ce seraient plutôt les curiosités historiques qu'il découvre sur son passage. Après avoir traversé Tarbes, Campan, Lourdes, Pontacq, avec quelques personnes qui l'accompagnaient, « ils arrivèrent à Pau (je cite textuel- » lement ses mémoires). Le roi Henri et la reine Jeanne \ sa mère ont fort embelli cette ville, par un château et » des jardins magnifiques. On y voit des berceaux de » feuillage d'une hauteur surprenante. Ils trouvèrent à » Pau la princesse Catherine, sœur du roi de Navarre : » elle les reçut avec toutes les marques possibles de bien- » veillance. ïhumeri et de ïhou allèrent aux bains du » Béarn, qui ne sont éloignés de Pau que de sept lieues. » Ce sont des sources d'eaux soufrées qui sortent des y> Pyrénées... Elles sont si légères et si subtiles , que » toute leur force se perd dans un moment, à moins d qu'on ne les prenne au sortir de la source. De ïhou j> avait avec lui un jeune Allemand qui, quoique fort soy> bre, en buvait tous les jours cinquante verres dans une » heure. Pour lui, pendant sept jours, il en prit vingt- » cinq verres à chaque fois, plutôt par plaisir que par d nécessité. Quoiqu'elles ne le purgeassent point, il en » ressentit un grand soulagement avec un merveilleux » appétit, un sommeil tranquille et une légèreté surprex) nante répandue dans tout le corps. » On aime à retrouver dans notre château ce grand auteur, ce fidèle historien, comme l'appelait Bossuet. La princesse, en lui faisant accueil, pressentait peut-être les services que le président de Thou devait rendre un jour à son frère ; sans doute aussi, elle se plut à profiter des conversations de ce jeune savant, qui, plein de l'idée d'écrire l'histoire, allait fouillant toutes les archives, consultant toutes les bibliothèques, compulsant tous les ouvrages connus, et interrogeant tous les personnages politiques , tous les hommes instruits qu'il avait le bonheur de rencontrer.
Voici maintenant Palma Cayet, qui joua un grand rôle à la Cour de Catherine. Né de parents très pauvres, il
fut à Genève le domestique, l'élève et le prosélyte de Calvin. Il acquit de grandes connaissances dans les langues orientales $ plus tard, il devint ministre à Poitiers, puis à Montreuil , chez le célèbre de La Noue , et enfin en Béarn , chez la princesse de Navarre. C'est à Pau qu'il écrivit plusieurs ouvrages , ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans ses préfaces. Cet homme d'un immense savoir, abjura un jour le protestantisme et devint docteur en théologie à la Faculté de Paris. Sa conversion en entraîna plusieurs autres, « Cela , dit Maimbourg, mit en si mauvaise humeur ses anciens confrères les ministres, qu'ils se déchaînèrent furieusement contre lui ; ils le chargèrent d'une infinité d'injures et tâchèrent de le flétrir par mille horribles calomnies.» Que d'imputations lui furent adressées! On l'accusa d'avoir écrit l'apologie des lieux de débauche, d'avoir eu le cœur trop sensible aux charmes d'une demoiselle ; mais voici le reproche le plus grave, que je laisse formuler à Théodore Tronchin, professeur protestant de Genève (Défense de nos versions , 1620): « Pierre Cayet fut accusé, par témoins » dignes de foi, d'avoir communication avec les démons. d II se révolta contre la vraie religion. Ensuite il fut » tellement abandonné de Dieu qu'il contracta avec Satan, » sous le nom de Terrier , prince des esprits souterî> rains, se donna à lui corps et âme, à présent et à » jamais, à condition que lui promit ledit esprit qu'il le » rendrait heureux à disputer contre ceux de la religion » et le rendrait accompli en la connaissance des langues. » Ce contrat , signé de sang , fut trouvé après sa mort » et a été vu par plusieurs des gens du roi. »
D'autres auteurs affirment que le diable se saisit de Cayet après sa mort , et l'enleva avec lui corps et âme, ne laissant que des pierres dans son cercueil. Ce qui paraît certain, c'est que Cayet, pendant son séjour à Pau , s'adonnait tellement aux sciences curieuses, qu'on le nommait Pelrus Magus. Je pourrais ici raconter avec
quel succès les sciences occultes étaient pratiquées dans ce temps-là par les hommes les plus éminents, tandis que les juges impitoyables faisaient brûler les sorciers qui ne Tétaient pas assez pour prévoir et éviter le sort qui les attendait.
Au milieu de la Cour de Catherine, jetons un regard sur ces jeunes seigneurs au long estoc, à la garde croisée, aux grosses chausses, aux jarretières houppées, le pourpoint collé sur le corps , la grande fraise bien goudronnée , la moustache , la barbe et le chapeau à l'espagnole. Parmi eux, voyez ce jeune cavalier qui, à dixneuf ans , est déjà conseiller de Navarre et chambellan avec un traitement de deux mille livres. « Il n'y en avait pas alors déplus considérable!). Il ne faut point qu'on lui dise qu'il sent encore le lait de sa nourrice : il est toujours prêt à tirer l'épée et à venger par le sang la moindre imprudence de parole. Comment passe-t-il son temps à Pau ? Il va nous le dire lui-même : « Il ne fut question , pendant notre séjour en Béarn , que de réjouissances et de galanterie. Le goût de Madame, sœur du roi, pour ces divertissements, nous était d'une ressource inépuisable. J'appris auprès de cette princesse le métier de courtisan , dans lequel j'était fort neuf. Elle eut la bonté de me mettre de toutes ses parties , et je me souviens qu'elle voulut bien m'apprendre elle-même le pas d'un ballet qui fut exécuté avec beaucoup de magnificence. » Ce jeune duelliste , galant et danseur, sera plus tard le sage , l'austère Sully.
Diane d'Àndoins , dite la belle Corisande , était la maîtresse d'Henri IV et l'amie de Catherine. Elle demeurait à Pau , où elle rendit souvent d'importants services au roi de Navarre , soit par son influence sur le peuple , soit par son influence très grande sur l'esprit de la princesse. Catherine restait en Béarn sans se marier 5 cependant, jamais princesse ne se vit recherchée par un plus grand nombre de prétendants. Palma Cayet
en a iait la récapitulation détaillée et complète ; parmi eux figurent Monsieur, depuis duc d'Âlençon; le duc de Lorraine (qui fut plus tard beau-père de Catherine); Philippe , roi d'Espagne; le duc de Savoie; le roi d'Ecosse; le duc d'Ànhalt; le duc de Montpensier; le comte de Soissons.
Ce dernier prince avait inspiré une passion profonde à la sœur d'Henri IV, dont le cœur était aussi aimant, mais plus fidèle que celui de son frère. Le comte de Soissons , après avoir plu d'abord au roi de Navarre, encourut sa disgrâce pour toujours. Henri , dont le caractère était ouvert et loyal , ne pouvait souffrir le comte , toujours sérieux et dissimulé. 11 l'accusait aussi, d'après Sully, d'avoir aspiré à se faire subroger à sa place , avec l'aide du pape , de l'Espagne et de la ligue.
Rien ne put changer les sentiments de Catherine. Durant vingt-cinq ans, elle conserva son premier amour. Elle repoussait toutes les demandes et attendait. Dans sa douce mélancolie, elle ne laissa jamais échapper une plainte , et semblait se complaire dans une lointaine espérance en répétant ce vers :
Grata superveniet quœ non sperabitur hora !
Henri IV employait Corisande pour essayer de faire oublier à sa sœur l'homme qu'elle aimait avec tant de constance. Lorsque la comtesse de Gramont, dont la beauté s'effaçait, vit son royal amant la trahir, elle voulut se venger en rallumant les flammes assoupies de Catherine et du comte de Soissons. Au moment où le roi était engagé dans les plus graves affaires, le comte quitta furtivement l'armée , feignit un voyage à Nogent, et se rendit en Béarn, pour épouser la princesse à l'insu de son frère. Corisande leur fit signer une promesse réciproque de mariage , et le mariage aurait eu lieu sans l'inflexible résistance de Palma Cayet. Pour la vaincre, le comte alla jusqu'à menacer de le tuer. Ce courageux ministre répondit froidement qu'il aimait
mieux mourir de la main d'un prince en faisant son devoir que de celle du bourreau en trahissant son maître. Le sieur de Pangeas , qui était à la tête du conseil souverain de Béarn , ayant reçu des ordres du roi , se saisit du château , dit l'Estoile , contraignit le comte à sortir du pays, et mit des gardes à l'entour delà princesse, de peur qu'on ne l'enlevât. Honteux d'un éclat inutile, et obligé de repasser en France, le comte, dit Sully, ne put tirer d'autre vengeance de Pangeas que de le faire tomber du haut d'un escalier, un jour qu'il se rencontra avec lui chez le roi, à Pontoise.
La déclaration de promesse de mariage existait toujours, et l'on n'attendait qu'une occasion favorable pour la mettre à exécution. Henri IV chargea son fidèle ministre de retirer cet acte des mains de sa sœur. « 11 me « prit un frémissement, dit Sully dans ses mémoires, « lorsque le roi me donna un pareil ordre. » 11 fit des observations et ne fut pas écouté. 11 était obligé de réussir; on lui laissait le choix des moyens. C'était une mission difficile, que d'aller proposer à une princesse et à une femme de renoncer à un homme quelle aimait , pour en épouser ensuite un autre qu'elle n'aimait pas. Il fallait la tromper et user d'artifice ; l'austère calviniste transigea avec sa conscience , en disant qu'après tout il ne tromperait Catherine que dans son intérêt et pour détourner les malheurs que l'irrégularité de sa conduite pouvait attirer sur elle , sur le roi , et sur tout le royaume. Il joua son rôle avec une admirable fourberie. Du Perron était dévoué à la princesse; Sully gagna sa confiance, et, sous le sceau du serment, il lui dit en secret que le roi se décidait enfin à permettre le mariage tant désiré de sa sœur, et qu'il ne restait plus que quelques difficultés à aplanir. Sully comptait sur une indiscrétion; il s'aperçut qu'il avait réussi. Lorsqu'il feignit d'aller prendre congé de la princesse, elle lui fit le plus affectueux accueil. Corisande alla même jusqu'à
l'embrasser, en le conjurant d'user de son crédit pour assurer le bonheur des deux amants. Sully parut se laisser gagner; il annonça qu'il dirait bien des choses s'il pouvait espérer qu'on n'en répéterait rien. On lui fît mille serments. 11 sembla craindre de s'être trop avancé et demanda à réfléchir pendant trois jours. Après ce délai , il se fit longtemps prier encore avant d'ouvrir la bouche. Enfin, on parvient à lui faire rompre le silence; il dit alors que le roi aurait consentie cette union; que, n'ayant pas d'enfants, il serait charmé que sa sœur épousât un prince du sang, comme le comte de Soissons, mais qu'il ne lui pardonnait pas d'avoir cherché à épouser sa sœur contre sa volonté. Catherine et Corisande furent dupes de ce discours artificieux. Elles s'accusèrent d'avoir été trop loin. Sully, profilant de leur émotion , ajouta que le roi était naturellement très bon et qu'il oublierait facilement le passé. Il ne fallait que changer complètement de système, s'adresser à son cœur et s'en remettre entièrement à lui. « Enfin, dit le rusé négociateur, et y> c'était là le grand point, je leur fis comprendre qu'il d fallait lui sacrifier l'engagement par écrit que les deux 9 amants s'étaient donné, comme étant ce qui l'avait le » plus aigri, et ne pas craindre de lui donner même une j> déclaration écrite, par laquelle ils renonceraient tous j> les deux à s'épouser que de son consentement ; que je » croyais pouvoir leur assurer qu'après cette complai- » sance de leur part il ne se passerait pas trois mois sans * qu'ils le vissent prévenir lui-même leurs désirs et ci- » menter leur union. » Cette déclaration était ce qui coûtait le plus à livrer ; cependant, Sully parvint à la faire signer par Catherine et le comte de Soissons, en donnant sa parole d'honneur qu'il ne la remettrait jamais au roi si les choses tournaient autrement qu'il comptait. Sully ne confia pas au roi cette déclaration, obtenue par ce qu'il appelle lui-même une tromperie , mais il la garda pour rompre une union qu'il avait promis de favoriser.
En parcourant le château et les ombrages qui couvrirent jadis le Castet-Béziat, l'imagination se plaît à repasser le roman des amours de la princesse de Navarre ; amours qui durèrent un quart de siècle ; roman où l'intrigue se poursuivait entre Catherine et le comte de Soissons d'un côté , Henri IV et Sully de l'autre , et Corisande tantôt du parti du frère , tantôt du parti de la sœur, selon qu'elle était inspirée par l'amour ou la jalousie.
Lorsque notre Henri , ce parvenu légitime , fut enfin tranquillement assis sur le trône de France, il appela Catherine auprès de lui, désireux de lui faire oublier, par un mariage convenable , celui dont il avait empêché la réalisation. Catherine fut obligée de quitter Pau pour rejoindre son frère. La nouvelle de son départ jeta la désolation dans le cœur des Béarnais. Ils comprenaient la perte immense qu'ils allaient faire. C'était leur dernière princesse qui leur était ravie. C'était leur protectrice , leur orgueil et leur amour qui abandonnait le château, à jamais déshérité de ses maîtres et de ses rois.
Ils ne négligèrent rien pour retenir Catherine. Cette princesse était si sensible au dévoûment de son peuplé, qu'elle aurait cédé à ses prières et renoncé au Louvre pour le palais de ses aïeux ; mais au-dessus de toutes ses affections dans ce monde, se plaçait l'attachement profond qu'elle avait conservé à son frère. Lui obéir , était son devoir le plus sacré ; être près de lui , son bonheur le plus grand. Elle n'osait pas cependant prononcer l'irrévocable arrêt de son départ. Elle n'avait pas la force de dire à ses amis éplorés : je vous quitte pour toujours. Ayant invité un jour à Castet-Béziat les personnes qui lui étaient les plus chères, Catherine écrivit sur les parois du mur ces paroles significatives : Quô me fata vocant ! Pendant qu'elle allait se laver les mains, avant de se mettre à table, ses convives ajoutèrent au-dessous : Ne quo te fata vocent.
Lorsque l'heure de partir fut venue , la désolation la plus grande se répandit dans la ville. Le peuple en foule accourut aux portes du château. L'émotion générale qui régnait dans toute la population ébranla le courage de Catherine, vivement attendrie. Pour adoucir les regrets des Béarnais, elle aurait voulu leur donner et se donner à elle-même l'espoir d'un retour certain. Une femme de la ville, interprète des sentiments de tous, lui adressa ces paroles prophétiques , bien souvent répétées par nos pères : Ah ! Madame ! plàa vedem Vanado, como de boste may , mes no veyram pas la tornado ! « Ah ! Madame ! nous voyons bien le départ, comme celui de votre mère, mais nous ne verrons pas le retour ! >
Henri IV entoura sa sœur unique de soins et de tendresse, autant que d'égards et d'honneurs. Elle avait partage toutes ses idées, il voulut lui faire partager ses nouvelles croyances. Catherine était douée d'une trop grande fermeté de caractère pour abandonner facilement sa religion ; cependant, elle consentit à se faire instruire, pour plaire au roi. Elle se décida enfin à un mariage tardif. Les archives du château ont conservé les pactes de mariage d* entre t hault et puissant prince Henry, duc de Lorraine, et Madame Catherine, princesse de France et de Navarre , sœur unique du roy , 1598. C'est le 31 janvier 1599 que le mariage fut célébré. Il existe, à Nancy, des documents peu connus se rapportant à son séjour en Lorraine et à son profond attachement pour sa religion et pour le comte de Soissons ; mais ces faits se sont passés trop loin du château de Pau pour pouvoir se rattacher à son histoire. Nous nous bornerons à dire que Catherine mourut en 1604 à l'âge de 46 ans, précédant de six années son frère dans la tombe.