LOUIS XIII AU CHATEAU DE PAU
Le château de Pau était arrivé à son plus haut degré de splendeur sous Henri II et Jeanne d'Albret, dépossédés du royaume de Navarre; il commença à tomber dans l'abandon sous Henri IV, devenu souverain du beau royaume de France. Il dut ainsi sa prospérité aux malheurs, et sa décadence à la gloire de ses maîtres.
Il en coûte toujours à un peuple d'abdiquer son langage, ses vieilles habitudes, sa nationalité. Ce ne fut pas sans une longue résistance que le Béarn put se résoudre à échanger son titre d'Etat indépendant contre celui de simple province. Pour vaincre cette résistance et rétablir la religion catholique abolie , il fallut que Louis XIII en personne se rendît à Pau : c'est la dernière page de l'histoire béarnaise.
Henri IV, quoique chef des huguenots, avait toujours
donné des preuves d'un esprit de tolérance d'autant plus admirable que c'était une vertu presque inconnue à son siècle. Après son abjuration et son avènement au trône, il chercha, mais inutilement, à venir en aide aux catholiques béarnais, qui avaient peine à se relever de la longue persécution sous laquelle ils avaient succombé pendant le règne de Jeanne d'Albret.
Le Béarn, que revendiquait la France comme une province récemment acquise, s'efforçait de conserver son indépendance. Les ordres envoyés de Paris avaient perdu toute leur force en arrivant à Pau. Les Etats-généraux demandèrent à Louis XIII la restauration du catholicisme en Béarn, et la réunion définitive de cette souveraineté et du royaume de Navarre à la couronne de France. Le clergé de France, qui tenait ses assemblées aux Augustins, éleva aussi d'énergiques réclamations.
Le roi rendit, en 1617, un édit, pour ordonner en Béarn la main-levée des biens ecclésiastiques. Le conseil de Pau refusa d'enregistrer cet édit. Le 2 février 1618, Louis XIII, siégeant lui-même en son conseil, renouvelle son ordonnance ; nouveau refus du conseil de Pau. Le 18 septembre 1620, il envoie des lettres de jussion. Le conseil persiste dans sa résistance. Le roi se sentit blessé dans son autorité et dans son ardent désir de se montrer le zélé défenseur de la religion catholique.
De grandes luttes s'élevèrent à cette époque entre les catholiques, appuyés sur la puissance lointaine du roi de France, et les calvinistes, forts des sympathies populaires et du pouvoir dont ils jouissaient encore. Ces querelles donnèrent lieu à de nombreux écrits où s'agitaient des questions qui ne sont pas dénuées d'un intérêt historique. La première consistait à savoir s'il fallait dire Yunion ou la réunion du Béarn à la France. Les Béarnais étaient-ils Français ? C'est une question que nous avons étudiée avec curiosité. Plusieurs arrêts du
Parlement et des lettres patentes de Charles IX, en 1571, avaient décidé que les Béarnais devaient être considérés comme régnicoles ; en conséquence, on leur refusait des lettres de naturalisation et on leur accordait le droit de succéder. On cite pour cette opinion Chopin, Bacquet et de savants jurisconsultes. Peleus (t. 2, p. 326) rappelle un arrêt du Parlement de Toulouse du mois de septembre 1573, qui déclare ceux du Béarn n'être pas étrangers, mais comme originaires Français; « ainsi, dit-il, qu'avait fait le Parlement de Rouen dès Tan 1560, fondé sur la raison de Thucidide qui fait dire à Hermocrate que les alliés et fédérés ne doivent pas être mis au nombre des étrangers. »
On répondait que jamais les souverains de Béarn n'avaient voulu rendre hommage au roi de France. Gaston Phébus se laissa emprisonner au Châtelet de Paris plutôt que de se reconnaître vassal de Charles V, qui fut obligé de lui rendre la liberté sans condition. Lorsque le roi Charles VI vînt à Toulouse, Phébus lui rendit hommage pour toutes les seigneuries, excepté pour celle de Béarn. En quoi , dit de Bellay , p. 201 , le Roi semble avoir acquiescé à l'intention et prétention du Béarnais. Le même auteur, après avoir rappelé avec l'histoire que les Béarnais se sont toujours proclamés francs sans hommage ni servitude , ajoute : « Si bien il appert que plus de 300 ans sont passés que ceux de Béarn semblent avoir prescripte leur liberté..».; c'est la faute des Français de ne s'y être pas opposés. »
Les catholiques reprochaient aux protestants de s'enrichir de leurs dépouilles. Les protestants rappelaient à Louis XIII le serment prêté par son illustre père aux Fors du pays. Au milieu de ces orages surgirent des hommes de génie ; Marca et Lescun brillèrent dans les deux camps opposés. Tous deux membres du Conseil souverain ; tous deux pleins d'éloquence et de savoir.
Nous parlerons plus tard de Marca mort archevêque de Paris.
Lescun , homme de cœur et de talent , aurait pu être à Rome, comme Ta dit le P. Mirasson, un Brutus sous les rois; mais, à coup sûr, il eût été un Catilina sous les consuls. Il serait devenu une des gloires de son pays, s'il n'en avait été le constant agitateur. Luttant toujours, soit avec la parole, soit avec la plume, soit avec l'épée, même quand la défaite de son parti rendait ses efforts inutiles , il finit par porter sa tête sur l'échafaud. Son Apologie des églises réformées suscita les plus vives controverses. Dans ces questions d'autrefois, on est étonné d'en retrouver plusieurs qui ont reparu lors des débats sur la loi des émigrés, et qui n'ont pas été discutées avec plus de talent ni d'éloquence.
Les calvinistes étaient en majorité au conseil de Pau. Toutes les tentatives essayées pour vaincre leur obstination avaient été infructueuses. La fureur des partis ne connaissait plus de borne; l'évêque d'Oloron, petitfils du fameux basque Maytie, qui à coups de hache abattit un jour une chaire où prêchait un pasteur calviniste , ne montrait pas moins d'ardeur que son ayeul. Il fit 24 voyages à Paris pour solliciter l'intervention du Roi. 11 l'obtint; mais plus tard il paya cher ce succès. « Tant de services qu'il rendait à la sainte église, dit le P. Poireau, lui attirèrent la haine des huguenots qui l'attaquèrent sur le grand chemin de Sauveterre à Mauléon, le percèrent de plusieurs coups d'épée et de poignard, le laissèrent à demi mort sur la place et en firent un spectacle à toucher de compassion la cruauté, si elle n'eût été hérétique. »
Louis XIII, se trouvant à Bordeaux, résolut d'aller luimême en Béarn, pour montrer à ses sujets qu'ils avaient un maître. Il hésita longtemps avant de s'aventurer dans nos contrées, lieux aspres et affreux, comme disait un écrivain de son temps; il chargea le conseiller d'Etat Renard d'aller intimer ses dernières volontés.
Renard portait un nom malheureux. Les Béarnais
sont naturellement railleurs, et les plaisanteries font toujours effet sur le peuple. Dès que l'arrivée de l'envoyé de Paris fut connue , des attroupements se formèrent à Pau. Les huguenots de la ville et des environs , poussés par les ministres , conduits par les diacres , suivis par les écoliers , se rendirent à la demeure du nouvel arrivant, qu'ils assiégèrent. Ils avaient attaché à leurs bonnets , en signe de ralliement , des queues de renard; leurs cris : au renard! au renard! allons tous à la chasse et forçons-le dans sa tanière; leurs décharges continuelles de pistolets privaient de tout repos le conseiller d'Etat en mission et lui faisaient craindre pour sa vie. Comptant peu sur le gouverneur du château, qui paraissait accorder toutes ses sympathies aux protestants , il se hâta de partir ; il fut arrêté entre Pau et Orthez , et ses papiers lui furent enlevés.
Les historiens des deux partis racontent des phénomènes étranges qui coïncidèrent avec le départ du commissaire du roi. D'abord, il y eut un tremblement de terre si violent <l qu'il semblait dit un auteur , que le Béarn voulut » sortir du Béarn pour n'être pas complice de sa ré- » volte. » C'était le 3 juillet 1620; les tours du château s'ébranlèrent; plusieurs croisées tombèrent et des murailles s'entr'ouvrirent ; on entendit au loin la grande cloche de la cathédrale de Lescar sonner d'elle même. Ce n'est pas tout 5 près de Pau on aperçut, dit-on, dans les airs, là une croix rouge, ici des lances de feu qui s'entrechoquaient. Le sang ruissela de la pierre d'un sépulcre. La crédulité populaire acceptait comme vrais les récits les plus merveilleux. Les chefs des catholiques et des protestants interprétaient ces prodiges comme une menace du ciel contre leurs adversaires. Les esprits étaient vivement émus. Les huguenots ordonnèrent un jeûne universel.
Renard , réfugié chez l'évêque de Dax , avait porté plainte des outrages qu'il venait de recevoir. Louis XIII ,
en apprenant le mépris de ses ordres et l'insulte faite à son envoyé, résolut de ne plus tolérer tant d'audace. Rassuré et excité par les conseils de Bérulle et de Marca, il se décida enfin à partir lui-même pour le Béarn, comptant par sa présence triompher de tous les obstacles. « C'é- » tait, dit un écrivain de l'époque, , espérer contre toute » espérance : tant les Béarnais avaient paru jusqu'alors » déterminés à ne rien céder. »
Les catholiques ne pouvaient contenir leur joie et répondaient par leurs épigrammes à celles des Huguenots ; en voici une peu connue:
« Béarn , un prudent commmissaire
Ne t'a pu réduire au devoir ;
Il sera doncques nécessaire
Qu'un roi conquérant t'aille voir ,
Sa présence qui tant étonne ,
Apprendra ta rébellion
Qu'où la peau du renard n'est bonne ,
On y coud celle du lion. »
Le gouverneur du Béarn et le premier président du conseil de Pau se rendent auprès du roi, uniquement pour chercher à le dissuader d'entreprendre ce voyage. Sa résolution est inébranlable. Il part. A peine arrivé à deux lieux de Bordeaux, il s'arrête dans un petit village nommé Preignac; il hésite; il recule devant les difficultés de la route. Il espère que l'édit sera enfin exécuté : il attend dix jours avec grande impatience et tourmenté par un violent ennui. Son espoir est trompé. Ce n'est pas que les approches du roi de France n'eussent jeté quelque alarme en Béarn. Il s'y était glissé des abus; il y avait eu des usurpations de pouvoir; des réformes pouvaient paraître indispensables ; il fallait éviter l'œil du maître. Les Béarnais essayaient de gagner du temps, pour amuser le roi par des paroles, en attendant que l'hiver, venant à leur secours, rappelât à Paris le jeune prince, pressé, sans doute, de retrouver les plaisirs de la capitale. Dans cette intention,
deux conseillers furent députés vers le roi, qui attendait encore à Preignac.
Ils lui remontrèrent les difficultés qui s'étaient opposées à la vérification de redit : ils voulurent lui persuader qu'une sédition violente avait éclaté dans la ville: le peuple, soulevé par le baron de Bénae, ne les avait pas laissés libres dans leurs délibérations, et les avait forcés à ne point exécuter ses ordres. Toutefois, ils donnaient au roi l'assurance que le temps ne pouvait manquer de calmer les esprits, et que le meilleur moyen d'être obéi, c'était de savoir attendre. Le roi ne répondit rien. Les efforts tentés pour l'empêcher d'accomplir son voyage lui en démontrèrent Futilité. Il fixa son départ au lendemain.
Les députés de Pau cherchèrent alors à lui représenter, sous les plus sombres couleurs, les périls de la route. Us lui firent une effrayante peinture de ces vastes déserts des landes dans lesquelles il allait s'engager ; de ces régions stériles et sauvages où les habitations sont si rares. Là , disaient-ils, nul moyen d'échapper à la famine et à une mort sans gloire ; et puis , comment résister à la fureur des Béarnais ? L'exaltation du désespoir pouvait les pousser à empoisonner les ruisseaux et les fontaines. On n'osa pas le dire à Louis XIII , mais on eût été bien aise de lui faire entendre que les six cantons du Béarn pouvaient facilement lever six mille hommes en état de lui fermer le passage. Toutes ces remontrances, loin d'intimider le roi, ne firent que le raffermir dans son projet.
Le 10 octobre, il entra dans les landes, à la tête d'une armée peu nombreuse et fatiguée. Quelle marche longue et pénible dans ces tristes solitudes , que n'égaie d'autre verdure que celle des pins ! On ne rencontrait que de pauvres villages, disséminés de loin en loin. Sur la route que suivit Louis XIII, de Bordeaux à^Pau, il n'existait que deux petites villes, Boquefort et Grenade. En passant à Uzeste, patrie du pape Clément V,
lé roi et toute sa Cour déplorèrent le vandalisme des huguenots, qui avaient violé et détruit le magnifique tombeau de marbre que la famille de Clément , enrichie par ses bienfaits, lui avait élevé au lieu où fut son berceau. Après avoir couché successivement à Casenoue et à Roquefort; le roi arriva le 13 à Grenade. En voyant Louis XIII si près d'eux, les habitants de Pau conçurent de sérieuses alarmes. 11 fallait à tout prix l'éloigner. On céda à ses volontés. L'avocat-général du conseil souverain fut député vers le roi, pour tâcher de l'arrêter en chemin , en lui remettant l'arrêt de la main-levée des biens ecclésiastiques , tant de fois refusé jusqu'alors. Le gouverneur du château, le marquis de La Force , renouvela ses instances pour persuader au roi de s'éloigner de ces lieux écartés, où V ombre de son nom à peine était connue, et lui faire comprendre qu'il pouvait s'épargner les fatigues d'un voyage devenu toutà-fait inutile. Louis XIII répondit aux députés que, dans leur intérêt, il devait se rendre à Pau. Il avait besoin de raffermir leur autorité , bien faible évidemment , puisque tous leurs efforts, dont il était loin de douter, avaient été si longtemps impuissants pour faire exécuter ses ordres. Il leur déclara que , dans deux jours , il serait dans leur ville.
Le 14, le roi coucha à Arzacq. Là, on vint le consulter sur le cérémonial à observer pour son entrée à Pau. Il répondit, et je répète ses paroles : « Qu'il en- » trerait dans Pau comme souverain de Béarn, s'il y > avait une église pour y aller descendre ; mais que , » s'il n'y en avait pas, il ne voulait ni cérémonie d'en- » trée, ni de poêle, pour ce qu'il serait mal séant à sa » piété de recevoir des honneurs en un lieu où i! n'y » avait ni église, ni autel, pour y rendre grâces à Dieu, » protecteur des rois, qui l'avait jusque-là conduit par » la main avec toutes sortes de bénédictions en son » voyage. »
Peut-être ai-je trop insisté sur des détails minutieux ; mais aujourd'hui que les chemins de fer effacent les distances, n'est-on pas étonné de lire, dans les historiographes du temps passé, les magnifiques éloges donnés à l'héroïsme du roi de France , pour avoir , malgré les fatigues et les périls , entrepris le grand voyage de Bordeaux à Pau ! Ils font aussi une curieuse description de la capitale du Béarn. Ils parlent de ses maisons basses et peu nombreuses : du Gave dont les eaux, trop indociles pour la navigation, sont fécondes en truites et en saumons , et riches en paillettes d'or : mais ce qui excita leur admiration, ce fut notre beau château et ses magnifiques jardins (34).
L'arrivée du roi de France à Pau fut un grand événement. Il fit son entrée le jeudi 15 octobre. A la tête de son escorte marchaient en ordre les gardes et les régiments d'infanterie; venaient ensuite les vélites et les cuirassiers, enfin les Suisses. La présence de tous ces soldats et l'éclat de toutes ces armes flattèrent peu les Béarnais. Cet appareil militaire leur donnait l'air de vaincus. Blessés dans leur amour-propre national, ils voyaient dans le roi de France un ennemi plutôt que le fils de leur bon Henri. « On remarqua, dit le Mercure du temps, que S. II. ne fut pas accueillie dans Pau avec l'applaudissement que les sujets sont accoutumés de faire paraître à la vue de leur prince, et. chose étrange, on avait même soustrait les vivres, pour l'obliger d'en désemparer promptement. »
Dès que le Boi fut entré dans la salle du Château , il reçut les autorités : le gouverneur M. de la Force ; le conseil souverain, composé de deux présidents, de deux avocats-généraux et de dix conseillers, tous en robes rouges; la chambre des comptes ; le sénéchal ; les magistrats de la ville ; les syndics du pays ; les corps universitaires. Les ministres protestants se présentèrent aussi, mais ils durent attendre longtemps dans l'antichambre ; les deux évêques de Lescar et d'Oloron arrivèrent à la tête d'un
clergé pauvre et peu nombreux ; ils furent aussitôt admis auprès du roi; ce qui blessa singulièrement les protestants, désolés de voir les catholiques reconquérir sur eux la préséance.
Le samedi 17, Louis XIII se rendit à Navarrenx, place regardée alors comme très forte. 11 se hâta de revenir à Pau, où il avait convoqué les Etats de la province. La première séance eut lieu le 19 octobre. Les évêques et le clergé siégèrent au premier rang. Ils ne faisaient que reprendre la place dont ils avaient été dépossédés/Les Etats prêtèrent serment de fidélité, et le roi jura au Dieu vivant, selon l'ancienne formule des seigneurs béarnais, le maintien des fors, privilèges et libertés du pays.
Le mardi suivant, l'église de St-Martin , voisine du château et la plus ancienne de la ville, fut rendue avec une grande pompe au culte catholique, auquel elle avait été enlevée depuis soixante ans. Une seule chapelle catholique était tolérée au fond de la ville. Le roi alla y chercher processionnellement le Saint-Sacrement, pour le transférer à l'église de Saint-Martin où venaient d'avoir lieu les purifications d'usage. Jamais plus magnifique procession n'a paru , ni avant , ni depuis cette époque , dans les rues de la ville de Pau. Le dais de soie, sous lequel reposait la Sainte Hostie, resplendissait de l'éclat de cierges innombrables ; il était escorté par des évêques, des archevêques, des cardinaux, et porté par quatre princes et ducs : le roi, avec toute sa Cour, suivait à pied, tête nue, un cierge à la main, et derrière lui se pressaient plus de dix mille catholiques, venus de toutes les parties de la province pour assister à la solennelle restauration de leur culte. Ils mêlaient aux chants des prêtres des vivats pour leur souverain. Tandis qu'ils répandaient des larmes de joie, les protestants versaient des pleurs de rage. Ils contemplaient cette procession avec un désespoir qui n'était égalé que par leur étonnement. Ils ne s'expliquaient pas ce respect profond pour l'hostie que peu de jours
auparavant, le prêtre, le seul qui fût dans la ville, n'osait porter au malade qu'en la cachant sous le manteau. Après la messe, chantée avec beaucoup de solennité, le roi entra au château et son dîner fut servi. On lui offrit des plats du pays que son illustre père aimait , et il trouva fort de son goût une soupe bien connue en Béarn sous le nom de garbure (moretum dit Grammont).
Le dîner terminé, le roi se rendit encore vers 3 heures à l'église, pour entendre un sermon de son confesseur, le P. Arnoux, qui avait pris pour texte : Quàm terribilis est locus iste ! non est hic aliud nisi domns Dei porta cœli (que ce lieu est terrible, et ce n'est rien moins que la maison de Dieu et la porte du ciel ! ) Le prédicateur assis dans la chaire si longtemps occupée par les protestants annonça hautement que le roi, malgré tout son zèle pour la sainte cause, ne prétendait nullement faire violence aux consciences; qu'il voulait offrir à tous ses sujets les moyens de se sauver, mais qu'il n'entendait contraindre personne. Ces paroles furent accueillies avec satisfaction par les protestants, heureux d'obtenir une tolérance dont ils n'avaient guère donné l'exemple.
Louis XIII s'occupa des affaires du pays avec autant d'ardeur que de celles de la religion. Il fit paraître, le même jour, un édit qui proclamait la réunion à la Couronne de France, tant du royaume de Navarre qua de la souveraineté du Béarn et des vallées d'Andorre et de Donesan. Les deux conseils furent confondus en un seul parlement, érigé aux mêmes honneurs et pouvoirs que les autres Cours du royaume. Sa résidence fut fixée à Pau. Il fut composé de quatre présidents, de vingt-deux conseillers, d'un procureur-général et de deux avocatsgénéraux.
Les Etats s'étaient rassemblés dans la grande salle du Château pour être présents à ces actes solennels qui faisaient entrer le Béarn dans l'unité monarchique. Le Roi présidait , et son garde-des-sceaux le célèbre du
Vair porta la parole. « Ses discours dit un auteur contemporain , furent l'image de son esprit et de son savoir et ravirent ses auditeurs en admiration ». Le luxe du savoir était alors fort à la mode au Barreau, où il paraitrait aujourd'hui fort étrange. L'Orateur cite tous les auteurs sacrés et profanes pour célébrer la gloire d'Henri IV et la justice de son auguste Fils. Pau doit être la résidence du Parlement, parce que c'est à Pau que le grand Roi a reçu le jour. 11 explique ensuite la nécessité de faire droit aux réclamations des catholiques; il insiste sur la communauté d'origine des Béarnais avec les Français et sur leur obligation de prêter serment au Roi.
La première cause portée au Parlement de Navarre fut plaidée par Me Pomarède et Me Arnaud de Bordenave, un de nos avocats célèbres , et qui devint plus tard conseiller du Roi et maître des comptes. Ses plaidoyers méritèrent l'honneur de l'impression. Me de Bordenave obligé de plaider en français pour la première fois, s'excuse de mal parler une langue étrangère et déplore l'abolition de la langue du pays. « C'était, disait-il, en cette langue que l'on rendait et demandait justice. L'usage au reste, qui en était universel, l'avait tellement polie et cultivée, surtout au palais, que j'ose dire avec liberté , qu'après la langue purement française, il n'y en a pas aucun d'entre tous les autres idiomes du Royaume , qui lui fut comparable en la propriété de ses termes très-significatifs , en la brièveté de la phrase , en la bonté de l'accent, et en plusieurs autres agréments qui peuvent donner de l'estime à un langage. Nous l'estimions aussi fort religieusement, nous y étions même si fort attachés par affection que la seule pensée de l'abolir ou changer nous était odieuse. »
Louis XIII fonda à Pau un Collège qu'il dota de douze mille livres de rente et qu'il confia aux Jésuites. « Les religionnaires , dit un auteur contemporain , et les faux catholiques commencèrent à gronder contre eux , à
examiner leurs actions et à juger s'il était expédient d'avoir ces gens là parmi eux. » On leur reprochait de trop se mêler d'affaires politiques et d'affaires de ménage, d'avoir trop l'esprit d'envahissement et d'ambition. On répondait d'un autre côté que la pieuse et savante Compagnie de Jésus , n'avait que des principes conformes aux maximes les plus pures de l'Evangile , que la haine violente des hérétiques et des impies contr'eux s'expliquait par l'effroi que leur inspirait un corps éclairé et plein de zèle, défenseur intrépide de la foi, de la science et de la vérité. Mgr de Salettes , évêque de Lescar, fonda aussi dans la ville épiscopale un collège de Barnabites ; et de ces deux maisons d'éducation sont sortis des hommes qui furent la gloire du Béarn.
Le Roi ne resta que cinq jours dans le palais de ses pères , qu'il dépouilla de belles tapisseries et d'objets précieux , dont il fit don en partie aux églises et aux couvents. Après avoir laissé des garnisons dans les villes principales, il se hâta de revenir à Bordeaux. De là, il prit la poste pour Paris, où il rentra le 5 novembre suivant.
La rébellion protestante avait reçu le coup mortel ; cependant, les dernières convulsions de son agonie furent quelquefois terribles. Le château devint tour à tour le théâtre de controverses religieuses et de luttes à main armée.
Jeanne d'Albret avait employé la force pour contraindre les catholiques à abandonner leur culte. Henri IV n'employa, pour détruire le calvinisme, que les armes de la persuasion. Afin de ramener sans secousse le Béarn à son antique foi , il s'était adressé au pape lui-même pour avoir de bons prédicateurs. Louis XIII suivit l'exemple de son père , il envoya des missionnaires à Pau. L'un d'eux, le P. Daniel, provincial des Capucins, fit de grandes conquêtes sur les âmes. Charles , ministre et professeur de théologie à Orthez , effrayé des succès de sa
parole, adressa un défi a l'orateur catholique. Le défi fut accepté et les conditions de la lutte théologique ainsi réglées ; je les copie dans les Conférences de Bêarn (p, 12 et 14) : 1° Chacun des contendans agira et respondra alternativement] l'un respondant un jour et Vautre un autre ; 2° le respondant donnera le soir la thèse sur laquelle il voudra être attaque le lendemain ; 3° tout sera escrit et signé de part et d'autre ; 4° Von disputera modestement, sans s' entrepicoter, ni s'entre injurier. C'est dans la grande salle du château que ces débats religieux eurent lieu avec une grande solennité. A ces discussions savantes présidèrent le gouverneur , l'évêque de Lescar , douze catholiques et douze protestants. De nombreux ouvrages de controverse parurent à cette époque à Pau. Ainsi Magendie , ministre protestant, publia V Enfant flottant. Le R. P. Boireau, lui répondit aussitôt par deux volumes intitulés : Le Vieillard noyé.
Ces luttes animées mais pacifiques ne suffirent pas aux huguenots. Après avoir tant reproché aux catholiques leur révolte contre leur souveraine légitime , ils ne purent s'empêcher de les imiter ; et ils s'armèrent pour défendre la puissance qu'on voulait leur ravir et pour soutenir leur culte qu'ils croyaient menacé. Fiers de leur majorité numérique, ils eurent recours à des moyens extrêmes , aux conspirations , à la guerre ouverte , pour lutter contre le triomphe des catholiques.
Il fallut que le duc d'Epernon se Rendit jen Béarn avec une armée. 11 entra en vainqueur dans le château de Pau. Le marquis de La Force fut privé de toutes ses pensions et destitué du gouvernement du Béarn, que le roi confia au maréchal de Nemours. Lorsque la révolte eut été vaincue, M. de La Force sut faire agréer à temps sa soumission et obtint plus tard le bâton de maréchal de France.