LES BÉARNAIS CÉLÈBRES
La pensée , par une pente naturelle , descend des héros qui ont illustré notre château aux grands hommes qui , après eux, ont illustré ce pays. Le Béarn, en effet, en perdant sa nationalité n'a pas perdu le noble privilège de fournir un large contingent à toutes les gloires de la France. Nous grouperons donc auprès des noms des Phébus et des Henri IV les noms des personnages qui ont acquis le droit de vivre dans l'histoire , et nous ajouterons pour ainsi dire à notre œuvre une galerie de portraits qu'auraient eu plaisir à contempler les nobles souverains du Béarn.
Nous passerons en revue les lettres , les sciences et les arts ; la haute administration , la magistrature , l'église et l'armée. Au milieu de ces rapides esquisses , nous nous attacherons à dessiner avec quelques détails les physiono-
mies des hommes les plus importants sortis de ce pays , les archevêques , les ministres , les maréchaux et les rois.
Les lettres béarnaises sont toujours en honneur 5 la vieille langue nationale, exclue du barreau, est encore parlée dans la chaire des églises de campagne et n'est pas dédaignée par la poésie. Des hommes de talent ont su faire ressortir ce qu'elle a de mélodieux dans l'expression , de charme dans ses diminutifs et d'originalité dans sa manière de présenter sous de gracieuses images les objets les plus familiers. Citons Fondeville , auteur de plusieurs drames, Gassion, auteur de jolis sonnets, Cazalet, Bonnecaze, Bitaubé , auteurs de couplets charmants , et surtout Despourrins , le chansonnier des Pyrénées. Le Béarn lui a rendu justice en élevant à sa mémoire dans sa vallée natale un monument que saluent en passant tous ceux que charment l'esprit et la grâce ; ses cansous vivront autant que notre idiome, nous allions dire aussi longtemps qu'en France on aimera la naïveté du langage et la délicatesse des pensées et du sentiment.
De nos jours la langue si chère à nos pères n'est pas négligée; un spirituel professeur, M. Lespy , vient d'en fixer les règles dans sa grammaire béarnaise 5 et des hommes de mérite comme Navarrot, Vincent de Bataille, Hatoulet, E. Vignancour, Picot, Gaston-Sacaze ont continué à écrire dans cet idiome des couplets et des récits dont aucune autre langue ne pourrait rendre la verve ingénieuse et l'innocente malice (35). L'imagination et l'esprit abondent sous le ciel du Béarn , mais la gloire que pourraient atteindre nos poètes , échappe souvent à leur talent trop amoureux des doux loisirs et des faciles études. Parmi ceux qui ont cultivé les muses françaises, Hourcastrémé a été le plus vanté. Voltaire lui écrivait : Je vous cède ma lyre , vos doigts sont faits pour ranimer. La postérité, avec raison, n'a pas confirmé cet éloge. D'autres poètes sont demeurés peu connus , parce que la mort les a moissonnés avant l'âge, comme Gachet; d'autres enfin comme Liadières
ont abandonné les lettres pour les hautes fonctions de l'Etat.
Plusieurs béarnais et basques se sont fait un nom comme historiens, tels sont Marca , Oyhenart, Olhagaray, Bordenave , Mirasson , Poeydavant , Laclède , Bêla , Faget de Baure.
Parmi les savants ,nous citerons le P. Pardies , né à Pau en 1636 , auteur de nombreux traités d'astronomie , de statistique, de mathématique et de morale; Huarte , auteur de Y Examen des Esprits; Louis de Lacaze , de Lembeye , médecin du roi , auteur de l'ouvrage intitulé de l'Homme Physique et Moral; Palassou. le premier qui, dans son Essai sur la Minéralogie des Pyrénées , fit connaître l'organisation physique de nos montagnes.
La science médicale compte dansnjos contrées plusieurs célébrités. Théophile de Bordeu , surintendant des eaux minérales, devint médecin du roi Louis XVI, et le regrettable Darralde , inspecteur des Eaux-Bonnes , devint médecin de l'Impératrice Eugénie.
Les arts ont été cultivés aussi avec succès. La nature a souvent doté les habitants de nos contrées de voix magnifiques; pour ne rappeler que des noms connus, nous citerons ceux de Garât , de Jelyote , de Lavigne , des Dabbadie, de Baroilhet, de Lamazou et, de Bonnehée.
Dans toutes les branches de l'administration , nous trouverions des béarnais qui se sont fait remarquer. Voici trois grandes célébrités financières : le marquis de Laborde , Dufresne et Jacques Laffitte.
Jean-Joseph de LABORDE , né à Bielle , en Béarn , en 1724 , était issu d'une famille ancienne , mais dans la plus étroite médiocrité , comme il le dit lui-même dans ses mémoires malheureusement condamnés à rester inédits. Il entra encore enfant dans la maison d'un de ses oncles, négociant à Bayonne. A quinze ans à peine, sa merveilleuse aptitude pour le commerce se révélait déjà par l'habileté qu'il déploya en traitant une affaire considérable avec Pi-
zarro, commandant de la flotte espagnole. Devenu chef de la maison de son oncle, ses opérations avec l'Espagne et la Compagnie des Indes furent si heureuses, sa fortune devint si considérable , que le roi lui fit offrir le titre de fermiergénéral qu'il refusa , n'aspirant qu'au repos dans sa vallée natale. Les caisses de l'Etat étaient épuisées par la guerre de sept ans. Les divers services étaient en souffrance , le comte de Bernis et M. de Choiseuil s'adressèrent à Laborde, à qui le ministre d'Espagne prêta personnellement des millions qu'il avait refusé de prêter au roi de France. Ce succès fit redoubler les instances auprès de Laborde qui accepta le titre de banquier de la Cour, et se chargea du service de la guerre et du service des finances de la politique, d Remarquez , mon cher fils , dit-il dans ses mémoires , que c'est un homme qui vient de Bayonne , établi à deux cents lieues de la capitale, qui , huit jours après son arrivée à Paris, se charge d'un service de 75 millions $ ayant contre lui la Cour qui ne le connaît pas , la finance et la banque qui regardent le commencement de son entreprise comrtie l'époque de sa chute ; aucune bourse à sa disposition, un ministre qui lui promet quatre millions de fonds qu'il n'est pas en état de lui fournir, et deux millions par mois en argent qu'il ne lui a jamais donnés. Cependant je fais mes dispositions ; j'écris à tous mes correspondants , les piastres affluent dans mes caves ; je bats monnaie à Pau, Bayonne , Strasbourg et Paris, et mon service se fait exactement. » Laborde non-seulement avait su amasser une immense fortune , il savait encore en faire un noble usage. Il donnait 24,000 liv. par an aux pauvres de Paris ; il souscrivait pour 400,000 livres à la fondation de quatre hôpitaux; il appelait les architectes, les sculpteurs et les peintres les plus célèbres à embellir ses châteaux. Il recevait chez lui magnifiquement des hôtes illustres , notamment l'empereur d'Autriche Joseph II. Son château de la Ferté-Vidame fut envié par le duc de Bourbon. Laborde , à la sollicitation de Marie-Antoinette, con-
sentit à le céder au Duc pour 5 millions 500 livres, prix inférieur à la somme qu'il y avait dépensée. Il récompensait largement les services qu'on lui rendait* Un officier de marine qui s'était rendu utile à ses fils fut fort étonné dans un voyage aux grandes Indes d'apprendre dans chaque port où il s'arrêtait qu'un crédit lui était ouvert par un inconnu , chez le meilleur banquier du lieu.
Malgré les marquisats et les seigneuries qu'il possédait loin de son pays , Laborde n'oubliait jamais le sol natal , et se montrait son plus ardent protecteur : aussi les Etats de Béarn, dérogeant aux usages qui donnaient l'entrée aux fiefs et non aux personnes , lui accorda un droit d'entrée personnelle pour lui et ses descendants. Malgré ses hautes vertus ou pour mieux dire à cause de ces vertus, Laborde périt sur Téchafaud révolutionnaire, le 18 avril 1794. 11 a laissé une belle famille : ses deux filles épousèrent l'une le duc d'Escars, l'autre le duc de Mouchy. Son fils aîné, après avoir brillé aux Etats généraux , alla mourir à Londres. Le cadet , le comte Alexandre de Laborde est si connu , ainsi que son fils le comte Léon de Laborde , membre de l'Institut , qu'il doit suffire de citer ces noms célèbres en disant avec orgueil qu'ils sont d'origine béarnaise.
DUFRESNE, né en 1736 à Navarrenx en Béarn, est digne de voir son nom figurer à côté de celui du marquis de Laborde. Né de parents très-pauvres , privé d'éducation première, il s'éleva seul par son mérite et son travail aux plus hauts emplois. Laborde apprécia le mérite de son compatriote et le nomma commis de la banque de la cour. Voici une anecdote que raconte M. Desportes-Bocheron : un financier notable qui portait intérêt au jeune Dufresne sollicitait pour lui auprès deNecker l'agrément de la place de receveur-général à Rouen. — Je ne connais point votre Monsieur Dufresne, disait M. Necker, qui m'en répondra? — Moi , répartit assez brusquement le financier. — Comment donc , répliqua le ministre , vous parlez comme Corneille. Le solliciteur se retira confus et vint trouver Dufresne. « Mon ami , dit-il , je suis désespéré ; j'ai parlé pour
vous; le ministre m'a dit que je raisonnais comme une corneille, » Dufresne comprit la méprise et en rit. Necker découvrit bientôt les rares qualités de comptable dont Dufresne était doué. 11 le fit directeur du trésor public et conseiller d'Etat. Après avoir été incarcéré sous la terreur et proscrit sous le directoire , Dufresne redevint , après le 18 brumaire , conseiller d'Etat et directeur du trésor public. Il refusa le titre de ministre. C'est à lui que l'on doit cet ordre admirable qui règne dans les finances et qui permet à un ministre de connaître à chaque instant le mouvement des fonds , leur rentrée et leur emploi. Le Premier Consul , qui attribuait à Dufresne la renaissance du crédit public , alla lui faire une visite officielle trois jours avant sa mort , et ordonna que son buste serait placé dans une des salles de la trésorerie.
Jacques LAFF1TTE est né à Mont en Béarn et non à Bayonne ainsi que ses biographes l'ont répété. 11 reçut le jour, en 1767, de parents très-pauvres. Devenu possesseur d'une des plus grandes fortunes de France, il aimait à rappeler les privations de sa première enfance. Après avoir travaillé chez un notaire, puis chez un négociant de Bayonne il partit un jour , en 1788, pour Paris avec une lettre de recommandation pour le banquier Perregaux. Ce banquier lui témoigna son regret de ne pouvoir lui donner un emploi dans sa maison. Le jeune homme éconduit, dit M. E. Desplace, se retirait tristement lorsqu'apercevant un mince objet qui brillait sur le parquet, il se baissa tout-à-coup, le. ramassa et l'attacha à son habit. Son interlocuteur qui suivait ses mouvements, lui demanda ce qu'il faisait. — C'est une épingle que j'ai vue là , répondit-il , il est inutile de la perdre, « Ah! vous êtes soigneux , dit en souriant le banquier observateur ; revenez me voir demain , je crois que je pourrai vous être utile. » Ce petit incident que Laffitte aimait à raconter fut l'origine de sa grande fortune. Simple commis chez M. Perregaux , il devint successivement
son associé et enfin son successeur. Il acquit rapidement le plus grand nom de la finance de son temps. 11 fut appelé au tribunal de commerce de la Seine , au gouvernement de la banque de France , à la chambre des représentants , à celle des députés , au ministère des finances , à la présidence du conseil. Sa probité et son caractère étaient appréciés par tous les partis. Louis XVIII en partant pour Gand , et Napoléon en partant pour Sainte-Hélène lui confièrent leurs dernières ressources. Après la défaite de Waterloo , Laffitte voyant les caisses de l'Etat épuisées par les nécessités du moment, fit au Gouvernement l'avance de deux millions. Il était venu en aide à la Restauration, mais il abandonna bientôt son drapeau. Le rôle qu'il joua dans nos assemblées , le système d'opposition qu'il organisa , son triomphe à la Révolution de Juillet, sa chute financière après être monté au faîte des honneurs, son opposition nouvelle au gouvernement de son choix , la souscription nationale qui dut venir à son secours pour lui conserver son hôtel 5 tous ces faits se sont accomplis trop loin du château de Pau et dans des temps trop voisins des nôtres pour que ce soit ici le lieu de les raconter et de les apprécier.
Le comte Pierre de St-CRICQ , né à Arance en Béarn, le 25 août 1772 , occupe une place distinguée parmi les béarnais qui se sont rendus célèbres dans la haute administration. Il était fils d'un général qui fut blessé à la bataille de Fontenoy et d'une noble espagnole, sœur de l'amiral Mazzaredo. Cadet d'une nombreuse famille, il se destinait à l'état ecclésiastique , lorsque la Révolution vint changer sa destinée. Pierre de St-Cricq avait fait de brillantes études au collège des Barnabites de Lescar 5 il les acheva à Paris où il remporta un des derniers prix d'honneur décernés par l'ancienne université. Dans les temps de trouble et de révolution, il ne chercha point à paraître. Ce n'est que par la puissance du travail et la supériorité de l'intelligence qu'il avait l'am-
bition de s'élever. Nommé secrétaire-général de la préfecture de Seine-et-Marne , il se fit apprécier par le préfet , M- de Sussy , qui l'emmena avec lui à Paris , lorsque Napoléon lui eût confié la direction des douanes. C'est dans cette administration importante que M. de St-Cricq s'est fait un nom célèbre. Directeur-général des douanes , président du bureau de commerce de France, ministre d'Etat , ministre du commerce et des manufactures, député, pair de France, M. de St-Cricq, pour me servir des expressions de M. de Lamartine , « s'est toujours montré un » économiste moderne de premier ordre , capable d'im- » primer des initiatives hardies à la liberté du commerce » et d'apporter dans les lois des douanes et de prohibition » les réformes commandées par les vrais intérêts du » peuple et du fisc. »
M. le comte de St-Cricq est mort à Pau le 25 février 1854. C'est dans cette ville , son séjour de prédilection , qu'il avait voulu finir son honorable existence ; c'est là qu'il avait marié Mademoiselle de St-Cricq , femme éminemment distinguée , avec M. le président Dartigaux , digne fils d'un premier président , aimé et considéré en Béarn. Une de ses petites filles a épousé M. Drouyn de l'Huys, qui a joué un rôle important dans les affaires de TEtat.
La magistrature a toujours été en honneur parmi nous. Les douze Barons du pays étaient fiers d'être juges de la Cour Majour. Dans les familles nobles, en général , l'aîné prenait la robe et laissait l'épée aux cadets. Aussi les conseillers du parlement de Navarre étaient ordinairement très-riches , tandis que les magistrats des autres cours l'étaient souvent très-peu. Plusieurs noms de la magistrature et du barreau béarnais méritent d'être conservés : qu'il nous suffise de citer Bavignan , de Mesmes , Ferrier Sponde, Gillot, Gassion, Marca, Lescun, Oyhenart, Bordenave, Labour , Maria, Mourot , Perrin , Lavielle père. On prétend que le célèbre Cujas était né en Béarn. Je
n'oserai soutenir cette opinion malgré les autorités sur lesquelles je pourrais l'appuyer. L'auteur d'une histoire manuscrite du pays reconnaît (p. 753 ) que Cujas naquit à Toulouse, mais d'un père béarnais natif d'Oloron. 11 ajoute qu'on voit encore dans la vallée d'Ossau quelques familles qui portent ce nom. En effet , le nom primitif était Cajeus et n'est pas encore éteint.
De nos jours , la cour de cassation et la cour de Paris ont emprunté de tout temps à nos contrées des jurisconsultes éminents. MM. Cassaigne , de Crouseilhes, Chégaray , Lavielle, Faget de Baure , Montsarrat , etc.
Plusieurs procureurs généraux et plusieurs premiers présidents sont sortis de la cour de Pau. MM. Claverie , Dartigaux , Dufau ,Daguenet, etc. Nous regrettons de ne pouvoir citer comme Béarnais deux magistrats qui ont laissé en Béarn de profonds souvenirs de loyauté et de talent, le baron de Gaujal, conseiller à la cour de cassation , et M. le premier président de Moulon! Le Conseil d'Etat a presque toujours possédé des Béarnais dans ses rangs. II compte encore parmi ses membres les plus distingués, M. Lacaze qui a long-temps été à la tête du barreau de Pau.
Enfin , notre département a produit un ministre de la justice , M. Garât.
Joseph-Domimque GABAT naquit à Bayonne , le 8 septembre 1769. Il venait à peine de débuter comme avocat lorsqu'un jour emporté par sa passion pour les lettres , il abandonna le barreau pour l'enseignement. Qui eût dit à ce jeune littérateur qui ne rêvait alors que de paisibles triomphes, qu'après avoir obtenu trois couronnes à l'Académie trançaise, il laisserait la chaire d'histoire qu'il partageait avec Marmontel pour la tribune révolutionnaire, et qu'après avoir quitté la robe, il deviendrait ministre de la justice. Le département des Basses-Pyrénées est le seul où Ton ne put trouver un régicide. Garât , comme ses compatriotes , essaya de sauver le petit-fils
d'Henri IV ; malheureusement il n'eut pas le courage de sortir assez tôt du ministère dont il s'éloigna volontairement peu de jours après et il accepta l'affreuse mission d'aller lire à un Prince dont il admirait les vertus l'arrêt qui l'envoyait à la mort. Dix fois parmi les grands événements qui signalèrent cette terrible époque , il a repris possession d'une chaire qu'il abandonnait toujours à regret , et dix fois des circonstances diverses l'ont ramené sur la scène politique, où son âme généreuse était froissée par des excès qu'elle ne pouvait empêcher.
Ministre de l'intérieur, placé dans la cruelle alternative de suivre le torrent révolutionnaire ou de se faire briser en lui résistant, il comprit que ses contemporains resteraient sourds à la voix de la philosophie et de l'humanité et il prit la sage résolution de se retirer. Il fut arrêté quelques jours après , et ne sortit de prison qu'après le 9 thermidor.
Plus tard appelé à la direction de l'Instruction publique , membre de l'académie française , ambassadeur à Naples, député, sénateur, commandeur de la légion d'honneur, comte de l'Empire, il parvint aux plus hautes fonctions sans les avoir jamais désirées.
Garât passa ses derniers jours dans ses chères vallées de l'Oursouya, vivant en philosophe chrétien, aimant, disait-il , à porter ses yeux dans la tombe pour en contempler la sombre nuit et les rayons d'espérance immortelle qui y brillent. Il a laissé des mémoires qui n'ont point paru ; ils sont bien différents de ceux qu'on vient de réimprimer d'après un exemplaire qui remonte à un grand nombre d'années. Le style de Garât est toujours orné de grandes images et souvent animé du souffle de l'enthousiasme. Plusieurs des pages qu'il a écrites font honneur à la littérature française et justifient le mot de Buffon qui s'écriait après avoir entendu ses éloges académiques : Voilà un écrivain ! Garât a fini, le 9 décembre 1833, dans sa paisible retraite d'Urdain, au milieu des
consolations de la religion, une vie qui avait traversé tant d'orages. Son fils unique continue dans le pays ses traditions d'honneur et de bienfaisance.
Depuis Henri IV , l'Eglise de Béarn, jadis féconde en évêques et en cardinaux, a fourni à l'Eglise de France plusieurs éminents prélats.
Avant de parler de Marca , qu'il nous soit permis de citer deux de ses contemporains, qui se distinguèrent comme lui, par leur ardeur à défendre leurs idées religieuses : l'abbé de St-Cyran, et Abbadie. Tous deux comme Marca appartiennent à notre pays , et furent , le premier, l'un des plus illustres jansénistes, le second, l'un des calvinistes les plus fameux de cette époque. Abbadie a laissé plusieurs ouvrages qui se lisent encore aujourd'hui : De la vérité de la Religion, de la divinité du Christ , et surtout Vart de se connaître soi-même.
Pierre de MARCA naquit, le 23 janvier 1594, près de Pau, à Gan, dans un petit castel qu'il fit restaurer en 1635, et qui depuis n'a peut-être jamais été réparé. Conseiller catholique, il soutint ses opinions avec talent et énergie dans le conseil souverain, composé presque entièrement de calvinistes passionnés. Président au Parlement de Navarre, il attira sur lui l'attention du gouvernement par sa science profonde en histoire, en jurisprudence et en théologie.
Le magistrat devenu veuf fut nommé évêque avant d'être prêtre. De l'évêché du Couseran , il passa à l'archevêché de Toulouse, après avoir été inspecteur général de la Catalogne, qui s'était mise sous la protection de la France. Il fut enfin appelé par Louis XIV lui-même à remplacer le cardinal de Retz comme archevêque de Paris. Les bulles de Rcme n'arrivèrent que pour être déposées sur le lit d'un mourant. Marca venait d'être frappé d'une maladie soudaine qui le conduisit au tombeau, le 29 juin 1662. Parmi les épitaphes que les beaux esprits du temps firent en prose et en vers pour le
célèbre prélat, la moins sérieuse est la plus connue; elle est de Colletet :
« Ci-git Monseigneur de Marca, » Que le roi sagement marqua » Pour le prélat de son Eglise , » Mais la mort qui le remarqua, » Et qui se plait à la surprise, » Tout aussitôt le démarqua. »
En publiant pour la première fois un manuscrit de Marca, les Antiquités de Bêarn, nous avons essayé de raconter sa vie : nous nous sommes appuyés sur des documents curieux et très souvent inédits , et nous avons eu plus d'une fois le bonheur de rectifier des erreurs commises par ses biographes et de venger sa mémoire des attaques injustes auxquelles elle avait été exposée.
Marca n'est pas seulement cher au Béarn dont il a écrit le premier l'histoire, il est avec raison regardé comme un des plus brillants ornements de l'Eglise Gallicane. Racine vante ses hautes lumières , Bossuet le proclame un homme d'un beau génie et d'Aguesseau un des plus grands esprits de son siècle.
Depuis Marca plusieurs évêques sont sortis de nos contrées. Il y a quelques années à peine , le curé de St- Martin de Pau fut appelé à diriger le diocèse d'Aire et quittait avec regret une paroisse où il comptait autant d'amis que de fidèles. Mgr Hiraboure aimait à se distraire des pompes de l'épiscopat en remplissant les modestes fonctions de simple prêtre et de missionnaire des campagnes. Nous pleurerons longtemps ce prélat si remarquable par les talens oratoires , l'élévation de l'âme et la sainteté d'une vie trop tôt et trop malheureusement terminée par un fatal accident.
Arrêtons-nous à Mgr de SALINfS. Né comme Marca dans une petite ville voisine de Pau, comme lui grand écrivain et saint archevêque, il rehaussait comme lui les dons pré-
deux de l'esprit et de la science par tous les charmes d'une courtoisie vraiment béarnaise. Antoine de Salinis , d'une ancienne et honorable famille, naquit à Morlàas, le 11 août 1798. Il se distingua par une intelligence précoce ; à peine âgé de 17 ans il méritait d'être comparé , au séminaire de St-Sulpice , à Fénelon pour les attraits de l'esprit et la douceur de la charité. Bien jeune encore il fut nommé premier aumônier du collège Henri IV. Lamennais, qui avait apprécié toutes les ressources de son esprit, s'attacha à conquérir son affection et son talent. Mais lorsque le Père des Fidèles eut parlé, le jeune prêtre faisant taire les séductions de l'amitié et du génie , s'empressa de proclamer que le plus beau jour de la vie, pour un vrai chrétien , est celui où , reconnaissant une erreur , il peut faire un acte de foi en disant : je me suis trompé. En 1828 , il prit avec l'abbé de Scorbiac la direction du collège de Juiliy qui garde les souvenirs de Malebranche et de Berryer. En 1840, M.gr Donnet le retint à Bordeaux comme professeur d'écriture sacrée à la Faculté de théologie. En 1849, il fut nommé évêque d'Amiens et en 1856 archevêque d'Auch. Des voix éloquentes, notamment celle de Mgr Gerbet et celle du cardinal Donnet ont célébré les vertus de ce pieux prélat et raconté les services qu'il a rendus à la religion, en se mettant à la tète d'une institution qui avait pour but de propager les bons livres , en réorganisant Juiliy sur des bases appropriées à notre époque , en attirant enfin à la Foi de hautes intelligences éclairées par ses paroles et ses écrits. Bien de plus touchant que le récit de ses derniers moments, écrit avec le cœur par M. l'abbé Canéto. C'est la plus simple et la plus éloquente des oraisons funèbres.
Ceux qui ont pu apprécier Mgr de Salinis n'oublieront jamais les charmes de son esprit et la bonté de son caractère. On ne saura jamais combien d'âmes il a ramenées à Dieu par sa bonté autant que par sa science et sa foi. Dans son salon , toujours aimable et spirituel , il faisait
servir les grâces de l'homme du monde au but que se proposait le digne prélat et le bon prêtre. Mgr Donnet parle des réunions d'hommes sérieux que l'abbé de Salinis appelait chez lui chaque semaine pour discuter les questions les plus graves et les plus difficiles. L'éminent cardinal rapporte qu'un grand orateur qui prêchait à sa cathédrale , disait à l'abbé de Salinis : « Je suis, pendant le carême, l'apôtre de la chaire à Bordeaux , et vous celui du salon, élevant ainsi de simples et graves causeries à la hauteur d'un apostolat. » Monseigneur de Salinis est mort le 1er février 1861 ; quelques jours après (le 19 ) , le Béarn perdait un de ses hommes les plus distingués , ancien ministre de l'Instruction publique et des cultes.
Le baron de CROUSEILHES naquit en Béarn , à Oloron , le 11 février 1792. En 1788 son père , son aïeul et son bisaïeul, siégeaient en même temps au parlement de Navarre ; il fut nommé en 1815 avocat général à la Cour de Pau ; en 1820 il entrait au Conseil d'Etat comme maître des requêtes, en 1823 il était nommé directeur des colonies ; en 1824 secrétaire général du ministère de la justice; quand M. de Peyronnet quitta ce ministère il le nomma conseiller à la Cour de cassation. En 1845, la haute considération dont il jouissait comme magistrat le fit appeler à la Chambre des Pairs. En 1848, il renonça à la Cour de cassation pour représenter son pays dans une assemblée où les hommes de cœur et de talent étaient si nécessaires pour sauver la patrie et la société menacée. Le prince Président lui confia le portefeuille de l'instruction publique et des cultes, du 10 avril au 25 novembre 1851. Le 26 janvier 1852 il entra au sénat, et plus tard il fut nommé vice-président de la Commission du sceau des titres. Il a succombé à une fluxion de poitrine, dont il n'avait pas compris la gravité. Il est mort en vrai chrétien : assisté dans ses derniers moments par son collègue le cardinal Mathieu 5 béni par le Saint Père, dont il
avait si chaleureusement défendu la cause. Un écrivain distingué M. E. de Barthélémy a fait remarquer avec raison que M. de Crouseilhes après avoir occupé les positions les plus diverses et les plus élevées sous trois ou quatre gouvernements, n'a laissé que des traces dignes de respect et d'imitation.
C'était le type du béarnais féal et courtois. M. de Peyronnet m'a raconté qu'aux mauvais jours de 1830, il n'eut pas d'ami plus dévoué que M. de Crouseilhes. Personne n'avait plus d'empressement à obliger et ne savait obliger avec plus de grâce. Il laisssera de profonds souvenirs parmi tous ceux qui ont connu son aimable courtoisie, les séductions de ses manières et la bonté de son cœur.
Parmi ses gloires les plus brillantes , l'Eglise moderne compte un de nos compatriotes , le P. de RAVIGNAN : il aurait pu , après avoir porté la robe de magistrat , arriver comme Marca , à l'archevêché de Paris , ou comme M. de Crouseilhes , aux plus hautes fonctions de l'Etat. 11 ne fut qu'un simple religieux , et n'aspira qu'à la couronne des saints.
L'illustre conférencier de Notre-Dame, que Grégoire XVI surnomma Y Apôtre de Paris, naquit à Bayonne , le Ier décembre 1795, et reçut deux prénoms , Gustave et Xavier; il porta le premier dans le monde , et il adopta le second en religion. 11 quitta les études de droit pour suivre la carrière des armes; il avait compris qu'à l'heure du danger , il valait mieux défendre sa cause avec l'épée qu'avec la parole. Au moment où il aurait pu jouir des fruits d'un héroïque dévouement , il quitta l'épaulette d'officier de cavalerie pour la robe d'auditeur à la Cour de Paris. Lorsque sa réputation fut faite comme avocat du Roi, lorsque M. de Peyronnet, songeait , ainsi qu'il me l'a dit lui-même, à le faire arriver tout jeune aux hautes fonctions de procureur-général à Paris , lorsque l'illustration de sa naissance , la faveur de la Cour , les séductions de son esprit , les agréments
de sa personne, l'extrême distinction de ses manières, semblaient promettre au jeune et éloquent magistrat les plus brillantes destinées, un jour, il quitta sa mère en lui cachant pour la première fois le motif de son absence. Puis, le 5 mai 1822, il lui annonça, dans une lettre touchante , que Dieu avait parlé à son cœur et lui avait fait la grâce de le retirer du monde. Tout entier à des occupations sacrées , lui disait-il , il appartiendra encore plus à sa tendresse pour sa mère , il pressera Dieu de ses prières pour son bonheur et son salut. Les larmes maternelles , les sollicitations les plus tendres , les avances du monde les plus séduisantes ne purent ébranler sa résolution. « De nos jours, disait-il, qu'est-ce que le monde ? il est partagé en deux classes , les ennemis acharnés et les amis dévoués; il faut deux fois de l'humilité pour subir les persécutions des uns et pour porter sans amour propre les suffrages des autres.» Le petit fils de magistrats Béarnais protestants , le jeune homme imbu des idées de Pascal et nourri dans les traditions parlementaires , entra dans l'ordre religieux le plus en butte aux persécutions, dans la Compagnie de Jésus.
Après s'être réduit à la pauvreté la plus absolue par l'abandon volontaire de tout ce qu'il possédait , il se soumit aux études du séminaire , aux longueurs du noviciat* Ce n'est qu'à l'âge de quarante ans, après dix années d'obscurs labeurs et d'épreuves de toyte nature qu'il parut en 1835 à une grande chaire, celle delà cathédrale d'Amiens. En 1836 , il prêcha à St-Thomas d'Aquin , et en 1837, il succéda au P. Lacordaire, à la chaire de Notre-Dame. Ses succès oratoires eurent alors un retentissement qui dure encore. Il fut chargé de prononcer l'oraison funèbre de Mgr de Quelen; il fut invité à prêcher à Londres, et fut choisi pour prêcher un carême à la Cour.
Il a publié deux volumes sur Clément XIII et sur Clément XIV. Il a fait paraître en 1844 son livre de
l'existence et de V Institut des Jésuites , livre dont il fut vendu, la première année, 25,000 exemplaires , et dont l'auteur corrigea lui-même , en 1855 , la septième édition. Ce n'est pas en lisant le P. de Ravignan, qu'on peut l'apprécier, il faut l'avoir entendu. Il me semble le voir avec sa douce et noble figure , son regard pénétrant, monter à la chaire, se recueillir, puis, se lever en faisant ce signe de croix solennel devenu célèbre. Il avait préparé les cœurs avant qu'un mot ne fut tombé de ses lèvres. Bientôt s'abandonnant aux mouvements de son âme et à l'inspiration de Dieu, il s'élevait à la hauteur des plus grandes intelligences ; il dominait son auditoire par une parole simple et pleine de majesté j il entraînait les esprits par une logique pressante , et attirait les cœurs par la séduction de la voix et du geste.
Le P. de Ravignan fut plus d'une fois obligé de venir rétablir dans nos sources thermales sa santé cruellement éprouvée. Le 2 juin 1847, il arriva à Pau et descendit dans cet hôtel de Gontaut-Biron , malheureusement détruit , où tant d'illustrations reçurent l'hospitalité , où tant de misères reçurent des consolations et des secours. Je le vis ensuite aux Eaux-Bonnes; son amabilité voilait tout ce que son âme, si indulgente pour les autres, avait d'austérité contre elle-même ; la simplicité de sa conversation semblait vouloir déguiser une supériorité d'intelligence qui éclatait malgré lui dans les questions sérieuses. Au milieu de nos hautes montagnes, dans les magnifiques solitudes qu'il aimait tant, quelquefois une douce gaieté venait illuminer son front et rappeler tout ce que devait avoir d'attraits dans le monde tant d'esprit, de distinction et de grâce.
Lorsqu'on a eu le bonheur de connaître ce noble cœur, on comprend l'influence qu'exerçait sur les âmes , un simple religieux dont l'humilité égalait le talent. Du fond de sa cellule, il avait des consolations pour toutes les
douleurs, pour celles d'un pauvre comme pour celles d'une Reine ; il savait faire entendre la parole de vérité aux intelligences les plus obscures comme à celles qu'avait consacrées la gloire ; c'est à lui que Chateaubriand remettait en mourant sa rétractation ; c'est à lui que les personnages les plus illustres de notre siècle demandaient des lumières pour éclairer leurs âmes.
Il faut lire le remarquable ouvrage du P. de Pontlevoy qui fut témoin de cette noble vie qu'il a si bien comprise et si bien racontée. La mort du P. de Ravignan fut surtout sublime. Il est impossible de lire sans être ému les suprêmes moments de ce véritable saint, heureux de se sentir mourir. Une de ses dernières pensées fut pour la comtesse de Gontaut , si vénérée et si aimée des Béarnais. Il lui écrivait d'une main mourante : « Je salue et bénis de cœur ma digne et chère fille en Jésus- Christ ; son pieux souvenir ne me quitte pas , ma tendre reconnaissance prie en union avec son âme. Je vais lentement au but. d Lorsque le fils du baron de Ravignan , le beau frère d'un maréchal de France , fut conduit à sa dernière demeure , il fut porté dans un corbillard de pauvre , mais sa mort fut un deuil pour le monde catholique; toute la jeunesse française se joignit aux plus hauts personnages de l'Etat pour rendre hommage à la mémoire d'un des plus grands orateurs de la France. Enfin sur sa tombe, une voix illustre, celle de Mgr Dupanloup , fit entendre une des plus belles oraisons funèbres qui soit jamais sortie d'une bouche éloquente et d'un cœur vraiment ému.
L'armée de terre et la marine ont trouvé dans nos contrées de vaillants guerriers. Le pays d'Henri IV fut toujours la terre des braves.
La marine a été en honneur dans les Basses Pyrénées, surtout dans les régions qui touchent à l'océan. Nous avions déjà signalé dans le Trésor de Pau, un curieux mémoire de nos archives publié plus tard par notre hono-
rable collègue M. François St-Maur, dans une intéressante notice sur Saint Jean de Luz : on lit dans ce «mémoire : « Les habitants de Saint Jean de Luz et de Ciboure ont été les premiers inventeurs de la pêche de la baleine ; et ils ont eu cet avantage que 120 ans avant que Christophe Colomb fit la découverte de l'Ile Atlentique ou des Indes occidentales, les Basques avaient les îles de Terre Neuve et terre ferme du Canada où ils péchèrent quantité de baleines. Même suivant le rapport de Corneille Wisfler et Antoine Magu, auteurs flamands, ce fut un pilote basque qui donna la première connaissance du nouveau monde audit Colomb *
Nous ne citerons pas tous les marins audacieux, ou célèbres qui sont sortis des Basses-Pyrénées. Michel Burendi, suivant les rôles gascons, aborda le premier sur les côtes d'Islande en 1413, sur un navire sorti de Bayonne pour la pêche à la baleine. De nos jours plusieurs capitaines de vaisseaux sont nés dans notre département et le contre amiral Dalbarade est devenu ministre de|la*marine.
Mais parmi les noms du pays, qui vivront dans l'histoire, il en est un qui mérite d'être rappelé. Fontenelle nous a laissé un brillant éloge de RENAU d'ELIÇAGARAY, né dans le Béarn, dit-il, d'un père qui avait peu de bien et beaucoup d'enfants. La Présidente de Gassion le recueillit chez elle à-Pau comme page, et le fit élever parce qu'il annonçait une intelligence supérieure. Il était aimable, comme on doit l'être, quand on a le désir, le besoin et la possibilité de plaire. La sagacité de son esprit égalait son courage. Il était gentil, mais d'une si petite taille qu'on l'appelait le petit Renau. Souvent au milieu du monde, dans un salon rempli de dames, il paraissait distrait : c'est qu'alors il travaillait en lui-même. Il préférait les profondes méditations aux longues lectures. L'érudition sert au génie, mais le génie est quelquefois assez puissant pour pouvoir s'en passer. La nature seule l'avait fait géomètre. Le jeune page devint l'ami de Malebranche et de Vauban , et s'il-
lustra comme auteur de la théorie de la manœuvre des vaisseaux, et comme inventeur des galiotes à bombes. Il entra à l'académie des sciences au moment de sa fondation. Espèce de guerrier amphibie, il se distingua sur l'un et sur l'autre élément. Le roi d'Espagne le nomma lieutenant général et la France l'a mis au rang de ses marins les plus célèbres.
I! mourut le 30 septembre 1719. La mort de cet homme qui avait passé , dit Fontenelle , une assez longue vie à la guerre, dans les cours, dans le tumulte du monde, fut celle d'un religieux de la Trappe. Persuadé de la religion par la philosophie et incapable par son caractère d'être faiblement persuadé, il regardait son corps comme un voile qui lui cachait la vérité éternelle et il avait une impatience de philosophe et de chrétien que ce voile importun fut ôté, quelle différence disait-il d'un moment au moment suivant! je vais passer tout-à-coup des profondes ténèbres à une lumière parfaite (36) /
L'armée française compte dans nos contrées tant de célébrités militaires qu'il serait difficile d'en faire même l'énumération.
Que de généraux sortis de notre département depuis le commencement de ce siècle seulement, et dont plusieurs servent où peuvent encore servir la France ? Barbanègre, Dauture, Suzamicq, Darnaudat, Pourrailly, Larriu , Demonts, Lamarque, Camps, Darriule , Dessein, Lanabère, de Livron, Mauco , Janin, d'Antist, Reyau, Sallenave, Beauchamp, de Lorencez, enfin le brave Camouî
Parfois même le talent militaire s'est tout à coup révélé chez des Béarnais que leur éducation ne semblait pas appeler au rôle de général. Racontons ici une de ces existences aventureuses qui semblent appartenir au roman plutôt qu'à l'histoire.
Un jour un général anglais venant d'Espagne et traversant la vallée d'Àspe , rencontre un petit pâtre à l'œil vif et intelligent. La conversation s'engage , et le jeune
Aspois , assez peu content de sa famille , part sans lui dire adieu , dans la voiture de l'Anglais , qui lui promet de l'emmener dans des régions lointaines. Ce pasteur , nommé Loustaunau , suit l'étranger aux Indes-Orientales. Après avoir perdu son maître , il cherchait à former un établissement de commerce dans une province du Mogol , lorsque la guerre éclata entre l'empereur de Delhy et l'un de ses plus puissants tributaires, le nabab de Lahore, dit-on.
« Le hasard , dit M. de Jouy , voulut que le jeune com- » merçant béarnais fût témoin , du haut d'une éminence » où il s'était placé , de la première bataille que se livre- » rent ces deux souverains. Témoin des dispositions que y> faisaient les chefs des deux armées, et doué du génie » militaire dont il a donné des preuves , M. Loustaunau » annonça dès le commencement de l'affaire, à un riche » banian qui l'accompagnait, que l'armée mogole serait » infailliblement battue ; et lorsque l'événement eut con- » firme sa prédiction : — Je ne voudrais que douze cepts » chevaux et deux pièces de canon , dit-il , pour changer * la fortune, et faire passer la victoire de notre côté. — y> Le banian le quitte aussitôt, va trouver le général mogol, » et lui rend compte de ce qu'il vient d'entendre. Celui-ci » pousse son cheval vers le lieu où se trouve le jeune j> Français, et l'interroge. M. Loustaunau répète avec d assurance ce qu'il a dit au banian. — Voyons si ton » action vaut ta parole , lui dit le général; je mets à tes » ordres quatre mille chevaux et dix pièces de canon ; » commande les et marche à l'ennemi. — Le Béarnais d n'hésite pas, il saute sur un cheval qu'on lui présente , » rejoint sa troupe , qu'il range en bataille derrière un » tertre qui la couvre , va placer son artillerie à l'extréy> mité de deux défilés qui débouchent dans la plaine où d l'on se bat , revient se mettre à la tête de ses escadrons , y> et fond avec eux sur le centre de l'armée ennemie , y> qu'il enfonce , et dont les deux colonnes principales
x> s'engagent dans des défilés, où son artillerie Iespulvé- » rise. Le résultat de cette manœuvre improvisée fut » pour les Mogols une victoire complète, et la récompense » de celui qui l'avait remportée un commandement con- » sidérable dans l'armée du prince dont il avait fait » triompher les armes. »
Loustaunau se fit un nom célèbre dans les Indes. Il épousa une princesse qui lui donna de nombreux enfants, il s'était distingué dans plusieurs occasions ; dans un combat contre les Marattes, il perdit la main gauche, qu'il remplaça par une main d'argent dont il se servait avec une incroyable adresse. Il avait amassé une grande fortune. Un quart de siècle s'était écoulé depuis qu'il avait quitté les Pyrénées; l'amour de la patrie , le souvenir de la vallée natale , le décidèrent à rentrer en France. M. Desverines , négociant à Chandernagor , lui fit passer des sommes considérables. De retour dans nos contrées, il acheta des usines, des terres, des châteaux en Béarn et en Bigorre. Il apportait des cachemires et des pierres précieuses magnifiques. Des désastres nombreux vinrent bientôt l'affliger. Ses forges furent brûlées par les Espagnols ; sa fortune s'écroula rapidement. Alors il voulut repartir pour les Indes ; malheureusement , il lui arriva un jour de rencontrer lady Stanhope, qui s'empara de son esprit et bouleversa ses idées. Le général , oubliant les besoins de sa famille et le but de son voyage , s'arrêta au pied du Mont Liban, où il mena une vie d'illuminé et de prophète. M. de Lamartine m'a dit l'avoir vu en Orient. 11 est mort, il y a peu d'années. Ses enfants étaient restés à Tarbes. Trois de ses filles existent encore ; elles ont passé leur vie au sein des privations et du travail, et cependant, elles se souviennent, comme d'un rêve, des premiers temps de leur enfance , écoulés dans des palais et au milieu des trésors de l'Inde , dignes des Mille et une nuits.
Mais le Béarn n'est pas fier seulement d'avoir produit de
braves généraux, il a donné de nombreux maréchaux à la France; nous ne parlerons pas du duc de Laforce, longtemps gouverneur du château 5 ni des maréchaux sortis de l'illustre maison de Gramont toujours si chère à nos contrées. Citons seulement Gassion , Harispe , Bosquet , et enfin Bernadotte qui ne fut pas seulement maréchal de France, mais roi.
Henri IV n'avait pas terminé sa vie , que la ville de Pau donnait naissance à un brave , au maréchal de GASSION. Voyez-le, bien jeune encore, rêvant les brillants exploits des héros , tandis que son père voudrait lui inspirer le goût des sérieuses études du jurisconsulte. Il est brun et d'une taille médiocre; il a le front assuré , la contenance fière , l'œil perçant, la parole ferme, le ton impérieux : son corps de fer peut braver toutes les fatigues ; son courage ne redoute aucun danger. Son esprit éclate en saillies que sa vivacité et son accent béarnais très-prononcé rendent quelquefois plus piquantes. Il ne faut jamais lui parler d'amour et de plaisirs ; il a autant d'antipathie pour les femmes que le bon Henri avait de penchant pour eUes. Il ne comprend pas que l'on puisse admirer la beauté d'une jeune fille plus que celle d'un cheval. 11 n'estime pas assez la vie, dit-il , pour qu'il veuille jamais en faire part à qui que ce soit.
Un jour il quitta Pau, n'ayant que vingt ou trente sols ( comme il le racontait plus tard à M."a de Motteville ) , et portant ses souliers au bout d'un bâton, sur l'épaule. Parti à l'âge de seize ans, il passa la vie dans des combats continuels, soit au-delà des Alpes, soit près des rives de l'Elbe ou de la mer Baltique, soit en France ou en Allemagne , et, lorsqu'après avoir résisté à seize blessures, il tomba sur le champ d'honneur , à peine âgé de trentehuit ans; de simple cavalier, le brave Béarnais était déjà devenu maréchal de France et le plus grand capitaine de son temps ; car ce n'est que plus tard que Turenne et Condé acquirent toute leur renommée.
La maison de Gassion , fidèle à de nobles exemples , fut fertile en braves officiers généraux qui , presque tous , périrent sur le champ d'honneur.
Jean-Isidore HARISPE , est né, le 7 décembre 1768 , à Baygorry. Il prit les armes pour défendre sa vallée natale. Un jour , il lui est arrivé , de battre en brèche sa propre maison, pour enchâsser l'ennemi. Nommé, le 8 mars 1792, capitaine d'une compagnie franche , du département des Basses-Pyrénées , il commanda les chasseurs basques pendant la première guerre d'Espagne. Depuis cette époque il a pris part à toutes nos mémorables campagnes. Il a été blessé à la prise du camp d'Ispéguy, aux batailles d'Iena , de Friedland , de Quarté , de Maria , de Toulouse. Général de division depuis le 12 octobre 1810, après soixante années de glorieux services , il se retira en 1850 dans son château de Lacarre.
Mais une glorieuse résurrection était réservée à sa vieillesse ; un décret du 12 septembre 1851 vint le chercher dans sa retraite et couronna dignement sa vie en lui conférant le bâton de maréchal de France II est mort le 26 mai 1855 , à l'âge de 86 ans , dans la commune de Lacarre, où reposent ses restes. Fort jeune encore, au moment où il commençait à s'illustrer par sa bravoure . il avait épousé une demoiselle appartenant à l'ancienne noblesse basque. Veuf et sans enfants , il a légué à un de ses neveux ; M. Dutey , dont le nom était déjà distingué dans la magistrature , celui à'Harispe, si glorieux dans les armes. Il possédait à un degré remarquable le don de dominer et de s'attacher les hommes. Pendant que sa noble et imposante figure commandait le respect et maintenait les distances , il attirait à lui par sa bonté , son aménité et sa grâce , Adoré de ses soldats, dont il s'occupait avec amour, il les électrisait par son courage et leur inspirait une foi aveugle par le bonheur qui fit rarement défaut à son audace. Tandis que ses compagnons d'armes, ses lieutenants
arrivaient à une position qu'il avait méritée avant eux, cet homme antique ne cherchait qu'à faire ressortir le mérite des autres , et trouvait qu'on avait toujours trop fait pour lui. Les honneurs dont sa vieillesse fut tardivement comblée n'altérèrent en rien sa simplicité touchante, son extrême affabilité. Aussi , ne cessa-t-il de recevoir de ses compatriotes les plus constants témoignages de sympathie. Ils l'avaient élu membre du conseil général et de la Chambre des députés , chaque fois qu'il s'était présenté à leurs suffrages. Leur vénération et leur affection furent la récompense de sa vie et la joie de sa vieillesse.
Dans ma première édition j'avais fait pressentir la gloire de Bosquet ; l'avenir a justifié mes prévisions. Ce héros de nos guerres d'Afrique et de Crimée naquit, le 8 novembre 1810, à Mont-de-Marsan, où son père exerçait des fonctions publiques; mais c'est à Pau que sa mère, devenue veuve, éleva son enfance; c'est là qu'il passa sa première jeunesse et ses derniers jours ; c'est là aussi que sa cendre repose... Bosquet se fit de bonne heure remarquer par un caractère sérieux et énergique, par la supériorité de son intelligence et par son ardeur au travail. En 1829 il fut reçu, à Pau, élève de l'école polytechnique. Sa mère a religieusement conservé toutes ses lettres. Dans ces épanchements intimes , l'élève de l'école raconte toutes ses espérances -, le maréchal de France toutes ses tristesses } l'homme de guerre ses batailles; l'homme d'Etat ses appréciations politiques; le bon fils ses joies et ses souffrances , ses impressions du moment , ses projets d'avenir. Ce sont des mémoires écrits à l'instant où l'idée venait de naître , où le fait venait de se passer ; ils sont tracés de la main hardie du jeune officier d'Afrique, ou de la main tremblante du blessé de Sébastopol. Je dois , à l'obligeance de mon collègue à la Cour, M. Prat , neveu du maréchal , la communication de cette correspondance, qui mérit
d'être publiée et qui va l'être. A l'aide de ces précieux documents , il sera facile de dessiner un beau portrait du général ; je regrette de ne pouvoir en tracer ici qu'une légère esquisse.
Le 11 novembre 1829, Bosquet écrivait à sa mère sa première lettre: « J'avais beaucoup de courage, lui di- » sait-il, en quittant Pau. Tant que j'ai pu apercevoir » les Pyrénées , j'étais tranquille ; mais lorsque le brouil- » lard a commencé à les couvrir, j'ai senti que je » m'éloignais de toi, chère maman. Ducos est monté » avec moi sur l'impériale pour suivre des yeux le pic » un peu plus longtemps. Lorsque tout a disparu , je » me suis senti plus triste. Cependant, l'idée de travailler » à ton bonheur me donne de la force et du courage... » Dans ce premier moment, Bosquet ne rêvait qu'à entrer dans les ponts et chaussées. Mais la Bévolution de Juillet éclata bientôt. Sans le louer d'avoir cédé au courant des idées révolutionnaires qui entraînèrent les élèves des écoles, je dois dire que ce héros de vingt ans se fit remarquer à la prise du Louvre par sa bravoure. Les ovations qu'il reçut à son retour à Pau ; les éloges donnés partout à son intrépidité lui révélèrent la vocation qu'il avait pour les armes. Au lieu d'entrer dans la carrière civile, il choisit l'artillerie. Il s'embarqua, le 8 juin 1834, pour l'Algérie , où il conquit tous ses grades par des actions d'éclat , et ne rentra en France qu'en 1853, après vingt campagnes glorieuses. Bientôt la France envoya en Orient une armée où brillait l'élite de nos officiers. Bosquet avait acquis une juste renommée par de nombreuses expéditions et notamment dans celle delaKabylie. Il était regardé comme un de nos généraux les plus braves et les plus capables. Le commandement d'une division lui fut confié. La gloire dont il se couvrit dans la grande guerre s'est répandue partout où nos victoires de Crimée ont eu du retentissement, c'est-à-dire dans le monde entier. Sur l'Aima il écrivait à sa mère :
<t Bataille hier, et belle bataille! heureuse et glorieuse » pour la 2e division. Il fallait voir mes braves zouaves » grimper fièrement les hautes berges de la rivière de > l'Aima. Je me sentais fier d'avoir de si braves soldats y> à présenter à l'ennemi. » Ces soldats aussi étaient fiers d'avoir un tel chef; car le maréchal St- Arnaud attribue aux manœuvres de notre général tout le succès de cette journée. Nous ne. pouvons développer ici les idées de Bosquet sur les fautes commises au commencement de cette expédition qui a coûté tant de sang à la France , mais qui lui a rapporté tant de gloire. Il en voulait aux Russes d'avoir choisi pour attaquer la Turquie le moment où le pays était agité par un travail de régénération sociale et se servait de ses expressions béarnaises que nous ne saurions bien rendre en français : quèren trop aganils , mes nou naberan que la hicle.
Le plus beau fait d'armes de Bosquet, c'est la victoire d'Inkermann où il sauva l'armée anglaise. Le général en chef Çanrobert lui écrivit : « l'Empereur, auquel je m'étais plu à rendre compte des grands services que vous avez rendus, le 5 novembre , à Inkermann, m'ordonne de vous faire connaître sa satisfaction , et de vous dire combien il apprécie votre conduite si pleine d'énergie et de patriotisme. Je suis d'autant plus heureux de vous porter ces expressions d'éloges de Sa Majesté impériale que mieux que personne je sais combien vous en êtes noblement digne. » Le duc de Cambridge se rendit sous sa tente pour le remercier. Lord Raglan qui n'a qu'un bras lui disait qu'il regrettait de n'avoir pas plusieurs mains pour lui serrer les siennes- Le Parlement anglais lui vota des remerciemens.
Le 11 septembre 1855, Bosquet écrivait à sa mère : « Je veux te dire moi-même que, le 8 septembre, c'était bataille et qu'enfin Sébastopol est pris. Mon épaule droite a été atteinte par un éclat d'obus et est fort endolorie.
Comment t'embrasserai-je si tu ne l'inclinais bonne mère, sur mon lit.... »
11 rentra à Pau , et cette ville qui avait applaudi à ses premiers triomphes fut aussi celle qui lui fît les dernières ovations dont il devait jouir. La population entière se porta au-devant de lui , et une épée d'honneur lui fut votée avec enthousiasme. Lorsque ce don national lui fut remis il répondit : « Le soldat béarnais , remercie des frères et des amis de la douce joie qu'ils lui font éprouver, en lui rappelant que c'est au milieu d'eux, dans notre belle patrie de Béarn, que s'éveillèrent, en son jeune cœur , à côté de sa bonne mère tous les sentimens de patriotisme et de dévouement que l'on a voulu honorer en lui. »
Le brave Bosquet me racontait, un jour, la prise de MalakofT, en me rappelant qu'un béarnais commanda une division et entra le premier à Jérusalem avec Godefroy de Bouillon ; il me fesait remarquer que lui aussi avait eu un commandement semblable devant Sébastopol et était entré dans la ville conquise de la même manière.
Le vainqueur d'Inkermann arriva rapidement aux plus grands honneurs. L'Empereur lui adressa lui-même, avec une lettre flatteuse, la médaille militaire; il réleva au grade de grand'croix de la Légion d'Honneur ; le 9 février 1856, il lui conféra la dignité de sénateur , et le 18 mars suivant le bâton de maréchal de France. Enfin il lui confia le grand commandement militaire de la région qui comprenait sa chère ville de Pau. La reine d'Angleterre et plusieurs souverains rendaient en même temps hommage à sa bravoure en lui envoyant les cordons de leurs ordres les plus distingués. A 46 ans, il était arrivé au faîte des grandeurs , mais hélas , o vanité des gloires humaines ! Tout à coup les atteintes réitérées d'un mal implacable vinrent remplir de tristesse et de douleurs une vie qui semblait devoir être encore pendant de longs jours si heureuse, si brillante,
si utile. Pendant trois années la forte organisation du maréchal lutta contre la maladie : il se survivait à luimême. Il gémissait de ne pouvoir tenir Tépée qui aurait jeté encore tant d'éclat en Italie. Enfin il succomba, le 4 février 1861, à l'âge de 50 ans à peine.
Bosquet a toujours montré une affection touchante pour sa mère et pour le Béarn.
Sans doute, aimer celle qui nous donna la vie et veilla sur notre enfance c'est un devoir, c'est un besoin du cœur plutôt qu'une vertu. Mais le fils qui rapporte tout ce qu'il fait de bien à sa mère , qui n'a d'autre joie que celle qu'il partage avec elle , qui ne s'attribue d'autre mérite que d'avoir suivi ses premières inspirations , ce fils donne un exemple de piété filiale, qui n'est pas assez commun de nos jours, pour qu'on puisse le passer sous silence , et si c'est une gloire , il faut dire à l'honneur de Bosquet que ce fut celle à laquelle il se montra le plus sensible.
Bosquet rendait compte à sa mère de toutes ses hautes pensées, comme lorsqu'il était enfant il lui rendait compte de tous ses jeux. 11 suffit d'ouvrir au hasard sa correspondance pour y trouver les expressions de la plus vive tendresse. Au milieu des difficultés du siège de Sébastopol dont il lui transmettait tous les détails , il lui écrit un jour: «sérieusement ta belle santé, dont chacun me parle, me donne comme une fête au cœur, et je bénis Dieu qui a voulu m'aider à te faire la vie plus douce et à réaliser un peu cet horizon d'honneur, que ton cœur de mère si ferme, si loyal, si religieux, si dévoué, rêvait autrefois et me préparait avec tant de courage. Cette foi dans l'avenir que tu savais m'inspirer, je tâche de la donner à Auguste.» — Plus tard il lui écrivait. « Les blessés de ma vieille division sont pansés avec ta charpie, bonne mère, et il me semble qu'ils sont ainsi un peu plus de la famille. » — Ayant appris que les Anglais qui habitaient Pau étaient allé complimenter sa mère après la bataille d'Inkerman il disait: « Je
songe très souvent à la pieuse pensée des Anglais de Béarn et je me sens de plus en plus ému et reconnaissant à mon tour, parce qu'ils ont reporté vers toi, ma bonne mère , tous leurs remerciements, comme s'ils avaient deviné ma pensée entière et constante depuis que ma barbe a pointé. »
Après avoir passé son enfance à Pau, c'est là qu'il a voulu finir ses jours dans une habitation qu'il avait achetée et embellie. Tout ce qui lui rappellait le Béarn l'intéressait vivement. Il écrivait sous les murs de Sébastopol : Bivarès m'annonce que mes braves compatriotes m'envoient du vin de Jurançon. . . Tant pis pour l'ennemi, si nous pouvons le joindre après avoir trinqué avec celui là. « Lorsqu'il se voit assailli, après la bataille d'Inkerman, d'un déluge de lettres d'avant le déluge, il aspire à être maire du village de Goust où la poste n'arrive pas. Ce petit hameau perdu sur nos hautes montagnes revient souvent à sa mémoire.
Veut-il peindre un brave béarnais, le général Camou : « c'était, disait-il, le pic de midi au milieu du feu. »
Bosquet avait les qualités guerrières qui font les grands capitaines. Un juge bien compétent en matière d'honneur et d'héroïsme, l'illustre maréchal Niel, disait sur sa tombe : « Ses grades conquis dans de nombreux » combats avaient fait ressortir son infatigable activité, » sa bravoure, son énergie. Ses nobles traits reflétaient » sa vaste intelligence y son corps défiait les plus rudes » fatigues ; il savait dans les combats communiquer à > ses soldats le feu qui l'animait ; tout annonçait en lui » l'homme de guerre accompli. »