LE BÉARNAIS ROI DE SUÈDE ET DE NORVÈGE
En parcourant les salles restaurées du château d'Henri IV, l'œil s'arrête sur des marbres précieux et des vases de porphyre envoyés par Bernadotte. A ce nom , l'étranger aime aussitôt à s'enquérir s'il existe des traits de ressemblance entre deux enfants de la même ville, qui ont mérité, sur le trône où ils sont parvenus, le titre de bon aussi bien que celui de grand.
Je dirai ici avec franchise mon embarras d'auteur.
D'un côté je ne puis parler du château de Pau sans parler du roi de Suède. Soldat, c'est là qu'il fit ses premiers rêves de bataille et de gloire. Maréchal de France , il sollicita l'érection de ce manoir abandonné en palais impérial. Roi, il s'empressa de contribuer à sa décoration, en lui léguant un monument de son lointain souvenir.
D'un autre côté, pour tenir la plume de l'historien,
il faudrait être impartial, et, je l'avoue, si j'avais à dérouler la vie entière de Charles-Jean, la mémoire de ses bienfaits m'inviterait à faire ressortir surtout ce qu'il y avait de générosité dans ce noble cœur et de génie dans cette grande âme. Mais une admiration hautement proclamée , en imposant à l'écrivain le devoir de ne rien avancer sans preuves , l'excite à recueillir des documents précieux que l'histoire n'eût peut-être pas découverts et qu'une main pieuse seule se plaît à conserver. On fait pénétrer plus avant dans la connaissance de ceux qu'on voudrait faire vénérer, comme on les vénère soimême. Pour n'emprunter des exemples qu'à la biographie béarnaise , ne devons-nous pas les pages les plus intéressantes de la vie de Marca à son cousin Faget ou à son secrétaire Baluse; de la vie du Maréchal Gassion à son chapelain Duprat; et enfin de celle d'Henri IV à son ami fidèle, le célèbre Sully?
Le futur roi de Suède reçut le jour à Pau, dans la maison n° 5 de la rue qui porte aujourd'hui son nom. C'est par erreur qu'une inscription gravée sur marbre indique une petite maison de la rue de Tran comme le lieu de la naissance de ce grand homme. Il appartenait à une famille de robe. Les registres des actes de baptême de cette époque sont conservés 5 on y lit : « Est » né le 26 janvier 1763, et a été baptisé le 27, Jean, » fils légitime de Henri de Bernadotte et de demoiselle » Jeanne de St-Jean. » Sa grand'mère était une demoiselle d'Âbbadie de Sireix, dont les archives du château possèdent les titres. Les d'Abbadie descendaient de ces abbés lays des Pyrénées , dotés par Charlemagne, selon Marca , de grands privilèges , en récompense de leur héroïque défense de nos frontières contre les Sarrazins. Bernadotte n'avait qu'un frère, le baron Bernadotte, qui fut conservateur des eaux et forêts, et une sœur qui mourut très-jeune,
On éprouve un charme infini à étudier l'enfance des
grands-hommes, pour rechercher si , au milieu des obscurités dont elle est quelquefois environnée , n'ont pas brillé des éclairs , précurseurs de leur gloire future. Je ne répéterai pas tous les récits intéressants, mais peu authentiques, que j'ai appris des contemporains de Bernadotte. Voici cependant une légende fort étrange , retrouvée par M. Labassé, ancien juge de paix d'Aucun, dans les vieilles archives de ce canton. Ce qui la rend curieuse , c'est qu'elle remonte évidemment à une époque fort reculée.
Il y avait autrefois une fée dans la vallée d'Azun : cette fée fut condamnée à vivre dans un lac jusqu'à ce qu'elle pût épouser un homme qui , après avoir mangé, serait à jeun. Or, un jour d'Abbadie de Sireix, allant visiter ses champs, voulut s'assurer si le blé était mûr; il cassa avec ses dents quelques grains qu'il rejeta aussitôt. Comme il passait en se retirant devant le grand lac, il vit tout à coup surgir du milieu des eaux une très-jolie fée , qui lui offrit de l'épouser. La proposition fut sur le champ acceptée. Cette fée le rendit heureux et puissant. Mais voilà que, par une indiscrétion, il la perdit. Elle disparut. Cependant , l'amour maternel est si fort , même dans un cœur de fée , qu'elle revint une fois au milieu de ses enfants. Elle leur prédit que , dans l'avenir, ils éprouveraient des malheurs, mais que de leur lignée sortirait un héros qui serait roi (37).
Les historiens les plus graves n'ont pas dédaigné quelquefois de rapporter les circonstances extraordinaires, dont la crédulité publique a souvent entouré le berceau des hommes célèbres. En les imitant , je n'ai pas craint que la fable fit tort à l'histoire. Sans recourir à la féerie, n'y a-t-il pas d'ailleurs assez de merveilleux dans la vie de notre illustre Béarnais ?
Bernadotte était destiné par son père à l'étude des lois. J'ai conservé des livres de droit qui lui ont appartenu et qui sont annotés à la main. Mais souvent peut-être il
négligea les dossiers de procédure pour relire les fastes des vaillants capitaines. Cette lecture passait pour du temps perdu : elle devait servir de fondement à sa gloire. Les hauts faits de Catinat plaisaient surtout à son imagination. Seulement, il n'attendit pas, comme lui, d'avoir perdu sa première cause pour se dégoûter du barreau. Il le quitta avant d'avoir eu le temps d'y débuter. Tout porte à croire néanmoins que, sous les apparences d'une vie peu studieuse, son esprit n'était pas resté oisif, et que, s'il n'eût pas envié la gloire des héros, il aurait acquis celle de l'orateur. Le style de sa correspondance de soldat ou de sous -officier décèle une haute intelligence cultivée par les lettres. L'art de la parole , qu'il avait appris pour le barreau, lui servit au milieu des batailles. Ses détracteurs les plus injustes s'accordent à dire qu'il possédait au plus haut degré l'éloquence du champ d'honneur. Souvent sa voix apaisa la foule séditieuse et irritée; souvent, elle ramena les bataillons mis en déroute par la mitraille ennemie. Ses harangues, aussi bien que son épée, ont remporté des victoires. Il mérita d'être comparé à l'Hercule gaulois tenant à la bouche des chaînes d'or.
Dans sa jeunesse, Bernadotte ne s'était pas mis par ses études trop au-dessus de ses camarades pour être puni de sa supériorité par l'envie. Sa bonté se laissait voir plus que son esprit : il avait une séduction de manières qui lui fît à Pau beaucoup d'amis, et qui, jusques sur le trône, lui fut utile pour gagner les cœurs.
Lorsque son heure fut venue, à dix-sept ans, il embrassa la profession des armes , qu'il avait longtemps rêvée. On a dit qu'il ne s'était décidé à quitter son pays que pour fuir la révoltante partialité de sa mère pour son frère ; c'est un fait inexact , accrédité par ses biographes, et qui doit être réfuté. Sa mère avait peutêtre pour l'aîné quelque prédilection, mais elle chérissait son second fils, dont elle était vivement aimée. En lisant les lettres les plus intimes du jeune militaire , on est
touché de l'expression affectueuse de ses sentiments sincères de piété filiale. Son père, qui n'est mort que le 30 mars 1781, s'opposa vainement à son départ. Gassion, comme Bernadotte, avait été obligé de faire violence à ses parents pour prendre la carrière des armes, tandis que Marca contraria la volonté paternelle en préférant la robe à l'épée. Que de grands hommes auraient manqué leur destinée si l'irrésistible instinct d'une vocation mystérieuse ne les eût écarté de la route dans laquelle on voulait engager leur avenir!
Durant près de dix ans, Bernadotte simple soldat ou sous-officier, eut à lutter contre le^ maladies, les privations , les contrariétés de tout genre qui semblaient vouloir éprouver son âme.
Dans une lettre écrite à son frère, le 16 mai 1793, il lui envoyait une note contenant ses états de service. La voici : Jean-Baptiste Bernadotte, né le 26 janvier 1763 à Pau ; soldat, le 3 septembre 1780 ; grenadier, le 20 mai 1782; caporal, le 15 juin 1785; sergent, le 31 août 1785; fourrier, le 21 juin 1786; sergent-major, le 11 mai 1788; adjudant, le 7 février 1790, dans le 60e régiment. Passé du 60* régiment, à son grade d'ancienneté dans l'arme, lieutenant dans le 36e régiment, le 6 novembre 1791 ; adjudant-major, le 30 novembre 1792. Il ajoute qu'il a rang de capitaine, 13 années de service et 2 campagnes.
Ce document autographe rectifie plusieurs erreurs, notamment celle-ci : Bernadotte est né en 1763 et non en 1764, comme on l'a écrit ; il se nommait Jean et non Jules; il n'était, en 1792, que capitaine, et non colonel, comme on l'a prétendu. Les premiers degrés de la hiérarchie militaire furent les seuls difficiles à franchir pour notre Béarnais. Il ne lui fallait que l'occasion de paraître : cette occasion s'offrit à lui lorsqu'il n'était encore que simple adjudant. La première fois qu'il se montra, il fit mieux qu'un acte de courage , il fit une bonne action.
Son colonel, le marquis d'Àmbert, allait être victime ! d'une émeute soulevée contre lui à Marseille. La popu lace, avec toute son effervescence méridionale, se livrait à de graves excès ; le marquis était sur le point d'être égorgé... Bernadotte , réunissant quelques soldats, vole au secours de son chef. Sans doute, il eût payé cher sa généreuse audace, s'il n'eût eu que son sabre contre la foule irritée ; mais il parle , et son noble langage est écouté ; son énergie et son éloquence triomphent. Il arrache leur proie aux assassins : son colonel lui doit la vie (38). Le jeune Béarnais fixa l'attention publique, et son nom fut signalé à Louis XVI lui-même ; mais la Révolution marchait à grands pas, et , lorsqu'elle paraissait destinée à briser tous les trônes, Bernadotte ne se doutait guère qu'elle devait un jour en élever un pour lui et pour sa race. Enfin, après l'avoir chèrement gagnée et longtemps attendue, il obtint l'épaulette de lieutenant; le bâton de maréchal lui coûta moins de peine à conquérir. Plusieurs historiens rapportent que le colonel, M. de Bourlard, en complimentant le nouvel officier, lui prédit de glorieuses destinées. Dans cette lettre, copiée de la main de Bernadotte et envoyée à sa famille , on ne trouve point de prophétie, mais un témoignage de la plus sincère estime.
Racontons ici comment notre Béarnais devint colonel : je tiens ce récit d'un témoin oculaire. Un jour, son régiment est surpris par des forces considérables; toute résistance paraît impossible. Le colonel et les officiers supérieurs cherchent leur salut dans la fuite. Bernadotte prend le commandement 5 il ordonne une manœuvre avec tant d'habileté et l'exécute avec tant d'énergie que l'ennemi , étonné , s'arrête et recule. Le général Custine, qui de loin avait admiré ces évolutions, accourt, appelle l'officier qui a sauvé le régiment. Bernadotte se tait, mais son nom vole dans toutes les bouches; il cherche à excuser ses chefs; son éloquence cette fois
ne réussit pas. Le général lui donne les plus grands éloges et le nomme colonel sur le champ d'honneur. J'ai raconté ce fait avec quelques détails , parce que l'histoire ne Ta pas recueilli. Je passerai vite sur ceux qu'elle a inscrits à chacune de ses pages, en rappelant les célèbres victoires de cette grande époque.
Le moment favorable était venu pour Bernadotte de déployer son génie; chaque nouveau grade était pour lui l'occasion de développer des qualités nouvelles , et quelles que fussent les positions qui s'offraient à lui , il sut toujours s'élever à leur hauteur. A peine colonel, il est chargé du commandement d'une brigade. Il avait trop de franchise pour cacher sa pensée, et trop de générosité pour approuver les hommes de sang qui déshonoraient la France au dedans, tandis qne nos armées la couvraient de gloire au-dehors. Il est dénoncé au comité de salut public. Un émissaire, envoyé pour l'arrêter, arrive à propos pour être témoin d'une victoire de Bernadotte ; au lieu de l'échafaud, il demande pour lui les épaulettes de général.
Le jeune colonel les refusa. Il ne voulut les accepter que lorsqu'il les eût mille fois gagnées en prenant une part héroïque aux combats de l'armée du Rhin , commandée par Custine, et aux expéditions de l'armée du nord, commandée par Kléber. Après la bataille de Fleurus, le 8 messidor an n (26 juin 1796^, Kléber, s'approchant de Bernadotte, lui dit : « Il faut que vous acceptiez le grade de général de brigade ici, sur le champ de bataille, où vous l'avez si bien mérité. Si j'éprouve encore un refus, c'est que vous n'êtes plus mon ami. »
Le nouveau général acquit bientôt la réputation d'un héros. Kléber , dans ses rapports, ne pouvait, disait-il, trop louer le général Bernadotte, toujours sous le feu le plus vif, dirigeant ses dispositions avec un sang-froid héroïque, et décidant du sort des batailles par son courage infatigable et son intrépidité. La campagne de
l'an II était à peine terminée, que notre brave Béarnais fut récompensé de sa participation glorieuse à la prise de Maëstricht , par les étoiles de général de division.
-st dans l'histoire du temps quïl faut lire le récit de tous ses combats , de toutes ses victoires , de tous êtes d'héroïsme. Le ministre de la guerre, dans un message officiel, écrh « nadotte,
[il commandait alors l'armée de Sambre-et-M^ république t e à voir triompher ceux dt
il. Voici le portrait que faisait de lui un vieux soldat, témoin d'une de ses batailles : H fallait le voir au milieu de ses tro i traits,
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cherchait à indu dans la lice pour ranimer le courage combattants.
Parmi les généraux de l'époque, Bernadotte, d'après Madame de Staël . était le seul qui réunit les qualités d'un homme d'Etat et d'un grand militaire. Une étude de son génie, sous ce double rapport, entraînerait trop loin , si on voulait le suivre s'élevant par la puissance de son mérite aux plus hautes dignités , comme am- § ideur . ministre, 'conseiller d'Etat, maréchal de France , chef de la s . p d non;;
gouverneur du Hanovre, prince de Ponte-Corvo. Comblé de tant d'honneurs et de gloire. Bernadotte n'aspirait qu'au repos. Il sollicitait sa iéon re-
lit de lui accorder, lorsqu'un événement inattendu vint changer ses destinées.
Charles XIII, roi de S vait adopté pour héritier
le prince de Bolstein Âogostenboarg. Ce prince, un jour» tomba foudroyé par une attaq est alors
les Etats du royaume, a; loisir un
seur au trône, élurent, le 20 août 1810, le prince de Ponte-Corvo , sur la proposition du roi Charles XIII , dont il devint le fils adoptif.
Sans rechercher si les vues de Napoléon étaient favorables ou contraires à cette élection d'un capitaine avec lequel il ne s'entendait pas toujours, voici comment un Suédois expliquait la cause de l'élévation du héros béarnais : « Il nous fallait un homme d'Etat, ferme et résolu , capable d'assurer l'ordre intérieur , fortement ébranlé, et d'en imposer à l'esprit révolutionnaire; il nous fallait un pilote qui eût vu des tempêtes : nous tournâmes les yeux vers la France. Il nous fallait un capitaine capable de nous défendre et de nous venger : nous cherchâmes parmi les généraux français. Il fallait enfin que ce chef joignit aux vertus guerrières la sagesse de l'administrateur et une vie sans tache; notre choix fut bientôt fait ; Hanovre et Hambourg parlaient haut. j>
L'empereur, avant d'accorder au prince de Ponte- Corvo des lettres d'émancipation , aurait voulu lui imposer des conditions qui furent refusées. Comme maréchal français, Bernadotte n'aurait pas accepté, sans l'autorisation de son souverain , l'offre même d'une couronne. Comme prince de Suède, il ne lui convenait pas de s'assujétir à un acte de vassalité étrangère.
Jusqu'ici, la vie de l'illustre Béarnais a été pour tous celle d'un héros. IL y a tant d'hommes petits, que l'on ne saurait pas comprendre les haines qui s'attachent à ceux qui sont véritablement grands, si l'on oubliait que le génie humain est toujours condamné à traîner à sa suite l'envie, qui travaille à rabaisser ce qu'on ne peut égaler. Est-il une gloire où l'œil des contemporains n'ait essayé de trouver une tache ? On a fait un grave reproche à Bernadotte : on a prétendu qu'après être devenu Suédois , il oublia un jour qu'il était né Français.
La postérité l'absoudra de tout ce que ce blâme aurait
de fâcheux pour sa gloire. Il ne pouvait, à son affection pour sa patrie-mère , sacrifier l'honneur et l'indépendance de sa patrie adoptive. Après l'injuste invasion de la Poméranie, quand les bonnes relations qui unissaient la France et la Suède menacèrent de se rompre , quelles angoisses déchirèrent son âme ! Il faut voir , dans ses lettres , tous ses efforts pour ramener Napoléon à des idées de paix ! « Sire , lui écrivait-il , l'humanité n'a déjà i> que trop souffert : le sang des hommes inonde la » terre depuis vingt ans, et il ne manque à la gloire » de Votre Majesté que d'y mettre un terme.... Sire, x> quoique Suédois par honneur et par devoir, je m'iden- » tifie encore par mes vœux à cette belle France qui > m'a vu naître et que j'ai servie fidèlement dès mon » enfance. Chaque pas que je fais en Suède , les homj> mages que j'y reçois réveillent dans mon âme ces » beaux souvenirs de gloire qui ont été la principale » cause de mon élévation , et je ne dissimule pas non » plus que la Suède, en me nommant, a voulu payer » ce tribut d'estime au peuple français. »
L'honneur et l'intérêt du pays , après l'inexplicable violation de son territoire , imposèrent-ils au prince royal la nécessité d'une alliance avec la Russie? C'est une question d'histoire délicate à résoudre , inutile à soulever dans un moment où la Suède est entièrement revenue à ses sentiments de sympathie pour la France, qu'elle aime à appeler sa plus vieille alliée (Sin oldsta bunds forvandt.J
Napoléon lui-même jugeait ainsi notre Béarnais : Je ne puis dire qiïil m'a trahi 5 il était devenu Suédois en quelque sorte , et n'a jamais promis que ce qu'il avait l'intention de tenir. Ni lui, ni Murât, ne se fussent jamais déclarés contre moi, s'ils avaient cru que je pusse être détrôné. Ils désiraient voir mon pouvoir abaissé et non détruit. (Napoléon en exil, t. 2, p. 401.)
Malgré les paroles amères qu'on a peut-être à tort
prêtées à Napoléon contre Charles-Jean, jamais celui-ci ne manqua de respect à sa mémoire. En apprenant sa mort, voici ce qu'il écrivait à son fils : « Depuis ma lettre écrite , j'ai reçu la nouvelle que le plus grand capitaine qui ait paru sur la terre , après Jules César, venait de finir sa carrière à Sainte- Hélène. Il a rendu le dernier soupir en costume militaire et Vèpèe au côté. Von doit regretter qu'un génie si vaste, un homme si extraordinaire n'ait pas toujours pu trouver dans ses ministres des hommes amis de l'humanité et partisans de sa gloire. Si comme Henri IV, il eût eu Sully, il eût régénéré VEurope. »
Après avoir comblé de joie les derniers jours de Charles XIII et ajouté à sa couronne de Suède celle de Norvège , Bernadotte fut appelé, le 5 février 1818 , à lui succéder sous le nom de Charles XIV Jean. Son avènement fut accueilli par les plus éclatantes démonstrations de sympathie populaire. Il adopta une devise , selon l'usage des anciens rois de Suède, et prit ces mots : L'amour du peuple est ma récompense. — Tous les souverains s'empressèrent de le reconnaître, même le roi déchu, Gustave IV, qui lui écrivit pour le féliciter.
Si Bernadotte , comme prince royal , a été exposé en France aux calomnies et à l'injustice d'un parti, comme roi, il a conquis l'admiration du monde. Sous son gouvernement a commencé une ère de renaissance pour la presqu'île Scandinave. Des dix-sept règnes qui se sont succédé en Suède depuis Gustave Ier, celui de Charles- Jean a été un des plus longs, et le seul où le royaume ait joui d'une tranquillité non interrompue. Pendant environ trente années de paix, la sollicitude du roi n'a pas cessé de tendre au développement de toutes les améliorations physiques, intellectuelles ou morales, et d'imprimer un nouvel essor à tous les progrès matériels et politiques. La justice, les finances, l'armée, les travaux publics, l'instruction populaire, les sciences, les
ition
diverses branches de l'administration ont fixé l'attention de son puissant génie. Parmi les grands travaux qui auraient seuls suffi pour classer le nom de Charles- Jean au rang des bienfaiteurs de son royaume, il suffit de citer le canal de Gothie , qui unit aujourd'hui la mer du Nord à la Baltique. Cette entreprise immense, exécutée dans l'espace de quelques années, sans surcharge pour l'Etat , à la manière des Romains , par l'armée elle-même , affranchit le commerce de droits considérables , de grands dangers , de longs détours du passage du Sund, facilite l'exploitation des forêts et de mines abondantes, et vivifie, en les rendant fertiles , de vastes contrées , longtemps désertes , qui déjà se couvrent d'une population industrieuse et active. Les faits du gouvernement de Charles XIV sont si éclatants qu'ils ont forcé les détracteurs les plus violents du prince royal à se taire, ou à admirer l'administration du monarque.
Nos deux rois béarnais , Henri IV et Charles-Jean ont eu ensemble plusieurs traits de ressemblance. Tous deux, par leurs exploits, parvinrent de loin, quoique d'un point de départ différent, à une couronne qui ne leur paraissait pas destinée. Tous deux sortirent des positions les plus difficiles, par leur finesse d'esprit et leur génie, comme ils surmontèrent de grands obstacles par leur habileté et leur courage; tous deux se firent aimer de leurs soldats par leur générosité , leur entrain militaire ; tous deux se firent adorer de leurs sujets , en conservant sur le trône cette bonhomie pleine de dignité , cette familiarité pleine de noblesse , qu'ils avaient puisées dans les mœurs béarnaises; tous deux unissaient à une mâle énergie, qui leur attachait les caractères forts , une affa bilité charmante, qui aurait pu gagner tout un peuple an à un , si chaque individu qui le compose avait eu le bonheur de s'entretenir un quart d'heure avec eux (*) ;
f) Expressions dont Mme de Staël se sert en parlant de Bernadotte.
tous deux , enfin , après avoir été de grands capitaines , furent de grands rois,
Bernadotte ne se laissa jamais éblouir par l'éclat d'une royauté inattendue; l'homme privé fut peut être plus admirable que le monarque.
L'histoire a recueilli des faits qui prouvent son désintéressement et sa générosité. Général, il fut constamment pauvre; en sortant du ministère, il l'était encore. Après avoir été maréchal d'empire et gouverneur du Hanovre, «: quand ses compagnons d'armes regorgeaient d'or , dit un de ses biographes , il partit pour occuper un royaume , n'emportant guère avec lui d'autres richesses que son épée. » C'est qu'il n'avait jamais été avide que de gloire. Souvent, au lieu de conserver pour lui un immense butin, il le dépensait h réparer les malheurs de la guerre. Souvent il empruntait et s'imposait des privations pour soulager la misère des autres. 11 était généreux même envers ses ennemis , dès qu'ils avaient déposé les armes. Répétons une de ses paroles, digne d'Henri IV : « Les vaincus ne peuvent être de nos amis; tâchons du moins qu'ils soient nos obligés. Il n'y a pas d'inimitié dangereuse au cœur que l'on force d'être reconnaissant. »
Un écrivain moderne a parlé de l'accueil que Bernadotte se plaisait à faire à tous ses compatriotes. Ce sont les Béarnais surtout, les enfants du pays natal, qu'il aimait à obliger. Un jour, c'était en l'an IV, après avoir été privé , par accident de guerre , des nouvelles de ses parens, avec lesquels il entretenait une correspondance suivie , il reçut une lettre de Pau : un père lui demandait des renseignements sur un jeune soldat, son fils, qu'il craignait d'avoir perdu. Le général Bernadotte s'empresse de lui répondre pour le rassurer 5 puis il continue en ces termes :
ce II y a longtemps que je n'ai reçu des nouvelles de ma » famille: après mon pays, ce sont mes plus chères affections.
» Je tremble en vous demandant si j'ai encore une mère ! Je » crains qu'elle n'ait terminé ses jours. Votre lettre ne m'en » dit rien. J'exige de vous que vous ne me laissiez pas ignora rer ce que sont devenus mes parents. Si ma mère a des besoins, » adoucissez-les , je vous en conjure ; quoique pauvre et sans » moyens , puisque les assignats sont discrédités , je me hâterai , » n'en doutez pas , d'acquitter une dette aussi légitime. La somme » que vous lui avancerez sera envoyée tout de suite. Bonjour , » mon cher compatriote , ne m'oubliez pas auprès d'un frère et » d'une sœur que j'aime. Embrassez ma mère pour moi. Je crois » que la fortune va me traiter favorablement, puisqu'elle me » fournit le moyen de parler avec un pays qui me mettra au » courant de tout. »
Lorsque la France, après avoir obtenu de grands triomphes , éprouva de grands revers , Bernadotte ne laissa jamais échapper l'occasion d'adoucir les malheurs individuels de ses anciens compatriotes. Il ouvrit sa Cour, comme un refuge , aux familles proscrites de ses anciens frères d'armes, telles que celles du maréchal Ney, du général d'Erlon , etc. Que de Béarnais furent sauvés de la captivité ou arrachés à l'exil de la Sibérie , par l'intervention du prince royal de Suède !
Un brave officier du génie, qui , depuis , s'est distingué à la tribune et dans les lettres , fut fait prisonnier pendant les guerres de 1814. Il allait être envoyé dans les glaces du Nord, lorsqu'il eût le bonheur de rencontrer Bernadotte sur son chemin. Pour parvenir jusqu'à lui , il sollicite une audience sous le nom d'un de ses amis de Pau. Il l'obtient sur-le-champ : « Monseigneur , dit-il , veuillez m' exe user si fai pris le nom dJune personne que vous connaissiez ; je craignais que le mien ne vous fût inconnu. — Vous avez eu tort , dit le prince avec sévérité ; vous étiez Béarnais , ce titre devait vous suffire ; cela nest pas bien. » Le ton de sa voix ne tarda pas à se radoucir, et, laissant échapper un sourire plein de bonté, il lui demande en béarnais des nouvelles du
pays, le questionne sur ses parents, sur lui-même, lui donne des secours ; et c'est dans une de ses voitures qu'il le fait reconduire en France.
M. Claverie, de Pau, fils d'un ancien premier président, dont le nom a laissé d'honorables souvenirs , avait été, fort jeune encore, exilé en Sibérie. Là, il souffrait toutes les horreurs de la captivité. Un jour , un officier se présente à lui et vient lui annoncer qu'il a reçu mission du prince royal de Suède de le ramener de l'exil , et de le traiter, pendant le voyage , avec les plus grands égards. Il faut entendre racontera M. Claverie lui-même sa surprise et les émotions qu'il éprouva lorsque, sans transition , il passa de la vie de prisonnier presque à celle de prince. Arrivé auprès de l'héritier du royaume de Suède , le jeune Béarnais reçut le plus affectueux accueil, et il lui fallut tout l'amour qu'il portait à sa patrie pour résister aux offres séduisantes qui lui furent faites afin de le retenir dans l'armée suédoise.
Le temps, la distance, les prestiges delà puissance souveraine n'altérèrent jamais les premiers sentiments de Bernadotte. « Sa mémoire est étonnante , écrivait un de ses aides-de-camp ; elle est telle qu'il se souvient des noms de tous ceux qu'il a rencontrés dans les diverses phases de sa longue vie. » Il avait surtout la mémoire du cœur. Il n'attendit pas d'être roi pour être utile à ses amis de Pau , et jamais la royauté ne lui en fit oublier un seul. Il n'aimait pas seulement à faire le bien, il savait le bien faire.
Jamais il n'a voulu faire de ses parents des parvenus. Il regardait comme au-dessous de ceux qui lui étaient chers de s'élever uniquement par la voie des protections. Mais, dans les positions diverses où le sort les avait placés , il venait à leur aide , soulageait leur vieillesse , dotait leurs filles , excitait l'émulation de leurs enfants. Quoique bien haut , bien loin et depuis bien longtemps, il ne cessait de s'intéresser aux moindres détails de la
onde
vie de famille , et d'être pour tous les siens une second providence.
Dire que Bernadotte , arrivé au trône après avoir traversé toutes les dignités , était naturellement sans ambition , ce serait s'exposer au reproche de pousser l'éloge jusqu'au paradoxe; car, à notre époque, on ne comprend plus qu'il soit possible de faire de grandes choses uniquement pour l'amour de la gloire et de l'humanité. Et cependant, en parcourant sa correspondance intime et les documents authentiques de l'histoire, on verra Bernadotte refuser longtemps le grade de général, et, par son peu de souplesse , encourir plus d'une fois la disgrâce de celui qui distribuait les couronnes.
Modeste même dans l'intimité de la famille , il parle de la position où le hasard Va placé , comme si le génie n'avait pas aidé la fortune. A la fin d'une longue lettre pleine de détails étrangers à sa personne, voici comment il annonçait son élection de prince royal : « Vous connaîtrez avant peu V événement inattendu qui m appelle en Suède ; je n'ai jamais formé ni un vœu , ni un désir pareil; mais , puisque la destinée m appelle à succéder au trône du Grand Gustave, je dois la remplir sans orgueil ni faiblesse. Je vous embrasse , etc. •— Paris, 6 septembre 1810. »
En France , il soupirait toujours pour lui-même après le repos d'une honorable retraite; et, arrivé au faîte des grandeurs, il souhaitait à ceux qu'il aimait la liberté d'une position sociale indépendante. Voici sa pensée dans une lettre, émanée de lui-même peu de temps avant sa mort :
« On doit ses services à son pays ; mais il y a aussi des considérations à envisager dans le choix de sa sphère d'activité. On peut être actif, on peut se rendre éminemment utile et respectable, même sans avoir un emploi lucratif. Un homme qui , retiré dans sa campagne , consacre son temps aux études et aux belles-lettres , qui s'occupe de l'amélioration de ses terres, et qui s'attache à donner de nouveaux et grands développements
à toutes les branches de l'économie rurale, devient par là le modèle de ses voisins et le bienfaiteur du pays qu'il habite. En donnant l'exemple de l'amour du travail, d'entreprises conçues avec une réflexion' mûre et exécutées avec une volonté persévérante, d'une sage économie et des vertus domestiques qui honorent un bon père de famille, il est à même de répandre autour de lui une masse de bien qui peut lui concilier l'estime générale et une gloire souvent plus solide et plus belle que celle qu'on acquiert dans les charges les plus élevées de l'Etat. C'est alors qu'on peut se dire avec une vraie satisfaction intérieure qu'on est l'enfant de ses propres œuvres. »
S'il n'excitait pas à entrer dans la carrière des fonctions publiques ; il ne cherchait pas à détourner ceux qui avaient l'ambition de la parcourir dignement. Apprenait-il que des jeunes gens annonçaient l'amour du travail ? il encourageait jusqu'à leurs succès classiques. Un avocat entrait-il dans la magistrature ? il lui faisait écrire <t qu'il ne devait jamais oublier que la première qualité cVun magistrat est de se bien persuader qu'il ne peut jamais être juste s'il ne s'attache à approfondir le droit et à bien se pénétrer de la logique judiciaire. » Un jeune militaire venait-il de faire ses débuts dans les armes ? le bon roi voulait sonder sa vocation, et il écrivait :
« Si la carrière où il est lancé a de l'attrait pour lui ; s'il se sent électrisé à la manœuvre d'un bataillon ; s'il est assez sûr de lui-même pour remplir sans murmurer tous les devoirs de son état; si, enfin, il se sent les vertus nécessaires pour envisager le bâton de maréchal de France comme récompense de ses services , je lui conseille de se vouer tout entier au métier des armes. Il sera aidé de tout l'intérêt que mérite l'homme d'honneur. »
Charles-Jean avait toujours une tenue très simple, mais très soignée. Il portait habituellement une redingote bleue boutonnée , les épaulettes de général, des pantalons collants et des bottes molles. Il avait aussi le petit chapeau à cornes , mais sans plume. Il était d'une extrême propreté, et toute mauvaise odeur lui était in-
tolérable. 11 avait toujours sur sa table des flacons d'eau de Cologne dont il faisait grand usage. Souvent il lui arrivait d'en verser à grands flots sur les mains des personnages qu'il recevait dans sa chambre. Dans une lettre, l'excellent roi recommande à un jeune Béarnais qui entrait dans le monde d'avoir une tenue soignée, le goût de la propreté et d'une recherche décente dans sa mise et ses vêtements.*..
Tout respirait dans Bernadotte devenu roi et dans les habitudes de sa vie la bonté et la simplicité. Quand sa dignité ne l'obligeait pas à présider des banquets officiels, il se retirait dans ses petits appartements, où il faisait appeler quelques personnages avec lesquels il pouvait se livrer à des épanchements intimes. On se mettait à table vers huit ou neuf heures. Le roi était sobre et frugal ; il aimait surtout les plats du Béarn. Il prolongeait quelques fois jusqu'à une heure avancée de la nuit ses conversations sur les graves questions à l'ordre du jour. Il se levait tard, et souvent même avant son lever il commençait à traiter, dans son lit les affaires importantes.
Dans son palais régnait toujours une température tellement élevée que les hommes du nord avaient peine à s'y accoutumer , mais un incendie venait-il à éclater l'hiver, pendant la nuit, le vieux roi quittait brusquement les appartements les plus chauds et s'exposait aux rigueurs du froid le plus vif, pour organiser lui-même les secours nécessaires.
Une de ces plus chères distractions , même à un âge avancé , était de monter sur un très-beau cheval gris, pommelé qu'il avait habitué à n'aller qu'au petit galop. Il aimait, dans la belle saison, à se réfugier à la campagne II avait fait bâtir, dans le parc royal, deux pavillons où il donnait des fêtes. De ce palais champêtre, il dominait un camp où il se plaisait à diriger en personne les manœuvres.
Une de ses occupations les plus sérieuses était la révision de toutes les affaires dans lesquelles la peine capitale avait été prononcée. Avant de consentir à une exécution, il vou-
lait qu'il lui fût bien démontré que tout acte de clémence était impossible. Il a fondé une dynastie sans verser une goutte de sang pour défendre son autorité ou sa personne. Pour tous les crimes de lèze-majesté , demander grâce c'était l'obtenir. Un jour un journaliste fut condamné à mort pour outrage grave envers la majesté royale. C'était un homme exalté et violent ; il s'obstina à refuser de recourir à la bonté bien connue du souverain. Cet excellent prince ne pouvait dispenser le coupable de la formalité d'un recours, et ne voulait pas cependant le laisser périr. Il avait du cœur et de l'esprit ; il trouva le moyen de concilier sa dignité avec son humanité; une amnistie sauva malgré lui le condamné.
Avant même de monter sur le trône, à une époque où la vie humaine était si peu respectée, il se fit remarquer toujours par son horreur pour le sang, qu'il ne répandit jamais que sur le champ de bataille. Voici un trait d'humanité que je choisis entre plusieurs autres, parce qu'il a échappé à ses biographes. En l'an VII, deux mille prisonniers , saisis durant l'insurrection royalistes , gémissaient dans les prisons de Toulouse. Déjà quatorze d'entre eux avaient été condamnés à mort. Un avocat, M. Poitevin, publia deux mémoires en faveur de ceux qui n'avaient point été pris les armes à la main. Il envoya ces suppliques à son ami Cambacérès, alors ministre de la justice, qui s'empressa d'en conférer avec son collègue le ministre de la guerre , le général Bernadotte. Celui-ci décida que tous les insurgés qui n'avaient pas été faits prisonniers sur le champ de bataille seraient mis en liberté. Cambacérès se retirait. Bernadotte le rappelle et lui dit : a Et les autres, cher collègue, voulez-vous les abandonner aux juges militaires? — Je n'ose demander pour eux la même faveur. — Je l'accorde volontiers, dit le général, à condition que ceux qui sont jeunes retourneront sous les drapeaux, et que les autres donneront des gages de leur conduite à l'avenir. »
Le savant auteur de l'archéologie Pyrénéenne, le chevalier du Mège, désirait voir consacrer par un monument ce souvenir précieux pour Toulouse. Il me pria de demander au roi Oscar Ier quelques médailles rappelant les traits de son auguste père. Sa Majesté daigna agréer ce vœu, et le musée de Toulouse reçut une magnifique collection de médailles frappées sous la dynastie régnante de Suède.
Je dois savoir m'arrêter en parlant de ce bon et grand Roi, que Bonaparte avait si bien jugé, la première fois qu'ils se rencontrèrent , en disant de lui : Cest une tête française sur le cœur d\m Romain. La Providence lui accorda un long règne et une longue paix , pour lui permettre de jeter les bases durables d'une dynastie et d'ouvrir une ère nouvelle de prospérité aux deux peuples unis de la presqu'île Scandinave. De tous les souverains sortis de la Révolution Française si féconde en rois, il fut le seul qui mourut sur le trône. Il rendit le dernier soupir, le 8 mars 1844 , en prononçant le nom d'Oscar et en jetant un regard de tendresse et d'adieu sur sa digne compagne.
Le général Bernadotte avait épousé la sœur de la reine d'Espagne , Désirée Clary , qui, en 1794, avait été demandée en mariage par Napoléon lui-même. Ornée du double diadème de Suède et de Norvège , elle a contribué à faire chérir Charles-Jean en l'aidant à faire le bien. Elle est morte, en 1860, et sa mort a excité de vifs regrets en Béarn , parce qu'elle aimait ce beau pays de toute l'affection que son auguste époux lui portait. Rien de plus gracieux ni de plus simple que la correspondance de cette noble Reine avec la famille béarnaise de son auguste époux.
Le fondateur de la dynastie actuelle de Suède, a eu le bonheur d'avoir des descendants dignes de lui. 11 est souvent aussi difficile de consolider un trône que de le fonder.
Oscar Ier, fils unique de Charles-Jean, et filleul de
Napoléon I*r, est né à Paris, le 4 juillet 1799, et mort à Stockholm , le 8 juillet 1859 J'ai raconté dans la Biographie Michaud, son règne si court, mais si bien rempli, sa sagesse et sa fermeté au milieu des guerres qui ont troublé l'Europe , son énergie et son habileté au milieu des questions les plus brûlantes , l'intelligence enfin , et le bonheur avec lequel , il s'occupa sans relâche d'agrandir toutes les sources de la prospérité nationale , et de hâter tous les progrès du mouvement intellectuel , moral et politique opéré dans les états. Oscar avait conservé une affection touchante pour le berceau de sa famille. Je regrette de ne pouvoir trahir les secrets de sa bienfaisance. Je voudrais pouvoir dire combien il a tari de larmes et consolé d'infortunes dans le pays où naquit son père ! Il envoya à la ville de Pau , son portrait et celui de Charles- Jean , en souvenir de leur origine et comme monument de leur affection.
La Reine, fille du Prince Eugène, est une grande âme et un noble cœur Pendant les longues souffrances de son auguste époux , elle a poussé la vertu du dévouement jusqu'à l'héroïsme. Autour d'elle a grandi une belle et nombreuse famille , douée de génie et de grâce , consolation de sa vie et orgueil de son trône.
L'héritier de la couronne, Charles XV, avait fait preuve, comme Prince royal, d'un esprit cultivé et d'une imagination brillante.
A l'exposition universelle de France , il a envoyé une série de cartes hypsographiques , industrielles et forestières, sur lesquelles se trouvent indiquées avec précision et résumées avec netteté toutes les données concernant la Suède , qui peuvent avoir de l'intérêt pour la science ou de l'importance pour l'art des mines. Ce travail exécuté de la main du jeune Prince , a été mentionné de la manière la plus honorable. Charles XV, comme Henri IV , a cultivé la poésie. Il a composé de ravissantes légendes Scandinaves et des poèmes charmants dont nous avons
publié la traduction. Comme Roi, le fils d'Oscar, a déjà dépassé toutes les espérances , que les deux peuples avaient mis dans sa sagesse et son génie.
Son noble frère , le prince Oscar , Ta accompagné en France , cette belle patrie de leurs ayeux , que l'instinct du sang rendait chère aux petits fils de Bernadotte et de Beauharnais. Ces deux princes ont étonné les personnages politiques par la supériorité de leur intelligence ; ils ont conquis toutes les sympathies par l'affabilité et la distinction de leurs manières , par cette attraction magnétique dont la Providence semble douer ceux qu'elle destine à exercer une grande influence sur les hommes. Le prince Oscar , pendant son séjour en France , a eu l'occasion de montrer ses sentiments chevaleresques. Il a sauvé une famille entière au péril de sa vie. Il a mérité ainsi , et il a gracieusement accepté, la médaille, décernée au nom de l'Empereur, comme récompense des actes de dévouement et de courage.
Le Roi de Suède n'a pas oublié que la ville de Pau avait vu naître son illustre aïeul. Il conserve tant de vénération pour la mémoire de Charles- Jean , qu'il continue ses bienfaits avec une bonté qui en augmente le prix.
Charles XV , a épousé Louise , princesse d'Orange , fille de Frédéric , prince des Pays-Bas ; le prince Oscar de Suède , s'est marié avec la princesse Sophie de Nassau, fille de Guillaume, duc de Nassau. Tandis que Gustave Wasa, le dernier des Holstein-Eutin , est très-âgé et n'a pas de descendance masculine, la dynastie Béarnaise , déjà alliée avec les plus illustres maisons de l'Europe, a jeté de profondes racines dans le pays par trois générations de Rois et une quatrième qui s'élève. La haute sagesse de Charles-Jean, d'Oscar et de Charles XV, et l'amour qu'ils ont su inspirer à leur peuple , ont à jamais consolidé un trône fondé par l'héroïsme et le génie.