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LES PRISONNIERS DU CHÂTEAU

Déjà Henri IV avait décidé que le château de Pau ne servirait plus de demeure aux criminels, et qu'une prison serait construite à côté du palais de justice. Napoléon 1er eut la même pensée. Par un décret, daté de notre ville , il ordonna la translation des détenus dans un autre bâtiment. L'ordre de ces deux héros ne fut exécuté qu'en 1822. L'hôtel de Gassion fut consacré à recevoir les malfaiteurs.

Durant un grand nombre de siècles , les murs du château ont entendu les sanglots et les gémissements , ont recelé les douleurs et le désespoir de coupables justement punis, et sans doute, hélas ! de quelques innocents cruellement persécutés ! Faut-il réveiller ces tristes souvenirs du passé ?

Pendant l'ère féodale , chaque monastère , chaque castel avait sa prison. On a essayé de défendre le moyen-âge contre les inventions des romanciers , qui

ont peint les cachots de cette époque sous les plus horribles couleurs; mais l'existence des in <pace et des owbliettes dans les vieux monuments n'est que trop certaine, et produira toujours sur l'imagination une impression profonde.

La tradition rapporte d'affreuses légendes sur la tour Montauzet {moule oiseau) où l'on ne parvenait que par une fenêtre unique très-élevée et à l'aide de hautes échelles. On remarquait, il y a peu de jours encore , des cachots pratiqués dans l'épaisseur des sombres murailles et couverts d'une voûte cintrée. On prétend que là une statue de fer, armée de poignards, étreignait le malheureux condamné à périr et le laissait ensuite tomber tout palpitant dans une basse-fosse. Cela est-il vrai? Lorsqu'on ouvrit pour la première fois , en 1772 , une porte pour pénétrer dans cette tour, on y découvrit une espèce de puits , des restes de chaînes et des débris humains. Un savant a démontré qu'il n'est plus douteux que des Vierges de fer ont servi d'instrument de supplice. On attribue cette invention aux Espagnols , qui , sous le règne de Charles-Quint , la transportèrent en Allemagne. Jeanne d'Albret en a-t-elle fait usage ? Faute de preuves , il nous est également impossible de l'affirmer ou de le nier.

Les seigneurs du moyen-âge ne nous ont pas légué leurs registres d'écrou, et les documents historiques nous feraient défaut pour redire tous les grands criminels, toutes les tristes victimes de Terreur et de l'ambition, qui gémirent dans les prisons affreuses où les tenait enfermés la justice ou la vengeance !

C'est surtout pendant les guerres de religion que les deux partis, tour à tour triomphants ou vaincus, rivalisèrent trop souvent de cruauté.

Sous le règne de la Terreur, la baronne de Capdeville, après avoir habité les beaux appartements dupalais , comme femme du commandant , fut détenue dans

la tour comme prisonnière ! Déclarée coupable d'avoir donné asile à des prêtres proscrits , malgré Yènormitè de ce crime , elle inspira tant d'intérêt , qu'elle ne fut condamnée qu'à six années de galères !

Sous l'Empire et dans les premiers temps de la Restauration , on ne pouvait entrer dans le château sans apercevoir, à travers les barreaux de fer, les prisonniers qui jetaient sur les passants un regard suppliant ou une parole de colère! Ils n'avaient d'autre préau que la terrasse du donjon où ils apparaissaient comme des fantômes errants.

Au sortir des temps de révolution et de guerre qui avaient retardé en France l'éducation du peuple, les idées morales avaient été trop profondément ébranlées pour ne pas avoir besoin de la sanction d'une pénalité plus sévère. Alors, plus qu'aujourd'hui, se commirent de grands attentats , suivis de grandes expiations.

Que de scélérats, dont les forfaits eurent une renommée qui dure encore, gémirent au fond des sombres cachots de la grande tour, dans l'affreuse attente de l'heure du supplice! Combien d'âmes égarées ont subi l'inflexible rigueur des lois , pour avoir cédé à l'explosion de passions terribles que la justice doit punir dans le monde, et que nos sympathies ont souvent excusées sur le théâtre ! Que les héros de tant de tragiques aventures reposent dans la tombe ! Accordons à leur mémoire , réhabilitée par le repentir et le baptême du sang, l'indulgence de l'oubli !

Le dernier prisonnier du château n'est pas le moins illustre 5 c'est le célèbre Abd-el-Kader. Il arriva à Pau, le 29 avril 1848, accompagné de quatre-vingt-sept personnes de sa famille et de sa suite. Il avait avec lui sa mère , ses femmes , trois enfants légitimes et quatre naturels ; un oncle , trois frères , son intendant , son secrétaire , etc.

Deux officiers très distingués M. Bojssonnet et M.

Fournier, avaient été envoyés auprès de l'émir. M. Boissonnet gagna bientôt sa confiance et son amitié par la supériorité de son esprit et par la loyauté de ses sentiments.

Les ombres des vieux Gastons , qui ont si souvent guerroyé contre les infidèles , n'ont-elles pas tressailli en voyant dans leur vieux manoir cette tribu d'un des plus vaillants défenseurs du prophète I L'histoire du Château de Pau contiendra désormais un chapitre des mœurs arabes.

Parmi ses six femmes , trois légitimes , trois esclaves, l'Emir en distinguait particulièrement une , Kheirah qu'il appelait la bien aimée de son cœur ; Kheirah était audessus des autres par la naissance , l'éducation , l'intelligence et la noblesse des sentiments. Elle était la seule qui sut lire et qui eût apporté une dot composée de bijoux précieux. Lorsqu'elle prenait sa place à table, les autres femmes ne s'asseyaient pas à ses côtés et ne touchaient aux mets qu'après elle. Chaque esclave en entrant dans son appartement s'approchait d'elle pour la baiser au-dessus de la tête et à la main. Ces témoignages de respectueuse déférence envers la sultane favorite n'excluait pas une grande intimité entre les compagnes du même époux.

Ces femmes n'étaient pas grandes ; leurs yeux étaient peints en noir autour des paupières 5 leurs fronts et leur bras étaient tatoués en bleu , leurs ongles peints en rouge. Elles avaient des pieds et des mains d'une petitesse remarquable.

Dans cette tribu composée de 32 ménages $ jamais ne s'est élevée la moindre querelle. Un regard de l'Emir suffisait pour tout apaiser et tout diriger. Ces Arabes avaient peu de foi en la médecine. Ils portaient habituellement sur eux de petits sachets, sous forme de scapulaire, renfermant des prières écrites ou composées par des marabouts réputés les plus saints. Lorsqu'un d'eux

tombait malade , tous ses amis se dépouillaient pour lui de leurs amulettes et en couvraient la partie du corps dont il souffrait. Pendant son séjour au château , Abdel-Kader eut la douleur de perdre trois enfants ; on remarque au cimetière de la ville leurs trois petits tombeaux qui élèvent le croissant, au-dessus des coquelicots et de la folle avoine. Zhora, sa mère la vénérée, et sa femme Kheirah furent atteintes de maladies graves. Des sœurs de charité vinrent les soigner. Parmi les dames de Pau qui donnèrent des soins empressés et des consolations aux sultanes captives , il en est une dont Abd-el-Kader sut apprécier vivement, ainsi qu'il le dit lui même, les grâces de l'esprit et les perfections du cœur. Kheirah finit par abandonner pour elle cette réserve que la femme musulmane avait d'abord envers la femme éminemment chrétienne. Une grande intimité s'établit entre ces âmes qui avaient su enfin se comprendre. La plus aimable correspondance s'établit entre le Hadj terrible du désert et la noble dame de notre ville. Nous serons assez heureux pour en citer bientôt quelques pages. Mais continuons à raconter les détails de leur vie intérieure. Les Arabes ne mangent habituellement que des viandes bouillies avec du riz et beaucoup d'épices , poivre , canelle, gingembre. Le rôti est aussi fort épicé. Leur mets favori est le couscoussou qu'il font avec de la farine de riz, dont ils forment une sorte de pâte divisée en petits gâteaux accommodés avec du beurre , du sucre et des raisins de corinthe. Leurs sauces paraissent bizarres au palais des Européens. Leurs viandes sont très dures, parce qu'ils les apprêtent aussitôt qu'elles sont tuées. Un jour l'Emir donna un dîner à M. O'Quin, aujourd'hui député, et maire de Pau , et à quatre ou cinq personnes. Le repas fut servi selon la mode arabe, mais pour faire honneur à ses convives , il fit deux choses qui étaient une dérogation formelle à ses habitudes. Il quitta le lit sur lequel il restait constamment assis à la façon orientale pour

s'asseoir à table et offrit une bouteille de Champagne. Ce musulman, qui s'élève au-dessus des préjugés de sa race en faisant servir du vin chez lui , en discutant religion et en parlant avec respect du christianisme, n'en est pas moins le strict et fidèle observateur des pratiques du Koran. Il en accomplissait exactement tous les préceptes, sans avoir jamais une distraction , sans jamais renvoyer à une autre heure que l'heure fixée ses devoirs religieux. Il suivait le jeûne du Rahmadan avec une telle austérité qu'on dut lui rappeler que la loi de Dieu commandait avant tout de n'être point homicide de soi-même. Il répondit : « ne craignez rien, en affaiblissant le corps, l'âme se fortifie. j>

L'histoire d'Abd-el-Kader est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler. Il était le quatrième fils de Sidi-Mahiddin, marabout renommé par sa sainteté parmi les tribus occidentales de la régence d'Alger. Très jeune encore, Abd-el-Kader fit le voyage de la Mecque, et des prédictions merveilleuses, aussi bien que la précocité de son génie , appelèrent sur lui l'attention des habitants de Mascara , qui relevèrent à la dignité d'émir. Plus tard , il obtint celle de sultan. Depuis le mois de mai 1832 , époque où il prit les armes pour la première fois , notre vaillante armée n'a eu que trop souvent occasion de reconnaître toute la témérité de son courage , et toute la puissance de son individualité. Ce n'est pas ici le lieu de redire combien il était terrible comme soldat , doux comme prêtre , sage comme administrateur, brillant comme poëte. Après avoir lutté longtemps contre la France , il fut forcé de lui rendre enfin les armes. Voici comment M. de Lamartine m'a raconté dans quelles circonstances le château de Pau avait été choisi pour résidence de l'émir captif :

« En visitant un jour le château de Pau , je fus très r> frappé, dit-il, du caractère de l'édifice , de la splendeur > du ciel, de la vigueur occidentale de la végétation. Quel-

» ques années plus tard, le hasard d'une révolution m'ayant d fait l'arbitre du sort d'Abd-el-Kader , dont la captivité » me paraissait une atteinte aux droits du vaincu , je prod posai au gouvernement de ne point ratifier un empri- » sonnement cruel et déloyal et de transporter le prison- » nier, en attendant la décision souveraine de l'assem- » blée nationale , dans une demeure salubre et presque > libre, qui ne fût qu'une détention provisoire et comme » la maison de santé de l'émir. On consentit facilement » à ma proposition , mais on m'objecta la difficulté de » trouver une maison royale ayant un site, un climat, et » un caractère conforme à cette destination. J'ai cette » demeure dans l'imagination et dans la mémoire, » répondis-je, et je décrivis le château de Pau. C'est ainsi j> que Abd-el-Kader y reçut l'hospitalité. Bien que je ne d l'eusse pas informé de mon intervention en sa faveur, il d la connut, j'ignore par quelle voie, et il m'en a tou- * jours fait témoigner depuis sa reconnaissance, d

Abd-el-Kader ne laissa jamais échapper une parole de plainte ou de colère. Il n'accusait pas de déloyauté le gouvernement de Louis-Philippe , qui n'avait pas eu le temps de délibérer sur son sort. Il semblait comprendre aussi que la révolution avait jeté la France dans un état anormal , et que l'on ne songe pas à payer ses dettes quand le feu est à la maison.

Sa vie , à Pau, fut pleine de dignité et de majestueuse résignation ; son respect pour Zhora , sa mère , et son affection pour Kheirah , sa femme , rappelaient les mœurs patriarcales. Il s'aperçut, le premier jour, que son lit était orné de rideaux, tandis que celui de sa mère en était privé. Trop fier pour demander une grâce , il refusa de se coucher , on lui en demanda la raison : il l'expliqua en disant qu'il ne consentirait jamais à être mieux traité que sa mère.

Dans les commencements de son séjour au château , il se montra sensible aux manifestations de la curiosité pu-

blique, qui portait la foule à solliciter l'honneur de le voir. Il était d'un accès facile et recevait à des jours fixes tous ceux qui lui étaient présentés. Plus tard, il sentit les inconvénients de se produire ainsi en spectacle ; il ferma son salon, et, pour ne blesser personne par des préférences , il fut invisible pour tout le monde , excepté en quelques rares occasions.

Sa physionomie avait beaucoup de douceur et de noblesse. Ses beaux yeux noirs étaient pleins de feu 5 ses vêtements sans broderie , ne se distinguaient de ceux des simples Bédouins que par la blancheur des étoffes. Tout respirait en lui une majestueuse mélancolie. Dans la conversation il revenait sans cesse sur son désir de recouvrer la liberté. Voulait-on le distraire de ses tristesses en l'invitant à parcourir nos délicieuses vallées (jamais il ne consentit à quitter sa chambre): « Un Arabe en deuil , répondait-il , ne sort pas de sa tente , et je suis dans le plus grand deuil de ma vie, le deuil de ma liberté! > C'est ainsi que cet homme, habitué à vivre à cheval, au milieu des camps ou du désert , se condamna lui-même, pendant de longs mois à ne contempler le soleil que par sa fenêtre et à ne se promener que des yeux.

La méditation , l'étude et la poésie étaient les seules distractions de ses pensées. M. Eynard lui procura une bible et M. le comte Albert de Rességuier un évangile en arabe. Mgr Dupuch vint à Pau lui rendre une visite. L'émir ne parlait qu'avec respect des principes chrétiens et s'occupait à comparer le Koran avec les livres saints.

Grâce à M. Boissonnet , je vis l'Emir presque seul. Il me tendit cordialement la main et m'offrit une tasse de thé. Il voulut écrire de sa main sur l'album de Mme de Lagrèze les vers qu'on a traduit ainsi :

Louange à Dieu l'unique !

Le jour où ils m'ont quitté, je leur ai laissé autour du cou un ollier dont les perles étaient mes pleurs.

Le chamelier a poussé devant lui les montures , et je n'ai plus trouvé en moi ni mon cœur, ni ma force, ni ma résignation!

Je leur ai dit adieu , et je suis tombé dans une tristesse qui a fait de ma demeure un désert.

Et je suis revenu , et je n'ai pas connu mon chemin ; ne demande pas pourquoi... Puisse Dieu plonger tes plus cruels ennemis dans les douleurs qui m'accablent !...

Amie lectrice, prête l'oreille à mes tendres propos. Une personne telle que toi ne peut rester sourde à mes accents...

En vérité, je me surprends à parler d'amour, comme si j'étais un autre El Asmaï.

0 mon âme, tu as quitté la vie le jour où ils m'ont quitté! Ne désire plus que mes jours se prolongent !

Et le salut de la part de celui qui a tracé ces lignes Abd-el- Kader-ben-Mahi-ad-Dine , le 4 de Droul Hidja 1264 (novembre 1848 ).

La poésie que l'émir mettait dans ses écrits se répandait sur toutes ses paroles. Une dame cherchait à faire ressortir la beauté du pays et du château où le gouvernement avait fixé sa résidence : « Ah! madame 9 dit-il , je suis prisonnier. Vous auriez beau m' accabler sous des fleurs, que leur parfum n'arriverait pas jusqu'à moi. » Il répondait avec esprit à toutes les questions qui lui étaient adressées. Une dame lui demandait pourquoi il avait tant de femmes, <? Si j'avais connu les Françaises , dit-il galamment , je n'en aurais jamais épousé qu'une. »

Lorsqu'il lui fallut quitter Pau, non pour revoir la patrie de ses frères , mais pour changer d'exil , il regretta de s'éloigner d'un pays où il avait reçu une hospitalité affectueuse , où il devait abandonner les restes précieux de trois de ses enfants. Je lui disais que son séjour dans notre château ajouterait un souvenir de plus à ceux que tant de grands hommes y avaient laissés*. Il me répondit : « Je vous le dis à vous , et je voudrais € pouvoir le dire à tous les Béarnais ; jamais je riou-

« blierai la cordialité de leur accueil , et , partout où « je serai transporté , mes vœux et mes prières seront « toujours pour eux ! »

La veille seulement de son départ il consentit à visiter en détail les grands appartements du palais qu'il habitait depuis plusieurs mois , sans avoir voulu se donner le plaisir d'en contempler les merveilles. Il remit ensuite à l'honorable M. O'Quin, qui avait pris toujours sa défense avec talent et énergie , une petite somme en lui disant: « Je suis pauvre; mais il y a dans votre ville « des personnes plus pauvres que moi. Priez le véné- <i rable curé de St-Martin de leur distribuer cette of- « frande en mon nom. »

En abandonnant le château , le 2 novembre 1848 , il voulut partir en calèche découverte , comme pour rendre visite à tous les habitants et leur dire un reconnaissant et dernier adieu.

Soit à Amboise , soit à Brousse , il n'a pas oublié ses amis de Pau , et il n'a cessé de leur écrire dans des termes qui témoignent assez de la noblesse de son cœur et de la fidélité de ses souvenirs.

Laissons le parler lui-même dans les épanchements d'une correspondance intime avec une noble dame du Béarn.

« Louange à Dieu !

Mon cœur est en souffrance depuis que mes yeux ne te voient plus.

Mes larmes ne cessent de couler , comment peut-il en être autrement, je regrette mes amis absents.

Mes larmes ne peuvent éteindre le feu qui consume mon cœur, et ce feu ne peut sécher mes larmes.

Je ne me laisse pas abattre par le chagrin mais l'absence de mes amis m'est insupportable.

Je ne trouve plus en moi de patience depuis que je suis loin de mes amis, mes forces m'abandonnent. »

Je vous adresse ces vers qui expriment bien faiblement mes

— 291 ~ sentiments. J'eusse désiré vous envoyer la langue qui les prononçait et la main qui les écrivait, et essayer par là de m'acquitter envers vous des devoirs de l'amitié. — 18 mai 1849.

Dans une lettre de nouvelle année, il s'exprimait ainsi :

Je vous présente nos compliments et nos vœux, et je demande au Très-Haut de vous combler de ses faveurs ; fasse le ciel que tous vos désirs soient accomplis. Dieu seul sait combien nous vous aimons; vous nous avez fait goûter les charmes de votre amitié dont la perte cause nos regrets et nos larmes. Je pleure ceux que j'aime ; Plein d'ivresse, je m'endormis confiant dans leur amitié; A mon réveil , je me suis trouvé seul , Accablé du poids des regrets.

Je termine, madame, en vous priant de me donner de vos chères nouvelles et en vous présentant le salut de toute la maison. (1er janvier 1851.)

Dans une lettre de condoléance , il disait :

« Votre lettre nous est parvenue et nous a causé une joie extrême; mais, lorsque nous l'avons ouverte, cette joie a fait place à la tristesse profonde que nous a causé la mort de votre père, votre ami. Puisse Dieu l'admettre au premier rang de ceux de votre religion et de votre croyance ! Puis , en réfléchissant, nous nous sommes consolés en nous disant à nousmêmes : tout le monde sait le chemin de la mort, le noble et le roturier, le fort et le faible, le maître et l'esclave ; tous y marchent d'un pas égal.

La mort avec tyrannie juge toutes les créatures ;

Sur cette terre, tout s'évanouit, rien ne dure,

La vie est un songe, et la mort en est le réveil.

L'homme est une ombre: il va en rêvant du berceau au cercueil.

« Du reste, vous avez trop d'esprit et de connaissance pour que je vous parle de la résignation et des consolations qu'elle offre. Mais ce que je puis faire, c'est prier Dieu très haut de vous conserver longtemps encore au milieu des amis qui vous restent, et de hâter pour moi le plaisir de vous revoir bientôt. »

Après les événements de Syrie il écrivait :

Chère et respectée madame la comtesse de B... Puisse Dieu vous accorder un bonheur sans fin et vous faire parvenir au comble de vos désirs ! Et d'abord, que la paix soit avec vous. Moi, ma mère, et mon fils aîné Mohammed aussi bien que sa mère, votre chère amie la dame Kheirah , tous tant que nous sommes, nous faisons les vœux les plus empressés pour l'état de votre santé. Et puis, sachez, chère madame, que nos louanges s'occupent toujours de vos louanges et que nos cœurs nagent dans l'océan de votre amour et de votre souvenir. Voilà l'objet de nos pensées et tandis que nous nous livrons tous à ces pensées voilà que nous avons l'honneur de votre lettre et la consolation de vos salutations. Aussi nous avons été tous saisis d'une joie connue à Dieu seul. Cependant les éloges que vous me donnez pour ce que j'ai fait à Damas me causent une véritable confusion. Nous n'aurions pas trop fait , lors même que nous aurions perdu la vie pour notre insigne bienfaiteur, l'empereur Napoléon III, et pour la France dont les bienfaits dépassent tout retour possible de notre part. De plus , je ne saurais vous peindre la joie de votre amie chérie la dame Kheirah, car bien des fois nous vous avons adressé des lettres sans jamais recevoir de réponse ; aussi commencions-nous à craindre qu'il ne vous fut arrivé quelque chose de sinistre. Nous ne doutions pas de votre tendresse pour nous ; nous savons qu'elle égale celle que nous avons pour vous et pour la France. Notre terre conserve les semences des bienfaits et produit les fruits précieux de la reconnaissance. Nous espérons que vous aurez la bonté de saluer de notre part nos amis et connaissances parmi les habitants de la ville de Pau et surtout M. O'Quin. Ne cessez pas de nous faire le plaisir de vos bonnes et précieuses nouvelles. Que Dieu vous protège toujours. Votre ami sincère. Abd-el-Kader.

Dans le Bulletin des Ecoles d'Orient du mois d'avril 1861 nous trouvons les détails d'une intéressante visite faite à l'émir par un de nos honorables compatriotes M. l'abbé de la Vigerie. Ce prêtre catholique, le premier qui se soit approché d'Abd-el-Kader après les massacres de Syrie, le complimentait de sa généreuse conduite :

a J'ai fait mon devoir, lui répondit-il, et je ne mérite pas d'éloges. Je suis seulement très-heureux que la

France soit contente de ce que j'ai fait, car j'aime la France et me souviens de ce que j'en ai reçu. i>

L'abbé raconte qu'il lui vantait le ciel de la Syrie et continue ainsi : « Ah ! me dit-il , le ciel d'Amboise est

> beau, mais pas aussi beau que celui de la Syrie; mais » le ciel de Pau me rappelait le mien; j'en ai gardé un » très-doux souvenir. Je me rappelle aussi combien on

> a été bon pour moi dans votre pays, d < Et comme je d lui parlais de Mme la ctesse de B., si connue dans cette

* dernière ville par sa charité aimable et douce, qui m'ad vait aussi prié de la rappeler à l'Emir : c J'ai reçu sa » lettre , dit-il, c'est la femme la plus parfaite que l'on j> puisse rencontrer. Jamais je n'oublierai tous les services

* qu'elle m'a rendus , quand j'étais malheureux à Pau et d tout ce qu'elle a fait pour mes enfants. Je veux lui en- » voyer un souvenir et je vous le remettrai pour elle. Je j> voudrais pouvoir en envoyer de même à tous ceux que 2> j'ai connus. * Le lendemain je recevais de lui un coffret y> de nacre sculpté, avec une lettre. »

Voici cette lettre :

« Grâce à Dieu ! — Marguerite précieuse, et diamants enchâssés, vénérable, généreuse et honorable Madame la ctesse de B. — Si vous voulez avoir de mes nouvelles , grâce et louange à Dieu ! Je me porte bien , rien ne me cause de la peine que votre éloignement de moi , parce que vous me soulagiez et me consoliez quand j'étais en prison. Mon cœur n'a été tranquille sur votre compte, que lorsque j'ai reçu votre lettre qui me donnait vos bonnes nouvelles. Vous recevrez par le moyen de M. l'abbé Lavigerie un petit coffret de la noble Jérusalem. Vous y trouverez de plus un voile doré que vous garderez en mémoire de moi. Je vous serai obligé de me faire connaître si vous avez besoin de quelque objet qui soit à Damas. Nos deux enfants Mohammed et Mihi-Eddin vous présentent leurs profonds respects. Ne cessez jamais de m'écrire et de m'informer de vos nouvelles. Votre ami. i

Nous regrettons de ne pouvoir publier en entier cette correspondance touchante et gracieuse. En voici encore

quelques ligues : « J'ai reçu votre lettre dont la beauté des expressions dépasse celle des rubis et de l'or ; c'est une lettre d'amitié vraie et d'agréable politesse. Elle m'a causé beaucoup de joie, car lorsqu'on s'écrit , on sent la moitié du plaisir que l'on éprouve en se rencontrant. » Nous n'avions pas dissimulé les vives sympathies qu'Abdel-Kader captif nous avait inspirées, et cependant à cette époque il n'était grand que par le mal qu'il avait fait à la France ; et cependant on disait que si l'épée était rendue au héros Africain, elle pourrait encore faire couler le sang de nos meilleurs soldats. Les événements nous ont donné raison. Abd-el-Kader a réellement le noble cœur qu'il avait révélé au château de Pau. Le Sultan si terrible naguère contre les chrétiens , n'a pas craint de hasarder sa vie pour les défendre contre la furie des enfants de Mahomet. En soutenant héroïquement la cause de l'humanité au milieu des massacres de Syrie, il a noblement payé sa dette à la France. Nos guerriers qui ont si chèrement gagné dans leurs luttes contre lui la croix des braves , se sont réjouis en voyant ce signe de l'honneur briller sur la poitrine de leur ancien ennemi, qui aujourd'hui a bien mérité de notre patrie.

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