DEUXIÈME PARTIE DESCRIPTION
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LE CHATEAU. -LE SITE. -LES RICHESSES D'AUTREFOIS. - MEUBLES, TAPISSERIES. - TABLEAUX. - ARCHIVES. - BIBLIOTHÈQUE.
Au seuil de plusieurs vallées, sur un mamelon couvert de verdure, s'élève le vieux château seigneurial des souverains du Béarn. Ses hautes tourelles féodales, son superbe donjon, ses constructions irrégulières donnent à ce monument du moyen-âge un aspect des plus pittoresques.
Quand, du sommet de la tour de Phébus ou de la ter-
rasse de Henri II, le regard se promène sur les paysages splendides que le palais domine, souvenirs des héros, merveilles des arts, tout s'efface devant l'admiration que nous inspire la nature. Parmi les lieux enchantés que l'imagination peut créer dans ses rêves, en est-il de plus ravissant que celui qui se déploie sous nos yeux ! A nos pieds c'est le Gave avec ses lointains murmures, ses eaux limpides et leurs gracieux méandres. Ici, ce sont les vallées fleuries et parfumées de Gan et de Lestelle, leurs riches cultures et leurs nombreux villages ; là, ce sont les coteaux de Jurançon et de Gélos, couverts de vignes renommées, peuplés de charmantes villas étagées sur leurs flancs arrondis ou posées sur leurs crêtes couronnées de bosquets. Au dessus de ce tableau, dont les teintes variées se nuancent avec une admirable harmonie, se dresse au loin, à l'horison, la chaîne des Pyrénées, dont les montagnes font resplendir leurs neiges au soleil de l'été ; dont les pics mêlent leurs cimes vaporeuses aux brumes fantastiques des nuages. Ce sont des scènes que la plume ne saurait traduire. On ne peut leur faire, avec un homme d'esprit, qu'un seul reproche, c'est qu'on regarde trop et qu'on n'a pas le temps de rêver.
On comprend la préférence donnée par les rois de Navarre à leur château de Pau sur tous ceux qu'ils possédaient. Ils l'embellirent avec amour; ils l'ornèrent avec orgueil. Ce palais est aujourd'hui richement décoré; jadis il était plus splendide encore. Plusieurs vicomtes de Béarn passèrent pour les princes les plus magnifiques de leur temps. Parmi les chevaliers des croisades, d'après les anciens chroniqueurs, Gaston était célèbre par ses richesses autant que par sa gloire, vir illustris atque ditissimus. Depuis cette époque, soit par des alliances ou des conquêtes, soit avec les revenus de leurs nombreuses seigneuries ou de leur couronne de Navarre, ils accumulèrent d'immenses trésors dans leur royale résidence de Pau. Pendant les guerres de religion, ces trésors, pour plus de sûreté, furent déposés dans une place forte, à Navarrenx. C'est ce
que nous apprend Henri IV lui-même dans un ordre envoyé , le 24 décembre 1602, pour faire apporter de son cabinet de Pau à celui de Paris, les objets les plus pré* cieux enfermés dans deux caisses et dans dix coffres intitulés : Abraham, Jacob, Esaiï, Job, Aaron, Moïse, David, Salomon , Lazare, St-Jean. Quand on lit les anciens et volumineux inventaires des joyaux de la couronne de nos princes ; quand l'imagination contemple tant de richesses, tant de diamants, de rubis et de perles précieuses, on se croirait transporté dans un palais de fées ou dans un conte des Mille et une nuits.
Il faut renoncer à décrire tous ces objets de cristal, de jaspe, d'émail où l'or et l'argent, ciselés avec art, représentaient, au milieu d'une profusion de pierreries, des sujets tirés de la fable, de la bible ou du roman. Dans ces éblouissantes nomenclatures, on y recherche surtout les meubles qu'affectionnait Marguerite de Valois. Voici un petit coffre de velours violet, garni d'argent doré ; le couvercle est parsemé de fleurs de lys et de marguerites, et dans l'intérieur s'est trouvé un petit tableau rond avec Vefjigie d'un homme en nacre de perles, garni d'or, avec des perles autour; un tableau rond d'émail, garni d'or, avec la figure en émail d'une femme et un petit livre à fermoir garni d'or. Voici un éventail de plumes blanches, garni d'or d'un côté, et, de l'autre, d'un miroir encadré de rubis et de camaïeux d'agathes ; une montre de cristal, garnie d'or, avec son mouvement dedans, et sur la boîte sont enchâssées six roses de diamants et de perles; une écritoire de cristal avec des ornements d'or, de rubis et de perles; un crucifix d'or, avec une croix d'ébéne, sur un tableau carré, de cristal garni d'or, etc.
Qu'Henri IV ait voulu retrouver à Paris tout ce qui lui rappelait des souvenirs de famille, on le comprend ; mais au Louvre avait-il rien à envier des meubles et des tentures qui décoraient son palais natal? Les tapisseries de broderies et les tapisseries de laine étaient d'une royale
magnificence. On aime à lire dans les inventaires la description des ouvrages faits de la main de Marguerite et de Jeanne. Aussi , ai-je remarqué : le roi François Ier, monté sur cheval blanc, avec des fleurs de lys et un escristeau en lettres d'or, Francisgvs Primvs ; les neuf preux sur cramoisi, avec flammes de feu ; une pièce de broderie faite au petit point, sur canevas, où il y a Dieu, un moine et un singe, avec les mots : occidit spiritus; un dais de velours noir et de satin cramoisi, appelé le dais des prisons rompues, avec la devise répétée en plusieurs endroits : ubj spiritus, ibi libertas. Nous avons dit combien Marguerite aimait les devises; elles abondent partout : Deus laudetur. 1543, — Spectaiio mea in cœlis, — Non sunt taies mei amores etc.
Les tapisseries de laine, dont la description nous reste, étaient d'une richesse extrême; elles étaient souvent sur des toiles d'or; elles représentaient des sujets tirés en général de l'Ecriture et de la fable. J'ai découvert qu'une tenture représentant l'histoire de St-Jean avait été dernièrement renvoyée ici, sans qu'on se doutât d'où elle venait, et qu'elle allait reprendre une place qui lui avait été destinée jadis. C'est, selon moi , la plus curieuse de celles que nous aurons à décrire en parcourant les appartements.
On regrette que le château ait été dépouillé des plus précieux souvenirs de son passé , de ses vieux tableaux , de ses archives, de sa bibliothèque. Dans les anciens inventaires , on lit souvent : tableau d'or ciselé , où est figuré le roi Charlemagne ; où est figuré l'ensevelissement du Christ, ou tout autre sujet. Des portraits de famille ou de belles peintures existaient encore en assez grand nombre au château ; mais , par ordre de Louis XIII, ils lui furent envoyés à Paris, et il en donna quittance de sa main, le 21 février 1621 (39).
Quelques-uns de ces tableaux ne pourraient-ils pas se retrouver ? Perdus dans un garde-meuble ou dans un
musée, ne seraient-ils pas beaucoup mieux à leur ancienne place ? Ne serait-i! pas facile , du moins , de faire reproduire les mêmes sujets? On veut orner le château : est-il de plus précieux ornement que de belles peintures ?
Les princes de Béarn avaient religieusement conservé, dans la grande tour de Phébus , les monuments écrits de l'histoire de leur maison, de leurs alliances et des divers domaines dont ils avaient été les seigneurs. Leurs archives royales , qu'ils appelaient le Trésor de Pau , Thésaurus Palensis , restèrent au château. Un archiviste habile était chargé de refaire les inventaires et de recopier les chartes les plus curieuses , sous la surveillance d'un conseiller au parlement, qui prenait le titre de Garde du Trésor. De grands volumes in-folio, contenant des copies des pièces importantes . étaient envoyés à Paris , à la bibliothèque royale , qui les conserve encore. La Révolution et la Restauration laissèrent dans la tour de Phébus les archives du château. Au mois de mars 1835, elles furent transférées à l'hôtel de la préfecture. Un savant élève de l'école des chartes, M. P. Raymond, conservateur de ces archives , s'occupe en ce moment d'en publier l'inventaire, qui ne contiendra pas moins de quarante volumes , in-4°.
Les souverains du Béarn étaient jadis renommés par leur goût pour les lettres. Ils avaient une bibliothèque très-remarquable pour le temps. On sait que les livres , au moyen-âge, étaient d'une cherté extrême. Un Tite-Live, au xve siècle , fut payé 120 écus d'or. Avant l'invention de l'imprimerie , la collection des manuscrits ne pouvait donc être très-considérable. Il en existe de curieux catalogues (40). Dans les inventaires des objets réclamés par Henri /F, on trouve des coffres renfermant des livres dont la couverture d'or est ornée de pierres gravées et de magnifiques rubis. La propagation de l'imprimerie fut assez lente. Timperlly ( Encyclopedia of literary and typographical anecdote ) , a donné un tableau çhrono-
ses urs
nrc
logique de l'établissement de l'imprimerie dans les diverses parties du monde. Il a omis de dire que des imprimeurs avaient été appelés à Pau en 1551 , tandis que plusieurs grandes villes de France , comme Marseille, Lille, etc., ou même plusieurs capitales, comme Berlin, Varsovie, etc., ne furent dotées de ce bienfait que plusieurs années après.
La bibliothèque du château s'était singulièrement agrandie sous Marguerite, Jeanne d'Albret et Henri IV. Ce prince aimait la lecture. Bassompierre nous raconte que , pendant la nuit, il lui lisait YAstrèe. Mornay lui écrivait : Sire , je vous achèterai plusieurs beaux livres dignes de votre librairie , selon votre commandement. Louis XIII ne conserva pas la librairie d'Henri IV ; il en fit don aux capucins de Pau. Ces livres ont, sans doute, été dispersés par le vent des révolutions, mais plusieurs existent encore ; il est facile de les reconnaître à l'inscription : Bibliotheca regia Castri Pâli.
Le moment ne serait-il pas venu de rendre au château la bibliothèque et les archives qui appartenaient à ses anciens maîtres ? Qui n'aimerait à relire ces chartes vénérables dans les lieux où s'accomplirent les événements qu'elles rapportent; à contempler des autographes précieux là où des princes illustres les déposèrent ; à feuilleter enfin un livre qui aurait été touché par la main de Marguerite de Valois ou d'Henri IV enfant?