LA BASSE-VILLE OU PLACE DES COMBATS JUDICIAIRES
Au pied de la tour , la place aujourd'hui nommée la Basse-Ville était jadis le Camp bataillé, c'est-à-dire le champ de bataille pour les combats judiciaires.
C'est là, en présence du peuple et sous les yeux du seigneur, que les plaideurs furent souvent obligés de
venir les armes à la main , réclamer le jugement de Dieu. L'ancien for de Béarn fixait les règles de la bataille. Le souvenir de plusieurs luttes mémorables est conservé dans les chartes de nos archives.
Sous le règne de Gaston, du temps des Croisades, il y eut procès entre l'évêque de Lescar et Guillaume de Lafranque, qui prétendait avoir droit à une portion de la dîme du castel de Pau (de castello de Pal). Le combat fut ordonné. Ce mode de procédure avait cela de bon, qu'il abrégeait les procès et amenait surtout beaucoup de transactions. Lafranque abandonna ses prétentions plutôt que d'avoir à les soutenir au péril de sa vie.
Nous pourrions citer encore plusieurs duels fameux, notamment entre les champions des évêques de Dax et de Lescar. Souvent, les habitants des communes voisines vidaient leurs querelles dans des combats qui duraient plusieurs jours. Ce qu'il y a de remarquable, c'est la persistance des seigneurs de Béarn à maintenir le duel, lorsque les rois de France, depuis St-Louis, s'efforçaient de le faire disparaître des habitudes judiciaires.
Sous Henri II, roi de Navarre, deux seigneurs navarrais, Denis de Desse et Antoni de Gants, demandèrent octroi du champ de bataille dans le pays et principauté de Bèam. Ils furent envoyés à Madame , qui aussitôt consulta le conseil souverain et autres notables personnages. Ils décidèrent qu'il y avait lieu de permettre le duel. Cet avis est longuement motivé. La légitimité du combat singulier est discutée et reconnue fondée sur les anciennes dispositions du for et diverses maximes, telles que celles-ci : Non intelligitur illicitum quod propter bonum pitblicum est statutum et permissum. (Ce qui est ordonné et permis dans l'intérêt public ne peut être regardé comme illicite.) Non est duellum illicitum quod permitlil consueludo generalis. (Le duel n'est pas illicite puisqu'il est autorisé par une coutume universelle.) On recommande seulement, avant de laisser les
champions entrer clans la lice, de les engager à se réconcilier, vengossen à augune bone concordie. Cet acte est délibéré et signé par les plus nobles seigneurs du pays, Manaut d'Aster, Bernard de Castelbajac, etc.
En conséquence , « le bâtard d'Albret, seigneur et » baron de Miussens , sénéchal de Foix , conseiller et d chambellan du roi, fait savoir que, le jeudi 20 janvier i de Van de l'incarnation 1518, dans le champ balalher d de la ville de Pau, le conseil souverain a permis un » combat singulier, et qu'il a été constitué juge compé- » tent pour connaître et prononcer en la cause de que- » relie et bataille à outrance. Assignation est donnée » aux parties et cette publication est faite par le trom- » pette Roland. »
Les deux seigneurs acceptèrent le duel. Antoni de Gants ne se rendit pas dans la lice au jour fixé. Desse l'attendit « depuis le soleil levé et tout le long de la » journée jusqu'à la nuit, en présence du juge du camp. » Toutes les proclamations d'usage ayant été faites aux quatre coins du champ clos, sans que personne ne partit, le juge prononça ainsi sa sentence. Nous la copions sur une charte du temps que nous avons à regret abrégée :
« Nous, susdit commissaire, après en avoir mûrement « délibéré avec le conseil, les cavaliers et gentilshommes « experts en semblable matière, donnons la présente sen- « tence définitive et déclarons que ledit Antoni de Gants <r est contumax et défaillant; que ledit Denis, seigneur « de Desse, a intégralement rempli le contenu de son « cartel, comme un vrai chevalier et gentilhomme doit < faire; en conséquence, nous déclarons par ces présen- <r tes ledit Denis de Desse franc, quitte et libre de toutes « paroles ou imputations contre son honneur.., Nous « interdisons audit Antoni de Gants, à ses héritiers et « successeurs dores en avant de pouvoir en aucun temps « demander raison audit Denis des imputations ou causes a relatées dans ledit cartel. En vertu de la même sentence,
« nous défendons à Àntoni de Gants de porter armes ou « insignes de chevalier et de gentilhomme ; et lui retirons « le droit de faire aucun acte de chevalier ou de gentil- « homme ; et, de plus, en signe de victoire , nous autori- « sons Desse, vainqueur, dans toutes les cités, villes et « lieux où il passera, de tramer et faire traîner les armes « et l'effigie d'Antoni de Gants. Nous condamnons ce- « lui-ci à souffrir et supporter les peines que le droit et « les lois du pays lui infligent ; nous le condamnons à « tous les dépens, frais, dommages et intérêts, pour in- « demniser le seigneur de Desse de ce qu'il a dépensé « et souffert. A la demande dudit Desse, nous avons ac- « cordé le présent titre, signé de notre propre main et « scellé du sceau des armes de la chancellerie dudit roi, * seigneur de Béarn.
« A Pau, le 21 janvier de Tan 1518.
« Esteben d'ALBBET. d
Au moment où Henri II, roi de France, désolé de la déplorable issue du combat de la Chasteigneraie et de Guy-Chabot, connu sous le nom de Jarnac, jurait solennellement d'interdire à jamais le duel, Henri II, roi de Navarre, le maintenait dans ses Etats. Les fors, révisés en 1551, maintiennent la rubrica de balalha. Malgré les excommunications de l'Eglise et les ordonnances de nos rois contre le duel, les coutumes du Béarn conservèrent toujours la rubrique des batailles jusqu'à l'abolition du droit coutumier en France.
Hallam rapporte qu'un nommé Torthon fut soupçonné, en 1817, d'avoir assassiné une jeune fille. Il offrit de se justifier par le combat judiciaire contre le frère qui l'accusait. Les vieilles lois du moyen-âge n'avaient pas été abrogées en Angleterre, où le respect des précédente est porté si loin. Les juges accueillirent ce moyen de défense, mais l'accusateur aima mieux se désister que de courir les périls de l'épreuve.
Si, dans le dernier siècle, un Béarnais avait délié son
adversaire, qu'auraient fait Messieurs du parlement de Navarre? La coutume du pays prescrivait d'ordonner le duel , et les canons des conciles excommuniaient les juges qui l'autorisaient.