‹ Le château de PauChapitre 7 sur 33 · CATHERINE DE NAVARRE ET JEAN DALBRET · texte numérisé non relu

CATHERINE DE NAVARRE ET JEAN DALBRET

François Phébus laissa pour héritière une sœur unique Catherine, enfant de treize ans à peine. Au moment où le bras d'un homme jeune, aimé et redouté, eût été si nécessaire pour soutenir la nouvelle couronne de Navarre, le Béarn voyait avec effroi les dangers qui allaient me-

nacer une petite fille mineure sous la tutelle d'une femme, Magdelaine sa mère.

Au milieu de ce deuil universel, des ambassadeurs du roi et de la reine de Castille arrivèrent à la Cour de Pau. Ils venaient demander la main de Catherine pour le prince de Castille encore au berceau. Cette demande si précipitée montrait assez combien le roi qui convoitait toutes les Espagnes tenait à ajouter à sa couronne celle de Navarre. Les ambassadeurs furent solennellement reçus. Leurs harangues pressantes, qu'Olhagaray a reproduites, ne changèrent pas la résolution qu'avait prise Magdelaine d'éviter tout engagement qui pourrait contrarier la France. Sa réponse fut noble et surtout très touchante.

Elle assembla les Etats au château. Catherine, sa fille, jura d'observer les fors de Béarn et reçut le serment de fidélité de ses sujets, le 14 février 1483. Cette jeune reine était dans ce moment le plus riche parti de l'Europe, Les circonstances rendaient difficile le choix de son époux. Les prétendants se présentaient en grand nombre. Alors il se passa un événement bien rare dans l'histoire * l'époux de la reine fut élu à la majorité des suffrages par les représentants du pays. Les Etats de Béarn, convoqués à Pau, le 16 février 1483, attendirent quelques jours les députés de Foix, de Bigorre et du Nébouzan. Puis, ils furent informés que leur souveraine, étant en âge de se marier, ils avaient été appelés pour lui donner leurs conseils et avis selon Dieu et leur conscience. Après avoir juré individuellement de tenir la délibération secrète, chacun émit à son tour son opinion. Les uns votèrent pour le duc d'Alençon, d'autres pour le duc d'Angoulême, tous deux princes du sang ; d'autres pour le duc de Tarente, fils de Marie de Foix et du marquis de Montferrat ; d'autres pour le prince de Castille. D'autres s'en remettaient au choix de Madame Magdelaine -, d'autres au choix du roi de France. La majorité se prononça en faveur de Jean d'Albret, qui fut proclamé époux de la reine.

Le tiers-état eût préféré un homme fait qui aurait pu avoir de suite des enfants , per que prestamenl , au bon plaser de Diu, aye créatures. Il avait raison, sans doute; Jean d'Albret réunissait au Béarn des domaines voisins très considérables, mais il était presque aussi enfant que sa fiancée. Bientôt Louis XI vint à mourir. Ce fut un appui de moins pour Catherine.

Un jour, il y eut grande agitation au château. Jean de Foix , vicomte de Narbonne, venait d'arriver dans notre ville. Ce n'était point pour soutenir sa nièce , mais pour la déposséder. Suivant le portrait qu'en a laissé Mathieu de Coucy (page 543ï, il était beau et bien fait de sa personne, extrêmement poli , enjoué et galant. Il avait la parole entraînante. Il rassemble la foule et la harangue. Il lui dit que la loi salique doit prévaloir en Béarn comme en France ; qu'il vaut mieux avoir pour chef un guerrier, un bon Béarnais, qu'une petite fille sous la tutelle d'une étrangère. . . Ses discours semblaient faire quelque impression. Les Etats se réunissent aussitôt au palais de la reine. Us font appel au bon esprit du peuple, et le peuple écoute la voix des représentants du pays. Le prince rebelle ne doit son salut qu'à la fuite , et sa fuite est si prompte qu'il laisse derrière lui son secrétaire , qui est saisi et conduit en prison

Le vicomte de Narbonne se retira à Maubourguet ; quelques gentilshommes vinrent l'y rejoindre , mais les défections furent plus rares en Béarn que dans le comté de Foix. Gaspard de Villemur, gouverneur de cette province, se déclara pour le vicomte. Décidé à sacrifier sa vie au succès de la rébellion, rien ne lui était plus facile que de livrer toutes les places à son nouveau chef; mais c'était un homme d'honneur ; au moment d'abandonner la reine , il comprit qu'il y aurait félonie à se servir contre elle de l'autorité qu'il en avait reçue. Il commença par lui renvoyer ses pouvoirs, et, s'il passa en transfuge chez ses ennemis , il ne leur apporta que son épée. Un tel fait

n'est-il pas assez rare dans l'histoire pour qu'il soit permis de le recueillir en passant?

Rien de cruel comme les guerres civiles , allumées par des querelles de famille ! Voici un épisode qui prouve à quelles fureurs s'abandonnait le parti de Jean de Foix. Parmi ses partisans les plus exaltés se faisait remarquer Jean de Béarn, sieur de Gerderest. Il reçoit un jour une lettre de Rogier de Gramont qui lui donne un rendez-vous de chasse dans une forêt de la Bastide de Villefranque. Là , dans une entrevue secrète , Gerderest et Gramont s'engagent à délivrer le Béarn du joug de deux filandières, et à soutenir Monsieur de Foix par quelque moyen que ce soit, Gerderest se rend à Pau et tente de faire empoisonner les deux reines en corrompant à prix d'or leur maître d'hôtel et leur pâtissier.

Le crime heureusement fut découvert. Une cour de justice fut réunie sous la présidence du seigneur de CasteL bajac dont le nom, glorieux dans l'histoire pyrénéenne, est de nos jours encore si noblement porté. Les juges condamnèrent à mort les traîtres et les conspirateurs. Le plus coupable fut le seul qui sauva sa tête. Le roi de France parvint à soustraire Gramont au châtiment qu'il avait mérité. Cette criminelle tentative hâta le mariage de la jeune reine, qui sentait la nécessité d'avoir le bras d'un homme pour l'aider à porter le sceptre. Elle épousa Jean d'Albret, au mois de juin 1494.

Les Etats de Foix, de Béarn, Bigorre , Marsan et Nébouzan s'assemblèrent aussitôt dans notre château. Ils promirent obéissance à Jean, pendant le mariage seulement 5 et Jean , à son tour , avec la permission de la reine, jura de maintenir les fors et libertés du pays.

De cette union naquirent deux princes, Henri et Charles, et quatre princesses. Le nouveau roi et la reine de Navarre s'étaient empressés de se rendre à Pampelune, pour leur couronnement. Une charte des archives de Pau rapporte minutieusement tous les détails de cette

cérémonie ; Catherine et Jean reçurent et prêtèrent les serments accoutumés ; ils prirent deux couronnes d'or, deux sceptres et une épée ; ils furent élevés sur le pavois peint des armes royales de Navarre ; ils s'assirent sur leurs trônes , enfin , ils remplirent ces formalités antiques qui rappelaient aux rois et aux peuples leurs droits et leurs devoirs respectifs.

Pour conserver leur puissance au milieu de deux grandes factions qui se disputaient toujours l'autorité dans la Navarre, Jean et Catherine essayèrent de se mettre à la tête des deux partis ; et pendant que l'un favorisait les Beaumont, l'autre semblait accorder aux Gramont toutes ses faveurs. Leurs efforts pour la conciliation des esprits et la consolidation de leur couronne paraissaient triompher. La paix succédait à des menaces de troubles. Le vicomte de Narbonne avait sollicité et obtenu sa rentrée en grâce. Nos princes venaient de contracter alliance avec Philippe et Jeanne de Castille, père et mère de Charles-Quint. Leur intimité avec la Cour de France était cimentée par de nouveaux traités. Quelle fut donc la cause de la perte soudaine du royaume de Navarre ? « A l'instigation de Ferdinand, dit M. Th. Muret, Jules II fulmina contre Jean d'Albret une bulle qui le déclara schismatique et hérétique, le retranchait de la communion de l'Eglise et du droit commun et livrait son royaume au premier occupant. » Le zélé protestant dans son Histoire de Jeanne d'Albret ne manque pas de faire ressortir dans plusieurs passages de son livre tout ce qu'avait d'odieux cette bulle contenant une spoliation injuste ; sans doute plusieurs auteurs se copiant les uns les autres ont reproduit le même fait, mais aucun n'a jamais reproduit le texte de cette bulle d'excommunication. Des savants Italiens ne la trouvant nulle part avaient jeté des doutes sur son existence. Les recherches du P. Aleson et de Don José Tanguas avaient donné la plus grande consistance à ces doutes, qui

maintenant, suivant nous, ont fait place à la certitude. La fausseté de cette bulle apocryphe me paraît évidemment résulter de diverses chartes de nos archives.

D'après Mariana, la fameuse bulle d'excommunication aurait été fulminée par le pape le 18 février 1512. Les bonnes relations entre la Cour de Rome et celle de Pau avaient été si peu interrompues , que nous possédons encore des lettres patentes de 1514 par lesquelles le roi et la reine de Navarre constituent messire Paul de Béarn , abbé de Bolbonne , afin d'aller offrir l'obédience au pape pour le royaume de Navarre , comté de Foix et seigneurie de Béarn. Les termes de ce titre sont exclusifs de toute idée de mésintelligence ou d'excommunication. Longtemps après la perte de leur royaume , les rois béarnais continuèrent leurs rapports avec Rome, dont ils n'avaient nullement à se plaindre. Même en 1561 , on voit le pape recevoir le serment d'obéissance d'Antoine de Bourbon, comme roi de Navarre. (Bossuel. — Déclaration du clergé de France en 1662 J

Enfin, dans une charte inédite du 31 juillet 1512, le roi d'Aragon développe longuement lui-même ses raisons et prétextes pour s'emparer du royaume de Navarre. 11 n'y est fait aucune allusion à la bulle supposée. Ferdinand cherche à expliquer que , le roi de France ayant voulu envahir le territoire de notre sainte mère l'Eglise , et y faire naître un schisme, il avait fait contre les infidèles une sainte ligue avec le roi d'Angleterre ; qu'afin d'empêcher son cousin et sa cousine , le roi et la reine de Navarre , ligués avec la France , d'arrêter les mouvements de ses armées et de défendre Bayonne , il avait été obligé, comme il le pouvait justement faire, d'envoyer son lieutenant, le duc d'Albe, s'emparer de Pampelune ; qu'il existait une capitulation par laquelle le roi et la reine de Navarre s'en remettaient à sa volonté tout le temps qu'il importerait au bien et remède

de l'Eglise , jusqu'à ce que l'Eglise et la chrétienté eussent obtenu satisfaction , et que l'entreprise fût achevée avec l'aide de Dieu. En attendant qu'il fit le délaissement dudit royaume, le roi d'Aragon demandait à ses cousins Jean et Catherine , de lui livrer toutes les places et de lui envoyer leur fils , Henri , dans sa maison royale , afin que , sous couleur de mariage ou sous tout autre prétexte , il ne fût mis dans les mains du roi de France.

L'histoire de Ferdinand-le-Catholique est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici. Fils de l'ambitieuse Jeanne de Castille , marâtre du prince de Viane , il avait réuni sur sa tête , par des conquêtes ou des alliances , de nombreuses couronnes , quoique sa naissance ne lui en eût promis aucune. Il ne lui manquait plus que le Portugal et la Navarre pour qu'il fût maître de toutes les Espagnes. Ferdinand-le-Catholique , appelé le sage et le prudent en Espagne , le pieux en Italie , mérita en Angleterre , en France et en Béarn le surnom d'ambitieux et de perfide. Il répondait à Louis XII , qui se plaignait d'avoir été trompé par lui dans une occasion , qu'il en avait menti , parce qu'il l'avait trompé plus de dix fois. « Comme il savait , dit l'abbé Mignot ( Hist. de Ferdinand et d'Isabelle , t. 2, p. 315), Jean d'Albret, époux de Catherine de Foix, reine de Navarre , intimement lié d'inclination et d'intérêt à Louis XII , il espéra que ce prince voudrait servir son allié dans sa querelle, et il ménagea les ressorts de la politique et les ressources de la guerre pour l'y faire succomber. » Il proposa à Jean d'Albret de prendre parti dans la ligue contre le roi de France. Cette proposition était évidemment inacceptable. Alors il lui demanda le passage de ses troupes dans son royaume , sous prétexte que le terrain serait plus uni. Por ser la tierra mas llena. Fallait-il que Ferdinand passât en Pair si on lui fermait le passage ? disent quelques-uns de ses

défenseurs. Le roi de Navarre, placé entre deux voisins redoutables, déclara qu'il voulait garder la neutralité, et qu'il ne pouvait faire aucun acte d'hostilité contre la France, où il possédait des terres considérables, relevant toutes de la Couronne, excepté le Béarn.

Ferdinand, habitué à recourir à la ruse , por via de mana o de furto, comme il recommandait lui-même de le faire à un de ses lieutenants, feignit d'accepter les motifs donnés par Jean d'Albret et chargea le duc d'Albe , commandant de ses troupes, de les diriger vers Bayonne ; mais l'armée une fois en marche, au lieu de suivre sa route, se détourna brusquement, et, sans déclaration de guerre, s'avança sur Pampelune.

Catherine , dans ce moment , était malheureusement en Béarn. Elle eût pu donner des conseils énergiques à Jean d'Albret qui livré à lui-même, céda à une fatale inspiration. Il appela les principaux de la ville. Il leur fit renouveler le serment de fidélité. 11 les exhorta à se défendre, et à ne capituler que pour sauver leurs personnes ou les monuments de leur cité. Quant à lui il ne partait, disait-il, que pour aller chercher en France une armée afin de reconquérir son pouvoir, et de rompre les traités auxquels la violence et la surprise les auraient obligés de consentir (Herrera, t. xu, p. 89 ). Lorsqu'un roi sort en fugitif de sa capitale, il lui est bien difficile d'y rentrer en vainqueur. Le duc d'Albe se rendit sans peine maître de Pampelune, et se hâta de jurer le maintien des fors du pays. Jean d'Albret demanda aussitôt des secours à Louis XII, qui s'empressa d'envoyer en Béarn (12) l'héritier présomptif de son trône, François d'Angoulême , duc de Valois, accompagné du fameux La Palisse, chargé d'aider de ses conseils ce jeune prince de dix-huit ans. Comment, malgré d'héroïques efforts tentés les armes à la main par nos seigneurs de Béarn ; comment, malgré le puissant appui des rois de France, qui les aidèrent de leurs soldats et de leurs négociateurs; comment malgré l'énergie des

descendants de Jean d'Albret , qui ne voulurent jamais échanger contre des offres brillantes le titre de roi de Navarre, qu'ils conservèrent, pendant des siècles, pour être une protestation incessante d'une injuste spoliation, comment fut irrévocablement perdu un royaume envahi par surprise, et que l'usurpateur lui-môme semblait ne pas oser vouloir garder toujours ?

Cette question est jugée, sans doute. Mais, après tant d'années et de révolutions, si les pièces de ce long procès n'avaient perdu une grande partie de leur intérêt, il aurait été facile, je crois, d'éclairer cette page d'histoire par les nombreux documensqui existent sur ce sujet aux archives de Pau et de Pampelune.

Parmi les personnages, qui ont joué un rôle dans l'histoire du Béarn et du château, il en est un que nous aurions voulu passer sous silence, César Borgia. Ce fut le bon roi Louis XII qui fit entrer ce mauvais prince dans la famille de nos souverains. Il décida Jean d'Albret à lui donner la main de Charlotte sa sœur. Nos archives conservent encore le contrat de mariage à la date de 1499 et plusieurs pièces importantes, relatives à cette alliance qui eut une influence funeste sur les destinées des rois de Navarre, en les mêlant aux affaires de l'Italie et au parti contraire à celui de Jules II. Ainsi nous pouvons citer un traité secret et inédit entre Alexandre VI et Louis XII qui s'engage à s'occuper de l'établissement de César Borgia, et lui promet le duché de Yalentinois et une pension considérable. Jean d'Albret eut peine à consentir à cette union ; il céda aux instances du roi qui lui faisait du duc de Valentinois , Enfant de France, un portrait brillant, mais dans lequel l'impartiale histoire refuse de reconnaître le fils de Borgia.

César déposa la pourpre romaine pour épouser une béarnaise. II augmenta considérablement sa dot; il étalait un luxe prodigieux. Ses mules étaient ferrées avec de l'or massif. II faisait bien les vers et parlait avec éloquence. Il avait pour secrétaire Machiavel auquel il inspira les plus

mauvaises maximes. Après avoir obtenu d'étonnants succès, il éprouva des revers. Gonzalve de Cordoue lui promit, de le faire passer en France et il le fit enfermer dans une forteresse en Espagne ; César parvint à s'échapper après deux ans de captivité et se réfugia auprès de Jean d'Albret. Nous avons conservé une procuration qu'il donne à son beaufrère pour réclamer cent mille livres à Louis XII. Le roi de France s'était montré généreux envers le prince , dont il croyait l'appui nécessaire pour la conquête du Milanais : il resta indifférent aux souffrances du proscrit dont il n'attendait plus aucun secours.

Un jour César s'était avancé seul sur la frontière d'Espagne. Sa cuirasse dorée attira les regards de quelques brigands, qui le percèrent de mille coups, malgré sa vive résistance, et qui après lui avoir arraché le heaume reconnurent le duc de Valentinois

Sans doute Roscoe a prouvé la fausseté de plusieurs infamies que les traditions anciennes et les poètes modernes ont attribuées aux Borgia , mais nous craindrions de souiller notre plume en racontant une vie qui n'a été que trop criminelle. Cette vie cependant ne manque pas d'un certain enseignement moral. Un homme avait pour lui la parole la plus éloquente, l'esprit le plus fécond en ressources, le courage le plus brillant, la position la plus élevée. Cela ne lui a point suffi. Il a voulu joindre la perfidie à l'habileté, le fer et le poison de l'assassin à l'épée de chevalier ; il a bravé Dieu en foulant aux pieds les lois les plus sacrées, il s'est joué de la vie humaine en la sacrifiant au gré de son ambition ou de sa cupidité. Un moment il a étonné par ses succès le monde qu'il effrayait par ses crimes ; mais la Providence ne lui avait permis de s'élever si haut que pour rendre sa chute pins terrible. César Borgia avait fait usage du poison contre ses ennemis, et le poison est venu paralyser ses forces au moment où elles lui étaient le plus nécessaires ; il avait violé les traités . et on lui a ravi sa liberté en

violant la parole qu'on lui avait donnée ; il avait ourdi des trahisons, et dans ses malheurs, il n'a trouvé que des traîtres ; il avait fait égorger de nombreuses victimes pour s'enrichir de leurs trésors , et il périt misérablement assassiné par des brigands qui n'en voulaient qu'à ses dépouilles.

Que la vie de nos rois de Navarre est différente de celle de la plupart des princes de ce siècle malheureux, où la fréquence des crimes politiques semblait presque en effacer la honte !

Revenons trouver Jean et Catherine dans notre château de Pau. Peut-être perdirent-ils leur royaume pour avoir trop aimé cette résidence préférée. Si, écoutant les protestations réitérées des Navarrais , ils s'étaient fixés définitivement au milieu d'eux, peut-être auraient-ils été moins facilement détrônés.

Leur petite souveraineté de Béarn leur était chère. Ils la gouvernaient avec bonté , mais sans faiblesse. Le baron de Coarraze s'était révolté et avait persisté dans sa révolte. Jean d'Albret fit exécuter contre lui la peine infligée par la loi aux rebelles. Le château de Coarraze fut brûlé et la terre ravagée. Le baron osa citer le vicomte de Béarn devant le parlement de Toulouse, qui s'avisa de le condamner. L'exécution de la condamnation du vicomte-roi n'eût pas été facile. Jean d'Albret protesta contre l'atteinte portée à sa souveraineté de Béarn, de tout temps reconnue indépendante de la Couronne de France. Louis XII , après de solennels débats et une sentence arbitrale , favorable à notre vicomte , reconnut ses droits et cassa les arrêts de Toulouse en déclarant l'incompétence de ce parlement.

Jean d'Albret, avec ses mœurs douces et ses habitudes modestes , eût été heureux s'il n'eût pas eu à porter une couronne trop lourde pour sa tête. Il était passionné pour les belles-lettres. Il avait réuni une bibliothèque considérable. Il aimait à s'occuper d'histoire et de généalogie. Ce

qui contribua le plus à le décréditer dans l'esprit des Espagnols, lui conciliait au contraire l'amour des Béarnais : c'étaient sa bonté et sa familiarité. « Il n'avait pas de fiel, dit Favyn , aimant ses ennemis aussi bien que ses amis. » Cette charité, admirable pour un chrétien, est souvent funeste à un roi, lorsque, dans un pays divisé par des partis ardents , il ne sait pas récompenser le dévouement de ceux qui le servent, et inspirer la crainte à ceux qui le combattent.

En Espagne, les mœurs sont graves. Les rois, pour être respectés , ont besoin de ne pas se montrer souvent. L'Empereur Charles-Quint, qui savait l'art de régner, disait à son fils que les Espagnols voulaient être gouvernés avec austérité. Les Béarnais, au contraire, aimaient à voir leurs princes se mêler avec eux. D'après le préambule de leur vieux for, ils se défirent d'un de leurs premiers seigneurs , parce qu'il se montra trop orgueilleux . eg se démostra trop orgulhoos. Le plus grand éloge qu'ils puissent faire encore d'un personnage, c'est de dire : il n'est pas fier. Jean d'Albret ne Tétait pas. Il se livrait avec ses sujets à des conversations familières, et partageait leurs plaisirs. Il prenait part volontiers aux festins du peuple. Il était sensible à la bonne chère. Il allait dans toutes les maisons où on l'invitait , et il n'était pas très-difficile pour le choix des convives qu'il admettait à sa table. Les bals champêtres étaient alors en vogue parmi nos dames. Le roi lui-même ne dédaignait pas d'y venir danser. Jean d'Albret, du reste, se montra toujours chaste et pieux. Dans sa jeunesse, il avait eu le goût du faste ; mais lorsqu'il eut éprouvé des revers, au lieu de recourir à de nouveaux impôts , il sut réduire ses dépenses au simple nécessaire.

Catherine avait autant de bonté que lui, mais plus de caractère. Souvent en regrettant cette couronne qui lui avait été si soudainement enlevée et dont elle ne pouvait se consoler, elle répétait à son époux : « Si nous fussions

nés vous Catherine et moi don Juan, nous n'aurions jamais perdu la Navarre. »

Jean d'Albret mourut à Monein, le 15 mai 1516, et Ton assure que le chagrin abrégea ses jours. Catherine ne lui survécut que huit mois. Elle demanda dans son testament que son corps fût inhumé à Pampelune, à côté des tombeaux des rois de Navarre. Ce dernier vœu ne fut pas exaucé ; ses restes furent ensevelis dans la cathédrale de Lescar, Saint-Denis des vicomtes de Béarn.

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