HENRI II ET MARGUERITE DE VALOIS
Arrivons à la plus brillante époque du château de Pau. Le vieux castel gothique se métamorphose en palais de la Renaissance. La plus illustre princesse de son siècle y attire par sa présence les savants les plus renommés et Ton donne à sa Cour le titre de Parnasse béarnais. Les premiers apôtres de la réforme, partout persécutés, trouvent là un asile ; et lorsque le roi de Navarre est courbé par Tâge et le malheur, il a pour dernière consolation la joie de voir naître et de serrer dans ses bras l'enfant qui sera un jour Henri IV.
Jean d'Albret et Catherine eurent pour successeur l'ainé de leurs fils, qui prit le titre d'Henri II de Navarre et Ier de Béarn.
Ce prince était né à Sanguesa, au mois d'août 1503. Pourquoi lui donna-t-on ce nom d'Henri qui n'avait été
porté encore par aucun seigneur de Béarn, et qui depuis lors a éclipsé ceux de Gaston et de Centulle?
Il existait encore à cette époque un curieux usage religieusement suivi par les princes de Béarn, c'était de donner pour parrains et pour marraines à leurs enfants, quelques pauvres pèlerins venus de France ou d'Allemagne , pour visiter des lieux de dévotion si nombreux et si renommés en Espagne et dans les Pyrénées. Ainsi nous lisons dans les registres d'un notaire de Pau : c< Le samedi 19 mai » de Tan 1492, au château de Pau, est née une fille de » très hauts seigneurs Jean et Catherine roi et reine de » Navarre. La naissance eut lieu entre 8 et 9 heures, et d fut un grand sujet d'allégresse et de consolation pour y> le pays de Béarn de quere es stat grant allegrie et consod lation au pays de Bèam, je n'ai pu écrire le nom le jour d même, car lorsque j'ai pris la plume, il était une heure 2> après midi et l'enfant n'était pas encore baptisée; elle le » fut plus tard, lorsqu'arrivèrent deux pèlerins Allemands » et elle reçut le nom d'Anna. » D'autres exemples semblables sont constatés par des actes publics. Jean d'Albret, fidèle à la vieille coutume au lieu de donner un haut personnage pour parrain à l'héritier de sa couronne, choisit un humble serviteur de Dieu, un pèlerin allemand nommé Henri, qui se rendait à St-Jacques de Compostelle. Cette idée parut singulière aux fiers Espagnols et ne manqua pas d'exciter leur raillerie. Ils prétendirent trouver dans cette circonstance un présage. Le jeune prince, disaient-ils, sera toujours dans son royaume comme un pèlerin et un étranger. Ces paroles n'empêchèrent pas le roi et la reine de Navarre de choisir encore des pèlerins pour parrain et marraine de leur fils Charles, né le 12 décembre 1510. Henri reçut une éducation royale. Il eut pour maître et pour modèle son aïeul Alain d'Albret, et pour condisciple et ami François Ier. Dès son enfance, il se fit remarquer par sa grâce, son adresse, son courage et son esprit. Il avait quatorze ans lorsqu'il fut proclamé roi de Navarre. Ce
n'était qu'un vain titre; il eût le désir d'en faire une réalité Le roi de France lui donna des secours pour tenter de reconquérir son royaume. Un chevalier de Biscaye, blessé en combattant contre Henri II, se livra dans sa retraite à des réflexions et à des études qui le firent renoncer au monde, c'était saint Ignace de Loyola. C'est ainsi que la fondation de la célèbre Compagnie de Jésus est due à un boulet lancé par un Béarnais.
Après une série de succès et de revers en Navarre , Henri II eut à défendre le Béarn contre les armes de Charles-Quint. L'invasion espagnole fut rapide comme un orage, et n'approcha point de la ville de Pau. La noble bannière de Foix et de Béarn, qui flottait sur la tour de Phébus, n'a jamais été insultée par l'étranger. Après avoir tenté par les armes de reconquérir son royaume, Henri ne cessa de réclamer par la voie des négociations la restitution de sa couronne (13); elle était irrévocablement perdue, et il dut se résigner à n'être qu'un roi honoraire.
Des relations intimes s'étaient établies entre Henri II et François Ier. Les historiens ont à tort prétendu que ces deux rois, faits ensemble prisonniers, s'étaient rencontrés dans une même prison, et qu'une communauté d'infortune avait été l'origine d'une communauté de sentiments. Le roi de Navarre, après la défaite de Pavie , fut enfermé dans le château de cette ville, et le roi de France dans la tour dePizzighitone. Les archives du château de Pau conservent de nombreux témoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant leur captivité. Une charte inédite de 1523 contient le traité par lequel ils se déclaraient réciproquement les amis de leurs amis et les ennemis de leurs ennemis.
Ni les promesses ni les menaces de Charles-Quint n'ébranlèrent jamais les sentiments d'Henri envers ses alliés. Lorsque le puissant empereur lui fit sommation de permettre à ses troupes de traverser le Béarn pour aller combattre la France, notre prince fit une énergique réponse,
qui est gardée aux archives de Pau , et qui fait honneur à son noble et loyal caractère. j
Captif, loin de son pays , il ne pouvait obtenir sa liberté qu'au prix d'une rançon fixée à cent mille écus. J'ai déjà publié dans les documents inédits de l'histoire de France [Mélange, t 3 p. 569 ) , sa correspondance à ce sujet avec son chancelier de Foix et de Béarn. Dans une de ses lettres, datée du 23 septembre 1525 , il disait avoir appris que l'empereur avait ordonné de le détacher du château de Pavie et de l'envoyer devers lui en Espagne; l'offre même du prix de la rançon ne pouvait retarder l'exécution de l'ordre impérial.
Le prétendant au royaume de Navarre savait qu'il était de trop bonne prise pour se fier à la générosité de son vainqueur. 11 résolut de lui échapper, et il y réussit. Il obtint de la connivence de ses gardes, séduits à gros deniers , la faculté de lier connaissance avec une femme qui demeurait près de sa prison. Cette femme lui procure une échelle de corde. Il attache une nuit , par un beau clair de lune , cette échelle au haut de la tour et se laisse glisser : la corde était un peu trop courte : il tombe dans le fossé. Il y avait moins d'eau que de fange ; sans perdre le temps à se débarrasser de la boue, il monte sur un cheval que des complices tenaient à sa disposition, et, avec une rapidité incroyable, il prend la route de Lyon, où il arrive avec son ami le baron d'Arros et Francisque son valet.
Le lendemain de l'évasion, le commandant du château de Pavie, qui était bien loin de s'en douter, entre dans la chambre où il avait laissé la veille son royal prisonnier. Une voix répond du fond du lit d'Henri : De grâce, laissez moi dormir encore. C'était un page du roi de Navarre, François de Rochefort , qui avait voulu rester et prendre sa place pour tromper ses gardes et lui donner le temps de fuir.
M. Genin a accompagné son édition des Lettres de
Marguerite de Valois d'une curieuse notice et de pièces justificatives. Il apporte une lettre du roi de Navarre racontant les détails de son évasion. Un mot omis dans la copie de cette lettre déposée aux archives de Pau , lui a fait commetre une erreur. Il a cru que Henri s'était évadé le matin du jour de Pâques, 16 avril 1525, tandis que c'était le jour de sainte Luce, 13 décembre, et qu'il arriva le 27 à Lyon.
L'affection et l'estime de François ler pour le roi de Navarre se manifestèrent d'une manière éclatante lorsqu'il lui donna la main de sa sœur chérie, de sa mignonne, comme il l'appelait, de Marguerite de Valois, veuve du duc d'Alençon. Nous possédons le contrat qui contient les articles du pourparler de mariage. Les diverses clauses en sont connues : elles ont déjà été publiées.
La cérémonie nuptiale fut célébrée le 24 janvier 1527. Marguerite vint fixer sa résidence à Pau. Son premier soin fut d'embellir son séjour. Elle appela des artistes étrangers pour décorer les vastes appartements qu'elle fit construire au midi ; le grand escalier que l'on admire encore, la cour intérieure, et tout le dehors de l'édifice qui est restauré dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre dut paraître magnifique. Le vieux Louvre des rois de France, les Tuileries et le Luxembourg ne furent commencés que plus tard.
C'est alors sans doute que les Béarnais ravis composèrent ce fameux distique :
Qui n'a vu le château de Pau,
Jamais ne vit rien d'aussi beau.
Qui n'a vist lo Casteig de Pau
Jamey n'a vist arey de tau.
Marguerite , charmée des sites dont elle était entourée , créa auprès de sa royale demeure les plus beaux jardinages, dit un vieil auteur, qui fussent pour lors en Europe.
Rassemblons les souvenirs de la vie intime d'Henri
et de Marguerite, dont les noms sont partout gravés encore dans le château qu'ils embellirent.
« Les nouveaux mariés, dit un ancien historien , délibérèrent de mettre le Bearn dans un autre état qu'il n'était. Ce pays fertile et bon de sa nature, demeurant en assez mauvais état, inculte et stérile par la négligence des habitants , changea bientôt de face par leurs soins. Après s'être bien logés , ils donnèrent ordre à la vie et aux lois. »
L'agriculture fixa d'abord l'attention d'Henri. Il se consolait de n'avoir pu recouvrer son royaume de Navarre en améliorant le bien-être du petit Etat de ses pères. Le Béarn avait alors une étendue considérable de landes incultes. L'insouciance de la vie pastorale allait mieux à nos populations tranquilles que les rudes travaux du labourage. Bien n'était plus arriéré que la culture des champs. Pour en hâter les progrès , Henri fit venir de Bretagne , du Berry et de la Saintonge des laboureurs chargés de former des élèves dans nos contrées. C'est à ces étrangers qu'est due l'introduction du maïs, la plus grande richesse de nos vallées. Grâce à l'impulsion et à la sollicitude du roi, le pays, d'après les auteurs contemporains, changea de face en quelques années.
Henri n'épargna aucun moyen pour vaincre l'insouciance et la paresse qui semblaient être une maladie locale. 11 donna des encouragements à l'amour du travail, et voulut punir l'oisiveté en publiant des ordonnances sévères contre les mendiants valides.
L'industrie appela également l'attention d'Henri. II chercha à utiliser nos belles chutes d'eau , et à naturaliser en Béarn des manufactures si négligées des anciens du pays. Il fonda à Nay « une draperie fort belle, dit Olhagaray, mais qui s'est perdue par le mespris et la mescognaissance d'un si grand bien. »
Cette draperie , aujourd'hui retrouvée , et d'autres éta-
blissements importants font de Nay la ville la plus industrieuse de notre voisinage.
Scaliger avait remarqué que nous avions en Béarn, Bruxelles et Gand comme en Belgique. Nous n'avons pas de Bruxelles dans nos contrées, mais nous avons Bruges , Gan, Mons, Tournay. D'où vient cette ressemblance de noms de villes et de villages dans des pays si éloignés l'un de l'autre ? Les Belges ont souvent apporté ici leur industrie qui était plus avancée que la notre. Les archives du château ont conservé des lettres patentes d'Henri II, à la date du 6 mai 1542, concédant, sous certaines conditions à Nicolas Hermant, de Bruxelles, le droit de tirer des mines des Pyrénées , de l'or , de l'argent, du cuivre et autres métaux.
Le roi de Navarre ne s'occupait pas moins du progrès moral de son peuple que des améliorations matérielles. Les institutions dont il dota nos contrées et son amour extrême pour la justice auraient suffi pour recommander son nom à nos souvenirs.
Les fors de Béarn remontaient à une haute antiquité. On ne saurait contester leur antériorité sur presque tous ceux des Etats européens. Les assises de Jérusalem datent de l'année 1099. Peu d'années auparavant , sur Tordre de Guillaume-le-Conquérant, l'archevêque d'York et FEvêque de Londres , écrivirent de leur propre main les premières coutumes des Anglo-Saxons. Les fiefs de Milan sont de l'an 1150. La plus ancienne charte de droit d'Allemagne est de 1220. En France , l'opinion la plus générale n'attribue qu'à Louis-le-Gros , qui régnait en 1108, l'affranchissement des communes. Le comte Raymond Bérenger-le-Yieux fit rédiger les usages de Barcelonne en 1060. Au-delà de cette époque, on ne peut trouver aucune trace de coutume écrite. Le for d'Oloron , de l'an 1080, porte que les premières communautés du Béarn se sont établies conformément au for général: ce for général préexistait donc à la charte de 1080.
Les règlements émanés du seigneur et de la Cour raajour, les additions et remaniements des praticiens ou foristes avaient rendu les vieilles coutumes presque impraticables. La langue même avait changé, et le texte était devenu presque inintelligible : De queras auguns articles eran en langage no intelligible, et en auguns endrets confus et contrarians . . . à grand dommage , interesse deudit pays et beê public.
Henri II fut le réformateur des fors du moyen-âge qui subirent l'action de la jurisprudence romaine, au point que Cujas a pu dire qu'il n'y avait coutume en France plus conforme au droit que celle de Béarn. Les vieilles lois furent révisées. Le roi les fit passer, dit un vieil auteur, par Vestamine des meilleures caboches du pays, et après de longues et savantes conférences présidées par Jacques de Foix, évêque de Lescar, il les réunit dans un for général et unique en harmonie avec les besoins du temps. Le manuscrit original déposé aux archives du château existe encore.
Le roi avait établi à Pau une belle imprimerie. Les deux imprimeurs qui la dirigeaient étaient venus de l'étranger: ils se nommaient Jean de Vingles et Henri Poyvre. (14) Ils publièrent, en 1551, une édition des fors de Béarn, remarquable par la correction typographique et la beauté des caractères. Depuis lors, ce code de nos pères a été plusieurs fois réimprimé à Pau, à Orthez et à Lescar. Les commentateurs ne lui firent pas défaut : Maria , Labour et Mourot sont les plus estimés.
Le roi de Navarre réorganisa divers services publics. Il créa un chancelier en Béarn et un conseil privé. Il régla que le sénéchal, avec son conseil de révision, serait permanent au lieu de suivre partout le souverain. Ce conseil fut divisé en deux chambres, l'une civile, l'autre criminelle. Il institua une cour des comptes et établit de nouveaux emplois fort importants , tels que ceux de maître des forêts , de réformateur des domaines , de général des
finances, etc. La poste aux chevaux remonte à son règne. Il prescrivit la tenue régulière par le clergé des registres de l'état civil.
Henri II savait faire des lois et les faire observer. Il adoucit la procédure criminelle, mais il montra une sage fermeté. Un de ses favoris le suppliait un jour de lui accorder la grâce d'un coupable. « Je ne le puis pas, dit le roi. d Le solliciteur insiste avec un empressement qui parut suspect. « Que vous a-t-on promis pour prix d'une si vive recommandation? lui dit le prince en l'interrogeant du regard. — Je vous l'avouerais franchement, si vous daigniez agréer ma prière: on me donnerait un cheval d'Espagne. — Eh ! bien, je vous donne volontiers un cheval, répondit Henri, mais ne parlons plus de cette affaire »
Un vendredi-saint, Jacques de Foix, évêque de Lescar, lui demanda, en mémoire de Jésus crucifié, de laisser la vie à un gentihomme condamné à la perdre. « Mon cousin, répondit le roi , Dieu a commandé la justice et la punition des méchants. Je veux donc honorer ce jour et pratiquer un acte de justice en punissant les coupables. »
Cette sévérité était nécessaire. Le Béarn avait souffert de l'absence trop fréquente de ses maîtres. Il s'était glissé dans les mœurs du peuple des habitudes de désordre difficiles à corriger. Il était rare, à la suite des marchés , que des querelles commencées par des paroles ne dégénérassent en luttes sanglantes. Favyn loue avec raison Henri II d'avoir coupé la broche aux meurtres et massacres qui se faisaient auparavant en Béarn sans crainte de justice.
C'est ainsi qu'il rétablit l'ordre et la sécurité en Béarn. Ses prédécesseurs jetèrent quelquefois plus d'éclat dans la guerre; mais il les dépassa dans les arts de la paix. « Voltaire l'appelle un prince sans mérite, « disait en 1786 un écrivain de Pau , mais ce prince <r sans mérite opéra une révolution dans les mœurs , les « lois , le gouvernement béarnais ; et le fameux Charles-
« Quint, empereur, disait de lui qu'il n'avait rencontré « qu'un homme en France , et cet homme était notre « Henri IL »
Au moment où le roi de France se disposait à partir pour tentçr la conquête du duché de Milan , il perdit la reine , fille de Louis XII. Marguerite menait le deuil ce jour-là; le roi de Navarre arrivait à la Cour. Il était jeune et bien fait. 11 vit la belle princesse à la funèbre cérémonie, et dès ce moment son cœur se sentit épris pour elle d'un amour qui ne devait finir qu'avec sa vie. Ce ne fut qu'après la délivrance de son frère , si longtemps prisonnier de Charles-Quint , qu'elle consentit à s'occuper d'amour. Il avait été question de la marier avec Henri VIII, roi d'Angleterre; elle donna sa main au spirituel et chevaleresque souverain de Béarn ; elle était veuve du duc d'Alençon, dont l'esprit était aussi insignifiant que celui de sa femme était distingué. Marguerite, la vraie Marguerite , la perle des Valois , née d'une perle qu'avala sa mère (dit la légende) , était un esprit charmant et pur. « C'est de cette sœur si bonne et si spi- « rituelle, son aînée seulement de deux ans, mais préce coce d'intelligence , de raison et de sentiment , que « François Ier tenait, dit M. Henri Martin, le charme, « le goût et tout ce qu'il avait de libéral dans l'esprit, d
Le roi de France ne pouvait se décider à laisser s'éloigner une sœur qu'il adorait. La Cour partagea sa peine et fut désolée de voir tant de génie et de grâces aller s'ensevelir au fond d'une petite ville si reculée.
Aujourd'hui notre beau climat a acquis une réputation européenne. Son influence curative est au loin célèbre. Pau est le refuge des santés délicates, qui, en attendant la saison thermale , achèvent ou commencent leur guérison sous un brillant soleil et une bienfaisante température. Du temps de la reine Marguerite, il en était autrement; et lorsqu'elle voulut venir se fixer dans nos douces contrées, les médecins de Paris cherchèrent
à l'en dissuader en lui disant que le gros air du pays lui serait mortel.
François 1er rappela souvent sa chère sœur auprès de lui. Alors il la regardait comme lui appartenant en entier. 11 disposait de tous ses moments pour l'associer à ses affaires et à ses plaisirs. Henri II avait besoin de compter sur l'affection de sa femme pour être dédommagé des ennuis qu'il éprouvait à la Cour de France. Les splendeurs de Fontainebleau et de St-Germain ne valaient pas pour lui le modeste castel de ses ancêtres. C'est là que les deux époux aimaient à se retrouver, parce que là ils ne dépendaient que d'eux-mêmes. En Béarn, Henri II était le seul maître, et sa belle et charmante compagne l'aimait assez pour reconnaître avec plaisir son autorité.
Le roi de Navarre avait d'ailleurs autant d'estime pour la haute sagesse de Marguerite que d'admiration pour sa beauté. Souvent, pendant des mois entiers, il lui confiait les rênes de l'administration de sa petite souveraineté, pendant que ses affaires l'appelaient hors du pays, ou que les soins d'une santé délicate le retenaient dans ses chères montagnes de Cauterets. D'après une de ses lettres, souvent elle l'accompagnait à ces bains où il se fait tous les jours des choses merveilleuses ; elle restait auprès de lui pour l'empêcher de s'ennuyer et faire pour lui ses affaires; car tant que Von est aux bains, il faut vivre saiis nul soucy.
La sœur du roi de France s'était conformée sans peine aux mœurs du Béarn. A son arrivée, elle avait regretté de ne pas comprendre la langue du pays, afin de pouvoir directement répondre aux vives sympathies qu'on lui témoignait. Elle se mit à étudier le béarnais avec tant d'ardeur, et l'apprit avec tant de facilité, qu'elle-même se vante de ses progrès dans une de ses lettres à François Ier.
Le récit du rôle qu'elle joua dans les progrès de la
réforme naissante , forme une des pages les plus importantes de la vie de la reine de Navarre au château de Pau. On sait que lorsque l'unité religieuse de l'Europe fut attaquée, les femmes surtout, séduites* par l'attrait des idées nouvelles , charmées par l'esprit et le savoir des novateurs, émues par leurs infortunes et leurs persécutions , défendirent leur cause avec chaleur. Parmi elles, se firent remarquer la duchesse d'Etampes , mesdames de Pysseleu et de Cani , enfin Marguerite de Valois.
Cette princesse alla-t-elle trop loin dans l'appui qu'elle prêta aux missionnaires du protestantisme ?
Les uns , comme Gaillard dans son histoire de François 1er, vantent ses sentiments de douceur et d'humanité qui , la portant à diviser les hommes, non en orthodoxes et en hérétiques , mais en oppresseurs et en opprimés, la rendaient la patronne des savants et des malheureux, quelles que fussent les erreurs de leur conscience. D'autres, au contraire, comme le président Hénaut, l'accusent, d'avoir favorisé le calvinisme et d'avoir été la cause, soit des progrès de cette secte naissante, soit des guerres de religion qui désolèrent nos contrées. Que cette princesse ait dépassé les limites d'une simple tolérance et que sa foi ait subi quelque atteinte par ses relations iutimes avec les chefs de la réforme, c'est ce que l'on ne saurait contester. Un jour, maître Jean Calvin , échappant à la colère des sorbonnistes, en passant par la fenêtre et en se déguisant sous le costume d'un vigneron, chercha au loin un refuge. C'est à la Cour de la reine de Navarre qu'il le trouva, ci Cette Cour, dit M. » Audin (hist. de Calvin, t. 1, p. 70.), était alors l'asile » d'écrivains, qui, comme Desperriers, y préparaient leur t> cymbalwn mundi ; de femmes galantes qui souvent 3> faisaient des contes erotiques dont elles étaient les » héroïnes; de poètes qui improvisaient des odes à la »> façon de Bèze , de clercs et autres gens d'église qui
d se moquaient de la Vierge et des saints, entretenaient » des meutes de chiens de chasse et de courtisanes, d d'histrions venus d'Italie, et qui jouaient sur le théâtre » de la reine des comédies tirées du Nouveau-Testament, » où Jésus disait un mal horrible des moines et des » religieuses. » Ce tableau de la Cour de notre reine n'est pas flatté. Il y a du vrai, cependant ; voici quelques passages de Florimond de Rémond, empruntés à son histoire delà naissance et des progrès de l'hérésie (p. 848); il s'exprime ainsi :
« La reine de Navarre, bonne, mais trop faible prin-
* cesse, leur prête l'oreille, reçoit leurs livres premièd rement par la main de ses dames, fait traduire en j> français les prières latines de l'Eglise... ouvre par pitié d sa maison aux bannis et proscripts, commande qu'elle
* leur serve de retraite et d'asile... Elle a un soin merj> veilleux à sauver et garantir ceux qui étaient en péril » et danger pour la religion et secourir les réfugiés à d Strasbourg et à Genève. C'est là qu'elle envoya aux d doctes en une seule fois quatre mille francs d'aumô- » nés. — Roussel, ajoute ailleurs le même historien, d revenu de ses voyages , fut reçu en Réarn par cette » bonne princesse et couché en l'état de sa maison. » Elle prend plaisir de l'ouïr discourir de la religion. p II lui persuada de lire la bible , lors grossièrement » tournée en français ; ce qu'elle fît avec un tel plaisir
> qu'elle composa une traduction tragi-comique presque
> de tout le Nouveau-Testament, qu'elle faisait représenter » en la salle, devant le roi son mari , ayant recouvert » pour cet effet des meilleurs comédiens qui fussent lors d en Italie , et , comme ces bouffons ne sont nés que
* pour donner du plaisir, et. comme guenons, devenir » plaisants imitateurs des humeurs et volontés du maître;: » aussi ces gens reconnaissant l'inclination de la reine » parmi les jeux, entremêlent plusieurs rondeaux et vired lais sur le sujets des ecclésiastiques. Toujours quelque
* pauvre moine ou religieux avait part à la comédie et j> à la farce. Le roi son mari , prince non moins bon » et facile que sa femme vint des comédies aux prêches,
* qu'on appelait exhortations qui se faisaient dans sa d chambre. »
Ces prêches , d'après Florimond , étaient faits par Roussel et par un carme fugitif de Tarbes, nommé Solon, brave et courageux moine, qui, avant de mourir, despescha cinq femmes. « Mais, continue notre historien en parlant d'Henri II , comme des comédies de la salle on l'avait conduit aux exhortations de sa chambre, aussi, de ces prières on le vit descendre aux manducations dans la cave, ou pour le moins èz-lieux secrets de la monnaie, qui est sur la pente du talus du château de Pau. »
<r D'après M. Audin, c'est dans ce beau château où naquit depuis Henri IV, vraie demeure féodale toute hérissée de pont-levis et impénétrable à l'œil humain, que la Cour de la reine s'assemblait le soir pour imiter les chrétiens de la primitive Eglise. Faut-il interroger les vieux murs témoins de ces scènes de mystère?
C'est là qu'on célébrait, avec les ornements pontificaux usités pour la messe catholique, une messe dite à sept points (15). Puis, au milieu de voix graves, entonnant les psaumes en français, se mêlaient de gros rires qu'excitaient les railleries de l'ex-religieux Solon, contre la gent papiste. Les plaisanteries et les chansons étaient les armes que l'on aimait surtout à employer contre l'ancienne religion. Le calvinisme , dit un auteur couronné , s'est introduit en France par une chanson, dont le refrain était « O moines, à moines il faut vous marier. Prosper Marchand, écrivain calviniste , traite de calomnies les traductions tragi-comiques de l'Ecriture Sainte attribuées à la reine de Navarre. S'il avait lu la Marguerite des Marguerites , il y aurait trouvé dans ce genre la nativité de Jésus-Christ , l'adoration des trois rois , le massacre des innocents, la fuite en Egypte. Pour excuser la
reine de Navarre d'avoir dévié de la foi de ses pères , dirons-nous avec M. Sainte-Beuve qu'elle nètait pas théologienne! Si elle ne Tétait pas, elle avait le tort de vouloir le paraître.
On a beaucoup parlé de son Miroir de l'âme pécheresse. Plusieurs auteurs affirment que le crime de ce livre est de garder un silence affecté sur la Vierge et les saints ; presque tous rapportent qu'il fut condamné par la Sorbonne. C'est une double erreur ; dans l'oraison de l'âme fidèle, Marguerite s'exprime ainsi :
« O vierge et mère du salut de nous tous ,
» Et vous élus , charitables et doux ,
* Anges aussi, remplis d } amour divine,
» Je vous requiers , mettez-vous à genoux, etc. •
La condamnation de la Sorbonne, qui est partout rapportée, n'a jamais existé; voici ce qui eut lieu : le livre de Marguerite de Valois fut vivement attaqué et vivement défendu. L'Université s'assembla et reconnut qu'il ne méritait aucune censure. Le parlement de Paris avait prohibé de mettre en vente, sans l'aveu de la Faculté de théologie , tout livre concernant la religion. Marguerite ne s'était pas conformée à cet arrêt ; c'est pourquoi Leclerc, chargé de visiter chez les libraires les livres nouveaux , classa parmi les suspects le Miroir de l'âme pécheresse , mais en déclarant qu'il ne doutait pas que la reine de Navarre ne fut bonne catholique.
Cependant , François Ier, averti du beau ménage qui se faisait à Pau, dit un auteur se fâcha et manda sa sœur auprès de lui. Il avait trop d'empire sur son cœur pour n'avoir pas d'influence sur son esprit. Elle aimait son frère , elle l'écouta ; et , dans les derniers temps de sa vie, elle revint entièrement à toutes les pratiques de l'église romaine. C'est à tort que Mézeray prétend qu'elle sembla se repentir de s'être repentie et qu'elle pria Calvin, par lettres, de venir l'instruire et la consoler;
Florimond, du Breuil, Hilarion de Costes et presque tous les auteurs catholiques louent Marguerite de sa conversion sincère. Ce qui confirme leurs éloges, ce sont les critiques des protestants qui la blâment, avec Théodore de Bèze, d'avoir terni un peu Péclat de sa gloire par la crédulité des dernières années de sa vie»
Roussel lui-même dont nous avons parlé, et qui avait tant d'empire sur l'esprit de Marguerite voulait selon son expression nettoyer la maison de Dieu et non la détruire. Il se défendit devant la Sorbonne du reproche d'hérésie et obtint l'évêché d'Oloron. Voici avec quelle violence Calvin écrivait au nouvel évêque. « Chacun va disant que tu es bien heureux , et par manière de dire, le mignon de la fortune. J'ai grande compassion de ta calamité. Tant que tu profaneras la charge de pasteur pour détruire méchamment et vilainement le pauvre troupeau, tant que tu seras de la bande de ceux lesquels Christ nomme voleurs, brigands et meurtriers de son église , estime de toi ce que tu voudras : pour le moins je ne te tiendrai jamais ni pour chrétien ni pour homme de bien » adieu. (Rec. des opuscules de Calvin, 1611, p. 1.)
Il serait curieux d'étudier dans le palais de Pau le protestantisme naissant, et nos archives pourraient offrir à l'histoire de la réforme plus d'une page intéressante et inédite.
De gracieux souvenirs vont attirer ailleurs nos pensées. A la fin d'une belle journée d'été , dans les solitaires allées de notre parc royal, vous ètes-vous jamais oublié à rêver, sans vous apercevoir que vous rêviez ? Dans ce moment, vos yeux et votre âme se sont-ils portés sur le vieux château , qui , à travers les douces vapeurs du soir et les magiques reflets des derniers rayons du soleil, vous a semblé sortir du sein de la verdure et des eaux, comme une apparition du temps passé? Votre imagination n'a-t-elle pas essayé quelquefois , par une évocation mystérieuse, de rappeler un instant à la vie la Marguerite des Marguerites^
Il me semble l'entrevoir sur la terrasse, qu'elle vient de faire achever. J'entends les éloges que Ton donne à sa beauté ; je ne puis dire qu'elle soit merveilleusement belle, mais je la trouve charmante Elle ressemble à son frère; son nez est aquilin et long, ses yeux ont un éclat ou une langueur irrésistible ; sa bouche , fine et souriante , est remarquable par la fraîcheur des lèvres et par la blancheur des dents; sa physionomie a une incomparable expression de finesse et de bonté ; sa taille est belle et mince. Personne au monde ne sait marcher avec autant de distinction ; sa mise n'a rien de galant; sa robe à haut collet s'accompagne de fourrures; sa cornette encadre sa figure et laisse à peine apercevoir ses cheveux (16).
Elle met en toutes choses un charme séduisant, et je ne m'étonne pas de l'entendre surnommer la quatrième des Grâces aussi bien que la dixième des Muses.
Si elle est seule, pensive, je la vois prendre des papiers dans son porte-lettres , ou retirer de ses poches, pleines de petits bijoux, des tablettes où elle trace ses pensées et se procure le plaisir de la douce escripture. Si elle a autour d'elle de beaux-esprits , sa conversation anime toutes les autres; ce qu'elle dit est aimable, et elle le dit d'un ton qui le rend plus aimable encore. Elle a un son de voix qui émeut les inclinations tendres qu'on a dans le cœur.
Elle est avide de tout apprendre : son esprit curieux ne recule point devant les études les plus sévères. Elle parle l'italien et l'espagnol, et connaît le latin, le grec et l'hébreu ; elle aborde , au milieu des savants , les questions philosophiques , religieuses , historiques avec une telle supériorité qu'elle excite leur admiration. Mais à Marguerite , philosophe et théologienne , laissez-moi préférer Marguerite, poète et écrivain. Une femme savante ne vaut pas une femme d'esprit.
Pendant que ses doigts habiles brodent de brillantes
tapisseries, elle donne un libre cours à son imagination; elle dicte des vers et de la prose à deux secrétaires à la fois. Tantôt elle se plaît à entendre les douces chansons qu'elle a mises en musique elle-même, répétées par les belles voix béarnaises ; tantôt elle songe à François Ier, qu'elle aime autant qu'une sœur ait jamais pu aimer un frère , et échange avec lui de poétiques confidences ; tantôt elle lutte d'esprit avec les littérateurs célèbres que la persécution chassait de France, et qui trouvaient à la Cour de Pau asile et protection. Parmi eux, on remarque surtout Desperriers et Marot qu'elle abrite sous le titre de valets de chambre.
Charles Nodier, dans un article consacré à Desperriers, lui attribue la rédaction des contes qui ont paru sous le nom de la reine de Navarre. <r Après des soirées, dit-il, où l'on jouait du luth, on contait des nouvelles et Desperriers les écrivait. » C'est une erreur que les brillantes conjectures d'un écrivain moderne ne pourront faire prévaloir contre les témoignages authentiques des auteurs contemporains.
Si l'intérêt que Marguerite témoignait à Desperriers a été la cause des attaques portées à sa réputation d'auteur, l'affection qu'elle accordait à Clément Marot a servi de prétexte à des calomnies contre son honneur de femme. Marot, dont les mœurs et les principes étaient fort peu orthodoxes, avait déjà été persécuté par MM. du Châtelet. Il voulut aller se justifier auprès du roi.
Il eut peur , dit Maimbourg (t. 2 , p. 197) , qu'on Varrestdt et s'enfuit bien visle en Bèarn. Là , il nouS l'apprend lui-même dans un de ses poèmes , il devint valet de chambre de Marguerite. Est-il vrai qu'il ait séduit le cœur de la reine ? Cette question a été surtout agitée par des écrivains modernes, et je n'hésite pas à me ranger parmi les défenseurs de la mémoire de Marguerite. Un vieil auteur disait d'elle que , malgré son goût
pour écouter et raconter les aventures galantes, elle était chaste et peu sujette aux passions. Erasme et ses contemporains célèbrent surtout la pureté de ses mœurs : En chasteté elle « excède Lucrèce » a dit Marot. De son temps, sa réputation n'était nullement compromise par les amoureuses déclarations que lui adressèrent publiquement de nombreux poètes. La mode autorisait alors ces licences poétiques.
Est-il étonnant que Marot, d'ordinaire assez hardi dans ses expressions, ait témoigné avec enthousiasme sa reconnaissance envers une reine qui protégeait sa tête et comprenait son génie? On peut voir, nous dit-il lui-même :
Que je suis serf d'un monstre fort étrange, Monstre je dis, car pour tout vrai, elle a Corps féminin, cœur d'homme et tête d'ange.
Ils s'entendaient si bien dans tous leurs goûts, la reine et le poète I Ecoutez-le :
Tous deux aymons gens pleins d'honnesteté , Tous deux aymons honneur et netteté, Tous deux aymons à d'aucuns ne médire, Tous deux aymons un meilleur propos dire , Tous deux aymons à nous trouver en lieux OU ne sont point gens mélancolieux; Tous deux aymons la musique chanter; Tous deux aymons les livres fréquenter; Que dïray plus? Ce mot-là dire j'ose \ Je le dïray que presque en toute chose Nous ressemblons , fors que j'ai plus d'esmoy Et que tu as le cœur plus dur que moy !
Voici le portrait qu'il fait de Marguerite :
Une doulceur assise en belle face, Qui la beaulté des plus belles efface ; D'un regard chaste où n'habite nul vice; D'un franc parler, sans fard , sans artifice , Si beau, si bon, que qui cent ans fourrait, Jà de cent ans fascher ne s'en pourrait;
Ung vif esprit, ung scavoir qui estonne, Et par sus tout , une grâce tant bonne, Soit à se taire , ou soit en devisant , Que je voudrais estre assez soufflsant Pour en papier escripre son mérite Ainsy qu'elle est dedans mon cœur cscripte. Tous ces beaux dons et mille davantaige Sont en ung corps né de hault parentaige Et de grandeur tant droicte et bien formée, Que faite semble exprès pour être aimée
D'hommes et Dieux !
(Ms. de la bibl. Impériale.)
La reine composait aussi des poésies. Si elle était supérieure, comme poète, à plusieurs beaux esprits de son siècle, elle était, il faut l'avouer, bien au dessous de son valet de chambre. Une belle et noble princesse est ordinairement trop flattée et trop avare de ses loisirs, pour dépenser assez de temps et de peine à se perfectionner dans Fart de faire difficilement des vers faciles.
Les deux ouvrages qui font le plus admirer le cœur et l'esprit de la reine de Navarre sont précisément ceux auxquels elle ajoutait le moins d'importance ; ils n'étaient pas destinés à la publicité, et n'ont paru qu'après sa mort. Je veux parler de ses lettres et de ses contes.
Les lettres de cette princesse, dit un célèbre critique, M. Sainte-Beuve, font le plus grand honneur à ses qualités généreuses et solides, pleines cV affection et de cordialité. Peu de livres ont eu autant de succès que ses Contes. C'est en parcourant nos vallées , dans sa litière, qu'elle les dictait. Elle était déjà d'un âge mûr. Quand la mort la surprit, son travail resta inachevé. Aussi au lieu d'un Dècamèron à l'imitation de Boccace, n'avons-nous eu qu'un Hêptamêron. Voici, en le résumant, comment elle explique dans un prologue le plan de son ouvrage :
Le premier jour de septembre que les bains des Pyrénées commencent à avoir de la vertu ( la saison heureu-
sèment aujourd'hui n'est pas si retardée), plusieurs personnes, tant de France que d'Espagne et d'ailleurs, étaient réunies à'Cauterets, eaux merveilleuses dont les malades s'en retournent guéris quoiqu'ils eussent été condamnés par les médecins. Quand on voulut se séparer , le débordement des eaux ne permit pas d'arriver à ïarbes. Enfin, après s'être arrêté à l'abbaye de Saint-Savin, la société se rejoint au monastère de Notre-Dame de Sarrance, en Béarn. Pour rentrer à Pau, il fallait réparer le pont du Gave : dix jours étaient nécessaires pour cette réparation. Afin de tromper l'ennui pendant ce séjour forcé dans un couvent de moines, la compagnie fixe ainsi l'emploi de son temps. Dès le matin, on se rassemble chez la dame Oysille, la plus âgée de la société. On donne une bonne heure à la lecture des saintes écritures. Puis on entend la messe. À dix heures, on dîne; chacun ensuite se retire dans sa chambre pour ses affaires particulières. A midi, aucun ne manque de se rendre dedans ce beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si foeillès que le soleil n'en sçauroit percer l'ombre ni eschaufjer la frescheur. Là, assis à son aise, chacun raconte des histoires vraies et non inventées à plaisir comme avoit fait Boccace. A quatre heures, les joyeux récits sont interrompus pour la prière : on ne manque pas d'assister dévotement aux vêpres.
11 semblerait qu'à l'ombre de l'antique monastère , au pied de l'image vénérée de Notre-Dame de Sarrance , la reine de Navarre , renommée par ses vertus , déjà sur le déclin de l'âge , n'aurait dû imaginer que des contes approuvés par la décence et la piété. On a beau chercher à cacher la licence de ces histoires par l'honnêteté du but proposé , et la grossièreté des expressions par les habitudes hardies de la conversation de l'époque, je ne saurais disconvenir que cet ouvrage ne blesse évidemment les mœurs actuelles, qui s'effarouchent quelquefois moins des témérités de la pensée que des légè-