CHAPITRE II
Le las <l<p et'fatSrrs,
Coîui-là n'aimait que sa mère. ■ — Vous souvenez-vous de noîie petit Picheuel, le dauseur de corde, le fils de la pauvre Chaumel, l'esclave de Malbrouk ?
Pichenet aussi, disait eu adorant de
loin la divine beauté de Marielle ; moi,
je n'aime que ma mère !
Notre voyageur, c'était peut-être Pi- (henel, lepée au côté, en grand habit de velours noir, — la bourse assez bien garnie pour jeter des poignées de pièces ))lanches aux mendiants de la route.
il avait donc fait fortune, alors ?
Mon Dieu oui. C'était Pichenet. Il avait fait fortune. Voici son histoire !
Le soir où il crut avoir tué Malbrouk, nous l'avons vu s'enfuir le long des murs de l'abbaye de Saint-Melaine, après que sa mèie épouvantée l'eut poussé hors de la cabane.
11 sortit de la ville et alla se coucher dans l'herbe sur la lisière d'un champ. Il était fou. Le meurtre qu'il croyait avoir commis, cet atroce regard que Marielle lui avait jeté en bâillanl, — el encore
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cette aumône, —tout cela lui tournait la tête.
11 souffrait horriblement, sans avoir la conscience de sa situation.
Il songeait surtout à ce gentilliomme qui avait gardé la pièce d'or de Marielle après l'avoir baisëe. 11 aurait bien voulu avoir une épée et provoquer ce gentilhomme.
Certes, M. le chevalier d'Avaugour ne se doutait pas de cela.
11 avait déjà une affaire avec Lacuzan pour le lendemain. Ce n'était rien. Mais s'il avait pu penser que Pichenet...
Allons, ne raillons pas ce pauvre Pichenet !
Aussi bien, réparons un oubli et disons que M. d'Avaugour donna un honnête coup d'épée à Lacuzan qui lui en rendit deux.
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Ce qui les remit au mieux ensemble.
Le lendemain de cette soirée terrible, Pichenet, qui avait passé une nuit pleine de fièvre, durant laquelle il avait rêvé qu'on le saisissait, qu'on l'enfermait, que sais-je? — Pichenet, disons-nous, s'éveilla dans un lit excellent , autour duquel se drapaient de beaux rideaux de soie.
Je vous donn«î à penser s'il crut rêver encore.
Il n'y avait avec lui dans la chambre qu'une jolie petite (ille qu'il crut reconnaître pour la plus jeune des demoiselles de Noyai.
Au premier mouvement qu'il fit, Blanche, car c'était bien elle, ouvrit la porte et cria :
— Lncuzan ! Lacuzan î
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Et Pichenct vit entrer un noble seigneur qui lui sembla phis majestueux qu'un roi.
Il restait nmel.
Lo seigneur s'approcha «le lui et lui dit :
— Mon enfant, voici une demoiselle qui s'intéresse à vous.
Pichenet regarda Blanche, qui lui fit rondement un signe de tète tout amical.
— Mon entant, reprit Lacuzan, — vous ne pouvez retourner chez voire mère...
voulez-vous aller étudier à Paris?
Paris! sait-on ce qui enseigne aux jeunes intelligences le charme lointain de Paris ?
— Si je le veux ! balbutia Pichenet rouge de plaisir.
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Mais il ajouta aussitôt :
— Je ne verrais plus ma mère !
Blanche s'approcha de lui , serra sa main et dit :
— C'est bien.
Lacuzan reprit encore :
— Nous aurons soin de votre mère , celle demoiselle et moi... C'est pour elle qu'il fî»ut partir.
Pichenet était tout habillé sur le lit. Il sauta en bas et baisa les deux mains de Blanche.
— Que Dieu vous bénisse tous les deux, murmura-t-il ; je veux bien partir.
Il partit, lu poche pleine, avec des lettres de Lacuzan pour ses amis de Paris.
Parmi ces amis se trouvait M. de Pontcarré de Viarme , ancien intendant de la
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province de Bretagne, présentement conseiller d'Etat.
Pichenet fit son cours de médecine, sous les auspices du fameux Dodart, ancien médecin du duc de Bourgogne et premier médecin du roi.
Il est bien entendu que Pichenet s'appelait à Paris M. Adrien Chaume!.
Les médecins, suivant la cour, qui étaient bien aise de complaire à M. Dodart, prirent Adrien Chaumel sous leur protection collective. Adrien fut l'enfant chéri de la Faculté. 11 passa des examens magnifiques et soutint une thèse qui fit époque dans les annales de l'école; on put prévoir dès-lors quel serait son avenir.
Q.iand il eut dix-neuf ans, M. Dodart,
assislo de M. do Yiarine , le fit noinnicr aide-médecin de la chambre du roi.
Comme vous pouvez le penser, depuis ce moment-là, la Chaumel fut à même de refuser les bienfaits de Lacuzan.
Yoilà ce (prêtait devenu Pichenet, ™ M. Adrien Chaumel, — et pourquoi il portait un habit de velours noir avec répée au coté.
11 venait à Rennes, charge d'une mission du conseil, pour étudier les symptômes du Mal d'Enfer, qui éîait passé à l'état endémique et résistait obstinément à tous les efforts (1).
(Ij Le Mal d'Kvfer, ou Mal du Levint, ou Maladie hongroise, car on lui donnait ce nom et plusieurs autres encore (petite vérole noire, charbon de Hongrie, elc), ne disparut définitivement de l\ennes et de ses environs que deux an? plus tard, vers l'automne de nBCi.
IMi VElOtRS. il
Vue épidémie qui passe, au dire de la science, à l'étal endémique, est tout bonnement une épidémie qui s'acclimate, prend droit de bourgeoisie, et nargue la l'acuité déliuiti veulent.
Il était plus de midi quand Pichenct aperçut de loin la silhouette lourde et carrée des tours de Saînt-Pierrc.
Son pauvre cheval qui était de Paris ne pouvait partager sa joie patriotique, et soufflait tris'xment; il ne comprenait rien aux coups d'éperon qui lui arrivaient comme grêle.
11 allait de son mi'eux, mais Pichenct chantant, criant, se démenant, agitant son chapeau connue un maniaque,. ne lui laissait pas un instant de trêve.
1! avail rri oiuiu !<•> ;irl)i'(\s de l'évcohé.
îa tour de Saiut-Melaine, l'étroite avenue du mail d'Onge. Il descendait au grand galop la rue Hue et ne s'arrêta qu'à l'angle de l'enclos de Noyai.
Toujours ce nom de iNoyal sur le chemin de Pichenet!
Il sauta sur la chaussée etraonta ce petit chemin qui conduisait au tertre sablonneux où se tendait jadis la corde raide , attachée à deux poteaux.
Oh ! que de souvenirs tristes ! mais que de souvenirs heureux !
Pourquoi la Chauniel ne devinait-elle pas la venue de son fils?
Pichenet montait le chemin ; il le montait lentement, parce que son cœur battait si fort! A moitié route, il entonna d'une voix tremblante le chant de ses premières années.
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Il se disait :
— Ma mère va m'en tendre... Elle va se dire : Je rêve, — puis prêter l'oreille, la pauvre lenime arrêtant son rouet pour écouler mieux...
Et il interrompait son chant, afin d'ouïr le premier cri de sa mère.
Ce cri de la joie immense et folle.
Mais il n'entendait rien.
Il montait.
— Enfant que je suis , pensait-il ; voilà que j'ai peur!
Au détour du petit chemin, son regard, enivré de bonheur, s'élança vers la cabane.
La porte était-elle ouverte ?
La bonne femme était-elle assise comme toujours sur le seuil?
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Un cri lauque cependant s'échappa de la poitrine de Pichenet.
Il se frotta les yeux, — car c'était peutêtre une affreuse illusion, — il se frotta les yeux : le tertre était tout nu.
A la j)lace de la cabane, il v avait un petit tas de cendres.
Pichenet tomba sur ses doux genoux.
11 fut oblige de ramper pour arriver jusqu'au las de cendres.
il toucha la terre, qui était froide.
Combien y avait-il de jours que sa mère était morte?...
Pichenet reste là bien longtemps prosterné, innnobilc, comme si la foudre l'eût frappé.
Le crépuscule du soir venait quand il releva la tête.
Vous n'eussiez pas reconnu l'enfani joyeux qui, tout à l'heure, gravissait la montagne en chantant.
Ce coup terrible l'avait pour ainsi dire écrasé.
Il regarda autour de lui. — Les grands arbres de l'abbaye pendaient par dessus le mur de l'enclos. Les fenêtres de l'hôtel de Noyai étaient toutes fermées.
11 y avait là, tout à l'entour, quelque chose de lugubre et d'abandonné.
— Il faut que je sache, pensa Pichenet, dussé-je en mourir, il faut que je sache !
Des pas se faisaient entendre. La petite porte du jardin de Noyai s'ouvrit, la petite porte qui était sous le cabijietde verdure
46 LE CHATEAH
OÙ Blanche se cachait autrefois pour guetter Pichenet.
Lapierre, le vieux jardinier, sortit.
— II avait les cheveux blancs et il marchait tout courbé.
— Qu'est-il donc arrivé ici, Lapierre ? demanda Pichenet en s'élançant vers lui.
Lapierre le regarda.
— Je ne vous connais pas , dit-il ; — mais il y en a tant qui demandent : Qu'estil donc arrivé ici?...
11 montrait d'un geste mélancolique les fenêtres fermées de l'hôtel.
— On ne sait pas... reprit-il; — on ne sait pas... c'était bien brillant, au temps jadis... et j'ai vu de belles dames sur ces pelouses, juoi qui parle... maintenant... mais à quoi bon parler? on ne sait pas!
DK VEÏ.OnKS. 47
— Quoi? sVrriri Pichenel ; — il y a donc eu du mallieui'... là aussi ?
— Du malheur?... répéta Lapierre ; — j'ai vu mademoiselle Blanche pleurer...
mais on ne sait pas. '
Mademoiselle Blanche de Noyai, dit Pichenet, ému au souvenir de ce que la jeune fdle avait fait pour lui, — que Dieu la bénisse et la console !... Mais, mon brave" homme, ajouta-i-il, tandis que sa voix tremblait do nouveau, — ce n'est pas de riiôtel que je parle.
— Ah ! fit Lapierre, étonné de ce qu'on pût songer à autre chose qu'à l'hôtel.
Là ! là ! continua le jeune homme en désignant du doigt le petit tas <le cendres, — que s'est-il passé là?
Le vieux jardinier croisa ses bras sur sa poitrine.
i8 LE CHATRAT
— La Chaumel était une digne femme, (lit-il. — Il y avait là une maison, et c'était la Chaumel qui demeurait dans cette maison.
— Toute seule ?
— Toute seule... Au temps jadis, ils étaient trois là-dedans... î^a bonne femme avait avec elle son mari et son fds... Ce qu'est devenu le fds, je n'en sais rien... On dit pourtant qu'il a jait du bien à sa mère dans les derniers temps... Quant au mari, voilà maintenant bien des années qu'il fut pris du Mal d'Knfeî', un jour de dimanche, après avoii- dansé sur la corde. C'était son nuMier. Et je me souviens que la petite demoiselle me fit couper une fois une grosse înanche où ce Malbrouk attachait sa corde...
Pichonet a! tendait.
nP. VEÎ.OTTRS. 4!)
Il n'interrogeait plus. La prolixité <ln vieux jardinier, c'était pour lui quelques instants de répit avant le coup mortel qu'il pensait recevoir.
— Ce Malbrouk, poursuivait cependant Lapierre , ne s'est jamais guérî du Mal d'Enfer... 11 faisait bien des misères à la pauvre femme, qui, par un miracle de Dieu, ne gagna point la îiialadie... Mademoiselle Blanche et monsieur le cômle s'intéressaient à elle... Monsieur le comte obtint de faire enfermer Malbrouk, qui avait la folie noire, à l'hospice des Cordtliers...
— Qui appelez-vous mon sieur le comte?
demanda Pichenet.
— Le mari de l'ahiée , répondit Lapierre, "- le comte Henri de Lacuzan.
Il 4
j «■>() LE CHÂTKAC
Ah! fit le jeune homme; — elle est mariée !
— Oui... depuis cinq ans.
— Est-elle heureuse?
Cette question, Pichenel ne put pas la retenir.
Lapierre le regarda encore avec étonnement.
— Le comte est un chrétien et un geniilhomme, répondit-il ; mais il est jalon v, à ce qu'on dit... Et puis, écoutez : on ne sait pas ! on ne sait pas !
Ce mol, qui revenait si souvent dans la houche du vieux jardinier, avait une physionomie toute particulière.
C'était comme le cri de fatigue d'un homme qui s'est lassé à vouloir trouver le mot d'une énigme et qui jnUe sa langue
LE CHVTEAIT 51
aux chiens^ suivant Toxpressiou proverbiale.
Il y avait dans ce motet clans la manière dont il était prononcé, tout un imbroglio, toute une série de mystères.
— ?fen, non, continua Lapierre, on ne sait pas... Je vous dis que j'ai vu mademoiselle Blanche pleurer... et qui sait où elle est à présent mademoiselle Blanche! Le comte est plus pâle qu'un homme à l'agonie... Et tous les bruits qui courent... Mais revenons à la bonne femme, puisque vous vous intéressez à elle.
Quand on vint prendre ce grand coquin de Malbrouk autrefois, pour le conduire à l'hospice desCordeîiers, il était comme un enragé. On fut obligé de lui mettre la chemise de bois.
Il disait que c'était la Chaumel qui lui
r)t Ui CHATEAU
valait cela , ot il criait : Je reviendrai... Vous verrez tout ça flamber!
Et, en passant, il montrait le poing aux fenêtres de l'hôtel en grondant :
— Vous verrez, vous verrez!... Quand je reviendrai, tout le monde en aura!...
— Et il est revenu? dit le jeune médecin.
— 11 y a de ça un peu plus de deux semaines... Il s'échappa de l'hospice des Cordeliers... Il fit peur au monde par la ville, avec son masque noir et ses grands membres de squelette... Car on ne voit plus guère de masques noirs «lans les rues, depuis qu'on les met à l'hôpital.
11 se cacha dans les saules du bord de l'eau jusqu'à la nuit.
A la nuit, il vint mettre le feu h la cabane.
ik i
l)i: VELOLKS.
— Et la Chauniel? prononça Pichenet d'une voix ëlouiïéc.
— Eh bien ' répondit La[»i(Mre, la Chaumt'i ctail tlodans.
La -terrible simplicilé de celte réponse terrassa Pichenet comme eût fait un coup de massue. I! mit ses deux mains sur son visage.
Mais il y en a qui disent, reprit le jardinier, qu elle s'osl sauvée par l'enclos de l'abbaye... on ne sait [)as.
Pichenet se redressa de toute sa hauteur.
— Sauvée ! s'écria-t-il, ma mère !
Le vieux jardinier le saisit par le bras et le tourna au jour.
— Tiens! tiens! lit-il; — mais non...
mais si... au fail, on no sait pas!
Ce brave homme était devemi sceptique deux fois autant que Pyrrhon.
Et, pour le dire tout de suite, ce qui avait jeté son esprit dans cet abîme de doute où il se noyait, c'était l'affreux concei't de cancans, de bavardages, de commérages, de caquets et de mensonges qui entourait depuis quelque temps l'holel
de Noyai.
Il s'était réellement passé dans la famille quelque chose d'étrange et de mystérieux; mais, grâce aux vicomtesses enragées d'un côté ; de l'autre , grâce à Guillemitte Barbedor, h Mormichel, au cinq Trécoché, à Yivé, portier, à Badabrux, célibataire, à M. et madame Soliman, à la veuve Nestor et autres, les suppositions, les affirmations, les contia-
DK VKLOVRS. :h)
dictions tlébordaienl avec une telle furie, que la ville entière en attblail.
— Sauvée ! lëpétait Pichenet. Vous m'avez dit que ma mère était sauvée!...
— Est-ce qu'on sait? dit le jardinier, — bon Jésus! est-ce qu'on sait?...
— Et par qui pourrai-je le savoir?
— Par qui?... Oh! par tout, le monde.., seulement, il y en aura dix qui vous diront oui... et dix qui vous diront non... Il y ,a un endroit pourtant... mais on n'y entre pas.
Le vieux jardinier avait baissé la voix en prononçant ces derniers mots.
— Quel endioit ! s'écria Pichenet, eu lui pressant les deux mains.
Lapierre regitrda tout autour de lui d'un air craintif^ et linit par répondre :
t>i) LK CHATEAU
— Le Tombeau de Yeloui's.
Piciienet rëpëla ces quatre mois, qui n'avaient pour lui aucun sens.
Lapierre ne j)arlait plus.
— Je ne connais pas de lieu qui se nomme ainsi, dit enfin Pichenet.
— C'est qu'au temps où vous étiez ici, répliqua La|)ierre, ce lieu avait un autre nom.
— Quel nom ?
— Le château du GraiL
— Et pourquoi l'a-t-ou nouimé le Tombeau de Velours.
— Pourquoi?... répéta Lapierre. . H secoua la tète lentement.
— Est-ce parce que Marielle de Noyai ?... comniença le jeune iiouime .
Dli vtLOins.
— Ils yppelleiu bien Laciizan Barbeblt'uc ! grommela le jardiniei".
— Elle est donc malheureuse !
Lapierre mit la main sur le verrou de
la porte basse et répondit avec emphase : On ne sait pas!
Puis il poussa la porte et disparut.