CHAPITRE III
Prcinici' concttiabule.
— Voilà toute la vérité, dit le portier Vive d'un air grave — ce n'est pas moi qui vous rtîentirais, n'est-ce pas?... Je n'ai pas l'habitude de parler sans savoir... c'est bon [)our les bavards et pour ceux qui n'ont pas de position fixe... Mais moi, c'est
dilfert'ut... moi, je suis un homme établi et de contianee... moi...
— Barbebleue ! pat lez-nous de Béubebleue! interrompit le chœur.
Le chœur était composé de Guillemitle- Barbedor, haute-contre ; de madame Soliman, soprano ; des cinq demoiselles Trécoché, contrai li, et de la veuve Nestor, sage-femme jurée et mezzo-soprano — de Mormichel, ténor aigre-doux; de M. Soliman, lort ténor, comme tous les perruquiers; de M. le chevalier de M. Badabrux, célibataiic et baryton.
i^e suisse Vive Iburnissail la bassetaille.
Ce chœur, véritablement horrifique, détonnait dans une boutique assez propre, Taisant le coin delà rue Saint-Georges, et portant [»our enseigue :
!)E VHLOl'RS. CI
A la Grosse Pehtîc et la Grosse Carotte
réunies.
Mormichel-Barbedor,
Marchand de Tabac ^ Mercier, etc.
Saturnin et Guiîlemittc étaient mariés.
L'obstination de la vieille tille avait vaincu enfin les légitimes répugnances du vilain petit homme.
Guillemilte s'appelait madame Mormiohel; Saturnin avait ajouté à son nom le joli nom de Barbedor.
— Barbebleue! parlez-nous de Barbebleue !
Vive s'accorda une prise dans la tabatière de Guillcmitte, qui n'aimait pourtant pas de ces prodigalités.
Après avoir humé sa prise avec une vé-
ritable importance, il secoua son jabot en portier gentilhomme,
— Voici la vérité, répéta-t-il; c'est un tapissier de Fougères qui a tendu le Tombeau de velours... car Barbebleue n'a pas osé faire venir un tapissier de Rennes... Je tiens la chose de l'ouvrier, lui-même, qui a posé quinze cents aunes de velours.
— Quinze cents aunes de^ velours! répéta le chœur.
— A vingt livres l'aune, l'un dans l'autre, ajouta Guillemilte, la calculatrice — cela fait dix mille écus...
Et madame Nestor dit en solo :
— Sainte Vieige ! dix mille écus de ve-, lours !
— Pour' ce qui est de ça, reprit Vive — c est beaucoup de velours, il n'y a pas do
1)K VELOKRS. iî7)
(loule... mais il en faut pour lapisscs' un château du grenier aux caves... un château qui compte autant de fenêtres qu'il y a de jours dans l'année.
L'une des cinq demoiselles Trécoché — nous ne saurions dire au juste laquelle — fit observer que poui* tendre un pareil château, il faudrait, non pas quinze cents, mais quinze mille aunes, et davantage.
Vive regarda cette Trëcoche' de travers.
Si on ne veut pas que je parle, dit-il, je n'y tiens pas... Bonsoir, messieurs, mesdames, et la compagnie !
— Non, non, monsieur Vive, chanta le chœur.
La Trécoché coupable baissa la tèle et se !ur.
Vive voulut bien consentir à ne point
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priver rassemblée do ses préeieux rensei* gnements.
— Je pense bien, continua-t-il avec un soupir de sensibilité — que la pauvre jeune dame n'est pas encore tuée, quoique personne ne l'ait aperçue depuis un mois... Barbebleue joue avec elle comme le chat avec la souris...
— Ah! fit Saturnin Mormichel — tout ce qu'on peut souhaiteii» la pauvre dame, c'est d'en finir bien viie.
— Et dire que les gens du roi se croisent les bras devant de pareilles abominations ! s'écria madame veuve Nestor.
Le choeur bourdonna :
— En quel temps vivons-nous, seigneur Dieu ! en quel temps vivons-nous !
Badabrux ne donnait pas beaucoup de
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voix, llsencanaillaitavecces petites gens pour faire sa provision de nouvelles.
Avec les vicomtesses seulement il déployait l'ampleur tragique et enrhumée de son organe.
— Voyez-vous, reprit Vive — il est certain que les squelettes des trois pauvres demoiselles... Vous savez... les autres?
— Oui, oui, dit le chœur — celles qu'il a tuées avant de les é[)ouser,
— Il est certain que leurs squelettes sont dans les caves du château.
— Kes avez-vous vus, vous, monsieur Vive? demanda (iuillemitte.
— Madame Mormichel, répondit le j)or tier, vous n'ignorez pas que, par ma position, j'ai dû aller bien des fois au château
do M. le comte depuis qu'il est notre allié, i 5
t'S LE CHATEAU
^^Hioiqiie je n'aie pas (rempé dans ce mallîî'ureux mariage, il n'en est pas moins vrai que je me Ironve forcé de fréquenter Ije gendre de M. le marquis. Eh bien, la femme de charge m'a parlé d'un caveau... Ici, le cercle se resserra autour du portier, allié, malgré lui, de M. le comte Henri de I^acuzan.
— D'un caveau, reprit celui-ci — d'un certain caveau... on il n'y a ni vin, ni bois, ni cidre...
— C'est assez clair, cela! dit-on à la ronde.
— Par le fait, risqua Badabrux — un caveau où il n'y a ni vin, ni bois, ni cidre, doit renfermer, de toute nécessité, trois squelettes de demoiselles.
— Où récitez-vous vos coiiiédies le di-
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manclie, à présent, monsieur le chevalier? demanda le portier.
— Mais. . commença Badabnix.
— C'est que vous ne dînez plus cliez nous le dimanche, depuis qu'il n'y a plus personne... et il faut bien que vous dîniez quelque part!
Badabrux eut la mauvaise pensée de ^ briser sa canne à bec de corbin sur le nez du fonctionnaire Vive; mais il se contint en songeant qu'il fallait passer devant sa loge pour arriver à la salle à manger du marquis de Noyai.
11 paya sa demi-once ut sortit, absolument privé des honneurs de la guerre.
— Voilà comme j'arrange les pique-assieîles, moi! dit Vive avec orgueil.
— El vous faites bien! s'écria le chœur.
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— xMais, Iîarbel)leue! Baibebleiie!...
— Ma loi ! ce Laciizan n'est pas déjà de si bonne maison! reprit ie portier — Il a fallu bien sûrement de la sorcellerie pour qu'une Noyai ail consenti à l'épouser... D'autant mieux que chacun sait que mademoiselle Marielle songeait au chevalier d'Avaugour... un vrai gentilhomme, ce-
''lui-là!
— 11 me doit trois louis, diî (juilleniitte.
— Eh bien! madame Mormichel, quand il vous les paiera, vous m'enverrez chercher. Mademoiselle Marielle l'a voulu...
les avertissements ne lui ont pas manqué... Tout le monde, on peut ie dire, tout le monde savait qu'il avait donné le Mal d'Enier à ce malheureux Malbrouk rien qu'en le regard.nuî entre 1rs doux yeu^;.
— Ça, c'est comiii connue le loup blanc.
— Voilà doncqui (\( bon!... Maintenant pourquoi fait-il tendre du velours sur toutes ses murailles?... J*ai entendu dire qu'il voulait étouffer sa femme là-dedans, et la conserver toute blanche et toute belle, connue une sainte dans sa chasse.
— 1( en est bien ca[)able!
— Mais le marquis? demanda madame veuve Nestor — que dit-il de tout cela?
— Le marquis, répondit Vive — pauvre monsieur '...sauf le respect que je lui dois, il est comme imbécille depuis que mademoiselle Blanche a disparu... Il dit qu'il s'adressera au roi... que peut le roi contre un magicien?...
Vous dire la jouissance <^lrangc épiou-
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vée par chacun des membres du cerclo Mormichel-Barbedor, en se plongeant dans cet océan de mystérieux bavardages, est chose impossible.
Les événements auxquels il éîait fait allusion occupaient, du reste, Rennes tout entier. Personne ne désignaitplus le comte Henri de Lacuzan que sous le nom de Barbebieue.
îl avait séquestre sa femme, voilà le fait certain.
Pai- jalousie? Pour tout autre motif?
On ne savait au juste.
Mais il la tenait rigoureusement prisonnière dans son château du Grail, où il s'était enfermé, comme en plein moyen-âge, avec des vivres et une garnison.
Sa garnison se composait des vingt
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hoiDiiics qu'il avait amenés des boids du Danube, et que l'on avait appelés de tout temps les dragons-Lacuzan.
N'y avait-il pas là de quoi faire gloser une ville bavarde, depuis le matin jusqu'au soir?
Mais ce n'était pas tout.
A ce fait, si singulier par lui-même, venait s'ajouter toute une série de faits encore plus bizarres.
C'était d'abord cette inexplicable fantaisie de faire couvrir de velours tous les muis du château. L'histoire du suisse Yivé était vraie au fond. Elle n'était même pas très-fraîche. Depuis quinze jours, le château du Grail, changeant de nom, s'appelait, pour le peuple, pour la bourgeoisie et pour la noblesse de Rennes, le Tombeau de velours.