II
Il y avait deux portraits en pied dans la chambre tendue de velours bleusombre.
l e premier était le pastel , peint par Blanche à l'hôtel de Noyai.
Le second était une copie, ramenée à grandeur naturelle, de ce fameux émaily ({ue nous avons essayé de décrire au déi»ut de cette histoire.
A part ces deux portraits, placés en face l'un de l'autre, quelques tableaux ij;racieux ornaient les murs et se perdaient un peu sous l'or guilloché de leurs cadres, daîis le demi-jour éternel qui emplissait la salie.
Sur la cheminée, à la place du miroir de Venise que les yeux cherchaient tout d'abord, les veux trouvaient des bergers
(le Watteau courant après des bergères roses.
Les vicomtesses nous ont dit déjà cette excentricité : l'absence de toute glace et de tout miroir.
Ce n'était pas seulement dans la chambre tendue de velours bleu qu'on eût pu remarquer cette absence. Il n'y en avait nulle part.
Et c'était la demeure de Marielle.
Marielle, privée de miroir ; — Marielle réduite à ne plus saluer, triomphante, le sourire de sa propre beauté! Qui donc, sinon un jaloux furieux, eût pu imaginer, ce ralfinement de barbarie?
N'avait-on pas bien nonuné ce lieu-là le Tombeau de velours?
Au njoment où nous entrons, un crrand
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[ou brûlait dans la choniinée de granitelle bleue et jetait parmi le demi-jour assombri de vacillantes et soudaines lueurs.
La pendule de marbre, supportant un groupe de Nicolas Coustou, marquait une heure après-midi.
Au dehors, le pale soleil d'octobre effleurait de ses rayons les arbres dépouillés, mais à l'intérieur, c'était comme si le crépuscule eût déjà enveloppé la terre.
Sur un sopha, la comtesse Marielle de Lacuzan était demi couchée, et sa tète reposait sur la poitrine de son mari.
Elle dormait.
Lacuzan retenait son souffle pour ne point l'éveiller.
Le comte Henri avai! toujours ce fier
Dli VELO LUS. Kvî
visage dont le pinceau de Blanche avait rendu si heureusement la beauté. Ces cinq années avaient mis seulement à son front un peu plus de pâleur et aussi de tristesse.
Quanta Marielle, son [)ortrait tout seul pouvait dire l'exquise perfection de ses traits.
Marielle avait un masque de satin rose qui couvrait sa ligure tout entière.
Mais sous ce nuisque ?
Eh bien ! rappelez -vous Marielle. Kappelez-vous ce murmure d'adoration qui s'élevait partout sur son passage.
Rappelez-vous cette bouche qui était un sourire, — et ces yeux noirs sous le luxe de ses cheveux blonds.
llappclez-vous...
^G() LE ClîAîEAU
Mais ce masque ?
Vous savez bien ce qu'est un portrait.
Celui de Marielle n'était pas même l'ombre de Marielle, la jolie, la gracieuse, la merveilleuse.
Non, ce front n'avait pas la pureté du front de Marielle; on ne se mirait pas dans ces yeux comme dans les yeux de Larielle; ces lèvres ne savaient pas sourire comme les lèvres de Marielle, ni montrer en souriant ces perles que montrait le sourire de Marielle...
Lacuzan la regarda dormir, — longtemps.
Puis il releva ses yeux vers le ciel, et dans ses yeux il y avait des larmes.
Qu'y avait-il donc sous le masque de Maiielle 1
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Il y avait ce que Marielle avait vu sous le masque de Malbrouk, dans la pauvre cabane du tertre Saint-Melaine , quand Marielle avait quitté de nuit le château de son père pour courir les chemins, entraînée par je ne sais quelle lantaisie prophétique, et venir à Rennes avec Lacuzan, à Rennes infesté du Mal d'Enfer.
Il y avait ce que Marielle avait vu sous le masque de Malbrouk, — ce qui lui. avait fait pousser un cri d'angoisse et dire, comme si elle eût répondu à quelque fatale menace :
— Oh ! j'en mourrais î j'en mourrais !
Et c'était toujours ce corps admirable, doucement paresseux sous les plis légers de sa robe, toujours celte gorge au con-
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îour divin, toujours celle taille souple et haniiouieiise, toujours le luxe splendide de ses cheveux blonds dont les boucles dénouées inondaient la poitrine de Lacuzan.
Lacuzan pleurait.
Le vent d'automne gémissait dans la forêt.
Au loin, se taisaient entendre tous ces bruits agrestes, voix de la campagne en travail, qui ont toujours quelque chose de plaintif dans leur pénétrante poésie.
Lacuzan se disait :
— Si elle savait, elle mourrait...
— Et il faudra bien qu'elle sache, ajoutait-il ; — et il laudra bien qu'elle meure!
Car il prenait à la lettre cette parole prononcée aufrefoispar Mariclle :