Ï)F. VI. LOI II S
— J'iLN .MOtKUAls!...
El il avait raison.
Pour Mariellc, sa beauté c'était sa vie.
Depuis quinze jours, Lacuzan accomplissait un miracle.
Celui queles gens de Rennes appelaient Barbebleue, celui qu'on accusait de tuer sa lenime avait tiouvé dans son immense amour la solution d'un problème insoluble.
1! avait lait l'impossible!
H avait réussi à cacher à Marielle son propre visage, son propre malheur !
Elle se croyait toujours belle.
Mais demain...
Lacuzan savait que le pays entier, sou-
LE CHAIKAU
levé par une curiosité implacable, tournait autour du mystère de sa vie, comme let igre autour de sa proie. Il entendait en quelque sorte ces bavardages assassins, ces cancans meurtriers, qui allaient devenir une clameur et faire tomber à la fin les murailles du manoir.
Un mot prononcé, — moins que cela, un miroir offert à Marielle par l'imprudence ou la perfidie, c'en était fait!
Lacuzan voyait Marielle morte, et son cœur se brisait.
Il avait élevé autour d'elle un de ces remparts qu'on trouve ordinairement dans les contes des' fées, et qu'on ne trouve pas ailleurs.
Il avait mis un bandeau sur les yeux de MarieUe ; il lui avait enlevé fouie en faisant taire la parole autour d'elle.
DE VELOUKS. f7|
Elle était captive comme ces fils de rois qu'un bon génie enfermait autrefois pour les mettre à l'abri des maléfices.
Mais les jours passaient, et les miracles ne vivent pas longtemps.
C'était à tout cela que Lacuzan songeait, tandis qu'une larme mouillait sa mâle paupière.
Tout à coup, Lacuzan tressaillit.
Parmi les bruits lointains, il avait saisi le son d'une voix connue qui criait , de l'autre côté de la douve :
— Je l'ai toucuée ! Je l'ai touchée î
L'œil de Lacuzan brilla d'un éclat terrible.
Il fit un mouvement, comme pour s'élancer» et ce mouvement éveilla Marielle !
J'2 LE ClIATliAU
— Oh!... inurmura-t-elle un portant la main à ses yeux; — ce masque'... toujours ce masque !...
— Tu ne le détestes pas plus que moi, ce masque, nia pauvre Marielle, ditLacuzan qui trouva la force de sourire, — ce masque qui m'empêche de le voir!
— Mais pourquoi le garder encore?
— Parce que la beauté en dépend , Marielle.
Cette réponse valait tontes les explications.
Marielle , résignée, croisa ses petites mains blanches sur l'épaule de Lacuzan.
— 11 faut biensoulTrir pour être belle !.. minmura-t-elle gaîment.
Lacuzan souriait, mais il avait la mort dans le cœur.
PF: VELOURS. MTt
Belle, mon Dieu! Belle!...
La voix lointaine criait, insulte horrible, raillerie poignante :
— Je l'ai touchée!... Je l'ai touche'e!... Marielle n'entendait pas.
— Figure-toi que j'étais à rêver, ditelle ; je me voyais en robe de bal dans le salon de mon père... Y a-t-il longtemps que je n'ai dansé, mon Dieu ! — Dans mon rêve, je dansais... Et mon cavalier... qui était-ce mon cavalier?
Elle s'arrêta pour réfléchir.
Puis elle reprit avec vivacité !
— Les rêves!... Où va-t-on chercher ces choses-là!... Mon cavalier, c'était ce pauvre homme qui dansait autrefois sur la corde derrière l'hôtel de Noyai...
Lacuzan était plus pale qu'un mort.
174 LE CHATKAU
Il faut dire ici au lecteur que Marielle relevait d'une grave maladie qu'elle appelait la fièvre, parce qu'elle n'en savait pas le véritable nom.
Ce mystérieux événement qui l'avait ramenée un soir au château, échevelée et mourante, Marielle ne s'en souvenait plus.
Elle se rappelait seulement les faits passés longtemps avant sa maladie, qui était le Mal d'Enfer.
Mais Lacuzan, lui, n'avait rien oublié.
— Tu sais, reprit-elle — cet homme si fort et si beau... que nous allâmes voir une nuit...
— Je sais... je sais... interrompit Lacuzan.
— Folle que j'étais!... poursuivit Ma-
nR VKLouus. 175
riflle; dans ce temps-la, j'avais peur du Mal d'Enfer... Mais comment s'appelait donc cet homme?
— Malbrouk... prononça le comte Henri en tremblant.
~ Oui... c'est cela... c'était Malbrouk..- Comme il était changé, quand nous le revîmes !
Elle eut un tressaillement d'horreur.
— Oh ! je me souviendrai toute ma vie, murmura-t-elle, du sentiment que j'éprouvai quand on souleva son masque et que je vis son visage.
— Pourquoi songer à cela? voulut dire Lacuzan.
— Est-ce quf je suis cause d'avoir retrouvé ce malheureux dans mon rêve? s'écria la jeune femme d'un air enjoué. — 11
170 LF CirATIÂC
dansait avec moi il me regardait....
— Oh î maintenant que je me souviens, ajouta-t-elle en perdant tout à coup son sourire, — il me regardait avec des yeux qui faisaient peur... Et il me disait... attends donc!... Oui... il me disait; — Je t'ai touchée ! je fai touchée !
Lacuzan avait grand'peine à cacher l'impression poignaiife que lui causaient ces paroles.
— C'est un reste de fièvre, dit-il.
— La fièvre ?Dn loulî elle est passée! .. je suis très bien... et si lu voulais me donner un miroir, îîenri, ajoula-l-elle d'un ton câlin, — je crois que j'aimerais à faire aujourd'hui ma toilette.
— . A quoi bon m\ miroir, Marielle,
DE VELOIRS. 477
puisque lu ne peux ôter encore ton masque?
— C/est vrai... mais que je dois êlre laide avec ce masque, puisque tu as enlevé toutes les glaces pour que je ne me voie pas.
— Si lu te voyais toujours avec ce masque, l'impatience te prendrait, ma pauvre Marielle...
— ïu ne réponds pas ù ma question.
Suis-je bien laide?
Laeuzan lui prit les deux mains et les colla contre ses lèvres.
— Je te trouve plus belle qu'un ange , murmura- t-il.
Marielle soupira.
^. Il faut se contenter de cela! dit- 11 lii
elie ; mais , que ma sœur Blanche est heureuse de n'avoir pas eu la fièvre !
— Tu ne sais pas, repril-elle? la première fois que j'ai vu noire maison si belle .. et si bien fermée... lajiremière fois que j'ai vu ce velours et cet or... tous ces tableaux que je ne connaissais pas, j'ai eu peur.
— Peur ! répéta Lacuzan.
— Oui... quand on est malade, la tête devient 'faible... j'ai pensé un instant que tu voulais me faire une prison charmante...
— Mais tu ne te trompais pas,Marielle, dit Lacuzan qui sentait tout le danger de cet entretien.
— Ah! fit lajeuoe femme étonnée, — je ne me trompais pas ?...
— Non... mais ton geôlier, ce n'était pas moi.
— Qui donc ?
— La fièvre.
Marielle frappa son petit pied contre le tapis.
— Toujours la fièvre! murmura-l-elle.
Et pour la première fois peut-être, car rien n'est facile à tromper comme un malade 5 pour la première fois elle pensa :
— On me cache quelque chose...
Une porte s'ouvrit doucement. — Un rayon plus vif éclaira la chamhre bleue. — Par cette porte ouverte, l'œil s'échappait daus une longue enfilade <le piè(;es toutes tendues de velours et ornées avec une véritable magnificence.
180 LE ( UATF.ATT
En vérité, plus d'une femme libre eûi voulu habiter cette prison.
Au seuil de la poite, une charnïante jeune fille se montra.
C'était Blanche de Noyai, mille fois plus jolie qu'autrefois, et pas beaucoup plus fière.
Elle avait bien grandi depuis cinq ans. Ses grâces enfantines s'étaient transformées. Mais il y avait encore de l'espièglerie dans son sourire et son regard n'avait rien perdu de sa franchise hardie.
Elle traversa la chambre d'un pas léger et donna sa main à Lacuzan. Puis elle pressa celle de Marielle contre son cœur.
— Ahçà! dit-elle, ne dîne-t-on plus ici? Voilà une heure passée... Tant que
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Marielle restera sans entendre le coup d'une heure, je ne la croirai pas bien guérie.
Lacuzan prit sa lemnie par la main. Ils passèrent dans un tout petit salon, mignon et coquet comme une bonbonnière.
Une table servie était au milieu ; h la table il y avait trois couverts.
Lacuzan, Marielle et Blanche prirent place.
On dîna comme si de rien n'eût été.
Blanche fut gaie et rieuse tout autant qu'à l'ordinaire. — Et pour le dire en passant. Blanche était bien la plus admirable com= pagne que Lacuzan eût pu choisir pour l'œuvre de bizarre dévoûment qu'il avait entreprise.
Dès que Blanche était là , toute cou*
182 LE CHATKAlî
trainte disparaissait. On ne sentait plus ce vague parfum de solitude claustrale qui filtrait, malgré tout, d'ordinaire, parmi ces magnificences empoisonnées.
Sa gaîlé jeune et communicalive gagnait jusqu'à Marielle.
Vous eussiez pu assister à ce repas sans vous douter le moins du monde qu'il y avait là , dans ce merveilleux asile , un présent bien triste, un avenir tout chargé de menaces.
On semblait heureux, Lacuzan retrouvait son sourire. Marielle parlait des chères fêtes de Rennes et donnait quinze jours à sa convalescence pour lui permettre de danser son premier menuet.
-- Quinze jours! disait Blanche, tu es trop généreuse ! dans huit jours, tout sera fini !
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Les beaux projets ! les jolis châteaux ! et que l'hiver devait être bien plus charmant après cette retraite forcée de l'été.
Lacuzan se leva parce que l'entretien tourné de ce côté, lui torturait l'âme.
Huit jours ! quinze jours ! hélas! il savait bien, lui, qu'il n'y avait plus ni fêtes, ni danses pour la pauvre Marielle !
Une fois , nous ne l'avons pas oublié , Marielle avait posé une question étrange dans le salon de l'hôtel de Noyai.
Elle avait dit à ce cercle d'adorateurs qui l'entojirait sans cesse:
— Si celle que vous aimez perdait sa beauté, h ce [ioint de devenir un objet d'horreur ou de pitié , que feri<jz-vous ?
Lacuzan avait répondu :
— Je me mettrais à ses genoux , je lui
l(Si LE CIlATriAU
fî irais : je l'aime cent fois plus, mille fois plus en ce moment, qu'au jour où lu étais la plus belle... et si elle ne voulait pas me croire , je la tuerais, car elle ne pourrait plus être heureuse...
Il avait dit cela.
11 l'avait dit en un moment solennel.
Il s'en souvenait.
Et cette bizarre éventualité rêvée par l'imagination malade d'une jeune iille, s'était maintenant réalisée.
Marielle avait perdu sa beauté sans rivale , à ce point que derrière ce masque de satin rose , il y avait de quoi exciter la pitié.
Lacuzan avait de la sueur froide aux tempes, car, malgré lui, sa promesse lui revenait en mémoire,
DK Vl'LOlKS. iSo
Et une voix criait au dedans de luimême :
— Elle ne peut plus être heureuse...
Etait-ce un arrêt de mort que sollicitait cette voix?
Tuer Marielle ! Oh I Seii>neur Dieu ! — Mais la tête se perd bien vite parmi ees solitaires supplices.
Tuer Marielle! llclas! hélas!
Elle ne pouvait pins être heureuse.
On eût dit, à voir l'éclair d'intelligence qui brillait dans les jolis yeux de Blanche, on eût dit qu'elle lisait au fond de la conscience de Lacuzan comme en un livre.
11 y avait si longtemps qu'elle était son amie !
IKG LE CUÀTKAU
Elle connaissait si bien son esprit et son cœur !
Une teinte plus pâle vint à la joue de la jeune filîe.
Elle se leva à son tour, et comme il n'y avait personne pour servir à table , elle alla prendre trois petites coupes de cristal taillé qui étaient sur un dressoir, tout chargé de mignardes sculptures.
Marielle rêvait. Lacuzan fixait à terre son regard alourdi.
Ni Lacuzan, ni Marielle ne virent Blanche tirer un petit flacon de son sein et tourner le dos un instant.
L'eussent-ils vue , le moyen d'avoir un . soupçon !
— Allons mon frère ; allons , petite sœur ! s'écria Blanche ; — une débauche !
DI-: vî.;l()LU\S. 1<S7
Elle tenait d'une main les trois coupes sur un plateau, de l'autre une fiole de liqueur à l'orange,
— C'est moi qui ai fait celte liqueur, reprit-elle, — et vous n'en avez pas encore voulu boire une goutte. . Cela m'humilie... Me ferez-vous raison aujourd'hui ?
Elle emplit les coupes.
* Marielle en prit une.
Lacuzan vida l'autre d'un trait.
— A la santé de tous ceux que nous aimons î s'écria Blanche avec un véritable accent de triomphe.
Etait-ce la joie de voir qu'on avait enfin goûté sa liqueur d'orange ?
— Elle est bonne... dit Marielle en replaçant sa coupe sur la table.
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Lacuzaii passa sa main sur son front et chercha des yeux un siège.
Blanche lui apporta un fauteuil en riant.
Lacuzan jeta tont autour de lui un regard soupçonneux.
Sa paupière retomba, vaincue.
Quelques paroles ébauchées moururent dans sa bouche.
Il dormait.
Marielle s'élait endormie avant lui.
Blanche s'élança vers la po? te et l'ouvrit.
— Pst! pstî lit-elle doucement.
Maître Pichenet montra aussitôt sa jolie figure, nîoitié doctorale, moitié espiègle, derrière le velours de la draperie.