‹ Le château de VeloursChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE Vif · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vif

Pfli* la ebeminée,

Il nous faut rétrograder un peu.

La nuit précédente, vers quatre heures, mademoiselle Blanche de Noyai avait été éveillée par un bruit assez singulier qui se faisait non loin de son lit, et dont elle ne pouvait point deviner la nature.

Elle eut peur d'abord, car elle était

jeune fille après tout, mais ses frayeurs

n'étaient jamais de bien longue durée.

Nous savons qu'elle avait un vaillant petit cœur. .-

Elle sauta hors de son lit, et passa une robe du matin.

Le bruit continuait.

11 semblait venir de la cheminée, ce bruit, et quelques poignées de suie qui tombèrent dans le foyer ne laissèrent pas l'ombre d'un doute à mademoiselle de Noyai,

Elle pensa tout naturellement que c'était un voleur qui choisissait ce chemin peu frayé pour s'introduire au manoir.

Ceci la rassura tout à fait.

— Holà ! dit-elle en se baissant sous le

DE VFXOMRS. 1 U I

tablier, — est-ce donc déjà l'heure de gratter les tuyaux ?

— Mademoiselle Blanche ! répondit une voix au lointain, — est-ce vous ?

Toutes les voix qui parlent dans les cheminées ressemblent à des voix de ramoneur.

Blanche, trouvant déjà que la conversation avait assez duré, se baissa de nouveau et dit :

Le feu est tout dressé, mon garçon...

cherchez fortune ailleurs, où je vais vous envoyer un peu de fumée.

— Oh ! mademoiselle Blanche ! dit la voix, — ce serait la première fois que vous auriez fait du malî... Laissez-moi descendre, je vous en prie!

Ce voleur était ravissant, ma parole !

lui Î.K CHATEAU

il parlait comme la chanson : An clair de la lune.

Ouvre-moi ta porte, Pour l'amour de Dieu !

Cependant Blanche, qui avait déjà sa main à sa lampe de nuil, se ravisa.

Cette voix de ramoneur était pour elle comme l'écho d'une autre voix.

— Qui êtes- vous? cria-t-elle, tandis qu'un étonnement joyeux se peignait sur son charmant visage.

— Je suis...

La voix hésita et reprit :

— Je viens de la part de M. Albert de Coétlogon.

La main de Blanche retomba.

Un incarnat léger vint à sa joue.

mi VELOURS. 'ior»

Puis elle sourit tout frauchemcnt à l'idée de cette voie nouvelle que choisissaient les messagers de son futur époux.

Pendant cela, messager, ramoneur ou larron , rhomuio <lo la cheminée dégringola tout à coup, et vint iomher dans les cendres.

Il éternua et roula au milieu de la chambre à coucher.

il était extrêmement drôle ce nouvel arrivant, et nous recommandons aux autres héros de roman de ne jamais choisii* le chemin qu'il avait pris.

Impossible de garder le moindre vernis poétique avec de la suie au mains, aux yeux, aux joues, au front, partout.

Blanche riait aux larmes. *

Il n

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Le nouveau venu restait interdit devant elle,

— 0 mon pauvre Pichenet ! dit enfin Blanche ; — je ne m'attendais guère à vous revoir ainsi.

— Vous m'avez donc reconnu, mademoiselle?... balbutia le jeune médecin qui domeurait comme ébloui.

Car i^lle était jolie, cette petite Blanche, bien plus que nous ne vous l'avons dit, préoccupé que nous avons été toujours de la souveraine beauté de sa sœur Marielle.

Elle avait dix-huit ans, savez-vous!

Elle était jolie à rendre fous tous les anciens amoureux de Marielle et trois douzaines d'autres troubadours par dessus le marché.

DE VELOURS. 1î)r>

— Oui, oui, mou bon ami, réponditelle; je vous ai très bien reconnu... Mais c'est donc là le chemin de Paris ?

Elle avait beau faire, elle ne pouvait parler sérieusement, tant ce Pichenet était comique avec son grand air contrit et sérieux , sous le masque de suie qu'il portait.

— On m'avait dit que vous étiez un médecin fameux, M. Adrien, reprit-elle, — car il ne faut plus que je vous appelle Pichenet... Je pensais bien souvent à vous...

— Oh ! Mademoiselle ! ...

— Mais je me représentais toujours M. le docteur Adrien avec des manchetl(>s bien blanches et un col plissé connue ii faut...

r.)6 lE CHATliÂU

Eile regai'dait, l'impitoyable , les manchettes et le col de Pichenet, qui étaient noirs comme de l'encre.

— Mademoiselle... voulut-il interrompre encore. — croyez qu'un motif bien grave...

— Certes, certes, monsieur Adrien!...

Un message de M. Albert vaut bien la peine d'escalader des murailles et de descendre par une cheminée dans la chambre d'une jeune fdîe!. .

Pourquoi, si fraiiches et si bonnes qu'elles soient, toutes les demoiselles se croient-elles rigoureusement tenues de railler dès qu'il s'agit de Fhonmie qui sera leur mari?

M. Albert de Coëtlogon, qui se morfondait lù-bas de î'aulre côté de la douve.

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était le vrai motif de celte gaîté un peu intempestive.

Et pourtant Blanche Jaimait sincèrement, uniquemenl.

Ce sont les jolis petits mystères du cœur. — Cela devient beaucoup moins gentil quand la demoiselle a seulement vingt-cinq ans. — Quand ia demoiselle a passé la trentaine, ces petits mystères tombent dans le domaine de la haute comédie , et il faut une duègne , au théâtre, pour jouer le rôle de la demoiselle.

Quant à la question de convenance qui pourrait être soulevée par quelques esprits trop ronds, (le mot oblus étant blessant, nous le rejetons) nous répondrons à ces esprits contondants qu'en tie Blanche et Pichenet, les rapports étaient

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de toile sorie que îa décence mcmdainc n'y avaitrien à faire.

En Ire !a noble bienfaitrice et l'honnête jeune homme qui avait le cœur tout plein de reconnaissance, il y ayait un lien franc comme celui qui unit le frère à la sœur.

Déiiez-vous avec soin et scrupule des gens qui parlent trop souvent de décence.

Si les pendus pouvaient parler , soyez certains, n'en déplaise au proverbe, qu'ils ne parleraient jamais que de corde.

N'avez-vous pas rencontré dans votre vie des milliers de brocanteurs qui parlent de probité? — Et tout Gascon qui connaît son état, ne dit-il pas trois fois par minute : Je vais vous parler franchement?...

m-: vtLouns. iOO

Défiez-vous.

Un jeune homme dans la chambre d'une jeune (illc, à quatre heures du matin, c'est léger, en thège générale. — Mais la suie !

Et puis, on vous l'a dit : Pichenet n'aimait que sa mère.

11 entrait par les cheminées parce qu'il en avait les moyens, ayant pratiqué l'art du danseur de corde à l'âge où les autres docteurs en herbe apprennent le latin et le grec.

Mais c'était dans de bonnes intentions qu'il se livrait h ces réminiscences. Badabrux aurait pu dire de lui : Le jour n est pas plus pur que le fond de son cœur...

Pichenet ne connaissait pas du tout la topographie intérieure du château du

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Grail. Celait sans préméditation aiicun(3 (ju'il avait choisi la cheminée de Blanche, en qnitlant Albert de Coëtlogon.

Il nous faut bien avouer, cependant, que s'il avait eu à choisir, il aurait choisi la cheminée de Blanche.

Il était venu là, poussé par un irrésistible besoin de sonder ce mystère où sa mère se tiouvait mêlée, et poussé aussi par une secrète voix qui lui criait : « Tu peux leur porter le salut à tous ! »

Comment ?

Pour répondre à cette question, il fallait savoir; pour savoir, il fallait entrer au château : voilà pourquoi Pichenet était entré au château comme il avait pu.

Maintenant, il est certain (ju'en pareille occuirrnce une aulre jeune personne ne

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se serait pas conduite exactement comme lilanche de Noyai.

Nous ne faisons nullement le procès aux jeunes fdles, qui eussent poussé les hauts cris, bien que les hauts cris ne prouvent rien.

Nous ne jetons aucune espèce de blâme sur les demoiselles qui se fussent évanouies. C'est ie droit qu'elles ont.

Nous nous bornons à demander qu'on n'accable pas notre pauvre petite Blanche pour défaut de gémissements et de syncopes.

— M. Adrien, dit-elle au bout de quelques minutes, si vous ne tenez pas à repasser par la cheminée, nous allons allumer le feu à présent?... N'est ce pas que cela vous a fait grand'peur quand j'ai parle de fumée ?

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— Je savais ce que je risquais en péue- Irant ici, mademoiselle, répondit Pichenet.

— Bravo ! voilà les docteurs qui vont devenir intrépides comme des dragons!...

Asseyez-vous là, monsieur Adrien. .. Chauffez-vous... Je vais aller vous chercher votre mère.

— Elle est donc bien ici ? s'écria Pichenet qui pâlit et dont les yeux se mouillèrent ; — oh ! c'est vous que j'ai vu la première en entrant dans ce château , mademoiselle Blanche !... Je devais y trouver du bonheur !

Blanche lui tendit sa main, qu'il baisa avec effusion et respect.

— Je suis une de vos plus vieilles amies, Monsieur Adrien, reprit elle.

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Puis elle ajoula cii niellant son doigt sur ses lèvres, plus roses (jue des cerise s:

— Je sais tous vos secrets., et je veux que vous soyez heureux. Répondez-moi...

l'avez- vous oubliée?

Ceci fut prononcé à voix basse et d'un ton sérieux.

Pichenet baissa la tête et garda un instant le silence.

— Non... répliqua-t-il enfin — pas plus que je n'ai oublié le rayon du soleil qui éclairait ma pauvre chambrette... pas plus que je n'ai oublié les larmes ou le sourire de ma mère !... Mais, je sais ce que je suis , et ce qu'elle est, mademoiselle Blanche... Pourquoi y aurait-il du mal à l'admirer comme le chef-d'œuvre de Dieu, puis-

iOi Ls-: CHATEAU

qu'elle est la femme heureuse de M. le comte de Lacuzan, mon bienfaiteur, — la sœur de mademoiselle Blanche de Noyai, ma providence !

— Heureuse !... murmura Blanche.

Pichenet la dévorait du regard.

Elle s'était arrêtée , et à son tour , elle avait des larmes dans les yeux.

— Écoutez ! s'écria Pichenet, — si j'ai deviné, que îe ciel soit béni '...j'ai passé deux années à étudier ce mal terrible...

— Quel mal ?...

— Le Mal d'Enfer.

— Vous savez donc !... dit Blanche stupélaiîe. •

Il l'interrompit et joignit ses mains élevées vers le ciel.

'^J'avais deviné! j'avais deviné ! sé^

cria-t-il ; — je savais bien qu'il ne pouvait y avoir que noblesse dans le cœur de M. de Lacuzan !... Et d'ailleurs, est-ce que vous seriez-là, vous, si toutes ces calomnies?... Mais je divague, mademoiselle Blanche... Une heure pour embrasser ma mère, et puis que Dieu me soit en aide ! je crois que je vous paierai ma dette !

Blanche ne comprenait pas, mais l'espoir naît si vite au cœur des jeunes fdles ! Elle s'élança vers la porte.

Sur le seuil, elle s'arrêta.

Un sourire sournois fit briller ses prunelles, tandis que ses joues se couvraient de rougeur.

— Mais... nuirmura-t-elle, — M. Adrien... quand vous étiez là-haut, dans la cheminée, vous disiez que vous veniez de sa part...

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— Coëtlogon ! dit Pichenet qui se frappa le front ; — oh ! pardonnez-moi cet oubli... il m'avait chargé de vous dire, quand je l'ai quitté... car il est là, le pauvre jeune homme... sur la lisière de la forêt.

— Ah!... il est là! fit Blanche toute contente.

Puis elle ajouta en haussant les épaules :

— Je le reconnais bien, le maître fou. Je vous le déclare, Blanche était douze

fois moins pensionnaire, c'est à dire vingtquatre fois moins comédienne que le commun des jeunes filles.

Mais la plus sincère se croirait damnée, si elle ne disait pas un peu le contraiie de ce qu'elle pense en ces matières d'amour.

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— Il m'avait chargé de vous dire, reprit Pichenet, — qu'il est à vos genoux... qu'il vous aime comme jamais on ne sut aimer...

Blanche courait déjà dans le corridor, et l'on n'entendait plus que l'écho de son petit rire moqueur.

Pourtant, en passant devant une fenêtre qui donnait sur les douves, elle jeta un long regard au-dehors, — et comme elle crut voir une ombre sous les arbres aux premières lueurs du matin , elle envoya, sûr de ne n'être pas vue, un baiser à cette ombre, qui était le pauvre, — rheureux Albert.

Lequel ne vit point le baiser, mais gagna un gros rhume.

Elle vint la pauvre mère Chaumel, déjà

îoLiie émue avant même d'avoir vu son fils et pressentant son grand bonheur. Elle vinj.

(^e lurent des larmes joyeuses, des paroles entrecoupées de baisers.

Comme elle le contempla, son fils chéri, qu'elle n'avait pas vu depuis'cijiq années!

Et comme elle se senliî (ière de le voir si grand, si beau, si lorl ! Toutes ses do u leurs étaient oubliées : les longs jours de misère, les pleurs silencieux. Elle remerciait Dieu de vivre.

Désormais elle avaii un défenseur, et c'était son fds. Son fils, qui était là, ivre de bonheur devant elle.

Son petit Adrien , — ce grand jeune homme !

Son pauvre Pichenet,— ce fameux docteur!

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Blanche embrassait la bonne femme, tant elle avait de joie à la voir contente.

La Chaumel était trop faible ponr tant (le bonheur. On la mil dans «ne bergère, auprès du lit de Blanche, et Pichenet s'agenouilla sur le lapis, à ses pieds. Blanche dit :

— 11 est venu ici pour savoir : il faut qu'il sache tout.

La Chaumel attira la tête d'Adrien contre son cœur, et raconta ainsi l'incendie de la cabane :

— Quand j'entendis frapper h la porte de notre maison, au milieu de la nuit, je crus que c'était mon Adrien qui revenait de la grande ville, car je l'attendais la nuit comme le jour. Je me levai, si heureuse, que mes pauvres jambes chance-

lanles ne voulaient plus porter mon corps. — Il paraît que je mis trop de temps pour aller ouvrir; on enfonça la porte.

— Est-ce toi, Adrien? m'écriai-je.

La résine s'allumait.

Je vis un grand corps noir qui n'avait pas de visage.

La résine tomba de mes mains, et je m'enfuis, car j'avais reconnu Malbrouk.

Il parvint à me saisir dans l'obscurité, et me traîna par les cheveux jusqu'au foyer où je venais de remuer les cendres pour trouver un charbon.

— Rallume ia résine, dit-il, pour que je voie à te bien tuer!

Je compris qu'il était fou, plus fou qu'avant d'être mis à la maison Saint-Médard.

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— Lâche-moi , lui répondis-j e; si tu veux que je rallume la résine.

11 me lâcha. — Et, pendant que je me baissais, je voyais confusément tout son corps se dégingander, comme à la danse des fiévreux.

Il répétait entre ses dents :

— Je la toucherai ! je la toucherai... Je ne savais pas de qui il parlait.

Quand la résine fut allumée , il me la prit des mains et la porta sous la paillasse, sans rien dire. Je m'élançai pleine d'épouvante, mais il me terrassa aisément et mit son pied sur ma poitrme.

La paillasse brûlait.

— C'est là que j'étais, grommelait-il, quand elle est venue avec le sorcier Lacuzan et qu'elle a dit que j'étais horrible...

ilâ LF THATKAU

Ah! je. suis horrible!... Eh bien! ce que je suis, elle lésera... je la toucherai! je la toucherai!

Moi, je criais: Pitié! pardon! car la fumée commençait à me suffoquer.

Malbrouk avait l'air de respirer à l'aise.

— Ton Adrien va donc revenir? disaitil ; c'est bon... je l'attendrai... el je lui serrerai le cou jusqu'à ce que sa langue devienne noire et pende sur son menton.

— Ah! ah ! reprenait-il, — j'ai bien de la besogne! Je ne sais pas si je pourrai tout faire !

II ôta son pied, qui écrasait ma poitrine.

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