‹ Le château de VeloursChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Lacuzau et son poi*ts*ait. au pastel.

Le comte Henri de Lacuzan valait mieux que sa renommée. Ce n'était pas ce don Juan vulgaire, dont l'espèce se perpétuera en province et dans la rue Saint-Denis, à Paris, jusqu'à la consommation des siècles.

Il ne courait point ces aventures que

tu LE CHATEAU

Ton appelle des bonnes fortunes, et qui sont la gloire des jolis officiers français, soit qu'ils appartiennent à l'infanterie, soit que leurs études les aient mis à même d'entrer dans la cavalerie. Les femmes s'engouaient de lui sans qu'il y eût de sa faute.

Et si le commun des gloseurs l'accusait d'être un vampire amoureux, d'autres bavards prétendaient, au contraire, qu'il avait fait à quantité de belles dames le suprême aifront de ne les point prendre pour victimes, alors que lesdites charmantes vicomtesses appelaient notoirement le martyre.

Cette dernière opinion ralliait les sceptiques, les gens qui avaient l'écu, les esprits forts et les personnes du sexe dépourvues d'illusions.

Mais les naïfs, les petits bourgeois, les cuisinières nobles , les perruquiers, le tiers-état du bavardage, en un mot, s'obstinaient à regarder Lacuzan comme un charmant libertin.

C'est-à-dire comme un coquin de la pire espèce.

Mademoiselle Guilmitte Barbedor, mercière, à l'enseigne de la Grosse -Pelotte ; M. Saturnin Mormicbel, marchand de tabac; le vieux chevalier de Badabrux, célibataire, et les cinq demoiselles Trécocbé, négociantes, racontaient, au sujet de ce Lacuzan, des histoires si pieusement horripilantes que nous n'osons point les reproduire.

Mais c'était dans de bonnes intentions.

Quand on a de bonnes intentions, il est permis de répéter et même, au besoin,

iiiveiuer des anecdotes lurones, h faire dresser les cheveux.

La vicomtesse Le Brec du Lartz de CraiTiayeul-en -Gévézon - les-Fossés-sur-Papayoux, la vicomtesse de Landivisy, la vicomtesse de Margamel, la vicomtesse de Galirouet, la vicomtesse du Honnihic, cl quantité d'autres vicomtesses dontl'hisluire imprudente a oublié les noms, étaient les ennemies de Lacuzan.

Mademoiselle Guilmitte Barbedor , M. Saturnin Mormichel , le célibataire B;idabrux et les cinq demoiselles Trécoché, négociantes, étaient également les ennemis de Lacuzan.

Il n'y avait pas jusqu'au père Vive, suisse de l'hôtel de Noyai, qui ne fût l'ennemi de Lacuzan.

Nous ne savons pas pourquoi le père Vive se mêlait de cela.

C'est sans doute que Lacuzan était trop riche, trop beau, trop heureux.

Mais le plus sanglant ennemi de Lacuzan était Malbrouk, le danseur de corde. Voici pourquoi :

Il y avait alors dans le pays de Rennes et dans plusieurs autres parties de la Bretagne une épidémie que la tradition nomme « le mal d'enfer. »

Ce mal (Tenfer s'attaquait à la peau après avoir corrompu le sang. On n'en mourait pas toujours, mais il était bien rare que la guérison ne laissât pas d'horribles traces sur le visage.

Ceux qui avaient eu le mal d'enfer restaient défigurés pour toule leur vie.

L'épidémie avait fait de grands rava-

6S LE CUATEAD

ges dans la forêt de Rennes, autour du ch âteau du Grail,et Lacuzan avait amené de la ville son propre médecin pour soigner les pauvres gens de son domaine.

Le médecin, qui était pourtant un brave homme, portait sur lui des sels et toutes sortes de vinaigres, quand il entrait dans les cabanes infectées. Lacuzan le suivait et ne portait rien, sinon des écus de six livres qu'il donnait à ceux qui manquaient de remèdes ou de pain.

Le médecin gagna le mal d'enfer, bien qu'il eût évité de toucher les malades.

Lacuzan, qui avait donné des poignées de main aux plus désespérés, garda sa belle pâleur et n'eut pas seulement un accès de fièvre.

Vous pensez peut-être que la foule s'a-

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genoiiilla devant Lacuzau. — Mou Dieu non.

Les vicomtesses dirent tout simplement : « Ce n'est pas vrai. »

Mademoiselle Guilinitte Barbedor , M. Saturnin Mormichel, le chevalier de Badabrux et les cinq demoiselles Trécoché prononcèrent tout bas le mot maléfice.

Le père Vive, portier, dit tout haut que c'était sorcellerie.

Et dans les basses rues de Rennes, Lacuzan passa pour un sorcier. Cela va tout seul, et il n'y a pas grand mal. Un homme de cœur fait le bien parce que le bien est dans sa nature. Celui qui fait le bien pour être récompensé ici-bas par la gratitude ou autrement n'est qu'un fat.

Pis que cela : un sot.

70 lE CHATîîAU

Pis encore : un être dangereux. Car il arrivera un jour où cet homme, blessé par l'ingratitude humaine, deviendra misanthrope et méchant.

Lacuzan continua de donner la main aux moribonds du mal d'enfer : sa main toujours ouverte et jamais vide.

Sa réputation de sorcellerie grandit et s'établit solidement.

Un soir qu'il revenait à pied de son château du Grail, Lacuzan rencontra un mourant couché en travers de la route.

C'était une victime du mal d'enfer.

Lacuzan chargea le mourant sur ses épaules et continua son chemin.

11 était fort, mais la route était longue. Au bout d'une demi-heure, il s'arrêta et fut obligé de déposer sur l'herbe son pesant fardeau.

DE VELOURS. 7i

Le patient râlait et se tordait.

Lacuzan vit de loin un grand gaillard qui suivait la route et s'avançait vers lui en chantant.

— Holà ! l'homme ! cria-t-il.

Le grand gaillard vint h son appel.

— Aide-moi à porter ce malheureux, dit encore Lacuzan.

Malbrouk, car c'était Malbrouk, reconnut d'un seul coup d'œil, sur la figure du malade, les signes connus et redoutés de l'épidémie.

Il sauta brusquement en arrière.

— Que je touche un malade du mal d'enfer! s'écria-l-il.

— Je te donnerai deux louis d'or, reprit Lacuzan.

— Vous me donneriez cinquante pistoles...

Lacuzan n'aimait pas beaucoup la discussion. Il avait la main au collet de Malbrouk, avant que celui-ci n'eût achevé.

— Je paie volontiers les coquins comme toi, dit-il, — quand ils ne raisonnent pas. Quand ils raisonnent, je ne les paie pas, je les rosse !

Lacuzan était comme cela très énergique dans son stlye. Il faut que le lecteur nous pardonne si nous reproduisons ses expressions un peu trop colorées.

Lacuzan ajouta :

— En conséquence, tu n'auras rien.

Aide-moi.

Malbrouk se prit à rire.

Il était taillé en Hercule.

— Ah!... fit-il en regardant tout autour de lui dans la campagne solitaire,

Dis VELOURS. . 75

— c'est comme ça que vous parlez, mon gentilhomme!...

La nuit tombait; le chemin était désert. Malbrnuk pensait déjà :

— Personne ne saura que je lui ai brisé la tête contre le tronc de ce chêne !

Et il regardait le tronc du chêne après avoir regardé la tête de Lacuzan.

Mais il avait vraiment compté sans son hôte.

Lacuzan, qui lisait son projet dans ses yeux farouches, serra le collet. La ligure de Malbrouk devint écarlate, et sa langue pendit hors de sa bouche.

— Oh! monseigneur, dit-il en tombant à genoux, ne me tuez pas... je ferai tout ce que vous voudrez !

Lacuzan le lâcha. 11 prit le malade par

Ti LE CHATKAU

la tête, et Malbrouck, bien à contre-cœur, le porta par les pieds.

Arrivé au seuil de la première cabane qui se présenta sur la route, Lacuzan jeta deux pièces d'or à Malbrouk et lui dit : Va-t-en !

Il y avait de cela plusieurs semaines.

Mais chacun savait bien que cette terril )le maladie, le mal d'enfer, pouvait couvei " dans le sang, des mois entiers, comme le feu mal éteint des incendies sous la cen dre, — puis éclater tout à coup, foudro} ante et mortelle.

Ma. Ibrouk avait peur.

La p ensée du mal d'enfer pesait incessammen t sur lui.

Et il II aïssait Lacuzan , parce qu'il disait :

— Lui qui est sorcier, il peut bien ton-

DE VELOIIUS. 7â

cher les malades... mais me les faire toucher, à moi qui n'ai rien pour me défendre I

Évidemment, c'était un meurtre.

11 y avait dans la vie de Lacuzan quelque chose de très mystérieux.

La vicomtesse Le Brec du Lartz de Cramayeul-en-Gévéson-les-Fossés-sur-Papayoux, la vicomtesse de Galirouet et les autres vicomtesses ne l'accusaient point d'être sorcier : c'étaient des femmes à la mode, et la mode était de ne point croire aux sorciers plus qu'à Dieu.

Mais les vicomtesses avaient donné à Lacuzan le sobriquet de Barbebleue.

Plus tard, on put voir en ceci un étrange à-propos, presqu'une prophétie.

iU LK CHATEAU

Les vicomtesses l'avaient surnommé Bai'bebleue, parce qu'il était à la connaissance de tous que le comte Henri de Lacuzan avait été fiancé par trois fois à trois demoiselles, nobles, riches et belles.

Et que ses trois fiancées étaient toutes mortes quelques jours avant le terme fixé pour le mariage.

Le vrai Barbebleue attendait, lui, que le mariage fût célébré.

Mais quand il s'agit de lancer une llèche empoisonnée, la méchanceté n'y regarde pas de si près.

Le foit des trois fiancées mortes était vrai.

Il n'en fallait pas davantage.

Peut-être , si l'on avait eu pour Henri de Lacuzan une parcelle de la plus vulgaire bienveillance, au lieu de l'adorer

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d'abord pour ensuite le haïr, peut-être eût-on attribué à ce triple malheur la teinte de tristesse qui assombrissait habituellement son visage si beau et si fier.

Peut-être eût-on fait remonter à cette triple douleur les brusques variations de son humeur inexplicable.

Car, dans ce monde qui s'occupait de lui malgré lui, Lacuzan passait tantôt expansif et brillant comme son âge, tantôt morne et taciturne.

Parfois la plaisanterie entamée se glaçait sur sa lèvre.

Et bien souvent , parmi les rires qu'il avait lui-même excités, on l'avait vu courber la tête tout à coup, comme si l'élancement d'une souffrance sourde et soudaine lui eût traversé le cœur.

Il aimait Marielle de Noyai.

78 tu CHATKAU

Et chacun se souvenait de Tavoir vu, aux fêtes de la session, suivre la belle jeune fille d'un regard esclave.

Mais chacun se souvenait aussi de l'a- ' voir vu, en quelque sorte, briser le charme avec violence, détourner les yeux et s'enfuir.

Était-ce un souvenir de deuil?

Était-ce un remords?

C'est à Paris comme en province. La charité est une plante rare qui ne croît pas en pleine terre.

Les indifférents ne disaient rien.

Les malveillants disaient :

— C'est un remords.

Pour tous les ennemis qu'il avait : à savoir, Malbrouk, le père Yivé, les cinq demoiselles Trécoché, le célibataire Badabrux, mademoiselle Guilmitte Barbe-

. DS VILLOUKS. 19

dor, M. Saturnin Mormichel et tontes les vicomtesses, sans compter une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer; pour cette armée d'adversaires irréconciliables, le comte Henri de Lacuzan n'avait qu'une amie :

C'était la petite demoiselle Blanche de Noyai, l'humble sœur de l'incomparable Marielle.

Il n'y avait pas bien longtemps que Lacuzan la faisait danser sur ses genoux; mais depuis une année, Blanche s'asseyait à côté de lui comme une femme.

Par exemple, ils se tutoyaient toujours. On peut tutoyer une jeune fille jusqu'à quatorze ans, ni plus ni moins.

Lacuzan et Blanche causaient enseml)le très souvent.

Si souvent que les vicomtesses atten-

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(laient impatiemment la quinzième année (le Blanche pour lancer quelque bonne grosse calomnie.

La vicomtesse Le Brec du Lartz de Cramayeul-en - Gévézon- les -Fossés- sur-Papayoux était môme d'avis qu'il ne fallait pas attendre si longtemps. Maintenant, si nous ne craignions de vous faire prendre en aversion cette pauvre petite demoiselle Blanche, nous vous dirions un grand secret.

C'est scabreux, nous l'avouons avec candeur.

Une jeune fdle artiste, une enfant prodige...

Eh quoi! Blanche, cette chère folie, était-elle un enfant prodige?

Une jeune fille artiste?

Modérez votre effroi.

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Nous aurions dû vous cacher celle circonstance, mais le premier mot lâché vous conduirait a des suppositions déplorables.

Expliquons-nous franchement et sans passion.

Oui, Blanche était une artiste, depuis l'âme jusqu'aux doigts.

Oui, Blanche avait en elle tout ce qui fait l'artiste; elle avait le feu, la soudaine impression, les yeux qui se mouillent, le cœur qui tressaille, et ce je ne sais quoi divin : la fantaisie.

Qu'est-ce? la fantaisie?

D'honneur, je no sais pas.

Mais, je le sens. — C'est tout un horizon de beauté qui s'étend par delà l'horizon visible, et que certains yeux ou certaines âmes distinguent.

82 LE chat!;au

C'est ce qui vous charme à votre insu, ce que vous aimez malgré vous, ce qui vous fait rêver :

L'amour inconmi , jeune fille ! — La Californie, monsieur !

Poète, ce rayon de lune qui glisse sur le paysage...

Enfin, je ne sais pas.

Blanche avait tout cela.

Si elle avait voulu, elle eût été un grand [îcintre.

Mais, encore une fois, rassurez- vous!

l'allé peignait comme elle chantait, comme elle riait, comme elle cachait l'aumône matinale ; elle peignait avec son cœur et le caprice de sa tête éventée.

Une enfant prodige! ah bien, oui!

Elle se croyait, de bonne foi, la plus piètre écolière de Denis- Antoine-Amédée

Poquel, son maître de dessin, qui était un incorrigible fabricant de croûtes.

Et Denis-Antoine -Âniédée Poquet le croyait encore plus fermement qu'elle.

Bref, pour tout dire en un mot, Blanche ne fît qu'un portrait en sa vie.

C'était un chef-d'œuvre, il est vrai, mais ne lui en gardez pas trop rancune.

Elle ne l'avait pas fait exprès.

Ce portrait était celui du comte Henri de Lacuzan. Blanche lui avait dit un soir en jouant dans le jardin :

— Je suis à dessiner un Grec, parce que je n'ai pas pu finir mon Romain... ïu ferais une belle tête , Lacuzan, avec tes moustaches pointues et tes cheveux sans

poudre... Veux-lu que je te fasse, au lieu de mon Piomain ?

— Je ne demande pas mieux, répliqua Lacuzan.

— Vrai? s'écria Blanche ravie; quel dommage qu'il soit nuit déjà!... Il faut attendre à demain... Tu viendras demain de bonne heure ?

— Quand l!i voudras, mademoiselle.

— Dès le matin... En cachette! Je ne montrerai pas la feuille à M. Poquet... Oh ! comme nous allpns nous amuser !

Elle n'en dormit pas de la nuit.

Le lendemain, dès l'aube, elle choisit une immense feuille de carton à pastels qu'elle disposa sur son chevalet. Elle donna une chiquenaude sur le nez du pauvre Grec , qui n'en pouvait mais , et attendit acuzan.

Dl, VKLOUUS. 85

— Au moins, se disait-elle, en voilà un qui va rester en place et ne pas bouger... Ce Pichenet remue toujours !...

— Excepté, ajouta-t-elle en souriant tristement, excepté quand il est là, des heures entières, à regarder Marielle !

Mademoiselle Blanche avait donc essayé de peindre Pichenet?

Lacuzan arriva en costume de chasse, le couteau à la ceinture et le fusil sur le dos. Il avait mis en passant un chevreuil à l'office.

— C'est cela ! c'est cela ! s'écria Blanche; le col nu, la tunique drapée... tu vas voir comme je vais te faire joli!...

— Tiens ! s'interrompit-elle , regarde mon Romain.

Un vrai Romain : casque en pot à eau, tète bouclée, sourcils froncés, épitoge at-

tachée au col avec une plaque d'airain, geste de figurant tragique.

Lacuzan dit par politesse :

— Sais-tu que tu as fait des progrès , Blanche !

Elle lui rit au nez sans pitié.

— Pour la peine, s'écria-t-elle, je t'en fais cadeau!... Tu vas l'emporter, tu vas l'encadrer, tu vas le pendre dans ton salon avec ma signature : Blanche de Noyai, élève de M. Denis Poquet...

— Soit ! dit encore Lacuzan, qui avança la main pour prendre le dessin.

Le dessin volait en quatre morceaux par la fenêtre.

Pauvre M. Poquet! reprit-elle, cela lui enlèverait tous ses élèves.

On entra en séance.

Pompadour avait ilil, ou allait dire, une naïveté toute semblable.

Ces fleurs animées, les marquises roses ne veulent pas qu'on mette d'ombre dans les tableaux.

Enfin, Denis- Anloine-Amédée Poquet, vint à son tour.

Cet honnête homme haussa franchement les épaules.

— Que voulez-vous? murmura -t-il, ma chère demoiselle; que voulez-vous que je vous dise?... Vous ne suivez pas mes conseils... Avec un peu plus d'application, vous dessineriez aujourd'hui l'académie!.. Mais... ah bien! ma foi oui!

Il prit son chapeau, et d'un air de pitié profonde :

— Heureusement, heureusenjent, ma chère demoiselle, ajouta-t-il en .saluant

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pour se retirer, — heureusement que vous n'avez pas besoin de cela pour vivre.

On mit le portrait dans un cadie d'or et on le suspendit aux boiseries sculptées du petit salon du Grail.

Blanche avait représenté Lacuzan au retour de la chasse, les cheveux un peu en désordre, le col fripé, la veste de velours lâche, sous la tunique drapée capri< cieusement.

Un vrai campagnard avec un front de prince et des yeux d'aigle.

Vous avez vu (et si vous ne les avez pas vus, tâchez de les voir) ces superbes pastels que laisse tomber de son crayon prodigue William Borrione, ce peintre tout jeune qui sera glorieux demain.

Vous avez admire cette richesse de

Dli VELOURS. 05

couleur, celte hardiesse de dessin qui fait le pastel plus beau que la peinture.

Le XVIIF siècle aussi avait la science du pastel.

Mais ce portrait de Lacuzan , erreur d'une petite fdle qui n'avait pas voulu écouter Dcnis-Antoine-Amédëe Poquet, n'était pas de son siècle.

C'était un de ces bizarres phénomènes qui ne se reproduisent point.

C'était beau en dehors des mœurs, en dehors de là manière, en dehors de l'art de l'époque.

La figure ressortait, grave et pale, sur un fond presque noir. Le front noble, où se distinguai ont déjà quelques traces de lassitude morale s'inondait de cheveux bruns, longs et mêlés par une course violente. Le nez aquilin, arrêté vivement, la

Louche ferme et railleuse, le sourcil recourbé en arcade et cachant sa pointe aiguë jusque sous les cheveux de la tempe.

Ceci donnait à la partie supérieure de ce visage si mâle une sorte de vague ressemblance avec le doux visage de Marielle.

Les yeux avaient un regard fixe et fier, et de la mélancolie sous leur froide vaillance.

C'était jeune, mais un peu attristé.

C'était fort, mais on devinait la souffrance sous cette vigueur, la souffrance orgueilleusement supportée.

Un soldat, — mais un penseur.

Un penseur, — mais un chevalier !

Blanche était là quand le portrait fut suspendu dans Je petit salon du GraiL II

DK VELOURS. 9^)

n'y avait avec elle que Lacuzan. Lacuzan suivait de l'œil Marielle qui se prouienait, au bras de son père, dans les allées du jardin.

Quand Marielle et son père disparurent sous les charmilles, Lacuzan vint se placer devant le portrait.

Blanche trouvait qu'il faisait bien là, le portrait. Elle attendait une louange. Et c'était fiicile à voir, car sa jolie figure ne cachait jamais sa pensée.

Lacuzan regarda le portrait longtemps.

Il était pâle et des gouttes de sueur iVoide perlaient à son front.

— C'est bien cela! dit-il.

Puis, il ajouta, comme en se parlant à hii-même :

— J'ai envie de le brûler.

96 LE CHATEAC

Les larmes vinrent aux yeux de Blanche.

— Tu le trouves trop mal fait? ditelle.

Lacuzan tressaillit et s'éveilla de sa rêverie.

— Je le trouve bien fait, ma pauvre Blanche, dit-il; mieux que cela : je crois que c'est beau... très beau !

— Alors, pourquoi veux-tu le brûler?

Lacuzan ne répondit pas tout de suite.

Il passa le revers de sa main sur son

front mouillé.

— Parce que c'est le portrait d'un fou, prononça-t-il enfin d'une voix sombre.

Blanche le regarda étonnée.

— Ecoute, Blanche, reprit Lacuzan qui s'éloignait du portrait pour retourner à

DE VELOURS. ÎH

la fenêtre; — je l'aime... je Taime avec passion... je l'aime épcrduement.

— Eh bien!

— Eh bien ! les autres sont mortes !

— Que dis-tu ?

— Je porte malheur à celles que j'aime... j'en suis sûr.

Blanche voulut essayer de rire; mais elle était plus pâle que Lacuzan, et un frisson courait dans ses veines.

Elle prit la main de Lacuzan et la serra dans ses petites mains froides.

— L'aimes-tu assez pour aller loin, bien loin.... et ne plus la voir jamais? demanda-t-elle.

— Je l'aime assez, répondit Lacuzan, pour rester près d'elle, et jouer sa vie, qui est la mienne , plutôt que de ne la plus voir!

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