CHAPITRE IV
Le» divigoiis LacHzaii. — Impradcuces de mademoiselle Blauche.
Lacuzan n'était pas toujours si langoureux que cela.
Il tenait assez bien sa place à table, et pouvait passer pour un gai soldat quand il le voulait. Ta jeunesse de Rennes l'avait pris i)our chef de file et ne jurait que par lui.
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Pour obtenir ce poste de prince de la jeunesse, à Rennes, il ne faut pas être précisément mélancolique. Rennes veut rire, afin de prendre en patience son ciel triste et ses pavés pointus. Rennes veut rire, Loire le vin des pays où il y a du soleil et foire danser ses jolies femmes.
C'est la provenance de Rennes, les jolies femmes.
Et ne vaut-il pas mieux produire des jolies femmes que des vins excellents, puisque le vin s'exporte?
Bordeaux boit, dit-on, de la piquette, Rennes garde ses Hourisetsable leMargaux.
Les rieurs sont-ils pour la Gironde ?
Le roi électif des mauvaises têtes de Rennes ne passe pas d'examen propre-'
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ment dit, mais il doit remplir bon nombre de conditions rigoureuses.
D'abord être ferme sur la hanche, — bon de là, comme ils disent, — ce qui est la moindre chose.
Avoir forte lêle* et le vin joyeux.
Tirer juste, marcher loin, monter bêtes de tout poil.
La dent dure, au besoin, le poignet vigoureux honnêtement.
Etre heureux auprès des dames, mais de fatuité pas un grain.
La bourse vide nuirait; mais on n'exige pas cent mille livres de rentes.
Avec cela, si l'on est beau, spirituel, brillant, personne n'y trouve à redire.
Figurez-vous l'être idéal réalisant le plus complètement possible ce programme
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gaillard. Lacuzan pouvait encore lui rendre dix points et la main.
C'était vraiment un hardi cavalier; c'était un fou charmant, malgré sa tête sérieuse et son regard pensif.
Mon Dieu! ce ténébreux qui soupirait comme quinze chapitres de roman, cassait les réverbères; ce chevalier qui soignait les patients du mal d'enfer comme une sœur grise, rossait le guet...
Mais il fallait le voir, à la tête de ses beaux dragons, tourbilloner dans la poudre, au Champ-de-Mars, par un jour de grand soleil !
Il fallait le voir, pour comprendre la fierté du soldat, le pouvoir de l'uniforme, l'orgueil du commandement.
Les dames suivaient l'étincelle de son casque à travers la poussière.
DE VELOURS. i 07)
L'acier des sabres sonnait; le cuivre jetait ses éclairs rapides; les escadrons déroulaient leurs mouvants anneaux; — et parmi tous ces bruits de chevaux galopant, de commandements croisés, de fer et de fanfares, la voix de Lacuzan éclatait, sonore comme le clairon des batailles.
Morbieu ! — c'est ainsi que parlait M. le marquis de Noyai, qui était un marquis de vaudeville , — Morbieu ! le beau soldat de parade !
Oui-dà ! un soldat de parade ?
îl y avait derrière Lacuzan un peloton
de vingt dragons qui partageaient avec lui
les regards des dames.
On les appelait les dragons Lacuzan par excellence.
Leurs casques étaient mieux polis, leurs
chevaux plus rapides, leur tenue plus mar-
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liale. Quand ils sortaient du nuage avec leurs figures bronzées et leurs yeux ardents, vous eussiez dit des diables.
Ils étaient vingt comme cela.
Ils étaient mille lorsque Lacuzan, qui faisait la guerre contre les Turcs, avec l'agrémeni du roi, les enrôla en Servie, à ses frais, les arma, les équipa, les entretint et les commanda.
Un soldat de parade!
Il les avait choisis un à un ses mille Serbes aux cheveux plats et aux yeux d'aigle. C'étaient de rudes compagnons. Au siège d'Orsova, Lacuzan les mit à l'épreuve. Les impériaux fuyaient. Lacuzan tint trois jours et trois nuits à la tête du pont fortifié d'Arzew pour couvrir la retraite des impériaux. Le quatrième jour, il se retira.
DE VELOURS. iOo
Les Serbes avaient miné le pont. L'avantgarde turque sauta.
Un soldat de parade !
Quand les Turcs vinrent à Belgrade, Lacuzan resta hors de la ville avec ses Serbes. Il s'adossa au Danube et fit la guerre à sa façon.
Spahis et janissaires y passaient en quantité, mais Lacuzan dépensait des Serbes.
Un jour que sa troupe était déjà réduite à moitié, il fut attaqué par un corps d'armée. Les Serbes firent de leur mieux, Lacuzan aussi. A force de battre, il parvint à gagner une des portes de Belgrade et demanda asile pour ses pauvres soldais harassés. Les impériaux étaient des hommes prudens qui firent mine de ne pas entendre.
Alors, Lacuzanleva son sabre sanglant au-dessus de sa tête, et cria :
— Enfants! allons nous laver au Danube!
Pour arriver au Danube, il fallait traverser tous les rangs ennemis. Lacuzan avait bien alors dix huit ou vingt ans.
11 mit ses éperoiis dans le ventre de son cheval, qui bondit en avant; les Serbes le suivirent.
Eux et lui firent encore de leur mieux, et la route qu'ils s'ouvrirent dans les rangs des Turcs fut marquée par une longue ligne de cadavres.
Mais ils étaient trop las, depuis le temps qu'ils travaillaient!
Quand Lacuzan parvint à la rive du fleuve, il ne vit plus qu'une cinquantaine de ses cavaliers serbes. C'était tout ce qui
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restait. Encore claient-ils entoures d'ennemis.
Non, ma foi, le comte Henri de Lacuzan n'était pas un soldat de parade!
II chargea, lui tout seul, dégagea ses cavaliers à qui son aspect rendait la vie, et tous lancèrent leurs chevaux dans le fleuve.
Le roi des fleuves!
Ils étaient vingt-et-un en touchant Tau- Ire bord. Lacuzan les ramena en France. On disait dans le régiment que si le comte Henri avait dit à ses vingt dragons, — les dragons-Lacuzan, — d'aller lui chercher la lune, ils auraient essayé.
Maintenant que nous avons peint le comte Henri en pied, au pastel et à la plume, peut-être le lecteur s'étonnera moins de lui voir beaucoup d'ennemis.
108 LE CUAIEAU
Les hommes comme Lacuzan plaisent à trop de femmes et déplaisent à trop d'hommes : c'est leur malheur.
Car, plaire et déplaire, en ce cas, c'est tout un : les femmes détestent par amour, les hommes par envie.
Une chose bizarre, c'est que la réunion de ces inimitiés des deux sexes produit la vogue.
Le succès d'un homme se mesure exactement au nombre des ennemis qu'il a.
Celui qui aurait pour ennemis ou pour envieux tous les habitants de notre univers, brillerait comme le soleil.
Parmi les ennemis de Lacuzan. nous n'avons pas compté Pichenel.
Seigneur Jésus! parler de ce pauvre petit Piclienet à propos de Lacuzan' quelle idée!
DE VELOURS. lOî)
Ami ou ennemi, qu'importe?
Que fait au lion superbe la rancune du faible moucheron ?
INous n'avons point compté Pichenet parmi les ennemis de Lacuzan ; nous avons bien fait. Seulement, Pichenet savait que le comté Henri aimait Marielle. Il savait toujours tout ce qui concernait Marielle.
Sur la question de décider si Marielle de Noyai aimait, oui ou non, Lacuzan, Pichenet hésitait.
Mais il en avait grand peur.
Et pourtant il ne haïssait point.
C'est que, dans ce corps frêle, vous verrez, il y avait une grande intelligence et une belle âme. Pichenet avait entendu Malbrouk en fureur raconter sa rencontre avec Lacuzan sur la route du Grail. Pichenet savait comme tout le monde ce que
Lacuzan faisait pour les patients du mal (Venfer.
Et Pichenet n'avait garde, lui, de dire : Sorcellerie !
Seulement encore, quand il voyait passer Lacuzan si beau et si fier, son cœur se serrait. 11 revenait à ses livres et se donnait à l'étude avec violence.
Ou bien il s'agenouillait près de sa mère et baisait ses deux mains en disant :
— Y a-t-il donc des enfants qui aiment quelque chose au monde plus que leur mère ?...
Ce fut quelques jours seulement après lachèvement du fameux pastel qu'eut lieu la fête donnée par M. le marquis de Noyai,
DE VKLOllKS. lil
îi l'occasion de la clôture des États de Bretagne.
Le marquis était un homme magnifique, mais qui mettait un peu la main à la pâte, et voulait savoir au juste, par livres, sous, deniers, ce que lui coûtait sa raagnîfignence.
Avec de pareilles mœurs, beaucoup moins rares qu'on ne le croit, vous avez des marquis éblouissants qui obtiennent de bien jolis rabais.
La fête du 5 juin 1749 avait été annoncée longtemps à l'avance. Tout Rennes était invité. Tout Rennes et toute la Bretagne.
Le marquis avait sa réputation à garder.
Aussi, dès le matin, était-il debout, parcoui-ant son hôtel et ses jardins pour voir
jusqu'à quel point on avait fait de cela un paradis.
Ce n'est pas là peut-être la superbe indifférence du grand seigneur, mais c'est la vérité.
Ajoutons même que, de loin, vous l'eussiez pris pour sa propre femme de charge, ce cher marquis, avec sa robe de chambre à lîeurs et son bonnet de nuit soigneusement rabattu sur l'oreille.
Il allait, venait, s'agitait, hochait la tête ou se frottait les mains. Il grondait, il critiquait, il gênait.
Jamais général, disposant ses avantpostes au moment d'une bataille, ne fut plus sérieusement occupé que lui î
Domestiques et décorateurs en perdaient la tête, et si tout se termina au mieux, en définitive, ce ne fut vraiment
pas la iaute de ce pauvre bon mai quis.
Le dîner était pour une heure. Vers onze heures, Blanche descendit au jardin, suivant sa coutume. Elle était toute prête déjà et jolie comme un amour.
Quand elle vint vers le marquis, sautant et courant, le marquis, par habitude, lui ouvrit ses bras avec tendresse, car il aimait ses filles de tout son cœur.
Mais il se ravisa en songeant qu'il n'avait pas, ce jour là, une seconde à donner aux faiblesses de l'amour paternel.
— Je n'ai pas le temps, petite! je n'ai pas le temps ! s'écria-t-il en faisant le geste de s'essuyer le front; — ah! ah! ce n'est pas une mince affaire, va!... j'y arriverai... j'y arriverai !.., mais ce n'aura pas été sans peine!
Blanche l'embrassa malgré lui.
— Tu es prête, toi î reprit le marquis vn jetant un regard triste sur sa robe de chambre à ramages ; — tu es bienheu- . r* use ! Va petite, va t'amuser... et ne me prends pas mon temps comme cela !
Blanche descendit les terrasses jonchées de fleurs nouvelles et se dirigea vers les cliarmilles.
A peine avait-elle disparu derrière la l'euillée que M. le comte Henri de Lacuzan parut au haut du perrpn de rhoteî.
Le marquis regarda encore sa robe de c!iambre à ramages et fit une grimace épouvantable.
— Ah! palsembleu! s'écria-t-il au dedans de lui-même, — M. de Lacuzan devient véritablement fâcheux !.. Est-ce qu'on arrive à cette heuie pour surprendre les gens? Que le diable l'emporte!
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— Eh î bonjour, comte! ajouta-t-il tout haut ; — que vous êtes aimable d'arriver ainsi de bonne heure !... Vous me prenez au milieu de mon coup de feu... car j'ai voulu voir un peu par moi-même...
— Tout cela est charmant, dit Lacuzan.
— Ah, dam ! mon ami , interrompit le marquis avec une orgueilleuse modestie, — mon petit hôtel de Noyai n'est pas le Louvre... Et dans mon pauvre jardin, nous ne sommes pas à Versailles.... chacun donne ce qu'il a.
— Charmant!... charmant! répéta Lacuzan,qui avait jeté un regard distrait sur les apprêts de la fête.
— Vous trouvez?... Allons, tant mieux î tant mieux!,., la chose certaine, c'est que
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si je ne m'en étais pas mêlé, rien n'aurait marché comme il fimt...
11 lira sa montre.
• — Ah çà, marquis, que je ne vous gêne pas, au moins! s'empressa de dire Lacuzan ; je me suis cru assez de vos amis pour devancer l'heure.
Le marquis l'interrompit par «ne fougueuse poignée de main.
— A toute heure , en tous lieux, je suis à vous, s'écria- t-il ; — mais, franchement, ce costume où vous me voyez... si je n'avais pas peur de vous laisser seul...
— Si vous ne me laissez pas seul à l'instant, je me sauve!
— Je suis désolé, voyez-vous bien...
Marielle est à sa toilette... Et Dieu sait quand sa toilette sera terminée... Il n'y a donc que ma petite Blanche...
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— Et VOUS me plaignez! dit le comte en riant; — vous ne savez donc pas que Blanche est ma meilleure amie?
— Si faitLacuzan, si fait.., il y a le portrait...
— D'honneur! ajouta le marquis gaîment, si elle avait trois ou quatre ans de pluSjje vous demanderais une explication, monsieur le comte î
— Et soyez certain, monsieur le marquis, répliqua Lacuzan d'un air un peu plus sérieux que la circonstance ne semblait l'exiger, — soyez certain que l'explication ne se ferait pas attendre.
M. de Noyai le regarda d'iin air étonné.
Lacuzan reprit son sourire.
— Vous n'avez plus qu'une heure, mar-
LE GiiATEAU
quis, dit-il. Hâlez-vous si vous ne voulez recevoir les clames en robe.
Le marquis partit comme un cerf et se mit aux mains de son valet de chambre.
Mais les dernières paroles de Lacuzan lui restaient dans la tête.
Et tout en faisant agrafer sur ses bas de soie sa culotte de satin, il se disait :
— L'explication ne se ferait pas attendre! avait-il un air, ce diable de comte! Après tout, il n'aurait que trois ou quatre ans de délai.
Le valet de chambre boutonnait la veste miroitante qui donnait passage aux flots précieux du jabot.
— Hé mais! hé mais! pensait le marquis, dans quatre ans, ce garçon-là sera pour le moins colonel !
Quand le valet de chambre eut passé
DE VELOLÎÎS. 1 10
l'habit h boutons de brillans, M. de Noyai se frotta les mains et conclut.
— Madame la comtesse de Lacuzan ! ça peut marcher... oui... ma foi oui... Eh bien ! je n'avais pas encore songé à cela.
Mademoiselle Blanche, il nous faut l'avouer, étai t bien assez inconséquente pour entretenir le marquis, son père, dans de semblables pensées.
D'aussi loin qu'elle aperçut le comte Henri sous la charmille, elle courut à lui en s'écriant :
— Ah ! quel bonheur ! voici mon Lacuzan !
Vous entendez : son Lacuzan !
11 paraît que ce Lacuzan était à elle. Et non contente de cela, elle se pendit sans façon à son cou.
i20 LE CHATKAU
— Comme te voilà belle, Blanche ! dit Lacuzan.
Blanche prit sa robe à deux mains et l'étala pour la mieux faire voir. Puis elle se tourna en secouant les boucles fleuries de ses cheveux, afin que Lacuzan pût l'admirer par derrière.
Puis encore, elle fit le tour de Lacuzan qui était en costume de lieutenant-colonel.
—Et toi, donc ! s'écria-t-elle ; — haussecol! épaulettes ! crachat !... Tu ne ressembles plus a ton portrait !
Quand on parlait de ce portrait, la figure du comte se rembrunissait toujours un peu.
Blanche l'attira sur un banc et s'assit près de lui.
J'ai pensé à toi toute la semaine, dit-
elle en attachant sur lui ses grands yeux noirs qui souriaient doucement.
— Ah ! fit le comte.
— Oui... je l'aime bien, Lacuzan !... Je voudrais te voir bien heureux.
Lacuzan serra ses petites mains entre les siennes.
— Chère enfant ! murmura-t-il avec émotion.
— Je sais bien que je suis une enfant, repartit Blanche; — si je n'étais pas une enfant, je ne pourrais pas te parler ainsi... Pourquoi? je n'en sais rien, et cela m'est égal... Mais il faut que tu me dises ton secret, Lacuzan...
— Mon secret!... je n'en ai pas. * Blanche lui mit la main sur la bouche
— Ne mens pas ! murmura-t-elle.
— Mais, je l'assuie...
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— Tais-toi !... je ne te demande plus rien.
Elle se redressa, digne et réservée.
Lacuzan voulut reprendre sa main; elle îe laissa faire: le cœur n'y était plus.
— ïu es fâchée contre moi, Blanche?
dit-il.
— Non.... mais tu m'as dit l'autre jour : je porte malheur à ceux que j'aime.
— Et tu as eu peur !
— - Tu sais bien que non... Je n'ai peur ni pour moi qui suis ta sœur, ni pour Marielle, puisque j'ai confiance en toi... J'ai peur pour toi, Lacuzan... J'ai peur que tu ne sois malheureux...
Elle attendit un instant.
Lacuzan gardait le silence.
— Écoute... reprit-elle en hésitant et d'un accent câlin, - cela te ferait-il de la
peine si je te demandais ce que signifient ces paroles : Je porte malheur à celles que j'aime...
— Si tu me prouves que tu n'es plus une enfant, je ne traiterai plus comme ime enfant. Blanche, répliqua Lacuzan, essayant de donner le change.
— Réponds oui ou non, insista la jeune fille.
— Eh bien oui ! prononça Lacuzan avec effort ; cela me fait de la peine... et tu sais bien pourquoi.
— Est-ce pour cela seulement? demanda encore Blanche.
Lacuzan fronça le sourcil.
Blanche mit sa tète sur son épaule.
— Je sais que tu es le plus loyal, le plus brave, le meilleur! dit-elle. Mais tu as raison, ajouta-l-elle, en relevant tout à
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coup son front espiègle; — j'ai tort de parler de tout cela comme si j'étais une vieille demoiselle... Bavardons, Lacuzan!
Tiens! voilà ces messieurs et ces dames qui arrivent... Dieu! qu'ils sont jolis!.. La vicomtesse de Galirouet a mis sa rivière de diamants qui n'est qu'un ruisseau...
M. de Chàteautruhel lui parle... Écoute !.. Cancan caucan can!... Il n'a pas encore guéri ce rhume de cerveau qu'il garde depuis cinquante ans...
— Oh ! oh ! s'interrompit-elle en riant. — je lisais hier dans ma géographie qu'il y a des rescifs de corail. . Madame deMargamel en aura trouvé un dans le vivier de son château... Vois comme elle est chargée de petits bâtons rouges.
— Mais vois donc, Lacuzan ! répéta-telle.
DE VELOUUS. itx}
Lacuzan rêvait.
11 s'éveilla et vit que le perron, les terrasses et les gazons se couvraient déjà de belles dames et de brillants cavaliers. La fête commençait.
— Et Marielle qui est encore à sa toilette! dit Blanche ; est-il possible d'être modeste comme cela!... Elle croit avoir besoin de parure!
Lacuzan glissa vers la jeune fille un regard soupçonneux, car, à cet âge et avec ce caractère, on franchit parfois l'étroite limite qui sépare l'espièglerie de la méchanceté.
Marielle était si bien faite pour inspirer la jalousie?
Mais Blanche rit au nez de Lacuzan, ce qui lui arrivait du reste assez fréquemment.
™ Lève-toi, reprit-elle, et donne-moi le bras solennellement comme si j'étais Marielle.. Tu peux l'aimer comme un fou, mais va, toute petite fille que je suis, je l'aime encore autant que toi !
Lacuzan avait obéi. Il était debout, mais il restait immobile, les yeux fixés sur la foule des invités qui grossissait de minute en minute.
— A quoi penses-tu? demanda Blanche.
— Je pense, répondit le comte Henri, que tous ceux qui sont là sont mes rivaux.
— Oh ! fit Blanche en pinçant sa petite bouche rose, — pas tous !
M. Albert de Coëtlogon venait de descendre les marches du perron et saluait le marquis de N05 al , qui faisait les honneurs avec une grâce parfaite.
Le comte Henri ne prit point garde.
— Je pense , poursuivit-il , — que^ j'ai mis mon avenir tout entier sur les chances d'une loterie qui a beaucoup de numéros...
Il soupira, moitié riant, moitié triste.
— Qu'importe le nombre des billets, si ' tu as le numéro gagnant? dit Blanche!
— C'est justement la question !
Cette fois, Lacuzan laissa échapper un second soupir, mais il ne riait plus.
— Allons donc! allons donc! s'écria Blanche, — tu es comme Marielle, tu es trop modeste... Est-ce qu'il y en a un seul qui puisse se comparer à toi !
Lacuzan secoua la tête.
— M. de Poilbrillant est un beau cavalier, murmura-t-il.
— C'est vrai... Quand j'étais toute pe-
lâS LE CHAIEAU
lite, je donnais un sou à Gillot, le fils du jardinier, pour piquer des épingles dans ses mollets, qui ne se sont jamais plaints de l'irrévërence.
— M. de la Guerche est si riche!
— 11 fait des fautes d'orthographe ,en signant son nom!
— M. d'Avaugour descend des anciens ducs souverains de Bretagne...
— S'il descend de si haut, en peut dire qu'il a fait du chemin!
— Le baron de Charmes est un si délicieux danseur...
— Oui... mais il joue de la guitare!
— M. de Talhoët fait des vers...
— Oui... mais il les récite!
— M. de Penvern... M. de Launoy...
M. de Nointel...
DE VtLOllRS. 129
— Un Bas'-Brelon... un Bas-Normand...
un traitant!
— M. Albert de Coëtlogon...
— Ah! par exemple! s'écria ici mademoiselle Blanche avec pétulance, ne parlons pas de celui-là !
— Parce que?...
— Parce qu'il ne vient pas pour Marielle.
— Ah ! fit le comte Henri en souriant. Et il ajouta :
— Peut-on savoir?...
— Parfaitement, répondit Blanche.
— Pour qui vient-il?
— Pour moi.
Blanche regardait le comte en face et d'un air très décidé.
Elle était jolie à ravir.
— Peste! s'écria Lacuzan, qui ne put 1 9
f^>0 LE CHATEAU
retenir sa gaîté, — voilà qui est grave. Blanche rougit et ses sourcils délicats se froncèrent légèrement.
— Si tu ris , dit-elle, nous allons nous liicher !
— Je ne ris pas.
— Tu fais bien, Lacuzan... Je ne suis pas jalouse de Marielle... mais M. Albert (ie Coëtlogon est le seul qui fasse attention à moi... J'entends qu'on me le laisse.
■ — C'est trop juste.
— Juste ou non , c'est comme cela- Dans trois ans, quand je serai raisonnable, si j'entends autour de moi trois ou quatre beaux Lacuzan soupirer et traîner leur«i chaînes , je me souviendrai peut-être qu'Albert à droit d'ancienneté...
DK VELOURS. 131
Elle s'interrompit, parce que le bras de Lacuzan venait de tressaillir sous le sien.
— Allons, esclave! dit-elle, ferme les yeux et prosterne-toi... Voici le soleil.
Lacuzan ne répondit point. Son beau visage devint pâle, et il baissa les yeux en effet, comme si des rayons trop vifs eussent frappé tout à coup son regard.
Marielle de Noyai venait de se montrer sur la plus haute marche du perron, et un murmure d'admiration montait déjà vers elle.