‹ Le château de VeloursChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

où mademoiselle Blauehc contracte son premier cmprnnt.

Marielle de Noyai avait une robe blanche, serrée à la taille par une étroite ceinture d'un bleu pâle. Quelques fleurs de lin couraient en guirlande parmi ses cheveux.

C'était tout.

Mais c'était un chef-d'œuvre .de toilette.

Et un chef-d'œuvre de Dieu !

Elle était si belle, qu'il y eut d'abord un silence d'admiration. — Puis Lacuzau et Blanche purent entendre un long murmure qui monta de la foule.

— Chère sœur! dit Blanche émue; — oh! il faut qu'elle soit heureuse comme elle est belle!... 11 faut que tu sois son mari, Lacuzan !

Marielle était déjà entourée.

Lacuzan fit un mouvement pour quitter le bras de Blanche.

Mais il se retint comme s'il lui eût répugné de mêler son hommage à cet hommage banal.

— C'est cela! reste encore avec moi, reprit Blanche, dont la voix était devenue

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triste tout h coup; — aussi bien, j'ai quelque chose à te demander... Voilà une heure que je bats la campagne. Au lieu de babiller comme une folle, j'aurais mieux fait de parler... Lacuzan, veux-tu me rendre un service?

— Oui, certes, répondit le comte Henri, qui n'écoutait guères.

Blanche hésita. Elle avait du rouge jusqu'aux tempes.

— C'est drôle!... balbutia-t-elle; j'aurais cru que c'était si facile à dire!

Elle attendit encore, espérant une interrogation qui eût aidé l'aveu.

Mais elle avait si mal choisi son moment !

Le comte Henri ne voyait point la rougeur de sa joue : Marielle, éblouissante de jeunesse et de beauté distribuait h la

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ronde ses sourires : le cœur et les yeux du comte Henri étaient aux genoux de Marielle.

Blanche fit un grand effort et prononça tout bas :

— Lacuzan, j'ai besoin de dix louis!

Elle respira comme si elle eût fait une

demi-lieue tout d'un trait à la course. Le mot était lâché.

Mais, vous savez, quand on est en distraction, la langue parle sans que l'esprit soit complice. Lacuzan était en distraction.

— Pourquoi faire? demanda-t-il étourdiment.

Beaucoup parmi nos lecteurs pourront trouver cette question toute naturelle.

Bien plus, quelques-uns auraient sans

doute blâmé Lacuzan de ne l'avoir point faite.

Car enfin, il s'agissait d'une petite fille de douze ans.

Et pourtant, si Lacuzan n'eut pas él6 occupé exclusivement à regarder de loin Marielle, si Lacuzan n'eût pas été plongé dans la distraction jusqu'au cou, jamais il n'eût fait cette question-là.

Blanche baissa les yeux, ofîensée.

Le comte ne songeait déjà plus aux dix louis.

Blanche reprit d'une voix tremblante :

— Connais-tu Pichenet, Lacuzan?

— Pichenet?... répondit le comte;- je ne crois pas... que fait-il, ce Pichenet?

— Il danse sur la corde.

— Ah, diable!...

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— Lacuzan! s'écria Blanche les larmes aux yeux; — tu ne m'ëcoutes pas!

Le comte Henri s'éveilla en sursaut et la regarda stupéfait.

— Tu pleures?... dit-il; — ah ça, je n'y suis pas du tout, moi, je te préviens... — Voyons! aj ou ta-t-il en tâchant de se recorder, tu m'as demandé dix louis pour aller voir un danseur de corde... c'est cher, mais il n'y a pas de quoi pleurer.

— Ah! si tu savais! situ savais comme ils souffrent lui et sa mère !

— Lui... et sa mère?... répéta encore Lacuzan.

Blanche essuya ses yeux d'un revers de main.

— Je l'aime autant que toi! dit-elle tout à coup ea reprenant son courage mutin

et en mettant son regard sur celui de Lacuzan.

Et avant que celui-ci pût demander une explication nouvelle. Blanche l'entraîna rapidement tout au bout de la charmille, à dix pas de ce salon de verdure où elle se cachait pour guetter Pichenet.

— Ici, reprit-elle, tu ne pourras pas voir Marielle et tu m'écouteras !

Tout en parlant, elle montait les degrés du salon de verdure.

Du doigt elle écarta quelques feuilles de vigne vierge et fit signe à Lacuzan de mettre sa tête à l'ouverture.

— Regarde ! dit-elle ; — on n'a pas besoin de dix louis pour le voir.

Il y avait dans ces paroles plus d'amertume encore que de tristesse.

i40 LE CUATËÂU

Picheiiet était assis sur le sable, le dos appuyé à la cabane de Malbrouk.

La Chaumel lilait à côté de la porte, l'œil fixé sur son fils.

Malbrouk s'occupait à tendre la corde au sommet des deux poteaux.

Lacuzan ne pouvait voir la figure de Malbrouk. 11 concentra d'ailleurs tout de suite son attention sur Pichenet et sa mère.

11 y avait tant d'amour désolé dans le regard que la pauvre femme tournait vers son fils, il y avait tant de tristesse dans son sourire amer, tant de désespoir dans sa pose aftaissée, que Lacuzan fut ému de compassion.

— En effet... murmura-t-il ; elle souffie bien, cette femme...

— El lui!.., dit tout bas Blanche.

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Pidienet avait les yeux ouverts avide- ^ ment. U contemplait un objet que Blanche et Lacuzan ne pouvaient point voir.

Le soleil frappait de biais sa figure maigre et pâle.

— Ce pauvre enfant est beau, dit Lacuzan; ses traits annoncent l'intelligence.

— C'est un savant! prononça Blanche avec emphase.

Puis elle ajouta en mettant sa main sur le bras de Lacuzan :

— Sais-tu ce qu'il regarde?

— Non... maison dirait un fou qui suit son rêve.

— C'est bien cela... m.urmura Blanche.

Puis elle répéta lentement :

— C'est bien cela... il regarde Marielle!

— Mariello!... lit Lacuzan.

Il recula involontairement et un nuage j)assa sur son front.

Par une étrange association d'idées, il compara un instant le sort de ce misérable enfant avec le sien.

Pendant cela, Blanche disait :

— Il suit son rêve... cet homme que tu vois le bat pour le faire danser sur la corde... Sa mèreafaim... 11 suit son rêve... Il est fou... Il l'aime!

— Mais c'est un enfant..., objecta Lacuzan.

— l.es enfants aiment... répliqua Blanche avec une inflexion de voix que Lacuz'an ne lui connaissait pas.

Il y eut un silence.

Malbrouk chantait d'une voix monotone et fatiguée en tournant le bâton qui ten-

^lait sa corde. — La Chaumel essuyait une larme à la dérobée.

Blanche et Lacuzan la virent faire le signe de la croix.

Ses lèvres remuèrent et son rouet s'arrêta.

L'âme de Piclienet était dans ses yeux qui brûlaient. Il avait mis ses deux mains sur son cœur.

— Ne le regarde plus, Lacuzan! dit Blanche brusquement.

Elle attira le comte Henri au fond du berceau, et reprit, en s'efforçant de jouer la gaîté :

— J'avais une bourse, autrefois, mais il y a longtemps qu'elle est partie... La croix d'or que tu m'as donnée pour ma fête, je l'ai vendue... Cela me coûtait bien de te demander de l'argent... mais...

— Tu es un ange de charité, ma petite Blanche! s'écria Lacuzan véritablement attendri.

— Puisque je te dis que Piclienet est mon ami, interrompit Blanche en souriant.

— Voyons, dit Lacuzan qui sourit à son tour, je veux savoir lequel de nous trois tu aimes le mieux.

Blanche n'était pas fdle à faire semblant de ne pas comprendre.

— Curieux, murmura-t-elle, c'est toi aujourd'hui.

— • Sera-ce Pichenet demain... ou l'autre ?

Blanche prit un petit air fier qui était charmant à voir.

~ Vous n'auriez qu'à l'aller dire à

M. Albert de Coëilogon! murmura-t-elle; — non... non... c'est mon secret, cela!

Lacuzan pensa, ma foi, que cet Albert (le Coëtlogon était bien heureux.

— Maintenant, reprit Blanche qui redevint soudain lilîette et caressante, ce n'est plus dix louis qu'il me fout... Puisque lu connais Pichenet, je veux que tu sois l'ami de Pichenet.

— Pourquoi non? Nous sommes déjà rivaux...

— Ne ris pas de cela!

— Si tu le veux, je serai l'ami de Pichenet !

— Et tu le prouveras ?

— Et je le prouverai.

— Tout de suite?

Lacuzan tira sa montre,

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— C'est que, dit-il, mon absence aura déjà été remarquée.

— Eh bien! ceux qui ne seront pas satisfaits te le diront! s'écria Blanche.

— Peste!.,. Tu n'en donnes que cela, (oi !...

— Pas davantage!

Lacuzan ne put s'empêcher de rire.

— Et si M. Albert de Coëllogon venait me demander raison?... commença-t-il.

Les jolis doigts de Blanche lui fermèrent la bouche.

— Voici ce que tu vas faire, dit-elle sérieusement ; — tu vas sortir par la petite porte qui est sous le salon de verdure... Tu vas aller trouver ce vilain homme que voilà.

Elle montrait Malbrouk.

— Et tu lui diras : Tenez, voici dix

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louis... vingt louis, si tu veux dire vingt louis., à condition que vous ne forcerez plus Pichenet à danser sur la corde.

Lacuzan hésita; son regard se tourna malgré lui vers la pelouse fleurie où les hôtes de M. le marquis de Noyai étaient réunis à l'ombre des grands arbres, sous 1 e perron de marbre blanc, inondé de soleil.

Blanche lui prit les deux mains.

— Je te dis que tu n'as rien à craindre, murmura-t-elle; — le bon ange de ma sœ'ur Marielle lui parle pour toi, parce que tu es le plusbeau, le plus brave et le meilleur... Parce qu'il n'y a que toi pour savoir aimer !

Lacuzan secoua la tête avec tristesse.

— Si c'était toi le bon ange..., commença-t-il.

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II n'acheva pas et leva jusqu'à ses lèvres les petites mains de Blanche, qu'il tenait entre les siennes.

11 descendit vers la porte basse qui était sous le berceau. En passant, il ne puts'empêcher de tourner encore les yeux vers la pelouse, où Marielle, toute fière et naïvement heureuse, s'enivrait d'hommages et de flatteries.

Blanche avait déjà pris sa course et traversait les gazons, légère comme un oiseau. Elle lui envoya de loin un baiser avec un petit signe de tète souriant qui voulait dire à la fois : merci et bon courage !

Lacuzan sortit des jardins de l'hôtel de Noyai. 11 n'était pas dans une disposition d'esprit à faire grande attention au contraste qui existait entre le noble enclos du marquis, tout plein d'eaux jaillissantes, de

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verdure, d'ombrages, et ce tertre aride où le vent soulevait des nuages de poussière blanchâtre. Il eut pourtant un serrement de cœui" en voyant de plus près la misérable loge dont les murailles de boue se fendaient au soleil.

Comme il mettait le pied sur le tertre, la Chaumel venait de prendre la main de son fils et l'entraînait vers la cabane. Elle avait achevé sa prière; son instinct maternel lui avait dit qu'il était temps d'arracher l'enfant à son rêve si douloureux et si beau.

Pichenet se laissait conduire parce qu'il n'avait jamais désobéi à sa mère.

Lacuzan traversa le tertre sablonneux et vint jusqu'à Maîbrouk, qui s'était arrêté dans sa tache et s'essuyait le front en maugréant.

- — J'ai donné une douzaine de coups de maillet, murmurait-il. — J'ai fait une douzaine de tours à cette corde et voici la sueur qui colle déjà mes cheveux à mes tempes!... Je ne suis plus le même depuis que j'ai touché le malade sur la route de la forêt... Non! je ne suis plus le même!

Lacuzan lui mit la main sur l'épaule.

Malbrouk se retourna.

Il reconnut le comte Henri d'un coup d'œil et recula de plusieurs pas.

Un éclair de haine concentrée brilla dans ses yeux fauves qui se baissèrent comme malgré lui.

Lacuzan, lui, rassemblait ses souvenirs.

11 se rappelait avoir vu cet homme quelque part, et pour éclairer sa mémoire, il le considérait attentivement.

Malbrouk ne relevait point les yeux ;

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son visage farouche, où se lisait l'effroi que lui inspirait le comte, était à peindre.

Mais ce n était déjà plus cela que Lacuzan regardait. Le soleil, qui avait dépassé le milieu de sa course, frappait d'aplomb les traits de Malbrouk.

Lacuzan avait franchi bien des fois le seuil de ces maisons tristes et abandonnées, où se mouraient, sans secours, les patients du mal d'enfer. Lacuzan connaissait mieux que pas un médecin les symptômes de la redoutable épidémie.

Lacuzan venait d'apercevoir sur la joue de Malbrouk, colorée ardemment, certaines taches presque imperceptibles et plus pâles.

Et il n'ouvrait point la bouche pour remplir la mission dont il s'était chargé; il

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restait là, les lèvres entr'ouvertes, l'oeil stupéfait.

Los rires joyeux passaient par dessus les murs de l'enclos de Noyai ; le vent apportait avec îe vague parfum des Heurs, l'écho aflaibli de l'orchestre qui s'essayait dans les salons.

Lacuzan se disait, en examinant ces marbrures qui allaient changeant de place et grandissant sur la joue fiévreuse de Malbrouk :

— Avant que ia journée soit finie, cet homme tombera foudroyé.

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