CHAPITRE VI
Où Hlalbronk et richeiiet font chacun nue promesse.
Malbrouk était d'ordinaire un garçon de vigoureuse mine, haut en couleur, ayant autour de la lèvre un sourire cynique et brutal, il se tenait droit ;'il regardait haut; il se montrait tout lier de sa robuste cari'ure.
Aujourd'hui, !^Iulbi'ouk avait Ils epauley
IM LE GIIATIlAU
en avant et les reins voûtés légèrement. II semblait craindre de se redresser tout à fait, et touchait fréquemment de sa main son épine dorsale.
Son œil était creux et brûlant.
Une teinte bave courait autour de sa bouche et rejoignait ses tempes en estompant le dessous de sa paupière.
Il y avait de la sueur à la racine de ses cheveux touffus et fauves.
Or, ainsi que Malbrouk venait de le dire lui même, la tache qu'il venait d'accomplir n'était pas bien dure, et d'habitude il fallait d'autres besognes pour mettre la sueur au front de Malbrouk.
Quand Lacuzan avait touché du doigt son épaule, et qu'il s'était retourné avec vivacité, ce mouvement lui avait arraché une exclamation de douleur.
Il avait porté sa main à ses reins en fronçant le sourcil. Et tandis qu'il restait là, immobile, les yeux cloués au sol, ses jambes avaient deux ou trois fois chancelé.
— Ah! ah ! fit-il enfin en saluant tardivement et comme à regret; c'est vous notre maître? Les matinées sont encore fraîches, et je crois que j'ai gagné de méchantes douleurs à coucher la fen être ouverte.
Il disait cela comme pour ex c user ce cri plaintif qui lui était échappé.
Pour se l'expliquer à lui-même peutêtre, et pour n'en point admettre la véritable cause.
Lacuzan le regardait touj o\irs, silen»
cieux et absorbé.
iiiii LE CHArEÀC
Les yeux de Malbrouk clignotaient et cherchaient un abri.
II essaya de sourire : ce fut comme une convulsion.
• — Est-ce qu'il y a ici quelque malade du mal d'enfer à emporter? den'ianda t-il avec une intention de raillerie grossière.
— Il y en aura peut-être un bientôt, re'pondit Lacuzan.
Malbrouk comprit, car sa joue perdit la teinte ardente qu'elle avait, et tout son visage pàlitjusqu'à se faire verdàlre.
Il jeta un regard sanglant sur le comte Henri.
Puis ses yeux se baissèrent, — et ses doigts convulsifs totirmentèrent le bois de la hactie qu'il tenait à la main.
— Ah!.., fit-il d'une voix sombre; — il von aura un bienîôl?
DE VELODUS. 157
Une menace était sur sa lèvre, mais il se contint et reprit brusquement.
— Que me voulez-vous ?
— Je viens, répliqua Lacuzan, pour vous parler d'un enfant qui habite avec vous...
— Pichenet?... demanda Malbrouk dont le sourire revint plus brutal.
— Oui, Pichenet, puisque c'est ainsi qu'on le nomme.
— Et que lui réclamez-vous , à Pichenet?
— Je crois, dit Lacuzan, — que cet enfant n'est pas à vous?
Malbrouk le regarda de travers.
— Ça vous fait quelque chose ? demanda-t-il au lieu de répondre.
— C'est le fils de votre femme.
— Et par conséquent j'ai droit sur lui.
Lacuzan, le brillant colonel des dragons de Conti, élait un peu embarrassé. Ce n'était vraiment pas son affaire que de conduire des négociations avec les danseurs de corde.
— Je ne conteste pas votre droit, reprit-il en cherchant ses paroles avec plus de peine qu'il ne l'avait jamais ftiit peutêtre en sa vie, — mais il paraîtrait que votre femme... et aussi l'enfant... se plaignent du genre de vie...
— Si la femme se plaint, interrompit Malbroiik, — elle a tort; si le galopin n'est pas content, nous causerons tous deux d'amitié... Est-ce tout?
Le comte Henri ouvrit la bouche pour continuer la discussion.
Mais les ar^fuments ne lui venaient
DE VliLOUaS. <59
point. 11 avait beau se creuser la télé , il testait muet.
Malbrouk riait d'un air goguenard.
Le comte Henri mit la main à la poche.
En conscience, il aurait dû commencer par là.
— Voyons, dit-il, si l'on vous indemnisait largement, promettriez-vous de ne plus forcer ce garçon à monter sur la corde?
— Tonnerre! fit Malbrouk, Pichenet a des protections!., voilà du nouveau!
— Répondez, prononça sèchement Lacuzan.
— Il paraît que mamzelle Marielle s'est aperçue que le bambin la reluque...
Le comte Henri ne put retenir un geste d'impatience :
C'était la seconde fois qu'on lui parlait de cet amour, partant de si bas pour mon^ ter si haut; — de cette adoration douloureuse et folle, — de l'amour du petit Pichenet pour la fille du marquis de Noyai.
Le rire de Malbrouk se faisait plus railleur.
— Répondez , répéta Lacuzan dont les sourcils se froncèrent.
— Ma foi, dit Malbrouk négligemment, — si l'indemnité en vaut la peine... je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas ce marché-là.
Lacuzan tira cinq doubles louis de sa poche.
— Est-ce assez? demanda-t-il.
— Mettez le double et topons!
Lacuzan versa cinq autres louis de qua-
rante-huit livres dans le creux de sa bourse.
Les yeux de Malbrouk brillèrent, et il se repentit amèrement d'avoir exigé si peu.
— C'est pour rien! gromniela-t-il en tendant sa main rude et calleuse; mais enfin, ce qui est dit est dit.
Quant au corn le Henri, il tourna le dos en ajoutant :
— J'ai votre promesse... Je veillerai à son exécution.
L'engagement qu'il avait pris était rempli et au-delà. 11 regagna la porte basse de l'enclos de Noyai.
Malbrouk soupesa les pièces d'or et les
fit disparaître dans son gousset.
— Bien le bonsoir, notre maître, dit-il
en louchant son bonnet, i 11
i6'2 LE CHATEAU
Puis il ajouta menlaloment :
— J'ai promis de ne plus forcer le clampin à monter sur la corde... mais s'il y veut monter, cet enfant-là! je n'ai pas promis de l'en empêcher.
Il reprit sa hache et planta un rang circulaire de petits pieux tout autour des deux poteaux qui soutenaient la corde.
De temps en temps, il portait encore la main à ses reins endoloris, et sa respiration était de plus en plus pénihle.
Aîais, somme toule, il ne songeait point Trop à la méchante douleur qu'il prétendait avoir gagnée dans les nuits fraîches, — et les vingt louis de Lacuzan qu'il entendait gazouiller dans sa poche, le tenaient en gaîté.
Quand ses pieux furent plantés, il les
ieli.1 par une corde et compléta ainsi une onceinte parfaitement close, dont nous verrons bientôt la destination.
Puis, au lieu de rentrer dans sa cabane, il alla goûter iin peu ses louis au cabaret.
Dans la chaumière, Pichenet avait suivi sa mère pour éviter le grand soleil, à ce que la pauvre femme avait dit. Il l'avait suivie sans murmurer, parce qu'il était l'obéissance même, et aussi parce qu'il ne lui servait plus d'être dehors, puisque Marielle , à la tête de son brillant entourage, venait de franchir la porte de l'hôtel de Noyai.
Le dîner avait sonné chez M. le marquis, et l'on entendait de mieux en mieux
i()4 LE CHATEAU
les sons doux et lointains de la musique qui accompagnait le repas.
A quoi bon rester dehors quand Marielîe était rentrée?
Pichenet avait sa tête sur les genoux de sa mère.
La Chaumel lui faisait de la morale.
— Peut-être que tu étais trop ambitieux, enfant, lui disait-elle ; — le fils d'une pauvre femme comme moi devenir un mé-^ decin... comme le docteur Barnabiche...
ou maître Pitre- Cormier du Boucq de la Chastaignerays , qui accouche madame l'intendante, le présidial, la cour, le greffe et le barreau... Est-ce que c'est possible !
— On n'a pas besoin d etie noble pour avoir de la science, répondit Pichenet qui songeait.
DE viiLouns. 405
La Chaumel secouait la lêle.
— La science s'achète comme tout le reste, mnrmura-t-elle...
— Non, mère, oh! non ! s'écria l'enfant qui sembla s'éveiller; — la science s'acquiert... ou plutôt , la science se conquiert... et je l'aurai conquise!
11 attira le front de la Chaumel jusque sur sa bouche.
— Pour toi, mère! ajouta-t-il avec un sourire si tendre que vous iVussiez aimé, ce pauvre enfant; — pour toi que je voudrais voir riche, heureuse, respectée...
pour toi qui est mon ange gardien et mon espoir!...
La bonne fennne avait déjà les larmes aux yeux. Elle souriait, elle aussi sous ses pleurs. Ce qui restait en elle de jeunesse
et de beauté rayonnait aux caresses de son fils adoré.
— Si tu savais comme je t'aime, ma mère, reprenait Pichenet, — quand je souffre, je n'ai qu'à penser a toi pour me guérir... Quand je suis îà,tout seul, devant ces livres muets qui me refusent le secret de la science; quand ma tête brûle et que mon cœur est plein de larmes, je n'ai qiî'à dire : ma mère!... je sens l'espérance qui revient et mon cœur qui se rouvre...
Il parlait parmi ses baisers.
Il disait encore :
— En t'appelant ainsi , c'est Dieu que j'invoque n'est-ce pas?., car notre mère, c'est la bonté de Dieu... Oh! ceux qui souffrent et qui n'ont pas de mère , voilà les condamnés ! voilà les malheureux !
Dli VELOURS. 167
— Ta mère! murmurait la Chaumel; — ta pauvre mère qui n'a rien fait pour toi! qui t'a jeté en ce monde tout faible et tout nu... qui n'a rien à te donner... qui n'a rien à te promettre!...
— Oh! tais-toi, mère! s'écria Pichenet en pressant son front comme un bâillon sur la bouche de la Chaumel; — taistoi !... tu ne m'as rien donné !... mais n'estu pas là? Que me fait le reste si j'ai ma mère auprès de moi?... Tu n'as rien à me promettre... Sais-tu? si j'étais une fois riche, si je te voyais avec de bons habits, mangeant dans une cuiller d'argent, — une grosse bûche dans ton foyer, l'hiver, des socques fourrées à tes pieds, — du cidre dans ta cave, une marmite de cuivre à ta crémaillère — et une chaise marquée à l'église, et de quoi donner le
Î(i8 LE CHATEAU
pain béni h ton tour... enfin tout ce qui fait le bien-être, l'aisance, le repos; si je le voyais cela , je serais si heureux !... Bah' est-ce que je sais dire comme je serais heureux!,.. Eh bien! c'est là ce que tu as à me promettre, ma mère!...
C'est là ce que lu me donnes... c'est ma force et mon pauvre espoir... ton bonheur que je rêve, qui me soutient et qui fera de moi un homme, si Dieu le veut, dans l'avenir!
Puis c'étaient des caresses sans fin.
Ah! si la Chaumel n'avait pas été folle une fois en sa vie î si elle ne s'était pas remariée au danseur de corde Malbrouk !
— Ecoute, dit-elle entre deux baisers.
— il faut être raisonnable... puisque ton père... (car elle avait aimé ce grand coquin de Malbrouk au point de s'habituer à
1>K VKLOIRS. i09
Tappler le père de son fils, — et Pichenet aimait sa mère au point de ne pas protester avec horreur), puisque ton père le veut, il faut obéir. Pour des gens comme nous, des gens dans la misère on peut danser sur la corde sans se déshonorer...
Les paroles s'arrêtaient dans sa gorge , mais elle poursuivit :
— Ton père est brusque... mais il est bon... Tu as quatorze ans passés, maintenant... et tu n'as pas de métier...
Dès les premiers mots de la Chaume!, la pâle figure de l'enAint s'était couverte de rougeur.
— Tu sais bien que j'obéis depuis quelque temps, interrompit-il.
— Oui... mais j'ai peur...
170 LE CHATKAr
— Tu as tort d'avoir peur, ma mère...
' désormais j'obéirai toujours.
iîélas! Pichenet rougissait parce qu'il avait honte.
Sa conscience lui criait que cette abnégation n'était pas pour sa mère.
Sa conscience lui criait : Tu as changé d'orgueil !... Autrefois, tu pâlissais sur tes livres pour t'éle ver jusqu'à elle.
Fou ! misérable fou !
Maintenant, tu danses sur la cordé pour qi\ elle te regarde ! — Plus fou î fou plus misérable !
C'était vrai.
Voilà ce qui arrive quand une passion virile se fourvoie dans le cœur d'un enfant.
L'enfant ne devient pas homme pour
DE VELOUHS.
ni
cela. Ses elVorts restent puérils. Sa folie est une folie d'enfant.
Pour arriver au cœur de Marielle, la fière, Pichenet dansait sur la corde !...
— Il y a une chose dont je ne t'ai jamais parlé jusqu'ici, reprit la Cliaumel, comme si elle eût répondu à cette plainte confuse qui s'élevait dans la conscience de son, fils, et comme si son instinct de mère lui eût montré l'instant favorable pour cautériser la plaie inconnue; — il y a une chose dont je ne t'ai jamais parlé... Je n'ai pas osé... tu es glorieux... je pensais toujours que cela te ferait trop de pein»9... mais aujourd'hui, je ne veux plus tarder, parce que quand tu sauras cela, lu seras soumis et tu n'auras plus d'orgueil... Il y a bien longtemps que nous vivons- d'aumônes.
1/2 LE CHATtAU
— D'aumônes ! répéta Pichenefc dont la tête bondit sur les genoux de sa mère, et se redressa pleine de fière amertume.
— Nous sommes si pauvres! poursuivit la Chaumel; ton père emporte l'argent, quand il y en a ; et c'est son dioit, puisqu'il est le maître. Souvent, quand il s'en allait, comme cela, nous restions sans pain. Mais le bon Dieu est si bon, Pichenet ! il y a encore des anges sm* la terre, va!
Pichenet le savait bien. — L'image éblouissante de Maricîle passa devant ses yeux.
Le Chaumel continuait :
— Un matin que j'étais à pleurer sur mon lit... car mon homme n'était pas revenu au logis depuis trois jours, et je t'avais donné, la veille au soir, notre der-
nier morceau de pain... j'entendis des pas furlifs se diriger vers notre cabane... 11 faisait encore bien noir, et pourtant je n'eus pas peur. Une maison où il n'y a rien est bien gardée! Je me dis : Si ce sont des voleurs, tant pis pour eux ; mais ce n'étaient pas des voleurs... on vint jusqu'à la porte; les pas s'arrêtèrent juste au seuil, et l'on ne frappa pas.,, seulement, entre le bois de la porte et la pierre du seuil, il y a, tu le sais, une large fente... Par cette fente, je vis quelque chose de blanc... Puis j'entendis sonner un objet sur le sol de la cabane.
Les larmes, c'est comme le sommeil , cela donne des visions. Je me retournai sur ma couche en grondant, car je croyais avoir fait un rêve.
Le jour vint, et je me levai pour
ti-availler avec ses premières lueurs.
Il y avait sur le carreau de notre cabane
une pièce d'or de vingt-quatre livres...
— Ah! fit Pichenet qui écoulait les yeux béants, la bouche grande ouverte.
Et il ajouta au dedans de son cœur :
— Marielle ! oh ! Marielle !
Il était écrasé, assurément, sons l'idée de sa misère.
Mais il adorait, plongé dans une sorte de béatitude , celte nouvelle auréole qui resplendissait tout à coup au front de Marielle.
On ne peut pas dire qu'il eût sondé jamais l'abhnequile séparait de son rêve.
On peut même affirmer que ce culte étrange qu'il avait voué h mademoiselle de Noyai n'avait aucun des caractères de l'amour qui désire et qui espère.
rourtanl, les songes d'un enfant se perdent si avant dans les brumes de l'impossible ! — Pourtant, il avait pu voir, en tr'ou vertes, dans le délire de la fièvre, les portes de son paradis.
Cette aumône le faisait retomber si bas, que la fièvre elle-même ne pouvait plus lui montrer les degrés qui montaient au ciel...
Il était bien triste. Mais sa tristesse était une extase.
— Une belle pièce d'or î reprit la Chaumel, — de quoi manger du pain pendant bien des jours.
Elle soupira.
— Oui, oui, murmura-t-elle, bien des jours! et j'ai trouvé comme cela bien des pièces d'or...
176 LE CHATiiAU
Elle est revenue ! interrompit Pichenet.
— Elle est revenue si souvent, qu*avec l'or qui a passé entre la porte et la pierre (lu seuil, nous aurions pu bâtir une bonne maison sur le tertre... Mais ton père...
— Ah! fit encore Pichenet, qui, cette fois, fronça le sourcil.
Il songeait h ce bel or, tombant des blanches mains de Marielle dans la main souillée de Malbrouk.
Et cela le révoltait comme si on lui eût conté une histoire de sacrilège.
— Ton père, continua la Chaume i , — voyant que nous avions toujours du pain, s'est demandé d'où ce pain nous venait... il a trouvé... et...
— Et U a volé l'or du bon ange! interrompit Pichenet.
— Oh ! se réci'ia doucement la pauvre femme, — il n'a pas volé, puisque tout ici est à lui.
Mais il sait maintenant comment vient cet argent, et il ne couche plus jamais dehors.
Il guette... et quand les pas se font entendre sur le sable du tertre, il ^e lève, il semet à quatre pattes derrière la porte... et Tor n'a pas plutôt touché le sol qu'il le saisit...
Et vous n'avez jamais regardé, ma
mère, reprit Pichenet en hésitant, car il
voulait entendre prononcer le- nom de
Marielle ; — vous n'avez jamais regardé
par la croisée pour voir de plus près la
main angélique...
La Chaumel sourit et leva au ciel ses
yeux mouillés.
i7S LE CHATEAU
— Que Dieu la bénisse , la chère , la noble enfant ! murmura-t-elle.
Pichenet répéta ce souhait dans le fond de son âme.
— Que Dieu bénisse son père! ajouta la Chaumel, — sa sœur et tous ceux qu'elle aime!... Oh! si, je Tai vue... je l'ai vue regarder autour d'elle avec inquiétude ca- (hant sa bonne action comme d'autres i achent leurs ftmtes... Je l'ai vue traverser, légère et si jolie, le tertre humide de rosée... ouvrir la petite porte...
— C'est donc elle! s'écria Pichenet, incapable, de se contenir.
— Qui?... Elle?... demanda la Chaumel dont les yeux se séchèrent et prirent une expression d'inquiétude.
— Mademoiselle de Noyai... répondit Pichenet tout confus.
DK VELOUKS. 179
Il y a deux demoiselles de Noyai, dit la Chaumel avec une certaine emphase.
Pichenet savait très bien cela. Mais la parité établie entre Marielle et Blanche le blessa comme eût fait un blasphème.
— Oh!... fit-il d'un air assuré; — je parle de l'aînée...
~ Moi, je parle de l'autre , prononça lentement la bonne femme.
Pichenet baissa la tète.
— Blanche, disait cependant laChaumel, c'est l'ange, celle-là!... C'est elle qui vient sans bruit, comme la miséricorde de Dieu ! Si les prières d'une pauvre femme peuvent quelque chose, Blanche sera bien heureuse sur la terre et dans le ciel !
Pichenet pensait :
— Ce n'est pas elle qui m'a fail l'au-
mône
180 LE ClIÀTEAtî
Et peut-être qu'il ajoutait, l'enfant en démence :
— Tant mieux!...
Mais la Chaumel n'eut pas le temps d'espionner sa rêverie et d'appliquer sa perspicacité de mère à traduire son silence.
Pichenet lui jeta ses bras autour du cou.
11 la baisa sur les deux yeux comme pour l'aveugler davantage.
— Tu as bien ftiit de me dire cela, mère, s'écria-t-il presque gaîment, — oui, oui... j'obéirai !
-— Tiens ! s'interrompit-il en regardant au dehors, — voici la corde préparée... Dès aujourd'hui, j'y monterai... je le promets!
DK VliLOUUS. 181
La Chauniel avait sollicité cette promesse.
Elle l'ut triste de l'avoir obtenue.
— Fasse le ciel que. ce soit la dernière fois? dit-elle en un gros soupir.
Pichenet s'était levé.
Il avait été prendre une veste de cotonnade bleu-clair pailletée d'argent, que Malbrouk lui avait apportée le matin même.
— Vois, dit-il, comme je vais être beau!
Les larmes revinrent aux yeux de la pauvre femme.
Pichenet jeta la veste et se mit à genoux devant elle.
— Si tu pleures, dit-il doucement, — • où veux-lu que je prenne mon courage?,..