CHAPITRE Mil
Triomphe de Pielieuet .
Le tertre sablonneux qui séparait la cabane de Malbrouk du jardin de l'hôtel de Noyai, et qui s'appelait le tertre Saint-Melaine, avait singulièrement changé d'aspect depuis quelques heures.
C'était fête au dehors comme au dedans. Le 5 juin se trouvait être un diman-
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clio. I.e bon populaire de Rennes se diver lissai l de son côté.
Malbrouk avait fait écrire sur cinq petits carrés de papier ces simples mots :
« Dimanche, au tertre Saint-Melaine, derrière l'hôtel de Noyai, Malbrouk dansera sur la corde, et Pichenet aussi. »
Au milieu du dix-huitième siècle, on n'avait pas encore abusé de la publicité. Les cinq petits papiers de Malbrouk, collés à la porte des cinq églises, firent merveille.
Malbrouk n'était pas sans quelque réputation. Quant à Pichenet, il excitait tout l'intérêt d'un débutant.
Aussi, tout de suite après la grand'messe, le flot populaire qui, d'habitude, roulait vers les guinguettes de l'Arsenal ou du côté de la Prévnlave, illustre par
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son beurre et ses alle'es de châtaigniers,
— ou vers le faubourg l'Evéque, patrie du cidre à cinq liards le pot, — le populaire , disons-nous , se dirigea vers la haute ville.
A Paris, dès qu'il y a fête, le peuple court, les gamins piaulent, les enfants pleurent, les grisettes lancent leur rire aigu et moqueur ; — les pères de famille, porteurs du parapluie prudent, enseignent sur le trottoir, à de vilains petits Français , comment on fume la pipe patriote ;
— les mères se dandinent, fières du droit qu'elles ont d'écraser les pieds des passants.
A Rennes, le peuple ne court pas. Composé en grande partie de paysans, il va gravement , parlant juments, vaches et pommiers. Le parapluie est remplacé par
le bâton à gros tout, lié au poignet ou au bouton de la veste par une lanière de cuir. Les ménagères ont la voix plus rude, mais moins horriblement braillarde que les mères parisiennes. Elles marchent en troupe, tenant la rue, causant toutes à la fois et riant à l'unisson sous leur rochet de laine noirâtre.
Pour notre part, nous l'avouerons avec candeur, nous aimons, de passion, la foule. En province comme à Paris, c'est avec une secrète joie que nous faisons le plongeon dans une belle et bonne cohue. Nous chérissons ces pères à parapluie, ces pipes mal-odorantes et ces enfants criards. 11 n'y pas jusqu'à la mère, portant à plein bras une charge de marmaille, la lèvre brillante de sucre d'orge, qui ne nous cause une émotion très
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douce en posant ses pieds plats sur nos orteils.
Les illuminations, les feux d'artifice, les foires, les mâts de cocagne, les rues inondées de multitude, la boue, la poussière, les mirlitons, les fricassées de lard, le pain d'épice et la vielle organisée, voilà évidemment le beau côté de la vie, la face aimable de la civilisation!
Il n'y a pas que le peuple dans ces émouvantes allégresses de la place publique; il y a aussi la bourgeoisie en habit bleu, en chàle-tapis, la bourgeoisie qui ne dit pas mon fils et ma fille, mais bien mon garçon et ma demoiselle; la bourgeoisie qui vous demande des nouvelles de votre dame et non point de votre femme, la bourgeoisie comblée de ventre, splendidement joufflue , rouge à éblouir, la
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grasse, la belle , l'honnête, la vertueuse, la rangée ! —^ Rubans couleur de feu, tabatière d'or, lorgnette de spectacle en plein midi l — Demoiselles plus longues que des peupliers, jeunes messieurs maniant le mètre et le fleuret, — petits mini is habillés en artilleurs !
Chers anges!
Mademoiselle Guillemitte Bardedor , mercière à l'enseigne de la Grosse-Pelotie, rencontra sur le parvis de l'église Saint-Sauveur M. Saturnin Mormichel , marchand de tabac.
Mademoiselle Barbedor n'avait jamais été jolie, mais ses amis avouaient qu'elle était absolument désagréable.
Quant à Saturnin Mormichel, c'était un
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petit homme sucré, tiré à quatre épingles dans de vieux petits habits et rompu au\ finesses du beau langage des marchands de tabac. 11 pouvait avoir quarante ans, mademoiselle Barbedor n'en avait guèie que qimrante-huit.
La convenance d'âge y était, connue disait Bébelle ïrécoché, la plus espiègle des cinq demoiselles ïrécoché , négociantes.
La convenance de taille y était également, car mademoiselle Barbedor dépassait Mormichel de toute la tête.
Il y avait sept ans qu'elle lui faisait la cour.
Le père Vive, suisse de l'hôtel de Noyai, mauvaise langue comme tous les fonctionnaires de sa sorte , prétendait que Mormichel avait laissé un jour son man-
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teau entre les mains maigres de la tendre Guillemitle.
Mais Mormichel n'avait jamais eu de manteau.
Mademoiselle Guillemitle Barbedor et M. Saturnin Mormichel se saluèrent poliment devant la porte de l'église, et Mormichel offrit son bras avec galanterie.
Mademoiselle Guillemitte fit les façons que de droit, puis elle accepta, fière d'avoir dans ses chaînes un si beau petit homme, si bien peigné, si bien brossé.
11 faut vous dire que le célibataire Badabrux avait rôdé dans les temps autour de la Grosse-Pelotte , mais Guillemitte Barbedor avait des principes.
Bobonne Trécoché, la seconde des cinq Trécoché, avait eu tort de faire des can-
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cans à ce siijpt ; mais il faut bien se divertir entre amies.
— Ce m'est toujours, mademoiselle Guillemitte, un honneur et un plaisir... avait commencé le jeune Mormichel.
— Voyez! voyez, pourtant! interrompit mademoiselle Barbedor qui avait avisé l'alïicbe de Malbrouk; — voyez, M. Mormichel! voyez si ces vagabonds ne sont pas plus eiïrontés tous les jours!... Mettre cela sur la porte d'une église !
— Le fait est que, suivant mon opinion... commença encore le petit marchand de tabac.
— Non ! s'écria Guillemitte indignée, — ce n'est pas. tolérable, monsieur Mormichel; — à quoi pensent les gens de l'hôtel de ville? et la maréchaussée? et le
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lieutenant du roi ? et monseigneur le gouverneur de la province ?
— Le fait est...
— (ja n'a pas de nom, M. Mormichel ; ça n'a pas de nom!.. Ah!., doux Jésus! doux Jésus ! dans quel temps vivons-nous !
Fi fine Trécoché, la troisième Trécoché, accusait mademoiselle Guillemittc d'être plus bavarde qu'une pie. — Méfiez-vous de ces Trécoché.
Tout en parlant ainsi et très-vite, afin de pouvoir parler davantage, mademoiselle Barbedor suivait le flot et montait vers la haute ville.
Arrivée à la rue Saint- Georges, qui était alors le beau quartier de la capitale bretonne, mademoiselle Barbedor et M. Mormichel saluèrent M. et madame Soliman, perruquier et perruquière.
— Quel genre a ce pauvre Soliman! dit Mormichel avec compassion.
— Est-il permis d'être laide comme cette pauvre Babet! répliqua mademoiselle Guillemitte en regardant madame Soliman avec douceur; — ça a pourtant trouvé un mari...
— Quel mari!., se récria Mormichel.
Moumoute ïrécoché, la quatrième, ne
se cachait pas pour dire que si le Mormichel épousait la Barbedor, et qu'ils eussent des petits, il faudrait museler tous les chiens, crainte de la rage.
M. et madame Soliman allaient voir Malbrouk. Ils conduisaient en laisse leur héritier Félicien, perruquier d'un âge encore tendre.
Le marchand de tabac, la mercière et les perruquiers opérèrent leur jonction,
car il est bien doux de marcher en grande troupe et de barrer complètement les rues trop étroites.
Alors, ce furent d'affreux coups de langue contre tous ceux qui passaient. Mormichel mettait de l'arsenic dans le sucre de son éloquence; les Soliman traînaient leur clientèle dans le ruisseau. Quant à Guillemitte Barbedor, elle était venimeuse comme trois vipères.
Aussi, Nonotte Trécoché, la dernière et la plus intéressante de toutes les diverses Trécoché, l'avait surnommée la Couleuvre-sans-dents.
Car Guillemitte Barbedor ne mordait plus qu'avec ses gencives.
Au bout de la rue Saint-Georges, Bébelle Bobonne, Fifme, Moumoute et Nonotte Trécoché, — les cinq Trécoché, — dans
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tout leclat (Je leur loilctte dominicale, croisèrent notre phalange, également composée de cinq membres, y compris le perruquier impubère, Félicien.
On s'embrassa, tête bleu! On s'aimait tant!
Les Trécoché allaient voir Malbrouk.
Giiillemite, après avoir un peu tempêté encore contre l'effronterie de ces saltimbanques, se décida à faire comme tout le monde.
Elle tempêtait bien contre le mariage, cette vierge antique qui avait passé quarante-huit printemps à chercher éperdûment un époux !
Une fois renforcée par les Trécoché, notre armée ne mit plus de bornes à ses débauches de langage. On prit dans la ville au hasard, on déchiqueta lesréputa-
lions. Jeunes et vieux y passèrent. — Un yérilable carnage!
Guillemitte promenait de temps en temps sa langue sur ses lèvres comme les hyènes qui ont fait curée. Il y avait du plaisir!
Quand la troupe arriva au tertre Saint- ^ïelaine, elle s'était recrutée de dix autres bonnes gens des deux sexes, depuis le portier Yivé jusqu'à madame veuve Nestor, sage-femme jurée.
Vous sentez qu'il était temps d'arriver. La ville, prise d'assaut et ravagée de fond en comble, ne leur offrait plus de pâture.
Le tertre était plein, et notre armée ne trouva de place que grâce à l'importance des fonctions de Yivé, portier. Cet homme public savait parler à la mullitnde, qui
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respectait en lui la méchanceté proverbiale de ses pareils.
De tous côtés, on voyait des têtes de paysans, couvertes de larges feutres, et des coiffes de formes variées, au milieu desquelles brillaient les casques de quelques dragons.
(/était une affluence énorme et qui augmentait à chaque instant, car la foule continuait de monter et débouchait incessamment sur le tertre, tant du côté de la rivière que des hauteurs couronnées par lesjardins du couvent Saint-Melaine.
Il y avait un drapeau blanc au-dessus de la pauvre cabane de Malbrouk, et sur la toile que le vent faisait flotter, on pouvait lire ces mots griflbnnés au pinceau : « A deux heures, Pichenet ; à trois heures, Malbrouk !>
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Mais il n'étail pas besoin de ce drapeau et de l'annonce laconique qu'il portait pour aiguillonner l'impatience générale; lu 'corde tendue était là sur ses pieux croisés en chevalet ; tout autour de ce théâtre régnait l'enceinte circulaire que Malbrouk avait tracée le matin. Malgré l'encombrenîentde la place, malgré l'envie que chacun avait de prendre position pour bien voir, l'enceinte était unanimement respectée. Paysans, paysannes, petits bourgeois, valets de bonne maison, gamins, fillettes et dragons se tenaient en dehors du ( ercle, comme si c'eût été une muraille infranchissable. On échangeait quelques goiirniades dans la foule, plus d'une coiffe portait déjà la trace des doigts crochus, mais la fi'êle barrière restait intacte autour de l'enceinte vide.
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Il y avait du monde partout, sur les murailles basses de l'enclos de l'abbaye, sur les toits des dernières maisons de la rue Hue,vet jusques dans les arbres dont les branches criaient et menaçaient de se rompre.
— Si j'avais voulu, dit le portier Yivé en tournant un regard vaniteux vers les jardins de Noyai, — je serais là, bien à mon aise, assis sur une bonne chaise et à l'ombre. Mais j'aime mieux venir avec tout le monde pour ne m'en point faire accroire.
— Avec ça, dit Guillemitte Barbjedor, — qu'il y a trop de gentilshommes et de dames aujourd'hui chez le marquis, pour que le portier ait sa chaise à l'ombre.... C'est bon quand les maîtres ne sont pas là.
\ivé fit la grimace et poussa rudement une grosse métayère qui était entre lui et Tenclos de l'hôtel de Noyai.
— C'est bien le moins que je puisse m'adosser contre mon mur! s'écria-t-il, heureux de décharger sa mauvaise humeur sur quelqu'un; — rangez-vous, bonne femme, et faites place à ma société.
La société de Vive, prompte à saisir l'occasion, s'installa commodément dans le petit ruban d'ombre que donnait la muraille. Les cinq demoiselh^s Trécoché tirèrent leurs cinq mouchoirs de coton à carreaux pour s'essuyer le front; M. et madame Soliman, madame Nestor, Saturnin Mormichel et Guillcmitte elle-même profitèrent de l'influence de Yivé.
Ce qui n'empêcha point Guiilemitte de
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miirmurei' à l'oreille tle son beau petit Saturnin :
— On en a l'ail do jolies aujourd'hui de'rrière son mur! Ah! seigneur Dieu!
faut-il choisir justement le dimanche pour ces orgies etpour cesdansesimpudicJues!... Si j'étais riche, il me semble que je donnerais un autre exemple aux gens du commun !
La foule commençait à perdre patience ; il y avait plus d'une heure qu'elle attendait; la porte et la fenêtre de la cabane de Malbrouk restaient fermées.
— A la corde ! à la corde î criait-on de toutes parts. Allons ! Malbrouk, à la corde !
— Malbrouk! disaient d'autres voix»
est-ce que tu n'as pas fini de battre la femme?
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Et d'autres encore :
— Tu auras le temps de rosser Pichenet ce soir, Malbrouk.... Malbrouk à la corde !
La pauvre cabane restait muette; les yeux fixés ardemment sur la porte fermée, la voyaient toujours immobile.
Le drapeau dont le vent nonchalant déroulai t les plis, montrait de temps en temps les lettres mal formées de son annonce : A deux heures, Pichenet; à trois heures, Malbrouk.
Et deux heures étaient sonnées depuis longtemps a Thorloge de l'hôtel de ville.
Il y avait des pierres sur le tertre; on parlait déjà de faire le siège de la maison de Malbrouk , lorsque tout à coup un grand cri de joie annonça que l'attente
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était finie. La porte de la cabane venait en effet d'ouvrir êon unique battant, et Malbrouk sortait tenant Pichenet par la main.
— Malbrouk ! Malbrouk ! vive Malbrouk!
s'écria-t-on en chœur pour saluer cette entrée solennelle.
Le saltimbanque avait un air imposant et plein de fierté; il s'avança d'un pas grave jusqu'au milieu du cercle et fit le geste de présenter Pichenet à la foule en dessinant un très beau salut.
— A la bonne heure, Malbrouk!... cria la cohue. — Voyons, parle Malbrouk, et dépêche-toi.
— Messieurs et dames, dit le saltimbanque qui se redressa et mit le poing sur la hanche comme pour montrer mieux le dessin de sa taille vigoureuse , serrée
dans un casaquin à paillettes, — messieurs et dames , c'est pour avoir l'avantage de vous montrer ce que nous pouvons faire, mon élève et moi, sur cette corde qui n'a subi aucune préparation quelconque... Personne n'ignore dans celte ville que j'ai travaillé en présence de la cour de Paris et de plusieurs autres têtes couronnées, dont j'ai les preuves écrites de leur satisfaction dans mes papiers. Nous allons commencer par divers exercices exécutés par mon élève, âgé de quatorze ans, avec et sans balancier... après lequel j'aurai l'honneur de travailler moi-même, mettant tous mes soins, comme d'habitude, à mériter la faveur de la respectable compagnie.
— Assez! Malbrouk! assez!., crièrent quelques voix.
Malbrouk réclama le silence d'un geste noble et digne.
— Messieurs et dames, reprit-il, je suis là pour vous obéir... Monte Pichenet!
Allez la nmsique.
Pichenet, vêtu de sa casaque neuve, toute ruisselante de paillettes, fit un pas et mit sa main sur la corde.
La musique alla. — Savez-vous ce que c'était que la musique de Malbrouk? — Au moment de vous le dire, la plume nous tremble entre les doigts.
La musique, hélas! faut-il révéler cette misère profonde !
La musique, c'était la pauvre Chaume!, pâle et triste, qui avait, elle aussi, une casaque brodée de clinquant, et qui tapait sur une grosse caisse en tâchant <le sourire.
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La Chaumel, descendue de son noble rang d'ouvrière honnête et libre !
La Chaumel, cette mère qui savait toutes les délicatesses du cœur! celte femme qtii avait été belle et aimée? cette mère dirons-nous encore, car c'est tout dire !
Ces gens qui étaient là, ces mille unités de la foule la connaissaient et répétaient son nom en raillant.
Écoutez ! sous le rire sceptique de la forme, il y a le fond sérieux, la réalité poignante. Vous aussi, vous la connaissez, la Chaumel. C'est cette malheureuse qui était fière et qui avait le droit d'être fière. C'est cette femme pure, cette femme honnête, tombée plus bas, en quelque sorte, que la femme impure et que la femme déshonnête.
C'est celle qui affolée par l'ennui du veu-
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vage, lronii)ée par son cœur peut-être, entoura d'un prestige menteur l'indigne objet de son dernier amour.
C'est celle qui fut vertueuse toujours, qui est vertueuse encore et que vous méprisez parcequ'elle a fourvoyé sa vie, parce que vous ne la voyez plus qu'à travers la
honte de son mariage.
C'est celle qui se laissa choir sur les
marches de l'autel , un bandeau sur les
yeux.
Chose terrible à penser , de toutes les chutes, celle-là est la plus profonde, parce qu'elle eut lieu au grand jour dans l'église pleine et devant la cité éveillée.
On ne s'en relève pas de cette chute.
Et qui sait où va la pente de la misère? Qui sait où est le fond de l'abîme?
La Chaumel ne pleurait pas.
25G LIi CHATEAU
Fiche net s'élança d'un bond sur la corde.
Par dessus le mur de l'hôtel de Noyai , la musique de la fêle opulente arrivait suave ei voilée.
La grosse caisse de la Chaumel n'eml)échait pas tout à fait d'entendre le noble menuet joué par l'orchestre du marquis.
Sans le vouloir, Pichenet prit la mesure mollement cadencée qui lui venait par les fenêtres ouvertes , et dansa vraiment le menuet de la cour.
Pichenet avait une charmante ligure.
Depuis qu'il s'était mis à danser de bonne volonté, sa souplesse merveilleuse s'était vite développée. Malbrouk avait eu raison de le dire à l'avance : c'était un danseur de corde remarquable.
H était sans doute trop délicatement
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gracieux pour cette foule qui demandait surtout lo tour de force brutal et l'apparence du danger; mais néanmoins, la plus grande partie du public, — les coitîes en majorité, — Tadopta tout d'abord et battit des mains à ses débuts.
Est-il besoin de dire que tous les applaudissements se ressemblent? que ces mains calleuses , claquant rudement au grand air, dégagent la même électricité , — une électricité plus vive peut-être que les mains gantées des balcons de nos théâtres?
Chacun sait cela. Les bravos de la place publique valent les bravos qui enivrent Sontag, Alboni ou Frederick Lemaître.
Kncore les bravos de la place publique ont-ils l'avantage de n'être jamais payés.
C'est l'ambroisie brute et sans mélange, c'est l'encens tout pur, c'est l'extase.
Pichenet n'était qu'un pauvre enfant.
La Chaumel était mère. ~ Un vague sourire vint à sa lèvre pâlie.
Pichenet, lui, se disait :
— Si elle était là, au moins, pour me voir et pour les entendre !
' Pour le voir, lui, dans sa gloire, danser le menuet sur la corde avec sa veste pailletée.
Pour les entendre, eux, les paysans, les dragons, les chapeaux et les coiffes, qui applaudissaient avant de lui jeter deux sous?
Oh! certes, Marieile de Noyai n'eût pu contempler sans émotion ce fier triomphe ! Marielîe qui dédaignait, à ses heures, la richesse immense de M. de la Guerche, le
sang ducal coulant dans les veines do d'Avaugour et la hautaine beauté de Lacu zan !
Marielle eût été domptée.
Pourquoi tardait-elle? N'avaient-ils pas eu tout le temps de dîner les hôtes gourmands du marquis ? — Au risque de se rompre le cou, Pichenet tournait avidement ses regards vers la terrasse déserte. Il eût donné dix ans de sa vie pour que Marielle parût sur le perron ou seulement pour que Marielle montrât son radieux sourire à l'une des fenêtres ouvertes.
Mais Marielle ne vint point. Ce pauvre Pichenet n'avait pas de bonheur. Il manquait là l'occasion de supplanter du même coup La Guerche, Avaugour, Lacuzan et vingt autres qui ne savaient point danser sur la corde.