‹ Le château de VeloursChapitre 9 sur 27 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

nialbrouk s'eu Ta-t-eii guerre.

Voyez le malheur, quand Marielle vint, Pichenet avait fini ; c'était sa dernière gambade. 11 retombait sur le sol jonché de paille, pendant que le public faisait tonnerre à l'entour.

La Chaumel l'embrassa, toute fière, hé- I 16

las ! puis elle étaiicha la sueur de son front.

— Pauvre enfant chéri ! murmurait-elle, enivrée par ces bravos qui se prolongeaient autour d'elle.

— Est-ce qu'il faudra payer quelque chose? demanda dans son coin mademoiselle Guillemitte Barbedor, avec une certaine inquiétude.

Vive, le cynique, répondit crûment :

— Pas vous... puisque c'esl à la générosité d'un chacun.

Guillemitte ne comprit pas et dit :

— A la bonne 'heure !

Mais le beau petit Saturnin Mormichel comprit. 11 avait du cœur et des ongles très noirs. On ne sait pas à quels excès ce marchand de tabac aurait pu se porter contre le fonctionnaire Vive, s'il n'avait pas

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craint d'endommager son habit des dimanches.

Un second cri venait d'ailleurs de s'élever dans la foule, un cri suivi d'un grand silence.

La grosse caisse allait. Malbrouk était sur la corde.

Et Malbrouk ne cherchait pas la grâce, lui. Ce n'était pas un danseur pour rire, un saltimbanque à l'eau de rose.

C'était un gaillard, un casse-cou, un furieux.

Dès son premier saut, chapeaux, casques et coiffes s'agitèrent, comme les hautes branches des arbres au premier souffle de la tempête.

On allait en avoir pour son argent.

Au bout de trois minutes, la cohue tiépignait d'ouihousiasme.

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Les demoiselles ïrécoclié répétaient ensemble avec émotion :

— Ah ! le bel homme ! le bel homme î

Et, circonstance singulière, de l'autre côté de la muraille, parmi cette autre foule illustre et vêtue de soie qui émaillait maintenant le jardin de Noyai, une douce voix faisait écho aux voix enrhumées de Bébelle, de Bobonne, de Fifnie, de Moumoutte et de Nonolte.

Cette douce voix appartenait à Marielle de Noyai, qui venait de dire :

Cet homme est beau...

Elle avait dit cela tout bas et comme involontairement.

Son cavalier seul, qui était le chevalier d'Avaugour, cadet de Bretagne l'avait entendue.

Avaugour sourit ot répliqua :

DE VELOLUS. 24o

— Je voudrais être i\ la place de cet hoiDnie.

Ce qui fit rougir Maiielle jusqu'au blanc de ses beaux yeux. Par le lait, elle disait vrai. Malbrouk était très-beau. 11 y allait de si grand cœur! Depuis le matin, il avait goûté les louis de Lacuzan, au cabaret de la Croix-Kouge, dans la rue Hue.

11 était ivre à moitié, juste ce qu'il faut pour bondir comme un forcené.

Ses cheveux touffus et rudes, soulevés par le vent, tombaient sur son col nu ; la corde gémissait sous son poids; les poteaux, balancés, criaient; — il allait toujours.

Et toujours plus fort! Si bien que la foule oscillait comme une folle qui se pâme , — si bien que les cinq Trécoché, en-

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flammées, saulaienl en se tenant par la main, sans crainte du scandale.

Guillemitte Barbedor avait honte d'être avec elles.

Madame veuve Nestor, sage femme jurée, serrait convulsivement le bras du portier Vive, lequel, homme d a-propos et du mot pour rire, ne reculant jamais devant une spirituelle allusion, se mit à chanter à tue-tête :

Malbrouk s'en va-t-en guerre; !\!ironlon Ion too Mirontaine,

Malbrouk, au lieu de se fâcher, saisit la balle au bond et hurla :

— En avant la musique!

La grosse caisse prit le mouvement.

Et bientôt, la foule entière, soulevant

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du pied la pondre du tertre, entonna la chanson avec ses mille voix.

Ce fut alors comme cet allegro bizarre etéchevelé qui accompagne la finale d'une course au cirque olympique.

De même que l'écuyer, jetant sa cravache, pousse désordonnément son cheval avant de se coller à cru sur la croupe fumante; de même Malbrouk, pris de folie, jeta au loin son balancier et bondit à des hauteurs prodigieuses.

Marielle tremblait.

Sur les terrasses en amphithéâtre de l'hôtel de Noyai, tous les convives effrayés, retenaient leur souffle.

Blanche se serrait contre Lacuzan, qui regardait Marielle avec une pitié triste.

La fbule aboyait.

Vive se tordait de rire.

Guilieniitte Barbeclor, désespérant de trouver une occasion plus opportune, demandait au jeune Mormichel s'il comptait attendre la fin du monde pour connaître les douceurs du ménage...

Maibrouk était tombé une première l'ois, li s était relevé.

11 était tombé encore.

Et tout sanglant cette fois, poussant jusqu'au délire son audace effroyable, il se jetait à corps perdu dans l'espace, tourbillonnant, roulant, écumant.

Il dansait avec ses bras, avec son flanc, avec sa tête.

Son corps rebondissait sur la corde comme une balle élastique sur le sol.

— En avant!., en avant!., disait-il toujoins.

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Ce fut la Ibule qui se fatigua la première.

Lechantde Malbrouk s'en va-t-en-gnerrc s'affaiblit, puis mourut.

Malbrouk roula épuise sur le sable en disant :

— A ton tour, Pichenet!

Pichenet attendait ce moment avec impatience, car, maintenant, Marielle était là.

Pichenet avait vu les petites mains de Marielle se rapprocher comme maligne elle et apjtlaudir aux exploits de Malbrouk.

Il en voulait autant. Il en voulait davantage. La gloire de Malbrouk l'offusquait.

l.a gloire et l'amour. Deux passions virile? pour ce cœur et cette tête d'enfant, c'était ti«op! l! se sentait plus ivre que s'il

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LE CfiAïFAU

eût bu toute Teau-de-vie qui était dans le grand corps de Malbrouk. Ivre de gloire, ivre d'amour!

Amour impossible : ce sont les bons.

Gloire grotesque et misérable : il n'y en a pas !

Toutes les gloires sont splendides à riieure délirante du triomphe.

Pichenet s'élança et saisit la corde sans toucher l'échelle.

Il y eût un murmure à son premier bond, qui dépassa d'un demi-pied le dernier bon dde Malbrouk.

— Tiens ! tiens ! se dirent les coiffes, le petit s'était gardé pour la fin !

Et la partie mâle de l'assemblée, savoir : les cinq demoiselles Trécoché, les dragons et les paysans se remirent à regarder de tous leurs yeux.

Marielle aussi regardail. — Pichenet pensait la voir sourire.

Ce n'était plus un danseur de corde. C'était un sylphe. 11 avait des ailes.

Au premier rang des spectateurs, Marion Landais, la plus belle fille du Bourg- Lévêque, s'appuyait sur le bras d'un dragon galant et gradé.

Marion avait un gros bouquet de roses, présent du galant dragon.

Elle avait applaudi à Malbrouk, la superbe commère, et l'on avait vu sa catiolle (1) chargée de broderies onduler et agiter ses barbes de dentelles aux soubresauts fougueux de son admiration.

Quan d Marion était contente, elle le faisait bien voir!

(1) Coiffe du pays de Rennes.

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La danse de Pichenet lui pluttant, qu'elle lui lança son gros bouquet de roses, avec deux baisers très sonores.

Pichenet laissa passer les deux baisers et saisit au vol le gros bouquet de roses.

Le dragon galant et gradé se tordit la moustache d'un air assez redoutable, mais la belle Marion lui rit au nez rondement.

Quant au gros bouquet de roses, nous ne savons comment, au lieu de s'arrêter dans ia main de Pichenet, il prit un élan nouveau, décrivit une courbe par dessus les têtes de la foule, l'ranchit le mur de l'hôtel de Noyai, et s'en alla tomber aux pieds mignons de Marieîle.

Ce fut au tour du dragon galant. Il eut imbon rire sous sa moustache, tandis que Marion se mordait la lèvre.

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iM. le chevalier d'Avaugour ramassa le bouquet, afin de rolîrir respectueusement à mademoiselle de Noyai.

Pichenet ne ralentissait point sa danse, mais il suivait la scène du coin de l'œil, et s'il ne se rompit point les os vingt fois, c'est qu'il y a un Dieu pour les bambins affolés comme pour les ivrognes.

Quelle joie, — et quel orgueil ! — quand les mains de Marielle s'arrondirent autour du bouquet de roses.

Pichenet eût embrassé Marion, pour le bonheur qu'elle lui donnait. Mais Marion l'aurait joliment reçu, maintenant !

— A-vez-vous vu ! disaient les cinq Trécoché ; — à cet age-là , ça sait déjà tirer son épingle du jeu !... 3Iademoiselle de Noyai va , bien sûr , lui envoyer un ou deux écus de six livres!

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~ Le bouquet de Marion a été pour Marielle! s'écriait le perruquier Soliman, père du jeune Félicien, et amateur de madrigaux , comme tous les artistes d'esprit.

Guillemitte Barbedor jugea le moment favorable pour dire à soii Mormichel :

— Ah ! Saturnin ! vous ne me comprendrez jamais !

Aussi , pourquoi ce détestable petit homme ne voulait-il pas que mademoiselle Barbedor s'appelât madame Mormichel ?

Nous allons vous le dire. 11 y avait une ambition mystérieuse et démesurée sous l'habit étroit , vieux, mais propre de Saturnin.

Les cinq demoiselles Trécoché pre-

UE VELOÎRS. 2r>.S

naient leur tabac chez lui , et il nourrissait l'espoir...

Insensé ! Bébelle,Bobonne, Fifine, Moumoute et Nonotte n'auraient pas songé à lui , quand même il aurait eu cinq pouces de plus !

Vive avait eu un succès avec son Malhrouk s'en va-t-en guerre.

11 voulut deux succès. Encore un ambitieux !

— Holà! bambin! s'écria-t-il en faisant sa grosse voix et en s'adressant à Pichenet; — il est défendu de rien jeter par dessus le mur de l'hôtel !

Vive fut sifflé. On lui chanta pouille, comme on dit à Rennes, et quelques douzaines de troncs de choux tombèi ent sur son vénérable front.

Et trois mille voix clamèrent :

— Bien! Pichenet! Hardi! hardi, pelit Pichenet !

Jugez si Pichenet avait besoin de cela . 11 voyait Marielle soulever le bouquet en soui'iant et l'approcher lentement de ses narines. — Quand le bouquet toucha les narines de Marielle...

Ah! pauvre, pauvre Pichenet î Nous expliquerons le fait dans toute sa vérité , décemment et naïvement.

Nous avons connu des personnes du sexe assez abandonriées pour verser sur , des bouquets de roses de l'eau de Cologne, ou même du vinaigre de Jean-Vincent Bully , seul breveté pour la toilette.

Nos lois pénales sont muettes à l'endroit de pareils forfaits!

Une législation juste et modérée condamnerait ces vicieuses créatures à être

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noyées dans un tonneau tle bergamotle.

Quoi qu'il en soit , cette monstruosité une fois admise, il faut en revenir à Taxiôme : des goûts et des couleurs, etc. La belle Marion Landais n'était pas du tout h l'abri d'un verre d'eau- de -vie. Elle aimait l'eau-de-vie et les roses.

Et par une confusion impie, quand elle avait bu la goutte avec un dragon (car elle aimait aussi les dragons) pour ajouter au parfum des roses, elle aspergeait son bouquet d'eau-de-vie.

Si ces détails révoltants n'étaient pas absolument nécessaires à notre histoire, croyez que nous les eussions couverts d'un voile impénétrable.

Jeter de l'eau-de-vie, cette chose hideusement délétère, sur le plus cher délice de la nature, sur des roses ! Cela 1 17.

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uéïiote une perversité si profonde que i'esprit se détourne de cette froide honte, de celte insulte ignoble , de ce meurtre aggravé de profanation !

Mais la belle Marion n'était heureuse (|ue quand elle avait un dragon sous le bras et des roses à l'eau-de-vie dans son giron.

Nous n'y pouvons rien.

Seulement, figurez-vous Marielle, — jiiademoiselle de Noyai! — Marielle sans défiance, approchant tout à coup de ses narines délicates cette impureté sansnom ! Elle faillit tomber à la renverse, foudroyée par le parfum de cabaret qui lui monta brusquement au ceiveau.

Un petit cri d'indignation jaillit dé ses lèvres. — Elle jeta le bouquet loin d'elle avec dégoût.

Marioli éclata de rire. Elle était vengée.

Hélas ! trop vengée !

Car le pauvre Pichenet, frappé en plein cœur, perdit pied et se laissa choir , foudroyé, sur le sable.

La foule s'agita en grondant, pleine d'émotions et de craintes.

Guillemitte Barbedor seule , avec ce haut sang froid d'une fdle âgée qui a le mariage en tête, trouva le courage de dire au fâcheux Mormichel :

— Occasion perdue ne se retrouve pas...

Saturnin , réfléchissez î

Mormichel regarda les cinq Trécoché qui regardaient cinq beaux hommes.

La Chauniel était à uenoiix devant son

'2t)i) LE CIIATFAU

fils qui tournait encore ses yeux mourants vers riiôtel de Noyai.

Malbrouk avait regagné la cabane où il buvait pour se donner du cœur.

La foule témoignait sa sympathie du mieux qu'elle pouvait. Les gros sous pleuvaient. Marion donna un petit écu.

Guillemitle Barbedor, il est vrai, ne donna rien, mais elle pensa :

— Si je pouvais emporter tout ce qu'on lui jette à ce petit effronté, ça ferait grand bien à mon commerce.

Et pour quelques dents absentes, pas plus de trenle-deux, assurément, le pitoyable Saturnin dédaignait ce trésor de prudence et d'économie !

Marielle prit dans une petite bourse qui était un bijou adorable, un louis d'or tout neuf.

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— Tenez, dit-elle à M. le chevalier d'Avaugour, — je vous prie de jeter ceci au pauvre enfant ponr son bouquet.

— Aussi bonne que belle! .. murmura le chevalier attendri.

II regarda un instant le louis d'or.

— Il n'est plus à vous, prononça-t-il tout bas ; — il est à l'enlant. Mais je n'ose le lui acheter sans votre permission.

— L'acheter!,., répéta Marielie étonnée.

— Cette permission , me la refusezvous ?

Marielie pensa que le mieux était de sourire.

— Combien? dit-elle.

— Il y a mille livres dans cette bourse, répliqua M. le chevalier d'xVvaugour.

Marie llerougit.

Le chevalier mit le louis d'or dans son sein et lança les mille livres par dessus le mur.

La foule battit des mains avec transport. La foule aimera toujours la noble générosité.

A ce moment, Lacuzan quitta Blanche et vint au chevalier d'Avaugour.

11 lui donna la main et l'attira un peu à l'écart.

— Mille louis pour vos mille livres!

lui dit-il tout bas.

— Je sais que vous êtes plus riche que moi, Lacuzan, répliqua le cadet de Bretagne en riant ; — mais, dans notre maison, nul n'a fait jusqu'ici le négoce.

— Vous ne voulez pas me céder ce louis d'or?

— Vous me doniJii^riez votre beau châ-

DE VELOUHS. 26r>

teau du Grail avec son parc et ses futaies...

— Je m'attendais à cela, interrompit Lacuzan ; — c'est donc une affaire à régler autrement.

— A votre aise, monsieur le comte.

' Ils se donnèrent une seconde fois la main, et de si grand cœur que Marielle, inquiète, retrouva son sourire. — Blanche, au contraire , les regarda l'un après l'autre et fronça ses jolis sourcils bruns. Mais ce fut la conduite du petit Pichenet que personne ne put expliquer.

. Marion avait vidé la bourse sur le sable et s'était écriée, aux longs applaudissements de l'assemblée :

— Mille livres !

Une fortune pour cet enfant !

Jour de Dieu ! Guillemitte Barbedor en grinçait des gencives.

Les pièces d'or étaient étalées devant Pichenet. Savez-vous ce qu'il fit !

11 se leva, repoussa du pied les pièces d'or, et s'enfuit dans la cabane.

Sa mère le suivit, laissant la cohue stupéfaite.

Dans la cabane, Malbrouk, la bouteille à la main, chantonnait sourdement. 11 était ivre, mais son ivresse n'était point celle des autres jours.

Sa face avait des taches d'un vert livide et ses yeux cieux lançaient de sinistres regards.

Est-ce à mon tour de danser? dit-il ; — oh! oh ! la journée sera bonne!

Pichenet s'assit sur un banc sans répondre.

Le regard effrayé de la Chauniel allait de son nuiii à son fils.

On eût dit qu'elle devinait l'approche de quelque terrible événement. Tout son pauvre corps tremblait. — Et il y avait là, dans celte misérable loge, entre ces trois personnages vêtus encore de leurs haillons [)aillelés, je ne sais quelle lugubre menace.

Malbrouk mit le goulot de la bouteille dans sa bouche. Il riait un rire idiot.

Cependant la partie turbulente de la foule, trouvant que la représentation n'avait pas bien fini, commençait à l'aire du bruit au dehors.

Quelques voix prononçaient le nom de Pichenet. Pichenet avait sa tète entre ses mains et ne bougeait pas.

La porte était fermée en dedans.

Malbrouk \w('\i\ roreillc.

me

LK CÎIATKAU

— C'est toi qu'ils demandent , dit-il à Pichenet ; — Vas-y !

Pichenet ne répondit point encore.

Les cris grossissaient. La Chaumel joignit ses mains tremblantes.

Malbrouk prit mie houssine et vint en chancelant vers l'enfant.

— Eh bien! dit-il en levant la houssine, m'en tends- tu ?

Pichenet se redressa tout droit. Il y avait sur son visage une expression de colère sombre et désespérée. Sa mère ne l'avait jamais vu ainsi.

Il regarda Malbrouk en face.

— Croyez-moi , murmura-t-il ; — ne me frappez pas aujourd'hui !

C'était, en vérité, une menace.

Malbrouk se mit à rire. La houssine

dî; velours. 207

siffla et traça une ligne Jjleuâtre sur la joue pale de l'enfanl.

Pichenet plia les jarrels, bondit et saisit Malbrouk à la goj^ge.

La Chaumel s'élança pour le protéger dans cette lutte inégale.

iMais, ce ne fut pas Pichenet qui tomba.

La fièvre donne parfois au bras le plus débile une force inconcevable.

Pichenet venait de s'éveiller de ce rêve malade et fou, qui le transportait depuis quelques semaines. Pichenet avait entrevu tout-à-l'heure le fond de sa misère.

A cette heure de navrante désillusion, il était homme.

Plutôt que de remonter sur la corde, il eût subi mille morts.

Et pendant que sa tête s'éclairait, pendant que de mâles remords lui serraient

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le cœur, il lui venait aux membres cette vigueur factice et passagère, mais irrésistible des heures de crise.

Pichenet ne lutta qu'un instant contre Malbrouk.

Malbrouk poussa un cri sourd, et tomba inanimé sur le sol.

Pichenet recula, épouvanté de ce qu'il avait fait.

— Oh! malheureux! malheureux! tu l'as tué! s'écria la Chaumel.

Elle regardait avec horreur la l'ace plombée do Malbrouk, et ses yeux morts qui semblaient sortis de sa tête.

— Je l'ai tué! répéta Pichenet, sans savoir.

La Chaumel ouvrit la porte de derrière et le poufesa dehoj's.

DE VELOUllS. fî6t)

— Fuis !... murmura-t-elle ; — va-t-en'... cache-toi bien î

Pichenet obéit machinalement. — II .

longea les murs de l'abbaye et disparul.

La Chaumel se couvrit le visage de ses mains et s'accroupit auprès de Malbrouk qui ne bougeait plus.

— Ils vont venir le chercher, pensaitelle; mon homme est mort... on va me prendre mon fds!...

Sa tête s'égarait.

Sur le tertre, la foule ne savait rien de ce qui s'était passé derrière la porte fermée de la pauvre cabane. La foule demandait toujours Pichenet.

Les hôtes de M. le marquis de Noyai ne s'occupaient plus du dehors et dansaient dans le salon de verdure.

Blanche loule seule s'était échappée.

270 LE CHATKAU

Elle avait refusé la main d'Albert de Coëtlogon avec un bien gros soupir. Albert dansait si bien, et Blanche aimait tant à danser avec Albert !

Elle avait gagné son petit observatoire» et là, plus élevée que la foule, elle avait pu voir Pichenet sprtir par la porte de derrière et se glisser le long des murs de l'abbaye.

Comme il était changé!

Blanche ne se demandait point le motif de sa peine, car elle avait vu Marielle jeter le bouquet de roses.

Mais où allait -il ?

Blanche pensa : Je le dirai à Lacuzan. Lacuzan le retrouvera bien !

Au dessous d'elle, la foule murmurait et riait.

On voulait Pichenet, mort ou vif.

— Ça ! dit lu belle Marioii Landais, enl'onçoiis la porte, nous la paierons après.

L'idée plut a tout le monde, excepté à mademoiselle Guillemitte Barbedor, qui entraîna son Mormichel, pour n'être pas exposée à payer sa part de la porte.

Marion, la vaillante, donna un premier coup de pied.

La pauvre Chaumel joignit ses mains glacées.

Elle croyait qu'on venait chercher son fils assassin...

Au second coup de pied, les ais vermoulus crièrent. — Au troisième, la porte tomba en dedans.

La foule joyeuse se précipita en avant.

Mais les premiers qui pénètrèientdans la cabane poussèrent un grand cri d'hor-

â7â Llî rJlATEAL

reur, à la vue de Malbrouk, étendu sur le sol.

Ils reculèrent d'un commun mouvement.

Car presque tout le monde, à Rennes, connaissait les symptômes de l'épidémie.

Un mot terrible avait été prononcé par ceux qui étaient entrés dans la loge.

Le silence se fit, un silence de mort. Le tertre se vida. Ce fut une déroute. Deux minutes après, il no restait pas une âme entre l'hôtel de Noyai, tout plein encore des bruits joyeux de la fête, et la triste cabane où Malbrouk agonisant râlait.

Ce n'était pas Pichenet qui avait terrassé Malbrouk, c'était le mal d'ewfbr.

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