‹ Le chateau de VeretzChapitre 12 sur 42 · LA FAMILLE FORT, ET · texte numérisé non relu

LA FAMILLE FORT, ET

en capitales gravées: Ad principem ut ad ignem. Amor indissolubilis. En même temps qu’elle est un mémorial de l’hyménée et de l’attachement au roi dans le présent, cette légende était comme un pronostic d’un avenir d’intimité plus profondeet dcdévouement plus absolu. Ces deux cheminées ornent le premier étage . Une troisième, au rez-de-chaussée.

Château de la Vallière, trumeau de cheminée. xvie siècle.

est décorée d'une peinture représentant la vallée de la Brenne, animée parles travaux et les jeux champêtres avec l’église, le castel et le bourg de Reugny, sur le versant opposé. Sur les cotés sont peintes quatre figures symboliques, dont un homme avec la légende: Cineres medilcris et urnam, et une femme avec l'inscription: sit tibi surda Venus, conseils d’une sagesse consommée qui accusent la gravité de mœurs des seigneurs de La Vallière au xvre siècle. On sait l’avenir, mais nousn’avons pas y pénétrer.

Jean de la Baume eut pour successeur au manoir son frère Laurent II, lui aussi comblé d’honneurs et de fortune. Laurent épousa sa belle-sœur Marie Adam, dont nous nous plaisons à chercher le portrait sous les traits de la jeune fille élégante qui figure dans la fresque mentionnée plus haut. De ce mariage est issu Jean Le Blanc, dont naquit Laurent III, qui fut le père de la favorite de Louis XIV. Mais cette branche est étrangère à notre sujet. Après avoir perdu sa femme, Laurent II épousa en secondes noces Louise du Faultray. Or, ainsi que nous l avons vu précédemment, cette dernière était nièce de Pierre Forget, seigneur de Véretz, comme étant fille de Marie Forget et de Jean du Faultray, trésorier de France à Tours. Louise transmit ses

droits sur la terre de Véretz à ses enfants Pierre Le Blanc, écuyer et seigneur de la Roche, né en 1596 et mort sans postérité ; à Charlotte Le Blanc qui épousa, vers 1623. Julien Chalopin, seigneur de laBoisderie; à Geneviève, qui se maria en 1623 à Laurent Besnard; enlin à Louise, qui prit Gilbert des Roches.

L histoire de Véretz durant le xvie siècle s’est, pour ainsi dire, personnifiée dans Jean de la Barre, le fondateur du château Renaissance et son fils Antoine, archevêque de Tours, ainsi que dans Pierre Forget, secrétaire du roi et principal auteur de la rédaction de l’Edit de Nantes. Au siècle suivant, elle revêtit un éclat tout particulier grâce à l’illustration de ses seigneurs les Bancé, les d'Effiat et les Mazarin. Si ce n’est pas encore l’apogée de la gloire de Véretz, qui caractérise plutôt la période subséquente, ce fut du moins comme une aimable splendeur qui prépara les fêtes et les magnificences à venir.

Anne de Beauvillier, veuve de Pierre Forget, on ne l’a pas oublié, mourut en 1636 à l’âge de soixante dix ans, mais bien avant son décès la succession élait ouverte entre les héritiers. En 1622, la propriété était possédée en indivis par Adrien de la Barre, Marc, Marie et Louise du Faultray, Pierre Besnard et Jacob de Girard. Marc du Faultray. <( conseiller du roy en la grande chambre de sa cour de parlement, » avait pour femme Charlotte de Budé, qui lui donna un fils nommé Michel, qualifié « ecuier et mineur » en 1637. Le 23 juillet 1622, les co-propriétaires rendent les aveux et dénombrement féodaux à l’archevêque de Tours. Ce sont « Adam de la Barre, sieur de Beausseraye, cer du roi, président ès requêtes, lils aîné et principal héritier de feu Anne Forget, et ses sœurs, Marc de Faultray cer, pour lui et ses sœurs Marie et Louise du Faultray, représentant feu d,le Marie Forget leur mère ; Pierre Besnard, le lils aîné et principal héritier de Anne Forget, pour lui et ses sœurs, et Jacob de Girard écuyer, seigneur de Ste-Radégonde , cer et secrétaire du roi, fils aîné et principal héritier de feu Françoise Forget. » (1) Une pareille complexité dans la possession du domaine de Véretz ne pouvait aboutir qu’à une liquidation, et elle eut lieu au profit d’un seigneur de Rancé.

Les Bouthillier paraissent d’origine bretonne etleurnom doit tenir à quelque charge exercée près d’un haut suzerain. Le grand-père paternel du cardinal de Richelieu, l’avocat de la Porte, contribua à leur

(1) Archives d'Indre-et-Loire. E, 147. — Bibliothèque de Tours, ms. 1315.

LES B0UTHILL1ER

élévation. Celui-ci. dit Saint-Simon, « survécut son gendre et sa fille (mère du grand ministre). 11 avait chez lui un clerc qui avait sa confiance, qu’il avait fait recevoir avocat, et qui s’appelait Bouthillier. En mourant, il lui laissa sa pratique, et lui recommanda ses petits enfants de Richelieu qui n’avoient plus de parents. Bouthillier en prit soin comme de ses propres enfants, et c’est d’où est venue la fortune des Bouthillier » (1).

L’un d’eux, Sébastien, s’installa à Angoulême dont il fut échevin vers le milieu du xvie siècle.

Son fils Denis se distingua par ses brillantes qualités d’avocat, fut seigneur de Foulletourte et conseiller d’Etat; il reçut, en 1008, la sépulture dans l’église de Saint-Cosme à Paris (2). La femme de celui-ci, Claudine de Macheco, lui donna neuf enfants, dont quatre hiles entrèrent en religion.

Des garçons l’aîné, Claude, fut la souche des Bouthillier de Chavigny, dont les souvenirs se mêlent si intimement à l’histoire de la Touraine et auxquels on doit le beau château, en partie démoli, qui garde avec sa curieuse chapelle le nom de Chavigny. Sans parler du surintendant des finances, deux autres, Sébastien et Victor, embrassèrent la carrière ecclésiastique qu’ils parcoururent avec éclat. Sébastien fut désigné par le cardinal de Richelieu pour le doyenné du chapitre de la cathédrale de Luçon, puis pour l’évêché d’Aix. Victor occupa les dignités de chanoine de Paris, d’aumônier de Marie de Médicis , d’abbé commendataire d'Oigny et d’ Aigues-Vives , et devint évêque de Boulogne, puis coadjuteur de l’archevêque de Tours en 1630. C’est à ce dernier que la terre de Véretz doit d’avoir compté le célèbre abbé de Rance parmi ses seigneurs.

La qualité de Rançay, et plus communément Rancé, fut portée

Château de Chavigny gravure du xvn" siècle.

(1) Mémoires , t. X, p. 280.

(2) CI', Figaniol de la Force, Description de Paris , t. VI, p. 17.

par le iils puîné, Denis II, qui devint la souche de la seconde branche des Bouthillier. A l’instar de son frère aîné, il occupa la charge de secrétaire de Marie de Médicis, dignité à laquelle s’ajouta, en 1618, celle

de conseiller du roi et de trésorier de France pour la généralité de Bourgogne.

Il obtint ensuite la fonction de président à la chambre des comptes de cette province et de garde des sceaux de la chancellerie de cette cour. A Paris aussi bien qu’à Dijon, Denis jouissait de la plus haute considération et ses enfants pouvaient prétendre aux emplois les plus considérables. Sa femme se nommait Charlotte Joly et était tille d’un chef du conseil du cardinal de Richelieu. Le roi tenait Denis en grande estime ; il l’engagea à se fixer à Paris, et le dota d’une pension de huit mille livres avec la charge de vice-amiral et de lieutenant général du commerce et de la navigation de France en Picardie.

Sur cette nouvelle tige on vit également s’épanouir une riche floraison d’enfants.

Ce sont d’abord ci nq filles dont trois,

Françoise, Marie- Louise et Thérèse, prirent l’habit religieux. Des autres, l’aînée, Claude- Catherine, s’unit en premières noces à René de Faudoas d’Averton, comte de Belin, et en secondes noces à Gilbert-Antoine, comte d’Alhon ; elle paraît parmi les demoiselles d’honneur de la reine Anne d’Autriche. La seconde, Marie, donna sa main à François de Rochemonteix, sieur de la Roche-Vernassal, et vit son fils porter les armes avec honneur. Quantaux garçons, l’illustration du plus jeune, Philippe-

Chavigny, navillou, ùtat actuel.

LÉS BOUTHILLIÉU li:t

Charles, qui fut chevalier de Malte, premier chef d’escadre du port de Marseille et second lieutenant-général des galères, aussi bien que le renom de Denis-François, entré dans la cléricature, s’éclipsent devant la célébrité de leur frère, qui remplit toute une partie de l’histoire du xvue siècle. C’est sur celui-ci que se reporte toute notre attention.

Armand-Jean le Bouthillier de Rancé vint au monde dans la capitale, le 9 janvier 1026. Son père, M. de Rancé, conseiller et secrétaire de Marie de Médicis, appartenait à une famille liée dès longtemps à celle du Plessis; aussi le cardinal de Richelieu 'tint l’enfant sur les fonts du baptême en l’église de Saint-Cosme et de Saint-Damien. La cérémonie solennelle eut lieu seulement deux mois après la naissance; la marraine, qui dans cette pompe magnifique se tenait aux côtés du cardinal, est Marie de Fourcy, femme du marquis d’Effiat, surintendant des finances et plus tard maréchal de France. (1)

De physionomie éveillée autant que d’esprit vif et étincelant, le jeune Armand plaisait sigulièrement à Marie de Médicis, à laquelle d’ailleurs M. de Rancé témoigna d’autant plus de dévouement que la reine-mère traversait plus de disgrâces. Echappé aux affres d’une maladie grave, il fut confié à des maîtres distingués ; et sous la direction du savant helléniste M. de Bellérophon — un nom prédestiné à l’enseignement de la langue d’Homère — • l’enfant fit des progrès si rapides qu’à l’âge de douze ans il composa une traduction d’Anacréon, avec la pensée de la dédier à son illustre parrain, en témoignage de « reconnaissance » pour une « auguste amitié »; c’était d’ailleurs un moyen de fixer l’attention du cardinal et de s’assurer ses bonnes grâces, quelque peu compromises par l’attachement inaltérable du père pour Marie de Médicis.

De fait, avec l’appui d’Anne d Autriche la faveur royale commença de briller de nouveau pour les Bouthillier. A la mort du maréchal d’Effiat, le frère fut nommé surintendant des finances, et le neveu se préparait à occuper la charge de secrétaire d'Etat et de grand trésorier de l’ordre du Saint-Esprit. M. de Rancé eut la joie de voir ses enfants comblés des dons qu’il souhaitait pour eux. L’influence de son frère

(i) « Du 3 mars 1627, les cérémonies qui avaient esté obmises au baptême faiet d’un (ils de M. Denis Bouthciller seigneur de Lancay {sic) cor du roy en ses conseils d’Estat et privé, et président delà chambre des comptes, cour des aides et finances, et de dame Charlotte Joly sa femme, en la maison du dit sieur le 9 janvier 1626, ont esté célébrées en léglise, auxquelles ont esté comme parrain et marraine Mgr Messire Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, qui a imposé au dict enfant le nom d’Armand, et dame Marie de Fourcy, femme M. le marquis d’EfQat chevalier des ordres du roy, surintendant général de ses finances. » [Registres de la paroisse de Saint-Cosme.]

Victor ne lut pas étrangère à ce résultat, de même qu’elle ne contribua pas peu, nous le verrons, à attirer M. de Rancé sur les rives du Cher.

Victor le Boutliillier, sacré évêque de Boulogne au printemps de l'année 1628 et dont les bénéfices s’étaient accrus de la commende de l’abbaye de la Trappe dans le Perche, reçut des ouvertures au sujet de l’archevêché de Tours ; le 12 septembre 1630, il fut nommé coadjuteur à ce siège. Il gouvernait le diocèse de Tours de concert avec Bertrand Deschaus, lorsque le domaine de Vérel/. fut mis en vente par suite du partage de famille dont il a été question précédemment. Cette terre plaisait à l’évêque qui, désireux de voir son frère se fixer en Touraine, lui fit signe. « Messire Denis Boutliillier, chevalier, seigneur de Rancé et des Claies, conseiller ordinaire du roy en ses conseils d’état et privé, demeurant au cloistre de l’église de Paris, » entra en pourparler avec les héritiers. Mais avant d’aller plus loin, nous tenons à reprendre ce qui concerne l’abbé de Rancé, destiné à jouer un rôle important dans cet te histoire.

M. de Rancé, rassuré sur le sort de ses filles, s’attacha à entourer l’avenir de ses tils de toutes les garanties désirables, sans d’ailleurs s’effrayer du cumul des bénéfices ecclésiastiques, alors trop généralement pratiqué en dépit des lois de l’Eglise et des intérêts religieux. En conséquence, Denis François reçut un canon icat à Notre-Dame de Paris ainsi que les commendes dont Victor, en oncle bienfaisant, résigna le titre en faveur de son neveu; l’ensemble, paraît-il, constituait un revenu d’environ dix mille livres.

Tout d’abord Armand fut destiné à porter l’épée et, pour se préparer à la carrière de chevalier de Malte, il apprit à faire des armes et à monter à cheval. Ces exercices convenaient parfaitement à ses goûts et à son tempérament, et nous le verrons plus tard s’y livrer avec ardeur à travers les bois et les garennes du parc de Véretz. Soudain un événement imprévu orienta vers le sanctuaire les pas de Tardent jeune homme. Son aîné ayant contracté une maladie mortelle, on songea à préparer Armand à hériter des bénéfices que l’on considérait comme une sorte de fief familial. A cet effet, on décida que le puîné appartiendrait à la cléricature et tout au moins franchirait le premier degré de celle carrière. On sait que la tonsure, ou ablation d’une partie de la chevelure du lévite, est pour lui le signe extérieur et symbolique du renoncement au monde et de l'entrée dans le clergé. Aux yeux des gens en quête des biens terrestres, c’était avant tout la clef qui ouvrait la porte du trésor des revenus temporels de l’Eglise. L’archevêque de

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