‹ Le chateau de VeretzChapitre 14 sur 42 · LÈS BOUTHILLIER · texte numérisé non relu

LÈS BOUTHILLIER

La satisfaction qui accompagne d’ordinaire une telle renaissance domaniale est encore plus vive quand il s’agit d’une châtellenie aussi riche de souvenirs que celle dont nous parlons. Pierre Forget en avait été « le propriétaire total », et les héritages successifs l'avaient divisée en plusieurs parties. A son tour, Denis le Bouthillier, avec l’aide de son frère l’archevêque, réussit à refaired’unité du domaine et à transmettre à ses successeurs un patrimoine qui désormais demeurera intact jusqu’à l’époque de la Révolution. De ce chef nous n’avons plus à nous occuper des questions de vente et d’achat, et nous n’avons qu’à reprendre, au point où nous l’avons laissé, le récit de l’histoire des Bouthillier et spécialement de l’abbé de Rancé, dont le souvenir projette sur le manoir des bords du Cher un éclat qui lui assigne une place tout à fait à part parmi les châteaux de la Touraine, et même de la France.

Église, oratoire et château de Véretz, partie ancienne.

L’abbé de fyancé

Etudes et Divertissements

L’abbé de Rance sc montre au monde entre 'Richelieu. son parrain, et Bossuet, son ami.

Chateaubriand, Vie de l’abbé de Rancé.

e seigneur de Véretz semblait n’avoir rien à désirer. Il jouissait de l’estime des gens les plus honorables et 1’alïéction, la Heur la plus exquise du cœur humain, s’épanouissait, suave et bienfaisante, à l’ombre de son foyer. 11 trouvait dans l’amour de son épouse, de son frère et de ses enfants, la douce récompense des préoccupations de son existence passée. D’autre part, son fils Armand avançait à grands pas dans la carrière des honneurs ecclésiastiques et le beau domaine de Véretz reconstitué offrait à tous une délicieuse résidence au centre du Jardin de la France. Mais la joie du père et du châtelain fut assombrie par une profonde douleur. A l’automne de l’année 1638, il perdit sa femme bien-aimée, Charlotte Joly, qui avait partagé toutes ses inquié-

RANGÉ, ÉTUDES ET DIVERTISSEMENTS

tudes et aussi toutes ses espérances, en qualité d’épouse et de mère. Elle quitta ce monde entourée des soins dévoués de son mari et de ses enfants, en particulier de l’abbé de Rancé, — nous l’appellerons ainsi désormais — pour lequel elle avait une particulière amitié. Le 16 octobre, surlendemain du décès, Charlotte fut ensevelie dans l’église des Carmes-Déchaussés, en la chapelle de Saint-Albert, qu’elle et son mari avaient choisie pour leur sépulture.

L’abbé de Rancé, auquel nous allons nous attacher uniquement, était doué de trop brillantes facultés pour que son père ne s’évertuât pas à les cultiver avec soin. Le jeune homme poursuivit avec entrain ses études de grec et de latin, et suivit les cours de philosophie au collège d’Harcourt. A la fin, il soutint avec éclat sa thèse dédiée à la reine — son parrain le cardinal de Richelieu étant mort — en présence de personnages notables parmi lesquels le duc de Montbazon, dont nous aurons à parler plus tard. La soutenance fut rendue plus brillante encore par la série des objections des anciens professeurs, jaloux de mettre à l’épreuve le beau talent et le merveilleux saioir du candidat. L’un d’eux, en particulier, tenta de l’embarrasser en lui opposant un texte d’Aristote, alors l’oracle de la philosophie. Par malheur, l’examinateur se servait d’un passage emprunté à la traduction latine. — Je n’ai jamais lu Aristote qu’en grec, et je ne l’entends pas autrement, répondit l’abbé de Rancé, — et sur-le-champ il cita le texte grec en montrant la différence entre l’original et la version, qui ne pouvait faire autorité dans l’espèce. On devine si cet incident contribua à rehausser le succès du candidat. Armand fut reçu et inscrit sur les registres de l'Université comme « maistre ès arts », le 6 août 1644.

Afin de le reposer des fatigues causées par la préparation de l’examen, le seigneur de Véretz emmena son fils en son riant domaine des bords du Cher. Le calme et l’ombre des hautes futaies, la perspective infinie des horizons où l’azur du ciel se confond avec l’émeraude des prairies arrosées par les ondes limpides de la Loire et du Cher, tout ce paysage enchanteur était bien fait pour distraire l’esprit et délasser les yeux de l’adolescent. On sait si les registres paroissiaux sont des témoins qu’il est toujours à propos de consulter. Leur réponse est en tout temps sûre, impartiale et d’ordinaire instructive dans sa brièveté. Dans ceux de Véretz pour l’année 1640, il est question de « Monseigneur de Rancé, seigneur de Vérclz. » En ce temps-là, les fonctions de vicaire de la paroisse étaient exercées par Barnabe Boisseau. Au mois de septembre 1643, celui-ci est qualifié « prostré chap-

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pclain de Monseigneur de Rance, seigneur de Véretz. » Durant son séjour au château, 1 aljbé de Rance tint sur les l'onts un enfant dont voici 1 acte baptismal • « Le XIIe jour de septembre 1645 a esté baptizé

par nous curé soussigné, Armand le Camus fils de Charles le Camus et d’Anne Rouillé ses père et mère, son parrain messire Armand-Jean Bouthillier, conseilleretaumosnierdu roy, abbé commendataire des abayes de Nostre-Dame du Val, de la Trape et de Saint-Siphorien de Beauvais, prieur de Boulongne lès Blois, chanoine de l'église de Paris, et la marraine dame Charlotte Chollet, femme de noble homme Claude Camus, seigneur de la Gittonnière, greffier du bureau des finances de Tours, en l’église de Véretz. — (Signé) Le Bouthillier, Charlotte Chollet, Aubry. »

Chacpie fois qu’ Armand revenait en Touraine, il se réjouissait d’y saluer son oncle pour lequel il nourrissait une profonde affection et qui, depuis l’année 1641, occupait le siège d'archevêque de Tours. En particulier il ne voyait pas sans une vive satisfaction avec quel succès les mérites du prélat étaient célébrés non seulement par l’opinion, mais encore par les artistes qui en sont les interprètes à la fois les plus distingués et les plus populaires. On sait comment, dans la suite, Philippe de Champagne fit le portrait de Victor le Bouthillier, qui futgravé par Nanteuil en 1651; ce dernier maître le fit ensuite d’après nature en 1659 et en 1662. D’ailleurs il n'est guère d’ouvrier du burin qui ne tint à exercer son talent sur les traits du prélat el il fut encore gravé par Ant. Krüger, par Moncornet et Mellan (1658), par Humbelot(1660); et le plus fin est assurément celui de Nanteuil.

Mais ces témoignages flatteurs sont comme à la lisière de notre sujet, et il en est un autre qui doit d’autant mieux fixer notre attention que l’abbé de Rancé a certainement pris part à l’exécution de l’œuvre. 11 s’agit d’une curieuse gravure in-folio qui est comme la glorification de l’évêque, bien que son portrait n’occupe qu’une place restreinte. Son médaillon en buste est soutenu à la partie supérieure, sur un fond de draperies, par deux génies dont l’un tient en outre une croix, et l’autre une mitre. La partie intérieure, la plus ample, est occupée par

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Signatures de membres de la famille de Rancé (p. 150. 156).

(La dernière esl de Vabbè de Rancé.)

RANGE, ETUDES ET DIVERTISSEMENTS

trois femmes symboliques avec légendes grecques qui accusent bien tout à la fois l’intention et l’origine de la composition. Les figures de droite et de gauche sont debout, et celle du centre est as.sise sur un siège orné de deux aigles. Celle-ci, Aglaia ou la lumière, tient delà main droite un soleil et, de la gauche, une corne d’abondance; elle a pour légende: ATTOT AEAAIH AIEAAIS HAEKTOPOS EIKEI, c’est-à-dire « son éclat peut rivaliser avec celui du soleil ». Les deux femmes debout

Portrait de Victor le Bouthillier, archevêque de Tours, et figures allégoriques, d’après une gravure du xviic siècle.

soutiennent aussi des cornes d’abondance ; celle de gauche, Euphrosune , ou l’allégresse, porte les armoiries de l’évêque, tandis que celle de droite, Talia ou la Régénération, porte celles du chapitre métropolitain. La première a pour légende : ATTOT ET<I>POSTNH MENEXEI KATA 0TMON AIÎANTA, ce qui signifie « son allégresse conduit tout selon son désir ». La seconde symbolisant la Touraine par les armes du chapitre est accompagnée del’inscription: TOTPONIKH NTN EAIA 0AAEI MAAAON AE 0AAHSEI, c’est-à-dire : « Maintenant la terre de Touraine reverdit ou mieux reverdira ». L’ensemble des pensées exprimées parles allégories et par les légendes trouve son couronnement dans l’inscription

latine, qui domine le sujet et résume bien la carrière de Victor le Bouthillier : Deo et gratiis natus.

Dans cette composition et ces textes grecs, qui ne gardent pas de signature, nous inclinons à voir une œuvre de l’abbé de Rancé dont nous avons constaté dès le début l’inclination prononcée pour la langue hellénique. C’était un hommage rendu aux qualités de son oncle dont les signes et les textes célèbrent en particulier les lumières, les vertus et la bienfaisance. Les cornes d’abondance sont destinées à rappeler les pieuses libéralités et les fondations charitables auxquelles le prélat a attaché son nom, même à titre de coadjuteur, et que l’avenir ne fit qu’étendre ; on sait de bonne source que Victor le Bouthillier contribua puissamment à la création del’liôpital général, et qu’à partir de l’année 1656, il donna notamment 8.000 livres, somme considérable pour l’époque. Au surplus, le caractère de cette gravure, dans laquelle les traits du héros sont assez jeunes, la joie réunie du chapitre et du prélat, qui « mènera tout à bien a, et les fruits du renouveau célébrés par les cornes d’abondance et par les devises, tout nous fait croire que la planche a été inspirée à l’abbé par l’élection de son oncle comme titulaire de l’archevêché de Tours. A ce double point de vue, cette gravure, mentionnée ici pour la première fois, mérite d’avoir sa place dans les annales de l’Eglise tourangelle et dans la vie de Rancé.

L’abbé Armand était fort éloigné de consacrer ses journées de villégiature à des exercices de spiritualité. Le grand air convenait à merveille à son tempérament et il passait de longues heures à goûter les délices d'une liberté qu’il n’avait guère connue jusqu'alors. Avec quelle insouciante allégresse il se grisait de courses à travers les taillis et de parties de chasse où il mettait toute la fougue de son naturel. Il y apportait d’abord l’imprudence de ses « dix-neuf ans », et nous lui devons de connaître un accident dont il faillit être victime. Un jour qu’il avait son fusil chargé, le coup partit par hasard et peu s’en fallut qu’une étincelle ne mît le feu à une livre de poudre placée tout près. Une autre fois, il eut à souffrir de la maladresse d’un ami qui l’atteignit, à la chasse, mais par bonheur il en fut quitte pour des blessures légères causées par cinq grains de plomb.

Cependant, de nouvelles épreuves vinrent attrister l’âme du seigneur de Véretz. So n gendre, le comte de Belin, fut tué d’un coup de pistolet dans un guet-apens près de la porte Saint-IIonoré à Paris par François de Rochechouart, marquis de Bonnivet, alors qu'il a revenait de la plaine du Roule exercer un cheval de combat qu’il voulait ache-

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ter » ; c’était le surlendemain de la mort du cardinal de Richelieu, le 6 décembre 1642. Ce crime émut si fort le jeune Armand qu’il écrivit à l’un de ses précepteurs: « Si la profession dans laquelle je suis ne me le défendait, je m’estimerais indigne de vivre si je ne vengeais le mort ou, pour mieux dire, l’assassinat ' d’une personne que j'honorais comme M. de Belin. » (1) D’un autre côté, peu après le décès du roi, par suite de l’influence de Mazarin, le seigneur de Véretz vit son frère Claude, marquis de Pons, privé de la surintendance des finances avec ordre de rentrer dans ses terres, et quelques jours plus tard Léon le Bouthillier de Chavigny, üls de celui-ci, quitta sa charge de secrétaire d’Etat.

M. de Rancé n’ignorait pas que les amertumes de la vie sont comme le creuset dans lequel s’épurent les sentiments du cœur. Ce fut pour lui l’occasion de reporter de plus en plus ses soins affectueux sur son cher abbé. Armand commença ses cours de théologie en suivant les leçons d’un docteur de Sorbonne et aussi celles de la maison des Carmes. Il aimait à fréquenter les vastes jardins, les cloîtres silencieux et l’église recueillie de ces religieux, à l’ombre de laquelle reposaient les cendres de sa mère bien-aimée. L’abbé se livrait activement à l’étude de la scolastique, des Pères, des conciles et de l’histoire, non sans s’étonner que l’on s’attardât à « mesurer la science par les années. » D’ailleurs, ajoutait-il, « le plus tôt que je pourrai, je me mettrai dans la prédication ». La chaire était alors le plus sur degré pour parvenir aux dignités supérieures de la hiérarchie ecclésiastique. Les éludes d’Armand furent couronnées, au mois de février 1647, par la soutenance de sa thèse de baccalauréat imprimée, selon l’usage, sur « beau papier de satin. » Cette fois encore, l’abbé de Rancé l’avait dédiée à la reine Anne d’Autriche, et il la développa avec une logique puissante et un savoir consommé. On tenta de le surprendre sur les questions de la grâce, alors débattues entre les diverses écoles avec tant de passion théolpgique. La sûreté de son jugement et la souplesse de son intelligence le servirent à souhait, si bien qu’il pût écrire ensuite non sans avoir conscience des ressources de son esprit: a Je me débarrassai de telle sorte qu’ils eussent eu peine à dire dans quels sentiments j’étais ».

Les vacances étaient certes bien gagnées et l’abbé de Rancé vint les prendre sur les terrasses de Véretz et à travers les allées du parc.

(1) Gonod, Lettres de l'abbé de Rancé , p. 5.

loi

A l’ardeur des discussions théologiques il fit succéder l’entrain des exercices physiques el en particulier delà chasse. Sous la tunique du clerc battait toujours le cœur du candidat à l’ordre de Malte. Le goût de l’épée et du mousquet le reprit plus que jamais et se développa avec toute l’intensité qu’apporle la griserie de la vie de grand air, succédant à la réclusion delà cellule de l’étudiant. D'ailleurs quel milieu favorable pour s’abandonner aux enlraimments de sport, comme on parle aujourd’hui ! Chasseur habile, Aimand passait ses journées à battre les fourrés et les buissons. Emporté par les émotions délicieuses que causent le son du cor sous la feuillée, la furia de la meute et des piqueurs, les suprises à travers les sentiers de la forêt mystérieuse, il déployait toutes les ardeurs de son tempérament de feu, sans autre souci que de secouer la torpeur des journées d’étude. C’était comme 1 enivrement delà course vagabonde, et d’ordinaire funeste au gibier, tant il lirait juste, après la contrainte du labeur intellectuel. L’abbé, sans trop de peine ni de remords — on ne l’avait guère consulté — oubliait aisément que la cléricaturc lui imposait des goûts et des devoirs d’un autre ordre.

Quoi qu’il en soit, Armand avait fait bonne provision de santé quand il rentra à Paris vers la fin de l’automne. La préparation de la licence en théologie futl’objet de ses travaux, mais pas au point cependant de l’empêcher de cultiver l’art oratoire, dont le grand siècle offrait les plus beaux modèles. L’abbé de Rancé prononça son premier sermon à l’occasion des vœux de sa sœur à la communauté des Annonciades. La facilité d’élocution dont il fit preuve l’engagea à continuer dans cette voie et, au mois de mai, il quittait le château des Claies, domaine de sa famille situé près de Versailles, pour prêcher chez les Carmes. Armand possédait plus d’une des qualités des maîtres de l’éloquence, en particulier le don d’émouvoir par l’élévation des pensées et des sentiments, et par les ardeurs d’une voix chaude et persuasive. On a dit qu'il « avait quelque chose de ce torrent qu’on a depuis admiré dans le P. Bourdaloue, mais il touchait plus que lui et ne parlait pas si vite. » (1)

Ce n’est pas seulement quand il était à Véretz qu’Armand se livrait avec passion au plaisir de la chasse. Aux environs de Paris, plus d’une fois on le rencontra avec des amis à l’affût dans une clairière, et on le vit guetter au clair de la lune le passage d’un fauve, sans

(1) Dont Gervaisc, Jugement critique, ci c., p. 5ô.

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songer que l’humidité de la nuit et du sol prendrait sa revanche en préludant aux douleurs de goulte sciatique dont il souffrit plus lard si cruellement. Un jour que son camarade, l’abbé de Champ vallon, le trouvait cheminant par les rues de la Capitale : « Que vas-tu faire aujourd’hui, Armand? — Ce matin, prêcher comme un ange; ce soir, chasser comme un diable. » De fait, en plus d’une circonstance, il lui arriva d’exténuer les coursiers les plus robustes et, après avoir chassé de longues heures, de rentrer en hâte à Paris, pour y donner un sermon avec le sang-froid d’un prédicateur qui vient de méditer gravement dans sa cellule.

L’abbé de Rancé aimait les chevaux fringants. Son ardeur pour les courses vagabondes s’accroissait encore en province de la liberté sans limite, que la campagne sans bornes donne aux tempéraments sans peur et sans l’ombre d’hésitation. Aussi sa vie fut-elle plus d’une fois en péril. « Un jour, raconte-t-il, je passais sur le pont d’Amboise. Une arche du milieu était un peu surbaissée; au lieu du garde-fou qui était tombé, on y avait mis un mât de bateau. Je rencontrai un cheval chargé de poêles, de réchauds et d’autres batteries de cuisine ; le bruit que cela faisait étonna le mien et, dans le moment, ce cheval chargé ayant passé fort près de moi et m’ayant pressé, une poêle s’attacha à l'ardillon de mon éperon et vint donner contre le ventre de mon cheval, ce qui augmenta tellement sa peur que je le vis tout près de se précipiter dans la rivière. » 11 est vrai que les voyages par eau n’étaient pas davantage exempts de dangers. Une autre fois, Armand descendait la Loiré dans une cabane légère montée par huit rameurs. Sous le pont de Beaugency un gros bateau chargé de marchandises barrait le passage, et il s’en fallut d’un fil que la barque fragile ne se brisât contre la robuste embarcation.

Cette existence, qui se partageait entre l’étude et le plaisir, était tout à fait conforme aux goûts de l’abbé de Rancé, et il ne songeait aucunement à faire un pas de plus dans la carrière ecclésiastique. Tel n’était pas l’avis des siens, notamment de son oncle. L’archevêque de Tours rêvait de l’avoir pour coadjuteur et lit si bien que l’administrateur du diocèse de Paris, par lettres dimissoriales du 27 juin 1648, permit à l’abbé « de se faire ordonner par tel évêque catholique qu'il lui plaira ». A la lin de l’année, après une retraite faite à Saint-Lazare, « véritable maison de Dieu » comme il dit, sous la direction de saint Vincent de Paul, le modèle cl l’oracle du clergé à cette époque, l’abbé de Rancé reçut les ordres, y compris le diaconat. Encore un degré et

il avait franchi le seuil redoulable du sacerdoce, mais il ne se pressa point de se lier par ce dernier engagement, dont il comprenait laportée décisive.

L'été avait ramené la verdure aux bois, les oiseaux aux bosquets

et les fleurs aux parterres. Les châtelains aimaient à goûter les charmes de leur demeure, égayée encore par le séjour de plusieurs membres de la famille. M. de Itancé était heureux de voir autour de lui ses enfants et petitsenfants. Quels doux transports et quelles bonnes échappées parles sentiers ombreux du parc sous la verdoyante frondaison des chênaies ! Les fêtes de l’église paroissiale empruntaient d’ailleurs un nouvel éclat à la présence des hôtes du manoir. Une cérémonie notamment les réunit autour des fonts baptismaux; selon la teneur de l’acte : « Le jeudi 16 juillet 1648, a este oint des saintes huyles baptismalles et cérémonies faictes sur Henry, fils de honorable homme Charles Camus et d’honorable femme Anne Rouillé, par moy vicaire soussigné qui ci-devant avaitondoyé ledict Henry, qui estoit né le dixiesme febvrier mil six cent quarante sept; il a reçu le nom de Henry par messire Henry le Bouthilüer, fils de haut et puissant seigneur messire Denis le Bouthillier, conseiller du roy en ses conseils d’estatset privés, seigneur de Rançay, baron de Véret, des Claies et aultres lieux ; a esté marraine, Anthoinetle d’Averton, fille de haut et puissant seigneur messire René d’Averton, comte de Blin, Tessay et aultres lieux, et de haute et puissante dame Charlotte le Bouthillier. — (Signé) H. Bouthillier, Antoinette d’Averton, C. Camus, P. Morin. Aubry. »

Le parrain dont il est ici question était un frère d’Armand, et nous nous félicitons d’avoir rencontré ici celte mention que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Quant à la marraine, c’était une nièce de l’abbé, comme fille de sa sœur Claude, qui épousa en premières noces René de Faudoas d’Averton, comte de Belin, dont nous avons vu

Henri de llancé, frère de l’abbé dessiné par Serre, gravé par Coelntans, 170b.

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plus haut le décès tragique, et, en secondes noces, Gilbert-Antoine, comte d’Albon. Nous ajouterons de suite que Henri le Bouthillier remplit la même fonction un peu plus tard. Le 25 octobre 1652, un fils de Philippe Trahan, fermier de la seigneurie, et de sa femme Françoise Coyseau, né le 9 octobre, fut tenu sur les fonts par messire Henri le Bouthillier, chevalier, seigneur de Larçay, et par Charlotte Compain.

L’abbé de Rancé goûtait fort les charmes de Véretz, mais sa belle et forte intelligence réclamait ses droits et au milieu des distractions les plus entraînantes il ne perdait pas de vue la continuation de ses études. A la lin de l'année 1649. il commença la préparation de la licence en théologie. Au cours de ce travail., le 22 janvier 1651, il reçut à Paris la prêtrise des mains de son oncle, sans que cette dignité paraisse avoir modifié l’ardeur de son naturel. L’année suivante, le 10 février, il soutint sa thèse ou Sorbonique, et le lit avec tant d’éclat qu’il sortit le premier de la promotion, laissant derrière lui Bénigne Bossuet, le futur grand évêque de Meaux, qui d’ailleurs conserva toute sa vienne profonde sympathie pour l’abbé de Rancé. Ce seul rapprochement mieux que tout commentaire indique la supériorité de l’intelligence, la solidité de la science et l’excellence des talents du « chanoine de Paris » ; c’est sous ce titre qu’il figure en tête de la liste des licenciés de cette promotion.

Cependant un nuage de tristesse passa sur le rayon de joie intime qui venait de pénétrer au cœur du seigneur de Véretz. Au printemps de cette année, il eut la douleur de perdre son frère Claude, qui mourut à Paris, dans la disgrâce. A l’automne Claude fut suivi dans la tombe par son fils, qui laissa une veuve et treize enfants avec peu de fortune et de crédit, il est vrai que le Ciel vint en aide à la vertueuse mère et que les uns et les autres, en suivant les traces des ancêtres, finirent par arriver à d’honorables situations.

Mais ce n’était là que le commencement des angoisses, et un deuil plus amer vint jeter la consternation au manoir. Vers la mifévrier 1653, M. de Rancé quitta Paris pour se rendre à Véretz, où il projetait des embellissements. Soudain il fut saisi d’un mal terrible qui le mit à deux doigts de la mort. On envoya aussitôt un exprès à Paris et l’abbé accourut en toute hâte avec son frère le chevalier. Ils arrivèrent à temps pour déposer un dernier baiser sur le front auguste du vieillard. A l’instar d’un patriarche, après avoir reçu les derniers sacrements, il s’éteignit au milieu des siens dans la noble sérénité qui

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avait marqué son existence tout entière. Ses dernières paroles furent pour engager ses enfants à « préférer toujours la conscience et l’honneur à tout ce que la fortune a de plus séduisant ». Sa mort arriva le 13° de mars, d’après une plaque de cuivre fixée à son cercueil de plomb, au rapport de l'historien D. Gervaise (1). Suivant son désir, Denis le Bouthillier fut transféré à Paris et reçut la sépulture à côté de son épouse dans la chapelle Saint-Albert en l’église des Carmes. Son tombeau était « près delà chaire (2). »

Le testament de M. de Rancé avait été déposé entre les mains de sa fille, religieuse de l’Aunonciade ; l’abbé de Rancé était désigné comme exécuteur testamentaire. Entre autres biens de la succession, la terre de Véretz fut dévolue par indivis à Armand en même temps qu’à son frère. On estime que les revenus des divers domaines de l’abbé et de ses bénéfices ecclésiastiques pouvaient s’élever à environ quarante mille livres, indépendamment de son canonicat de Notre-Dame de Paris. Du reste, il résigna ce dernier titre au mois d’octobre 1653, afin de ne pas s’astreindre à une résidence qui gênait ses habitudes.

Après avoir donné aux effusions de la douleur ce que réclamait son cœur de fils aimant — l’affection la plus vive va souvent de pair avec la nature la plus impétueuse — l’abbé de Rancé reprit ses études en vue d’obtenir le bonnet et la robe fourrée d’hermine des docteurs. Il subit brillamment la série des Actes, dont le dernier est dit Aulique en raison de sa particulière solennité. Ses vœux étaient comblés : il reçut les palmes du doctorat et prêta le serment traditionnel, le 2 mars 1654. Quel charme se dégageait alors de la personne du nouveau docteur ! Armand était d’un aspect séduisant et dans la floraison de sa jeunesse printanière. Il avait la taille heureusement proportionnée, le visage ouvert, spirituel et pleiu de distinction, le front haut, le nez légèrement allongé et la bouche agréable. L’éclat de ses yeux et la grâce de sa parole douce et aisée empêchaient qu’on ne remarquât sa complexion assez délicate et les traces laissées par la petite vérole qu’il avait eue à l’âge de quatorze ans. La variété de son savoir correspondait à la souplesse de son intelligence, et il fut « l’un des plus savants hommes de ce temps pour son âge », au témoignage des contemporains les moins suspects. Nature généreuse et aimante, il se dévouait volontiers pour servir ses camarades et se montrait plein

(1) Le Nain, Vie de l’abbé de Rancé , t. 1, c. II. p. 6, place le décès en 1650 ; Marsollier, Vie de l’abbé de la Trappe, 1. 1, 1. I p. 16, le met en 1652.

(2) Jugement critique des Vies de M. Rancé, p. 72. — Malingre, Les Antiquités de Paris.

RANCE, ÉTUDES ET DIVERTISSEMENTS

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de reconnaissance pour ses maîtres. Le culte de l'honneur et de la loyauté présidait à sa conduite et la probité, selon ses expressions, était pour lui comme « une idole » à laquelle il ne manqua jamais de parole.

Tant de qualités firent rechercher l'abbé avec empressement dans le monde auquel il était censé avoir renoncé. 11 le payait de retour et montrait par ses habitudes que le cœur n’avait pas entendu suivre complètement la résolution prononcée par les lèvres. Ses revenus ne s’entassaient pas dans son coffre-fort, mais servaient à alimenter son train de maison des plus luxueux, quoique d’ailleurs d’une parfaite correction au point de vue mondain. Le portrait d’Armand nous a été légué par un auteur fidèle en ses récits. « A la cour et dans les brillantes sociétés, il avait un juste-au-corps violet d’une étoffe précieuse, bas de soie de même couleur bien tirés, cravates de points les plus à la mode, chevelure longue toujours bien frisée et bien poudrée, deux grosses émeraudes à scs manchettes, un diamant de grand prix au doigt. A la campagne ou à la chasse, c’était autre chose ; il ne portait aucune marque d’un ministre consacré aux autels : l’épée au côté, deux pistolets à la selle de son cheval, habit couleur de biche, cravate de taffetas noir avec une broderie d’or pendante. 11 croyait faire beaucoup que de prendre un juste-au-corps de velours noir pour recevoir les personnes qui venaient lui rendre visite. Huit chevaux de carrosse des plus beaux et des mieux entretenus, avec une livrée correspondante, formaient son équipage; son ameublement ne laissait rien à désirer au goût le plus recherché, et la somptuosité et la délicatesse de sa table pouvaient satisfaire la sensualité la plus raffinée. » (1).

Aux mains d’un gentilhomme, je veux dire d’un abbé aussi prodigue, Véretz connut des jours étincelants de tout l’éclat des l’êtes et des visites mondaines. Adieu les livres et les réflexions sérieuses ! Jaloux de ses droits de chasse, il se montrait inflexible à l’encontre des braconniers. Plus d’une fois on le vil les poursuivre, une houssine à la main, sans craindre les menaces des fuyards parfois redoutables pour les propriétaires. Un jour qu’il s’était bien diverti avec deux camarades, les projets les plus excentriques hantèrent les imaginations échauffées : on se demanda quelle étrange fantaisie on pourrait bien réaliser. En fin de compte, on décida de mettre trente mille livres

(1) D. Gervaise, Jugement critique sur les Vies de l’abbé de Rance , p. 58.

dans une bourse et, tant que durerait cette réserve, de « chercher des aventures par mer et par terre, partout où le vent les pourrait porter. »

Meute dans une allée du parc, à l’époque moderne.

Mais on dut abandonner ce capricieux projet à la Don Quichotte, les deux amis ayant été retenus, qui par un emploi, et qui par des affaires de famille. Quant à l’abbé, ses rêves furent traversés par plus d un événement que la Providence plaça sur la route pour le porter à réfié-

Rangé, études et divertissements ic,l

ehir el à ne pas dilapider davantage les dons précieux qu’il en avait reçus.

Le grave évêque de Chalons-sur-Marne, Félix Violai t de Herse, lui fit paternellement observer qu’avec ses rares talents il pourrait faire beaucoup mieux pour le service de l'Eglise. L’impression produite en lui par ces sages conseils persévéra jusqu’à l’àge le plus avancé et, dans sa solitude de la Trappe, il se surprenait à encourager les âmes tièdes par le récit de ce lointain souvenir. « J’étais, disait-il, engagé dans les compagnies les plus mondaines, occupé du divertissement de la chasse à la suite d’une meute de chiens, l’épée au côté, les cheveux longs, un cor à la main ; et néanmoins, en cet état, je ne laissais pas que de voir un saint évêque qui me traitait avec une douceur extraordinaire, se contentant de me dire que si je voulais, je ferais bien autre chose. »

L’abbé Armand était doué d’aptitudes qui le disposaient à une carrière absolument sérieuse. Ce fut la pensée de son oncle. Ayant perdu l‘un de ses collaborateurs, l’archevêque de Tours nomma son neveu archidiacre d’Outre-Vienne avec l’idée d’en faire un jour son coadjuteur, puis son successeur. L’abbé quitta donc Paris ; mais il s’installa à Véretz, et non pas à Tours. Plus que jamais son manoir fut fréquenté par la société des environs et devint le rendez-vous des fêtes, des jeux, des divertissements et en particulier des exercices de chasse et d’équitation. Néanmoins, la réputation de talent et de science de l’abbé était si fortement assise qu’il fut délégué comme député du second ordre à l’Assemblée générale du clergé en 1655. Armand y brilla par son savoir, par son habileté à éclaircir les affaires difficiles et par son esprit d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques. N’écoutant que la voix de ses relations et son peu d’inclination pour Mazarin, il refusa de souscrire à la censure prononcée parla Sorbonne contre le janséniste Arnauld. En agissant ainsi, il n’entendait point faire adhésion aux idées théologiques des solitaires de Port-Royal, mais seulement se tenir en garde contre des influences qu’il jugeait regrettables.

L’archevêque de Tours était en possession du titre d’aumônier de Monsieur, frère du roi. Cette dignité ne convenait-elle pas à merveille à son neveu P II commença des démarches auprès du duc d’Orléans, retiré à Blois ; le succès couronna ses efforts si bien que, sur la démission du titulaire, Son Altesse, qui « avait toujours montré de l’estime à l’abbé de Rancé », s’empressa, le 4 juin 1656, de lui expédier des lettres de

ifâ

nomination. L'assemblée dn clergé de France, sur laquelle rejaillissait en partie cet honneur, tint à remercier Gaston d’Orléans.

Victor le Bouthillier crut le moment venu de demander l’abbé

pour coadjuteur. Sa requête plut au roi et à la reine, et fut appuyée par le chancelier Pierre Séguier, mais il éprouva un refus de la part de Mazarin ; le ministre se souvintde la noble fierté avec laquelle M. de ltancé avait défendu près de lui la cause du cardinal de Retz. En face de la toute-puissance de Mazarin , l’abbé Armand éprouva qu elq u e crai n te pou r sa liberté, qu’il avait en si grande estime, et il se retira de rassemblée. Son séjour

Victor le Bouthillier, archevêque de Tours, gravé par Nanteuil. dans la Capitale étant

dès lors superflu, il

se rendit, à la fin de février, dans son domaine des rives du Cher. Les amis d’Armand essayèrent vainement de le faire revenir sur sa résolution. « Sa présence, disait-il, étant très peu utile à l'assemblée, il avait cru devoir céder au temps; au reste, s’ils voulaient venir se divertir à Véretz, il pourrait leur donner de si bonnes raisons qu’ils approuveraient sa conduite. » De fait, Armand fut rejoint par plusieurs ecclésiastiques, comme %lui de naissance distinguée et de situation indépendante, qui ne demandaient qu’à savourer les charmes du printemps en devisant joyeusement tour à tour sous les lambris dorés et parles sentiers de la forêt.

Les nouvelles de la cour et de la ville, les fastes de la noblesse et du clergé, les échos delà littérature et des arts étaient le sujet ordinaire

RANGE, ÉTUDES ET DIVERTISSEMENTS

des entretiens. Les victoires deTnrenneet deCondé volaient de bouche en bouche et suscitaient partout des admirateurs, sinon des envieux. A l’ombre des lauriers de la guerre les lettres fleurissaient comme aux plus beaux jours de la paix. On causait des écrivains du passéet de ceux du présent, et Corneille enlevait tous les suffrages avec ses chefs-d’œuvre du Cid, à’ Horace et de Cinna. Mlle de Scudéry faisait paraître sa Clélie, et Pascal, dufond.de la retraite de Port-Royal, publiait ses premières Provinciales qui demeurent l’un des monuments les plus admirables, sinon les plus véridiques, de la langue française.

La Touraine n’était pas oubliée dans ces causeries intéressantes et ses grands hommes y avaient leur place marquée. Au soir du xvre siècle, qui fut comme une fournaise d’idées en fusion toutes prêles à prendre forme en des cerveaux puissants, cette province dans sa plus large acception donna le jour à trois hommes d’élite, dont chacun d’eux suffirait presque à sa gloire. J’ai nommé André Ducliesne, Armand du Plessis et René Descartes, auprès desquels Racan vient discrètement occuper une place aimable et modeste. On rappelait qu’ André Duchesne, né en 1584 sur les rives de la Vienne dans la région de lTle-Rouchard, mérita le titre de « Père de l’Histoire de France » par son activité infatigable et son art consommé à fouiller et défricher le trésor des chartes, pour en extraire les matériaux propres à constituer un monument historique d'une irréprochable impartialité. Il ouvrit la voie en pionnier d’une persévérante sagacité et avec une méthode absolument sûre ; non content de réunir plus de cent volumes in-folio de documents, il a composé des ouvrages d’une valeur éprouvée qui ont été continués par son fils François. Personne, mieux que l’éminent historiographe, n’a réalisé cet éloge adressé au vaillant ouvrier :

Splendet et augusta Qucrceus historia.

Au ton animé de la conversation on eût dit que c’était hier qu à l’automne de l’année 1585, au petit village de Richeloc, depuis Richelieu, sur les bords du Mable naissait l’enfant qui devait écrire l’histoire non pas avec sa plume mais avec les fastes glorieux d’une carrière magnifiquement remplie. Quel homme d’Etat que le cardinal ministre Armand de Richelieu dont le nom tenait plus de place dans nos annales que celui de plusieurs souverains et dont le génie suffit à réaliser des œuvres qui demanderaient plusieurs vies de diplomates ! Son nom et ses services étaient célébrés par les hôtes de Véretz avec d’autant

plus d’enlhousiasme que son filleul montrait pour lui une admiration plus entière. — Puis un ami des poètes s’empressait d’ajouter que quatre ans plus tard, au nord de la Touraine à Saint-Paterne, on apportait sur les fonts Honorât de Bueil, dit Racan, qui avait vu le jour à Ghampmarin dans le Maine; Racan devait illustrer le château de la Roche dont il lit sa résidence ordinaire, et personne mieux que lui ne sut chanter avec grâce les charmes de la campagne aux prairies verdoyantes, aux clairs ruisseaux et aux naïves bergeries. Enfin, poursuivait un penseur, au printemps de 1596, sur les rives de la Creuse, La Haye entendait les premiers vagissements de René Descartes qui brilla parmi les maîtres de la philosophie et fut, pour ainsi dire, le fondateur de la science moderne dont il posa les bases rationnelles et expérimentales. En lui le prosateur égalait le savant et l’on sait que son Discours de la Méthode, non moins que le Cid de Corneille et les Provinciales de Pascal, contribua à fixer le caractère précis et lumineux de notre belle langue française.

Ces noms et leurs œuvres étaient familiers à l’abbé de Rancé et c’est avec une compétence parfaite et un sens judicieux qu'il en exprimait sa pensée. Mais sa mémoire aussi vaste que fidèle avait un souvenir non seulement pour les illustres, mais encore pour les publicistes

moins connus et qui, sans atteindre à la célébrité, ont cependant marqué leur préface par des travaux dignes d’attention. Tandis que la poésie latine rappelle Claude Quillet, les sciences furent cultivées avec succès par les religieux François Fortin et Pierre Guichard, par Charles Gripon, Laurent Féau et Pierre Martin. L’histoire, surtout envisagée du coté ecclésiastique, trouva des ouvriers consciencieux dans les bénédictins Jacques Lopin et Claude Martin, dans Le Clerc de Boirideau, Olivier Cherreau et Michel de Maroiies, abbé de vuieioin. Pierre Ménard, auxquels il convient Graoé par Nantemi, 1657. d’ajouter des auteurs ascétiques de la

noble famille des Voyer d’Argenson, seigneurs de Paulmy, les érudits Louis Nublé, François Pidou, François Savary, René Ouvrard et Martin Marteau. Mais surtout l’histoire est redevable de services importants aux chanoines Monsnier et Maan, et au

RANGE, ETUDES ET DIVERTISSEMENTS

bénédictin Martène, dont lesouvrages sontune mine précieuse pour les chercheurs modernes. De son côté, Michel de Marolles, ahbé de Villeloin, se plut à traduire les anciens, à grouper une somme importante de documents, à rédiger divers ouvrages historiques, entre autres ses Mémoires, et à réunir une merveilleuse collection d’estampes et de dessins, qui comprend environ 250.000 numéros et dont une partie forma le premier fond du Cabinet National.

Si, devançant les années, nous jetions un coup d’œil sur la seconde partie du règne de Louis XIV, et que nous prêtions l’oreille à la voix des muses tant latines que françaises sur les bords de la Loire, nous aurions la satisfaction d’entendre des accents parfois d’une élégance et d’une harmonie qui font penser tour à tour à Virgile et à Marot. Sans nous arrêter à René Robin, au chevalier de la Barre, à Guillaume Clavier, à Jacques Schotter et à Jean Dufour avec leurs petits poèmes, non plus qu’aux essais de drame de Julien Morillon et de Jean Gaberot, nous ne saurions négliger le mérite des jésuites Jean Commireà la langue facile, el René Rapinau style pur et agréable. A son tour, l'éloquence de la chaire, sans nous renvoyer l’écho de discours à la hauteur de Bourdaloue et de Massillon, a le droit et le devoir de se souvenir d’auteurs tels que Georges Quantin, Martin Pallu, Gilbert Rousseau et Jean- Baptiste de la Barre, jésuites, et surtout de Vincent Houdry et de François Bretonneau de la même compagnie, connus le premier par sa vaste bibliothèque ou Recueil, et le second par la série de ses sermons dans lesquels « on respirait toute la douceur du beau climat de Touraine. » Citons encore le pieux oratorien J. -B Gault, qui devint évêque de Marseille, le carme François Poltier, le minime Jacques Ladore, les chanoines Pierre San terre et Louis Forget ; le jésuite philologue Pierre Besnier, Guillaume Prousteau, fondateur de la bibliothèque d’Orléans, et Brulart de Sillery, qui fut membre de l’Académie; ces derniers se distinguèrent par des ouvrages ascétiques ou historiques. Dans les rangs du protestantisme on doit signaler le Ihéologien Movse Amirault et l’érudit Auguste Galland. Quant à la littérature des voyages, elle a le droit de revendiquer Urbain Souchu de Rcnnefort, le capucin Gabriel, le prélat François Pallu, d’une famille honorable de Tours

Ififi

et dont Fénelon a redit avec éloquence l’infatigable dévouement ; d’ailleurs l’évêque d’Iïéliopolis ne fit qu’appliquer à la propagation de l’Evangile la consciencieuse autorité que son père, jurisconsulte distingué et maire de Tours, avait montrée dans l'exécution de son livre des Coustuines de Touraine.

Assurément le champ s’ouvrait sans limite aux observations des hôtes de Véretz. Quel que fut le sujet de l’entretien, causeur charmant et d une érudition nourrie, l’abbé de fiancé émaillait la conversation d’aperçus neufs et judicieux surles personnes et les choses de la province aussi bien (pie de la capitale. Il est vrai qu’en retour il ne se faisait pas prier pour lutter d’humour avec ses amis en des échappées d’expansive et juvénile gaieté. Or à cette heure, plus souvent que naguère, il éprouvait le besoin de donner satisfaction aux nobles facultés de son àme. Alors la conversation prenait une tournure particulièrement sérieuse et les réflexions d’Armand reflétaient une pointe de mélancolie. On eut dit que sa pensée s’inspirait aux sources d’une méditation rapide, mais aiguë, du passé et de l’avenir. Un jour notamment, à propos des affaires ecclésiastiques, l’abbé ne dissimula pas ses scrupules sur la légitimité des multiples bénéfices que l’on distribuait pour satisfaire une secrète cupidité, habile à se retrancher derrière des prétextes futiles ou des dispenses sans fondement.

Mais l’heure sereine des fortes résolutions n’avait pas sonné, et le monde gardait jalousement le seigneur de Véretz pour quelque temps encore. Aussi bien en ce moment-là, pareille aux princesses de haute mine et d’exquise beauté qui paraissent sur les tapisseries des antiques manoirs, l’ombre d’une grande dame se profilait séduisante sur la voie suivie par l'abbé de fiancé, et comme sa mémoire s’unit à celle d’Armand, dans le cadre harmonieux de Véretz et de Couzières, nous devons entrer maintenant dans cet ordre de considérations.

ii’abbé de Hancé

Relations et Conversion

L’Église le pleura et le monde même lui rendit justice.

Saint-Simon, Mémoires , II. 166.

■ssssiéretz et Cornières, deux noms qui éveillent à la pensée des événements d’une poignante émotion, deux résidences seigneuriales dont les souvenirs dans un milieu délicieux se mêlent en des origines chevaleresques, en des rapprochements séduisants et en des affections ardentes où l'hisloire prend le caractère du roman.

Couzières est gracieusement assis, à quelques lieues de Véretz sur le versant sud du coteau septentrional de l’Indre. Le manoir avec douves du côté de l’entrée détache sa blanche silhouette au milieu d’un parc d’une fraîcheur merveilleuse, entretenue par plusieurs fontaines dont les eaux vives s’écoulent dans une série de petits canaux décou-

verts et forment au bas du jardin une agréable pièce d’eau. Des perspectives heureusement ménagées permettent au regard de fouiller à loisir la délicieuse vallée de l’Indre aux capricieux méandres, à la nappe profonde et verte comme l’émeraude. Ce riant domaine appartient à M. le comte de la Ville- Les treux.

Le château, qui fut d’abord un rendez-vous de chasse et a été construit dans la première moiliéduxvi6 siècle, est formé d’un corps de logis flanqué de deux tours rondes. Il subit dans la suite des modifications qui l’ont agrandi du coté du nord, et a été rajeuni à nne époque récente. Les traits originaux du manoir, qui le faisaient ressembler en principe au castel de la Roche-Cotard, près de Langeais, ont un peu disparu sous la restauration, mais il demeure deux agréables témoins de la période delà Renaissance : l'un dans la cour derrière la maison, et l’autre dans le jardin français qui déroule sur le devant ses platesbandes droites, encadrées d’arbres séculaires.

Je veux parler d’une fontaine avec bassin en pierre dure et d’une vasque de marbre blanc, rehaussées de curieux ornements. La vasque ronde présente quatre têtes humaines par la bouche desquelles l’eau s’échappe et d’où partent des enroulements de feuillages sculptés d’un bon effet. Quant au bassin de forme circulaire à six pans décorés de balustres arrondis en demi-relief, chacun des panneaux est orné d’un blason ayant à dextre et à senestre des initiales reliées par une cordelière, de manière à constituer une piquante décoration. On y remarque successivement l’écu de France avec deux C, puis avec deux salamandres couronnées; un blason parti de France et de la croix de Savoie accolée de deux C; un autre, écartelé de France et du Dauphin avec deux F ; enfin les armes de France avec deux F, et d’autres, parti de France et de Savoie avec deux L. Le blason, les initiales et les symboles datent d’une façon précise la construction de la fontaine; on a reconnu les noms de François Ier, de Claude sa femme, et de sa mère Louise de Savoie. Le bassin et la vasque, aujourd’hui séparés, formaient vraisemblablement une seule fontaine, d’une silhouette harmonieuse et qui n’était pas l’un des moindres agréments de la maison.

Couzières était alors la propriété delà famille de Menou, de laquelle il passa par vente dans celles de l’Aubépine et d'Halincourt. C’est en 1598 que le comte d’Halincourt céda cette terre au duc de Montbazon, Hercule de Rohan. Le puissant seigneur agrandit le castel du côté du nord et un pavillon conserve encore sa porte de style Henri IV restaurée. Un panneau de beau marbre blanc, qui a été incrusté dans la

RANGÉ, RELATIONS ET CONVERSION

façade du midi, se rapporte à cette époque et continue de montrer les armes de Rolian « de gueules à neuf macles d’or acolées et aboutées trois trois en trois faces ».

C'est également au temps d’Hercule de Rohan que se rattachent divers aménagements dajas le parc, entre autres la construction d'une grotte avec façade encadrée de pilastres d’ordre ionique, en style Henri IV; elle renferme une agréable fontaine sous les terrasses verdoyantes qui se déroulent à l’est. Nous ajouterons de suite que Couzières fut honoré de la visite répétée de Louis XIII. Le roi y séjourna le 2G juillet 1619, en allant de Tours à Poitiers, et c’est là que le 5 septembre 1619, s’opéra la réconciliation entre Marie de Médicis et son fils, ainsi que l’indique une plaque de marbre blanc encastrée dans la façade du nord. Un témoin oculaire nous a laissé le tableau de cette royale entrevue. La reine venait alors de l’Angoumois, où elle s’était retirée dans une maison du duc d’Epernon, et coucha au château. De son côté, le roi partit de Tours le matin et arriva à Couzières avant midi. « M. de Montbazon vint au devant de lui, le conduisit par le bois au jardin, aux allées où était la reine mère; elle vient au devant de lui, l’embrasse, le baise, se prend à pleurer, lui aussi, sans parler l’un et l’autre. » On rentra à Tours et Marie de Médicis reçut l’hospitalité à l’hôtel de la Bourdaisière.

Le duc de Montbazon dont il s’agit ici était issu de Louis de Rohan VI, prince de Guéméné, comte de Montbazon, baron de la Haye, et de Léonore de Rohan, dame du Verger, dont le foyer domestique compta plus de douze enfants. A la mort de son frère aîné Louis, décédé sans héritier, Hercule reçut les domaines de Montbazon et de Couzières; il fut duc de Montbazon, comte de Rochefort et grand

Chàleau de Couzières.

1. Façade sur le jardin. — 2. Vasque en marbre dans le jardin. 3. Bassin dans la cour d’entrée. — 1. Parc et grotte-fontaine.

veneur de France. De son union avec Madeleine de Lenoncourt, sa première femme, Hercule eut Louis, auquel passèrent les terres des bords de l’Indre, et Marie. Celle-ci se maria à Charles d’Albert, duc de Luvnes ; devenueveuve, elle s'unit à Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, nom sous lequel elle est bien connue. Le duc Hercule de Montbazon perdit son épouse et, malgré les neiges de plus de soixante hivers, il demanda la main d'une jeune fille dans l'auréole de ses seize printemps. J’ai nommé Marie de Bretagne.

La nouvelle duchesse de Montbazon portait dans les veines du sang des ducs de Bretagne et par là s’apparentait avec les rois de France. François de Bretagne, père de la duchesse Anne, avait eu un fils bâtard, François, qui fut comte de Vertus et de Goëllo, et baron d’Avaugour. L’union de celui-ci avec Antoinette de Maignelets, dame de Cholet, elle-même de la descendance illustre de Charles de Blois, fut la souche de la noble tige des Bretagne d’Avaugour.

De cette branche sortit Claude de Bretagne, dit le comte de Vertus. C’était « un fort bon homme qui ne manquait point d’esprit ; son faible était sa femme, il l’aimait passionément et ne croyait point qu’on put la voir sans en devenir amoureux. » Son épouse était Catherine Fouquet de la Varenne, fille du marquis de la Varenne(l). « Fort belle femme, dit son contemporain Tallemant, elle a de l’esprit, mais ça toujours été un esprit déréglé; elle se mêlait de faire de belles lettres. Elle n’a su compatir avec personne, et c’est la plus grande avare et la plus bizarre personne qui vixre. Pour tout train quelquefois elle n’a eu qu’un cocher, et ce cocher la peignait aussi bien que ses chevaux. Quand elle voyageait, elle couchait aux faubourg des villes, de peur de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. » D’ailleurs « à soixante-deux ans elle apprenait à danser et dansait la figurée. » Après la mort de son mari, bien qu’âgée de soixante-treize ans, Catherine de la Varenne épousa le jeune chevalier de La Porte, par la raison, disait-elle, « que c’eut été dommage de laisser mourir d’amour un pauvre garçon qui apparemment a encore longtemps à vivre. » Quant à la comtesse, elle vécut jusqu’à quatre-vingts ans.

Claude de Bretagne eut plusieurs enfants de sa femme Catherine. Deux garçons portent les noms de Louis et de Claude. L’aîné, Louis

(1) Saint-Simon a écrit que le père de Catherine était : « Ce cuisinier, après porte-manteau d'Henri IV qui, à force d’esprit, d’adresse, de le bien servir dans ses plaisirs, le servit dans ses affaires, devint M. de la Varenne, et fut compté le reste de ce règne où il s’enrichit impunément, le même qui après la mort d’Henri IV se retira à la Flèche, quïl partageait avec les Jésuites, qu’il avait plus que personne fait rappeler et rétablir ». Mémoires, t. II. p. 387.

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de Bretagne, marquis d’Avaugour et comte de Vertus, était beau de visage, « mais n’avait point bonne mine; » il « ne manque pas d’esprit, dit un contemporain, mais il est bizarre et aime le procès. » 11 épousa, en premières noces, Mlle du Lude, « une des plus belles et des plus douces personnes de son siècle », et, en secondes noces, Mlle de Clermont d’Entragues, « qui a de l’esprit ». 11 vivait claquemuré à Clisson, en compagnie de sa dernière femme. Son château, jadis au connétable, avait « sept ponts-levis, et ce sont des précipices tout autour. » On rapporte qu’il a s’est amusé à faire une grande dépense en serrures, pour tout le reste, il est avare ». Au surplus, sa femme « en neuf ans n’est venue qu’un pauvre petit voyage à Paris, encore fut-ce pour un procès. » A l’occasion de cette union, Arnauld envoya à Mmi' de Rambouillet cette poésie qui traduit bien les impressions du temps :

Prince bretorf, prince breton.

Vous êtes un joli poupon.

D’épouser notre demoiselle ;

Elle est si bonne, elle est si belle !

D’or elle a plus d’un million :

Elle en emplira votre écuelle,

Prince breton.

Prince breton, prince breton.

Vous avez un bien gros menton Pour si blanche et si blonde femelle.

Que si jamais dans sa cervelle Se fourroit quelque amour fripon Ma foi, vous en auriez dans l'aile.

Prince breton.

Louis de Bretagne mourut en 1669 sans laisser d’enfants et son frère Claude, déjà comte de Goëllo, devint comte de Vertus et baron d’Avaugour. Mais c’est surtout par les enfants du sexe féminin que les de Bretagne d’Avaugour doivent fixer notre attention. Le comte Claude I de Bretagne eut de Catherine de la Varenne quatre fdles : Marie, Constance, Catherine et Angélique. Bien que l’aînée soit celle qui nous intéresse entre toutes, nous dirons de suite quelques mots de ses sœurs, afin de n’y plus revenir. Angélique-Marguerite, dite M,le de Chantocé, « qui n’est pas la plus belle, voulant demeurer à Paris, où elle n’a ni mère, ni sœur, ni belle-sœur, » se retira à l’hospice appelé « la Petite-Mère Hospitalière; » elle décéda au mois d’août 1694. Constance Françoise, appelée Mlle de Clisson, « est une personne qui n’a de défaut que de n’avoir point de santé ; » elle mourut sans avoir été mariée, en décembre 1695. Catherine-Françoise, dit Mllfide Vertus, « a du mérite, elle sait le latin, est la plus belle après Mme de Mont-

bazon ». Elle se retira à Port-Royal, que Mme de Sévigné appelait « une Thébaïde, un désert, où toute la dévotion du christianisme s’est

fd RR C V LE,V DE, id 0 frAî5^|j||l I ddMjntLaforL Comte de ILothi?:

jvrt.Pcnr etjranj l/eneur Je l'rjncef^ e'Jes Or J res Jii Roy.} f/iir de Louis,

6*Pn nce Je Guimene Comte Je oPic ntbifo^^F^y L ecm or Je Psihan JaJemme par le deceds Je Jesjreres chef de cettelllujlre maf'onajju^î^ anciens Roys de Bretagne ; naquitlanijby. J es premières armes Jurenten i}8j,en ijuitte df quelles J JeJhJouuenttrouue dans les or: mess Kayalles,ou J sejl aqias et ccmjerue la bienveillance ae nos 4 derniers Roys/jùmy le Grand luy rendit ce tes moipnaje Jars que le Ciel Ity donna wi DauphinvcyantceVuc dans l art tic nombre Je laPeyneJiymitceieunePnnce entre les bras Jijcmt^voila imposant JiirJeaut il ejboitbejbin Jirrutler eûtes pour le porter ; en i^qj,J fpotfa anadelame deLenâcourt; Je laquelle J a eu vn Jils et-vnejilleptlan 1628. enJecon'Je novees (Marie Je Bretaqneflle Je

ce Vue a toufiours ejhe pourueu Je bons Gouvernements, particulièrement Je celuy le Pans et me Je France Jaquel J Ce démit entre les mains du. cMarefchal Je VjCqJpital en i6jo . -4. parts- cAen. ,F. Jollaz/i

rangée. » A propos de celle solitaire, la spirituelle marquise écrivait : « M1,e des Vertus y achevé sa vie avec des douleurs inconcevables et

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une résignation extrême. » Catherine quitta ce monde deux ou trois ans avant sa sœur Angélique.

Bien différente fut l’existence de l’aînée, Marie, dont la brillante santé n’avait d’égale que l’éclatante beauté, et qui chercha dans la société la satisfaction de ses goûts mondains : telle Calypso apparaissait au milieu de ses nymphes les dépassant toutes par les charmes de son visage, par l’élégance de son port et par la distinction de ses manières. Marie vint au monde, suivant l’opinion commune, en l’année 1612. Les grâces de toute sa personne lui attirèrent de bonne heure une légion d’adulateurs. Elle n’avait que seize ans, nous l’avons dit, lorsque le duc de Monlbazon, veuf de Madeleine de Lenoncourt mais tout chargé de revenus et de dignités, demanda sa main. Hercule, paraît-il, était un « grand homme bien fait et qui en sa jeunesse avait été fort dispos,» mais il passait avant tout pour un personnage étrange et quelque peu naïf; son portrait a été gravé par Daret et par Montcornet. Il s’était construit à Rochefort, à quelque dix lieues de Paris, « le bâtiment le plus extravagant qui fut jamais : c’est un château de cartes, tout plein de petites tourelles, de lanternes, d’échauguettes ; il n’y a rien d’à propos que les cornes qu’on y voit partout et qui lui conviennent à plus d’un titre, car il était grand veneur. » Sa simplicité le poussait à dire des sottises si bien « qu’on lui a attribué tout ce qui se disoit mal à propos. » On cite notamment, parmi ses nombreuses naïvetés, le propos qu’il tint un jour à la reine pour prend re congé d’elle : « Madame, lit— il en s’excusant, laissez-moi aller trouver ma femme, elle m'attend, et dès qu’elle entend un cheval, elle croit que c’est moi ». (1)

C’était en 1628, et Marie « était en religion quand le bonhomme de Montbazon l’épousa, c’est pourquoi il l'a toujours appelée : Ma religieuse. » Pour triompher des hésitations, il se permit de recourir à de royales influences. La première fois qu’elle parut à la cour, la jeune duchesse fit sensation par sa beauté et ses manières aussi bien que par son esprit et par sa conversation. Au rapport des contemporains, « c’étoitune des plus belles personnes qu’on put voir, et ce fut un grand ornement à la cour; elle défaisait toutes les autres au bal et, au jugement des Polonais, an mariage de la princesse Marie, quoiqu’elle eut plus de trente cinq ans, elle remporta encore le prix. » On pouvait

(1) Talleinant des Beaux, Mémoires , t. V, p. 136.

peut-être lui trouver « le nez grand et la bouche un peu enfoncée, » et plus tard on put faire observer que « c’était un colosse » avec un peu trop d’opulence, mais toujours « elle avait le teint fort blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté, » Autant le duc était riche en naïveté, autant la duchesse étincelait par l’esprit et par une pointe d’originalité. Après ses premières couches en 1630, « elle servit un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise d’aujourd’hui, qui était un fort bel enfant; il s’appelait M. le comte de Rochefort. »

A quelque temps de là, Couzières reçut la visite du personnage le plus considérable de l’époque, celui dont le cygne de Cambray a dit que u recueillant les débris de nos guerres civiles, il posa les vrais fondemens d’une puissance supérieure à toutes les autres ». Le cardinal de Richelieu, c’est de lui qu’il s’agit, avait fait bâtir sur les bords du Mable, « pour honorer le lieu de sa naissance, » un palais merveilleux. Legros œuvre fini, la décoration du château allait commencer, quand le tout-puissant ministre jugea à propos de voir l’état des travaux. 11 se rendit à Richelieu à l’hiver de 1632 et en revenait le 24 décembre, jour où son passage est signalé dans la petite paroisse de Thilouze (1). Le soir venu, le cardinal demanda l’hospitalité aux nobles seigneurs de Couzières, qui firent les honneurs de leur résidence au ministre, devant lequel devaient s’incliner les têtes les plus hautes et les plus éprises d’indépendance.

La duchesse de Montbazon donna le jour à deux autres enfants. Après François, qui fut le vivant portrai t de sa mère, elle mit au monde Marie-Eléonore et Anne. La première prit l’habit religieux chez les bénédictines de Montargis ; elle fut abbesse de la Trinité de Caen en 1651, puis de Malnoue en 1664, et prieure du Cherche-Midi à Paris en 1669: c’est dans ce dernier couvent qu’elle mourut le 8 avril 1687. Elle était d’une grande distinction et son portrait a été gravé par Mariette. Quant à Anne, elle donna sa main au duc Louis-Charles d'Albert de Luynes. Ces liens de famille ainsi que les rapports intimes entre les Montbazon, les de Luynes et les de Rancé demandent que nous entrions dans quelques détails.

La terre de Maillé, possédée au moyen âge par les puissants seigneurs de ce nom, avait une histoire glorieuse dont une partie se reflétait agréablement dans l’intéressante galerie de vitraux qui faisaient l’ornement de la collégiale. L’église Notre-Dame du St-Sépulcre, après

(1) Bulletin delà Société archéologique de Touraine, t. XII, 2e partie, p. 15.

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avoir été un chapitre de chanoines, devint un chapitre de chanoinesses et si les verrières ne subsistent plus que dans les dessins, du moins le curieux édifice demeure en entier avec son très élégant portail de style flamboyant. Le fief fut acquis, en 1619, par Charles d’Albert en faveur duquel le roi l’érigea en duché- Marie de Rohan, fille d’Hercule et noncourt, mit au monde Louis- A propos du logis seigneurial, un temporain nous apprend qu il y fort grosse et haute tour, ouvrage des Anglais, qui nuit à la cour du château, et qui l'occupe presque toute » ; aussi cette tour fut démolie vers IG08 et les matériaux servirent à construire l’enclos des chanoinesses.

Le duc Louis avait de « l’esprit, de la facilité et de la justesse à parler et à écrire, de l’application et du savoir ». Le voisinage de Dampierre et de Port-Royal des Champs le mit en rapport avec les illustres solitaires, et il se lia si fort avec eux qu’après la mort de sa première femme Louise-Marie Séguier. qui fut enterrée en ce lieu de paix, il se retira dans leur Thébaide. Louis d’Albert prit « part à leur pénitence et à quelques-uns de leurs travaux » et leur confia son fils, alors âgé de sept ans. « Ces Messieurs y mirent tous leurs soins par attachement pour le père, et pour celui que leur donna pour leur élève le fonds de

douceur, de sagesse etde talents qu’ils y trouvèrent à cultiver. » On sait comment le jeune homme, « grand,

Vitraux figurant un seigneur et des dames de Luynes, dans l’église bien fait d/lIflG du chapitre au xv8 siècle.

Dessins de Gaignières. figure noble et

agréab le », se

distingua dans la suite par la piété et la sérénité de sa vie, par l’agrément et la fertilité de son esprit, son apLitude pour toutes les sciences, une rare aisance d expression pour rendre « les choses

pairie. Sa femme,

de Marie de Le-

1. Château et bourg de Luynes. — 2. Porte d’entrée. — 3. Eglise et maison du chapitre.

Dessins de Gaignières en 1699.

les plus abslrailes ou les plus embarrassées avec la dernière netteté et la précision la plus exacte », quitte à vouloir persuader « des choses absurdes » par une sincère, mais « dangereuse manière de raisonner ». Il devait épouser, en 16(37, la fille aînée de Colbert, « brune, très aimable, grande et très bien faite », qui lui apporta une fortune considérable.

Cependant la retraite du duc à Port-Royal contristait fort les siens en particulier sa mère, « si fameuse dans toutes les grandes cabales et les partis de son temps, sous le nom de son second mari le duc de Chevreuse, mort sans postérité en 1657 » : j’ai nommé Claude de Lorraine, prince de Joinville, dernier fils du duc de Guise, assassiné à Blois. Les remontrances de sa famille ne purent triompher de la résolution du duc Louis et il ne céda que devant les instances de son ami intime, le père du célèbre écrivain Saint-Simon.

Une fois rentré dans le monde, le duc s’éprit de sa propre' tante, qui avait été élevée chez la duchesse de Chevreuse, sa sœur consanguine. laquelle était de quarante ans plus âgée que la pupille. La future duchesse de Luyncs, dont il s’agit ici, est Anne de Rohan, née en 1640 du duc de Montbazon et de sa seconde femme, Marie de Bretagne. Anne songea d’abord à la vie religieuse et entra même au noviciat ; mais sa clôture ne dura pas longtemps. « Le duc de Luynes, éperdument amoureux, oublia tout ce qu’il avait appris au Port-Royal sur les passions, et songea encore moins à tout ce que ces saints et savants solitaires auraient pu lui dire sur une novice et sœur de sa mère. Madame de Chevreuse, qui craignoit toujours son retour dans la retraite dont on avoit eu tant de peine à le tirer, eut tant de peur que le désespoir de ne pouvoir obtenir l’objet de sa passion ne le précipitât de nouveau dans la solitude, qu’elle pressa sa sœur de quitter le voile blanc, et qu’avec de l’argent à Rome, elle eut dispense pour ce mariage, qu’elle lit en 1661 et qui fut fort heureux. » La nouvelle duchesse, au dire des contemporains, était « belle et vertueuse ». Elle mit au monde deux fils et. cinq filles, et « mourut fort saintement » en 1684. Ses restes, d’abord inhumés à Paris, furent ensuite transportés à Luynes. Son mari lui survécut de six ans et épousa en troisièmes noces une veuve, Marguerite d’Aligny.

Mais revenons à la duchesse de Montbazon et à sa riante demeure. A l’instar de sa mère, François de Rohan se fit remarquer par un naturel indépendant. A ses heures, il aimait à rechercher les libres

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horizons de la vie des champs et goûtait beaucoup les charmes de Couzières. Le futur prince de Soubise se trouvait au château à l’été de 1649, époque à laquelle il tint un enfant sur les fonts. L’acte est ainsi conçu : « Françoys, fils de M. René Jahan et de Marie Bougrier sa femme, nasquit le 23e jour d’apvril mil six cens quarante neuf et fut ondoyé le inesme jour, et le 11e aoust au dit an receu le nom et onctions de l’église par moy Pierre Habert prestre curé de Veigné, fut son parrain hault et puissant seigner messire François de Rohan, comte de Rochefort, de présent en son chasleau de Cousière, la marraine damoiselle Louyse de Gast, fille de Achilles de Gast, chevallier seigneur d'Artigny, de la paroisse de Montbason, et gentilhomme de la venerie du roy. — (Signé) François de Rohan, Louise de Gast, H. de Maillé, Achille de Gast. »

Couzières était fréquenté par tout ce que la noblesse comptait de plus distingué en France. A l’hiver de l’année 1632, nous y rencontrons le célèbre duc de Beaufort. François de Vendôme avait dans le tempérament la fougue passionnée de son grand-père Henri IV et de son aïeule Gabrielle d’Estrées, qui avaient donné le jour à son père, César de Vendôme. Sa carrière, ne comprenant que cinquante-trois années (1616-1669), fut marquée par la bravoure des exploits aussi bien que par la vivacité de l’esprit d’indépendance. Son courage brilla aux sièges de Corbie, de Hesdin et d’Arras. Quand Richelieu déjoua la conjuration du marquis de Cinq-Mars, le duc de Beaufort, qui se sentait probablement compromis, prit le chemin de l’Angleterre. François de Vendôme rentra après le décès du cardinal, et lorsque Louis XIII mourut, en 1643, il ne fut pas le dernier à se réjouir de voir la régence aux mains d’Anne d’Autriche. Les exilés et les mécontents se groupèrent autour de la reine-mère et peu s’en fallut qu’ils ne réussissent à écarter Mazarin. Les airs superbes qu’ils prenaient à la cour leur fit donner le nom d 'Importants ; au premier rang paraissaient les ducs de Beaufort, de Vendôme et de Guise et, parmi les femmes, les duchesses de Montbazon et de Chevreuse.

Les intrigues répétées du duc de Beaufort le firent enfermer à Vincennes, d’où il s’échappa. La Fronde lui fournit l'occasion de mettre en relief les allures et le langage quelque peu boulevardiers auxquels il dut le surnom de Roi des Halles. Son opposition au gouvernement aurait laissé peu de trace s’il n’eût eu le malheur de tuer en duel son beau frère, le duc de Nemours, en 1632. Mais une soumission rapide passa l’éponge sur la part qu’il prit à la révolte des princes, et

LE GH ATËAU DÉ VEUET2

Louis XIV le nomma surintendant de la marine. Une fois rentré dans l’ordre, le duc de Beaufort employa pour le bien de la patrie la bouillante ardeur qu’il avait déployée dans l’opposition. On ne tarda pas à reconnaître le vaillant capitaine qui, dans les premiers temps, avait fait l’admiration de l’armée de terre. Le roi l’ayant chargé d’une mission contre les redoutables corsaires de la Méditerranée, le duc leur infligea, en 1665, deux défaites décisives. Une campagne contre les Turcs lui offrait un champ d’honneur digne de lui. Les Vénitiens étaient assiégés par les Mahométans dans l’ile de Candie. Le duc de Beaufort amena des troupes de secours pour délivrer les assiégés, mais il trouva la mort dans une sortie. C’était en l’année 1669.

Le désir de raconter tout d’un trait la carrière de François de Vendôme nous a entraîné trop loin et nous devons revenir en arrière. La communauté des aspirations politiques, aussi bien que la sympathie réciproque, avait établi de particulières affinités entre la duchesse de Montbazon et le duc de Beauforl. L’hiver de 1652, nous les voyons s’entretenir dans une douce intimité sous les frais ombrages de Couzières. Plus d’une fois, sans doute, le cardinal de Mazariu fut l’objet de la conversation. Une aimable cérémonie, dans laquelle la châtelaine et son hôte jouèrent le rôle principal, anima joyeusement les échos du parc. Le seigneur de Montison, fief situé dans le voisinage sur la paroisse cleSorigny, ayant eu un enfant, le baptême fut célébré dans la chapelle du château de Couzières. Les registres paroissiaux redisent à leur manière les détails de la cérémonie. Ils renferment deux actes : l’un provisoire et non signé, et l’autre officiel avec signature; nous les transcrivons fidèlement en historien épris de documents.

« Haut et puissant prinsc parin François de Vendôme duc de Beaufort pair de France chef et surintendant de la navigation et commerce de France, maraine haute et puissante princesse, Marie de Bretaigne ducesse de Monbason femme et epou/.e de haut et puissant prince Hercule duc de Monbazon pair et grand veneur de France, le vingt sixiesme septembre mil sixeens quarante troys, — fils de Jacques Robin seigneur de Monlizon et de demoiselle Barbe Gané. »

« Le vingt sixiesme septembre mil six cens quarante trois, nasquit François-Marie, fils de Jacques Robin sieur de Montizon, et de demoiselle Barbe Gané, et a esté baptizé le vingt liuitiesme décembre mil six cens cinquante et deux au chateau de Cousière, fut son parain hault et puissant prince François de Vendôme duc de Beaufort pair de France chef et surintendant de la navigation et commerce de France,

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la maraine haute et puissante princesse Marie de Bretagne, ducesse de Monbazon, espouze de liault et puissant prince Hercule de Rohan, duc de Monbazon, pair et grand veneur de France. (Signé) Marie de Bretagne. — François de Vendôme. »

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Signatures de membres de la famille de Montbazon.

1. Hercule de Rohan à 80 ans. — 2. Sa femme la duchesse de Monlbazon avec le duc de Beauforl. — 3, 4. Les fils Louis et François.

La duchesse de Montbazon était au comble de ses vœux. Avoir près d’elle dans son manoir solitaire le prince qui avait, dit-on, ses préférences, et prendre part, à ses côtés, à une cérémonie qui réunissait le caractère de solennité religieuse et de fête mondaine, fut pour elle une jouissance délicieuse.. Longtemps sa pensée s’entretint de ce souvenir dans une rêverie doucement prolongée. A l’occasion, le duc de Montbazon savait lui aussi donner ce témoignage de bon vouloir aux officiers de son domaine, ainsi que nous l’observons à l’automne de la même année. Nous lisons dans les registres paroissiaux : « Le trentiesme jour de septembre 1652, nasquit Louis fils de René Jehan, gentilhomme ordonnaire de la venerie du roy et recepveur du duché de Monlbazon et de dame Marie Bougrier sa femme, fut son parain très hault et très puissant prince Herculle de Rohan duc de Montbason, pair et grand veneur de France, gouverneur et lieutenant général de fille de France, et sa maraine damelle Marie Chemalas veufve de défunt Pierre Gompain, vivant sieur de la Tortinière, et fut baptisé en la chapelle du chasteau de Cousière le treiziesme jour d’octobre en lan mil six cens cinquante deux. « L'écriture tremblée de la signature du parrain accuse manifestement que le duc avait doublé le cap de l’octogénaire.

Le duc de Montbazon était à Couzières à la lin de l’automne de 1654 quand il fut pris par la maladie qui devait l'emporter. On admet communément qu'il mourut au château le 16 octobre de celle année. L’absence des registres mortuaires, dont les actes ne remontent pas au delà de 1673, ne nous a pas permis de retrouver l’acte de sépulture

d’Hei'cule de Rohan, On sait que la duchesse mourut à Paris trois ans après son mari. La terre de Couzières échut à l’aîné, Louis de Rohan, fils de Hercule et de Madeleine de Lenoncourt, sa première femme. Celuici hérita de la plus grande partie des domaines et des dignités de son père. Il avait épousé sa cousine Anne de Rohan. Le seigneur se trouvait à son château à l’époque des vendanges de 1665, et tint sur les fonts l’enfant d’un de ses officiers, ainsi qu’en fait foi cet acte : « Le 8e jour d’octobre 1665, a esté par moy baptisé Louis fils de René Boutinot lieutenant des chasses du duché, son parain haultet puissant prince monseigneur Louis de Rohan prince de Guymené duc de Monbazon pair et grand veneur de France, la maraine demoiselle Marie Magdeleine Robin de Montison, fille de noble homme Jacques Robin, sieur de Mon tison et de dame Barbe Gasnay. — (Signé) Louis de Rohan. »

Mais n’anticipons pas sur notre sujet. L’aimable parc de Couzières revit quelquefois la duchesse de Montbazon jouir des charmes pénétrants de sa retraite. La mémoire du duc défunt se présenta à sa pensée, mais ce ne fut pas sans que la mélancolie des jours passés envahit son âme meurtrie. A l’occasion de son mariage avec la toute jeune Marie, lleur radieuse éclose à l’ombre du couvent, le vieux duc — il avait près de soixante ans — écrivait à la reine: « qu’il savait bien de quoi cela menaçoit une personne de son âge, mais qu’il esperoit que le bon exemple que lui donnèrent Sa Majesté la reliendroit toujours dans les bornes du devoir. » Hélas! Hercule de Rohan ne se préoccupa guère de donner lui-même ce bon exemple qu’il invoquait, Oublieux de l’antique adage « Noblesse oblige, » il ne cessa de courir les aventures. Sans souci de la perle de beauté qu’il possédait au foyer domestique, non plus que de ses cheveux blancs, il mena une vie libertine, et il avait quatre-vingts ans quand « il devint amoureux d’une fille qui jouait fort bien du luth. »

La duchesse, on le devine, continuait d’être entourée de courtisans, séduits par ses charmes et par son aménité. Elle était toujours extrêmement belle; en son visage le travail de la vie avait mis sa légère empreinte sans atteindre la fleur de sa grâce toujours jeune ; son portrait nous a été conservé par les graveurs Maatcornet et Le Blond. La mort de son mari donna plus de liberté aux adulations que lui prodiguaient les personnages les plus considérables. A Paris, son hôtel était le rendez-vous de tous les beaux esprits de la capitale. Parmi les plus assidus, l’opinion plaçait M. d’Orléans, le duc de Saint-Simon, le comte de Soissons, Bassompierre, llocquincourt, fils du grand prévôt

RANCE, RELATIONS ET CONVERSION

et maréchal de France, et même le duc de Clicvreuse, beau-fils de son mari. Entre tous le duc de Beaufort passa pour jouir des bonnes grâces

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de la duchesse de Montbazon; nous avons fait connaissance avec lui sous les ombrages de Couzières, et nous n’y reviendrons pas.

Couzières nous ramène à Véretz, dont nous ne nous sommes éloignés

cju’en apparence. Nous y retrouvons l’abbé de Rancé tout à la joie de savourer les délices de la campagne, de battre les taillis et les futaies, et de forcer le gibier qu’il se plaisait ensuite à offrir à ses amis et à ses voisins. Parmi ceux-ci figuraient le duc et la duchesse de Monlbazon. Les uns et les autres étaient originaires de Bretagne, et de bonne heure des relations avaient rapproché les deux familles.

Lorsque Denis le Bouthillier eut acheté le domaine des bords du Cher, en qualité de nouvel arrivant il fît visite aux de Rohan et l’on resserra en province les liens formés dans la capitale. Tout jeune encore, — il n’avait que onze ans - — Armand devint comme l’enfant gâté des seigneurs de Couzières qui le comblaient de caresses. Une circonstance peu connue et bien caractéristique montra quelle sympathie le vieux duc de Monthazon avait pour le jeune abbé. Lorsqu’Armand soutint sa thèse de philosophie en 1643, Hercule, qui était gouverneur de Paris, vint avec empressement à la solennité. Comme les professeurs apportaient une grande animation à soulever des objections contre le récipiendaire et que celui-ci ripostait avec entrain, le duc se sentit comme agacé 2^ar cette lutte intellectuelle. Tout d’un coup, bien que septuagénaire, il se leva et, s’avançant avec sa canne, il se mit en devoir de séparer les combattants. Son intervention inopinée ne fut pas sans produire quelque étonnement, et l’abbé y vit une preuve évidente, sinon bien opportune, de l’amitié que lui portait Hercule de Rohan.

A son tour devenu seigneur de Véretz. l'abbé de Rancé entretint avec empressement les excellents rapports entre les deux manoirs, qui étaient de délicieux rendez-vous de chasse. Le duc aimait son tempérament impétueux, la duchesse goûtait sa conversation fine et primesautière, et c’était toujours un régal quand Armand venait à Couzières, où d’ailleurs il avait l’occasion de se rencontrer avec les personnages que le rang et la fortune plaçaient au premier rang en France. Par son intelligence, sa science et sa distinction l’abbé, suivant un historien autorisé, plaisait beaucoup à la duchesse qui « en savait faire une grande différence d’avec ceux qui fréquentaient son hôtel, quoique ce fût tous gens choisis. » (1) En Touraine comme à Paris, après comme avant la mort du vieux duc, on continua d’échanger les visites de bon voisinage et de parfaite urbanité. Les charmes d’une conversation ornée de tous les dons de l’esprit et du savoir, aussi bien que la communauté des

(1) D. Gervaise, Jugement critique, etc., p. 152.

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souvenirs des deux familles rapprochées à la cour de Marie de Médicis, firent naître entre les deux âmes une sympathie profonde.

Cette amitié fondée sur l’estime réciproque (la duchesse avait sur Armand une avance notable de plus de trente ans) ne paraît pas avoir franchi les bornes de l’absolue correction. Rien dans le caractère, la correspondance et la vie de l’abbé de Rancé n’autorise à penser que l’on ait oublié les devoirs d’une situation délicate. Un témoin bien informé nous déclare que l’un et l'autre « gardaient toujours de grands dehors; ils évitaient môme de monter ensemble dans le même carrosse ; on ne les y a jamais vus qu’une fois, encore étaient-ils si bien accompagnés qu’on ne pouvait s’en formaliser. » (1). De fait, personne ne songea à médire de ces visites et dans aucun des auteurs de cette époque l’on ne trouve la trace de la moindre insinuation. Même les médisants et les railleurs, tels que Tallemant des Réaux et Bussy-Rabutin, n’y ont pas trouvé matière à l’ombre d’intrigues et d’anecdotes dont ils étaient si friands. La chanson, qui n’a point épargné la belle duchesse en plus d’une circonstance, n’a pas su rimer de couplet au sujet du seigneur de Véretz et de la dame de Couzières.

Ce n’est que quarante ans plus tard qu’un écrivain anonyme d’Outrc-Rhin, sorti des rangs du protestantisme, a cru de bon goût d’inventer de toutes pièces, et sans l’appui du plus mince document, un drame romanesque dont le récit a été reproduit depuis par des écrivains, hélas ! trop peu soucieux de remonter aux sources. Mais un pamphlet sans nom, et publié sans preuves en 1685, ne saurait suffire pour asseoir une opinion défavorable en opposition avec le caractère de l’abbé de Rancé. Sans doute sa vie, trop mêlée à celle des gentilshommes qui. avec les duchesses de Longueville, de Monlbazon et de Chevreuse, faisaient assaut de politique frondeuse, n’avait rien des habitudes d’un ecclésiastique ; son train de maison et ses distractions mouvementées n’étaient guère conformes aux règles canoniques ; mais rien n’autorise à le transformer capricieusement en héros d’un drame passionnel. Assurément, son existence sans direction ferme suffit bien pour que son âme d’élite ait cru devoir, un beau jour, demander à une Thébaïde la réparation d’une jeunesse consumée dans l’inaction.

La duchesse de Montbazon était à Paris quand l’abbé de Rancé quitta Véretz pour se rendre dans la capitale vers le milieu du printemps de 1657. Bien qu'elle eut dépassé la quarantaine, elle était dans

(1) Gervaise, Jugement critique, etc., p. 155.

toute la splendeur de sa beauté et l’ambassadeur de Christine de Suède estimait n’avoir rien vu à Paris « s’il n’avait l’honneur de voir la plus belle personne du monde. » Soudain le doigt de la mort la marqua pour le sacrifice ; une congestion produite par la rougeole la conduisit à l’extrémité. L’abbé de Rancé, prévenu de suite, accourut à son chevet; il vit la gravité du mal et, faisant taire son angoisse, il crut de son devoir de rappeler à la moribonde que le temps pressait et qu’elle ne devait pas difTérer « de se réconcilier avec Dieu. » La duchesse, qui au milieu des frivolités et des errements de son existence n'avait point perdu les espérances chrétiennes, reçut les derniers sacrements avec de vifs sentiments de componction. Le troisième jour, qui était le 28 avril, l’abbé quitta la malade pour prendre quelque repos et lorsqu’il revint, M. de Soubise lui apprit touten larmes que sa mère venait d’expirer. Immense, foudroyante fut la douleur d’Armand, quand il aperçut étendue sur sa couche funèbre et le visage flétri par les ravages d’une horrible maladie, celle dont il avait apprécié l’esprit et la beauté. Comme d’un trait rapide, il vit passer devant ses yeux les communs souvenirs des deux familles unies, les charmes qu’il avait goûtés dans la compagnie de la duchesse et la vivacité d’une amitié qui devait se perpétuer par delà le tombeau.

S’il faut en croire le pamphlétaire anonyme dont nous avons parlé, la duchesse serait morte à la campagne. Comme le cercueil était trop court pour l’ensevelir, on lui aurait coupé la tête « afin de gagner la longueur du col et éviter ainsi de faire un nouveau cercueil. » C’est en face de cette tête sanglante, tombant du linceul, que l’abbé se serait trouvé soudain, comme au dernier acte d’un drame macabre. D’autres, pénétrant plus avant dans cette voie romanesque, ont ajouté que Rancé se serait emparé de la tête et l’aurait emportée à la Trappe. Admirable tissu de contradictions, d’invraisemblances et d'assertions sans preuves ! Aussi Saint-Simon, qui pourtant ne professe pas trop de répugnance pour les anecdotes étranges, n’a pas hésité à écarter cette fiction fantaisiste. Au sujet de la duchesse, écrit-il, « on a fait ce conte qui a trouvé croyance : que M. l’abbé de Rancé en étoit fort amoureux et bien traité, qu’il la quitta à Paris se portant fort bien pour aller faire un tour à la campagne; que bientôt après, ayant appris qu’elle étoit tombée malade, il étoit accouru, et qu’étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui étoit tombé sous ses yeux avoit été sa tête que les chirurgiens, en l’ouvrant, avoient séparée; qu’il n’avoit appris sa mort que par là et que la surprise et

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l’horreur du spectacle, joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l’avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l’ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. 11 n’y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. » (1) Chateaubriand eut été certes mieux avisé de s’en tenir à ces considérations plutôt que de reproduire l’épisode sensationnelle, non sans ajouter d’ailleurs avec quelque ingénuité qu’il n’a « plus le temps de s’occuper » de la question et de « s’enquérir » des sources.

Ce qu’il y a de certain, c’est que cette mort inopinée inspira à l’abbé de Rancé de salutaires réflexions, qui forment le côté véridique de l’événement. Saint-Simon les a judicieusement résumées en racontant ce qu'il tenait de la bouche même de l’abbé. A propos de la duchesse et des familiers de sa maison, il écrit : M. de Rancé « étoit intimement de ses amis, ne bougeoit de l’hôtel de Montbazon, et ami de tous les personnages de la Fronde, de M. de Châteauneuf, de Mme de Chevreuse, de M. de Montrésor et de ce qui s’appeloit alors les Importants, mais plus particulièrement de M. de Beau fort avec qui il faisoit très souvent des parties de chasse, et dans la dernière intimité avec le cardinal de Retz, et qui a duré jusqu’à sa mort. M'ne de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé étoit auprès d’elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements et fut présent à sa mort. La vérité est que touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte fit faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s’en alla en sa maison de Véretz en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde ».

Aussi bien, attéré par ce coup de foudre, Armand éprouva le besoin de se soustraire à la vie bruyante de la capitale et de cacher sa douleur dans la solitude de la campagne. Tandis qu’un corbillard conduisait les restes de la duchesse chez les bénédictins de Monta rgis suivant son désir, l’abbé de Rancé prit, seul, la route des bords du Cher. Durant trois mois, Armand promena sa mélancolie et ses graves pensers sous les galeries de son manoir cl sous les allées de son parc. Le soir, à l’heure où le vent soufflait dans les grandes salles du château dont les rayons de la lune argentaient les vitraux en losange, il repassait mûrement les années de sa jeunesse. Des rêveurs, jouets de

(1) Mémoires , édit. Hachette t. Il, p, 166.

leurs songeries fantaisistes, ont voulu le voir évoquer les morts clans les antres ténébreux et se troubler à l’apparition d’une femme à demi plongée dans un lac de feu. Il est puéril de recourir à ces fantasmagories étranges pour représenter les préludes de la lutte sans trêve ni merci qui va se livrer au plus intime de son âme. On n'attend pas de nous d’ailleurs que nous écrivions une biographie, encore moins une apologie, et nous ne ferons qu'indiquer le côté qui regarde notre sujet.

La duchesse de Montbazon axait, passé dans la vie de l’abbé de Rancé comme une de ces femmes séduisantes dont l’influence ne saurait être vraiment bonne, quand elle n’est pas troublante et perturbatrice. En regard de la grande dame, l’histoire doit placer le médaillon discret d’une autre femme, celle-ci non moins réservée et bienfaisante dans son action que dans son existence. M. de Rancé avait en elle une absolue confiance qui ne pouvait être mieux placée, car l’expérience et la réflexion avaient dirigé et mûri les nobles qualités d’esprit et de cœur dont la Providence l'avait douée.

Louise Rogier — c’est son nom — était fille d'un maire de Tours, d’une famille très honorable. Ses grâces captivèrent Gaston d’Orléans et elle ne sut pas résister aux sollicitations du prince. A la suite de la naissance d’un enfant qui reçut le titre de comte de Charny, la jeune Louise, frappée par une émotion et un repentir profonds, résolut de passer le reste de sa vie dans un couvent. Elle prit le voile dans la communauté de la Visitation, qui avait été installée à Tours par l’archevêque Victor le Bouthillier et dont les curieux bâtiments élevés par le célèbre architecte Le Mercier servent actuellement de préfecture.

L’abbé de Rancé, qui était aumônier du duc d’Orléans, eut l’occasion de voir sœur Louise et, touché par la sincérité de sa piété et par la droiture de son jugement, ne négligea aucune occasion delà consulter au milieu des inquiétudes de son existence tourmentée. La correspondance entre l’austère religieuse et M. de Rancé projette une clarté saisissante sur les pensées et sur les sentiments intimes de ces deux âmes d élite, et nous nous proposons de publier quelque jour l’histoire de la pieuse confidente de 1 abbé de Rancé.

Armand était arrivé à l’un de ces tournants de l’existence ou il

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importe de choisir sa voie avec la maturité et la décision, qui excluent tout à la fois la précipitation et la nonchalance. Il éprouvait au-dedans de lui-même un vif besoin d’amendement et de solitude. Afin d’éclairer ses pas, il s’ouvrit de ses impressions aux personnes en qui il avait confiance, en particulier à la Mère Louise de la Visitation et au P. Suéguenot, oratorien de Tours et son directeur. Dans un voyage qu’il fit à Paris, il consulta les Pères de l’Oratoire les plus renommés pour leur vertu, ainsi que les sages de Port-Royal, en particulier Arnauld d’Andillv, vénérable vieillard à cheveux blancs et père du célèbre docteur, avec lequel il entretint une sérieuse correspondance. Après avoir visité en Auvergne sa sœur la comtesse d’Albon, il revint à Véretz au mois d'octobre IG57. Sa résolution était prise d’y « vivre avec Dieu, des livres et quelques amis choisis. » On fit tout le possible pour l’attirer à Port-Royal où se trouvait le duc de Luynes. Armand se contenta d’y passer quelques jours, au printemps de l'année suivante, tout en allant visiter à Beauvais son abbaye de Saint-Symphorien.

L’abbé de Rancé était revenu en Touraine le huitième jour de mai. Ses propres réflexions aussi bien que ses voyages ne firent que l'affermir dans son parti pris de refuser les dignités ecclésiastiques qu’on lui proposait. Obligé par « raison de devoir » de se rendre quelque temps auprès du duc d’Orléans à Blois, il s’empressa, sa mission remplie, de rentrer dans son ermitage et on le voit à Véretz le 14 mai. Plus que jamais il était résolu, ainsi qu’il nous l’apprend, à « jouir de quelque repos, en restant dans sa maison et en se livrant exclusivement aux exercices et aux emplois d’un homme de sa profession. » Renfermé « chez lui seul et vu de très peu de gens, toute son application est pour ses livres », ainsi qu’il l’écrit à son ancien maître, M. l’abbé Favier.

Armand faisait trêve à sa solitude et allait à Tours, quand il en était besoin. En vain son oncle et ses amis mirent tout en œuvre pour le conduire à la cour et le décider ainsi à accepter quelque liant emploi; il résista obstinément aux « raisons sur lesquelles on voulait l'embarquer » et s’enfonça de plus en plus dans sa retraite. Il y suivait un règlement de vie assez semblable à celui des solitaires de Port- Royal. Lever matinal, méditation, lectures pieuses, nourriture frugale, étude de l’histoire ecclésiastique et des Pères, en particulier de saint Basile cpi’il se mita traduire avec une joie bien naturelle à un dévot de la belle langue hellénique : c’étaient là comme « des remparts et

retranchements » derrière lesquels il occupait ses journées à l’abri des orages du monde. L'abbé passa dans son ermitage la plus grande partie de l’année 1G»8. Il ne le quitta guère que pour se rendre à son abbaye de la Trappe dont l’église, lui écrivait-on, menaçait de s’effondrer. Après avoir pourvu au nécessaire, il rentra sous son toit avec la conviction invincible « qu’il faut vouloir éternellement ce que

I on a voulu une fois par des raisons toutes justes et toutes véritables, car la vérité ne change jamais. »

Adieu les fêtes bruyantes et les visites mondaines d’autrefois ! Sa porte n’était ouverte qu’à quelques amis de sentiments religieux et de sage conduite, « gens d’honneur et de mérite». A l’automne, il reçut avec joie M. Paul de Barillon d’Amoncourt, maître des requêtes et, plus tard, ambassadeur en Angleterre; Louis Le Fèvre deCaumartin, conseiller au parlement, puis intendant en Champagne; enfin M. de Sainte-Marguerite, et sa tante, Mme Le Bouthillier. A la mioctobre, la visite du duc de Luynes, venu dans ses terres de Touraine, lui apporta les instantes sollicitations des hôtes de Port-Royal. « Je fus plus de deux heures avec lui et j’en sortis charmé », écrit à ce sujet Armand. Le solitaire n’en persista pas moins « à passer son hiver à Véretz avec la perspective de cinq ou six mois de parfait repos qui ne serait aucunement traversé. »

L’abbé Armand ne fut guère troublé que par un fort rhume avec accès de fièvre que ses bronches délicates contractèrent par suite du froid rigoureux. 11 trouva un adoucissement dans la joie de recevoir et d’héberger Jacques Testu, abbé de Bclval, aumônier et prédicateur du roi, futur membre de l’Académie française. Doué d’un esprit élevé et d'un remarquable talent oratoire, l’abbé Testu s’était proposé de mériter les applaudissements qui l’accueillirent en se livrant avec ardeur à l'étude de l’Ecriture et des Pères. Un contemporain nous a laissé de lui ce portrait : « L’abbé Testu étoit un homme fort singulier, mêlé toute sa vie dans la meilleure compagnie de la ville et de la cour et de fort bonne compagnie lui-même; il ne bougeoit autrefois de l’hôtel d’Albret, où il s’étoit lié intimement avec Mme de Montespan, qu’il voyoit tant qu’il vouloit dans sa plus grande faveur, et à qui il disoit tout ce qu’il vouloit; il s’y lia de même avec Mme de Maintenon; ils s’écrivirent toute leur vie souvent, et ilavoit un vrai crédit auprès d’elle. Il etoit ami de touL ce qui l’approchoit le plus, et en grand commerce surtout avec M. de Richelieu et sa femme, dame d’honneur.

II avoit une infinité d’amis considérables dans tous les états, ne se

RANGE, RELATIONS ET CONVERSION

contraignent pour pas un, pas même pour Mme de Main tenon; ne l'avoit pas qui vouloit.

« C’est un des premiers hommes qui aient fait connoitre ce qu’on appelle des vapeurs; il en étoit désolé, avec un tic qui à tous les moments lui démontoit tout le visage. Il primoit partout, on en rioit, mois on le laissoit faire. Il etoit très bon ami et serviable, il a fait sous la cheminée beaucoup de grands plaisirs et avancé et fait même des fortunes; avec cela, simple, sans ambition, sans intérêt, bon homme et honnête homme, mais fort vif, fort dangereux, fort difficile à pardonner, et même à ne pas poursuivre quiconque 1 avoit heurté, il etoit grand, maigre et blond, et à quatre-vingts ans il se faisoit verser peu à peu une aiguière d'eau à la glace sur sa tête pelée, sans qu il en tombât goutte à terre, et cela lui arrivoit souvent depuis beaucoup d’années. » L’abbé Testu mourut en 1706, et « ce fut une perte pour ses amis, et une encore pour la société; c étoit en tout un homme fort considéré et recherché jusqu’au bout » (1).

Durant environ six mois, les deux ermites suivirent un régime vraiment monastique. L’étude, la lecture et la prière remplissaient les heures de la journée. Sur la table on plaçait d’ordinaire du bœuf et, les jours maigres, des légumes. Une promenade, à la façon des péripatéticiens, servai t de récréa tion .

Le travail des mains complétait l’analogie de celte existence avec celle des anciens solitaires. Une maladie nerveuse obligea l’abbé Testu à retourner à Paris, où il voyait ses entretiens goûtés d’une élite de grandes dames, parmi lesquelles Mmes La Fayette, de La Sablière et de Sévigné. On sait comment la spirituelle épistolière appréciait les dons de l’esprit et du cœur de l’abbé et comment elle déplorait l’hypocondrie qui gâta l'existence tout entière du brillant académicien.

(1) Mémoires de Saint' Simon, t. V, p. 193,

Au printemps de l’année 1659, Armand de Rancé fit une visite à ses bénéfices de Saint-Clémentin et de Beauvais, puis il salua ses amis de Port-Royal, et sa tante à Pons-sur-Seine, ainsi que l’évêque de Chalons. A la fin du mois d’août, sa solitude fut partagée par un abbé gentilhomme comme lui. M. Le Roy, son ancien collègue au chapitre de Notre-Dame, avait renoncé à ses avantages ecclésiastiques pour se retirer dans son château de Mérentais et y vivre en ermite. « J’ai dans mon désert, écrivait Armand, un homme qui en partage les jouissances avec une sensibilité extraordinaire à ceux qui ne les ont point encore goûtées. Vous en connaissez le génie et les talents. 11 est avec moi pour un temps assez considérable, et qui ne s’emploiera, s’il plait à Dieu, qu’à des choses utiles. On ne peut avoir de meilleurs sentiments que ceux qu'il a, ni aimer le bien plus qu’il fait. Paris ni le monde n’entre pas volontiers dans nos conversations, si ce n’est pour déplorer la misère de ceux qui s’imaginent que l’on ne peut s’en passer ». L’abbé Le Roy, étant tombé malade, se vit contraint de quitter son ami pour retourner à sa maison, et ce fut une privation pour l’hôte de Vérelz.

Cependant l’abbé de Rancé conservait le titre de premier aumônier du frère du roi. En cette qualité, il dut se rendre à Blois auprès de Gaston d’Orléans. Le prince, sérieusement désenchanté des vanités mondaines, s’ouvrit à Armand du projet qu’il avait formé de se retirer dans la retraite de Chambord pour y vivre en solitaire, uniquement occupé de son salut. Cette confidence donna à l’abbé la pensée de choisir pour ermitage le prieuré de Boulogne, situé dans le voisinage et qu’il tenait en commende. Mais ces projets restèrent sans exécution et Rancé revint à Véretz où allait se poursuivre le travail mystérieux qui le détachait progressivement des vanités humaines, auxquelles il se reprochait de s’être laissé prendre. A peine était-il de retour qu’on lui annonça que Gaston d’Orléans venait d’être pris d’une lluxion de poitrine aiguë. Il accourut en hâte auprès du prince qui reçut les derniers sacrements et fut emporté en quelques jours, le 2 février 1660, dans la plénitude de l’âge et des joies terrestres. L’abbé Armand fut très affecté de cette mort rapide. « Je suis tellement touché d’un spectacle si déplorable, écrivait-il à un ami, que je ne puis m’en remettre. Quelle leçon pour ceux qui ne sont pas détachés du monde, et pour ceux qui sont persuadés de son néant et qui travaillent pour s’en déprendre ! »

Revenu dans sa Thébaïde, Armand de Rancé renonça de plus en plus aux satisfactions qu’il trouvait en la retraite et se mit à répandre autour de lui le sentiment et le goût des vérités et des pratiques reli-

RANGÉ, RELATIONS ET CONVERSION

gieuses, dont sa vie mondaine était loin d’avoir toujours montré l’exemple. Ses méditations solitaires favorisaient le retour qu'il était en train de faire sur lui-même. «. Un jour, raconte-t-il, je joignis un berger qui conduisait son troupeau dans la campagne, par un temps qui l’avait obligé de se mettre à l’abri sous un arbre. Comme je lui remarquai un air qui me parut extraordinaire (il avait environ soixante ans), je lui demandai s’il prenait plaisir à l'occupation à laquelle il passait sesjours. Il me répondit qu’il y trouvait une paix profonde; que c’était pour lui une occasion bien sensible de conduire ces bêtes simples et innocentes ; que les jours ne lui duraient que des moments; qu’il trouvait tant de douceur dans sa condition, qu’il la préférait à toutes les choses du monde ; que les rois n’étaient pas si heureux ni si contents que lui ; que rien ne manquait à son bonheur, et qu’il ne voudrait pas quitter la terre pour aller dans le Ciel, s’il ne s’y trouvait des campagnes et des troupeaux à conduire. »

Ces réflexions touchèrent beaucoup l’abbé. « J’admirai, disait-il, la simplicité de cet homme en le mettant en parallèle avec les grands dont l’ambition est insatiable, qui ne trouveraient point de quoi se satisfaire, quand même ils jouiraient de toutes les fortunes, et de tous les plaisirs et honneurs d’ici bas. Je compris que ce n’était point la possession des biens de ce monde qui faisait notre bonheur, mais bien l'innocence des mœurs, la simplicité et la modération des désirs, la privation des choses dont on peut absolument se passer, la soumission aux volontés de Dieu, l’amour et l'estime de l’état dans lequel il lui a plu de nous mettre. » (1)

C’en est fait. L’abbé de Rancé sent qu’il ne doit pas s’arrêter à mi-chemin dans la voie d’amendement où il est entré. Son âme eut alors des intuitions profondes et révélatrices. « Dieu, écrivait-il à la ctesse qe La Fayette, me fit connaître qu’il m’en fallait davantage et qu’un état doux et paisible, tel que je me le figurais, ne convenait point à un homme qui avait passé sa jeunesse dans les égarements et les maximes du monde. Je vis clairement, dit-il, que c’était sa volonté que je renonçasse absolument à tout commerce, et que j'embrassasse une solitude exacte et rigoureuse. »

L’heure est décisive, et l’abbé Armand entend triompher de ses affections les plus profondes en portant le fer au plus intime de son cœur. Quelle lutte douloureuse il va soutenir! Ses amis ne négligent rien pour

(1) Traité des obligations des chrétiens, p. 192.

contrarier son dessein : il leur répond qu’il est bien décidé. Son oncle se met de la partie cl lui remontre ses cheveux blancs, l’honneur de la famille, la nécessité des revenus pour soutenir le train de maison. Afin de l’attacher davantage à la Touraine, l’archevêque de Tours le nomme Directeur des couvents de religieuses de sa ville épiscopale. C’était assurément une situation fort honorable. Victor le Bouthillier avait, en effet, doté le diocèse d'institutions importantes. D'un côté, il seconda puissamment la création de l’hospice général, fonda un séminaire, institua les conférences ecclésiastiques, établit la division hiérarchique par doyennés, embellit l’archevêché, obtint un marché pour Vernou, où les prélats avaient une maison de campagne, et fit bénir sa mémoire par quelques autres œuvres utiles. D’autre part, il étendit sa protection sur les communautés religieuses. 11 favorisa l’établissement des Augustines à Beaulieu et à Sainte-Maure, et celui des Ursulines à Tlle-Bouchard et à Montrichard, alors de notre province. A Tours, il accorda sa protection aux sœurs de l’Annonciadc, de Saint-Vincent-de-Paul et de l’Union-Chrétienne, dont la chapelle sert aujourd’hui de temple protestant; de plus il bénit l’église des Récollets, à cette heure transformée en caserne, celle des Minimes , actuellement chapelle du Lycée-Descartes, et celle des Feuillants, dont la demeure appartient à Mme du Chàtel.

Devant la proposition si Batteuse de son oncle, M. de Rancé

demanda la liberté de réfléchir. Après y avoir mûrement pensé, il répondit que cette charge ne convenait pas « à des jeunes gens et qu’il fallait se savoir conduire avant que de prétendre conduire lesautres. » Au surplus, avantde prendre aucune décision il avait résolu de visiter au moins encore une fois ses bénéfices. Vers la mi-avril 1660, il se rendit en Normandie à l’abbaye de Notre-Damedu-Val, qu'il trouva livrée à l’abandon Trappe, vers laquelle il se sentait attiré

L’abbé Armand commençait à entrevoir ce que la Providence demandait de lui. De retour à Vérelz vers la fin du mois d’avril, il sentit croître en lui le mépris du monde et de ses vanités. Sa pensée s’orientait progressivement vers les hauteurs divines. Il connaissait des

Couvent des Feuillants à Tours.

Dessin de G aignières .

matériel et spirituel, puis à la par une force mystérieuse.

Rangé, relations et conversion

prélats vénérés pour leur sainteté et leur sagesse, tels que les évêques de Comminges, d’Aleth et de Pamiers. « A l’insu de tous ses amis », il partit le 21 juin pour les Pyrénées afin de leur soumettre ses anxiétés et ses desseins, et « de mettre la dernière main à sa conversion ». Au milieu de cette nature abrupte et sauvage, l’exemple et les conseils des prélats, non moins vénérables par l’austérité de leur vie que par la gravité de leur doctrine et la maturité de leurs conseils, achevèrent de déterminer sa résolution. Éclairé de la pleine lumière d’en Haut, il comprit qu’il ne pouvait conserver les divers bénéfices dont il se bornait à toucher les revenus, sans remplir aucune des obligations spirituelles qui y sont attachées. Quant à ses biens patrimoniaux, il lui sembla qu’il n'avait rien de mieux à faire que de les vendre, de remettre une partie du produit à sa famille et de laisser l’autre pour l’entretien des pauvres, des églises et des hospices. Pour ce qui est du genre de vie qu’il devait embrasser, il se décida pour la fuite du monde, en laissant à la Providence le soin de le diriger dans la voie où elle l’appellerait avec une clarté manifeste.

Vers la mi-octobre, Armand de Rancé réintégra son ermitage. Il eut alors conscience que le moment était venu de revêtir l’æs triplex circa pectus dont parle le poète, ou mieux de faire front à « toutes les considérations humaines », pour suivre les saintes et pures maximes de l’Evangile. Ce fut comme une levée de boucliers de la part de ses amis et de ses parents. Eh quoi! allait-il renoncera ce qui faisait l’honneur de la maison, abandonner un vieillard qui se reposait sur l’espoir de sa collaboration, vendre un domaine qui offrait tant de charmes, et délaisser des commendes qui apportaient des revenus si beaux et si légitimes? Puis ce fut le tour du passé de faire entendre sa voix. Sa mémoire dans les longues soirées d’hiver, à la lueur du feu qui pétillait dans l’àtre et au bruit du vent qui gémissait dans les grands arbres, évoqua le souvenir des heures enivrantes qu'il avait connues. Les plaisirs du monde, du jeu et de la chasse, la joie des relations, l’allégresse des libres chevauchées et des jolies équipées par monts et par vaux, la douceur de l’existence sous les lambris dorés en compagnie d’amis de distinction et de savoir, les charmes vainqueurs de la liberté que rien n’enchaîne, toutes ces choses délicieuses à tour de rôle vinrent fredonner à son oreille leur séduisante chanson et danser devant ses yeux leur ronde troublante. Et du fond de son cœur il sentit une larme monter jusqu’à sa paupière. Il l’essuya vivemen t en se reprochant cette faiblesse; prenant sa volonté à deux mains il se leva

soudain et, le regard au Ciel, d'une voix: ferme il s’écria : « C'en est fait ! Ma résolution est irrévocable ! »

Plus tard, quand l’émotion de la lutte fut passée, l'abbé de Rancé, rendant compte des motifs qui avaient déterminé sa conversion, écrivait : « Je laissai le monde parce que je n’y trouvais pas ce que je cherchais. Les conversations agréables, les plaisirs, les desseins d'établissement et de fortune me parurent des choses si creuses et si vaines que je commençai à ne plus les regarder qu’avec dégoût. » Dans ma retraite, ajoute-t-il, avec mes livres, la prière et la lumière divine, « mes yeux: s’ouvrirent, je me laissai aller au mouvement qui me pressait, et je résolus, de ce moment, d’être autant à Dieu que j’avais été au monde. »

La décision était définitive. Six mois lui suffirent pour en mettre les détails à exécution. Il se démit de l’abbaye de Saint-Symphorien en faveur du vénérable abbé Favier, et de l'abbaye de Notre-Dame-du-Val au profit de Nicolas Druel ; il remit le prieuré de Saint-Clémentin à son ami Pierre Félibien des Avaux, prêtre distingué (pii avait plus d'une fois partagé sa vie solitaire de Véret/.. Il conserva pour lui le prieuré de Boulogne et l’abbaye de la Trappe, se réservant de choisir l’un ou l’autre pour sa retraite, lorsque l’heure du départ aurait sonné. Quant au beau domaine des bords du Cher, qui n’était pas sans supporter les charges d’une gestion assez obérée, il fut vendu par l’abbé de Rancé d’accord avec son frère. A l’été de 16(12. la terre fut acquise par l’abbé d’Effiatet par le duc de Mazarin en vertu d’un contrat dont nous donnerons plus loin les détails. Puis, l’abbé de Rancé, simplement et sans bruit, dit adieu à cette délicieuse maison où il avait coulé des jours enchanteurs et qui avait été le théâtre des luttes intimes, dont les dernières étreintes venaient de s’achever dans la pleine lumière de sa conversion. Il ne devait plus revoir ces bords riants et ces bois charmants qui gardèrent longtemps la trace de ses pas, l’écho de sa douce voix et le souvenir des années qu’il passa dans une tranquille insouciance. A notre tour, nous l’avouons, ce n’est pas sans une pénétrante émotion que nous nous sommes appliqué à recueillir, en ces lieux, la mémoire des événements privés ou publics qui marquèrent l’existence de ce grand homme, de ce génie qui fut l’égal de Bossuet, de ce héros de l’honneur et du sacrifice qui fera l’admiration de tous les siècles.

Armand possédait encore à Paris deux maisons valant chacune environ 70.000 livres. Par acte du 2 août 1662, il les donna à l’Hôtel-

RANGÉ, RELATIONS ET CONVERSION

Dieu, et maintenant encore la table de marbre noir des « Noms des bienfaiteurs » garde celui de M. Bouthillier de Rancé, abbé de la Trappe. » Dans sa générosité, il trouva le moyen de concilier la simplicité de sa nouvelle existence avec la charité. De son train de maison il ne conserva que deux domestiques, et fit des largesses à ceux dont il se sépara; il donna notamment une rente à celui qui le servait depuis son enfance. Il rendit compte aux siens de ce qui leur revenait et paya les dettes de famille. Il mit de côté un peu d'argent pour les réparations nécessaires de la Trappe et ne se réserva que les revenus de la mense abbatiale, montant à trois mille livres. Tout le reste fut distribué dans les mains des pauvres. Assurément, rien ne rappelle davantage la conduite d’un chrétien parfait et d’un prêtre accompli. L’austère bure de moine était seule capable de mettre un digne couronnement à cet acte de noble virilité et de sublime désintéressement.

Nous n’avons pas à suivre l’abbé de Rancé dans sa nouvelle existence. En cessant d’être châtelain de Véretz, il cesse de faire partie de cette his

toire. On sait d’ailleurs les grandes lignes de sa carrière toute d’héroïsme. Il franchit en humble postulant le seuil du monastère dont il était officiellement supérieur depuis 1637, et revêtit le pauvre habit de novice en 1663, le même jour que son valet de chambre — touchante fraternité des cœurs dans l’égalité religieuse; enfin il prononça ses vœux au mois de juin 1664 et fut consacré liturgiquement abbé le 18 juillet.

Dès lors sa vie entière fut consumée dans la mortification, la discipline, la prière, le silence, la pratique de la charité et l’exemple des œuvres les plus méritoires.

Ces belles et fécondes plantes des vertus monastiques, l’abbé les fit refleurir dans le couvent délaissé en ramenant ses frères à la pratique de la primitive observance, c’est-à-dire à la règle la plus rigoureuse.

L’abbé de la Trappe, par ses mérites, sa sainteté, son génie et ses travaux lut l’oracle de son temps. De ce cloître partirent plus de vingt mille lettres de direction des âmes, et sous ses voûtes se rendirent plus de

Tombe de Victor le Bouthillier.

( Dessin de Gaignières 1699.)

cent cinquante mille pèlerins, avides de voir, d’entendre et de consulter le saint Docteur (1). Quant à son oncle, l’archevêque de Tours, il ne survécut que de quelques années et sa mort, en 1G70, ne fut pas sans émouvoir douloureusement lame de l’abbé, qui, pour avoir quitté le monde, n’avait, pas renoncé aux plus nobles sentiments du cœur. On sait que le prélat fut inhumé dans la cathédrale en la chapelle du chevet, à gauche de l’autel : une tombe en cuivre figurait l’évêque revêtu des ornements pontificaux dans un encadrement formé de symboles mortuaires.

A propos d’un voyage que le Réformateur fit à Rome dans l’intérêt de son ordre, Chàteanbriand a écrit quelque part : « 11 n’y a peut-être rien de plus considérable dans l’histoire des chrétiens que l'abbé de Rancé priant à la lumière des étoiles, appuyé contre les aqueducs des Césars, à la porte des catacombes. » Nous pensons, quant à nous, qu’il y a quelque chose de plus grand. C’est l’abbé de Rancé quittant les lambris dorés, les délicieuses compagnes, la vie mollement bercée au souffle des lettres, des arts, des entretiens et des agréments du monde, pour se claquemurer, lui de santé délicate et réclamant sans cesse des précautions, derrière les murailles humides, ouvertes à tous les vents et à toutes les privations; pour vivre là jusqu’à l’àge de soixante-quatorze ans et, dans l’abandon de tout et de tous, faire refleurir sur ce sol, et par là dans le monde entier, les mâles vertus du devoir, de l’honneur, de la charité, du labeur ininterrompu de l’esprit et des mains, du dévouement, de l’amour intégral et souverain de Dieu et de son Eglise. Aussi bien, d’une plume dont l’énergique précision n’exclut pas la suave beauté, l’abbé de Rancé a laissé l’admirable tableau des Vertus et des Devoirs du religieux dans plusieurs ouvrages, en particulier dans le superbe livre De la sainteté et des devoirs de la Vie Monastique .

Armand de Rancé quitta cette terre en l’année 1700. Alors, dit l’écrivain le plus indépendant du siècle de Louis XIV, « j’éprouvai une des plus grandes afflictions que je pusse recevoir, par la perle que je fis de M. de la Trappe. Vie sublimement sainte, mort grande et précieuse devant Dieu. Les louanges furent d’autant plus grandes et plus prolongées que le roi fit son éloge en public, qu’il voulut voir des relations de sa mort, et qu’il en parla plus d’une fois aux princes, ses petits-fils, en forme d instruction. De toutes les parties de l’Europe,

(1) La vie de l’abbé, envisagée plus particulièrement au point de vue religieux, a été racontée avec un vif intérêt par l’abbé Dubois, Histoire de l'abbé de Rancé et de sa Réforme 2 vol. in-8. Paris, 1869.

RANCE, RELATIONS ET CONVERSION

on parut sensible à l’envi à une si grande perte : l’Eglise le pleura et le monde même lui rendit justice. Ce jour si heureux pour lui et si triste pour ses amis fut le 26 octobre, vers midi et demi, entre les bras de

son évêque, et en présence de la communauté, à près de soixante-dixsept ans, et de quarante ans de la plus prodigieuse pénitence. » El Saint-Simon d’ajouter : « Je ne puis omettre la plus touchante et la

plus honorable marque d’amitié. Etant couché par terre sur la paille et sur la cendre pour y mourir comme tous les religieux de la Trappe, il daigna se souvenir de moi Le saint et fameux abhé a été l’homme que j’avais le plus profondément admiré et respecté, et le plus tendrement et réciproquement aimé » (1).

Autour de cet homme, au sens le plus élevé du mot, Ton a entendu, à travers les siècles, comme un concert unanime d'hommages et d’admiration. En considérant l'œuvre grandiose de l’abbé de Rancé, l’aigle de Meaux n’a pu se défendre d’écrire : « C’était un autre saint Bernard en doctrine, en piété, en mortification, en humilité, en zèle et en pénitence, et la postérité le comptera parmi les restaurateurs de la vie monastique. » Plus près de nous Châteaubriand, mesurant l’envergure de ce front génial et le comparant, à ses contemporains, a dit : « L’abbé de Rancé se montre au monde entre Richelieu, son parrain, et Bossuet, son ami. 11 fallait que ce prêtre fût grand, pour ne pas disparaître entre ses acolytes. »

Cette noble physionomie ne s’est pas évanouie sous la touche jalouse du temps, et pour en conserveries traits vénérables, la plume a trouvé des auxiliaires précieux dans le pinceau et le burin. Nous ne connaissons pas de portraits d’Armand de Rancé en abbé, tel que nous nous sommes plu à le considérer en son manoir de Touraine. En revanche le Réformateur delà Trappe a été maintes fois « portraicturé ». Il a été reproduit par les peintres E.-C. de la Grange, Rigaud et Jouvenet. De leur côté, les graveurs ont rivalisé de talent pour populariser sa mémoire (2). On raconte qu’il fallut recourir à une pieuse supercherie pour exécuter fidèlement le portrait de l’abbé. Ses amis, en particulier Saint-Simon, désiraient vivement posséder ce souvenir de M. de la Trappe, mais a son humilité ne permettait pas qu’on put lui demander la complaisance de se laisser prendre. » On en parla à Rigaud, le célèbre peintre de Louis XIV, et il fut convenu qu’il se présenterait au couvent comme un visiteur désireux d’entretenir l’abbé des choses de sa conscience. Deux ou trois entretiens suffirent à l’artiste pour dessiner en secret les traits du visage, et les amis et admirateurs de M. de Rancé curent ainsi la joie d’avoir le portrait authentique d’un des hommes les plus éminents qu’ait produits la Erance

(1) Mémoires, 1. II, p. 166; t. V, p. 196.

(2) Nous mentionnerons les portraits faits par les graveurs Van Sehupen, 1635, in-f.; Tliomassin, in-8: Habert d’après de la Grange, 1691, in-f. et in-4, ainsi qu’une petite médaille en 1700 ; Mad. Masson, in-8; Langlois, in-8; Gilfart, 1699. in-4; Bazin d’après Rigaud, 1700, in-f. ; Drevet, 1702, in-8; J Crespy, 1702, in-4 ; Et. Desrochers, in-8, et Desplaces d’après Jouvenet, in-f.

RANCÉ, RELATIONS ET CONVERSION

Assurément les annales des bords du Cher, que nous allons continuer de dérouler à la seule lumière des documents, pourront nous présenter des fêtes plus éclatantes et des personnalités plus voisines du trône, mais elles ne sauraient nous offrir de figure plus sympathique et plus attirante que celle d’Armand de Rancé. Son séjour à Yéretz donne à cette résidence comme une auréole dans laquelle toutes les gloires mondaines s’achèvent dans le couronnement des harmonies divines et des transfigurations surhumaines.

L’ile, l’église et le château de Véretz, vus de la rive droite.

üïabbé d’Effiat

Il avoit de l’esprit, la conversation agréable, savoit mille choses.

Saint-Simon, Mémoires , II, 222.

abbé de Rancé avait laissé le domaine de Véretz dans un état satisfaisant ; nous en trouvons la preuve dans une « visitation » faite à l’occasion de la vente. Bien que sommaire, la description nous est d’autant plus précieuse que nous n’en possédons pas d’autre pour cette époque. D’ailleurs rapprochée du dessin de Gaignières, exécute quelque trente ans plus tard, elle montre les changements que le manoir subit dans la suite. « La maison seigneuriale, y lisons-nous, est composée de deux gros pavillons, une grande salle entre deux, a costé desquelz pavillons y a deux aisles de bastimens regardans sur la rivière du Cher. Au bas duquel chasteau, y a un parterre et une fontaine d’eau vifve au

L’ABBE D'EFFIAT

meillieu, joignant ledit parterre aux basses-cours, où sont les escuryes à tenir 70 ou 80 chevaulx, la grange des dixmes, le pressoir, les caves et un corps de logis où loge le fermier; et au-dessus dudit chasteau, une belle terrasse plantée en buys ». Le procès-verbal de visite constate que « le chasteau, les jardins et le parc sont en bon estât, hormis que les allées ne sont pas nettoyées, y en ayant quatre petites de traverses et la grande, qui va à la chapelle, qui le sont entièrement et non les autres. »

C’est le 16 mai 1662 que « Messieurs de Rançay », Henri et Armand, dont le domicile à Paris était au « Carroy Nouveau », vendirent la terre de Vérelz à « Messieurs d’Effîat et Mazariny », demeurant « Vieille rue du Temple ». Des biographes de l’abbé de Rancé se sont mépris sur le montant de la vente et ont mis en avant des chiffres qui vont de cent cinquante mille à trois cent mille livres (1). Elle fut faite moyennant la somme de soixante mille livres, ou par « eschange de six mil huit cent livres de rente en quatre parties plus la terre de Banche ». Ces rentes appartenaient aux acquéreurs comme les ayant eues de M. de Grave. Du prix de vente il revenait deux mille deux cens livres de rente « au chevallier de Rançay pour la part qu’il a en ladite terre, et le surplus à l'abbé de Rançay ». Ce dernier avait la faculté de disposer « des rentes à luy cédées jusqu’à la concurrence de quarante neuf mille livres ». Les acheteurs versèrent en outre mil cinq cens livres pour les frais du contrat.

L’acquisition fut faite par l’abbé d’Effiat et par le duc de Mazarin en indivis. Mais l’argent fut fourni par le duc qui donna l’ordre à son trésorier de payer « sur les simples ordres de l’abbé d’Effiat » ; la somme, est-il dit, sera employée « au payement des créanciers de M. l’abbé de Rancé ». D’ailleurs, un acte fait observer que bien qu’il paraisse par le contrat que les acquéreurs ont payé « solidairement les 68.000 livres, néantmoinsle duc de Mazarin les a fournis de ses deniers », sans d’ailleurs prétendre « sur la moitié qui lui est afférente d’intérests d’iceux qu’après le déceds de Madame la Maréchalle d’Effiat », époque à laquelle l'abbé devra s’acquitter de sa dette (2). Dès maintenant nous avons à faire connaissance avec les nouveaux seigneurs de Véretz; mais afin d’apporter plus de clarté dans le récit, nous parlerons successivement des deux co-propriétaires, en commençant par l’abbé d’Effiat.

(1) Le Ms. de Septfond porte 150.000 1. — Le Nain, 2 0.000 1. — Marsollier, 210 000 1. — Maupeou. 300.000 1.

(2) Cf. Documents annexes.

C’était alors le privilège de la robe d’avoir le premier rang — je dis robe bien que l’abbé portât le costume laïque — et puis nous réservons pour la fin le rôle du personnage le plus considérable.

Les Ruzé étaient de famille ancienne. La fortune de cette maison commença avec Guillaume Ruzé, receveur des finances à Tours, mais surtout avec son fils Martin. Ce dernier, seigneur de Cbilly et de Longjumeau, fut secrétaire d’Etat, grand maître des mines et grand trésorier des ordres. Il légua ses biens, entre autres la seigneurie de Cinq-Mars (ou Saint-Mars d’après l’orthographe primitive), à son petit-neveu Coëffier, d’une famille originaire d’Auvergne, sous la condition que l'héritier prendrait le nom etles armes de son grand-oncle. C’est parce que son neveu, Gilbert II, fils de Bonne Ruzé, sœur de Martin, et de Gilbert 1er Coëffier d’Effiat, n’avait pas d’enfants pour perpétuer son nom, que le secrétaire d’Etat adopta son petit-neveu Antoine, fils de Gilbert Coëffier II et de Charlotte Gaultier.

Antoine Coëffier, dit Ruzé, marquis d’Effiat, bailli et lieutenant général de Touraine, se distingua par sa valeur aussi bien que par ses qualités diplomatiques et, entre autres dignités, il reçut le bâton de maréchal de France en l’année 1631. Il ne survécut qu’une année à

cet honneur souverain. I)e sa femme, Marie de Fourcy, fille d’un sous-intendant des bâtiments du roi, le maréchal Antoine d’Effiat eut trois garçons et deux filles. Les filles étaient Charlotte, morte religieuse, et Marie, que nous reverrons bientôt. Les garçons se nommaient Martin, Henri et Jean. On connaîtla findouloureusede Henri d’Effiat, « gentilhomme ordinaire du roi », auquel le cardinal de Richelieu fitpayer chèrement ses intrigues de conspirateur. Martin, marquis d’Effiat, qui avait épousé Isabelle d’Escoubleau, possédait de beaux domaines parmi lesquels celui de Montricbard, « où il couroit le cerf tous les étés », ainsi que « dans les forêts voisines de Montargis dont il était capitaine ; il voyoit peu la noblesse du pays, à qui il faisoit très courte chère. » 11 avait une

L’ABBE D'EFFIAT

grande quantité de pierreries et fut « le premier particulier » à porter une fort belle croix de l’ordre du Saint-Esprit en diamants au lieu de la croix d’argent brodée, ainsi qu’un habit garni de boutons et de boutonnières rehaussés de diamants. Il aimait à habiter sa superbe maison de Chilly, près de Paris. A la fin de mai 1719, il se trouva subitement fort mal à cette campagne, « où il était allé prendre du lait. » On le ramena dans la capitale et il y décéda le 3 juin 1719 à l’âge de quatre-vingt-un ans, non sans conserver « sa tête libre et entière jusqu’à sa mort. » Le marquis « laissa un prodigieux argent comptant, de grands biens et de belles terres, fit des legs considérables, et des fondations fort utiles pour l’éducation de pauvres gentilshommes. Il donna Chilly à M. le duc d’Orléans qui ne le voulut pas accepter, et le rendit à la famille ». Le duc de Mazarin, son neveu, hérita decette terre ainsi que de la plupart des biens (1).

Quant à Jean Coëffier, dit Ruzé d’Effiat, il entra dans le clergé et ne tarda pas à jouir de plusieurs importants revenus ecclésiastiques, sans d’ailleurs recevoir la prêtrise. Lorsqu’on le présenta à la cour en 1639, Jean d’Effiat fut bien accueilli par le roi ; on l'appela ironiquement « le petit cardinal ». Il reçut l’abbaye de Saint-Sernin à Toulouse, celle des Trois-Fontaines au diocèse de Châlons-sur-Marne, ainsi que le prieuré de Saint-Eloi de Longjumeau. L’abbé ressentit vivement l’événement douloureux qui frappa sa famille en la personne de son frère. Dans une lettre qu’il écrivit à sa mère aussitôt après sa condamnation, le marquis de Cinq-Mars lui disait: « Soit que vous obteniez du roy le bien que j’ai employé dans ma charge de grand-écuyer et ce que j’en pouvais avoir d’autre part auparavant qu’il fut confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes créanciers » ; et il ajoutait: « Pardonnez-moi si je ne vous ai pas assez respectée » (2). Néanmoins, les biens du marquis furent confisqués etvendusle lS avril 1643 ; le produit qui s’éleva â 116,309 livres fut remis à son frère l’abbé d’Effiat et à sonbeaufrère le duc de la Meilleraye. L’abbé d’Effiat reçut notamment la terre de Cinq-Mars, ainsi que celles de Rillé et de Channay. Il n’était certes pas un inconnu au château de Cinq-Mars et dès le 15 août 1642, c’està-dire près d’un mois avant ! exécution de son frère, il remplissait dans cette localité la fonction de parrain.

Ainsi que nous l’avons appris précédemment, Jean d’Effiat acheta

(1) Mémoires de Saint-Simon , l. Il, pp. 207-210

(2) Bibliothèque nationale, ms. n. !)LV27,

la terre de Véretzen 1 année 1662. 11 goûtait les charmes de son manoir et des délicieuses terrasses qui offraient les promenades les plus reposantes à sa pensée, fatiguée par les intrigues delà Cour et de la Ville. Il dota sa maison, en particulier la chapelle, d’embellissements, comme nous le verrons dans la suite. Il se plaisait à faire de longs séjours sur les bords du Cher, en même temps qu’il visitait ses domaines de Langeais et d’ailleurs. On le rencontre notamment à Véretzà l’automne de Tannée 1665, à cette heure où la saison fortunée suspend aux arbres les fruits dorés et découvre sous les pampres jaunissants les raisins empourprés qui font la gloire de la Touraine.

A cette époque, l’abbé d’Effiat tint sur les fonts un enfant du fermier général, comme nous l’apprend l’acle suivant que nous avons copié sur les registres paroissiaux : « Le xvue jour d’octobre 1665, a esté baptisé par nous curé soubsigné, Jean fils dedeffunctMe François Coueseau, vivant fermier de la terre et seigneurie de Verez, et de dame Anne Billot son épouse ; le parrain a esté Messire Jean Ruzé d’Éffiat cer du roy en ses conseils et abbé des abbayes de Nostre-Dame des Trois-Fontaines cl Saint-Sernin de Thoulouze, et la marraine demoiselle Marie Chivert, femme de Mre François Duval, advocat au parlement et au siège présidial de Touraine. (Signé) Jean Ruzé d’Effiat, Marie Chiverd, Coueseau. » Ce dernier, qui signe les actes en qualité de curé, est peut-être un parent du fermier général dont il vient d’être question .

Ce n'était pas l’une des moindres satisfactions du seigneur de Véretz que de voir son château visité par les membres de sa famille, tous personnages de marque. Son frère Martin Ruzé, marquis d’Effiat et de Cinq-Mars, y conduisit sa femme Isabelle, fille de Charles d’Escoubleau, marquis de Sourdis, et de Jeanne de Montluc. L’abbé, si tristement frappé dans ses affections par la mort du grand écuyer de France, décapité dans des circonstances si douloureuses, semble avoir reporté ses sentiments d’amitié sur sa sœur. Marie d’Effiat, ayant perdu en 1633 son mari, Gaspard d’Alègre, seigneur de Beauvoir, donna sa main au maréchal Charles de la Porte, duc de la Meilleraye. L’abbé était au comble de la joie lorsqu’il réunissait autour de lui ses neveux, dans lesquels il lui semblait voir revivre quelque chose de sa jeunesse, embellie encore par l’éclat de nouvelles alliances. 11 goûta ce contentement en particulier au printemps de Tannée 1666. Une cérémonie domestique accrut l’allégresse de tous les hôtes du manoir, rehaussée qu’elle était par la présence du duc de Mazarin.

L’ABBE D'EFFl AT

Le seigneur de Véretz ne se faisait pas prier pour remplir les fonctions de parrain, surtout quand c’était en compagnie d’une personne qui lui inspirait une particulière sympathie. 11 en était ainsi, par exemple, à l’occasion d’un

' mt i

Signatures de l’abbé d’Efliatet M"° de la Basinière.

baptême célébré le 6 décembre 1671. Ce jour-là, « Jean Ruzé d’Effiat , conseiller du roy en ses conseils, seigneur baron de Véretz et de Larçay,

abbé commendataire de Nostre-Dame des Trois-Fontaines en Champagne et de Saint-Sernin de Thoulouze », accompagnait comme marraine « damoiselle Marie-Anne, fdle de Mr de la Basinière, » qui signa l’acte avec lui.

Une sera pas sans intérêtde recueillir quelques indications au sujet de « cette damoiselle », qui fut la « rivale » de MUIC de Sévigné et pour laquelle l’abbé d'Eflîat gardait une profonde amitié. Les Bertrand de la Basinière — c’est leur titre — - étaient originaires de l'Anjou. Une branche s’implanta en Touraine et y prospéra si bien que la famille ne tarda à devenir l’une des plus riches de cette province. Le château du Grand-Pressigny tenta l’ambition des Bertrand et se présenta fort à propos pour favoriser leur désir d’expansion. Possédé durant le moyen âge par les de Craon, les Chabot, les de Beauvau et les de Prie, il avait été transformé par le bâtard René de Savoie et par son fils l’amiral, qui

en avaient fait une magnifique demeure dans le goût de la Renaissance. On sait que le souvenir de l’opulente maison de Savoie est attaché en particulier au beffroi de Saint-Antoine à Loches, dont la balustrade est ornée de lettres et d’armoiries bien significatives.

Sous des modifications répétées le château du Grand-Pressigny présente encore des parties du plus grand intérêt. En passant par les des Prez, de La Baume et d’Averlon, le dom aine vint à Pierre Brûlai t, secrétaire d’Etat, marié à Charlotte d'Etampes de Valençay, puis à leur fils. Ce

Château du Grand-Pressigny, d’après une gravure du xvi" s. Au-dessous celui de Preuilly, dans les environs.

dernier, marquis de Sillery, uni à Catherine de la Rochefoucault, qui lui donna une dizaine d’enfants, résolut de se défaire des terres du Grand-Pressignv et de Ferrière-Larçon

Ces propriétés étaient l’objet des rêves de Macé Bertrand, trésorier

de l’épargne du roi et possesseur de gros revenus. Au mois de juillet 1661, il acheta le Lout, moyennant 526,000 livres en y ajoutant plus 6,000 livres comme « chaîne d’or » à la marquise de Sillery ( I ). On sait que « la chaîne d’or » était comme une sorte de noble pot de vin offert à la châtelaine. Le trésorier eut pour héritier son fils, Macé Bertrand II, enfant unique qu’il avait eu de sa femme Marguerite de Verthamon , veuve de Daniel Voisin.

Le nouveau seigneur du Grand- Pressigny remplit les charges de trésorier de l’épargne du roi et de grand prévôt de ses ordres.

Un coup de feu tiré par Mathurin Haran termina ses jours dans le parc d’Etableaux, au mois de novembre 1672. Parmi les enfants (pie lui donna sa femme Françoise de Barbczicux, nous ne ferons que mentionner l’aîné, Louis, maître de camp de cavalerie, qui mourut célibataire; mais nous devons nous arrêter aux deux filles. La première, qui « n’était nullement jolie, » fut « accordée à Plessis-Chivray, frère de la maréchale de Grammont. » La cadette, qui « était jolie, » fut recherchée dans le monde.

La jeune demoiselle de la Basinière se nommait Marie-Anne. Elle se faisait remarquer par la beauté de ses traits, par la distinction de son esprit et par le charme de ses manières. L’abbé d’Efflat lui-même fut touché par les qualités de la gentille enfant et se plut à lui faire les honneurs de son manoir, où nous l’avons vue marraine avec lui vers la fin de l’année 1671. On lui prêta même des projets qui, tout au

Armoiries, initiales et symboles de la balustrade de la lour Saint-Antoine à Loches.

(1) Archives d’Indre-et-Loire , E. 163.

L’ABBÉ D’EFFIAT

moins, ne furent pas réalisés. Quoiqu’il en soit. Marie-Anne fut demandée en mariage par Claude Dreux, marquis de Nancré et de la Flocellière, conseiller d'Etat, lieutenant général des armées, gouverneur d’Arras, du Quesnoy et d’Ath; il était veuf de Aimée-Thérèse de Montgommery, qui lui avait donné plusieurs enfants. Elle contracta cette union le 20 septembre 1683, sans goûter ensuite la joie de voir son foyer domestique se parer des fleurs et des fruits si vivement souhaités de part et d’autre. Un peu plus tard, Marie-Anne vit croître sa fortune par la mort, en 1686, de son frère aîné Louis, dans le partage domanial duquel elle reçut la belle terre de Pressigny. Son union ne dura que quelques années et, à la mort de son mari, Marie-Anne, qui se plaisait fort dans sa charmante demeure des bords de la Glaise, s’entendit avec les héritiers de Macé Bertrand pour racheter le domaine au mois d’août 1690. Elle en jouit jusqu’à son décès, pendant une période de 35 ans, et laissa la propriété à ses héritiers en ligne collatérale.

Cependant le château de Véretz était de plus en plus la résidence favorite de l’abbé d’Effiat. Ayant encouru la disgrâce des conseillers du souverain, il fit de son manoir son séjour de prédilection. Il n’est guère de personnage en vue qui traversât la Touraine sans venir saluer le spirituel et gracieux seigneur. A l’occasion de l'ouverture des Etats de Bretagne à l’hiver de 1675, le roi désigna comme commissaire, pour assister à ces assises toujours importantes dans une province aux tendances très autonomes, M. de Harlay et son beau-père M. Boucherat, dont la science juridique faisait autorité. Les envoyés royaux rendirent visite à l’abbé, ainsi que nous l’apprenons de Mme de Sévigné dans une lettre datée des Rochers, le 3 novembre 1675. « J’eus ici, le jour de la Toussaint, écrit-elle, M. Boucherat et M. de Harlay son gendre à dîner. La présence de M. Boucherat sera salutaire à la province. C’est un homme aimable et d’un très bon sens; il a passé par Veret; il a vu, à Blois, Mme de Maintenon et M. du Maine qui marche; cette joie est grande. Mme de Montespan fut au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de Fontevrault et Mme de Thianges. » Ajoutons que Mme de Maintenon ramenait des eaux de Barèges le jeune duc du Maine, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan .

L’année suivante, à l’automne, le château donna l’hospitalité à un hùtc bien autrement connu : j’ai nommé le duc de La Rochefoucauld, qui lui aussi avait été enveloppé dans la disgrâce royale. Cette défaveur n’était pas, il est vrai, sans quelque fondement. Le prince de

Marcillac et duc de La Rochefoucauld avait amassé sur sa tête les foudres des politiques. Par son opposition au cardinal de Richelieu et son projet de favoriser la fuite de la reine, il s’attira quelque huit jours de retraite à la Bastille. Entraîné par le prince de Gonti et par la duchesse de Longueville, à laquelle il était intimement attaché, il se jeta dans le parti de la Fronde et, de ce chef, encourut la disgrâce de la cour.

Mais ce qui vaut mieux pour le duc que son rôle politique et a plus fait pour sa réputation, ce sont ses ouvrages. S’il ne fut pas heureux dans le maniement du mousquet à la porte de Paris, où un coup de feu le rendit aveugle pour quelque temps, en revanche sa plume lui a conquis les lauriers de l’immortalité. Son livre des Maximes, qui ne saurait d'ailleurs servir de manuel du parfait dévouement, a exercé une sérieuse i n fluence sur la formation et la direction du goût dans notre pays. Ainsi qu’on l’a fait observer, « il accoutuma à penser et à renfermer des pensées dans un tour vif, précis et délicat. » La première édition

parut en 1665. Elle avait été précédée [de trois ans par ses Mémoires, dans lesquels l'auteur raconte avec clarté et vivacité, je ne dis pas avec une absolue impartialité, l'histoire de la régence d’Anne d’Autriche.

Dans sesMaximcs, La Rochefoucauld n’a pas entendu écrire un traité moral et exposer la théorie des principes de nos actions, qui pour l’honneur de l’humanité ont plus d’une fois d’autres mobiles que l’intérêt et l’amour-propre ; en observateur sagace il a tenté d’analyser pratiquement les motifs intéressés, qui trop souvent nous font agir.

A cet égard, il convient d’éviter le pessimisme qui est une calomnie décourageante, et l’optimisme qui est une duperie inconséquente. Si d’aucuns pèchent par ce dernier travers, d’ailleurs sans doute plus favorable à l’action sociale, de son coté l’auteur, cédant à l’inclination

Le duc de la Rochefoucauld gravé par Moncornet

L’ABBÉ D’EFFIAT

de son tempérament mélancolique et quelque peu taciturne, ne s’est pas assez tenu en garde contre la tendance à chercher dans l’égoïsme, au sens plus ou moins large, la raison de notre conduite. Du moins, et il faut lui en savoir gré, il a fait la guerre aux apparences et démasqué l'hypocrisie en homme qui eut été fort bien à sa place dans la carrière diplomatique.

La Rochefoucauld nous a tracé lui-même son portrait au double point de vue physique et moral. « Je suis, écrit-il, d’une taille médiocre, libre et bien proportionné ; j’ai le teint brun, le front élevé et d’une raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés, les cheveux noirs, naturellement frisés. J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu’à faire beaucoup de gestes en parlant. Je suis mélancolique, la plupart du temps ou je rêve sans mot dire, ou je n’ai presque point d'attache à ce que je dis. J’ai de l’esprit, mais que la mélancolie gâte ; j’ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, les passions assez douces et assez réglées : on ne m’a presque jamais vu en colère et je n’ai jamais eu de haine pour personne. L’ambition ne me travaille point. Je suis fort secret, extrêmement régulier à ma parole ; je n’y manque jamais. J’aime mes amis, et d’une façon que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs ; seulement je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n’ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence ».

Le seigneur de Véretz était au nombre des meilleurs amis de La Rochefoucauld. On conçoit quel plaisir l’abbé d’Elfiat éprouva à recevoir le fin moraliste, qui était en même temps un délicieux causeur, et à s’entretenir avec lui des événements de la cour et de la capitale, de la ville et de la province. Que les terrasses du parc n’ont-elles gardé l’écho des réflexions tour à tour philosophiques et humoristiques, toujours quelque peu frondeuses, qui furent échangées entre l’abbé et le duc, tous deux disgraciés et pleins d’esprit! Du moins Mme de Sévigné, dont l’oreille fine et le regard perçant ne laissaient presque rien échapper, dans une lettre du 7 octobre 167G, nous a transmis le souvenir du voyage du duc dans les Charentes et de son séjour en Touraine. «. Pour M. de La Rochefoucauld, dit-elle, il allait comme un enfant revoir Verteu il [jadis à François III, comte de La Rochefoucauld], et les lieux où il a chassé avec tant de plaisir; je ne dis pas où il

a été amoureux, car je ne crois pas que ce qui s’appelle amoureux, il l’ait jamais été. Il revient plus doucement que son fils, et passe en Touraine chez Mmc de Valentiné et chez l’abbé d’Efliat ».

« Mme de Valentiné», qui partagea avec le seigneur de Véretz la

joie de fixer quelque temps le spirituel penseur, est la femme de Louis Bernin de Valentinay , contrôleur général de la maison du roi. Leur résidence était le magnifique château d’Ussé, si remarquable par sa situation, sa chapelle, son beau parc, ses somptueux édiliccs à la lois inspirés de l’architecture militaire et des grâces de la Renaissance, par ses nombreuses et imposantes tours, l’interminable chemin de ronde à mâchicoulis, aussi bien que par ses larges terrasses, refaites par Vauban, qui était de la famille des châtelains.

À plusieurs reprises déjà, nous avons eu l’occasion de parler de M"1C de Sévigné, et nous avouons ingénument ne la négliger jamais. Parmi les personnes célèbres qui honorèrent de leur visite le château de Véretz, l’une des plus illustres est assurément la spirituelle marquise. Nous lui devons d’autant plus d’insister qu'elle fut particulièrement liée avec l'abbé d’Effiat. De son père Celse de Rabutin, baron de Chantal, et de sa mère Marie de Coulanges, Marie de Rabutin -Chantal, née en 1626, avait hérité non seulement des biens de la fortune mais encore, ce qui vaut mieux, d’une intelligence remarquablement line et d’une probité à toute épreuve. Privée de bonne heure de ses parents, elle reçut de son oncle l’abbé de Coulanges une culture des plus soignées, qui développa les dons précieux de son esprit et de son cœur. Elle, se maria en 1644 au marquis de Sévigné. Il paraît qu’elle ne trouva pas la satisfaction de ses aspirations auprès de son époux, qui fut tué en duel en 1661. Du moins elle en eut un fds et une fille qui jouèrent un rôle de tout premier ordre dans son existence, tant par l’éducation qu’elle s’appliqua à leur donner que par le culte maternel qu’elle entretint à l'aide d’une correspondance ininterrompue.

La marquise de Sévigné, sans le chercher, se vit entourée de l’élite de son temps. Ses qualités supérieures et la rare distinction de ses ma-

Entrée du château d’Ussé.

D'après un dessin de Gaipnières.

L’ABBE D’EFFIAT

nières la conduisirent tout naturellement à l’hôtel de Rambouillet et à la cour. Elle y brilla entre toutes par la grâce sans recherche de ses traits, par l’aménité de ses procédés et par sa tenue d’une correction irréprochable, non moins que par la souplesse de son esprit, la richesse de son savoir et le charme de sa conversation.

Ces dons merveilleux se reflètent comme en un miroir de cristal dans l'œuvre épistolaire de Mme de Sévigné. Les relations suivies qu'elle entretint avec les personnes de sa famille, et surtout avec sa fille, la marquise de Grignan, mariée en Provence, nous ont valu une série de lettres qui ne forment pas moins de vingt volumes et qui sontunemine incomparable pour l'histoire du siècle de Louis XIV. Chef-d’œuvre inimitable pour le charme du style, l’élégante sobriété du récit, l’élévation des sentiments, le tour simple et gracieux de la pensée, cette correspondance demeure l’un des monuments les plus achevés du grand siècle. La perfection de l’œuvre a pu être égalée ; elle n’a pas été dépassée. A côté des Pensées de Pascal et du Discours sur la Méthode de Descartes, des Tragédies de Corneille et de Racine, des Comédies de Molière, des Caractères de La Bruyère et des Maximes de La Rochefoucauld, des Oraisons funèbres de Bossuet et des Fables de La Fontaine, les Lettres de Mme de Sévigné constituent l’une des créations les plus parfaites de la langue française et l'une des œuvres admirables qui font le plus d’honneur, non seulement à notre pays mais à l’esprit humain, sous quelque latitude qu’on l'envisage.

J’ai rapproché à dessein le Fabuliste et la marquise de Sévigné. Ce n’est pas seulement par la finesse et l’enjouement de l’esprit, par la fraîcheur et la grâce exquise du langage que leur personnalité se rencontre, c’est encore par la fidélité jamais démentie que tous deux témoignèrent à leurs amis disgraciés. En l’un et l’autre Fouquet trouva l'appui constant qui adoucit l’amertume du malheur. Les sympathies dont Mme de Sévigné entoura le surintendant malheureux, à l’instar d’ailleurs de Pomponne et d'autres, fut pour l’accusé le rayon de soleil au milieu des affres ténébreuses de la douleur. Mais il est un disgracié à l'égard duquel Mme de Sévigné se fit un devoir de cœur de redoubler de généreuses sympathies et qui nous touche de plus près, je veux parler de l’abbé d’Effiat.

Il est vrai qu’un commun sentimen t de bon vouloir animait l’abbé et la marquise à l’endroit de Fouquet. Le 18 novembre 1644, Fouquet était mené à l’audience de la Chambre de l’Arsenal. A ce propos, Mmc de Sévigné écrit à M. de Pomponne : « Aujourd’hui, notre cher

ami est encore allé sur la sellette. L’abbé d’Effiat l’a salué en passant. Il lui a dit, en lui rendant son salut : « Monsieur, je suis votre très humble serviteur », avec cette mine riante et fine que nous connaissons. L’abbé d Effiat en a été si saisi de tristesse qu’il n’en pouvait plus. »

Mais je n'ai pas encore dit de quelle défaveur le seigneur de Véretz fut victime. Son crime était de ceux qui se pardonnent difficilement sous une monarchie absolue, quand les rênes du gouvernement sont aux mains d’un roi comme Louis XIV. A l’égard d’un pareil prince la critique la plus inoffensive devient aisément un crime de lèse-majesté et c’est s’exposer à de rudes châtiments que de parler du souverain avec un peu trop de liberté. Parmi les gentilshommes qui se rendirent coupables de ce méfait, on cite le comte d’Ülonne, de Vineuil et le marquis de Vassé ; ce dernier épousa Marie, sœur aînée de la duchesse de Créquy, et mourut en 1684. Tout naturellement, l’abbé d’Effiat à l’esprit aiguisé et indépendant fut de ce nombre. En punition de leur incartade, ils se virent exilés de la cour en 1674, et ce bannissement dura jusqu’au mois de janvier 1679.

Pour se rendre compte de la gravité de la mesure et du poids de la privation que cet éloignement apportait avec soi, il faut se rappeler la fascination que la cour du Roi-Soleil exerçait sur la noblesse tout entière. La moindre faveur du prince était l’objet des convoitises universelles, et partant la privation était considérée comme la pire des amertumes. Pour un gentilhomme être renvoyé dans son domaine de province, — et aussi, détail de mœurs bien typique, pour un évêque être invité à rejoindre son diocèse, — c’était une punition dont plus d’un n’avait pas la force d’âme nécessaire pour prendre son parti.

L’abbé d’Effiat éprouva, lui aussi, ce sentiment de mélancolie, avec le tempérament que son caractère savait mettre en toutes choses. Certes il goûtait les délices de sa résidence des bords du Cher, mais elle lui devint moins aimable le jour où ce fut un tête à tête forcé, qu’il se plaisait à comparer aux effets de l’affection obligatoire. Le trait fut trouvé charmant et fit le tour de la France. Mme de Sévigné s’en fit l’écho et elle écrivait à sa fille, à l’été de 1677 : « Vous dites que votre château est une grande ressource : j’en suis d’accord, ma fille; mais j’aimerois mieux y demeurer par choix que d’y être forcée. Vous savez ce (pie dit l’abbé d’Effiat: il a épousé sa maîtresse; il aimait Véretz quand il n’était pas obligé d’y demeurer ; il ne peut plus y durer, parce qu’il n’ose en sortir. »

L’ABBE D’EFFIAT

Pourtant ce n’est pas chose perdue que l’épreuve, d’où 'qu’elle vienne et quel qu’en soit le caractère. Après les angoisses delà douleur et les ombres de la nuit, on goûte davantage la douceur des rayons du soleil et de la santé. Mais cette philosophie ne vient parfois qu’après coup. C’est sous cette impression que le comte de Bussy-Rabutin disait : « Vous avez trouvé la véritable raison pourquoi j’ai plus de patience que l’abbé d’Effiat et Vineuil. Le chagrin qu’ils ont de passer leur vie hors du monde les fait malades ; et moi qui ai passé par la prison, je suis trop heureux de n’être plus qu’exilé. » Quoiqu’il en soit, Mme de Sévigné, qui avait de l’amitié pour l’abbé d’Effiat, souffrait doublement de cet exil. Le seigneur de Yéretz, de son côté, lui en montrait plus d’attachement. Séduit par ses brillantes et solides qualités, il se plaisait à exprimer ses sentiments pour elle en se disant, avec l’humour qui lui était propre, a le mari » de Mme de Sévigné.

La marquise ne demeurait pas en retard en fait de sympathie ni d’enjouement. Une amie charitable, comme on en rencontre toujours, avait jugé à propos de lui faire un tableau peu flatteur de la sincérité de l’affection de l’abbé. Sous les beaux ombrages de Yéretz on le disait en train d’ébaucher une idylle, appelée à changer les rôles. Adieu donc les marques d’amitié dont il faisait montre envers elle ; autant en emportait la brise qui soupirait harmonieuse à travers les hautes futaies. M,ne de Sévigné ne s’émut pas plus que de raison et, dans une lettre du 28 octobre 1671, elle écrivait à sa fdle : « Mais que dites-vous de l’infidélité de mon mari, l’abbé d’Effiat ? Je suis malheureuse en maris : il a épousé une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de Mme de la Bazinière, façonnière et coquette en perfection : le mariage s’est fait en Touraine; il a quitté quarente mille livres de rente de bénéfice pour... Dieu veuille qu’il soit content : tout le monde en doute et trouve qu’il aurait mieux fait de s’en tenir à moi. »

L’auteur de l’information avait grossi l’événement, et tout au moins le renseignement était prématuré. Quelques jours plus tard, la marquise disait à Mme de Grignan : « Le mariage de l’abbé d’Effiat n’est point fait comme on me l’avait mandé. Il demande du temps pour y penser et je crois cette affaire rompue. » Ce qu’il y a de certain c’est que le bruit courut alors du mariage de l’abbé d’Effiat avec Marie-Anne Bertrand delà Basinière ; ce qui ne l’est pas moins c’est qu’elle n’épousa pas le seigneur de Véretz, mais dans la suite donna sa main au comte de Nancré, ainsi que nous l’avons vu précédemment. Pour la spirituelle marquise, elle était unie à l’abbé par des liens

d’estime réciproque et de sérieuse sympathie, et cela suffirait à lui mériter une place dans notre récit.

A l’automne de l’année 1675, Mllie de Sévigné se rendit en Bretagne, comme elle aimait à le faire de temps à autre. Parmi les étapes

de son itinéraire, elle marqua en première ligne le manoir de Yéretz. Le 13 septembre, elle s’embarqua sur la Loire à Orléans et suivit le cours du beau lleuve jusqu’à Montlouis. Elle fit escale en ce lieu et une voiture la conduisit durant les six kilomètres qui, en cet endroit, séparent la Loire du Cher. On devine l’accueil empressé qu’elle reçut au château où l'on fit fête pour la recevoir. Mais elle était pressée de poursuivre son voyage et elle ne consentit qu’à prendre l'hospitalité d’une journée. Le lendemain, « M. d’Effiat » la conduisit à Tours avec le regret de la voir

sitôt partir. C’est de cette ville que, le samedi quatorze, la marquise adressa à sa fille des nouvelles de sa visite. « J’ai couché, dit-elle, à Véret cette nuit. M. d’Effiat savoit ma marche; il me vint prendre sur le bord de l’eau avec l’abbé; sa maison passe tout ce que vous avez jamais vu de beau, d’agréable, de magnifique ; c’est pays plus charmant

M”" de Sévigné, peinle par Nantcuil et gravée par Edelinck.

Qu’autre qui soit sur la terre habitable.

« Je ne finirois point. M. et Mme Dangeau y sont venus dîner avec moi, et s’en vont à Yalençay. M. d’Effiat nous vient de ramener ici; il n’y a qu’une lieue et demie de chemin semé de Ileurs ; il vient de nous quitter, en nous faisant mille sortes d’amitiés Je n’ai point de quoi vous écrire, c’est le vilain papier de l’hôtesse qui me force de finir. Nous reprenons demain notre bateau, et nous allons à Saumur. » Le

L’ABBÉ D’EFFIAT

marquis Dangeau, que nous voyons au nombre des hôtes de Véretz, était gouverneur de Touraine depuis quelque dix années; on connaît ses riches domaines et ses mérites littéraires.

La vision enchanteresse la suivit longtemps et, dans la première quinzaine d'octobre, elle écrivait : « Je suis venue par la rivière de Loire: cette roule est délicieuse. J'y ai vu en passant l’abbé d’Effiat à Véret, cette maison est merveilleuse. » Le cœur avait sa part, et des plus larges, dans le souvenir ému, et l’illustre visiteuse ajoutait non sans mélancolie : « Les pauvres exilés de la rivière de Loire ne savent point encore leurs crimes ; ils s’ennuient fort. Yassé était à six lieues de Véretz, je ne pus le voir. » Le marquis de Yassé dont parle la marquise avait pour résidence le château d’Azay-le-Rideau, ce bijou de la Renaissance placé sur l’Indre parGilles Berthelot.

L’abbé d’Effiat avait un naturel bon et enclin à faire plaisir, non seulement aux personnages de son rang, mais encore aux gens de condition moins élevée. Ce témoignage de bon vouloir, il le donna plus d’une fois en acceptant la fonction de parrain dans l’église paroissiale. En parcourant les registres, témoins aussi fidèles que discrets, nous y relevons quelques notes utiles. Le 11e d’octobre 1677. l’écuier Marin Baudart, sieur des Coutures, ayant eu « deux jumeaux » de sa femme, Marthe Drugeon, l’un des enfants reçut le nom de Jean de son parrain de l’abbé d’Effiat, « seigneur baron de Veretz, Cinq- Mars, Langeais, Rilly (Rillé) et autres lieux», et de sa marraine Hélène Le Haier, femme de Dalmas, avocat; l’autre enfant fut nommée Marthe par son parrain Claude-Emmanuel Lliuillier, sieur de la Chapelle, de la paroisse Saint-Louis à Paris, et par la marraine Marie-Marthe Barré, de la paroisse Sainte-Croix de Tours. La petite Marthe mourut en bas âge et fut enterrée le 31 octobre suivant. Le 22 juillet 1678, eut lieu le baptême de « Jean, fils de Jean Sembresq, chirurgien de Monseigneur d’Effiat, et de Catherine Soubron son épouse » ; l’abbé fut parrain avec « damoiselle Marie-Marthe Barré » de Tours. Il est encore question de lui le 8 novembre 1681, jour auquel fut enterré Jean Moineau, « palefrenier de Monseigneur l’abbé d’Effiat. » L’année suivante, à Cinq-Mars on le voit parrain par procureur d’une cloche, nommée Jean, avec Catherine Coudreau, femme de Louis Bcrnin de Valenlinais, seigneur d’Ussé. A Véretz, le dernier acte où il se trouve mentionné est du 28 décembre 1684, à propos du « cocher de Mgr d’Effiat. »

A cette époque sans doute le domaine des bords du Cher sera

devenu la propriété exclusive du duc de Mazarin. On se rappelle que celui-ci avait baillé lous les fonds de l’acquisition, sauf pour l’abbé l’obligation de restituer la moitié de la somme ; peut-êtrela condilion n’aura pas été remplie par Jean d’Effiat, et dès lors le duc sera devenu tout naturellement l’unique seigneur de Véretz. Quoi qu'il en soit, les dernières années de l’abbé d’Effiat furent attristées par la cécité qui gâta une partie des jouissances de la fin de sa vie. En revanche il recouvra les bonnes grâces du roi et put mourir dans la capitale. Mme de Sévigné ne cessa pas de s'intéresser à lui, et Mmfi de Coulanges qui le savait bien écrivait, en 1694, à la marquise : « La maréchale d’Humières, devenue veuve, se retire aujourd’hui chez les Filles de la Croix, dans le faubourg Saint-Antoine, sous les auspices de l’abbé d’Effiat, qui pourra lui servir de caution envers les religieuses. »

Les seigneurs de Véretz, nous l’avons vu, furent liés de bonne heure avec les seigneurs de Maillé, localité depuis nommée Luynes. C’est en faveur de Charles d’Albert, grand fauconnier du roi, que la terre de Maillé fut en 1619 érigée en duché-pairie. En possession des bonnes grâces royales en même temps que de la fortune, il n’avait pas attendu ce moment pour rehausser son nom par une alliance avec une famille considérable de Touraine. Il avait obtenu la main de Marie de Rohan, fille de Hercule de Rohan, duc de Montbazon, et de Madeleine de Lenoncourt. Il est vrai qu’à son tour Charles d’Albert fil rejaillir sur les Rohan une partie desfaveurs dont il jouissait. Au rapport de Saint-

Simon : « Le connétable de Luynes, qui ne l’était pas encore, voulut entrer agréablement dans la maison du duc de Montbazon, en épousant sa fille en septembre 1617, et faire en même temps éclater sa faveur par une distinction extraordinaire. U obtint que Mllc de Montbazon seroit assise dès la veille de son mariage avec lui, grâce qui se terminait là sans influer sur le reste de la famille.

Tabouret de grâce pour faire briller la faveur du favori et témoigner à M. de Montbazon combien ce mariage étoit agréable au roi. A la promotion de 1619, il obtint une dispense d’âge pour le frère de sa femme qui n’avoil que vingt et un ans, qu’on appeloit alors le comte deRochc-

Montbazon . d’après un dessin de Pringot, au xvm' siècle.

L’ABBÉ D’EFFIAT

fort, qui prit après le nom de prince de Guéméné, jusqu’à la mort de son père. » (1)

Le connétable eut, entre autres enfants, Louis-Charles d’Albert, aussi grand fauconnier du roi et duc de Luynes. Celui-ci contracta une nouvelle alliance avec la maison de Rohan par son mariage avec Anne, fille du duc Hercule et de sa seconde femme Marie de Bretagne. Auparavant en 1641, Louis-Charles d’Albert avait épousé, en premières noces, Louise Séguier qui lui donna, entre autres descendants, Charles Honoré d’Albert. Ce dernier porta le litre de duc de Luynes, de Chev reuse et de Chaulnes; en 1667, il unit son existence à celle de Jeanne-Marie Colbert, fille de Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, ministre et secrétaire d’Etat.

Le duc et la duchesse de Chaulnes menaient un train de maison vraiment princier et leur hôtel de Paris était le théâtre des réunions les plus brillantes et les plus recherchées. L’amitié qu'ils avaient pour l’abbé d’Effiat faisait qu’on l’invitait de temps en temps. On donna notamment un dîner en- son honneur le mercredi deux mars 1695. Cette date revêt presque un caractère historique, et l’on verra pourquoi. Au nombre des invités se trouvait M. de Coulanges, qui prit sa meilleure plume pour raconter à Mme de Sévigné les détails de la soirée. Nous lui empruntons le tableau de cette réunion mondaine, dans laquelle le seigneur de Véretz avait la première place.

« Leduc et la duchesse font, dit-il, une bonne chère qu'on ne peut assez vous vanter; leurmaistre d’hostel, Honoré, est un homme admirable, et qui contribue beaucoup à ce triomphe, mais faut-il que la compagnie qui s’y trouve soit quelquefois aussi meslée ? Jugez-en par l'échantillon de mercredi dernier. Les Divines (Mme de Fontenac et M1,e d’Outrelaise) toujours d’un fort bon commerce, mais Mme de la Salle et sa fille, Mme de Roussillon, Mme de Saint-Germain, Mme du Bois delà Roche, qui est plus haut que jamais, et le bon abbé d’Effiat, pour qui principalement lafeste se fa i soi t . J’aurois juré d’abord que je me serois contenté de manger pour vivre seulement; mais la chère se trouva si bonne, si grande et si magnifique que je l’assaisonnai de toute ma bonne humeur: je mangeai comme un diable, je bus comme un trou, et je fis convenir Mme de la Salle, Mme de Saint-Germain et Mme du Bois qu’il n'estoit rien tel qu’une bonne compagnie, d’un mesme pays, qui parloit la mcsmc langue, et qui estoit fort aise de se voir rassemblée.

(1) Mémoires , t. II, p. 151.

« Mnie de la Salle dit cenL jolies choses, plus délicates et plus françaises les unes (pie les autres ; Mme de Saint-Germain y applaudit avec son air de confiance ordinaire, etMme du Bois en rit plus haut que jamais; les cueillers sales redoublèrent dans les plats en mesme temps, pour servir l’un et pour servir l’autre, et ayant par malheur souhaité une vive, Mme de Saint-Germain m’en mit une toute des plus belles sur une assiette pour me l’envoyer; mais j’eus beau dire que je ne voulois point de sauce, la propre dame, en assurant que la sauce valoit encore mieux que le poisson, l’arrosa à diverses reprises avec sa cuiller, qui sortoit toute fraische de sa belle bouche. M,ne de la Salle ne servit jamais qu'avec ses dix doigts ; en un mot je ne vis jamais plus de saleté, et notre bon duc, avec les meilleures intentions du monde, fut encoi’e plus sale que les autres. Voilà, ma belle gouvernante, comment se passa cette belle fête. » On doit songer, pour comprendre ces mœurs, que l’on n’était guère séparé que par un siècle et demi du temps qui vil 1 invention de certains ustensiles de table. Ce queM. de Coulanges ne dit pas, c’estque dans son admiration pour le maître d’hôtel il improvisa ce couplet, d’ailleurs sans recherche :

En nous mettant à table Honorons Monsieur Honoré,

Car il est honorable.

Nous approchons delà fin de la carrière de l’abbé d’Effiat. Il avait pour beau-frère le maréchal de La Meilleraye, dont nous aurons bientôt à parler. Grâce à sa haute influence, le maréchal lui fit donner un bel appartement à l’Arsenal. Mais, hélas ! les lambris dorés ne défendent pas contre les traits de la souffrance et de la mort; l’abbé décéda à l’automne de l’année 1698, à l’âge de soixante-dix ans. Son portrait a été retracé par un contemporain très expert. « Toute sa vie il avoit été fort galant et fort du grand monde. Tout vieux et tout aveugle qu’il étoit devenu, il en étoit encore tant qu'il pouvoit, et avoit la manie, quoique depuis plus de vingt ans aveugle, de ne le vouloir pas paroître. Il étoit averti, et retenoit fort bien les gens et les meubles qui éloient dans une chambre, les plats qu’on devoit, servir chez lui et leur arrangement, et se gouvernoit en conséquence comme s’il eut vu clair. On avoit pitié de cette faiblesse et on ne faisoit pas semblant de s’en apercevoir. Il avoit de l’esprit, la conversation agréable, savoit mille choses et étoit un fort bon homme » (1).

(1) Mémoires Je Saint-Simon, t. 11. p 222,

L’ABBÉ B’EFFl AT

Le portrait de i’abbé d’Effiat, peint à l'huile, est conservé au château de Chézelles , en Touraine, belle résidence dans laquelle’ Mme la baronne Dujon garde religieusement les précieux souvenirs de famille qu’elle a reçus de M. le Mis d’Effiat. La physionomie répond bien à ce que nous connaissons du seigneur de Yérctz. On sait que la remarquable galerie de Chézelles possède d’autres portraits de membres de cette famille, en particulier celui du maréchal, qui a été attribué à Simon Vouetet reproduit dans le remarquable album de l’Exposition archéologique de Tours, publié en 1900 par les soins de l’éminent Léon Palustre, et celui de son fils Henri, plus connu sous le nom de Cinq- Mars et dont la fin tragique ne laisse pas que de nous émouvoir.

L’abbé reçut la sépulture dans l'église de Longjumeau dont il avait le prieuré, à la réserve de son cœur qui fut placé dans celle de Chilly, située dans le voisinage au diocèse de Versailles.

C’est dans ce dernier asile que les cœurs du maréchal Antoine Ruzé d’Effiat et de sa femme Marie de Fourcy avaient été inhumés en un mausolée de marbre blanc et noir avec ornements de bronze, élevé à leur mémoire, et c’est dans la môme église que fut mis le cœur de sa sœur Marie, épouse du maréchal de La Meilleraye.

Si nous interrogeons le marquis Dangeau, que nous avons rencontré comme hôte de Véretz, son Journal nous fournit quelques indications relatives aux affaires du défunt. C’est le 18 octobre 1098, que

Tombeaux des d’Effiat dans l’église de Chilly.

Dessin de Gaignières.

<( l’abbé d'Effiat mourut à Paris après une longue maladie et dans 1 le temps où on le croyoit tout à fait hors de danger ». Il avait désigné son neveu le marquis Antoine d'Effiat pour son légataire universel, et M. de Fourcy pour son exécuteur testamentaire. La succession, dit-on, s'élevait à 800.000 livres et les legs qu'il avait institués montaient à peine au quart de la somme. Parmi ces legs, se trouvaient «. 70.000 livres à des religieux qui sont dans l’a van t-cour d'Effiat », et 20.000 livres à Mazarin ». Il s’agit de son neveu, Armand de la Porte, avec lequel il avait acheté en indivis la terre de Véretz. Mais, avant d'introduire ce dernier seigneur dans son château des bords du Cher, nous devons esquisser à grands t rai ts l’histoire de sa famille.

Ancienne entrée, dite « Porte de Saint-Pierre », au bout de la terrasse

Duc et duchesse de JVIaza nn

Le maréchal de LaMcilleraye résista tant qu’il put à la volonté du cardinal Mazarin, qui choisit son fils pour en faire son héritier en lui donnant son nom et sa niece.

(Mémoires de Saint-Simon, t. X. p. 277.)

n sait que le duc de Mazarin appartenait à la famille de La Porte et que celle-ci était d’origine poitevine. François de La Porte, avocat distingué au parlement, eut trois enfants : Suzanne qui épousa François du Plessis III, « clair et prompt esprit, » et qui donna le jour au cardinal de Richelieu; le grand-prieur « homme de bien et d honneur », et Charles (1). De ce dernier sont sortis les de La Porte de La Meilleraye, dont l’histoire est intimement liée avec celle du château de Véretz. Charles de La Porte, un instant huguenot et étudiant au collège de Saumur, ne tarda pas à abjurer et devint écuyer de son cousin l’évêque de Luçon. C'était comme l’apprentissage de sa carrière, au cours de laquelle il fut

(1) Cf. Mémoires de Monlylal dans la collection Petitot, 2e série, t. XLIX, p. 21.

successivement enseigne et capitaine des gardes de Marie de Médicis. De son coté, le cardinal de Richelieu plaça près de la reine-mère MUede La Porte, qui devint plus tard abbesse de Chelles.

Celui qu'on appelait à la cour « le petit Meilleraye » songea un instant à la main de Mlle de Villeroy, mais le cardinal lui fit épouser Ma rie d’Effiat, la fille du maréchal, et c’est ainsi que le domaine de Vérelz devait entrer tout à la lois dans les maisons d’Effiat et de La Porte. Au dire d'un contemporain, Marie « étoit belle et traita toujours La Meilleraye de haut en bas ; c’était une extravagante. » Elle mit au monde un fils, dont nous aurons à parler, et a mourut jeune d’une fausse couche. » En 1037, le duc s’unit en secondes noces à Marie de Cossé-Brissac, dont la vie se prolongea jusqu’à quatre-vingt-neuf ans (1710).

Le tempérament du maréchal de La Meilleraye était cassant eL belliqueux, et on lui reproche d'avoir occupé « tyranniquement» son poste de gouverneur de Nantes et de lieutenant du roi en Bretagne. « C’est un grand assiégeur de villes, disait-on, mais il n’entend rien à la guerre de campagne ; il est brave mais fanfaron, violent à un point étrange. » Mais, dans « la tranchée » Charles ne le cédait à personne en bravoure et il reçut l’enseigne de maréchal des mains du roi. « Petit homme mal fait et jaloux, » poursuit Tallemant des Réaux, « il n’y a pas grand plaisir d’avoir affaire à lui. Il a tyrannisé et tyrannise encore tous ceux sur qui il a quelque pouvoir. Il a fait battre des gens, il en a fait jeter par les fenêtres. Il a fait interdire les officiers qui n’ont pas jugé à sa fantaisie; il a fait affront à tous ceux dont les femmes n'étoient pas allées assez tôt voir la sienne. Enfin c’est un diable d’homme, mais il n’est pas si méchant à ceux qui sont mal endurants. »

Au rapport du même écrivain, le duc de Roannez « fi t faire une peinture qui est encore chez lui à Oiron, où le cardinal de Richelieu est peint habillé comme la Fortune, qui tend un bâton de maréchal à un petit grimaud qui représente La Meilleraye, donne un ancre à un fort vilain gobin, le général des galères Pont de Courlay, et les enseignes des Suisses au colonel marquis de Coislin, autre bossu. Le duc y est représenté en habit de jardinier, bêchant la terre. »

Ce portrait semble quelque peu poussé au noir, et nous en possédons un de la plume d'un autre contemporain plus autorisé, qui paraît approcher davantage de la réalité. « La Porte qui s’appelait le marquis de La Meilleraye fut, dit Saint-Simon, un homme de grand sens dans le cabinet, de grande valeur et de grande capacité à la guerre,

DUC ET DUCHESSE DE MAZARIN

tellement que lui et le commandeur furent fort utiles au cardinal de Richelieu. La Meilleraye étoit homme d’honneur et de vertu, doux, affable, poli, obligeant, à ce que j’ai ouï dire à mon père, dont il était ami particulier, et n’avoit pas la rudesse et la hauteur de son oncle. 11 eut le gouvernement de Bretagne, Nantes, Port-Louis, et fut chevalier de l’ordre en 1633, fit la charge de grand maître de l’artillerie par commission après le maréchal d’Effiat, son beau-père, l’eut après en titre, lorsqu’en 16341e célèbre duc de Sully, après la mort de son fils, consentit enfin à en donner la démission pour un bâton de maréchal de France, et M. de La Meilleraye reçut de la main même de Louis XIII le bâton de maréchal de France sur la brèche de Hesdin qu’il venoit de prendre d’assaut » (1).

La haute situation et l’opulente fortune du maréchal se reflétaient dans son train de maison et dans le luxe de ses appartements. Parmi les objets mobiliers dont le souvenir nous a été transmis, il est une tapisserie d’un caractère bien personnel, que Gaignières nous a conservé dans sa collection de dessins. Dans un fastueux encadrement formé de trophées et d’insignes militaires de tous genres se détache un panneau rouge, occupé par les instruments qui se rapportent à l'artillerie. Au centre un grand ovale montre une nuée d’où s’échappent des éclairs avec la

légende très significative Tapisseri° aux armcs devise et symboles du maréchal ® ° cle La Meilleraye.

Solo lamine terrel, au-dessus ( Dessin de G aiguières.)

d’une ville fortifiée. Aux

angles resplendissent les armoiries de La Meilleraye timbrées de la couronne ducale, soit isolées, soit unies à celles d’Effiat et de Cossé- Brissac, qu’il eut par alliance.

(1) Mémoires , t. X. p. 281.

La maréchale — il s’agit de la seconde femme du duc de La Meilleraye — aimait passionnément le monde et le luxe. Un écrivain du temps a dit : « Elle est jolie et chante bien a. Elle eut les faveurs du cardinal qui l'appelait sa bonne cousine. Sa famille, d’ailleurs illustre, lui paraissait comme un rejeton des dieux dont la souche devait être l’empereur romain Cocceius Nerva. À Nantes, le chef-lieu du gouvernement de son mari, elle s’entourait d’une cour brillante au milieu de laquelle elle était jalouse déjouer le rôle de princesse, et « c’eut été un crime capital que d’avoir fait une soirée quand Madame avoit témoignée qu’elle n’en pouvoit être. » D’ailleurs « coquette, badine et follette naturellement, » elle se montrait néanmoins fort attachée à son mari. « Elle d isoi t qu’elle rendoit grâces à Dieu de deux choses : l’une, d’être née princesse ; et l’autre, d’être la femme de. M. le maréchal de La Meilleraye, car, disoit-elle, si je ne l’avois épousé, «je ne pourrais pas m’empêcher de l’aimer d’amour, a Sur ce Tallemant ajoute malicieusement à son ordinaire: « Elle ment comme tous les diables : c’est un petit homme mal fait et jaloux. »

Mais notre pensée se porte de préférence sur le premier mariage du maréchal. La sœur de l’abbé d’Effiat, Marie Goëffier, mit au monde un (ils, Armand-Charles de La Porte, qui, ainsi que nous l’avons vu, fut seigneur de Véretz conjointement avec son oncle. La terre acquit un lustre tout particulier de l’union du grand-maître de l’artillerie avec une nièce du cardinal de Mazarin.

Le xvuft siècle, glorieux entre tous, s’ouvre sur le règne fécond et bienfaisant de Henri IV, et se ferme par l’installation d’un descendant de Louis XIV sur le trône d’Espagne, par-dessus les Pyrénées, pacifiquement abaissées. Quelle trilogie magnifique que celle des trois illustres ministres: Richelieu, Mazarin et Colbert! Richelieu légua son disciple Mazarin à Louis XIII, comme Mazarin laissa son collaborateur Colbert à Louis XIV. Mazarin seul doit fixer ici notre attention.

Giulio Mazarini, né en 1U02, d’une famille que l’on croit originaire de Sicile, fut attiré d’Italie en France par le cardinal de Richelieu, qui se l’attacha pour ses remarquables qualités. Sous un langage en révolte parfois avec la syntaxe française, il gardait un cœur profondément dévoué aux intérêts de la nation. Esprit fin et souple, caractère doux et agréable avec une entente merveilleuse des affaires, intelligence rompue aux secrets de la diplomatie, ami des arts et de toutes les nobles choses qui constituent le véritable trésor de la patrie, Mazarin a laissé un nom éclatant qui, sans étinceler à l’égal de ceux de son

DUC ET DUCHESSE DE MAZARIN

prédécesseur et de son successeur, fait le plus grand honneur à sa patrie d’adoption aussi bien qu’à son pays d’origine. Les luttes qu’il eut à soutenir contre de puissantes cabales ne font que mieux ressortir la solidité de la politique bien nationale dont il avait puisé la tradition près de son maître, et il suffit à son honneur d’avoir conclu les traités de Westphalie (1648) et des Pyrénées (1659), qui, de toutes parts, étendirent glorieusement les frontières de la France.

Nous n’avons pas ici à apprécier au fond la carrière de Mazarin, ni à rechercher si la sagacité de son esprit et la souplesse de son naturel ne frisèrent pas parfois la ruse et la duplicité, non plus qu’à examiner si sa fortune n’atteignit pas un degré peu en rapport avec ses origines et son rang de cardinal. A cet égard nous aurions à faire des réserves, mais il nous suffit de constater que, nonobstant ses défauts, Mazarin occupe un rang de premier ordre parmi les ministres qui ont dirigé les affaires politiques de notre pays, et que ses richesses servirent en partie à fonder le collège des Quatre-Nations, la Bibliothèque Mazarine et l’Académie de peinture et de sculpture.

Mazarin fut emporté dans tout l’éclat de sa puissance à l’âge de cinquante-neuf ans — Richelieu était mort à cinquante-sept ans. Ainsi qu’il était arrivé au prédécesseur de la part de ses neveux, le nom du cardinal-ministre ne fut pas sans recevoir quelque atteinte du fait des nièces qu’il avait fait venir en France. Comme la vie de l une au moins de celles-ci se rattache intimement à l’histoire de Yérelz, nous avons à évoquer le souvenir de ces gracieuses enfants venues d’Italie pour l’accroissement de leur fortune, sinon pour leur bonheur.

Les Mancini apparaissent, dit-on. dès le xive siècle, mais dans une situation modeste. On connaît une Jacqueline Mancini, mariée à Jean-Paul Orsini, et on leur voit le castel de Leprigna, aux portes de Rome. Avec le xvit° siècle paraît Paul Mancini, (pii épousa, en 1605, Vittoria Capoccia, fille d’un patrice romain. Paul aimait les lettres et les sciences, et sa maison fut le berceau de l’Académie de^ Humoristes. Devenu veuf, il entra dans le clergé, non sans avoir eu de sa femme trois garçons et deux enfants du sexe féminin. Des filles, l'une épousa Jacques Vellii, et l’autre, Sartorio Teofilo. Les garçons se nommaient Michel-Laurent, François-Marie et Laurent-Grégoire. Le dernier mourut jeune; le second fils fut créé cardinal par Louis XIV en 1660, et décéda douze ans plus tard .

C’est Michel-Laurent qui fut la souche des rejetons les plus glo-

rieux de la famille Mancini, grâce à son union avec Ilieronyme Mazarini, sœur cadette du cardinal, contractée en 1634. Il ne vit pas l’éclat dont sa descendance devait un jour être environnée, mais sur sa couche funèbre, en 1657, il put deviner quelque chose de ce brillant avenir, aussi bien que sa femme, qui le précéda d’une année dans la tombe. Leur foyer domestique eut la joie de recevoir et de conserver trois garçons et cinq lilles , et cette aimable floraison tempéra la tristesse causée par la perte de deux enfants, mortes à Rome en bas âge. 11 est vrai que des garçons furent enlevés assez jeunes; l’aîné fut tué, en 1652, au combat de Saint-Antoine, et le dernier n’avait que quatorze ans lorsque, en 1658, il mourut au collège des Jésuites, des suites d’une brimade à la couverture, alors trop en honneur dans les gymnases. Le cadet remplit une carrière plus longue et plus éclatante sous le titre de duc de Nevers.

Mazarin avait une autre sœur, l’aînée celle-là, qui épousa Jérôme Martinozzi, qualifié du titre de gentilhomme romain. De ce mariage naquirent deux lilles, Laure et Anne-Marie. D’après certains auteurs, Mazarin aurait eu d’autres sœurs, mais leur histoire ne nous intéresse pas. Le cardinal au faîte des honneurs et de l’autorité comme premier ministre songea, après une période de désintéressement au moins apparent, à faire venir en France une colonie de ses nièces pour lesquelles il enLrevoyait la perspective de brillantes situations. C’est à l’automne de 1647 qu’arrivèrent en France Anne Martinozzi en même temps que les deux petites Mancini, Laure et Olympe, avec leur frère Michel. Laure Mancini était « une agréable brune qui avait le visage beau, âgée de douze ou treize ans » ; Olympe était « brune, avait le visage long et le menton pointu, ses yeux étaient petits, mais vifs » ; Anne-Marie Martinozzi « était blonde, elle avait les traits du visage beaux et de la douceur dans les yeux » ; ces dernières « avaient environ neuf à dix ans ». (1)

Les enfants furent reçues avec tous les égards qui voulaient flatter Mazarin; elles eurent pour gouvernante la marquise de Sénecé, et le maréchal de Villeroy, sans faire d’ailleurs un grand effort d’imagination, leur prédit à bref délai « de beaux châteaux, de bonnes rentes, de belles pierreries et peut-être de grandes dignités ». Plus tard, au printemps de 1653, le cardinal voyant les faveurs dont ses nièces étaient l’objet de la part des dames et gentilshommes, et aussi du roi et de la

(1) Mémoires de Mme de Motteuille , coll. Pclitot, t. XXX VII, p. 270-274»

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reine, commanda une nouvelle émigration. Sous la conduite des deux sœurs de Mazarin on vit arriver à la cour Laure Martinozzi avec ses deux cousines Marie et Ilortense Mancini ; elles furent suivies à quelque temps de là par Philippe Mancini. Des uns et des autres le cardinal eut soin comme s’il se fut agi de ses propres enfants, selon les réflexions d’un contemporain.

Notre cadre ne nous permet pas de raconter, même brièvement, la carrière des nièces de Mazarin, et il nous suffira d’en dire quelques mots (1). En dépit des frondeurs, ayant « mine de penser creux » et qui plus d’une fois chansonnèrent les « illustres Mancines » et « belles Mazarinettes, » le cardinal prépara une série de mariages de nature à consolider son pouvoir et à donner à ses nièces de brillantes situations. De la sorte, l’oncle et le diplomate s’entendaient à merveille pour faire « un gran coup », suivant les expressions qu’on lit sur un de ses carnets. Trois des nièces épousèrent des ducs entre tous considérés en France, une autre s’unit à un prince et il ne tint qu’à la dernière de devenir reine de France. Laure-Victoire Mancini — ■ quel nom riche d’augure — se maria en 1651 au fils aîné du duc de Vendôme, bâtard d’Henri IV, c’est-à-dire au duc de Mercœur. Elle donna le jour au duc de Vendôme et au grand prieur de France. Laure n’avait guère dépassé la vingtaine quand elle mourut, à Paris, en 1657, « sensiblement regrettée de ses proches et de la cour, car la vertu et la beauté attirent la bonne volonté », selon l’expression de M'"e de Motteville. Son mari entra dans le clergé et devint cardinal, mais vite la mort lui ravit son chapeau l’année d’après, en 1668. L’année et le mois même du décès de Laure, sa sœur Olympe donna sa main à Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, colonel général des Suisses et Grisons, et gouverneur de Champagne et de Brie. On connaît la vie remplie d’éclat de leurs enfants, le comte de Soissons et surtout le prince Eugène.

Quant à la belle Marie Mancini, elle pût rêver un instant de voir poser sur son front la couronne de France par la main même de Louis XIV. Suivant les expressions d’un historien d’alors, elle « fut l’objet des premières amours du roi qui la voulut épouser ». Mais le cardinal Mazarin sut placer le devoir au-dessus de la gloire même la plus haute; il préféra l’intérêt supérieur de la patrie à ce qui pouvait flatter son amour propre et ses convenances personnelles. Le loutpuissant ministre « fit dépayser » sa nièce, qui retourna en Italie. Un

(1) Cf. Les Nièces de Mazarin, par A Ronéo, in-8. Paris, 1856.

parti des plus honorables l'attendait ; elle épousa, au mois d’avril 1661, le connétable Colonna, d’une des plus illustres familles patriciennes de Rome. On sait comment une union, inaugurée sous d’heureux auspices, dégénéra en mésintelligence et comment après avoir erré à travers l’Europe, comme sous l’impulsion de la nostalgie du grand roi, elle s’enferma dans un couvent d'Espagne où elle reçut la nouvelle de la mort de son mari. (1) Si nous avions à suivre l'ordre de naissance des nièces de Mazarin, nous placerions ici ce qui regarde Hortense Mancini, mais comme celle-ci doit fixer longuement notre attention, nous mentionnerons de suite sa sœur puînée. Marie-Anne — c’est son nom — toute parée des grâces de seize printemps s'unit, au mois d’avril 1662, au duc de Bouillon, de la famille de l’illustre maréchal de Turenne. Le duc avait la charge de grand chambellan de France, et son frère obtint la dignité de cardinal et de grand aumônier.

Marie-Anne avait une nature pleine d’ardeur et d’entrain, qui se trouvait chez soi partout et traitait de pair avec les personnages les plus qualifiés. Chez elle la hauteuret la liberté n’avaient d’égales que l’intelligence et la beauté. On eut dit Junon descendue de l’Olympe pour donner le ton à la capitale. En amitié d’ailleurs elle était d’une fidélité à toute épreuve. Mais pour retracer le portrait de la duchesse de Bouillon nous ne saurions mieux faire que d’emprunter le crayon d’un contemporain. « Elle n’était ni grande, ni mince, mais tout le reste admirable et singulier. L'esprit de domination de la duchesse s’étendait à tout ce qui l’environnait. Mais, en même temps, comme elle avoit beaucoup d’esprit et de tact, et d’agrément dans l’esprit, elle sentoil les proportions, et avoit le jugement de ne les outrepasser guère et de couvrir son jeu de beaucoup de politesse pour les personnes qu’il ne falloit pas heurter, et d’un air de familiarité avec les autres qui voiloit comme par bonté celui d’autorité. En quelque lieu qu’elle fut elle y donnoit le ton et y paroissoit la maîtresse. Il étoit dangereux de lui déplaire ; elle se refusoit peu de choses, et encore n’était-cc que par rapport à elle-même, d’ailleurs très bonne amie, et très sûre dans le commerce. » Chez elle, « c’était grande table soir et matin, grand jeu et de toutes les sorles à la fois, et en hommes la plus grande, la plus illustre et souvent la meilleure compagnie. Au demeurant, une créature très audacieuse, très entreprenante, par conséquent toujours embarrassante et dangereuse. Elle sortit plus d’une fois du royaume;

(l) Cf. Une princesse romaine au XVIIe siècle , Marie Mancini Colonna, par Lucien Percy, in-8. Paris, 1896,

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elle se promena en Italie et en Angleterre sons prétexte de ses sœurs, et vit aussi les Pays-Bas; mais elle régna moins à Rome et à Londres qu’à Paris. » Cependant une maladie grave de son mari réveilla les sentiments d’amitié enveloppés sous le voile de ses cheveux blancs, à travers lequel on découvrait encore en elle « de la beauté et mille agréments, » et elle s’empressa d’aller le trouver à Clichy, où il était à prendre le grand air. Mais soudain en entrant dans la chambre elle s’affaissa subitement, emportée par une attaque d’apoplexie qui l’avait déjà menacée deux ou trois fois. L’écrivain que nous nous plaisons à citer, dans ses appréciations d’ordinaire sans ménagement, nous apprend que du reste « en tout ce fut une perte pour ses amis, surtout pour sa famille ; c’en fut meme une pour Paris. » (1) C’était le mercredi 20 juin 1714, et la duchesse était dans sa soixante-huitième année.

L’influence de Mazarin ne fut pas moins profitable aux enfants de sa sœur aînée. Laure Martinozzi épousa, sans l’avoir vu, Alphonse d’Este, duc de Modène, et elle donna le jour à Béatrice qui devint reine d’Angleterre en se mariant au duc d’Yorck, depuis Jacques IL Sous le ciel d’Italie elle conserva un attachement inaltérable pour la France, qu’elle avait appris à aimer. A la mort de son mari, en quittant Modène où elle laissait un souvenir ineffaçable, elle se retira dans la capitale du monde chrétien et y termina ses jours dans la pratique des bonnes œuvres ; la fin de sa carrière fut pareille au soir d’une journée d’automne, parée de tous les dons du ciel et de la terre. Sa sœur Anne- Marie unit son existence à celle d’Armand de Bourbon, prince de Conti et frère du grand Condé; elle en eut deux fils qui portèrent le titre de princes de Conti ; Louis-Armand, qui épousa Mlle de Blois, fille naturelle de Louis XIV ; et Louis-François, « si connu par sa réputation, un instant roi de Pologne », et qui s’unit à Marie-Thérèse de Bourbon, fille ainée du prince de Condé, Henri-Jules de Bourbon. La princesse Anne-Marie eut la joie de voir son mari quitter une vie dissipée pour embrasser l’austérité janséniste. Elle-même, de concert avec sa bellesœur la duchesse de Longueville, mena une existence si parfaite de dévotion et de charité que Mme de Sévigné les appelai t Mè res de l'Eglise. Aussi bien, entre les nièces de Mazarin ce fut une des plus dignes de sympathie et d’estime. « Avec de la beauté, elle avait beaucoup de douceur, beaucoup d’esprit et de raison ». (2) Au témoignage de la Mise de

(1) Mémoires (le Saint-Simon , t. X.

(2) Mém. de M"'1 2' de Motleuille , Coll. Petitot, t. XXXIX, p. 537.

Sévigné, qui vit sur son lit de mort « cette sainte princesse », son décès causa « une douleur universelle. »

Le sexe aimable ne fut pas seul à jouir du bénéfice de la protection de l'oncle ministre d’Etat. Sans parler de son frère qui reçut l’archevêché d'Aix et le chapeau du cardinal, et des maris de ses nièces qui obtinrent des avantages plus ou moins considérables, Mazarin ne négligea certes pas ses propres neveux, et le duc de Nevers, en particulier, fut l’enfant gâté de l’opulent ministre. Peut-être trouvera-t-on que Mazarin pratiqua par trop ouvertement le népotisme et qu’il oublia un peu les réflexions qu’on l’entendit faire au début, dans une heure de noble désintéressement. Il ne voulait, disait-il, faire venir d’Italie d’autres parentes que les belles statues qu’on lui envoyait de la Ville Eternelle. Trop heureux pour lui, et peut-être aussi pour elles, si ses nièces n’eussent pas pris le chemin des « images de marbre », comme on parlait au vieux temps.

Quoi qu’il en soit, entre ses nièces, il en est une pour laquelle le cardinal sembla montrer quelque préférence, et c’est elle qui va fixer tout spécialement notre attention. Hortense Mancini — c’est d’elle qu’il s’agit • — se distinguait si fort par le charme séducteur de ses dehors et brillait tellement par l’éclat de sa beauté que la reine d’Angleterre songea à la demander pour son fils ; il paraît que l’oncle n’eut pas vu sans satisfaction la réussite de l’affaire, qui d’ailleurs n’aboutit pas. Hortense était réservée pour une destinée moins éclatante, mais qui ne pouvait être plus romanesque.

Il y avait à la cour un gentilhomme d’une grande fortune et d’un rang élevé, petit-neveu du cardinal de Richelieu comme füs de Charles de la Porte, marquis de la Meilleraye et maréchal de France, et de Marie Coëffier d’Effial, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer. Le maréchal était (( un des hommes du plus grand mérite, de la plus constante faveur et le plus compté de son temps », selon les expressions d’un contemporain. Quant au fds Armand-Charles, c’était un mélange de qualités piquantes et de travers peu communs. On dit qu’il ne manquait pas d’esprit, était « affable et poli dans le commerce »; il possédait des connaissances variées et jouissait de l’intime familiarité du souverain. Les agréments du dehors ne contribuaient pas à le faire valoir. De taille plutôt petite, il était considéré comme un « gros homme de bonne mine. » Le grand maître de l’artillerie — c’était le titre d'Armand-Charles — porta ses regards sur la belle Hortense et

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manifesta le désir de l’épouser. Mazarin, qui la réservait pour un prétendant plus voisin du trône, lui promit la sœur aînée, celle qui devait se marier plus tard avec le comte de Soissons. Le sollicitant préféra attendre : peut-être avait-il appris du cardinal luimême l’art de mettre le temps du côté de ses intérêts. Il ne fut pas trompé dans son espoir. Mazarin se vit bientôt conduit par une maladie incurable jusques aux portes du tombeau et, pressé par le désir de voir ses nièces s’établir, il consentit au mariage. Une autre version, il est vrai, affirme que le choix venait du cardinal, qui se fixa sur le fils du maréchal de la Meillerave « comme le plus riche parti qu’il connut pour en faire son héritier ».

Ce qui est certain c’est que le vieux maréchal, instruit par l'expérience, lit tout le possible pour empêcher la réalisation de cette union entourée, à ses yeux, de trop d’éclat et de trop de richesses inespérées. « Ces biens lui faisaient peur et leur immensité, disait-il, accablerait et ferait périr sa famille. » Peut-être aussi avait-il deviné ce que le tempérament de la jeune fiancée pouvait faire présager d’amères inquiétudes. Il concevait quelque doute sur l’harmonie préétablie, comme parlent les philosophes, entre les charmes séducteurs d’Hortense et les qualités extérieures, sinon morales, de son fils. Néanmoins, le mariage fut célébré avec une solennité princière, le 28 février 16G1. Le cardinal combla la fiancée « de millions en argent, en terres, en maisons, et en pierreries, » tout en imposant à son neveu la douce obligation de laisser son nom pour prendre celui de Mazarin. Le ministre, lorsqu’il quitta ce monde peu de temps après, se consola dans la pensée qu’il avait « établi sa maison sur des fondements inébranlables », et que sa nièce trouverait auprès du grand maître la

Portrait du duc de Mazarin.

Gravé par Larmessin , 1660.

protection, sinon le bonheur qu’il avait rêvé pour elle. A' son tour, Louis XIV fit entrer le duc de Mazarin « dans tous ses conseils, lui donna les entrées des premiers gentilhommes et le distingua en tout. » Un peu plus tard, le père et le lils furent « faicts ducs et pairs parmi les quatorze que le roi érigea et reçut en son lit de justice de décembre 1663. » Le maréchal, devenu « fort goutteux », ne survécut pas longtemps à tant d’honneurs et mourut le 8 février 1664. Ses restes furent inhumés dans l’église Sainte-Croix de Parthenayoù son tombeau subsista jusqu’à la Révolution.

Le duc de Mazarin réunissait, du moins en apparence, ce qui semblait de nature à lui assurer la félicité. Honneurs, fortune, dignités, alliances superbes, tout ce qu’un gentilhomme peut rêver de plus séduisant s’empressait de lui sourire. Avec « du goût et de la valeur », il fut très aimé du roi, « qui le distingua en tout ». A sa dignité de grand maître de l’artillerie « lors absolue », il joignit les charges de gouverneur de Bretagne, d’Alsace, de Brisach et de Vincennes, ainsi que le grand bailliage de Ragueneau, qui valait seul trente mille livres de rente. Lieutenant général dès 1654, « il avait beau jeu à devenir maréchal de France et général d’armée ». Par malheur, des défauts étranges et des travers désagréables menaçaient de gâter de si riantes promesses. Un jour que l’on demandait à un capitaine des gardes du roi ce qu’il pensait du grand maître, il répondit : « C’est bourse fermée et bouche ouverte. » A quoi Tallemant des Réaux d’ajouter avec sa malice d’observation : « lia toujours la bouche ouverte et est de fort mauvaise grâce. »

« Bouche ouverte et bourse fermée, » ce pronostic est-il d’heureux augure? Un physiologiste n’hésiterait pas à voir dans le premier caractère le signe d’une intelligence commune et très prosaïque ; quant au second, le moraliste y trouvera certainement la marque d’une générosité assez limitée. Mais il convient d’ajouter qu’« il était alors assez à la mode», et nous n’avons garde de devancer les événements. Pour l'instant, avec les châtelains nous sommes tout à la joie d’un hyménée qui s’annonce sous de brillants auspices. Leduc s’empressa de conduire sa femme dans la liberté du plein air qu’elle rechercha toujours et de lui faire les honneurs de superbes domaines.

Au château de Véretz, ce fu t grande fête quand la ravissante duchesse fit son entrée solennelle au milieu du brillant cortège de gentilshommes et de dames d’honneur qui formaient sa cour. La nouvelle châtelaine fut accueillie avec toutes les démonstrations de respectueuse sym-

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pathie à laquelle son nom, sa situation et ses qualités lui donnaient droit. Les arcs de triomphe et les illuminations à travers les longues avenues et les larges terrasses associèrent leurs décorations et leurs feux: à la joie universelle. Les métayers et les serviteurs modestes confondirent leurs acclamations avec celles des seigneurs et des officiers de haut lignage. La jeune duchesse dut être sensible à ces témoignages de respect et d’allégresse. Partout où elle parut, elle suscita l'admiration générale. On ne se lassait pas de la voir et tous souhaitaient de l’approcher. Son teint était d’un éclat à la fois vif et suave, et l'ovale de sa figure était exquis. Suivant le portrait fait par un contemporain, « c’était une de ces beautés romaines qui ne ressemblent point à des poupées comme la pluspart des nostres de France, et dans qui la nature toute pure triomphe avec majesté de tout l’artifice des coquettes. La couleur de ses yeux n’a point de nom ; ce n’est ny bleu, ny gris, nv tout à fait noir,' mais un mélange de tous les trois, qui n’a que ce que chacun a de plus beau, la douceur des bleus, la gayeté des gris et surtout le feu des noirs; mais ce qu’ils ont de plus merveilleux, c’est qu'il n’y en a point au monde de si doux et de si enjouez pour l’ordinaire, enfin de si propres à donner de l’amour; et il n’y en a point de si* sérieux, de si sincères et de si sensez quand elle est dans quelque application d’esprit ».

La visite de la duchesse de Mazarin fut presque un événement à Véretz et dans la Touraine. Les salons n’entendirent plus guère d’autre conversation que le récit des charmes de la belle Llortense. Les bords de la Loire et du Cher ne furent pas seuls à redire les louanges de la jeune épouse. Son mari la conduisit en Poitou et, au printemps de l’année 1665, ils rendirent visite à leurs cousins, le duc et la duchesse de Richelieu. Ce palais, dans lequel l’éminent cardinal avait réuni des merveilles apportées du monde entier, charma les regards d'IIortense qui avait puisé au foyer domestique le goût naturel du beau. On leur fit le plus gracieux accueil sur les rives du Mable, et leur passage fut marqué en particulier par une cérémonie religieuse ; le duc et la duchesse de Mazarin tinrent sur les fonts baptismaux l'enfant d'un officier du palais, l’écuyer Louis de Bled, sieur de la Massetière.

La facilité des communications entre la capitale et la Touraine dutattirerde temps à autre les châtelains sur les bords du Cher, où nous avons appris jadis que l’abbé d’Effiat aimait à faire sa résidence. Le printemps qui ramène l’azur au ciel et la fouillée aux bois reconduisit du moins à Véretz le duc de Mazarin, au commencement de l’année

1606. Le 21 avril, c'élait fête au manoir à l’occasion du baptême de « noble Jacques Toullet, sieur de Chantoiseau, capitaine du chasteau de

Véretz ». Le nouveau-né fut nommé Charles- Armand par son parrain « très hault et puissant seigneur Armand-Charles duc de Mazariny, de la Meilleraye et de Maienne, gouverneur et lieutenant général pour le roy en la haulte et liasse Alzace, lieulenantgénéral pour sa Majesté en son païs et duché de Bretagne, pair et grand maître et capitaine général de l’artillerie de France. » La marraine fut« demoiselle Elizabeth deSancto-Domingue la Prévostière, fille d’honneur de Madame la duchesse de Mazariny » (1).

Pour laisser ainsi à l’une de ses fdles d’honneur le soin d’être marraine avec son mari, il est à croire que la duchesse ne se trouvait pas à la campagne à cette époque. Hortense, dès ses plus jeunes années, avait été gâtée par l'entourage de son oncle. A mesure qu’elle grandis- * sait, les charmes de sa personne lui gagnaient les cœurs. Mais aussi, écrit Mme de La Fayette, « c’éloit non seulement la plus belle des nièces du cardinal, mais encore une des plus parfaites beautés de la cour. Il ne lui manquoit que de l’esprit pour être accomplie et pour lui donner la vivacité qu’elle n’avoit pas. Ce défaut même n’en étoit pas un pour tout le monde, et bien des gens trouvoient son air languissant et sa négligence capables de se faire aimer » (2). A Paris comme à Versailles, tout lui faisait fête et sa beauté merveilleuse groupait autour d’elle une légion d’adulateurs parmi lesquels les princes tenaient le premier rang. Ce milieuétait mieux fait pour plaire à sa nature expansive d’enfant des bords du Tibre que la solitude d’un manoir au fond de la province, si pittoresque que fut le site et si riche que fut l’ameublement.

Du moins le duc de Mazarin, (pii s’intéressait à sa jolie résidence, ne négligea pas de doter le château d’embellissements dignes du grand siècle, tout en paraissant laisser à l’abbé d’Effiat le soin de présider aux travaux. En parlant ainsi, nous n’entendons certes pas attribuer d’éloges à certaines restaurations ou créations artistiques, par lesquelles de trop serviles imitateurs du style néo-grec ont altéré parfois de précieux legs du moyen âge ou de la Renaissance; en effet, plus d’un château,

Signatures du duc de Mazarin (Registres de Véretz.)

(1) Mairie de Véretz. Registres d'Etat civil.

(2) Mémoires de Mnu- de la Fayette, colt. Petitot, t. LXIV. p. 366,

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comme ceux de Blois ou d’Oiron, garde l’ineffaçable empreinte, j’allais dire d’un vandalisme presque aussi regrettable que celui des démolisseurs. Mais nous songeons ici aux décorations inspirées par un goût assez sûr qui, s’il sacrifie parfois aux tendances et aux caprices de la mode — il est si difficile de lutter contre le courant — du moins se refuse aux mutilations sans cause et aux altérations sans raison.

Le duc et son co-seigneur Jean d’Effiat firent décorer le château et la chapelle de peintures de valeur bien inégale ; les premières sont l’œuvre d'un médiocre artisan de Tours, et les autres sont dues au pinceau de Jouvenet. Nous aurons l’occasion d’en parler d’une manière spéciale à propos des arts à Véretz. Dans les peintures de la chapelle, à côté d'un cardinal et d’un saint Jean-Baptiste qui rappellent les patrons des deux châtelains, on remarque une représentation de la Madeleine à laquelle le Sauveur apparaît. Faut-il voir dans le choix de ce sujet quelque allusion au caractère et aux habitudes d’indépendance de la belle Ho rtense ? Nous n’osons le penser, bien que ce soit assez conforme à ce que nous verrons plus tard des excentricités de son mari.

Cependant le « mesnage » du duc et de la duchesse n’avait pas encore traversé les heures de douloureuse inquiétude.

Les riches domaines, les voyages dans les différentes parties de la province, les hommages et les compliments empressés qu’elle reçut partout sur son passage, aussi bien que l’affection que lui témoigna son mari, occupèrent l’esprit d’Hortense pour quelques années. La naissance de quatre enfants parut, en les consacrant, donner plus de force à ces liens intimes. L’aîné, Paul-Jules, né en 1666, devait continuer le nom de Mazarin et de la Meilleraye. Trois filles apportèrent au foyer l’animation de leur joyeux babil. Ce sont Marie-Charlotte, née en 1662, et que nous

retrouverons au château de Véretz ; Marie-Anne, qui devint abbesse du Lys el mourut en 1720; eniin Marie-Olympe, qui épousa en 1681

Louis Gigault, marquis de Bellefons, lils du maréchal de ce nom et gouverneur de Vincennes, auquel elle porta en dot le château de Langeais, type admirable de l’architecture militaire à l’époque de Louis XI, par l'ordre duquel il a été construit, et qui a pour pendant la remarquable église romane, dont le style va du mérovingien au moyen âge.

Hélas! ce ne fut là qu’un bonheur éphémère dans une union trop lot assombrie par les effets de la divergence d’âge, de caractère et de goûts. Il semble que la vie du duc de Mazarin se soit passée à vérifier les craintes que son père avait conçues. Dans l’opulence d’une fortune colossale et la possession d’une des femmes les plus belles de son temps, on pouvait penser qu’il trouverait les éléments sinon d’une vie heureuse — le bonheur n’habite guère sur les cimes — du moins d’une carrière satisfaite et remplie. Il n’en fut rien, et il coula une existence tissue d’amertumes bien plus que de satisfactions. Il est vrai que la faute en fut trop souvent à ses caprices et à ses bizarreries.

Le duc de Mazarin, sans doute, n’avait pas complètement tort,, quand il s’en allait répétant que « des biens qu’il a eus de M. le Cardinal, il y en a de mal acquis ».

Mais il lui était facile de purifier la source et de réparer les injustices commises, en créant des œuvres utiles au pays et en répandant la charité dans les mains des malheureux qui furent toujours légion dans la classe populaire. Tout autre que lui ne se fut pas arrêté à croire que la chicane était la voie que la Providence lui réservait pour rétablir l’équilibre rompu. Son caractère

L cglise Saint-Jean dans l'état ancien avec sa galerie détruite.

1. Chevet de l’église Saint-Jean. — 2. Chevet de l’anc. église Saint- Laurent, à Langeais.

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difficile et étroit gâtait le bien qu’il semait autour de lui, et plus de trois cents procès, engagés sans raison et malgré les conseils les plus autorisés, lui ôtèrent l’estime des gens sensés. Bien qu’il les perdit presque tous, tout n’était pas perdu, il est vrai, puisqu’il garnissait ainsi l’escarcelle des avocats. Au surplus, sa religion mal éclairée y trouvait, paraît-il, une satisfaction d’autant plus intense qu’elle est plus rarement goûtée. « Du moins, disait-il avec une désolante sincérité, quand j'ai un arrêt en ma faveur c’est un titre et ma conscience est’en repos ».

Le grand maître poussa-t-il le scrupule jusqu’il ranger sa femme parmi les biens indûment acquis et à lui faire courir l’aléa d’un procès ? Nous ne le pensons pas, du moins au cours de la lune de miel, comme on dit vulgairement. Mais au bout de quelque temps, le caractère difficile et les tendances tracassières du duc de Mazarin, d’une part, et, d’une autre, l’humeur remuante et le tempérament ardent de la duchesse formèrent entre eux comme une zone d’indifférence, bientôt transformée en antipathie, qui ne fit que s’élargir avec les années.

Assurément la vie ne pouvait qu’être remplie d’aspérités sous la lourde main et avec l’esprit bizarre de Mazarin. Ses procédés revêtaient le caractère le plus étrange et le plus anormal. « Il désoloit les officiers de ses terres par les détails où il entroit, et les absurdités qu’il leur vouloit faire faire. Il défendit dans toutes ses terres aux filles et femmes de traire les vaches, pour éloigner d’elles les mauvaises pensées que cela pouvoit leur donner. On ne finiroit point sur toutes ses folies. 11 voulut faire arracher les dents de devant à ses filles, parce qu’elles étaient belles, de peur qu’elles y prissent trop de complaisance. » La religion, en tout temps favorable à la direction des idées et à l’amendement des mœurs, devenait chez lui une autre source de résolutions ridicules. « La piété, toujours si utile et si propre à faire valoir les bons talents, empoisonna tous ceux qu’il tenoit de la nature et de la fortune, par le travers de son esprit. Il fitcourir le monde à sa femmeavecle dernier scandale ; il devint ridicule au monde, insupportable au roi par les visions qu’il fut lui raconter avoir sur la vie qu’il mcnoit avec ses maîtresses. » (1). Leduc « se retira dans ses terres, où il devint la proie des moines et des béats, qui profitèrent de ses faiblesses et puisèrent dans scs millions. Il mutila les plus belles statues, barbouilla les plus

(1) D’après les Mémoires de l'abbé de Choisy , le duc déclara un jour au roi que l’ange Gabriel l’avait averti qu’il lui arriverait un malheur s’il ne rompait pas vite avec Mn° de La Valiière. — Coll. Petilot, t. LXIli, p. 207.

rares tableaux, lit des loteries de son domestique en sorte que le cuisinier devint son intendant, et son frotteur secrétaire. Le sort marquoit selon lui la volonté de Dieu. Le feu prit au château de Mazarin où il étoit ; chacun accourut pour l'éteindre, lui pour chasser ces coquins qui attentoient à s’opposer au bon plaisir de Dieu. » (1)

La duchesse de Mazarin était alors dans l’épanouissement de son éclatante beauté. Un témoin nous a laissé la peinture de la séduction quelle exerçait partout autour d’elle. « Les yeux de la duchesse, dit-il, sont si vifs et si riants que, quand elle s’attache à regarder quelqu’un fixement, ce qui ne luy arrive guère, on croit en estre éclairé jusqu’au fond de l’âme, et on désespère de pouvoir luy rien cacher. Ils sont grands, bien fendus et à fleur de teste, pleins de feu et d’esprit ; mais avec toutes ces beautez, ils n’ont rien de languissant ou de passionné comme si elle n’éloi! née que pour estre aimée et non pas pour aimer. Sa bouche n’est ny grande ny de la dernière petitesse, mais tous les mouvements en sont pleins de charme, et les grimaces les plus étranges ont une grâce inexprimable quand elle contrefait ceux qui les font. Son rire attendriroit les cœurs les plus durs, et charmeroit les plus cuisants soucis; il lui change presque entièrement l’air du visage, qu’elle a naturellement assez froid cl fier, et il y répand une certaine teinture de douceur et de bonté, qui rassure les âmes quesa beautéa d’abord alarmées cl leur inspire cette joie inquiète qui est la plus prochaine disposition à la tendresse. Elle a le sonde la voix si touchant qu’on ne sçauroil l’entendre parler sans émotion.

« Son teint, continue le même témoin, a un éclat si beau, si naturel, si vif et si doux que je ne pense pas que personne se soit jamais avisé, en la regardant, de trouver à redire qu’il ne soit pas de la dernière blancheur. Ses cheveux sont d’un noir luisant qui n'a rien de rude. A voir le beau tour qu’ils prennent naturellement, et comme ils se tiennent d’eux-mêmes quand elle les a tout à fait abattus, pour peu qu’on eut l’âme poétique, on diroil qu ils sejouent à plaisir, tout enflés et glorieux de couvrir une teste si belle. C’est le plus beau tour de visage que la peinture ait jamais imaginé. On la voit quinze jours de suite coiffée d’autant de différentes manières sans pouvoir dire laquelle luy va mieux ; celles qui défont toutes les femmes la parent, et celles qui ne conviennent jamais à une mesme teste font également bien sur la sienne. Il en est de ses habillements comme de sa coiffure; il faut la

(1) Mémoires de Saint-Simon , t. X, p. 278, etc.

t)UG Eï DUCHESSE DE MAZARIN

voir enveloppée dans une robe de chambre pour en juger, et c’est en cette seule personne qu’on peut dire véritablement que l'art le plus délicat, le mieux entendu et le mieux caché ne sçauroit égaler la nature. »

L’admiration qu’excitait partout la duchesse ne servait qu’à exciter la jalousie de son mari, qui avait pris le parti de la tenir sans cesse par monts et par vaux. « Il aurait voulu, dit Hortense, que je n'eusse vu que lui seul au monde» (1). Les débuts de leur union avaient été heureux et, de son propre aveu, Hortense « n’avait pas de plus sensible joie que celle de le voir. » Mais le naturel tyrannique du grand maître, sa mentalité étroite et ses procédés ridicules firent si bien que l’indépendance de caractère de l’italienne se réveilla et qu'elle se refusa à porter plus longtemps un joug qui s’aggravait sans cesse. La vie conjugale étant devenue intolérable, sur l’indication de son mari, elle alla au monastère de Chelles, dont l’abbesse était tante de Mazarin, puis à celui des Filles de Dieu de Sainte-Marie de la Bastille, où son mari la fit conduire par une escouade de gardes du corps.

La duchesse sollicita du Parlement un arrêt qui l'autorisât à demeurer au palais Mazarin, tandis que son mari l’esterait à l’Arsenal. Comme l’affaire traînait en longueur et que le grand maître voulait la reprendre à tout prix, après huit jours d’angoisses et d’amères réflexions, Hortense résolut d’aller attendre la conclusion définitive en Italie, auprès de sa sœur la connétable. Elle cédait sans doute aussi au besoin de revoir son pays d’origine et les bords du Tibre qui avaient porté son berceau. Elle ne confia son projet qu’à peu de personnes, comme le roi, son frère le duc de Ncvers et de rares amis, tels que le chevalier Charles de llolian, qui lui donna un écuyer pour l’accompagner durant le voyage. Un soir d’été de l’année 1668, elle partit secrètement avec une de ses femmes, gagna Nancy, puis Genève, Milan et Home. Hortense était déjà loin quand le duc de Mazarin se réveilla en possession d’un arrêt du Parlement, qui l’autorisait à faire appréhender sa femme en quelque lieu qu’elle fut.

Hortense, accueillie avec joie par sa sœur Marie, fut vite l’objet des empressements des seigneurs, se donna le plaisir de parcourir l’Italie et, sur les instances des siens, se défit de Guberville, l’écuyer de Rohan, auquel on reprochait des manières trop libres. Pour prévenir les démarches de son mari, elle se retira au couvent de Campo-Marzo.

(1) Mém . de la duchesse de Mazarin , clans les OE livres de Saint-lléal, t. III, p. 507.

Comme son frère, le duc de Nevers, rentrait en France pour épouser M1,e de Thianges, elle revint avec lui à l'été de 1670. Peut-être avaitelle songé à un rapprochement avec le duc, mais, en l’état, il lui sembla qu’elle n'avait qu’à retourner près de sa sœur, qui désirait vivement la voir. Elle repartit à la fin de l’hiver suivant, et la marquise de Sévigné, dont l’oreille attentive ne perdait aucun des faits divers intéressants et dont la plume alerte les racontait si agréablement, écrivit à cette occasion, dans une lettre du 27 février : « Mme de Mazarin partit il y a deux jours pour Home. M. de Nevers n’ira que cet été avec sa femme. M. de Mazarin se plaignit au roi de ce qu’on envoyoit sa femme à Rome sans son consentement ; que c’étoit une chose inouïe qu’on ôtât ainsi une femme de la domination de son mari et qu’on lui fit donner 24.000 francs de pension par an, et 12.000 francs présentement pour un voyage qu’il n’approuvoit pas et qui le déshonoroit. Sa Majesté l’écouta, mais tout étant réglé, et le voyage résolu, il n’en fut autre chose. Sur tout ce qu’on disoit à Mme de Mazarin pour l’obliger de se remettre avec son mari, elle répondoit toujours en riant, comme pendant la guerre civile : Point de Mazarin. point de Mazarin. »

La connétable Colonna fut toute joyeuse de recevoir sa sœur, « plus belle que jamais, » selon ses expressions. Elle aussi était aux prises avec les angoisses d’un foyer domestique troublé et, transportée du désir de revoir le roi qu’elle n’avait cessé d’aimer, elle fit part à sa cadette de son projet de venir en France. Hortense l’engagea à ne pas donner suite à cette idée, mais ce fut en vain. Les deux sœurs, accompagnées d’une servante et d’un valet, quittèrent Rome en secret à la fin du mois de mai et, déguisées en costume d’homme, à travers mille dangers sur terre et sur mer, elles abordèrent sur les côtes. Leur situation ne leur permettait pas de demeurer libres en France; à la suite des démarches du connétable, Marie dut entrer dans un couvent en attendant de s’en aller à l’étranger, et, devant les prétentions du grand maître, au mois de juillet 1672, Hortense prit le chemin de la Savoie.

Désormais le sort en est jeté et la duchesse a rompu ses amarres avec le sol français. Si le château deVéretz pouvait encore garder quelque espoir de la voir respirer le grand air, il doit maintenant et à toujours faire son deuil du séjour de la belle Hortense, et le duc de Mazarin sera réduit à promener seul sur les (errasses son incurable mélancolie. On sait que la chapelle seigneuriale est décorée d’une peinture représentant la maison telle qu’elle était au milieu du xvne siècle. Dans le gentilhomme et la dame, qui se tiennent sur le grand balcon bordé

DUC ET DUCHESSE DE MAZAR1N

d’une balustrade monumentale, l’artiste a-t-il voulu figurer le duc et la duchesse à l’aurore de leur union ? Nous inclinons à le penser : costumes et attitudes conviennent bien aux personnages. Aussi, ce n’est pas sans quelque vague tristesse que notre pensée se fixe sur ce détail de la peinture murale. En effet, toute fruste qu’elle soit, elle a l’avantage de conserver d’une manière sensible le souvenir de Mazarin et de sa femme, à l’époque où le même toit, et semble-t-il, quelque affection les rapprochait encore. Peut-être la simultanéité des événements demanderait-elle que nous parlions du duc. Mais, avant d’exposer ce qui concerne celui-ci, pour ne pas briser le fil de notre récit nous continuerons de raconter brièvement la suite de l’histoire de celle qui fut quelques années dame de Véretz, et qui n’y reviendra qu'enclose dans un cercueil conduit par le grand maître de l’artillerie. Quoi qu’il en soit, dès maintenant nous sommes autorisé à appliquer à ce dernier l’expression par laquelle Lucain désigne un personnage célèbre de l’antiquité : Stat magni nominis timbra (Pharsale, liv. I).

Visite à la ferme. — Villiers. maison (lu siècle.

lia duchesse de JVIazamn à l’étranger

Le due à Yéretz

La duchesse de Mazarin est dispensée des règles ordinaires.

Mm« de Sévigné, lellre du 12 août 1689.

a duchesse de Mazarin s’éloigna de la France, pour ainsi dire, sans la quitter : elle y avait passé les plus charmantes années de sa vie, et elle y laissait un mari qu’elle avait aimé, des sœurs, un frère et des enfants qu’elle aimait toujours. Elle avait obtenu une sentence favorable en première instance, mais le grand maître en appela à la justice « des vieux » conseillers de la grand’chambre, selon les réflexions d’Hortense, et elle trouva plus sûr d'attendre au delà des frontières un jugement qu’elle redoutait. Elle choisit peur sa résidence une région qui était comme le trait d’union entre son pays d’origine et sa patrie d’adoption. La Savoie, avec ses montagnes aux grands sommets et aux

LA DUCHESSE DE M A Z A H 1 N

neiges éternelles, l’attirait et elle pensait pouvoir y donner libre carrière à son penchant, trop longtemps contrarié, pour les exercices de plein air en rapport avec son naturel ardent et curieux d’aventures. Elle se rendit à Chambéry et s’y fixa avec l’agrément du duc de Savoie Charles-Emmanuel II, dont la cour était à Turin et qui avait conquis l'affection de son peuple par sa bonté et par son caractère chevaleresque.

Hortense s’installa au château de Chambéry, gracieusement mis à sa disposition par le prince, qui recommanda de lui rendre tous les honneurs et tous les services qui étaient en son pouvoir. Elle était sous la protection du gouverneur d’Orlier lequel, à la demande du prince, écrivit quelque temps le Journal de l’emploi des journées d’Hortense, qui est aujourd’hui conservé aux archives de la capitale du Piémont*. La duchesse, là comme partout, suivit l’entraînement de ses goûts et s’adonna aux distractions mouvementées en compagnie des personnes qui l’approchaient. La chasse était son plaisir et elle excellait à abattre le gibier, non sans que ses chevauchées fussent parfois marquées par quelque accident. Ellesoignaitparticulièrement ses chiens, ses oiseaux et un petit « More », pris sur un navire corsaire. Les représentations qu’elle aimait à donner ou à suivre alternaient avec les promenades dans les environs.

D’un tempérament fougueux, Hortense nourrissait une véritable passion pour les exercices si recherchés de nos modernes amis des sports, comme on dit aujourd’hui. On savait si bien ses goûts de plein air que le duc de Savoie lui fit présent d’armes d’une grande beauté et d’une rare élégance. « Elle ne pouvoit se lasser de les regarder » et de les montrer; la nuit d’après, elle fit lever plus de six fois sa fille de chambre pour se faire apporter les armes sur son lit et observer si l’on verait quelque chose pour tirer à la clarté delà lune. » 11 est vrai qu’en certaines circonstances elle portait du côté de la dévotion cette fougue qui lui était naturelle, si bien que, au rapport du gouverneur, « toutes les fois qu’elle fait ses dévotions, elle les fait avec tant de zèle et de ferveur qu’elle en est malade » pour quelque temps.

Au printemps de 1673, Hortense reçut la visite de sa sœur Marie qui se fixa à Turin sous la haute protection du prince de Savoie, très dévoué pour sa personne, en attendant dese retirer dans les Flandres puis en Espagne. Royalement installée au palais ducal, Hortense y était entourée d’une petite cour formée de la noblesse et des fonctionnaires. Un de ses familiers écrit qu’au milieu de cette belle nature

montagneuse elle trouva « en elle-même par ses réflexions, dans le commerce des sçavans, par les conférences, par les livres et par ses observations ce que la cour ne donne point aux courtisans. »

Sans avoir l’élévation et la culture d’esprit de ses soeurs, la connétable Colonna et la duchesse de Bouillon, Hortense était douée d’une intelligence au dessus de la moyenne et sa nature primesautière était ouverte à tout ce qui touche l’entendement humain. Sa vie, pleine de soubresauts et d’aventures, était comme un roman qu’elle eut la pensée de raconter ; et puis la jalousie et la méchanceté n’exerçaient-elles pas leur droit venimeux contre « la vagabonde », et il était à propos de faire taire les mauvaises langues par l’exposé fidèle des événements. A Chambéry, Hortense était en relation avec l’abbé de Saint-Béal, esprit vif, lettré et nourri de science. Elle s’entendit avec lui pour la publication de ses Mémoires. On a voulu y reconnaître le travail de cet écrivain, et, défait, ils ont été publiés dans les OE uvres de Saint-Réal (t. III. édit, in-4) ; mais on n'y retrouve pas son style précis et soigné, tandis que la grâce abondante et un peu négligée, qui caractérisait souvent la tenue île la duchesse, y règne visiblement et porte à croire qu’elle-même les a dictés, laissant à l’abbé le soin de faire les retouches de forme jugées utiles, sinon nécessaires.

Hortense demeurait depuis trois ans à Chambéry, quand les événements la portèrent à se retirer au pays d’Outre-Manche. Sa nièce, la duchesse d’York, l’ayant vue en Savoie, lui montra tant d’amitié qu’Hortense résolut de l’accompagner. Le voyage, un instant différé, fut déterminé par la mort du duc de Savoie. « Le prince avait eu pour elle un sentiment commun à tous ceux qui la voyoient. 11 l’avait admirée à Turin, et cette admiration avait passé devant l’esprit de Madame de Savoye pour amour». Afin d’échapper à la jalousie de Jeanne de Nemours, devenue régente, Hortense, malgré les supplications des personnes qui lui étaient profondément attachées, résolut de partir pour l’Angleterre. Elle quitta ses chères montagnes à l’entrée de l’hiver.

Nous ne nous arrêterons pas à constater avec Mme de Sévigné qu’alors Mme de Mazarin était « avec son mari jusqu’à la dernière frénésie » (1), non plus qu’à vanter le courage que l’on prétendait nécessaire pour « un voyage si long, si difficile et si dangereux. » A la distance où nous nous trouvons, nous sommes légèrement tenté de

(lj Lettre à M"‘c de Grignan du 13 octobre 1673.

LA DUCHESSE DE MAZARIN

sourire devant ces tableaux de « nations sauvages et armées, de montagnes, de forêts, de rivières à passer, de vents, de neiges et de pluyes. » Ce qui demeure hors de doute, c’est l’impression produite par la noble voyageuse. « Elle avoit l’air, l'habit et l’équipage d’une reine des Amazones: elle paroissoit également propre à charmer et à combatre ». Ces réflexions d'un admirateur d’Hortense n’ont pas, il est vrai, le même timbre que les observations d’un témoin féminin, d’après laquelle la folle duchesse se joue des coups du sort en cheminant « à cheval, en plume et en perruque avec vingt hommes à sa suite, ne parlant que de violons et de parties de chasse, enfin de tout ce qui donne du plaisir». (1). Mais le lecteur saura trouver la note juste entre les critiques amères et les louanges exagérées, en faisant la part équitable du tempérament, du milieu et des circonstances.

La duchesse passa par la Hollande. Elle ne resta « à Amsterdam que le temps qu’il faut pour voir les raretez d’une ville si singulière et si renommée; sa curiosité satisfaite, elle partit pour la Brille, où elle s’embarqua pour l’Angleterre. » Line existence aussi pleine d’imprévu et de mouvement ne pouvait manquer d’avoir sa tempête, et de premier ordre. Hortensela désirait-elle, nous l’ignorons. Toujours est-il qu’il « en vint une qui dura cinq jours, aussi furieuse que longue qui fit perdre conseil et résolution aux matelots. » La duchesse fut digne d’elle-même : le navire ne portait-il pas Hortense et sa fortune ? « Il etoit arresté qu’elle verroit l’Angleterre. Elle y aborda et se rendit à Londres en peu detems. » A propos de ce voyage au pays des horizons embrumés et des habitants d’une réserve discrète comme le soleil luimême, la malicieuse marquise de Sévigné écrivait en une lettre datée du 25 décembre 1675 : « Mme de Mazarin court les champs : on la croit en Angleterre; il n'y a, comme vous savez, ni foi, ni loi, ni prêtre ; mais, je crois qu’elle ne voudrait pas. comme dit la chanson, qu’on errent chassé le roi. »

C’est sous un aspect tout différent que la duchesse nous est représentée parla plume d’un autre maître de la langue française, qui fut le témoin enchanté des journées de la belle voyageuse. Hortense Mancini, en tout temps et en tout pays, avait vu autour d’elle une cour d’adulateurs épris de son admirable beauté, et il semble bien qu’elle n’ait rien fait pour écarter ce concert de flatteries, harmonieux

(1) Mémoires et correspondance de la marquise de Courcelles , p. 106, in- 18, Paris, Janet, 1855.

murmure qui a si parfaitement le don de plaire et d’illusionner. A Londres, elle ne tarda pas à être la reine de l’élégance et des salons. Le souverain, dit-on, voulut lui donner la place de sa favorite, la duchesse de Porstmouth, et lui attribua une pension de quatre mille livres sterling ; dès lors elle lut de tou tes les fêtes. Un des chevaliers servants les plus fidèles et les plus célèbres d’Hortense, Charles de Saint-Evrcmont, était depuis plusieurs années retiré en Angleterre, par suite d'une disgrâce encourue pour avoir attaqué la politique du cardinal Mazarin.

Fort agréable et distingué, il passait pou r u n des hommes les plus polis et les plus spirituels de son siècle. Il était lié avec les plus grands princes et les écrivains les plus illustres, et tous s’honoraient de sa compagnie partout recherchée.

D’un esprit fin, d’un naturel enjoué et d’une imagination brillante, Saint-Evremont parlait et écrivait de la façon la plus heureuse. 11 avait l’art de traiter d’une manière neuve et élevée les sujets les plus communs et les plus rebattus, La délicatesse et le relief de l’expression rivalisent avec la vigueur et la netteté de- la pensée pour donner à ses travaux un caractère bien à part de précision, d’élégance et de charme qui en font un rival tout à la fois de La Bruyère et de La Fontaine. Sous sa plume, l’antiquité revit parée des grâces d’un style éminemment français. Personne plus que lui n’eut, suivant ses expressions, « le goût des sels attiques et des urbanités romaines », qu’il sut revêtir du charme de notre langue. Saint-Evremont professait un attachement solide à la religion, et ses pensées sur ce sujet demeurent dignes des

Saint-Evremont

peint par Parmentier 1695, et gravé par Gunst (v. p. 259).

LA DUCHESSE DE MAZARIN

méditations de nos contemporains; mais, en même temps, il ne dissimulait pas une certaine tendance vers la philosophie peu austère d’Epicure, prise au sens mondain. « Je me fais, disait-il, une sagesse égalementde rejetercequi me déplaît etde recevoir ce qui me contente. Je n’ai quasi jamais senti en moi-même un combat intérieur de la passion et de la raison. La passion ne s’opposoit point à ce que j’avois résolu de faire par devoir, et la raison consentoit volontiers à ce que j’avois envie de faire par un sentiment de plaisir » (1).

Le spirituel chevalier, qui s’est peint lui-même en écrivant : « Ce que l’amour a de délicat me flatte, ce qu'il a de tendre me sçail toucher, » céda à ce penchant à la fois idéal et sensible en recherchant l’affection de la duchesse de Mazarin. Ce n’est pas qu’il se fit tout à fait illusion sur les sentiments du cœurhumain. a II n’y a rien, pense-t-il, de si naturel aux belles personnes que la complaisance qu’elles ontenleur beauté; elles sont les premières à se trouver aimables et à s’aimer ». Mais il éprouvait une profonde inclination pour la duchesse et le lui manifesta en France et à l’étranger. Leur amitié, nouée sur les rives de la Seine, se poursuivit sur les bords de la Tamise. Londres remplaça Versailles, Charles II fit oublier Louis XIV, etprès d’Hortense il se consola de la belle Ninon de Lenclos. Saint-Evremont, qui fut gâté par l’opinion, ne tarissait pas d’éloges sur les charmes de la duchesse et ses œuvres sont émaillées de pièces de poésies, de lettres ou de panégyriques à la louange de « l’Hélène » du xvne siècle. Dans sa virtuosité à manier la langue, savoureuse entre toutes, il ne trouve pas d’expressions pour dire combien elle l’emporte sur toutes « les fictions » de la poésie ancienne et moderne. Tout en faisant la part des exagérations de plume inspirées par l’amitié, nous lui emprunterons parfois le tableau de l’existence de la duchesse.

A peine Hortense eut-elle mis le pied sur la terre d’Albion que ce fut comme une surprise d’admiration, puis une secrète conspiration des Anglaises qui étaient en possession de l’empire de la beauté, selon la remarque d’un contemporain, d’ailleurs tout prêt à lui décerner la pomme de ce nouveau jardin des Ilcspérides. Cette conjuration, il est vrai, fut moins à craindre que « la dernière contre les armées du roy de France», et « les confédérées durent battre en retraite ». « Après avoir gardé la chambre, moins pour se remettre des fatigues de son voyage que pour se faire faire des habits, elle parut à White-Iiall » et.

(1) Œuvres de M. de Saint- Euremont. Paris, 1697, t. III, p. 6-7.

« depuis ce jour, l'on ne lui disputa rien en public. » Bien plus, elle devint l’objet de tous les regards et les plus grandes dames copièrent sa coiffure et ses vêtements, de façon que « tout le monde l’imita et personne ne lui ressembla. » Ses réceptions, heureux mélange de liberté et de discrétion, sont, au dire du même témoin, le sujet des conversations et des curiosités de chacun. On y cause avec entrain, on y joue pour se divertir et non par appât du gain, sans « dissipation» ni « triste économie ». Hortense sert avec une grâce incomparable « tout ce qui vient de France pour les délicats, et tout ce qui vient des Indes pour les curieux ». Le goût le plus aimable règne autour d’elle. Elle « répand sur tout je ne sçai quel air aisé, je ne sçai quoi de libre et de naturel qui cache la règle. On diroitque les choses iroient d'ellesmêmes, tant l’ordre est secret et difficilement apperceu. »

Hortense touchait à la trentaine et était dans tout l’éclat de sa ravissante beauté, qui la faisait appeler « la merveille aux cheveux blonds. » Le roi Charles IL qui sentait pour elle une vive inclination, lui donna comme résidence le pavillon de Saint-James. Sa cour était formée non seulement de gentilshommes aux brillantes manières, mais d’esprits fort distingués avec lesquels elle aimait à s’entretenir. Elle n’avait pas de meilleurs moments que lorsqu’elle causait avec le poète Waller, avec le spirituel Saint-Réal, avec le théologien Juste! et avec le docte chanoine Vossius, sans parler du maître de tous, le tin et caustique Saint-Evremont.

T^a duchesse de Mazarin goûtait fort les charmes de cette existence exempte des entraves de la vie de cour. Elle en fit la peinture à sa sœur Marie-Anne, duchesse de Bouillon, et l’attira pour quelque temps en Angleterre. Mme de Bouillon, sans être aussi Belle que sa sœur, se faisait remarquer par l’expression de son visage non moins que parla finesse et la culture de son esprit. Le bonhomme La Fontaine était du nombre de ses admirateurs et se consola de son absence par une correspondance comme il savait l’écrire. « Nous commençons, dit-il en l’une de ses lettres, de murmurer contre les Anglois de ce qu’ils vous retiennent un peu trop longtemps. Je suis d’avis qu’ils vous rendent avant la fin de l’automne et qu’en échange nous leur donnions deux ou trois islcs dans l’Océan. S’il ne s’agissoit que de ma satisfaction je leur cèderois tout l’Océan même. Mais peut-être avons -nous plus de sujet de nous plaindre de vostre sœur que de l’Angleterre. On ne quitte pas Mm,î de Mazarin comme l’on voudroit. Vous êtes toutes deux

LA DUCHESSE DE MAZARIN

environnées d’enchantemens, de grâce et de tout ce qui fait oublier le reste du monde fort aisément ». Lcà-dessus La Fontaine prend son luth et é voque le souvenir du Jugement de Paris, en célébrant « celle aux yeux bleus, celle aux bras blancs », sous les pas desquelles « les champs se vêtiront de roses. » 11 se répand ensuite en éloges sur la justesse et la force d'intelligence de Mme de Bouillon, capable comme César de dicter à quatre secrétaires à la fois et de discuter avec maturité sur les sujets les plus divers. Quant à lui, il songe à « ressusciter Anacréon » et il ira peut-être soumettre son oeuvre à son aristarque, si sa santé lui permet ce lointain voyage. Il aurait plaisir à visiter le souverain, animé « de véritable passion pour la gloire », et M. l’ambassadeur qu’il a vu a rue des Petits-Champs, » épris de dévotion pour la duchesse de Bouillon.

L’amitié de J^a Fontaine pour i\lme de Bouillon et celle de Saint- Evremont pour Mme de Mazarin nous ont valu une spirituelle correspondance, dans laquelle chacun d’eux fait valoir les mérites de son idole. Saint-Evremont fut chargé de répondre à la première épître du fabuliste. 11 commence par décocher une malice en disant à La Fontaine : « Si vous estiez aussi touché du mérite de Mme de Bouillon que nous en sommes charmés, vous l’auriez accompagnée en Angleterre », où vos ouvrages font les délices. des dames. Après une discrète allusion au souverain :

Ce sont des dieux vivants que j’adore en silence,

il vante les grâces que Mme de Bouillon répand « sur tout ce qu’elle fait, sur tout ce qu’elle dit », n’ayant « pas moins d’acquis que de naturel, de sçavoir que d’agrément ». Dans les conversations, elle apporte de l’esprit, de l’entrain, « une raison animée qui paroit de la passion aux connaisseurs médiocres, et que les délicats même auroient de la peine à distinguer de la colère dans une personne moins aimable. » Pour ce qui est d’Hortense, il convie le « grand poêle » à se mettre en frais d’imagination, avec la certitude de ne pouvoir trouver « rien d’égal à ses moindres beautéz. » Dans son élan, il adresse un appel aux belles dames des bords de la Seine, et leur dit :

Empcchcz-la de revenir en France,

Par tous moyens traversez son retour.

Jeunes beautez, tremblez au nom d’ÏIorlense.

Si la mort d’un époux la rend à votre Cour,

Vous ne soutiendrez pas un moment sa présence,

Saint-Evremont fait ensuite des vœux pour son ami, « nouvel Orphée » qui par sa bonté et par « la beauté du génie » est « un arbitre délicat des plaisirs les plus doux. » Puis, tout naturellement, il ferme sa lettre par une tirade sur « le plus parfait modelle de la beauté ».

La Fontaine répliqua, lui aussi, par un agréable mélange de prose et de poésie. Hélas! il a son rhumatisme, « invention du diable », et les Muses lui ont « dit adieu jusqu’au printemps. » En correspondant courtois, il se défend de mériter ces éloges « glorieux et bien doux », et proclame que Saint-Evremont est pour lui un maître et un modèle dont il a profité, ainsi que de Marot et de « maître François », autrement dit Rabelais. On l'a convié à chanter les grâces de Mrae de Mazarin, lui « que l'on a cru jusqu'ici ne sçavoir représenter que des animaux ». Comment, écrit-il au chef de ses dévots, célébrer dignement « la grâce, la beauté, l’esprit, les qualitéz du cœur » de l’Héroïne qui « rend nos deux peuples rivaux !' »

En ce duel de traits d’esprit et de sympathie, La Fontaine s’en tira, comme toujours, avec la finesse à part qui le caractérisait. « Puisque vous voudriez, écrivait-il à Saint-Evremont, que la gloire de Mme de Mazarin remplît tout l'univers, et que je voudrois que celle de Mrae de Bouillon allât au-delà, ne dormons, vous ni moi, que nous n’ayons mis à fin une si belle entreprise. Faisons-nous chevaliers de la Table Ronde. Aussi bien est-ce en Angleterre que celte chevalerie a commencé. Nous aurons deux lentes en notre équipage; et au haut de ces deux tentes, les deux portraits des divinitéz que nous adorons.

Au passage (l’un pont ou sur le bord d’un bois, INos héraults publiront ce ban à haute voix. :

« Mariane sans pair, Ilortense sans seconde,

« Veulent les cœurs de tout le monde. »

Pour ce qui le regarde, jadis La Fontaine n’eût pas hésité à partir sur-le-champ, mais, à cette heure, il attend « le retour des feuilles et celui de sa santé ». Il redoute de chercher les aventures en litière et de se voir appeler « le chevalier du Rhumatisme, nom qui, ce semble, ne convient guère à un chevalier errant. »

Cependant un coup imprévu changea ces ris en pleurs en frappant la duchesse de Mazarin. Alors qu’elle se portait le mieux en apparence, « une maladie extraordinaire » mit ses jours en danger. Son familier n’a pas manqué de nous dépeindre ses propres angoisses en présence

LA DUCHESSE DE MAZARIN

des « beaux yeux languissans » et de « la pâleur du visage ». Par lui nous connaissons les personnes qui donnèrent leurs soins à la malade et nous apprenons les noms de « l’apothiquaire Harel », de Grenier, sa femme de chambre, avec « la bonne Lot » ou Mme de Burevel, et de Mme Haide, depuis comtesse de Rochester. La duchesse avait une bonne constitution, et elle se remit assez rapidement, à la grande joie de ses amis. Saint-Evremont ne fut pas le dernier à se réjouir de voir que « sa souveraine est vivante ». Il la prie ironiquement de ne pas l'accabler de ses traits quand elle ira à Clifdam, maison de campagne du duc de Buckingham, près de Windsor.

Hortense se vit plus que jamais entourée des hommages de la Cité et de la province. En juillet 1687. elle quitta Windsor pour aller à Londres avec l’ambassadeur, M. de Bonrepos. Dès lors, en sa demeure, partout la joie fait place à la tristesse. Chop lui-même, le chien à la « dent meurtrière », est devenu un mouton insouciant. Le serin « Filis » dans « sa petite cage » prend un air langoureux; la senora espagnole, sa femme de chambre, est toute négligée, ce pendant qu’une autre prie en chapelle et couvent, et Milon, l’aumônier, se promène « morne et froid » sur la terrasse. Mais Hortense devait revenir, et avec elle la douce allégresse pour tous ; Saint-Evremont profita de cette circonstance pour composer une spirituelle chanson, en manière de dialogue entre lui et l’ambassadeur. Aussi bien, « elle est partie, elle s’en est allée. » Pourquoi ce départ ?

Est-cc que son éjiou v auroit quitté la terre Pour aller plaider dans les cieux Et mettre en jugement le Maistre du tonnerre,

Afin d’estre payé du service pieux Qu’a rendu son chagrin dans une sainte guerre. Qu’il a faite aux plaisirs que l’on goûte en ces lieux

— Je vivray, dit l’époux, en dépit de l’envie. La bonne justice, aux dépens De ma femme et de mes enfans.

Me rendra des arrests tout le temps de ma vie.

Le Procès est de Droit divin.

Et l’accommodement vient de l’esprit malin.

Il est ici question du duc de Mazarin. Le moraliste, qui chez l'historien ne perd jamais ses droits, éprouve bien quelques scrupules à accepter sans réserve la piquante ironie ainsi lancée des rives de la Tamise. Du moins a-t-il le devoir de s’enquérir des causes aussi bien que des effets, cl de recueillir les impressions de l’opinion publique.

De ce côté du détroit, le duc de Mazarin promenait sa mélancolie à travers les parcs de ses domaines. Peut-être rêvait- il à quelque nouveau procès, mais il ne pouvait certainement se défendre de penser à sa femme. D'aucuns l’estimaient « le plus malheureux des hommes, après en avoir été le plus heureux ». Mais, en général, l’opinion s’apitoyait médiocrement sur sou sort. Nous trouvons l’écho de ce sentiment de sévérité pour le duc et d’indulgence pour la duchesse dans une lettre que Mme de Sévigné écrivait à sa hile, en date d’Auray le 12 août 1689.

« Nous avons, dit-elle, fait depuis trois jours le plus joli voyage du monde au Port-Louis, qui est une très belle place située comme vous savez : toujours cette belle pleine mer devant les yeux; si on les détournoit, on verroit le visage effroyable de M. de Mazarin; de tant d’autres lieux où il pouvoit commander, il a choisi celui où il n’est pas le maître, car c’est son fds, et ce lieu se trouve dans le gouvernement de M. de Chaulnes. On ne sauroit faire un bon compte de l’extravagance de cet homme ; c’est un fou, il est habillé comme un gueux; la dévotion est tout de travers dans sa tête. Nous voulûmes lui persuader de tirer sa femme d’Angleterre, où elle est en danger d’être chassée, et peut-être pervertie, et où clic est avec les ennemis du roi. Il en revient toujours à dire qu’elle vienne avec lui; avec lui, bon Dieu ! et il en faut revenir à ce que dit Saint-Evremont, elle est dispensée des règles ordinaires, et l’on voit sa justification en voyant M. de Mazarin. »

La duchesse ne songeait aucunement à retourner avec son mari, mais, par instant, il semble que la vanité des choses humaines se lit sentir plus intimement à elle et qu’elle tentât d’en secouer le joug, comme si un fond traditionnel de sentiments religieux, réveillé par quelque intervention du saint abbé de la Trappe, l’eût inclinée à chercher le repos dans le calme du cloître. A cette pensée, son entourage s’effrayait et redoublait de soins et d’attentions délicates. Le vieux de Saint-Evremont prenait sa lyre et, après avoir commencé par mettre sur les lèvres d’IIortense un adieu aux « palais, habits, folle magnificence, jeu, luxe, beaux cheveux et amoureuses flammes », il finissait en protestant qu’il n’en pouvait être ainsi et qu’il « était plus aisé de mourir que de vivre sans elle. »

Et cependant il fallait bien se faire à cette idée. La forte constitution d’Hortense était consumée sourdement par un mal mystérieux. En apparence elle semblait absolument guérie des atteintes de sa der-

LA DUCHESSE DE MAZARIN

nière maladie, mais en réalité elle devait à l’énergie de sa volonté de pouvoir dissimuler à son entourage la gravité de son état. L’avenir de sa fdle n’était pas sans lui causer quelque tourment et elle écrivait à cette époque : « On dit que Mme de Richelieu est débarquée à Ostende. Qu’est-ce qu’on dit d’elle à Paris ? Pourvu qu’on n’en parle plus ! » Au rapport d’un écrivain d’alors, Ilortense n’avait « pour tout domestique qu’un More, une servante et un valet. » Le mal ne tarda pas à reprendre sa marche pleine de menaces et en quelques semaines elle fut aux portes du tombeau. Sa sœur la duchesse de Bouillon et son fils le duc de la Meillcraye s’empressèrent d’accourir près d’elle et, s’il faut en croire un historien, elle rendit le dernier soupir entre leurs bras. Ce fut pour Hortense un adoucissement à sa souffrance que de sentir près d’elle ces deux êtres qu’elle aimait. Suivant le journal français le Mercure, c’est le 2 juillet 1699 qu’elle décéda « au village de Chclzea, près de Londres », et cette date a été suivie par les publicistes ; mais ce serait le 21 juin, d’après le Journal de John Evelyn. A propos de la mort d’Hortense, Saint-Simon a écrit : « La duchesse de Mazarin finit son étrange carrière en Angleterre, où elle était depuis plus de vingt-cinq ans. Sa vie a fait grand bruit dans le monde : malheureusement pour elle sa fin y répondit pleinement. » C’est à Chelsea, agréable résidence située sur les rives de la Tamise à quelques lieues de la capitale, que Ilortense avait coutume de passer les étés entourée de sa petite cour. Dans le pittoresque et la fraîcheur de cette localité, il lui semblait retrouver quelque cliose des beaux horizons de France et d’Italie, qu’elle avait tant aimés en ses jeunes années trop tôt évanouies. Un témoin de ses derniers moments a dit : « Ç’a été la plus belle femme du monde et sa beauté a conservé son éclat jusqu’au dernier moment de sa vie. Ç’a été la plus grande héritière de l’Europe; sa mauvaise fortune l’a réduite à n’avoir rien, et, magnifique sans biens, elle a vécu plus honorablement que les plus opulents ne sauraient faire. Elle est morte sérieusement avec une indifférence chrétienne pour la vie. »

Le séjour de la duchesse en Angleterre, qui fut pour elle la source de plus d’une angoisse, cul du moins cet avantage de n’êtrc pas sans fruit pour l’inlluence intellectuelle, littéraire et artistique de la France. Tandis que le roi Guillaume III d’Orange entrait dans la coalition de l’Europe contre notre pays, une sorte de puissance morale le contraignait à s’incliner devant la duchesse, qui était comme l’arbitre du goût,

LE CHATEAU f)E VERETZ

des lettres et des arts. Autour d'elle se groupa une colonie d'amis de notre généreuse nation, qui mettaient en commun leurs nobles sentiments. Devenue l’àme d’une brillante société, elle contribua puissamment à

La duchesse de Mazarin peinte par Lely, gravée par Valek en 1678.

faire aimer et à répandre notre belle langue, qui revêtait une nouvelle séduction en passant par une bouclie aussi écoutée. La France a le droit et le devoir de se rappeler que c’est à la duchesse qu'elle doit

LA DUCHESSE DE MAZARIN

une partie du rayonnement, dont elle a joui naguère au-delà du détroit. A cet égard nous ne pouvons que nous associer aux louanges qui lui ont été décernées par les maîtres du Parnasse, dont la lyre éminemment française a chanté sa gloire en des vers immortels comme le génie.

La lyre ne fut pas seule, dans le concert des Muses, à célébrer la duchesse de Mazarin. Les artistes des différents pays rivalisèrent à fixer ses traits pour les contemporains et pour la postérité. En Angleterre, le célèbre peintre P. Lely fit son portrait de grande dimension; elle est représentée assise et de face, la tête agréablement encadrée dans les ondes de sa chevelure, la main gauche appuyée sur un vase à la manière antique, tandis que la droite retient le vêtement qui ne voile qu’en partie la poitrine.

Le burin, à son tour, a reproduit ce tableau, parfois avec des variantes. 11 a été gravé en in-folio par le hollandais G. Valck et c’est le portrait que nous donnons ici avec, au bas, la mention du peintre et du graveur. Une autre gravure, en manière noire, figure la duchesse sous des traits extrêmement fins et dans la même position, mais au lieu du fond de draperies avec un pilastre, on remarque des rochers avec de la verdure ; la légende porte : The Dutchess of Massarine — Lelii pinxit — R. Tomson excudit. D’autres foison l’a prise à mi-corps dans un ovale de feuilles de laurier ou dans un médaillon, avec la gorge plus ou moins décolletée et la figure plus ou moins soignée. Ces gravures in-8 gardent les -indications : Ortance Manzini duchesse de Mazarini — P. Lely pinxit — N. Vischer excudit — A. de Blois fecit ; ou bien : Ex formis Nicolai Wischer cum privileg . ordin. general. Belgii Fœdcrati — P. Stephani sculps. ; ou enfin ; L. Lely pinxit — D. Cosler seul.

C’est en l’année 1678 que le hollandais Valck grava sa belle planche : la duchesse approchait alors de la quarantaine. La France, on le devine, ne demeura pas en retard pour payer son tribut d’admiration à la belle Hortense. On possède notamment un buste dans un ovale avec la signature: P. Lombart sculpsit, Parisiis, 1669, et ce quatrain :

Telle est la charmante duchesse Dont la gloire obscurcit tous les siècles passez Et que tous les suivans admireront sans cesse Sans pouvoir jamais l'admirer assez.

A la nouvelle de son décès, les artistes reprirent leur burin et tentèrent, parfois sans succès, de reproduire ses traits. Ainsi en est-il du

buste au-dessous duquel ou lit : « Hortense Mancini duchesse de Mazarin, née à Rome, morte à Chelsey en Angleterre le 2 juillet 1699 — Peint par Leris — à Paris chez Dumont rue Saint-Martin. » Le socle porte les vers suivants :

Fuyant loin de la France un fâcheux hymen Dans Londres elle voit changer son destin.

Elle y fut libre, elle y fleurit Et ce qui rend son nom pour toujours mémorable Saint-Evremond, cet auteur admirable,

Célébra ses vertus, ses grâces, son esprit.

Moraine.

A la série, dans laquelle Hortense paraît en cheveux, il faut ajouter celle où elle est coiffée d’un turban à la façon orientale. Au bas du buste de l’une de ces estampes, on lit : Ferdinand pinxil — Et. Fessard scalp., ainsi qu’une légende historique analogue à celle du portrait précédent, c’est-à-dire avec une fausse indication de la date de la mort .

Nous n’avons pas à porter ici sur la duchesse de Mazarin un jugement détaillé que nous nous proposons de donner un jour dans une histoire d’Hortense Mancini, et nous nous bornerons à quelques observations. Dans l’exaltation de sa nature aigrie, Hortense répétait la boutade de la Fronde : « Pas de Mazarin ! » Dans l’austère sincérité d’une appréciation impartiale nous ajouterions sans doute en regard : « Pas de Sainl-Evremont ! » L’un et l’autre, celui-là dans la rancœur d’un abandonné, et celui-ci dans l’enthousiasme d’un familier, nous font certainement entendre des paroles qui ne sauraient être absolument ratifiées par l’histoire. Bussy-Rabutin a pu dire quelque part avec l’àpreté qu’on lui sait : « Quand je fais réflexion sur la postérité de ces deux grands cardinaux de Richelieu et de Mazarin, je trouve qu’il semble que Dieu ait pris un soin particulier de rendre leur mémoire ridicule par toutes les sottises qu’il fait faire à ses héritiers. » Mais l’historien ne s’en lient pas à ces appréciations sommaires ; il a le devoir de rechercher les effets dans leurs causes et de remonter des événements à leur principe.

D’une famille originaire de l’ardente Sicile àu ciel et au volcan de feu, Hortense, amenée tout enfant des bords du Tibre aux rives de la Seine, fut ainsi privée des sages conseils de son père et de sa mère. Elevée dans une cour mondaine et légère au milieu de gentilshommes qui ne cherchaient qu'à flatter sa vanité, elle s’habitua à voir tout

LA DUCHESSE DE MAZARIN

s’incliner devant ses moindres caprices. Le cardinal Mazarin, en oncle avide de richesses et en homme d’Etat rêvant de combinaisons politiques, sans consulter, bien entendu, la principale intéressée, octroya Hortense, âgée de dix-huit ans, au grand maître de l’artillerie qui n’avait pas ce qu’il fallait pour fixer cette nature passionnée. En la circonstance, que ne suivit-on plutôt les avis autorisés du maréchal, père du fiancé, qui jugeait son fils incapable de « porter une pareille fortune! » Le caractère indépendant de la jeune duchesse, dont la beauté attirait tous les regards, ne tarda pas à se heurter contre l’esprit étroit, la volonté tyrannique et l’humeur jalouse de Mazarin, et dès lors, devant la main de fer du grand maître de l’artillerie qui prétendait la garder en « prison », soit dans sa chambre, soit dans un couvent, Hortense en appela à la justice de son pays et à l'opinion publique, et elle se réfugia à l’étranger.

Nous n’oserions soutenir que cette séparation et cette existence soient la solution la plus conforme aux lois supérieures de la morale chrétienne, et que la duchesse, n’eut pas eu plus de mérite à faire de nécessité vertu et à s’accommoder de l’existence contrainte que son mari entendait lui imposer. Mais, le moyen de ployer sous le joug certaines natures d’une fière indépendance et d'une indomptable ardeur, mieux faites pour les chevauchées de l’amazone que pour les mièvreries des salons : et Hortense avait ce tempérament difficile à maîtriser.

L’histoire, qui ne doit être ni un pamphlet ni un dithyrambe, mais la résurrection d’un passé enseveli dans le linceul du temps, n’a garde de s’inspirer aux sources passionnelles qui altèrent la vérité. Elle n’ose suivre les amis dévoués d’IIortense, quand ils proclament avec son frère que belle comme Vénus elle fut « chaste comme Lucrèce, » et avec Saint-Evremont, qu’elle fut d’une vertu inflexible unissant à « la beauté de l’ancienne Grèce une vertu de l’ancienne Rome. » Mais elle n’a garde aussi d’écouter ses ennemis qui, se fondant sur des racontars suspects, nous l’ont dépeinte sous les couleurs sombres d’une femme sans dignité, livrée aux plaisirs des sens, du jeu et de la bonne chère. Sans doute sa vie errante, son caractère ardent et sa merveilleuse beauté attirèrent auprès d’elle un essaim de gentilshommes et de princes, ce qui portait La Fontaine à chanter : « Mazarin, des Amours déesse tutélaire », et aussi ce qui fui l’occasion de plus d’une rencontre fâcheuse entre rivaux ; mais, si sa dignité connut quelques défaillances, du moins son existence ballottée par l’orage des

événements, loin de susciter la réprobation réservée aux grandes coupables, mérite que l'on fasse la part des qualités, des vocations et des dons précieux que la nature avait, déposés en elle et qui ne trouvaient pas un milieu favorable à leur épanouissement normal. En tout cas, ce n'est pas au duc de Mazarin qu’il appartient de lui jeter la première pierre, pour employer une expression biblique.

Nous avons vu s’éteindre sur la terre étrangère, sous des apparences de satisfaction, mais en réalité dans la mélancolie d’une existence douloureusement arrachée de sa tige, celle dont une gazette du temps écrivait que « sa beauté et son esprit faisaient grand bruit à la cour quand elle épousa le duc de la Meilleraye, le 28 février 1661 ».

Le seigneur de Véretz ne put se défendre d’éprouver un sentiment de tristesse à cette nouvelle inattendue et nous ne doutons pas qu 'autour de lui tous n’aient ressenti quelque émotion au souvenir de la prestigieuse duchesse, dont la beauté avait excité une si vive admiration parmi la société de Touraine. Le grand maître donna l’ordre de ramener d’Outre-Manche la dépouille mortelle de la duchesse qu’il eut l’étrange idée de transformer en une sorte de funèbre compagne de voyage, comme pour se venger après sa mort de l’abandon où elle l’avait laissé durant sa vie. Cette dernière excentricité de la part du grand maître est comme le couronnement des autres. « Je ne pouvois, dit Ilortensc dans ses Mémoires, parler à un domestique qu’il ne fut chassé le lendemain. Je ne recevois pas deux visites de suite d’un même homme, qu’on ne lui fit défendre la maison. Si je témoignois quelque inclination pour une de mes filles, on me l’ôtait aussitôt. Si je demandois un carrosse, il défendoit en riant qu’on y mit les chevaux et plaisantoit avec moi sur cette défense. » Pour le coup le duc était absolument maître de conduire sa femme à son gré, et elle n’avait plus le choix du carrosse pour ses restes mortels sur lesquels, nous voulons l’espérer, sans en être bien sûr, l’insensé fit au moins trêve de plaisanterie.

Les circonstances de ces derniers temps nous ont été transmises par un écrivain nullement suspect de sévérité pour le grand maître de f artillerie. A l’annonce de la situation désespérée, « Mine de Bouillon et ce que Mme de Mazarin avoit ici de plus proche partirent pour l’aller trouver, la trouvèrent morte en arrivant à Douvres et revinrent tout court. M. Mazarin, depuis si longtemps séparé d’elle et sans aucun commerce, fit rapporter son corps et le promena près d’un an avec lui

LA DUCHESSE DE MAZARIN

de terre en terre. Il le déposa un temps à Notre-Dame de Liesse où les bonnes gens la prioient comme une sainte en y faisant toucher leurs chapelets. A la fin il l’envoya enterrer avec son fameux oncle, en l’église du collège des Quatre-Nations à Paris » (1). Le même auteur ajoute qu'en cette année-là mourut également le duc de Montbazon, Charles de Rohan, dont le père était Louis de Rohan, duc de Montbazon, prince de Guémené et tils de la célèbre duchesse qle Chevreuse, et la mère, Anne de Rohan, princesse de Guémené. Depuis bien des années, son état dément le faisait garder dans une abbaye des faubourgs de Liège, où il décéda.

L’ami le plus fidèle d’Hortense Mancini, Charles de Saint-Evremont, continua de résider en Angleterre où il vécut jusqu’à plus de quatrevingt-dix ans. Il mourut à Londres au mois de septembre 1703 et reçut la sépulture dans la superbe église de Westminster. Le tombeau, que ses amis érigèrent à sa mémoire, se voit dans la chapelle dite « des poètes ». Il est encastré dans le mur et comprend un buste de marbre du défunt, au dessous duquel un élégant compartiment renferme une inscription funéraire gravée sur marbre en lettres capitales (2).

« Ut pictura poesis », a dit le législateur antique du Parnasse. Les lettres et les arts étant frères et sœurs, issus de la même souche, se sont tout naturellement prêté un mutuel appui. Le talent si fin de Saint Evremont, ou Saint-Evremond, — on trouve les deux manières — n’a pu manquer d’éveiller l’inspiration du pinceau et du burin. Son portrait fut exécuté en Angleterre par M. Parmentier à plusieurs reprises, notamment au cours des années 1691, 1695 et 1700. Charles de Saint-Denis (il était originaire de Saint-Denis-le Guast non loin de Coutances) a été gravé, d’ordinaire d’après Parmentier, par les meilleurs artistes de son temps. C’est d’abord P A. Gunst, dont nous reproduisons l’œuvre et sur le socle de laquelle, entre les noms du peintre et du graveur, on remarque : B. Artaud de lin. ; cette

(IJ Mémoires de Saint- Simon, i. II, p. 293.

(2) La légende est ainsi conçue :

Carolus ‘de St-Denis, Dns de St-Evremont | Nobilis gencre in Normannia ortus | A prima juventùte | Militiæ nomen dédit | Et per varia munera ! Ad castrorum Marescalli gradum evectus | Condteo Turennio | Aliisque Claris belli ducibus | Fidein suam et fortitudinem \ Non semel probavit | Relicta patria Ilollandiam | Dcimle a Carolo II accitus Angliam | Ycnit | Pliilosophiam et humaniores litteras | Féliciter excoluit | Gallieam linguam | Cum soluta tum numeris astricta oratione | Expolivit adornavit locupletavit | Apud potent. Anglic reges benevolentiain et favorem j Apud regni proeeres gratiam et familiaritatem | Apud omnes laudem et applausuin | Meruit | Nonaginta annis major | Obiit IX. septembris MDCC11I.

Dans un médaillon à la partie inférieure on lit :

Viro clarissi mo | Inter præstantiores | QEvi sui scriplores | Semper memorando | Am ici mœrentes. P. P.

(Inscription relevée à Londres par notre ami M. fionnandel.)

LE CHATEAU DE VERE’l'Z

superbe estampe fut reprise en 1700. Les traits clu chevalier furent reproduits également par les graveurs J. B. Scotlin le jeune, B. Picart et Desrochers.

En ces divers portraits l’on voit à Saint-Evremont une loupe à la naissance du nez; elle disparut, soit réalité soit plutôt délicate flatterie, sous le burin de Martin Lépicié et d’Edelinck ; le travail de ce dernier porte l’indication : « ætatis 85 ». Enfin deux ans après sa mort, le brillant écrivain fut gravé par Baudran en une belle planche in-folio, sur le socle de laquelle il y a : « Charles Marquetel de Saint-Denis, cher seigneur | de St-Evremond . mort à Londres le 9 septembre | 1703 âgé de 92 ans et enterré dans l’abaye de | Westminster auprès des scavans Casaubon, Candcm, etc. » Au-dessous on lit : « Peint à Londres en 1691 et se vend à Paris chez Mortain sur le pont Nostre- Dame ».

La carrière du gentilhomme a été fixée à grands traits et d’une façon sincère par un écrivain du siècle de Louis XIV, qui fui bien en mesure de l’apprécier. En 1703, mourut « Saint-Evremond, si connu par son esprit, par ses ouvrages et par son constant amour pour Mme qe Mazarin, qui acheva de le fixer en Angleterre jusqu’à l'extrême vieillesse dans laquelle il y finit ses jours. Sa disgrâce l’avait conduit aux Pyrénées. Il él ait ami particulier du duc de Créqui ; il lui en écrivit une lettre de détails qui lui développa les replis du cœur du cardinal de Mazarin. L’esprit et les grâces qui sont répandus dans cette lettre en rendent encore les raisonnements plus forts et plus fréquents. Les ministres à qui elle fut portée, craignirent un si judicieux censeur. Ils piquèrent le roi sur la jalousie du gouvernement et sur ses sentiments d’estime et d’amitié pour la mémoire encore récente de son premier ministre. 11 entra en colère et fit chercher Saint-Evremond partout qui, averti à temps par ses amis, se cacha si bien qu’on ne put le trouver. Las enfin d’errer de lieu en lieu et de ne trouver de sûreté nulle part, il se sauva en Angleterre où il fut bientôt recherché par tout ce qu’il y avait de plus considérable en esprit, en naissanceet en places. Il employa longtemps ses amis pour obtenir son pardon ; la permission de revenir en France lui fut constamment refusée. Elle lui fut offerte vingt ou vingt-cinq ans après, lorsqu’il n’y songeoit, plus. Il avoit eu le temps de se naturaliser à Londres ; il éloit fou de Mrae de Mazarin, il ne se soucioitplus de sa patrie; il ne jugea pas à propos de changer de vie, de société et de climat à soixante-douze ans. Il y vécut encore une vingtaine d’années en philosophe et y mourut de même avec sa tête

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