‹ Le chateau de VeretzChapitre 16 sur 42 · LE DUC DE MAZAR1N · texte numérisé non relu

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fils, clans lesquels elle voyait avec joie revivre sa propre physionomie sous les auspices les plus flatteurs.

On sait qu’au mois de décembre 168o, Paul de Mazarin épousa Félicie-Charlotte-Armande de Durfort, fille du connétable de Duras. Le mariage du jeune Mazarin fut célébré, selon l’usage, au domicile de sa fiancée et non pas à Yéretz. Le duc son père lui octroya le grand bailliage de Hagueneau avec cent mille livres de meubles. En outre, Paul-Jules de Mazarin fut gouverneur de Port-Louis, de Blavet, d’Hennebon et de Quimperlé. Il mourut en 1731, précédé dans la tombe d’une année par sa femme.

Après avoir salué les fiançailles et indiqué la carrière du duc de La Meilleraye, nous revenons définitivement sur les bords du Cher. A cette époque nous sommes témoins, au château, de la cérémonie nuptiale d’un officier de la maison. Au mois de juin 1684, il est fait mention de « Olivier Marquand, jardinier de Monseigneur le duc Mazarin ». Le 21 mai de l’année suivante, nous assistons, dans l’église de Yéretz, au mariage de Honorat-Olivier Marquand, « fleuriste de M"r le duc Mazarin, fils du sieur Louis Marquand', aussi fleuriste, et de Michelle Canivet », avec « lionneste Anne fille de deffunct honorable Pierre Peschot, sieur de la Guerinière, et deffuncte Marie Tralian ». Parmi les témoins figure Antoine Marquand « fleuriste de M^r le duc de Mazarin, demeurant à La Meilleraye ». L’union fut couronnée d’heureux fruits et nous voyons, en 1686, une fille Anne, et, l’année suivante, une seconde fille Marie à Olivier Marquand « orangiste de Mer le duc Mazarin».

Sans nous arrêter à relever le décès du jardinier Pierre Toureau (1687), nous mentionnerons parmi les hôtes du château, vers cette époque, dame Claude de Villelongue, femme de l’écuyer Joseph Paillau, sieur de Rysaucourt. Le 30 juin 1688, la petite fille de Pierre Le Tourneur, m° cordonnier, recevait le nom d’Hortense du duc de Mazarin, « baron de Véretz », et de « Madame Claude de Villelongue de llisaucourt ». Aux mois d’août et d’octobre, en l’absence du curé, des baptêmes sont faits « en cas de nécessité », par un prêtre « docteur en théologie de la faculté de Paris », nommé Louis Revert. Le fermier général de la terre de Véretz, Jacques Rouillé, ayant eu une fille de sa femme Marie Gaucher, l’enfant fut tenue sur les fonts et appelée Charlotte par « Armand-Charles de Mazarin duc et pair de France, chevalier des ordres du roy », de concert avec Françoise Drugeon ; c’était à l’automne de 1690.

De nos jours, plus qu’en aucun temps, l’on aime avoir les personnages de près, à les suivre dans leurs moindres actions, à les approcher dans leur home , à les accompagner en voyage, en un mot, à vivre de leur vie intime. Limitée aux circonstances de nature à jeter quelque lumière sur les caractères et les mœurs des personnes dont on évoque l’histoire, cette tendance n’a rien que de légitime : les petites causes sont parfois le principe des grands effets et les résolutions les plus extraordinaires trouvent souvent leur source et leur explication dans le régime, le milieu et les habitudes. L'historien a le droit absolu, bien plus, le devoir rigoureux de faire appel à tous les éléments d’information susceptibles de lui fournir quelque rayon de lumière pour guider ses pas et éclairer la religion du lecteur.

Le duc de Mazarin était un homme très rangé, qui veillait à ce qu’on ne fît pas de dépenses inutiles et à ce que les comptes de sa maison fussent bien en règle. Sa vigilance se portait non seulement sur l’administration de ses vastes domaines, mais elle s’étendait aux moindres détails du budget de son hôtel. Chaque mois, il vérifiait les comptes de son office, et arrêtait les dépenses ordinaires et extraordinaires, dont la balance était revêtue de sa signature. Nous ne possédons qu’une partie de cette comptabilité, qui va de 1690 à 1698 avec des lacunes, mais elle suffit à nous donner une idée bien exacte des mœurs privées etdes habitudes domestiques d’Armand, depuis dix ans unique seigneur de Yéretz. Nous y puiserons les indications utiles en renvoyant aux pièces annexes les renseignements plus détaillés que nous avons extraits de ces registres.

C’est à l’automne de l’année 1690. Le duc est à Paris dans son hôtel rue Yieille-du-Temple. La duchesse l’a quitté depuis de longues années et sa maison conserve encore quelque chose de la mélancolie causée par ce départ. La salle à manger et l'office semblent garder quelque empreinte de la vague tristesse qui, à certains jours, remplit l’âme du maître et des domestiques. Si nous y jetons un regard discret ou indiscret — l’historien à l’instar du peintre a de ces indiscrétions — nous y observons de suite les goûts particuliers du duc et les habitudes de son train de maison. La table est servie d’ordinaire de viande de boucherie, de bœuf et de langues de mouton, avec des œufs, du lait, des artichauts, des choux-fleurs, des champignons et de la salade. Quant au « fruit », comme on disait alors, il comprenait « pesches, prunes, poires, oranges, pommes et sernaux », avec « fleurs et feuil lages » ainsi que « la glace ». La dépense totale d’une journée — par

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exemple celle du jeudi ter septembre — s’élevait à 40 livres 5 sols 10 deniers. Les jours maigres, la table était garnie de « poissons, aricots verts et écossez, de choux-fleurs, de cardes, de concombres », j’allais oublier les œufs, dont on consomme « deux cens à 44 sols le cent, et 6 œufs frais. »

En voyage, la nourriture du duc est naturellement plus frugale et s’accommode aux circonstances. La période des vendanges et les délicieuses journées que la Touraine tient en réserve pour ses hôtes, à l’arrière-saison, appellent le duc sur les rives du Cher. Tandis qu’il est dans son carrosse nous montons, s’il vous plaît, l'un des chevaux de son escorte et nous l’accompagnons, en observateur enchanté de faire pareille excursion à l’époque de Louis XIV. La grande route de Paris à Bordeaux, bien entretenue, offre un parcours facile qui permet de franchir les distances, non pas certes avec la rapidité du char de feu et de l’automobile, mais sans encombre et avec une célérité satisfaisante pour des gens moins affairés que nous ne le sommes avec nos habitudes modernes.

Le duc de Mazarin quitte la capitale — et nous avec lui — le 10 septembre après le déjeuner, composé de viande de boucherie, langues de veau, cervelas et « pièces de menus ». Le soir, il dîne à La Châtre, « aux Trois Bois », et le menu, outre le pain et le vin, comprend : « la souppe, le bouilly, un carré de mouton et des esclanches, un lapin, deux pigeonneaux, une salade et le fruit. » Les quatorze chevaux, dont « dix de harnois et quatre de selle », qui forment son escorte, sont soignés de leur côté, et « les valets et servantes » reçoivent leur pourboire de sept sols, tandis que le sellier a une livre six sols pour son travail, et le maréchal, quatorze sols ; les pauvres de la localité sont gratifiés de onze sols.

La caravane couche à la Roche, à Etampes, et y déjeune le lendemain matin. La dépense pour le vin est de sept livres huit sols. Les victuailles comprennent, outre le mouton et le veau, des pigeons fricassés et rôtis, des poulets, un lapereau, des écrevisses et « le fruit ». Indépendamment des dépenses pour les chevaux, « le débris » et huit lits en ville, pour le maréchal, « le charron pour graisser le carosse et les deux surtouts, » ainsi que pour les valets et servantes, il y a quelques frais particuliers. Le duc lit donner aux pères Cordeliers une livre dix sols, « à la Charité du dit lieu » quinze sols, aux pauvres sept sols, et « au joueur de harpe » sept sols. On dîna à Tonry, où « M. l’aumônier » reçut une livre trois sols, et l’on coucha à Orléans, à l’hôtel

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de l' Es eu ; le duc soupa à l’ordinaire, et l’on fit, « une rôtie pour Monseigneur, au matin »

Le mercredi, la troupe s’arrêta à Saint-Laurent-des-Eaux, où elle dîna ; dans les dépenses on remarque sept sols pour « le passage de la rivière et l'avoine au cheval du comptable à Beaugency ». Le soir, elle coucha à Blois, à la Galère. Outre le menu ordinaire, composé de mouton, de pigeons, de poulardes, ainsi que les frais pour les chevaux et voitures, il y a cinq sols six deniers « pour de l’eau de vie ». La température était ardente et le comptable dut veiller au « rafraîchissement des chevaux des surtouts en passant à Escure et des personnes de la conduite. » Les voyageurs avaient suivi, une partie du jour, le cours enchanteur de la Loire. Ils arrivèrent à Amboise à l’heure à laquelle le soleil enveloppe le beau lleuve, avec ses ondes transparentes et ses îles verdoyantes, de rayons où la pourpre et l’or se fondent dans l’opale et l’améthyste pour réaliser un des panoramas les plus merveilleux de notre délicieuse France. Le duc et sa suite dînèrent « à l'Escu, au bout du pont ». En raison de la chaleur et peut-être aussi de l’état des chevaux, il fallut prendre du renfort et l’on demanda « deux chevaux de louage pour amener les surtouts à Verrets. »

Le voyage touchait à sa fin. Il ne restait plus qu'à traverser le plateau, à franchir la vallée et le lit du Cher, et l’on était au château. On débarqua avec la joie de revoir ce milieu (pie l’automne parait de tous les charmes des fleurs embaumées, des feuillages rougissants et des fruits savoureux, qui ne sont pas l’un des moindres agréments du Jardin de la France. Au dîner, la viande de boucherie fut augmentée de poulets, de pigeons « tout piquéz » et d’œufs. On but du vin du crû, bien que la cave parut alors dégarnie ; une note apprend, en effet, « qu’en arrivant à Verrets il s’est trouvé dans la cave du château deux carteaux de vin seulement appartenants à Monseigneur. » Le lendemain était vendredi ; sans parler de « sept douzaines de pain à dix sols la douzaine, » la dépense comprend <( quatorze livres de gros poisson à dix sols et quatre livres de petità quatre sols, avec du la rt, du beurre, 22 douzaines d’œufs à trois sols la douzaine. » Les dépenses du voyage s’élevaient à 263 livres 8 sols 15 deniers.

A Véretz, la nourriture ordinaire du seigneur, outre la viande de boucherie, se composait habituellement de volailles, comme dindons, chapons, poulets, « rôtis ou bouillis. » On yajoutait les fruits excellents du verger, et le lait et la crème de « la ménagerie », comme on disait, alors, c’est â-dire de la basse-cour. La dépense courante par jour varie

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