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LE DUC LE MAZARIN

entre treize et dix-huit livres. Le duc séjourna au château durant une bonne partie de l’automne et de l’hiver de l’année 1G90. En bon propriétaire, à la fin du mois il met son visa sur le registre-journal. Nous y lisons notamment de sa main : « J’ay aresté le compte général du présent moysde septembre à la somme totale de dix-sept cent soixante et douze livres 14 sols G deniers. Fait à Véretz le 3e octobre 1G90. Le duc Mazarin. »

Le grand maître de l’artillerie, qui retrouvait dans sa fille aînée la vivante image de ses traits et de son caractère, goûtait toujours quelque joie à la revoir, aussi bien que la parenté de son gendre. Il fit un voyage sur les bords duMable. Un article du journal nous apprend que le cinq octobre « M°r est parti de Verrets pour aller à Richelieu, aiant sept personnes avecques luy », et que le samedi sept « Mer est revenu de Richelieu ». Le souvenir des siens se mêlait dans sa pensée avec l’admiration pour les magnificences de cette demeure vraiment princière. Ajoutons, détail d’économie domestique, quedans le courant de ce mois, au château de Véretz. on but « sept poinçons de vin. »

L’année suivante, le duc fit de fréquents séjours sur les bords du Cher. Au mois de juillet, il fut parrain de la fille d un « maislre tailleur d'habits » et, au mois de novembre, il présenta aux fonts le fils d’un « voiturier par eauë » Il en fut de même au cours de 1693. Le duc tint sur les fonts, le 17 février, le fils d’un maître brodeur, venu de Paris, avec pour marraine Marguerite Jousset, femme d’un ancien huissier de la seigneurie, dont la fille, quelques semaines plus tard, fut marraine avec « le maistre d’hostel de M§r le duc. » A l’automne, le 6 octobre, le duc présentait à l’eau sainte le fils de son jardinier Olivier Marcand, de concert avec PerrineMassicault, femme de Jean Lemaire, sieur de la Chavonnière. Il est à remarquer que le père signe son nom a Marcand », tandis que précédemment nous l’avons vu l'écrire « Marquand ». En ce temps, en effet, l’orthographe n’était pas fixée, même pour les noms propres de personnes et de lieux, que l’on écrivait suivant les us et coutumes et non d’après une formule bien arrêtée. Le 15 novembre, Anne, fille de l’huissier Georges Terrin ou Terrein et de Françoise Deuë, eut pour parrain le seigneur de Véretz, et pour marraine Anne Philippe, femme de Emmanuel Joseph Roujon écuyer, « conseiller et secrétaire du roy, maison et couronne de France et des finances », de la paroisse Saint-Hilaire de Tours.

A l’été de 1694, parmi les hôtes du manoir se trouvait une noble

famille d’origine méridionale. Un de ses membres, un enfant arrivé au seuil de la jeunesse, n’ayant pas reçu le complément des cérémonies baptismales, on profita de sa présence au château pour les lui accorder avec la plus grande solennité et au milieu de l’assistance de la plus brillante société tourangelle. A cet égard, nous ne saurions mieux faire que de nous en rapporter à la teneur des registres. « Le 13e -de juillet 1694, y lisons-nous, Emmanuel Félix a reçu les cérémonies du baptesme, aagé d’environ seize ans, fils de Mre Agesilau François de Grossoli , comte de Flammarens et de Madame Marie Gabrielle Le Tillier son espouse, par moy curé de la paroisse de Vérelz, en l’église de la d. paroisse, aiant ci-devant esté ondoyé le 16 septembre 1678, par feu M. de Cornouaille vicaire de Sain t-Eu s tache à Paris, ainsi qu’il appert par son certificat. Son parrain a esté Mgr Armand Charles duc de Mazarin, pair de France, chevalier des ordres du roy, la marraine Madame Sophie de Banière, marquise de Dangeau, et fut présent Mre Christophe Roullin chanoine de l'église de Tours, abbé de Saint- Jean du Grais ». Il s’agit du prieuré du Grès dont les restes intéressants s’élèvent au sud de la paroisse d’Azay-sur-Cher. Tout naturellement, outre les signatures des adultes, le registre, contre l’ordinaire, porte la signature de l’enfant.

Le 1er octobre 1695, Mazarin fut parrain avec Marie Soulet, veuve du sieur de la Pidellerie. Quelques jours plus tard, le quinze, c’était

fête au manoir. Charles Petit, « maistre d’hostel de M»r le duc de Mazarin, de cette paroisse», fils du « s' Claude Petit, tailleur des Pères pénitents de Piquepuce, et de Marie Lequeue sa femme demeurant paroisse de St- Paul », épousait Marguerite Lebœuf, fille du « maistre marchand de forges » de Vérelz. D’ailleurs, tout en s’attachant à favoriser cette dernière localité, le duc ne négligeait pas de s’intéresser à ses autres domaines, lois que ceux de R illé, de Cinq-Mars et de Chargé. En 1666, il avait fondé une école à Ri lié et le prêtre (pii la dirigeait devait toucher soixante livres,

Château de Cinq-Mars, état en 1699.

LE DUC DE MAZARIN

à la condition do bien s’acquitter de sa fonction et, déplus, de faire chanter un salut tous les soirs; en 1695, à Chargé, il tint sur les fonts Michel Simonet de Liancourt. Le duc jouit des charmes de Yéretz à l’automne de l’année 1697. Dans la première quinzaine de septembre, nous le voyons remplir trois fois le rôle de parrain, avec les dames Marguerite Drouin et Perrine Massicault, de Tours En octobre, un baptême fut fait par Gaspard Musqué , « prestre et aumosnier de Msrle duc de Mazarin, demeurant a son chasteau et baronnie de Véretz ». L'année suivante, les fonts baptismaux furent témoins de la présence du seigneur au cours des mois de mars, de juin et d’août; quant à l’aumônier, il fit un autre baptême au mois de septembre.

Plus tard, le 23 avril 1700, on enterra l’écuyer René Daux, sieur de Jarde, « enseigne des gardes en Alsace de M®r le duc de Mazarin, en présence de M. Garnier, escuier de M?1. » A l’été de 1701, le seigneur de Yéretz et son aumônier, G . Musqué, se trouvaient au château; le 18 juillet, on les voit assister à un mariage. Le duc s’y trouvait également au mois d’août, époque oit il présenta un enfant au baptême. Au commencement de 1702, il ligure parmi les témoins d’un mariage, en même temps que le capitaine du château, le 16 janvier et aussi à la fin du mois. Il fut parrain, les 8 et 25 décembre, la dernière fois avec DUe Marie Soulet, veuve de Joseph Boutet « secrétaire des commandements de la défunte royne. » Il remplit la même fonction dans le courant de janvier de l’année suivante, A l’hiver de 1704, le château réunissait quelques membres de la famille. Le 17 novembre, nous rencontrons « Innocent Jules de Mazarin» parmi les témoins qui assistent à un mariage.

Chaque année, le duc aimait à passer ainsi quelques semaines dans sa terre de Véretz et volontiers il acceptait d’être associé aux cérémonies religieuses si bien en harmonie avec scs goûts et ses habitudes. Le 22 août 1706, le seigneur présentait au baptême une fille du fermier

général Jacques Rouillé, en même temps que Thérèse Moisy, femme d’And ré Darsi, « conseiller du roi, receveur général des eaux et forêts, écuier et seigneur de la Gittonnière, paroisse d’Àzay.» Le 2 septembre, il fut parrain de la fille d’un serviteur avec la femme du fermier général. L’année suivante, la mort enleva Etienne Métivier, curé de Yéretz, à l’affection de ses paroissiens; il avait environ cinquante-cinq ans. C’est le 9 avril que les obsèques furent célébrées ; l’inhumation se fit dans l’église et la cérémonie fut présidée par Claude Archambault, chanoine prébende et « grand archiprêtrede Tours », assisté de Pierre Bonneau, « doyen rural » et curé de Larçay, de Julien Raymond, curé de Saint-Avertin, et d’autres prêtres venus nombreux pour donner à leur confrère un suprême témoignage de regrets et de sympathique souvenir. Mazarin était à son chàteauà l’hiverde 1708. Le 20 novembre, Pierre-Charles Boutet, seigneur de Brion, ayant eu un fils de son épouse, Marie-Berthe , l’enfant fut tenu sur les fonts par le duc et par Marie-Berthe Archambault, femme du sieur Pierre Aubry, de Tours.

A la différence du roman qui vit de fictions plus ou moins subjectives , l’histoire s’alimente aux sources dont elle ale droit et le devoir de contrôler la véracité. Une glanée dans les vieux comptes d’une maison seigneuriale, telle que Véretz.est toujours fertile en renseignements instructifs. Nous irons à traverschamps sans nous soucier de l’ordre des détails recueillis. On y voit que Mazarin était « aumosnier » à ses heures et qu’il donnait aux pauvres , soit directement, soit par l’intermédiaire du curé au moyen de blé, de pain et de « soupe ». Ainsi il leur distribuait lui-même la charité quand il se rendait « à la grand’messe à Vérelz », ou quand il allait « à la prière, à la tribune ». On voit par ce détail que Mazarin assistait quelquefois aux offices publics dans l’église paroissiale.

Le duc tenai t à ce que ses servi teurs eussent une certaine instruction élémentaire, et chargeait de ce soin un « maistre d’escolle ». Parmi les

Llî DUC DE MAZARIN

serviteurs on compte quatre laquais, un cocher du carrosse et un cocher du chariot, deux palefreniers, le piqueur, les gardes, plusieurs « officiers de cuisine », dont le maître d’hôtel, le « tourneur de broche » et un page. Chacunedes chambres dedomestique était pieusement munie de son « benistier ». Pour ce qui est des distractions, la chasse dans le parc était un des plus agréables passe-temps. Elle était pratiquée tout à la fois par « le plomb» et par « laglu ». Encas d’accident ou d'usure, l’orfèvre « racomode la poire à poudre de Monseigneur. » Dans une autre circonstance, illui fournit une canne qu’il « monte d’une pomme » à lui donnée, avec« un bout d’argent ». Pour l’entretien du château, on achetait habituellement à Tours les ustensiles ordinaires de ménage, et parfois le messager amenait de Bretagne « sirops de cappillaires et baril de sardines », à moins qu’il n'apportât de Paris « un four à biscuit et une seringue à maspin ». Ailleurs — nous cueillons au hasard — il est question du « louage d’un cuvier pour baigner les filles deM. de Saint-Basile », de la nourriture des « gens quiont travaillé au reposoir », des « pots de grès destinés à mettre de l’eau pour les malades », de « quinze cents broquettes pour les tableaux», de « poudre pour les cheveux de Monseigneur », de sa robe de chambre de soie, de ses livres d’heures « à fermoirs d’argent », de jeux de quilles, de dames et de billard. Par les mille petits « articles » des comptes du château, nous sommes ainsi initiés, d’une manière très réaliste et d’autant plus vraie, aux circonstances les plus intimes de l’existence du seigneur.

Leduc s’était, fait une habitude impérieuse de la vie en province et depuis de longues années ne se montrait que fort rarement dans la capitale. A propos d’une affaire survenue au duc d’Antin, à Paris, en 1711, Saint-Simon écrit : a M. Mazarin absent et toujours au troisième ciel, ne se détourna point aux affaires de la terre. Le duc de La Meilleraye, son (Ils, de vie et de moeurs si opposées, mais qui ne mettait jamais le pied à la cour, se rangea du côté de d’Antin sans qu’il sût luimême pourquoi, et s’attira la risée ». Au dire du même écrivain, « dans un procès qu’il eut avec son fds à la mort de sa femme, il fut prouvé en pleine grand’chambre qu’elle lui avoit apporté vingt huit millions >. Au demeurant, conclut notre historien. « c’étoit un assez grand et gros homme, de bonne mine, qui manquoit de l’esprit, à ce qu’il me parut une fois que je le vis chez mon père, lorsqu'il fut chevalier de l’ordre. Depuis sa retraite dans ses terres, il ne fit plus que

trois ou quatre apparitions à Paris et à la cour.où le roi le recevoit toujours avec un air d’amitié et de distinction marquée ». (1)

Cependant le duc de Mazarin avait doublé l’âge de quatre-vingt quatre ans. qui fut encore pour lui le cap des tempêtes. Sa forte constitution semblait défier les approches de la mort. Son activité s’accommodait très bien de son goût pour les voyages. Tour à tour en ses châteaux de Véretz et delà Meilleraye, il veillait avec un soin jaloux à l’administration de sa maison. Son extraordinaire manie des procès, qui le faisait ressembler au héros de la spirituelle comédie des Plaideurs , avait si bien réussi que, suivant la réflexion d'un contemporain, il entama fort son immense fortune et « vint à bout de la plupart de tant de millions. » Aux jours où dame Thémis lui était défavorable, ce qui arrivait d’ordinaire, il éprouvait le besoin de prendre sa revanche en son intérieur par une économie plus rigoureuse, et la vieillesse fortifia tout naturellement celte inclination. Les comptes delà maison portent alors plus souvent la vérification ou le « vu » du maître.

Nonobstant les précautions de toutes sortes dont Mazarin s’entourait, la maladie le frappa sans pitié. Le vieux duc fut enlevé dans sa résidence de la Meilleraye, le 9 novembre 1713. Quelques mois plus lard, comme par une sorte d’évocation posthume, les registres paroissiaux de Véretz mentionnent encore « le jardinier de M»r le duc de Mazarin », mais c'était évidemment par suite de l’habitude prise. Avec le maître de l’artillerie descendait dans la tombe l'un des grands seigneurs, qui par leur situation élevée et par leur caractère superbe représentaient bien le siècle de Louis XIV à son déclin. « Le duc de Mazarin, dit un écrivain de cette époque, mourut dans ses terres, où il s’était retiré depuis plus de trente ans. Il en avoit plus de quatre-vingts, et ce ne fut une perte pour personne, tant le travers d’esprit, porléà un certain point, pervertit les plus excellentes choses ».

(I) Mémoires de Saint-Simon. I. IX, p. 63 ; t. X, p. 277.

Au bord de l’étang de Beaulay, dans le parc.

Richelieu et Conti

lie due Ârmand~Iiouis d’Âiguillon lia princesse Elisabeth de Eonti

Elise, par son rang digne du diadème, Par ses grâces encor l’aurait, pu mériter.

Grkcourt. Visite à Véretz.

u mariage du duc de Mazarin etde Hortense Mancini était né un fils, nommé Paul-Jules. Il hérita des titres de duc de Mazarin et de La Meilleraye , ainsi que de la plupart des domaines. Ainsi que nous l’avons fait remarquer plus Iiaut.il s’unit, en 1685, à Félicité-Charlotte-Armande de Durfort et devait léguer le château de Chilly-Mazarin à son cousin Louis-Marie Gui d’Aumont, marié à Jeanne de Durfort de Duras.

La terre de Véretz échut à la famille de sa sœur Marie-Charlotte. On sait que celle-ci épousa le marquis de Richelieu à sa manière. C’était une personne d’une remarquable beauté, mais d'un carac-

tère bizarre comme celui de son père, et d’un tempérament ardent comme celui de sa mère. A cet égard, Dangeau écrivait à la date du 1er avril 1703 : « La marquise de Richelieu, qui étoit aux Angloises du faubourg Saint- Antoine a trouvé moyen de sortir en escaladant les murailles. Elle a écrit depuis sa sortie à Mme de Bouillon qu'elle alloit chercher quelque pays où elle fut moins malheureuse. » Le portrait que Saint-Simon nous a laissé de son mari n’est pas plus flatteur. « Le marquis de Richelieu, cadet du duc de Richelieu, étoit, dit-il, un homme obscur, ruiné, débauché, qui avoit été très longtemps hors du royaume pour avoir enlevé des Filles Sainte-Marie de Chaillot une fille du duc de Mazarin, qui s’est depuis rendue fameuse par les désordres et les courses de sa vie errante, belle comme le jour. G’étoit un homme enterré dans la crapule et la plus vile compagnie, quoique avec beaucoup d’esprit et qu’on ne vovoit ni ne rencontroit jamais nulle part. » Le marquis de Richelieu trouvait que sa qualité manquait de prestige et rêvait de la remplacer par celle de duc d’Aiguillon Louis XIV en souvenir des deux grands noms de Richelieu et de Mazarin se laisserait peut-être toucher par une requête. Le marquis lit un voyage à Marly et demanda au roi la permission de prendre le litre de duc et pair. A cet effet Saint-Simon nous apprend lui-même qu’il fit un rapport au chancelier, dans lequel il affirma et prouva que le droit est consommé dans la personne de la duchesse d’Aiguillon. morte en 1704, et que « le marquis de Richelieu peut être seigneur et possesseur du duché d’Aiguillon, soit comme appelé à cette substitution par Mme Combalet sa grand’tante, soit comme héritier testamentaire de Mra(' d’Aiguillon sa tante, mais qu’il ne peut jamais recueillir d’elles la dignité de duc et pair d’Aiguillon. » Le roi lui défendit donc de prendre ces titres et l’affaire traîna jusqu’en 1711, « qu’elle n’eut pas un meilleur succès », continue le chroniqueur. (1)

La capitale, ou mieux Versailles, réunissait tant de séductions pour fixer les dames et gentilshommes de haut lignage que le marquis el la marquise de Richelieu ne vinrent à Véretz que de loin en loin. Du moins, les ombrages du parc pouvaient offrir de larges envolées aux ébats des enfants qui égayèrent le foyer domestique. Le groupe était formé de trois filles, et avait pour boute-en-train un garçon en qui se personnifiait toute l’ardeur de sa race.

Ce dernier, appelé Armand-Louis, accrut l’éclat de sa maison par

11) Mémoires de Sainl-Simon , t, IV. p. 202-205.

H ICM 15 LIE U ET CONTl

une alliance avec l'opulente famille de Crussol. Il demanda et obtint la main de Anne-Charlotte de Crussol ; le mariage fut célébré le 12 août 1718. « Le comte d’Agénois, fds du marquis de Richelieu, dit un contemporain, épousa Mlle de Florensac, presque aussi belle que sa mère qui était Saint-Nectaire. Son père était frère du duc d’Uzès. Ces mariés ont fait depuis du bruit dans le monde : lui par ses charmes, dont les intrigues de Mme la princesse de Conti, sœur de M. le duc, ont récompensé les longs services et très publics, de l’usurpation juridique de la dignité de duc et pair d’ Aiguillon, sans cour ni service de guerre : elle par l’art de gagner force procès, de faire une riche maison et de dominer avec empire sur les savants et les ouvrages d’esprit, qu’elle a accoutumés à ne pouvoir se passer de son attache, et les compagnies les plus recherchées à l’admirer, quoique assez souvent sans la comprendre » (1). Le domaine de Yéretz fut leur apanage et il n’cn pouvait être de plus enviable. C'est en 1717 que « M. le comte d’Agénois » apparaît pour la première fois dans les registres paroissiaux. A l'automne de 1719, le 10 septembre, un enfant fut tenu sur les fonts par « Jean Henry, homme de chambre de M. le comte d’Agénois », et par « Nicole d’Allicand, damoiselle de madame la comtesse de Lisbourg, de présent en ce lieu. »

A l’occasion, le seigneur ne négligeait pas d’étendre sa propriété par l’acquisition de terres à sa convenance. Le 29 septembre 1719, u Armand-Louis de Vignerod du Plessis de Richelieu, duc substitué d’ Aiguillon, comte d'Agénois et Condomois, prince de Portien, marquis de Montcornet, baron de Véretz et de Roulongne, seigneur prévôt de Larçay, gouverneur du château de la Fère et de la ville d’ Aiguillon » , acheta des terrains de Martin Petitbon, laboureur. Pour les lots et ventes, l’acte fut contre-signé le 2 décembre suivant : « A Courcillon, Marie-Calherine-Charlotte, comtesse de Furstenberg née comtesse de Wollenvod ». Ces droits étaient dus à cause de la seigneurie de la Bourdaisière dont la terre relevait féodalement. La même année, Armand- Louis acheta des terres, des prés et cave en roc, en la paroisse de Yéretz, de Antoine Lecreux, grammairien à Tours, et d'autres propriétaires, ainsi que de Gilles Gitton, vicaire de Véretz, et de Pierre-Charles Boutet de Briou, sieur de Beauregard. Le 24 nov. 1719, le seigneur acquit la métairie du Vieux-Moulin. Il s’engageait à payer comme prix d’acquisition 7,000 livres, dont Jean Barré, fabricant à Tours, faisait

(1) Mémoires , t. XV. p. 341.

en partie cession à Antoine Roze, conseiller, juge garde de la Monnaie. Dans la suite, il lit encore plusieurs autres « acquêts » de parcelles plus ou moins importantes (1).

L’été de l’année 1721 retint les seigneurs et leurs enfants sur les rives du Clier. Le chirurgien Laurent Truque tel ayant eu de sa femme, Thérèse David, une fille Cliarlotte-Perrine, celle-ci fut baptisée le 21 août. L'enfant fut tenue sur les fonts par « haut et puissant seigneur Marc Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson, intendant de la généralité de Tours », et par « haute et puissante dame Anne-Charlotte de Crussol d’Uzèz, épouse de haut et puissant seigneur Armand-Louis de Vignerod du Plessis de Richelieu, comte d'Agcnois. » L’acte est signé : « Voyer, Anne-Charlotte, le Cl° d’Agénois et Boulois. » Le 23 juillet de l'année suivante, Anne-Charlotte de Crussol fut marraine de l’enfant d’un laboureur avec « haut et puissant seigneur Louis, comte de La Mardi . » Puis, le 18 août 1723, elle présenta au baptême la petite fille d’un tonnelier avec « Msr François Blouet de Camilly, conseiller du roy, archevêque de Tours ».

Le seigneur était exact à remplir ses devoirs féodaux. A la mijuillet 1728, Armand-Louis de Vignerod rendait l’aveu à l’archevêque de Tours, Louis de Restignac, pour son domaine de Larçay, « maison seigneuriale, fief avec moyenne justice et droits qui en dépendent ». Parmi les droits attachés à la seigneurie de Véretz, on remarque ceux de la quintaine et d’un chapeau de fleurs, auxquels nous reviendrons à propos des us et coutumes.

Encore un peu, et nous saluons pour la dernière fois la fille et le gendre du trop fameux duc de Mazarin. La belle douairière de Véretz se trouvait à Dieppe quand une maladie l’emporta au mois de mai 1729. Le marquis de Richelieu suivit sa femme de près dans la tombe; il mourut à Paris au mois de novembre 1730, à l’âge de soixante-seize ans. Ces deuils rapprochés ne furent pas sans jeter un voile de tristesse sur le frais visage et le front souriant du manoir des bords du Cher. Du moins, le seigneur Armand-Louis, qui avait une prédilection marquée pour sa résidence, tout en ne négligeant aucun des devoirs qui lui incombaient vis-à-vis des siens, s’attacha à la doter sans cesse de nouveaux charmes.

« Une source de mérite pour Verret, écrit un contemporain, est le maître qui le possède. C’est à ses soins et à son génie seul que Ver-

(1) Archives d'Indre-et-Loire , E. 117.

RICHELIEU ET CONTI

ret est redevable de ces embellissements qui le parent tous les jours de quelque grâce nouvelle. Sculpteur, graveur, peintre, architecte, chimiste, etc. tout à la fois, s’il a besoin de secours dans les divers

Marie-Charlotte Mazarin, marquise de Richelieu Gravure de la Bibliothèque Nationale — R. B. del. N. Bonnart.

ouvrages qu’il entreprend, ce n’est que pour l’exécution des justes et gracieux desseins qu’une imagination féconde et un goût sûr font

éclore chez luy ; ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’il ne doit tous ces avantages qu’à luy-même. Au reste, ces talens, ouvrage de l’imagination n’ont point affaibli chez lui le goût et la force du raisonnement le plus abstrait, connue les qualités de l’esprit ne servent qu’à relever les sentiments qui forment l’honnête homme, le bon comr et le solide amy. » Les travaux importants que le seigneur fit exécuter à sa maison seront décrits plus loin dans une étude spéciale

Aussi bien, le château de Véretz était alors plus que jamais le rendez-vous d’une société choisie, à laquelle le châtelain prodiguait les témoignages de la plus cordiale hospitalité. Entre tous les hôtes on remarquait un prince et une princesse du sang royal, arrière-petitsneveux de Henri IY, auxquels nous devons nous arrêter quelque temps.

Du frère du Béarnais, de Louis de Bourbon I, source des Condé, descendait Henri de Bourbon Ier, duquel naquit Henri II, prince de Condé, dont on sait l’histoire sous Louis XIII. Sur cette souche poussa une double Lige, celle des Bourbon-Condé, et celle du prince de Conti. Louis II de Bourbon, dit le grand Condé, au génie militaire si merveilleux, eut de son épouse Claire de Maillé-Brézé, nièce du cardinal de Richelieu, Henri de Bourbon-Condé 111 ; celui-ci, né en 1643, donna le jour à Louis III, prince de Condé et duc de Bourbon. Ce dernier, de son mariage avec Mademoiselle de Nantes, fdle naturelle de Louis XIV et de MIlie de Montespan, eut un garçon, dont descend la série finale des princes de Condé, qui aboutit au duc d’Engliien fusillé sur l’ordre de Napoléon Ier dans les fossés de Yincennes. Louis de Bourbon III eut également trois filles de la même union. Ce sont Marie-Anne, qui entra en religion et devint abbesse de Notre-Dame des Champs, et Henriette-Louise, dite Madame de Vermandois, qui dirigea le célèbre couvent de Beaumont-lès-Tours. Entre les deux révérendes mères abbesses se place Louise-Elisabeth de Bourbon-Condé. Elle vint au monde, le 22 novembre 1693 et sa naissance, ainsi que son éducation, fut entourée des attentions les plus délicates, qui devaient la suivre à l’occasion de son mariage et durant tout le cours de son existence.

Avant de nommer le fiancé de la charmante princesse, il convient de rechercher le lien de parenté qui d’avance les rapprochait pour une destinée glorieuse, à l’ombre du trône le plus éclatant de l’univers. Le grand Condé, avons-nous dit, avait un frère, Armand de Bourbon, prince de Conti. Celui-ci épousa Anne Martinozzi, nièce du cardinal

RICHELIEU ET CONTI

Mazarin, qui fait comme vis-à-vis à sa belle-sœur, la nièce du cardinal de Richelieu, dont il a été question un peu plus haut. De leur union naquirent Louis-Armand, qui se maria à Mllc de Blois, fille de Louis XIV et de iVIme de Montespan, et Louis-François de Bourbon, prince de La Roche-sur-Yon et de Conti. En 1688, le prince Louis- François s’unit à Marie-Thérèse, fille du prince de Condé Henri III, que nous avons salué précédemment.

Un gracieux parterre d’enfants sembla tout d’abord combler de joie les parents justement fiers d’une brillante survivance, mais la mort se fit un jeu de faucher ces espérances dans leur racine. Une tige pourtant échappa au désastre, ce fut Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti. né le 10 novembre 1695 et tenu sur les fonts du baptême par le roi et la reine d’Angleterre.

Une nouvelle alliance se préparait, sons les plus heureux auspices, entre les maisons de Condé et de Conti. Le prince Louis-Armand et la princesse Louise- Elisabeth, dès leurs plus jeunes années, avaient confondu leurs amitiés et leurs jeux sous les lambris dorés et dans les jardins fleuris du Louvre. La fiancée portait la pure et séduisante couronne de ses vingt printemps, et le fiancé comptait seulement vingtdeux ans, lorsque leur union fut consacrée solennellement.

La mère du fiancé, la princesse de Conti, tenta, il est vrai, de s’opposer à ce mariage sous le prétexte que Mnf de Bourbon « n’avait point de bien », mais Louis XIV « parla en roi et en maître » ; il déclara qu’il voulait ce mariage, aussi bien que celui de son petit-fils avec Mlle de Conti. C’est d’ailleurs qu’il s’agissait d’unir le frère et la sœur, de la famille de Bourbon, avec le frère et la sœur, de la famille de Conti, à la faveur des dispenses demandées en cour de Rome. Ainsi le souverain dut parler à la duchesse de Bourbon, moins en père qu’en maître qui veut être obéi. Un contemporain nous a laissé à cet égard des détails intéressants : « Le roi voulut que ces mariages fussent faits et consommés avanLque M.le duc et M. leprince de Conti partissent pour l’armée d’Allemagne. Il en coûta cinq cent mille livres au roi, qui donne toujours cent cinquante mille livres à chaque prince du sang qui se marie et à chaque princesse du sang cent mille livres. Les deux fiançailles se firent le samedi 8 juillet 1713, sur le soir, dans le cabinet du roi, par le cardinal de Rohan, revenu exprès de Strasbourg, où il ne l'aisoit que d’arriver. Le lendemain, le cardinal de Rohan dit la messe dans la chapelle, en présence du roi et de toute la cour, et il y maria les deux princes et les deux princesses, qui furent mis tous les quatre sous le

même pocle. Il n’y eut point de dîner ni de plaisirs ».On soupa chez le roi et « les deux noces y couchèrent ; le roi donna la chemise aux deux mariés, et Mmo la duchesse de Berry aux deux mariées. Le lendemain, ap rès dîner, le roi retourna voir les deux mariées, chacune sur son lit, où toute la cour abonda le reste de la journée » (1).

Les vœux de bonheur à l’adresse des jeunes époux furent réalisés, du moins en partie. Le 27 mars 1715, naissait un garçon, qui reçut le litre de comte de la Marche; il ne vécut que deux années, mais une consolation leur fut accordée par la naissance d’un autre garçon, venu au monde quelques jours après le décès de son frère. L’enfant, né à Paris le 13 août 1717, reçut les cérémonies du baptême dans la chapelle du château des Tuileries ; il eut pour parrain et marraine le tout jeune roi Louis XV et Madame, qui lui donnèrent le nom de Louis-François. D’un tempérament vif et ardent, il vint plus d’une fois au château de Véretz et y joua un rôle tragique que nous aurons à raconter. Nous ajouterons de suite, afin de compléter le tableau de famille, que le foyer domestique reçut d’autres enfants, dont l’un vit la Parque jalouse lui mesurer parcimonieusement le fil de ses jours; Louis-Armand, né en 1720, fut emporté à l’âge de deux ans. Celle fois encore, le vide fut comblé, et l’année 1722 dressa un autre berceau pour le petit comte d’Alais. Quatre ans plus tard, naissait Louise-Henriette, qui devait un jour épouser Louis-Philippe, duc d’Orléans.

La princesse Louise-Elisabeth de Bonrbon-Conli éprouvait une particulière sympathie pour le duc d’Aiguillon qui, de son côté, ne négligeait aucune occasion de lui témoigner son alfectueux attachement et son plus absolu dévouement. Au château de Véretz on lui avait dit, d’une façon si charmante et si engageante, qu’elle était chez elle, que la princesse le crut sans peine. Elle était heureuse de passer de longs mois, toujours trop courts pour ses amphitryons comme pour elle, au milieu de cette nature si reposante dans la fraîcheur de sa parure et dans l’infini de ses horizons à perte de vue sur les vallées du Cher et de la Loire. Son époux chéri, ayant été prématurément enlevé dans sa trente et unième année, la princesse ne pouvait trouver une plus douce consolation que sous le toit hospitalier de ses amis de Touraine et non loin de l'abbaye de sa sœur. La tristesse du deuil ne pouvait lui défendre de prendre part aux solennités religieuses et, au cours de l’été de l’année 1728, elle fut marraine d’une cloche, de

(1) Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 416-418.

RICHELIEU ET CONTI

concert avec le seigneur de Véretz.En ouvrant les registres paroissiaux

nous y lisons : « Le 27e jour de juin a été faitte la cérémonie de la

bénédiction de notre seconde cloche par moi curé soussigné, laquelle

a été nommée Louise-Elizabeth-

Armande par son Altesse séré-

nissime très haute, très puis-

santé et très excellente princesse

Madame Louise-Elizabeth de

Bourbon, princesse de Conty, princesse du sang, et par très haut et très puissant seigneur Armand-Louis du Plessis de Richelieu, comte d’Agénois, marquis de Montcornet, seigneur de Vérets, gouverneur pour le roy des ville, parc et cliasteau de la Eère, qui ont signé le présent acte. »

Dans le calme de cette oasis de verdure, habitée par la société la plus choisie et la plus agréable, la princesse de Conti vécut heureuse des épanchements intimes qu’elle goûtait auprès de ses familiers. Elle n’était pas moins remplie de satisfaction en voyant combien ce milieu était favorable au développement de ses deux chers enfants, Louis- François et Louise-Henriette. Quelles bonnes sauteries sur les pelouses verdoyantes et émaillées de fleurs ! Cependant, un nuage vint soudain assombrir cette douce sérénité. A l’été de l’année 1730, Véretzfutle théâtre d’une de ces catastrophes terribles qui sèment l'épouvante par leur caractère à la fois imprévu et irréparable. Au nombre des hôtes les plus sympathiques du château se trouvait le P. Du Cerceau, que nous devons présenter au lecteur en raison de la situation qu’il occupait et du coup dont il fut la victime.

Jean- Antoine Du Cerceau naquit à Paris en 1670. Ses inclinations religieuses le firent entrer chez les Jésuites, et ses goûts littéraires l’appelèrent au Parnasse sans d’ailleurs qu’il en fréquentât les hautes cimes, réservées au vol hardi du génie. Au sein de la congrégation, il fit partie du groupe bien connu qui s'adonna à la culture des lettres et, par elles, à la défense de la Religion menacée par la conjuration des encyclopédistes. Le P. Du Cerceau se livra, il est vrai, à quelques travaux historiques, tels que l 'Histoire de la dernière révolution de Perse (1728), etl’ Histoire delà conspiration de Rienzi, qui fut terminée par un autre jésuite (1733) ; mais ce ne sont là que des œuvres assez médiocres, bien dignes de l’oubli dans lequel elles sont tombées.

Si le P. Du Cerceau a joui de quelque réputation, c’est grâce au

culte bien sincère qu'il professa pour la poésie. J’allais oublier de rappeler sa collaboration aux Mémoires de Trévoux en compagnie de plusieurs jésuites, parmi lesquels les tourangeaux Commire et Rapin ; mais, de ce chef encore, l’écrivain nous intéresse trop peu pour nous attarder dans la visite que nous devons rendre au disciple des Muses. Le P. Du Cerceau professait une admiration mûrement réfléchie pour 1 antiquité. Il fréquentait « l’élégant Catulle, le fier et pompeux Juvénal, le tendre et délicat Tibulle », ainsi que « Properce, Ovide et Martial » : surtout il plaçait en première ligne le spirituel Horace. Selon la tradition du temps, l’auteur s’essaya tout d’abord dans la poésie latine et publia les Car mina varia , qui renferment plus d’un vers frappé au meilleur coin.

La carrière poétique du P. Du Cerceau est intimement liée à son existence de professeur. Sa connaissance approfondie de la littérature ancienne et moderne le désignait pour une chaire de collège. Il fut servi à souhait. Les Jésuites dirigeaient alors la plupart des établissements d’enseignement secondaire, et le P. Du Cerceau professa dans les maisons de Rouen et de la Flèche. A son séjour dans cette dernière ville se rattache l’amusante pièce : Plaintes sur la lenteur du messager du Mans, et une autre sur Y Avènement heureux du même messager après un long retard, motivé sans doute par une étape « à chaque bouchon ». Ces poèmes sont marqués de plus d'un IraiL fin, mais par trop enveloppés dans de longues tirades. Sa touche est ferme et nettement dessinée, mais frise la rudesse. Jaloux de ne rien estomper et de parler franc, il confine parfois à la dureté et sa naïveté côtoie de trop près la vulgarité. Que n’a-t-il d’Horace, par lui proclamé son rêve, imité davantage le tour élégant et châtié, la forme sobre et impeccable? Au collège, il est vrai, l’on n’était pas si difficile et ses œuvres soulevaient d’unanimes applaudissements. On sait de quelle vogue les représentations scéniques jouissaient dans les institutions d’enseignement. Le talent du P. Du Cerceau, — il serait injuste de lui en contester — répondait à merveille au milieu où il s’épanouissait et ses comédies firent le tour des maisons des Jésuites, sans que de nos jours on y ait toutcà fait perdu le souvenir du poète. L'absence complète de rôles de femmes s’explique parle milieu dans lequel elles étaient représentées, et le travesti n’était pas encore entré dans les mœurs des collèges. Rappeler Y Enfant prodigue, la Défaite du solécisme, Y Ecole des Pères , les Incommodités de la grandeur, Esope au Collège et d’autres du même genre, c’est évoquer le souvenir des fêtes académiques données par les étudiants

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dans le premier tiers du xviiie siècle. La ville entière, heureuse de secouer la monotonie de l’existence provinciale, avait hâte de se rendre à ces solennités littéraires qui groupaient le clergé, l’armée, la justice et les diverses classes libérales. On en trouve la trace bien marquée jusque dans les délibérations des municipalités, ainsi que nous nous proposons de le montrer, à notre heure, pour ce qui a rapport à la Touraine.

Mais depuis longtemps l’écho des applaudissements, qui saluèrent les comédies et les drames du P. Du Cerceau, s’est évanoui et si, de nosjours, l’on est tenté de le relire quelquefois, ce n'est certes pas cette série de ses œuvres que l’on choisit. On prend de préférence le recueil des poésies diverses pour faire connaissance avec le côté piquant du talent de l’écrivain. On y rencontre des contes non sans agréable badinage comme les Pincettes, les Tisons et la Nouvelle Eve, des fables d'une lecture facile comme le Rat et le Raton , la Lionne et le Renard et le Vieux Plaideur , plus d’une épigramme, sinon d’un style harmonieux, au moins d'un trait juste et mordant, enfin des épitres alertes et piquantes, en particulier celles qui sont adressées à l’évêque d’Angers et à Mme de Mirepoix.

Chacun a ses auteurs préférés, auxquels il va suivant ses goûts, son éducation et son tempérament. Les écrivains de prédilection du P. Du Cerceau étaient, chez les anciens, Horace, et chez les modernes, Marot. Dans une de ses meilleures pièces, la Valise, il a pris soin de nous apprendre que lorsqu’il « part pour la campagne, » il ne manque pas de mettre des livres dans son sac de voyage, et toujours Horace « tient la première place ». Ce n’est pas d’ailleurs qu’il n’apprécie fort le doux Virgile, l’élégant Catulle, le fier Juvénal, le piquant Martial et le fécond Ovide ; aussi bien, ajoute-t-il.

J’étois pour Ovide à quinze ans.

Mais je suis pour Horace à trente.

Marot le charmait par son esprit ailé et son tour enjoué. Le ton badin et la fine ironie du vieux maître plaisaient singulièrement au P. Du Cerceau. Sous le vêtement quelque peu vieilli, il goûtait « je ne scai quoi de fin, de gracieux. » Sans s’attardera ce que le poète d’antan renferme d’ « un peu vaurien, » il aimait à s’inspirer de la grâce de son style, afin de pouvoir « sur de plus dignes sujets — d’un pinceau chaste en répandre les traits. »

Après avoir longtemps professé les humanités, le P. Du Cerceau

fut chargé de la formation particulière d’un enfant de la plus haute naissance. Ses qualités professionnelles, sa réputation d’hommed’honneur et d'esprit, aussi bien que son habitude du inonde le firent choisir pour instruire un prince du sang, comme on parlait alors. Son expérience lui avait fait écrire :

Le inonde a de fort grands défauts.

Ne craignez pas que je l’excuse.

Mais tel qu’il est, il nous amuse.

Aussi n’éprouva-t-il pas trop de déplaisir à la perspective de la mission qu’il allait remplir sur la « scène mobile et changeante, >> aux « mille spectacle curieux. » La scène d’ailleurs n’offrait rien que distingué à tous égards. 11 ne s’agissait rien moins que de devenir le précepteur d’un arrière-petit-neveu de Henri IV. Nous le connaissons déjà et nous avons assisté à ses ébats au château de Véretz. C’était un enfant à l’esprit vif et délié et au cœur aimant que Louis-François, auquel la mort de son père, en 1727, avait transmis le titre et les droits de prince de Conli. Mais aussi son tempérament ardent, sur lequel la douceur de la main maternelle ne devait avoir qu’une action limitée, appelait la direction d’un homme expérimenté, qui sut allier la bonté et la fermeté tout ensemble. Personne mieux que le P. Du Cerceau n’offrait les garanties utiles pour cette éducation. Sa franchise et sa résolution, unies à une bonhomie pleine d’urbanité, lui concilièrent l’estime de la princesse et de l’enfant.

Le précepteur conquit vile les sympathies par « l’air ouvert, » la « gaieté enjouée, » aussi bien que par « le calme souverain d’un esprit tranquille. » qu’il se plaisait à rappeler dans ses vers. Sans heurter de front les saillies de l’enfant et sans vouloir fatiguer sa mémoire d’exercices superflus, il s’appliqua à cultiver les heureuses qualités en émondant les défauts avec tact et prudence. Les causeries et les promenades furent de vivantes leçons de choses, à l’aide desquelles il développa progressivement l’intelligence de son élève. Quel âge charmant en effet que l'enfance et pourquoi rendre morose cette humeur gaie, sans souci comme sans passion, qui faitles vrais heureux?

Tout se passe en un tour de main :

Le soir, on se couche, on sommeille,

Sans souci pour le lendemain,

Et le lendemain on s’éveille Sans retour fâcheux sur la veille.

Le P. Du Cerceau n’avait pas assez de reproches pour les gens

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qui surmènent l’esprit de la jeunesse, l’encombrent d’études qu'il ne saurait « digérer » et qui u l’étouffent », si bien que l’on « lue hélas ! le pauvre enfant. » Sa méthode consistait à instruire son élève en le récréant. Le travail devint une distraction et le prince apprit comme en se jouant. Au cours des promenades, le précepteur enseignait le culte des auteurs classiques de la Grèce et de Home, ces « merveilleux csprils » dont on ne saurait trop imiter « la noble finesse » et les « beautés » supérieures, en négligeant bien entendu leurs défauts et leurs erreurs. C’est ainsi que l'abeille sait,

En voltigeant sur la rose vermeille.

Laisser l’épine, et du suc de la fleur

Tirer pour nous un miel plein de douceur.

A l’école des maîtres d Athènes, de Rome et de Paris, le P. Du Cerceau avait puisé le goût de la clarté et de la précision du style : le choix de l’expression lui paraissait le complément nécessaire de la sincérité de la pensée. Dès le commencement, attentif à réagir contre la décadence du goût, qui lui inspira une pièce encore pleine d’à-propos en nos jours, il s’attacha à inculquera son élève le sentiment de la pureté et de la netteté dans le langage parlé ou écrit, ainsi qu’on le pratiquait, « quand on parloit afin d’être entendu. » Combien l’on doit préférer la simplicité à cette « bigarrure » qui pousse à vouloir « du rare, du nouveau » et à se mettre « à la torture pour alambiquer un écrit » !

Car à charger trop le tableau,

On vient à gâter la peinture,

En voulant le portrait trop beau.

On fait grimacer la ligure.

Lejeune prince de Conti, sans d’ailleurs manquer de déférence à l’égard de son précepteur, montrait par ses saillies quel plaisir il goûtait à recevoir des leçons sous les ombrages d’une riante campagne. Aussi, le P. Du Cerceau savait à point orienter son esprit ouvert du côté de l’étude facile et sans contention, ainsi qu’il se l’était proposé. A l’aide des mille et un objets de la nature, « du vif éclat des couleurs — que sur l’émail brillant des fleurs — un printemps naissant nous étale », il cultivait l’esprit de l’enlant et élevait son âme. Il semait habilement dans son cœur les notions morales, les principes d’honneur, dejuslice et de charité qui sont le fil conducteur de la vie. C’est en effet l’unique moyen d’avoir des « jours filés d’or et de soie ». de

traverser sans péril la « zone torride » de la jeunesse et de parvenir à une vieillesse « telle qu’à peu d'élus le Ciel la donne. »

Le P, Du Cerceau connaissait l’empire des fables sur l’esprit des enfants et ne négligeait pas, à l’occasion, d’en réciter quelqu’une de sa composition, à l’appui de tel ou tel précepte de morale. Avec les Deux Fourmis, l’une « friande » et amie de « sucrerie », l’autre « sage » et soucieuse du « bon grain », il enseignait à placer le nécessaire avant l’agréable, à s’attacher aux biens solides plutôt qu’aux fausses apparences. Par le Singe et. le Chat, il montrait que méchanceté et railleries sont de détestables défauts et que celui-là « met tout le monde contre soi — qui fait du mal à tout le monde. » Sous les formes les plus variées le précepteur apprenait à son élève à fuir la vanité, l’oisiveté et la fausse gloire, qui font que l’homme de qualité trop souvent « s’adonise » ; il lui conseillait de se tenir en garde contre le souille dangereux de la prospérité, en veillant à ce « qu’un subit orage ne nous rejette loin du bord; » enfin il l’engageait à écarter la trompeuse flatterie pour ne donner sa confiance qu’à « l’esprit droit, sincère. » Ainsi le commandent le bon sens, la logique et l’intérêt bien entendu de la personne, de la cité et de l’Etat ;

Noble et simple dans sa pudeur, L’honnète femme à la coquette Laisse le fard et la fleurette.

Et l’ami, l’encens au flatteur.

Dans une épitre semée de traits judicieux, le poète avait naguère conseillé à un intime de s’accommoder aux circonstances en sacrifiant ses goûts, en particulier au « prince qui le chérit ; »

Et quand le cerf au bois se lance Soiez chasseur par complaisance...

Et le soir convive agréable,

Traité comme un des favoris,

Vous viendrez manger à sa table Le gibier que l’on aura pris.

A l’occasion, le P. Du Cerceau savait faire trêve à ses travaux et à sa poétique rêverie et, « plein de vigueur, léger, agile, » suivait la meute à travers bois. Le plaisir devenait un devoir lorsqu’il s’agissait de l’éducation du pri nce. Quelle joie ce fut, en effet, pour l’enfant le jour où pour la première fois on lui permit de prendre une arme à feu et de s’élancer à l’affût dans le parc, où les oiseaux chantaient dans la fouillée ! Ce jour-là, — l’on a de ces souvenances sans savoir pourquoi

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— le précepteur se rappela peut-être l’un de ses poèmes les plus spirituels. A l’évêque d’Angers qui, sur une indication heureusement inexacte, avait fait réciter des prières pour l’àme du religieux, le poète écrivait un « bien grand merci » pour ses « nombreux et beaux De prof midis ». Puis il l’engageait à garder le silence pour ne pas « réveiller chat qui dort »,

Car que sait-on ! la mort peu charitable,

Qui lors peut-être à moi ne pensait pas.

Peut, revenant tout d’un coup sur ses pas,

Se raviser.

D’ailleurs dans sa « machine » tout est en parfait état ; il a bon estomac et bonne poitrine, et « toujours son pous de même pas chemine». Rien donc ne le presse, et il est d’avis de laisser la mort « paisiblement passer son droit chemin ». Il sera toujours temps de s’y prendre et d’en venir aux « pseaumes et leçons », ajoute-t-il, «quand le cas écherra », c’est-à-dire

Dès qu’une fois de sa fatale main.

La mort viendra terminer ma carrière.

Et que garni d’un surtout de sapin.

Elle m’aura, narguant le médecin.

Tout de mon long mis dans sa gibecière.

Hélas! le P. Du Cerceau pouvait-il prévoir que cet innocent badinage aurait bientôt sa cruelle réalisation, et que la mort, chasseresse impitoyable, l’attendait auprès d’une gibecière dans un coin du parc de Veretz ? Toujours est-il qu’il en fut ainsi. Le prince, trop novice dans le maniement de son arme, atteignit mortellement son précepteur. Le P. Du Cerceau ne tarda pas à rendre le dernier soupir au milieu des larmes de tous les hôtes du château. L’enfant n’eut pas assez de regrets pour celui qu’il aimait et dont son imprudence venait de causer la mort. On s’efforça de celer la cause du décès dont le caractère violent est d’ailleurs passé sous silence dans l’acte officiel, mais la rumeur, volant de bouche en bouche, s’est fait la confidente de l’histoire.

Eu apprenant cette douloureuse nouvelle, le directeur du collège de Tours s’empressa de rendre les derniers devoirs à son confrère. La cérémonie funèbre eut lieu dans l’église de Véretz et les restes du religieux furent pieusement ensevelis sous les dalles du temple. Nous avons vainement cherché la pierre tombale qui les recouvre, tant de remaniements ont passé par là; mais, du moins, les registres mortuaires

ont conservé l’acte que nous reproduisons textuellement : « Le 5 juillet 1730, a été enterré dans l’église de celte paroisse par nous curé soussigné le révérend père Antoine Ducerseau (sic) âgé de 58 ans, prêtre de la compagnie de Jésus prefect de son altesse sérénissime très liault et très puissant seigneur monseigneur Louis de Bourbon, prince de Conly, en présence du très révérend père Jacques de Guenonville recteur du collège de la compagnie de Jésus, et de Monsieur le vicaire de cette paroisse qui ont signé avec nous. (Signé) Bolacre, de Guenonville ».

Le P. Du Cerceau laissa au château un souvenir ému que les âges n’ont pas fait s’évanouir. La princesse de Conli et son fds prolongèrent leur séjour à Vérelz, sans que nous sachions quel nouveau précepteur fut chargé de continuer l'éducation de l’enfant. L’année suivante, la mort emporta un serviteur modeste et, « le 8 aoust 1731, fut enterré dans l’église, Jean Humbert âgé d’environ 55 ans, palfrenier de son altesse sérénissime, très haute et très puissante dame Louise Elizabeth de Bourbon, princesse de Conti 3e douairière. » A cette époque, le manoir comptait sans doute parmi les hôtes le chevalier de llasilly, car nous relevons le décès de son laquais, Crespin Bertrand, originaire de « Bailleul proche Chcmay en Flandre et Hainault ». Le 29 septembre eut lieu, également dans l’église, l’inhumation du sieur Simon Lefort, « officier de la princesse ». Puis, par une de ces journées d’aulomne qui ont la délicieuse mélancolie des pays les plus enchanteurs, les cloches de Yéretz annonçaient à toute volée le mariaged’une demoiselle de la Rochefoucault avec un gentilhomme dont le nom évoque le souvenir des régions pyrénéennes. La cérémonie nuptiale fut présidée par l’archevêque de Tours et, au premier rang de l’assistance, on remarquait la princesse « Elise », comme on l’appelait familièrement.

En raison de son caractère, nous transcrivons entièrement l’acte des registres paroissiaux. « Le onziesme jour d’octobre 1731, après deux publications en la paroisse de Saint-Sulpice de Paris où il a demeuré pendant onze mois, et en celles de Varennes sous Montsoreau cl, de Beaumont les Tours, des promesses de mariage entre très haut haut et très puissant seigneur don Jean Etienne, comte de Blancs, chevalier d’honneur héréditaire au conseil souverain de Roussillon, fils de très haut et très puissant seigneur don Etienne, marquis de Blancs, chevalier d'honneur perpétuel au conseil souverainde Roussillon, et de très haute et très puissante dame dona Françoise Dumrard, ses père et mère, d’une part, et très haute et très puissante demoiselle Jeanne Françoise

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Antoinette delà Rochefoucault de Neuilly, mineure, émancipée d’âge, fille de feu très haut et très puissant seigneur Paul Louis Lhermitte de la Rochefoucault et de feue très haute et très puissante dame Jeanne- Marie Gruter, de la paroisse de Saint Jean de Beaumont les Tours, d’autre part. »

Vu les dispenses régulièrement accordées, « Nous, Louis-Jacques de Chapt de Rastignac. archevêque de Tours leur avons donné la bénédiction nuptiale en présence de son altesse sérénissime très haute et très puissante et très excellente princesse Madame Louise Elizabeth de Bourbon princesse du sang, vve de très haut très ' puissant et très excellen t prince Monseigneur Louis Armand de Bourbon, prince de Conty, prince du sang, de très haut et très puissant seigneur Charles Armand vicomte de Pons, rnestre de camp de cavalerie, de très haut et très puissant seigneur François-Paul deCraslé(P), marquis de Bourzac, mestre de camp de cavalerie et premier gentilhomme de la chambre de son altesse sérénissime monseigneur, le prince de Conty, et de très haut et très puissant seigneur Joseph Gaspard Gilbert de Chabannes prestrc docteur de Sorbonne, et de très haut et très puissant seigneur Martin du Bellay prêtre docteur en Sorbonne, abbé commendataire de l'abaïe roïale de S-Mélaine, nos grands vicaires et de plusieurs aultres témoins qui ont signé avec nous ».

Le silence de cet acte au sujet du duc d’Aiguillon insinue que le seigneur de Véretz était alors absent. Un peu plus tard, nous le voyons à son château offrant son bras à la princesse de Conti avec laquelle il fut parrain d’une cloche, due vraisemblablement à la générosité des hôtes. Le souvenir fidèle de la brillante cérémonie nous a été conservé par la parfaite simplicité du procès-verbal. « Le vingt six d’octobre 1731, lisons-nous, a été faite la bénédiction de notre seconde cloche par nous curé soussigné laquelle a été nommée Elizabeth Armande par son altesse sérénissime très haute, très puissante et très excellente princesse Madame Louise-Elizabeth de Bourbon Condé princesse de Conty, princesse du sang, et par très haut et très puissant seigneur Armand-Louis du Plessis de Richelieu duc d’Aiguillon, pair de France, comte d’Agenois et Condomois, baron de Gontaud Tournon, Monheurt et Boulogne, marquis de Montcornet, prévost de Larcé, seigneur de Verets et autres lieux, gouverneur pour le roy des ville cytadelle parc et château delà Fère. »

La princesse de Conti faisait ses délices du manoir dont elle était

elle-même l’un des plus doux charmes. A l’automne de 1737, il est question de Jean Prévost, cocher de « Madame seconde douairière de Conty ». L’année» suivante, au commencement de septembre, on enterrait son valet de pied Louis Prudhomme, âgé de 34 ans. Plus tard, le 6 juillet 1739, on voit assister à un mariage le sr Pierre Mozard, officier de la princesse de Conti, et le sr Nicolas Félix de Valigny « ambulant ». Or, nous possédons sur le séjour prolongé de la princesse mieux que des extraits de documents, certes d’une véracité à toute épreuve, mais aussi d’une certaine aridité. Ses goûts, ses occupations, ses amusements, les fêtes dont elle fut l’objet et les égards dont elle était entourée par les châtelains, nous ont été racontés en un langage aimable par un témoin des journées de la belle Elise. Ce récit, conservé manuscrit, a été retrouvé par nous dans le fonds de la bibliothèque de Tours et nous croyons être autorisé à l’attribuer au spirituel abbé Grécourt, l’un des familiers du manoir dont nous parlerons en son lieu.

« Mme la princesse de Conti, dit cet invité, est la principale source des agréments du château de Verret.

« Je ne traceroy point icy de sa figure L’aimable et riante peinture ;

Dès ses plus jeunes ans vos sens furent ravis Des attraits enchanteurs que la riche nature Avoit à son haut rang sagement assortis ;

Elise par son rang digne du diadème Par ses grâces encor l’auroit pu mériter ;

Mais j’ay d’autres dons à chanter,

Charmes plus ravissans que n’est la beauté même.

« C'est d’abord son esprit . Une pénétration prompte, une justesse exacte, une précision line, un discernement exquis, une fermeté décisive en forment les traits les plus marqués. Une imagination féconde et brillante pare avec éclat ces qualités solides, et une humeur enjouée assaisonne de scs grâces le brillant de l’imagination et la force de la raison. L’enjouement n’est même que le moindre mérite de son humeur ; cette précieuse égalité, qui chez tant d’autres n’est que le fruit de la pesanteur, se marie chez elle avec le feu, les saillies, les changemens mêmes. Toujours semblable à elle-même dans les situations semblables, son esprit agile se plie aux sujets et aux circonstances et passe, comme l'éclair, du plus riant badinage au sérieux le plus grave, pour reprendre, au sortir des affaires les plus épineuses, toute son aménité et rapporter du sein des embarras, quand d’autres objets la rappelent, les grâces légères du plus délicat enjouement.

RICHELIEU ET CONTI

« Sa conversation ne peut manquer d’avoir le même tour que son

LauiscEb, sabcfli cLtBouroonPrinczssù cUJdordry

est nee le 22 j? ' 1603 et a cpouscPeuts Armarui de Bourbon Pr~tnce dcConty le p * JiullcÀr i7tj .

esprit, tantôt vive et riante* tantôt solide et sérieuse, toujours assortie

aux sujets et aux personnes, toujours aisée, toujours juste, toujours gracieuse. Son langage, dont tout l’art se borne au vrai et au naturel, joint à la pureté et à l’élégance cette noble simplicité qui caractérise le discours des personnages illustres et des grands esprits. Ses sentiments ajoutent un nouvel éclat à ces qualités brillantes. Une âme élevée, généreuse, bienfaisante, un cœur tendre et compatissant pour quiconque souffre, indulgent pour les défauts des mortels, toujours égal et constant dans ses goûts ; l'amour de l'ordre et cette fermeté qui l’établit ou qui le maintient; ce courage qui l’élève au-dessus de la mollesse, de la fausse délicatesse, des soins et des amusemens de son sexe pour disputer au notre le prix de l’activité, des fatigues et de l’application, annoncent que le sang des Louis, des Condé, des héros et des maîtres de l’univers coule dans ses veines et que sur le trône elle remplacerait les Blanche et effacerait les Elizabeth. Une princesse de ce caractère doit former, pour ceux qui ont le bonheur de l’approcher, la société du monde la plus charmante. Rien en effet n'égale les douceurs (pie leur offre la sienne : sans en dépouiller la dignité, toujours inséparable de sa personne et de ses moindres actions, elle bannit, en leur faveur, les hauteurs, les réserves, les froideurs de la grandeur; elle s’étudie et à leur faire oublier et à oublier elle-même avec eux la supériorité de son rang et celle-même de son génie, plus précieuse encore et plus difficile à déposer que celle de son rang.

« Près d’elle on ne connoît ni la servile crainte Ni la fatiguante contrainte,

Ni la cérémonie et ses bizarres lois ;

La délicate bienséance,

La noble et facile aisance Seules règlent les rangs et décident des droits.

<( L'occupation de Mme la princesse de Gonty dans le salon contribue encore à en varier agréablement le spectacle. Dans un des fonds est dressé un grand métier sur lequel elle brode, et ce travail est son amusement ordinaire et presque unique.

« On la voit d’une main savante,

Nouvelle émule de Pallas,

Sur un fidèle canevas Tracer mainte image riante.

Bientôt à nos yeux éblouis,

Sous ses doigts la toile s’anime.

Chaque trait avec grâce exprime La nature et son coloris.

C’est ainsy d’un travail et brillant et solide Qu’elle fait ses délassements ;

Ainsy la sagesse préside Même à ses doux amusemens. »

RICHELIEU' ET CONTI

La princesse Elisabeth deContifut certainement l’une des personnalités les plus brillantes, qui eurent pour Véretz une prédilection marquée. Mais on a pu se convaincre que, de tout temps, hôtes et visiteurs se sentirent attirés vers cette gracieuse demeure et qu’ils appartenaient d’ordinaire à la classe la plus distinguée. Gentilshommes et dames de haut lignage, hommes d’Etat et d’épée, prélats, lettrés et artistes se plaisaient à goûter les délices du riant manoir, à l’ombre duquel le meilleur ton s’alliait à la plus parfaite liberté, si bien qu’après leplaisir d’y être reçu, l’on ne désirait rien tant que la satisfaction d’y revenir. Dans les pages qui précèdent, en rapprochant les diverses périodes, l’on trouvera la peinture exacte de la vie seigneuriale sur les bords du Cher. Cependant, il nous a paru utile de compléter ce que nous avons dit, en jetant comme un coup d’œil d’ensemble sur la société au château de Yéretz.

De la terrasse supérieure du parc

XY

Lia société à Véretz

La noble et facile aisance Seules règlent les rangs et décident des droits. (Grécourt, Visite à Véretz.)

tableau des plus dignes de tenter le pinceau d’un artiste est celui des personnages qui composaient l’aimable petite cour de Véretz. Les délices de cette résidence recevaienl un attrait sans cesse renouvelé par les agréments de la société qui y faisait un séjour plus ou moins prolongé. Nous n’avons pas à évoquer le lointain souvenir du moyen âge, durant lequel les chevaliers faisaient trêve à leurs rudes chevauchées pour venir embrasser leurs « mies », occupées derrière les sombres murs du castel à broder et à prier. L’aurore des temps modernes suspendit de fines guirlandes de sculpture aux créneaux du donjon, et recouvrit la cuirasse des preux de tuniques richement brodées. En même temps les mœurs s’adoucirent et les grandes salles du château s’égayèrent des jeux pacifiques et des douces causeries, dans

LA SOCIÉTÉ A VÉRETZ

lesquelles Apollon se trouvait mieux à l’aise que Mars, à moins que les Muses ne prissent la lyre pour chanter les lauriers cueillis par delà les frontières.

Les seigneurs de Véretz ne montrèrent pas moins d’attachement pour la religion que pour l’honneur et les arts, et de tout temps les archevêques de Tours furent les habitués du manoir. L’ancien régime nous apparaît dans le rayonnement superbe des dignités princières et aristocratiques, drapées des plus somptueux costumes, et dans l’éclat de hautes personnalités adonnées tour à tour au noble labeur des camps et aux amollissantes privautés des cours et des alcôves. Le clergé suivit, à certains égards, la loi du milieu dans lequel il se trouvait. A l’échelon inférieur de la hiérarchie ecclésiastique, le clergé paroissial vivait simple et modeste dans l’accomplissement de ses devoirs austères. Au sommet les prélats, issus d’ordinaire de souche seigneuriale, semblaient trop souvent préférer à la gravité des préceptes évangéliques le faste et la pompe d’un train de maison, où le Christ aurait eu parfois quelque peine à reconnaître de dignes successeurs. La faute en était au temps, aux mœurs, aux tendances de la nature humaine et pour beaucoup à l’oubli des règles canoniques. Les prélatines étaient souvent, hélas ! comme des fiefs grassemeht dotés que l’on distribuait aux cadets de famille, sans souci d’une vocation qui faisait défaut, non plus que des protestations de l’Eglise dont les maximes d’une souveraine sagesse étaient méconnues des intéressés. Par bonheur, il arrivait que l’habit faisait le moine, et que le prélat, une fois revêtu de son noble caractère, prenait au sérieux ses graves fonctions et s’adonnait avec dévouement à l’administration de son diocèse. D’autres fois, il avait le bon esprit de laisser à des mains expérimentées une direction à laquelle il entendait peu ou prou, et rien dans sa conduite, sa maison et ses prétentions ne venait faire échec à la bonne direction d’œuvres pies préparées ou fondées dans le lointain des âges, pour le plus grand profit des diverses classes sociales.

L’historien, il est vrai, n’hésite pas à admettre quelques circonstances atténuantes en considéra tion du bénéfice que les âges précédents ont recueilli de ces existences fastueuses. A l’ombre de la crosse épiscopale ou abbatiale, des artistes choyés ont réalisé des travaux qui feront à toujours l’admiration des siècles en même temps que l’honneur de la Patrie et de la Religion. Les prélats et abbés grands seigneurs étaient des Mécènes auxquels le progrès et la civilisation sont singulièrement redevables, et nous devons leur pardonner beaucoup parce

qu’ils ont beaucoup aimé et encouragé les lettres, les sciences et les beaux-arts. Pas de cathédrale, de couvent, de collégiale et presque de modeste église rurale, qui ne garde la trace souriante de leur passage et de leur libéralité.

Auprès de l’église et de la cellule construites par saint Martin,

autour de l’oratoire mérovingien qui, relique précieuse, se voit encore appuyé contre le rempart gallo-romain , les évêques mirent un soin jaloux à donner à leur cathédrale plus cl’ampleur et de beauté, en même temps qu’à mettre leur demeure en harmonie avec les mœurs et les besoins. nouveaux. On sait comment l’hôtel du moyen âge fut remplacé, au xvue siècle, par un édifice qu’un touriste de 1638 appelle « très beau et grand », et comment le siècle suivant éleva le vaste corps de logis de l’ouest, dont la première pierre fut posée en 1767. Le palais acheva de prendre sa physionomie définitive par l’installation du portail qui, tout au moins, s’inspira de l’arc de triomphe érigé en l’honneur de Louis XIV sur le bord de la Loire, sans d’ailleurs que la statue « pédestre » du roi , réservée au célèbre François Girardon , paraisse avoir été jamais placée au sommet de la porte triomphale; à l’archevêché, une douzaine d’ouvriers mandés par Ms* de Conzié et envoyés de Ghanteloup par le duc de Choiseul, décorèrent le portail de statues de l’Ancien et du Nouveau Testament et de symboles religieux, en sorte que les frais, dit-on, s’élevèrent à environ 15.000 livres.

Nous ajouterons que le mobilier du palais épiscopal répondait au caractère et à la destination de la demeure. Les rideaux et pentes des fenêtres, des portes et des lits étaient d’ordinaire en soie cramoisie, violette

Portail de l'archevêché, état actuel.

Oratoire antique à l’archevêché.

A droite . rempart romain ; à gauche , mur mérovingien, voûte moyen âge.

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ou jaune. Les sièges étaient recouverts en satin, en velours d’Utrecht, en damas, en tapisserie et broderie du plus gracieux effet. Cà et là, de belles tapisseries rehaussaient les appartements de leurs scènes naïves , si charmantes dans la grâce du dessin et l’harmonie des tons. Un heureux assortiment de pièces de Flandre, d’Abbeville, d’Aubusson, de Bergame, et sans doute aussi de Tours, mariaient agréablementleurs nuances adoucies sur lesquelles se détachaient les bahuts anciens, ainsi que les commodes, les sièges dorés, les appliques et les glaces de style Louis XV. Quant à la chambre de l’archevêque, elle était tendue d’une tapisserie de haute lissed’une douzaine de mètres de long sur environ deux mètres cinquante de haut; le lit et sa garniture sont en damas violet, et c’est aussi la couleur des rideaux

des fenêtres lesquels sont en taffetas. Le prélat seplaità recevoir et, parmi les sièges qui attendent les visiteurs, il y a une vingtaine de fauteuils garnis en velours jaune et violet, ou bien en tapisserie, dont un « de tapisserie de l’ancienne mode », ainsi que des « chaises à la Reine » avec garniture de velours violet, et des sièges « en cabriolet. » En cuivre doré sont les appliques ou « bras de cheminée », et les ustensiles de l’âtre ou « feu », comme on disait alors (1).

Or, parmi les localités de Touraine, Véretz est une de celles qui ont le plus souvent donné l’hospitalité à des abbés et à des prélats de grand renom. On sait que les archevêques de Tours possédaient, entre autres maisons de campagne ou palais d’été, les manoirs d’Artannes et de Vernou, où ils aimaient à goûter les charmes du plein air, sinon de la retraite. Sans avoir à Véretz d’autre droit seigneurial que la modeste redevance féodale, que le château leur payait en raison de la

Palais archiépiscopal de Tours.

Porte triomphale Louis XIV.

Dessin Gaignières .

(1) Ces notes sont tirées d’un inventaire, dressé en 1774 et conservé aux archives d’Indreet-Loire; nous nous pioposons de le publier avec des documents inédits sur l’histoire de l’archevêçhé,

baronnie archiépiscopale de Tours, ils se plaisaient à venir se délasser en la compagnie des châtelains, et nous les voyons figurer pendant plusieurs siècles parmi les hôtes les plus fidèles.

A l’aurore du xvie siècle, on s’en souvient, le berceau soigneusement préparé par Marguerite de la Primaudaye reçut un enfant qui devait occuper le siège épiscopal de Tours. Au manoir de Véretz Antoine de la Barre était en sa maison, et Ton devine, lorsqu'il fut devenu prélat, si dans son carrosse il prit souvent la direction des bords du Cher. Ses parents disparus, Antoine y revint attiré par la séduction des souvenirs et aussi par la présence de sa sœur, qui avait porté le domaine à François de Courtenay.

Au cours du siècle suivant, les prélats accrurent encore les magnificences de leur train de maison. en prenant de plus en plus à leur aise avec l’obligation de la résidence, à moins qu’ils ne fussent « exilés » dans leur diocèse, et on les vit fidèles au toit hospitalier. On s’y rendait d’autant plus volontiers que parmi les propriétaires figuraient les abbés de Rancé et d’Effiat, dont la physionomie, à des points de vue différents, présente la plus piquante originalilé. Dans cette atmosphère sémillante d’esprit, de bonne humeur, de courtoisie et aussi d’entrain pour le jeu, soit à l’ombre des lambris dorés, soit sur les terrasses et dans les bosquets ombreux du parc, les heures passaient avec la rapidité d’une flèche, agréablement dorée s’entend.

Un des prélats tourangeaux qui se sont le plus distingués par le goût des arts et de la société, est Bertrand d’Eschaux, ou d’Escbaus suivant sa signature. Pendant son épiscopat, qui occupe presque tout le règnede Louis XIII, il reconstruisit son palais sur de somptueuses proportions. Favori du roi, il fut comblé d’honneurs, reçut le cordon de l’ordre du Saint-Esprit et dut au tout-puissant Richelieu de n’avoir pas obtenu le chapeau de cardinal. A l’occasion d'une de ses visites à Véretz, le prélat tint sur les fonts baptismaux l’enfant d’un officier de la maison royale, de concert avec une noble châtelaine des environs. « Le onziesme jour de may mil six cens vingtet neuf, lisons-nous dans les registres, a esté baptizé par moy recteur curé de l’église parroichiale Notre-Dame de Verelz, Bertrand fils de Philippes Sallier escuyer sieur de Gévry conseiller et maistrel d’aultel (sic) ordinaire de la maison du roy et de dame Marye Levacher son espouze ; le parrain a esté le révérendissime père en Jésus-Christ messire Bertrand d’Eschaüs archevesque de Tours, conseiller du roy en ses conseils d’estat et privé, commandeur de l’ordre et milice du benoist Saint-Esprit et premier aumosnier de

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sa Majesté, la marraine haulte et puissante dame Jehanne Boudet, femme et espouze de hault et puissant seigneur Anthoine de Cônnigam sieur de Candé». (Signé)

« Bertrand d’Eschaus arclievesque de Tours.

Boudet, Aubry. » .De nouveau, le 21 octobre, le prélat présenta sur les fonts Jeanne,, fille de François Le Franc, écuier « sieur d’Uysseau, controlleur ordinaire de la maison du roy », et de Jehanne Renazé. La marraine était « Jeanne de Hanequin , dame de la Bourdaizière, femme de messire Gilbert de Fillatte, chevalier, capitaine de la compagnie des chevaulx légers de sa majesté, seigneur de Roche-Turpin et la Carée » (?).

Le poids des années et les souffrances causées par une maladie sans pitié engagèrent Bertrand d’Eschaus à prendre pour coadjuteur Victor Le Bouthillier, ainsi que nous l’avons vu précédemment. Bertrand d’Eschaus mourut « après avoir esté taillé de la pierre par plusieurs fois, » et laissa la mémoire d’un prélat aussi pieux qu’aimable. Il avait fait édifier lui-même son tombeau « pour la plupart de marbre, en une chapelle au costé droit du grand autel de Saint-Gatien », et il aimait à venir y prier avant et après ses voyages. A sa mort, en 1641, on y grava l’inscription suivante : « Ci-gist Bertrand d’Eschaus recommandable par sa vertu, admirable par sa science, illustre par sa naissance, qui fut le premier aumosnier de Henri le grand et de Louis XIII pendant 35 ans, évesque de Bayonne pendant 25 ans, archevesque de Tours pendant 23 ans et commandeur de Tordre du Saint-Esprit, et qui enfin plein de gloire et de jours, mourut âgé de 85 ans le 2 mai 1641. »

Au château, l’archevêque Victor Le Bouthillier se sentait bien chez lui. Son frère, sa belle-sœur et ses neveux lui faisaient l'accueil le plus empressé toutes les fois qu’il venait s’y reposer de ses travaux. C’est qu’en effet Victor fut l’un des évêques de Tours les plus recommandables par ses œuvres non moins que par la dignité de sa vie. Non

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