‹ Le chateau de VeretzChapitre 18 sur 42 · JJ · texte numérisé non relu

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Signatures d’hôtes de Véretz Parmi lesquelles celle de Bertrand d’Eschaus.

content de contribuer à maintenir dans le clergé la discipline, l’esprit hiérarchique et la pratique de l'étude par la création des doyennés et des conférences ecclésiastiques, il favorisa l’érection d’un séminaire diocésain et de plusieurs communautés. Sa charité se manifesta par de larges aumônes et par l’établissement d’un hospice. Les arts ne furent pas oubliés dans cette existence si bien remplie et, suivant que le faisait remarquer l’épitaphe de son tombeau, il dota l’archevêché d’embellissements importants. La mort l’enleva le 12 septembre 1670 à l’âge de 73 ans, trop tôt au gré. de sa famille et de ses diocésains ; ses restes furent inhumés dans la chapelle Notre-Dame du Chevet à la cathédrale. Son oraison funèbre fut prononcée par le jésuite J. Martel et a été imprimée à Blois ( IIoioL 1670, in-4). Ses neveux lui érigèrent un monument digne de sa noble carrière, ainsi que le rappelle la fin de l’inscription funéraire : Optimo ac bene merenti patruo \ Buthelleria domus mœrens posuit.

Les successeurs ne cessèrent de recevoir au manoir l’hospitalité la plus cordiale. Amelot de Gournay, fils d’un président du grand conseil, et lui-même conseiller d’Etat en même temps qu’abbé com-

mendataire de certains couvents, fut nommé au siège de Tours en 1673. Son premier soin fut de confirmer les institutions faites par Victor Le Bouthillier et son nom reste attaché, en particulier, à la pose de la première pierre de l'église de Saint-François de Paule (1675), qui est devenue la proie d’une destination commerciale. Le « révérend père en Dieu » Amelot continua l'antique tradition des prélats amis des arts, et l'un des principaux officiers de sa maison excellait à manier le ciseau. Cet artiste était également bien accueilli au château et, le 20 juin 1677, nous voyons « Marguerite, fille de Honorât Jacques Toullet, capitaine du chasteau , » tenue sur les fonts par Louis Candart, sieur de la Renoire, de la paroisse Saint-Hilaire de Tours, et par

Michel Amelot de-Gournay, gr. par Nanteuil, 1675.

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« damoiselle Marguerite Bigot, femme d’Honorat Augustin, sculteur maistre d’hostel de Monseigneur l’archevesque de Tours. »

Ce dernier vocable nous conduit à une observation d’un caractère général. A l’époque qui nous occupe, il s’était produit dansle titre donné aux évêques un changement en apparence sans gravité, mais qui consacrait au fond une orientation mondaine, que l’historien a le devoir de signaler. En effet, s’il est vrai que les grands effets tiennent parfois à de petites causes, il n’est pas moins certain que plus d’une fois des circonstances qui paraissent insignifiantes sont le symptôme et la révélation de modifications profondes, sinon dans les idées, du moins dans mœurs et dans les habitudes. Le lecteur aura remarqué que naguère, dans les actes publics, l’évêque faisait précéder son nom de la formule « Révérend père en Dieu », qui accuse d’une façon si vraie et si apostolique tout ensemble, l’origine et le . but delà mission épiscopale. Rien de plus grand dans sa simplicité, rien de plus touchant dans son expression que cette appellation bien évangélique. Pourquoi faut- il que, après quelques tentatives d'abord isolées, les splendeurs du xvne siècle aient ébloui d'aucuns évêques et que la sonorité des titres pompeux les aient portés à substiluer à ce titre si chrétien la désignation toute terrestre de « Monseigneur », empruntée au vocabulaire mondain !

Ce changement d’ailleurs fut souligné par les contemporains et Saint-Simon n'a pas manqué de le relever non sans quelque ironie. 11 est vrai que, circonstance généralement ignorée, la Touraine au climat tempéré et aux mœurs polies semble avoir eu l’initiative de cette modification bien en harmonie avec les tendances de l’époque. Au rapport d’un ami du poète des Bergeries, c’est le seigneur de La Roche qui contribua à faire adopter cet usage. A cet égard, nous lisons dans le Balzac du xvne siècle : « M. de Racan fust le premier qui me mist du scrupule dans l’esprit et qui me remonstra que la dignité d’évesque ne devoit point es tre moins respectée par un vray clirestien que celle de duc et pair par un naturel François. Sa remonstrance me sembla fondée en raison, et nous résolûmes luy et moy de donner à l’advenir du Monseigneur à tous les evesques (1). »

Au temps du duc de Mazarin, parmi les lettrés qui fréquentaient Yérelz, on doit placer Pavillon et l’abbé Tallemant. Ils furent tous

(1) Œuvres de Balzac, éd. L. Moreau, t. 1. p. 423.

deux de l’Académie Française, sans d’ailleurs que leurs œuvres aient réussi à triompher de l’oubli. L’abbé François Tallemant, frère du malin auteur des Historiettes , avait « de l’esprit et des lettres » sans faire « rien d'achevé », et c’était aussi, paraît-il, « le plus grand inquiet de France », bien que parfois « assez plaisant ». Quant à Etienne Pavillon, il était proche parent de l’évêque d’Aleth, qui « n’avait ni cheval ni mule et donnait tout son revenu aux pauvres ». Tallemant et Pavillon, qui étaient assez intimement liés et moururent à quelques dix ans l’un de l’autre (le dernier, en 1705), se voyaient souvent sur les bords du Cher, soit à Véretz, soit à la Bourdaisière. Ils échangèrent leur admiration pour ces deux résidences, en parlant de celles-ci dans des vers que nous ne citerions pas s’ils ne touchaient à notre sujet.

Dis-moi donc, mon cher voisin, pourquoi

Tu viens vanter mes cours, mon jardin, mon domaine,

Véret te fournissoit un bien plus digne emploi,

Car enfin, tu le sais, et c’est chose certaine,

Si l’on fait quelque cas de moi en Touraine C’est à cause que je te voi.

La terrasse à perte d’haleine Dont le Cher en passant semble prendre la loi,

Et son gros batiment qui règne sur la plaine Font la seule beauté qui me donne de quoi Réjouir l’étranger que le hasard m’ameine (1).

J’ai nommé le duc de Mazarin. A l’époque qui nous intéresse, le duc avait donné sa confiance la plus absolue à une dame des environs pour laquelle il éprouvait, paraît-il, une particulière inclination. Je veux parler de la dame de Bois-Renault, propriété située en aval de Véretz sur la paroisse de Ballan. Ce domaine, après avoir appartenu au xvie siècle aux familles de Troyes et de Chalopin, se trouva dans la suite aux mains de Charles Gauvin, chevalier. Celui-ci avait cessé de vivre au mois d’août 1080. A ce moment sa veuve, Marguerite de la Roche, était installée au château de Véretz comme « chargée des ordres et pouvoirs du seigneur », et passa divers contrats au nom du duc. En particulier, au mois de septembre, elle lit procéder à l’adjudication des réparations à faire à l’écluse du moulin. Dans la suite, le duc de Mazarin eut une autre dame de confiance que l’on voit résider au château et commander lorsqu’il est absent; il s’agit de Claude de Villelongue. Elle était « épouse de Joseph Paillot, escuier, sieur de

(1) Œuvres de Pavillon, in-12. Paris, 1720, p. 40 ; « Bourdaisière à M. Paoillon par M. l’abbè Tallemant ».

Remerciements oour la maison de la

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Risaucourt ». En 1688, le duc lui offrait son bras pour tenir sur les fonts une enfant qu’ils eurent le bon goût de nommer Hortense, selon l’acte suivant : « Le 30 juin fut baptisée Ortence, fdle de Pierre Letourneur, m" cordonnier, et de Jeanne Brossard; parain Ms1' Armand Charles duc de Mazarin, de La Meilleraye et de Maïenne, baron de Véretz, et la marraine, Madame Claude de Villelongue de Risaucourt. » Au cours de l’année 1697, elle demeuraitau château de Véretz « etavait charge, ainsi qu’elle dit, de Ms1 le duc de Mazarin. » (1)

Nous venons de parler de la Bourdaisière. Les meilleures relations rapprochaient les seigneurs de Véretz de leurs voisins de la Bourdaisière. Cette élégante demeure , bâtie par les Babou, devint , sous Louis XIV, la propriété de Philippe de Courcillon, marquis Dan geau, non moins connu par son Journal que par ses dignités et sa fortune. Le marquis s’unit à la famille princière des Fürstemberg, en épousant, en secondes noces, la nièce du célèbre cardinal-évêque de Strasbourg. La sœur de celui-ci avait donné sa main à Ferdinand-Charles, comte de Lowenstein, qui fut père de Marie, la future marquise Dangeau. D’un autre côté, un frère du cardinal, Herman Egon, comte puis prince de Fürstemberg, eut, entre autres enfants, Emmanuel-François, qui épousa Catherine- Charlotte, comtesse de Wollenwod. Celte dernière, tenue en singulière affection par le cardinal, avait épousé tout d’abord François- Antoine, comte de La Mark, et, à la mort de celui-ci, elle s’unit à Emmanuel de Fürstemberg.

La comtesse avait une prédilection visible pour les bords du

(1) Ces documents, ainsi que nombre d’autres que nous citerons dans la suite, sont tirés des minutes de Mc Dupré, notaire à Véretz, actuellement déposées dans l’étude de M° Guillonneau, notaire à Saint-Avertin, que nous ne saurions assez féliciter de l’excellente tenue de ses archives et assez remercier de sa parfaite et délicate obligeance.

Château de la Bourdaisière avant la restauration.

Cher, où elle faisait sa résidence ordinaire quand elle n’était pas auprès de son oncle. Au dire de Saint-Simon, « elle avoit été fort belle et en

avoit encore à cinquantedeux ans de grands restes » ; d’ailleurs, « hardie, audacieuse, parlant haut et avec autorité, polie pourtant et sachan t vivre ». Au château de Yéretz, la noble dame était accueillie avec toutes sortes d’égards. On se souvient que la marquise de Dangeau fut marraine avec le duc de Mazarin en 1694.

Quelque vingt ans après, la même fonction fut remplie, par procuration il est • vrai , par « dame Marie- Catherine-Charlotte, comtesse de Fürstemherg, née comtesse Yollenvods », en compagnie de François Mi Ion , président trésorier général de France à Bourges.

On sait que la comtesse mourut à la Bourdaisière, en 1726, et fut enterrée dans la chapelle de Bondésir. Plus tard, le château devait venir aux mains du duc de Choiseul, et, après des vicissitudes que nous n’avons pas à raconter, il est actuellement la propriété de M. le baron G. Angelier qui lui a rendu sa belle physionomie d’autrefois et, de concert avec sa femme, conserve fidèlement les précieux souvenirs d’antan.

Dans la suite, les seigneurs de Véretz continuèrent à montrer le plus aimable empressement à accueillir les prélats. Parmi ces derniers, sans nous arrêter à Claude de Saint-Georges, qui vit son intronisation rencontrer des difficultés et fut promu à l’archevêché de Lyon , nous mentionnerons Isoré d’IIervault, qui se signala dans la lutte contre le Jansénisme. A ses yeux, cette doctrine altérait le dogme catholique et transformait la morale en une geôle désespérante sans air ni soleil, également funeste pour l’individu et pour la société. Son

Porte Renaissance à la Bourdaisière,

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ardeur à soutenir le cardinal de Noailles le fit exiler dans son diocèse, et ce ne fut qu’après la mort de Louis XIV qu’il put revenir à Paris; il mourut de la maladie de la pierre, en 1716. L’épiscopat de Henri de La Tour d’Auvergne, aussi bien que celui de Blouet de Camilly, fut éphémère comme la saison des fleurs. Cependant dans le court intervalle qui sépare son arrivée à Tours, en mai 1723, de sa mort au mois d’octobre de la même année, ce dernier prélat tint à visiter les seigneurs de Véretz. Par une touchante et chrétienne marque de sympathie , manifestée pour les travailleurs du peuple, il « leva » sur les fonts la petite fille d’un tonnelier, de concert avec la noble dame de céans ; c'est le 18 août que « l’illustrissime et révérendissime François Blouet de Camilly, conseiller du roy en ses conseils, archevesque de Tours », fut parrain avec « haute et puissante dame Anne-Charlotte de Crussol, épouse de haut et puissant seigneur Armand-Louis du Plessis de Richelieu. »

Bien autrement longue et mouvementée devait être la carrière de Louis Chapt de llastignac (1723-1750), né au castel patrimonial de ce nom, d’une noble famille de Périgord. Il était animé d’une ardente charité dont il fit preuve par la création de l’hospice de la Madeleine pour les enfants trouvés, par l’installation des sœurs de Saint-Vincent de Paul et par l’hospitalité si généreuse qu’il accorda aux habitants des campagnes durant une cruelle inondation. Ses études théologiques, — il était docteur de Sorbonne — sa connaissance des hommes et des affaires, ses talents aussi bien que son expérience lui assignèrent un rôle prépondérant dans les assemblées du clergé de France, en sorte qu’il fut choisi pour présider les réunions des années 1745, 1747 et 1748. Entre autres actes d'initiative, ii usa de son influence pour favoriser la continuation de l Histoire de l'Eglise Gallicane, œuvre des PP. Longueval, Brumoy et Berthier. Il est vrai que le prélat n’hésita pas à prendre sa meilleure plume pour s'en servir contre le jésuite Pichon

Claude de Saint -Georges, gravé par Edelinck.

lorsque celui-ci, dans son livre Y Esprit de l’Eglise, lui parut sortir de la vérité théologique; l’on sait d'ailleurs que le religieux rétracta ses assertions, qui étaient comme l’antipode des idées jansénistes sur la fréquente communion. Les mandements de l’évêque firent un certain bruit en son temps, si bien qu’il fut l’objet de diatribes violentes. Aux libelles aurait finalement succédé le poison, si l’on en croit certains auteurs, toujours en quête d’anecdotes romanesques surtout lorsqu'il s’agit de compromettre une corporation religieuse.

Mais écartons le souvenir de ces luttes douloureuses qui mettaient le clergé aux prises avec lui-même et dans lesquelles trop souvent, sous le couvert de la religion, la magistrature empiétait sur les droits sacrés de la conscience. Plus d’une fois, cette pensée et ce besoin d’oubli conduisirent Louis de Rastignac vers le manoir seigneurial de Yéretz. Sans doute la porte n’y était pas fermée aux bruits du monde et l’on y entendait l'écho des agitations publiques, mais du moins on avait le loisir de s’isoler et de goûter la solitude réconfortante sous le dôme silencieux des futaies ombreuses. Et puis le cœur ulcéré par la méchanceté des hommes trouvait dans les châtelains de Véretz des amis, toujours prêts à mettre le baume sur la blessure. Après une longue carrière l’homme, quel qu’il soit, sent ses pieds meurtris par les aspérités de la route, sa tête fatiguée par le tracas des affaires et son âme plus ou moins secouée par la houle des déboires et des contradictions. Le besoin de calme et de repos succède en lui à l’entraînement du labeur, qu’il s’agisse des œuvres de dévouement ou bien des entreprises inspirées par l’amour-propre ou l’ambition. Aux heures où le vent brûlant de la jalousie et de la haine souille en tempête et ébranle la nature humaine, corps et âme, jusque dans ses profondeurs les plus intimes, alors surtout une inévitable aspiration vers la retraite attire les cœurs même les plus vaillants : au milieu des émotions de la haute mer l’on aspire à la sérénité du port, protégé par une robuste :etée et éclairé d'un phare lumineux.

Mgf de Rastignac éprouvait ce sentiment avec d’autant plus d’intensité que les années et les soucis lui avaient fait une couronne de cheveux blancs et que sa santé était douloureusement éprouvée. 11 professait une vive sympathie pour les châtelains et trouvait dans cet attachement une accalmie à son angoisse. Mais la mort du duc Armand-Louis, au mois de janvier 1750, renouvela son amertume en le frappant au plus intime du cœur. La duchesse, de concert avec son fils Emmanuel-Armand, chercha une consolation à sa tristesse dans

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les pieux conseils du prélat, et celui-ci se plut à demander à la solitude de Véretz le calme dont il avait besoin. Cependant l’état de l’évêque inspirait de sérieuses inquiétudes. Au cours de l'été, les châtelains le pressèrent de s’installer sous leur toit afin d’y goûter le repos qui lui était si nécessaire. Le prélat céda sans peine à de si gracieuses instances. La tranquillité du lieu, la pureté de l’air, la douceur du climat attiédi par le soleil et rafraîchi par la brise, qui court sur la surface limpide de la rivière et sous la verte feuillée des grands bois, l’immensité d’horizons agréablement ondulés et, par-dessus tout, les soins empressés de l’amitié, s’ingéniant à mettre tout en œuvre pour distraire et soigner le

malade, devaient Louis de Chaptde Raslignac avec médaillons allégoriques, produire une amé- Graué Par A. Derbois à Blois et offert par L. Coûtions clerc à Tours. »

liora tion dans

l’état de l’évêque. Mais ses forces étaient trop gravement atteintes pour que le mieux ne fût pas éphémère. Bientôt le mal prit comme sa revanche et l’on commença d’avoir les craintes les plus sérieuses.

C’était à la fin du mois de juillet. Les efforts des médecins semblaient impuissants; les espérances se tournèrent du côté du Ciel. Suivant une Chronique, « le premier d'aoust, on exposa le Saint- Sacrement dans toutes les églises de la ville avec prières de Quarante- Ileures pour obtenir de Dieu la guérison de Mf?r l’archevêque Louis de Rastignac, dangereusement malade au château de Véret ». Mais la maladie était incurable et la Providence semblait résolue à laisser la nature suivre ses lois. Les semaines se passèrent sans apporter d’amç-

lioration clans l'état du prélat cpii s’acheminait vers le dénouement fatal ou, pour employer un langage plus conforme aux croyances chrétiennes, vers la fin de l’existence terrestre. La mort frappa résolument à la porte l’avant-dernier jour d’août, entre deux et trois heures du malin.

Le médecin qui avait donné ses soins ordinaires au prélat fit l’autopsie du corps et l’on retira les entrailles qui furent déposées dans une urne. C’est de cette circonstance sans doute qu’est née la légende de l'empoisonnement de Louis de Rastignac. On devine la conception du drame. L’évêque a montré quelque indulgence à l'égard des jansénistes et a dénoncé le livre d’un jésuite. En guise de réponse de la part de la terrible compagnie, qui ne sut jamais oublier ni pardonner, les pamphlets ne sont que le préambule du poison. On gagne le médecin du prélat et un toxique administré à petite dose fera justice lente mais sûre d'un adversaire gênant. Les effets du poison se produisirent à point déterminé, mais comme ils se pouvaient trahir dans les cellules de l’organisme, il importait de retirer de suite les entrailles et de les confier immédiatement, sur place, au silence de la tombe. 11 ne restera plus qu’à rendre au prélat dans sa ville épiscopale les honneurs d’une sépulture désormais à l’abri de toute inquiétude.

L’imagination populaire peut se contenter des apparences et d’un faux semblant de réalité, mais l’histoire va puiser à la source pure des documents autorisés. Ici, la source, qui seule, quant à présent, fait foi pour nous, est le registre des actes funéraires. Nous y lisons l’acte d’inhumation suivant : « Le troisiesme jour d’aoust mil sept cent cinquante ont esté inhumées par nous curé soussigné, assisté de M. le Vicaire, les entrailles de Monseigneur Louis-Jacques de Ghapt de Rastignac, nostre très illustrissime et réverendissime archevesque décédé le dict jour, muni de tous les sacrements au château dans la soixante et septiesme année de son âge. » (Signé) « Le Bert ple vicaire. — Chevrier, curé. » Le même jour, la dépouille mortelle du défunt fut mise en bière el conduite à Tours. Selon le récit d’un témoin oculaire, « le corps fut transporté sur les dix heures du soir et remis dans la chapelle de son hôtel, dans laquelle se sont rendues toutes les paroisses et communautés, selon l’ordre indiqué et le jour marqué, pour y chanter un De profandis , de façon que le matin il n’y avait qu’une paroisse et le soir autant, afin qu’elles durassent plus longtemps ; tout étoit tendu à noir, même à la porte de l’archevêché ; il y avoit trois rangs de tenture avec des écussons, qui furent ôtés dès que les processions y eurent été une fois seulement. »

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Les obsèques solennelles furent célébrées quinze jours plus tard. « Le 14 septembre, à sept heures du soir, écrit le même témoin, toutes les cloches de la ville et faubourgs sonnèrent jusqu’à 8 heures pour annoncer les funérailles de M='r Louis-Jacques de Rastignac, qui furent faites le lendemain selon l’ordre suivant. Mrs les chanoines de Saint- Martin, toutes les communautés régulières, puis les paroisses et M19 les Curés ; ensuite Mrs de Saint-Gatien, à la droite, et Mrs les bénédictins à la gauche, chacun leur croix. Le corps du défunt précédoit les chanoines et bénédictins qui tous étaient suivis par Mrs les conseillers, la maîtrise des eaux et forest, le procureur à droite et, à gauche, Mrs de la ville, et des consuls à gauche. On commença la marche à 9 heures et on fut par la rue de la Sellerie dans celle nommée Traversine (rue Nationale), puis on retourna par les Patenôtres d’or (rue Colbert) dans celle de Saint-Maurice pour rentrer à Saint-Gatien. Le corps était précédé d’une vingtaine de flambeaux portés par Mrs les clercs, et suivi de tous les officiers de sa maison à noir et en crespe, avec des flambeaux et des cierges. On célébra le service avec grande solennité. Le corps fut descendu dans un caveau au milieu du chœur. Son oraison funèbre a été faite le jeudy suivant par M. Audebert, chanoine théologal et promoteur de Saint-Gatien. » (1)

Nous avons rendu les derniers devoirs à l’hôte des seigneurs de Véretz, et nous revenons sur les bords du Cher, sans d’ailleurs les avoir quittés. Une glanée à travers les registres paroissiaux nous fournira quelques indications. Au cours de l’année 1740, Aubry recteurde Moisdon, au diocèse de Nantes, remplit à plusieurs reprises les fonctions curiales. II en fut de même de Fr. Sulpice Hervé, « recollet vicaire », de 1745 à 1750. Au mois de mai de l’année 1750, la paroisse de Véretz fit une perte, qui fut bien sensible à tous, dans la personne de Jean-Baptiste Bolacre, âgé de soixante-dix ans et sept mois, curé depuis quarantetrois ans. Il fut enterré dans l’église, le 0 mai, en présence de son frère

(1) Journal d'un habitant de Tours au XVIII1’ siècle , publié 'dans lo Bulletin de la soc. archéorog. de Touraine, t. X, p. 164-165.

Antoine Bolacre, de MM. Louis Garnier, curé d'Azay, Louis Sache, curé de Saint-Mai lin-le-Beau, et de J. -B. Galand, curé de Larçay. La direction de la paroisse fut confiée à l’abbé Chevrier. A la cérémonie d’un mariage, célébré le 27 septembre 1751 — celui du lils d’un « voiturier par eau » — on voit comme assistants Fr. de Gorre, prieur de Marigny et « aumosnier de Mgr le duc d’ Aiguillon. » ainsi que « le duc de Fronsac et le marquis de Cbambour. »

Le manoir seigneurial continuait à être le rendez-vous d’une société choisie, formée des meilleurs esprits et qui entretenait au cœur de la Touraine la flamme des nobles choses. C’était d’ailleurs, au point de vue intellectuel, comme un échange continu de pensées et de sentiments entre la province et la capitale. La pompe solennelle du siècle de Louis X1Y avait fait place à l’élégante désinvolture du règne de Louis XY, et, dans les lettres, aussi bien que dans les arts, on voyait se refléter la liberté des idées et des mœurs, favorable au développement des énergies personnelles, sinon aux traditions de nationalité et d’école. La capitale, cpii absorbait de plus en plus les forces provinciales au profit de la centralisation, montrait avec fierté les érudits tels que Baluze, Lelong, les Sainte-Marthe, Housseau, Marlène et Mon [faucon, tandis que Saint-Simon rédigeait ses mémoires palpitants d’intérêt pris sur le vif. La langue, à son tour, trouvait des interprètes d’une maîtrise consommée en Montesquieu, Yoltaire et Rousseau, chez lesquels la grâce de la forme ne sauvegarde pas le paradoxe des doctrines.

La Touraine, d’ailleurs plus d’une fois visitée par les personnages les plus illustres, conservait de son mieux sa vieille renommée d’atticisme et de savoir. Pour soutenir son honneur il lui suffit de citer Félix de la Sauvagère, les bénédictins Précieux, Poirier et Durand, de la célèbre Congrégation de Saint-Maur. Le domaine des sciences revendique avec soin les Delaunay, les Heurteloup. les Lamblardie, les Jacquemin, les Foucher et les Meunier de la Place, qui se signalèrent dans la physique, la géométrie, la médecine, la chirurgie et les méthodes de technique militaire. La poésie, qui est comme la floraison riante et suave des pensées élevées de l’esprit, des nobles sentiments du cœur, des saines énergies de l ame, des traditions et des aspirations des peuples, et comme telle ne perd jamais ses droits sur la terre lieta e diletlosa , montre de dignes continuateurs des Racan et des Rapin. L'écrivain tourangeau le plus connu de ce temps est Philippe Néricault-Destouches (1680-1754), dont les comédies se font remarquer par l’élégance du style aussi bien que par l’élévation des idées et des

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sentiments. A l’occasion de la meilleure de ses pièces, Voltaire lui écrivait :

Auteur solide, ingénieux.

Qui du théâtre êtes le maître,

Vous qui fîtes le Glorieux,

Il ne tiendrait qu’à vous de l’être.

Les lettres comptaient d’autres disciples moins distingués mais pourtant di gnes d’être mentionnés, tels que Abraham de la Bretonnière, Jacques Hardion, François Guérin et François Houdon des Landes, qui ont laissé des ouvrages en prose et en vers ; la poésie latine était spécialement cultivée par François Ragoneau et Jean Roze. L’économie politique et la jurisprudence occupaient Nicolas Brodeau, Mathieu Augeard, Jacques Dufrementel, J. -B. Soreau et Thomas Cottereau, auteur d’un important travail de droit. Louis Dutens, de la religion réformée, se distingua par son goût des voyages et par l’étendue de son savoir, et publia des ouvrages de philosophie, d’histoire et d’archéologie ainsi que des mémoires. La philosophie fut le sujet souverain et comme la carrière mystique de l’amboisien Louis de Saint- Martin, dont on connaît l’illuminisme à outrance traversé de quelques vives clartés et plus encore d’impénétrables obscurités. La littérature légère, servie par une plume alerte et sans vergogne, eut pour adepte aimable et partout recherché J. -B. de Grécourt. Ses épitres, ses fables et ses contes, d’une verve intarissable, justifient bien la réflexion de l’auteur disant : « Tout sujet m’est égal pourvu qu’en badinant je ne m’attire point d’ennemis. »

Parmi les hôtes du château, il n’en est peut-être pas dont la présence fut plus goûtée que celle de Grécourt. C’est qu’il était au premier chef un abbé du monde à l’esprit fin, à l'humeur enjouée et au merveilleux talent de conteur , ne reculant guère devant les légèretés si fort à la mode dans les salons. Il appartenait à une famille bourgeoise que l’on croit originaire d’Ecosse. Son père Jean Willart, seigneur de Grécourt et grenetier au grenier à sel, avait épousé, par contrat du 6 octobre 1672, Anne Orceau, d’une lignée de notaires et veuve de Mathieu Roussel, bourgeois de Tours; l’apport de chacun des époux était d’environ trente mille livres, et la fiancée avait la nue propriété de la Maison-Rouge à Vallières (1). Le foyer domestique renfermaiten outre un garçon, appelé Germain, et une fille, qui se maria à Chastelin.

(4) Cf. Note de M. A.. Vincent dans le Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. XII, p. 158-173.

Le chef de famille étant mort, la mère apporta tous ses soins à élever ses enfants avec ses revenus et avec les appointements provenant de sa situation de directrice des postes à Tours.

Jean-Baptiste fut instruit à Paris où il fit de rapides progrès dans les études. A 13 ans on le dota dans l’église de Saint-Martin d'un canonicat dont un parent, M. Rouillé, conseiller au parlement, se démit en sa faveur ; il était également en possession des revenus de la « chapelle de Sainte-Marthe, desservie à l’autel de la Décollation de Saint- Jean à Paris. » Le titulaire entendait bien n ôtre chanoine que pour toucher les revenus de sa charge. Ami des lettres, il se plaisait dans la compagnie des meilleurs écrivains du temps passé et de son époque, ainsi que nous le constatons par sa bibliothèque, dont on possède l’inventaire. Les mœurs de Grécourt étaient douces et faciles, et son commerce des plus agréables. S’il fallait le juger d’après les poésies qu’il a laissées, il semblerait bien que sa vie ait été passablement entachée d’épicurisme; mais on sait que ce genre badin était alors absolument en vogue. Si les ouvrages de cette sorte peuvent servir pour asseoir un jugement au sujet de l’état d’esprit de la société, on aurait tort d’y puiser une appréciation rigoureuse en ce qui regarde la conduite personnelle. Encore moins saurait-on y découvrir un symptôme de jansénisme, et tout indique que le chanoine Grécourt alliait aisément les habitudes des salons avec la qualité d’abbé et de chanoine m partibus.

La société de Yéretz allait à merveille à ses goûts d’homme du monde et de charmant causeur. Nul plus que lui ne possédait l’art de conter de délicieux petits riens, qui faisaient le passe-temps de dames et de gentilshommes aux idées flottantes et aux mœurs raffinées. Sa physionomie, sans être belle, ne laissait pas que d'être agréable. D'une taille bien proportionnée, il avait le teint brun ; sa figure, frangée d’un menton « prolixe » et grassouillet, au dessus d’un nez long et serré, » s’éclairait de deux yeux noirs « grands, vifs etbrillants. » D’une gaieté communicative, il excellait à faire rire sans perdre son sérieux. Sa conversation voilait les trésors d’un savoir solide sous les charmes d’une causerie brillante et remplie de saillies. La finesse de son esprit s’aiguisait aisément en épigrammes dont la pointe, jamais envenimée du moins dans les salons, lui suscita rarement d’ennemis. D’une droiture et d’une générosité à toute épreuve, il ignorait le chemin de la flatterie et se montra toujours empressé et fidèle à l’égard de ses amis. On savait que sa bonté d’âme égalait la souplesse de son intelligence et personne ne l’approchait sans éprouver un mouvement de sympathie.

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La société des femmes lui inspira plus d’une fois des « joyeusetés » qui amusaient ses auditrices, mais il ne s’affranchissait pas de la correction réclamée par la bonne éducation.

Son crayon s’est plu à retracer le profil aimable de quelques-unes des personnes dont la compagnie lui était plus familière, et l’historien du xvme siècle ne saurait négliger de parcourir les esquisses laissées par l’abbé. Nous nous attacherons de préférence au portrait qu’il a dessiné en se plaçant devant le miroir finement ciselé de son cabinet de toilette, bien que, pour donner le change, il ait placé un autre nom au dessous de la toile.

Homme de bien, quoique d’Eglise,

Plein d’eprit, d’honneur, de franchise ;

En lui les Dieux n ont rien omis Pour en faire un abbé de mise.

Phœbus même le favorise :

Mais dans son cœur Vénus a mis Un petit grain de gaillardise (1).

La philosophie de Grécourt s’accommodait sans peine delà simplicité de sa maison de Tours. 11 demeurait non loin de la collégiale de Saint-Martin, « dans le cloistre de l’église de Saint-Venant » Sur une cour bien aérée s’ouvrait son logis avec cave et grenier. Le premier étage lui servait d’habitation ; il était desservi par « un degré » dans le style du temps, et comprenait anti-chambre, chambre, cabinet de travail formant bibliothèque, « regardant sur une petite cour » différente de celle de l’entrée, et quelques pièces secondaires. Si nous frappons à sa porte, elle nous est ouverte par Jeanne Bontemps, « fille majeure domestique » qui, dans le service, est secondée par Perrine Kegnard et par Urbain Haguenier, « aussy domestique ». Dans l’antichambre nous remarquons, entre autres objets, une canne à poignée d’or et une canne à roseau avec poignée à lorgnette. La pièce principale est tendue d’une tapisserie de haute lisse figurant une chasse, près de laquelle se détachent un portrait de saint François de Sales et deux tableaux représentant, l’un une Vierge, et l'autre, un religieux. Un coup d’œil rapide nous fait observer, ici et là, deux chandeliers d’argent avec mouchettes de même et deux bougeoirs, une tabatière et une paire de boutons d’or, un fusil avec sa plaque et un étui d’argent. Quant à l’argenterie de table déposée sur le buffet, elle comprend neuf cuillères et autant de fourchettes, avec deux cuillères a à ragoût », une écuelle à

(1) OEuvres complètes de Grécourt , éd. 1761, t. I. p. 143, 171, 176, 177,

oreilles, un sucrier, et une demi-douzaine de cuillères à café, douze couteaux à « manche de faïence, virole d’argent et étui de chagrin, » plus une vingtaine de plats et une soixantaine d’assiettes « d'étain fin ».

La chambre de Grécourt est d’une élégante simplicité. Elle est tendue de sept pièces de tapisserie à verdure et de plusieurs tableaux. Sans parler d’un Christ, d’une Vierge, et de quatre autres « représentant diverses figures, » nous remarquons un portrait de l’abhé, ainsi que « trois tableaux de famille : l’abbé, son père et son aïeule ». On voit, au centre de la pièce, une table de noyer à colonnes torses ; dans l’angle, un secrélaireet un écran de tapisserie; tout autour, des sièges du meilleur goût qui feraient aujourd’hui les délices des collectionneurs. Ce sont deux fauteuils de noyer, couverts de tapisserie, avec quatre tabourets et deux autres fauteuils aussi garnis de tapisserie, et huit chaises de noyer recouvertes de point de Hongrie. Si. par la porte entrebâillée, nous jettons un regard discrètement curieux sur la garderobe, nous apercevons un bonnet de velours brodé d’or, un habit de drap et une veste de velours noir, quatre habits noirs, une robe de chambre de damas bleu et violet, et des chemises de toile de brin garnies de mousseline.

Mais voici le maître de céans. Sur le seuil de son cabinet, apparaît G récourt, la figure souriante, enveloppé dans une robe de chambre de damas bleu et violet, ayant au doigt un anneau d’or rehaussé d’une turquoise. 11 nous accueille avec la bonne grâce qui le caractérise et nous fait

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asseoir sur un fauteuil de noyer, recouvert de tapisserie. Tandis qu’il nous entretient aimablement, nos regards se promènent sur les dessins, la bibliothèque et les objets qui meublent son cabinet. Sur son bureau sont en permanence une boite de noyer « en manière de tabagie » et « un pot de marbre à mettre du tabac ». L’abbé était un priseur émérite et, de temps à autre, il ponctuait sa conversation en plongeant ses doigts dans sa tabatière à rocaille en or, tandis qu’en manière de réserve on voyait, sur la cheminée, une autre tabatière de porcelaine mouchetée, garnie d’un cercle vermeil.

Tout poète qu’il fut, Grécourt savait conduire sa maison avec la méthode d’un homme pratique. Aussi lui confia-t-on le soin de classer les archives municipales moyennant 400 livres, et lui commit-on, quelque temps, la régie de la fabrique de Saint-Martin, en particulier de 1728 à 1730. Celte fonction quelque peu terre à terre lui faisait écrire plaisamment :

Pour complnire au Chapitre,

Le sombre examen d’un vieux titre Fatigue mes yeux éblouis ;

Il faut que dans un tourne-main.

Pour passer un bail je me guêtre.

Les revenus de Grécourt étaient modestes. « Ma joie est tout mon or », disait-il, et à son décès, l’on trouva dans son escarcelle « six louis d’or neufs de 24 livres ». Plus d’une fois on l’entendit aspirera sortir de « la poussière provinciale ». « N’est-ce pas affreux, pensait-il, que je sois réduit, pour amuser, à faire une mauvaise fable ou quelque conte trivial, qui ne sied ni à mon caractère ni à mon inclination ? » Il eut désiré quelque emploi, par exemple celui de censeur de livres, charge dans laquelle il se fut attaché à éviter « la critique sèche, austère et pédantesque », mais il attendit vainement et, malgré l’appui de son ami Déon, il dut se résigner à prendre en philosophe son parti de cette situation modeste et à vivre en compagnie de la « favorite Médiocrité, dame de bon repos ».

On devine avec quel empressement l’abbé aimait à se rendre à Véretz. Son « gentil caquet » faisait les délices des hôtes, et lui-même trouvait un plaisir infini dans ce milieu, qu’il proclamait son <( paradis terrestre ». Ces heures exquises lui donnaient l’illusion d'une aisance plus dans ses goûts que dans ses moyens. Son humeur, toujours en possession de ses « dents de lait », suivant son expression, mettait tout le monde en liesse, et il suffisait d’un de ses contes « gaillards » dont

il avait le secret pour que la gaieté s’épanouît sous les lambris dorés, ou sur les terrasses verdoyantes. Les châtelains lui montraient une vive sympathie et la vivacité de son esprit plaisait fort à tous les hôtes, notamment au prince de Conli. A l’occasion de l’hymen princier, qui fut célébré dans la capitale, G récourt prit sa lyre pour chanter « le mariage de M®1 le Prince ». Au surplus, le chapitre de Saint-Martin ayant jugé à propos de 1’ « éloigner de son pupitre » et de le députer à Paris afin de traiter une ail'aire relative à la collégiale, il en profila pour visiter son Altesse et l’amuser par « mille petits traits », de ce que le foyer s’était enrichi d’une « naissance féminine ».

Les années amenèrent avec elles l’escorte inévitable des rhumes et des douleurs. Parfois même les accidents se mirent de la partie et, un jour qu'il cheminait vers le toit hospitalier, un coup de pied de mulet lui fractura la jambe et le livra sans défense aux « enfants d’Esculape. » Quand l’hiver faisait, à l’instar des hirondelles, fuir les hôtes des rives du Cher vers les palais des bords de la Seine, l’abbé se voyait réduit à demeurer prisonnier derrière les murs gothiques de sa maison de Tours. On trouvait, à Paris, qu’il manquait au salon pour y semer à pleines mains la bonne humeur et les traits d'esprit. On le pressait de faire le voyage de la capitale, et lui s’en défendait avec sa finesse habituelle, faite de sel attique et de gracieux enjouement. Il écrivait au comte d’Agénois, seigneur de Véretz et son « illustre protecteur » :

Jadis habile en plus de quatre langues.

Je composois des sermons, des harangues,

Et m’en tirais fort bien le plus souvent.

J’avois sans cesse à conter quelque histoire,

Ou je créais quelque récit nouveau ;

Mais à présent, adieu donc ma mémoire.

Adieu donc tout, je retourne au berceau.

A tous moinens, je fais des solécismes Et le françois je prononce si mal Qu’au seul aspect de mes tourangélismes,

Je passerois pour un original.

Grécourt approchait de la soixantaine. Ses rhumatismes s’étaient aggravés et la paralysie menaçait d’envahir l’organisme. La mémoire des années adonnées aux futilités mondaines, ainsi que le caractère frivole et grivois de plusieurs de ses épîtres, contes et autres poésies se présenta à sa pensée, mûrie par l’expérience. A la lumière des vérités éternelles, éclairant les hautes cimes de la vie, il sentit le besoin de couronner sa carrière par des réflexions et des sentiments plus en rapport avec la dignité de l’homme et du clerc. Des heures délicieuses

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qu’il avait passées au château de Véretz il aimait alors à rappeler le souvenir, le soir au coin de l’âtre, durant les longues soirées d’hiver, tandis qu’au dehors la rafale faisait grincer les girouettes rouillées des vieilles maisons. A la demande d’un de ses amis, il écrivit la description du ravissant manoir, le récit des fêtes qu’il y avait vues et les impressions qu’il avait gardées de ce milieu seigneurial et princier (1). Sa plume élégante retrouva pour ces pages l’envolée des meilleurs jours, et nous lui devons d’avoir connu de plus près cet intérieur dans lequel les dernières années de Louis XIV et le commencement du règne de Louis XV ont x’éflété, comme dans un prisme d’une sincérité parfaite, ce que la Ville et la Cour avaient de plus noblement délicat, de plus suavement aimable et de plus vraiment français.

Aussi bien, afin d’être assuré de rendre exactement la physionomie du salon de Véretz à cette époque, c’est à Grécourt que nous emprunterons la peinture de cet intérieur séduisant. « Quelque beaux que soient tous ces dehors, on s’en lasseroit bien vite sans la compagnie qu’on y trouve et la façon dont on y vit. C’est le plus grand charme de Verret, charme qui d’un désert hideux feroit un lieu de délices. Mme la princesse de Conty est la principale source de ses agréments (et nous avons dit ailleurs de quelle manière). Ce qui forme en ces lieux la compagnie ordinaire de Mme la princesse de Conty, est une société de huit ou dix personnes des deux sexes.

Que la naissance et que la politesse,

Que l’esprit, le bon goût, le bon cœur, la sagesse Rendent dignes d’un pareil choix.

Et dignes de former la cour des plus grands rois.

« Celle de Verret est souvent grossie par les personnes de distinction qui se trouvent en ces cantons et qui se font devoir de venir h Verret rendre leurs hommages. J’y ai vu le duc de Richemond, petitfils de Charles second, venu en France pour recueillir la succession de sa grand-mère, la fameuse Louise de Kerowël, duchesse de Porsmouth. J’y ai vu le célèbre comte de Bullingbrok, le digne héros de Voltaire; l’archevêque de Tours (M»r Cliapt de Rastignac), ce prélat à qui une piété judicieuse et la douceur de ses mœurs donnent pour la société civile autantde mérite que ses talens luyen donnent pour les premières

(1) Bibliothèque de Tours, ms. 953. — Ce manuscrit ne porte pas de signature, mais nous croyons devoir l'attribuer à Grécourt par suite d’un ensemble de circonstances de temps, de lieu et de personnes, dans lesquelles nous n’avons pas à entrer ici.

places de 1 Église; 1 évêque d Agen, à qui le soin des grandes affaires (il sortait de l’agence du clergé), et celui d’orner beaucoup le fond

Signatures de seigneurs de Véretz et d’autres personnages Prises sur les registres d’état civil (1603-1773).

1 . Marquise de Dangeau , comte de Flammarens. — 2. Comte de la Marck, comte et comtesse d'Agènois. — 3. Archevêque Blouet de Camilly . — 4. L. Rastignac ; princesse de Conti. — 5. Chevalier Picart. — 6. Directeur du collège de Tours. — 7. Maître de musique de Sl-Gatien. — 8. Hubert , médecin de Henri IV et son lecteur en arabe. — 9-14. Hôtes , chirurgien , jardinier en chef et « orangistes ». — 11. Dame de la Bourdaisière. — 15. Intendante du duc de Mazarin. — 16-19. Chapelain , maître serrurier , maître d hôtel, docteur en théologie. — 20-21. Duc et duchesse Emmanuel d’Aiguilon. — 22-29. Gentilshommes et antres personnes.

d’esprit le plus heureux, n’a rien ôté de ce qui fait paraître avec agrément dans une bonne compagnie. Je ne finirais point si je mettais

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dans ma liste tous les noms respectables qui mériteraient d'y trouver

place.

« Ce qui ajoute au prix de la bonne compagnie, c’est l’aisance avec laquelle on vit à Verret.

C’est là la Télème nouvelle,

Vrai séjour de la liberté,

A ses instincts chacun fidèle,

Y suit en paix sa volonté.

Là les penchants d’autruy, les importuns caprices Ne troublent point votre félicité,

Et ne vous font jamais éprouver ces supplices, Que mêle la contrainte aux plus vives délices D’une gênante volupté.

« On peut y goûter les joies de la chasse : d’ailleurs,

Tout mortel est chasseur et sans cesse poursuit Un bonheur léger et volage,

Qui toujours devant luy s’enfuit.

Il compte en vain sur sa souplesse.

Sur ses talens, sur son adresse,

Sur un beau jour qui l’éblouit.

Déjà prêt à saisir sa proie,

De la possession il croit goûter la joie Quand soudain de ses mains elle s’évanouit.

« Le philosophe, le savant peuvent y rêvera l’aise; le poète y trouve un sujet pour ses chants ;

D'autres muses l’inspireront Bien mieux que les Clios et que les Melpomènes : Bien mieux qu’Auguste et mieux que les Mécènes D’autres héros l’applaudiront.

« Mais rien ne vous donnera une juste idée de la sage liberté qui règne à Verret, qu’une légère ébauche de ce qui se passe dans le salon où la compagnie s’assemble. Vous voyez presque autant de situations et d’occupations différentes qu’il y a de personnes ; et cette diversité, dans son espèce de bizarrerie, fait le contraste du monde le plus varié, le plus délicat et le plus amusant pour un homme accoutumé à envisager les choses d’un œil un peu philosophique, et qui serait dans le salon de Verret, comme le spectateur anglais dans un café de Londres.

« Celui-ci cause agréablement, celui-là déplore les erreurs des humains.

Là, tout seul dans un coin niché,

Sur maint gros volume penché,

Tel, d’un flegme plus que stoïque,

Débrouille un point obscur d’histoire ou de critique ;

L’autre, rival de Cassini.

Et d'un télescope muni.

Toise les immenses orbites.

Lorgne les sombres satellites De Saturne et de Jupiter

« On se livre au jeu, mais uniquement pour se délasser, et sans jamais connaître l'amour du gain sordide, lequel

Éteint chez le joueur avide La délicate probité,

Et sur l’espoir le plus frivole,

Fait à cette honteuse idole Immoler son honneur, ses biens, sa liberté.

ci Le jeu à Verret est un divertissement et non pas une passion. On n'y joue que les jeux où l’esprit aide à corriger un peu le hasard et à balancer les injures du sort; ce qu’on y risque est de nature à n’incommoder personne.

« La conversation est à Verret sur le même ton que tout le reste. On y parle, à mesure que le hasard les présente, de tous les sujets qui intéressent ou qui amusent l’esprit. Le sçavant peut y traiter un point d’érudition, sans craindre le reproche de pédantisme ou que les profondeurs de sa science y soient de trop. L’esprit borné ou peu cultivé peut s’en tenir aux réflexions du bon sens, sans craindre qu’on luy sache mauvais gré de sa médiocrité. Comme ceux qui y donnent le ton sont par leurs lumières portés vers tout ce qu’il y a de plus relevé et de plus délicat, ils savent aussi par raison se contenter du simple et du médiocre, où la nature n’offre rien de plus piquant. C’est elle surtout, cette heureuse nature, qui donne le plus de prix aux conversations de Verret ; elle en proscrit l’affectation, le précieux, les recherches d’un faux brillant, la pédantesque étude d’être, dans chaque mot de son discours, ou ingénieux ou sçavant. On y est libre non seulement sur le sujet et le tour de la conversation, on l’est sur la conversation même. Le silence n’y dépare point un honnête homme et ne le rend point de trop.

« Ceux qui seraient, plus encore par leurs lumières que par leur rang, en droit d’y donner la loy, loin d'exiger un aveugle acquiescement pour leurs idées, souffrent au contraire les disputes et y souhaitent, en quelque sorte, les contradictions, non par la puérile vanité de jouir des triomphes qu’elles leur préparent, mais par le sage désir de voir mettre dans un plus grand jour la vérité, trop souvent obscurcie par l’ignorance et les préjugés. Àinsy l’on est là plus qu’en aucun lieu du

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monde en possession de dire impunément tout ce qu’on pense de judicieux et de vray. »

L’auteur de ce tableau, l’un des familiers de Yéretz, ajoute à la fin de son récit :

« Après ce détail, vous comprendrez sans peine les charmes qu'a eu pour moy mon voyage à Verret. Mon respectueux attachement pour ceux dont la présence embellit ce séjour, et une façon de vivre, si assortie à mes goûts, a dû m’en rendre le séjour délicieux. Là je jouis du bonheur que souhaite le sage, à mon gré je suis Apollon :

Du Parnasse de loin je contemple la cime,

Et j’arrache à ma muse une stérile rime.

Par d’autres refus trop longtemps rebuté,

A ses rigueurs enfin j’abandonne l’ingrate. »

Puis, à loisir, il se promène, médite sur le monde et la nature, invente en s’amusant quelque chimère qui le fuit et prend congé du manoir en disant :

Dans ce stoïque badinage,

Principe d’un bonheur parfait.

Vous voyez la fidèle image Des plaisirs que m’offre Verret, Lorsque le bienfaisant Automne, Ramenant Bacchus et Pomone,

Des mortels suspend les travaux.

Et dans le sein d‘un doux repos,

De ses dons charmans les couronne.

Tel était le spectacle que le château réservait aux visiteurs du temps passé. Après l’avoir observé au point de vue mondain, nous devons le considérer sous le rapport artistique.

Servitudes du château de Véretz.

Arts et Artistes

Jusqu’à la fin du xv.ue siècle

Vcrets a un château superbe tant pour la beauté des bastimens et son agréable situation, que pour la peinture et les statues dont il est orné.

Dictionnaire universel de la France , [rédigé avant 1713],

l en racontant l'histoire des seigneurs de Vérelz et, quelque peu, la carrière de ceux qui furent leurs hôtes, nous n’avons pas négligé de mentionner sommairement les œuvres artistiques dont ils enrichirent la Touraine. Mais, afin de ne pas distraire l’attention par des considérations spéciales, nous n’avons fait qu’indiquer à grands traits ce qui regarde ce côté de notre sujet, nous réservant d’v revenir dans un chapitre particulier. Nous exposerons ici le rôle du château et des seigneurs au point de vue des arts en le rattachant au mouvement général de la Touraine, qui occupa de tout temps une place d honneur à la cour des Muses. On y verra que Véretz brilla au premier rang dans ce concert, formé de ce que la capitale et la province comptaient d’artistes distingués.

ARTS ET ARTISTES JUSQU’AU XVIIe SIÈCLE

Le moyen âge, auquel il faut toujours remonter comme h une source féconde, fut tout particulièrement la résultante des divers éléments qui constituaient la nation, et ses grandes institutions gardent l’empreinte des groupements corporatifs formés au sein du peuple aussi bien que dans les classes élevées. Les monuments religieux notamment, et surtout les cathédrales, sont comme l'épanouissement des énergies de tout ordre sous une direction éclairée et suivie. Ce n est pas à dire que les princes et les prélats n’aient joué à cet égard un rôle considérable, et l’on sait en particulier comment les Plantagenets, dont les monuments funéraires sont conservés à Fontevrault, contribuèrent à la reconstruction de Saint- Gatien. et saus doute aussi de l’église de Bourgueil. Mais, de son côté, le peuple, ouvriers, artisans, marchands et bourgeois, voyait justement

en ces édifices à la fois la gloire de la cité, l’honneur de la religion, l’asile delà douleur et de la faiblesse, le rendez-vous des arts, le renom de la province, la plus haute école d’enseignement à tous scs degrés, en un mot le foyer de tout ce qui est grand, moral, louable, utile et bienfaisant. Aussi son concours le plus empressé était-il acquis aux corps religieux et civils qui prenaient l’initiative de ces nobles entreprises. On sait comment, sous le titre d'œuvre, étaient réunis les différents facteurs qui concouraient à la réalisation du but désiré. A leur tête était un conseil formé de personnages compétents, (pii avaient pour mission de diriger absolument l’affaire. Après avoir examiné et approuvé les plans soumis à leur jugement, les syndics ou membres de l’œuvre remettaient à un président ou trésorier le soin de tenir les comptes, qu’ils contrôlaient d’après les marchés conclus avec la prévision des moindres détails. La direction artistique

était confiée à un spécialiste éprouvé, architecte, peintre ou sculpteur, parfois tout ensemble, qui conduisait le chantier, appliquait les devis, d’ordinaire faits par lui, et donnait l'impulsion aux chefs spéciaux de chaque art. On l’appelait en conséquence « maître des maîtres » ou « maître de l’œuvre. »

En Italie, où l’art fut toujours entouré d'une protection si enthousiaste, on trouve la constatation du rôle décisif des membres de l’œuvre non seulement dans les registres des comptes si heureusement conservés, mais sur les édifices eux-mêmes. En maints endroits, on relève la mention gravée ou peinte Opus ou Opéra, parfois avec l’indication du nom du maître, du capitaine, du camerlingue ou du premier syndic de l’œuvre. Qui ne se souvient d’avoir fait cette remarque, en particulier pour le duomo de Sienne, de Florence, d'Orvieto et pour plusieurs autres merveilles de la seconde patrie des Muses? En France, les annales de l’art sont plus avares de cette désignation, mais la Touraine a la bonne

fortune d’en posséder un des rares exemples. Les dômes des tours de la cathédrale, ces deux chefs-d’œuvre d’harmonie et de grâce aérienne, sont l’écrin qui garde cette inscription précieuse. A l’intérieur de la coupole, on lit en effet, gravées en relief, la date 1507 avec la légende : Ægidias Davidis canonicus ac bursarius operis. ME BF, c’est-à-dire les noms du chanoine trésorier et des architectes ou maîtres de l’œuvre.

Aussi bien, à cet égard, les historiens qui se sont occupés d’architecture ont, trop souvent, donné dans deux excès contraires. Après avoir attribué trop exclusivement la mission d’architectes à quelques rares génies qu’ils ont d’ordinaire fait venir d’Italie, ils sont tombés dans l’extrême opposé en gratifiant de celte fonction presque tous les maîtres-maçons qu’ils trouvaient sur leur chemin. Ici, comme il arrive habituellement, les deux opinions gardent quelque vérité et ne deviennent inexactes que par l’exagération.

Les plans et modèles ou « patrons » des édifices, dessinés de notre temps par les architectes, étaient autrefois dressés par plusieurs catégories de personnes. C’étaient tour à tour des peintres comme Raphaël et Léonard, des sculpteurs comme Michel-Ange, des ingénieurs comme

ARTS ET ARTISTES JUSQU’AU XVII’ SIÈCLE

Joconde et des maîtres-maçons comme Bastien Françoys. Mais pour que l’on soit autorisé à ériger un maître-maçon en véritable architecte, il importe que dans les actes ce caractère ressorte nettement de la charge qui lui est confiée, comme, par exemple, celle de « maître de

Leonard de Vinci dessiné par lui- même.

Bibliothèque de l'École des Beaux- Arts.

l’œuvre. » C’est ce que nous voyons pour Jehan Papin, dont l’inscription tombale en lettres gothiques est conservée dans l’église deSaint-Pierredes-Corps (+ 1486), pour Martin et Bastien Françoys, auxquels on doit plusieurs des monuments les plus remarquables de la Touraine.

D’autres lois, et plus ordinairement, les plans étaient faits par des « deviseurs » spéciaux, qu’il s’agît d’ingénieurs ou de constructeurs de modèles en bois, d’où est venu d’ailleurs le terme d’arcbitecteur, puis architecte. C’est le rôle que Joconde et Dominique de Cortone remplirent sur les rives de la Loire et de la Seine. Cette noble tâche fut continuée par Stefano Boccio, « ingénieur du roy » Henri II, et par

d’autres de la même profession. A la fin du xvie siècle, lorsqu'on résolut de reconstruire l’enceinte de Jours sur une plus vaste échelle, on songea, en 1589, au « seigneur Hercule ingénieur de la cour », mais quelqu'un fi t remarquer qu’il « s’en est allé en Italie. » En cette circonstance, il s’agit du sieur de Saint- Marc et du sieur d’LTbin. Ce dernier, nommé Piero Vagnarello d'Urbino . fut employé par la ville.

A l’occasion de la construction des remparts, il est question de Barthélemy Richard, « ingénieur du roy », de Jacques Androuet, dit du Cerceau, a architecte du roy commis à la charge de conducteur des plans et ouvraiges de la fortiffication », et de Isaac Françoys, « Me architecte et voyer du roy en Touraine ». Le sieur Françoys « reçoit le modèle d'un bastion fait par Gilles Derouin », tandis que à Philippon Prévost, sieur du Plessis, « conducteur général des fortifications », on donne trois écus « pour remboursement d’un modèle en bois du ravelin lait par Charles, menuisier». Les professeurs de sciences ne restaient pas étrangers à la défense. Dans les comptes, en remarque une dépense de 25 sols

A II ï S ET ARTISTES JUSQU’AU XVIIe SIÈCLE

« pour retirer le Srde la Croix professeur aux mathématiques de prison, lequel y auroit esté mis pour quelques dépenses par luy faictes en la rétraction de la d. charge, mesme qu’il se seroit employé en la construction d’engins propres à l’advencement du remuement des terres de la fortification ».

En possession de beaux deniers et de la charge de premier gentilhomme de la chambre de François Ier, Jean de la Barre avait tout ce qu’il fallait pour se bâtir une demeure en harmonie avec les principes d’art qu’il voyait rayonner autour de lui. Le style pittoresque de la fin du xve siècle avait enveloppé quelque temps les rives de la Loire du reflet rose des assises de briques de ses hôtels. Le Plessis avait fait école et l’on s’était plu à construire, en ville, des demeures charmantes comme la maison inexactement dite de Tristan, dont le curieux anagramme Priez Dieu pur pourrait bien rappeler le fondateur Pierre du Puy, et à édifier hors les murs des logis d’une aimable simplicité, comme celui dont la devise Sub ilicibus sus inventa est sans doute une allusion à la famille Sanglier.

Mais, à tort ou à raison, ces lignes ne semblaient pas assez harmonieuses aux gentilhommes de la Renaissance, et l’on rêvait de façades et de portiques au rythme plus classique et aux décorations plus conformes à l’art d’outremont.

Le seigneur de Véretz n’hésita pas à suivre le courant qui portait vers les formes nouvelles, d’autant mieux que ses relations avec les meilleurs artistes le mettaient en mesure de se choisir un architecte et des sculpteurs parmi les plus renommés, A quelles mains confia-t-il le soin d’élever son château et à qui doit-on le plan et la construction de la délicieuse maison, disposée en fer à cheval et parée de tous les charmes de la Renaissance encore dans toute la grâce de son printemps? Nous ne possédons pas de document nous permettant de soulever le voile qui recouvre ces origines. Selon toute vraisemblance, le

Logis Sanglier, près de Tours.

seigneur s’adressa à quelque maître réputé dans la ville de Tours, tels que Martin et Bastien Françoys qui, nous l'avons vu, ont attaché leur

nom aux conceptions neuves et hardies des tours de la cathédrale et du cloître de Saint- Martin. 11 avait encore le choix entre des artistes tels que Pierre Le Nepveu, dit Trinqueau, et Coqueau, lesquels se distinguèrent à Amboise et à Chambord, Pierre et Etienne Rousseau (ce dernier travailla à Azay-le-Rideau), sans parler de Pierre et Germain Cardin, dits Valence, qui étaient tout à la fois architectes et ingénieurs. Du moins l'on cesse de marcher dans le sentier toujours épineux des conjectures, lorsqu’il s’agit des modifications apportées au château vers la fin du xvi° siècle. Jusqu’alors les changements successifs des seigneurs et les troubles des guerres de la Réforme avaient empêché qu’on apportât d’embellissement au château , trop heureux s’il ne subit pas quelques-unes de ces odieuses dévastations dont cette époque fut affligée. Mais le règne pacificateur de Henri IV rendit aux Muses le calme et la liberté qu’elles appelaient de leurs vœux. Le manoir de Véretz fut un des premiers à profiter de cette trêve , féconde pour les arts aussi bien que pour l’industrie et le commerce; on se souvient que c’est sous son

. ... -, i- n . Chapelle de Véretz, côté sud, et côté est de l’ancienne tour

toit hospitalier que fut

signée l’ère de pacification appelée Edit de Nantes.

Le château fut acquis au printemps de 1595 par Pierre Forget,

Cloître de St-Martin, détail.

ARTS ET ARTISTES JUSQU’AU XVIU SIÈCLE

conseiller royal et secrétaire d'Etat, qui se distingua par ses goûts élevés. Les Forget étaient de véritables amis des lettres, et l’on n'a pas oublié le pittoresque sonnet, adressé en 1560 par Ronsard au « secrétaire de Mm<l de Savoye » :

Encor un coup, Forget, je te dis que le pain Cuit en la cendre, et l’eau qu’on puise dans la main,

Sont plus doux que de boire en cour de l’ambroisie Ou manger du nectar

( OEuvres , t. Y, p. 336.)

Investi de la confiance de Henri III, Pierre Forget fut envoyé en qualité d'ambassadeur en Espagne, d'où il rapporta un important mémoire : Instructions et négociations de M. de Fresne-Forget. Henri I V lui donna également toute sa confiance et, dès 1593, le secrétaire du roi répondit à la déclaration du duc de Mayence par La Fleur de lys , dont la rédaction justifiait bien la réputation de celui « qui couchoit très bien par escrit » , suivant les expressions du chancelier de Cheverny.

Le seigneur était désireux de donnera sa demeure une physionomie en rapport avec les besoins nouveaux; il s’adressa, à cet effet, à un architecte consommé que l’on voit à Tours à partir de l’année 1588. Il s’agit de Jacques Androuet II, dit Du Cerceau, qui porta les titres de « valet de chambre et architecteur du duc d’Anjou et de Touraine » , et « d’architecte et surintendant des bâtiments du roi ». Comme on avait alors le projet d’enceindre la ville de Tours de remparts plus amples, la direction de l’entreprise fut confiée à Du Cerceau, qui reçut la charge de « conducteur des plans et ouvrages de la fortificacion , aux appointements de 50 écus par mois. » En 1595, il touchait notamment 66 écus « pour avoir vacqué au desseing et plan des porteaux de la fortification et ampliation de la ville. » Le seigneur de Véretz demanda des plans à l’architecte du roi et de la ville, et l'on se mit de suite à l’œuvre. L’entrepreneur fut le maître-maçon Jean Falluau, « conducteur des fortifications du château de Vendôme, demeurant alors à Chinon ». Dans la circonstance, au nom de Pierre Forget, on voit agir son beau-frère, Jean du Faultray, sieur de la Charpraye, conseiller du roi, président et

trésorier général de France à Tours. Un contrat du mois de juillet 1896, en particulier, nous apprend qu’il s’agissait de reconstruire un des pavillons, « celluy regardant sur la basse-cour et joignant le grand escalier ». Cette reconstruction affectait sans doute le pavillon occidental. confinant à la tour que des dessins anciens nous montrent terminée par un dôme et un lanternon, dans le style de cette époque.

Plus tard, l’abbé d’Effiat et le duc de Mazarin firent des travaux sérieux au point de vue de l'aménagement et de l’embellissement, tant au dedans qu’au dehors du château. La direction des travaux était confiée à Daniel Massés, demeurant à Tours, paroisse St-Denis, et les marchés nous apprennent que les ouvrages étaient exécutés « suivant le dessin soubs la conduite du sr Massés, architecte et voyer en Touraine », qui dès 1686 avait la qualité de « 111e des œuvres de la ville de Tours ». Sous ses ordres, de 1666 à 1676, les mcs maçons Martin Bienvault, Laurent Maumarché, Martin Dupuy, Chartier, Lenoir et d’autres s’employèrent à modifier des appartements, à construire des escaliers,

à é 1 a rg i r la terrasse devan t

le château, à refaire les bassins, à reprendre le perron, à bâtir un portique, à res ta u re r les tours , à « reblanchir »

les murs età divers autres besognes destinées à rajeunir la physionomie de la maison, du parc et des jardins. Les actes dont il s’agit ont l’avantage d’indiquer les modifications apportées au château à cette époque (1).

Au pays de Touraine, la sculpture n’avait rien à envier à sa sœur aînée

l’architecture. La sculpture elle aussi avait suivi la loi harmonique du progrès dans sa

(1) Voir aux Documents annexes les marchés tirés des minutes de M° Dupré, conservées dans l’étude de M9 Guillonneau, notaire à Saint-Avertin.

ARTS ET ARTISTES JUSQU’AU XVII* SIÈCLE

Sépulcre de Solesmes, 1496.

xme siècle la réplique fui donnée par les mascarons animés du xve siècle. Le basrelief plat et géométrique devint une scène mouvementée et non sans proportion. Le sla tuairedépouilla graduellement les formes raides, exsangues et momifiées pour arriver à une recherche de vérité dans l’attitude, l’expression, le mouvement et les draperies, sinon dans le rendu des membres et du nu. Chaque âge apporta à l’art du ciseau un nouvel élément de progrès, jusqu’au jour où la statuaire nationale trouva sa plus haute expression dans l’œuvre des Claux, Antoniet et Michel Colombe. Ceux-ci d’ailleurs , en maîtres d’un talent supérieur, surent puiser aux diverses sources l’inspiration (pie l’art du nord et du midi, par des voies multiples, avait fait pénétrer dans les écoles et dans les ateliers. Une œuvre de Colombe, qui, à notre avis, donne

Saint Pierre à Solesmes.

marche à travers le moyen âge. Des elle vint aux subtiles guirlandes de dans lesquelles se jouent des légions de petits animaux,comme à la souriante façade de Sain t-Galien. Aux

Porlail de l’église de Brou.

tètes repos e e s du

larges feuilles d’eau ou de forêt vigne, de chêne et de chardon

bien la caractéristique j’allais dire de son Académie à la fin du xve siècle, est le Sépulcre cle Solesmes avec le S. Pierre portant la signature du maître. Cette harmonieuse unité des arts plastiques fait penser à la façade de l’église de Brou, au sujet de laquelle un document nous montre le neveu de Colombe portant la maquette de « l’élévation

Détails de la chape de la statue de saint Pierre.

1 M Colombe avec sa signature. — 2. S. Pol de Léon et le monstre. — 3-4. Autres personnages. 5. Blason sur l’agrafe. — 6. Dessins du tissu damassé.

du portail ». A propos de la Touraine, j’ajouterai la mention de belles statues de pierre, l’une d’une martyre, jadis à Notre-Dame-d’Oë, et l’autre d’un évêque, actuellement à Neuville, et surtout la remarquable Vierge en terre cuite, qui fut sans doute léguée au château de la Carte par Jacques de Beaune.

A côté de l’atelier, quelque peu italianisé de Colombe, s’ouvrit et bientôt se développa rapidement l'atelier florentin des Juste, qui acheva de répandre le goût de la décoration dite Renaissance et, dans la statuaire, substitua à la sérénité de la ligne et de l’expression le mouvement dans les contours, dans le geste et dans l’action générale. Les deux méthodes trouvent leur formule caractéristique en même temps que leur summum dans le tombeau de François II de Bretagne

ARTS ET ARTISTISTES JUSQUAU XVIIe SIECLE

à Nantes, la part faite au ciseau florentin, et dans le mausolée de Louis XII à Saint-Denis, qui est absolument italien dans l’ensemble et dans les détails.

L’atelier de la rue des Filles -Dieu et celui de la rue Ragueneau avaient leur technique et leurs procédés spéciaux, non sans que le premier subît l’influence croissante de son voisin. Cependant le continuateur du grand Colombe, son habile neveu Guillaume Régnault, exécutait le tombeau des Poncher à Paris et, peut-être , celui des Batarnay à Mon trésor; de son côté, la dynastie des J liste réalisait pour la famille l’oyale des commandes encore plus importantes.

En notre riante province l’union harmonique des arts produisit des œuvres qui continuent d’exciter l'admiration. Sans parler des châteaux

devenus classiques d’Amboise, d:Azay, de Chenonceaux et d’Ussé, nous rappellerons l’élégance sculpturale de l’Hôtel et de la Fontaine de BeauneàTours, ainsi que de la cheminée de l’Hôtel de Bohier, le constructeur de Chenonceaux.

Les autres villes s’empressèrent d’adopter les formules nouvelles, auxquelles Loches doit son Hôtel de ville et le Logis du Centaure, construits sous François 1er, et la Chancellerie, qui porte les dates de 1550 et 1551 avec la devise elles symboles propres à Henri IL Au surplus, d’une façon générale si l’on cher-

Saintej-Lucie jadis^à N.-D. d’Oë.

Statue d’évèque à Neuville.

Tombeau de François II dans la cathédrale de Nantes.

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