‹ Le chateau de VeretzChapitre 22 sur 42 · Nord-est · texte numérisé non relu

Nord-est

visière du casque ouverte et élevée laisse voir un visage tout au plus de vingt-cinq ans et qui annonce que cette statue a été faite dans la jeunesse de François Ier; il est singulier que la dorure dont elle est couverte se soit si bien conservée depuis plus de deux siècles. Cette figure, les salamandres gravées dans différents lieux du château, une grande couronne, qui couvre la porte d'une tribune ouverte sur l’église, et les ornements mêmes de cette tribune ou subsiste encore une chapelle richement parée dans le goût gothique de ces temps-là, semblent indiquer que François 1er a quelquefois honoré Verret de sa présence et y a même foit quelque séjour. Verret appartenoit alors au seigneur la Barre, premier gentilhomme de la chambre de ce prince. Un René delà Barre, sonfrère ou son parent, fut sous ce règne archevêque de Tours. » Nous ouvrons ici une parenthèse pour faire remarquer que la statue équestre dont il est question figurait plutôt le seigneur Jean de la Barre, et que l’archevêque de Tours, fils de celui-ci, se nommait Antoine, puis nous continuerons à écouter notre guide. « La tribune, dont je viens de faire mention, est de plein pié avec la cour du château, à quatre pas de la porte; l'église sur laquelle elle donne est la paroisse de Verret; elle est placée au pied du château, du côté de 1 orient dans une petite gorge qui du midi au nord s’ouvre en cet endroit entre les coteaux. D’un des appartemens du château un petit escalier dérobé vous conduit à couvert jusques à un parvis voûté d’où vous entrez à l’église ; ce trait vous annonce qu’on n’a rien négligé pour ménagera cette maison toute sorte de commoditez ; les appartemens y sont en grand nombre, spacieux, bien éclairez melans à leur air quelquefois antique, je ne say quoy de grand et de noble, que les rafinemens du goût moderne négligent souvent trop de ménager aux grandes maisons. Le duc d’Aiguillon y ajouta les grandes croisées, les balcons et les autres ajustements, qui dans les édifices de celte nature joignent l’agrément à la noblesse,

« La plus grande beauté de ce séjour vient de son parc et des ornemens qui ie parent ; ce parc forme aussi un carré irrégulier, un trapézoïde. Le plus long côté va du nord au midi ; le second à travers la plaine, descend jusqu’au pied du coteau et se termine à une grande, grille de fer qui ouvre une entrée dans le parc; depuis cette grille jusqu’au Cher, à travers une agréable prairie, s’étend une avenue de plus de trois cents pas. La troisième face, plus courte que les deux autres et parallèle à la rivière, forme sur le sommet du coteau cette magnifique terrasse que les poètes du dernier siècle ont célébrée, (pie

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Madame de Sévigné a vantée si fort dans ses lettres, lorsque cet ouvrage ne faisait encore que commencer.

O vous qui jadis dans vos vers De ce séjour vantiez la beauté non pareille.

Revivez pour chanter les agréments divers Ajoutez à cette merveille.

Oui, Pavillon, cet ouvrage à vos yeux Ne s’est montré qu’en son enfance.

Areste commença, mais de tous ses ayeux.

Effaçant la magnificence Armand a seul exécuté

Un projet que nul d eux n’avoit même enfanté.

Minerve visite Armand, lui apprend que « même sur l’Olympe on foit cas de Verret » ; Elise (il s'agit delà princesse Elisabeth de Conti) va bientôt s’y rendre, et le duc doit donner une nouvelle splendeur à sa demeure.

Et bientôt par Minerve à Yerret amenez L’on voit ouvriers de toute espèce,

Les architectes, les sculpteurs,

Peintres, jardiniers et graveurs.

On renverse les arbres séculaires et les rochers ;

Sur la surface des abymes Bientôt s’élève fièrement Un noble et vaste monument Digne des chants les plus sublimes,

Une terrasse dont la vue Mesure à peine l’étendue.

Elise arrive; on crée partout bosquet^, labyrinthes et parterres.

Pour lui plaire chacun redouble ses efforts.

Elise, tous les ans, y vient du premier âge Faire briller les jours heureux,

Où sur la terre régnoit un bonheur sans partage.

« Ne vous figurez point que la poésie prête icy quelque chose à la réalité. Verret a toujours eu de grandes beautés, mais celles qu'y ajoute, tous les jours, M. le duc d’Aiguillon en font un séjour tout nouveau. La terrasse qui n’était d’abord que de 60 ou 80 toises, vient d’être par ses soins poussée dans toute l’étendue du coteau, c’est-à-dire environ deux cens toises de plus. Elle a aujourd’hui 1 ,600 pieds de long sur 44 de large, sa bailleur est en quelques endroits de 80 pieds, sans compter les fondements ; elle est partout garnie d’une balustrade de

pierre de taille à hauteur d'appuy. Comme la terrasse, taillée dans le roc opposé à la balustrade, n’aurait offert aux yeux que le spectacle peu agréable d’un rocher rapide et escarpé, on l'a couvert d’une espèce de tapisserie de roses, de jasmins, de chèvrefeuilles qui a un effet charmant. De plein pied avec le bois et le reste du parc, il en règne une seconde à peu près de même longueur, large au moins de 15 pieds et haute de 18. Les deux terrasses aboutissent à un belveder qui les termine au couchant ; c’est une espèce de tour terrassée: le haut est une plate-forme, triangulaire d'un côté, ronde de l'autre, de 9 toises de diamètre dans sa plus grande longueur ; elle est munie d’une balustrade de fer; vers le milieu on a élevé un pavillon dont le toit est en impériale; ce pavillon est ouvert du côté du nord et de la rivière ; là plus de 25 personnes assises ensemble peuvent à leur aise mêler le plaisir de la conversation à ceux que donnenl les divers points de vue qui se présentent aux yeux ; au dessous de la plate-forme est un salon voûté, de plein pied avec la première terrasse; il y règne dans les plus brûlantes chaleurs de l'été une douce fraîcheur; les fenêtres en sont ouvertes sur le vallon.

« A l’extrémité de la terrasse, vis— à-vis du Belveder. on voit une statue d’Esculape placée sur la balustrade de la terrasse où il semble annoncer que Verret, sa terrasse et ses bois sont un azile sûr pour la santé. Quelque agréable que soit la vue de cette terrasse, elle aurait pu paraître trop simple, si quelque ornement ne l'avait relevée. Le duc d’ Aiguillon avait trop de discernement pour ne pas le sentir. Afin de diversifier le spectacle qu’offrirait la longueur uniforme de cette pièce, il a placé au milieu une espèce de balcon terrassé, carré long d’environ trois toises de saillie sur environ six toises de long, cela forme une salle ornée de sièges ; les quatre coins de la balustrade qui forme ce balcon, sont garnis de grandes urnes chargées d'ornement.

« Vis à vis du balcon, de l’autre côté de la terrasse se présente un escalier fort singulier qui conduit de la première terrasse à la seconde, de pierre de taille; sa longueur, prise dans le même sens que celle de la terrasse est de dix toises ou environ : sa hauteur est l’élévation de la seconde terrasse au-dessous de la première et celle d’une balustrade à hauteur d’appuy qui en garnit le haut. Ce qu’il y a de plus particulier, c’est qu’il ne déborde point sur la grande terrasse et ne prend rien sur celle du dessus ; chaque marche a cependant quatre pieds de long. Six statues, de bon goût et remarquables par la variété et la singularité des attitudes, et huit grandes urnesplacées aux coins et sur les pilastres qui

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soutiennent l’escalier, luy font une brillante parure, et tout ce morceau, vu surtout de loin, donne un relief étonnant à la terrasse.

« Quand vous avez monté l’escalier, vous vous trouvez à l'extrémité d’une magnifique allée, large de huit toises ou environ et longue de près de cent ; elle traverse toute la longueur qu’a le parc en cet endroit, et coupe perpendiculairement la seconde terrasse par le milieu. A l’autre extrémité de cette allée, nouvellement prolongée jusque là par un travail immense, est un belvéder qui domine sur la petite gorge dont nous avons parlé et qui, par cette ouverture, ménage une vue de plusieurs lieues. En allant de l’escalier à ce belvéder, vers les deux tiers, vous apercevez, à droite, dans un enfoncement formé en demy cercle, un cabinet qui par sa situation seule a eu l’avantage de plaire à Madame la princesse de Conty: c’est une espèce de petit ermitage. Pour rendre cette solitude plus digne du goût et des attentions de S. A., on vient d’ajouter à la situation par des ajustemens délicats tout l’agrément possible. Ce cabinet est un bâtiment de pierre de taille, de figure quarrée, d’environ 10 pieds en longueur et largeur, de plus de 20 pieds depuis le pavé jusqu’au haut du plafond, disposé en voûte ; le cabinet est situé, vers le fonds, sur une petite butte disposée en talus, isolée tout autour et couverte d’un beau gazon ; la porte est à l’orient tournée vers la grande allée ; de chacun des trois côtés est une belle et grande croisée depuis le haut jusqu’en bas. Les murs du cabinet. les embrasures des fenêtres et de la porte, en un mot tout est incrusté de petits carreaux de fayence ornée des plus jolies figures ; il est meublé de quelques sièges, d'un canapé couvert de fort belle perse,

qui occupe toute la largeur du petit ermitage; on a défriché le terrain

de l’enceinte et plusieurs pas même au-delà ; au bois qui la remplissait, on a substitué un fort jolv parterre qui s’étend jusqu’à la grande allée; il en est séparé par une clairvoye et le contour est environné d’un treillage qui sert de palissade à des jasmins et à toutes sortes d’autres fleurs choisies. A quatre pas derrière ce lieu, on trouve dans le bois une glacière ; ce voisinage a donné à M. le duc d’Aiguillon l'occasion défaire sur l’ermitage quatre petits vers où vous reconnaîtrez la délicatesse de son goût, les voici :

Près d’un antre où l’hiver a renfermé ses glaces, 11 étoit un réduit ignoré de l'amour.

Elizabeth y vient, elle y conduit les grâces,

Et l’amour à jamais y fixe son séjour.

« Les points de vue divers qu’offrent la terrasse et le château

méritent une attention particulière ; de l’un et de l’autre, en vous tournant à l’occident, vous voyez le Cher, les vastes prairies qui le bordent à droite et qui s’étendent jusques à Tours, et la Loire ; vous voyez une partie des coteaux de cette dernière rivière, la célèbre abbaye de Marmoulier et une partie de Tours. Au nord, vous avez encore devant vous les coteaux de la Loire, une langue de terre élevée, qui commence du côté d'Amboise et qui se répand dans tout l’espace entre le Cher et la Loire, jusqu’à ce que l’élévation se perde insensiblement dans les prairies qui séparent les deux rivières ; vous voyez sur ce tertre la belle maison de la Bourdaisière et quelques autres, vous voyez le Cher rouler à vos pieds son eau vive et transparente. Vis à vis du château et de la terrasse, il se divise en deux bras et forme deux îles placées presque au bout l’une de l’autre et toujours couvertes d’une riante verdure ; vous voyez de gros batteaux qui montent et descendent sans cesse la rivière ; vous voyez un moulin placé entre les deux îles, ses digues, ses cascades, de nombreux troupeaux qui couvrent la campagne et bondissent sur l’herbe. A l’occident vous voyez le parc ; à l’orient, votre vue s’étend, à six ou sept lieues au moins, dans des vallons situés entre les coteaux qui bordent le Cher, ’l'ous ces paysages sont agréables, présentent des perspectives mêlées de campagnes découvertes, de bois, d’eaux, de hauteurs, de plaines, en un mot cette heureuse variété qui fait le charme de la vue comme celuy du sentiment. Le bourg de Verret qui se présente de ce côté, ne gâte rien à la perspective. Sa situation est au pied du coteau ; il s'étend sur la droite du château, tout le long de la rivière dans un coude en cet endroit. Les maisons sont ramassées et rapprochées, bâties de bonnes pierres de taille ; elles ont un air de propreté et de commodité qu’on ne trouve point dans les autres villages. Cet air d’aisance s’étend jusques aux habitants.

Par les soihs d’Aiguillon la cruelle indigence Fuit loin de ces heureux coteaux.

Et l’ouvrier diligent voit la douce abondance Couronner de ses dons ses utiles travaux.

« Le commerce que leur ménage la rivière, le séjour fréquent du duc d’Aiguillon, les travaux sans nombre qu’il y fit faire, ses soins, sa protection, tout concourt à les mettre à leur aise et à placer dans la maison de tel simple villageois de Verret pour cinquante mille écus de bien. »

Nous connaissons parfaitement les dehors du manoir avec ses

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abords délicieux, et notre guide va nous introduire à l’intérieur. « Le château de tous les côtés, excepté celuy qui fait face à la rivière, est environné d’un fossé sec et profond taillé dans le roc.

D’un salon du premierétage, un pont de pierre conduit de plain pied sur la terrasse :

ce salon sert de salle à manger. Là, assis à table, par une porte vitrée, qui répond à la terrasse, vous voyez la terrasse même, le Cher, les coteaux du Cher et de la Loire, les prairies qui les séparent , les environs de Tours , etc. Cet avantage n’est point le seul qu’ait ce salon. Un plafond fort exhaussé et en forme de dôme renferme des peintures à fresques de main de maître, de Jouvenet, de Girardet (?).

Le dessin est un paradis et un Père Eternel , dans la

splendeur de la gloire, environné de ses saints ; on y voit des morceaux d’une grande beauté ; c’est dommage que ces habiles peintres n’ayent point mis la dernière main à leur ouvrage ; beaucoup de portraits de grands princes et d’hommes illustres de ces derniers temps, bien tirez au naturel, augmentent les ornemens de cette salle. De celle là vous passez de plain pied dans une autre qui en est séparée par une antichambre ; ce second sallon sert de salle d’assemblée ; c’est peut-être le lieu de France le plus riant; les meubles qui l’ornent en sont le moindre embellissement.

Le quai du Cher, en amont du château.

Non ce n’est point la brillante peinture Ni les glaces, ni les dorures.

Ni l’éclat de l’ameublement Qui de ce lieu font l’agrément.

Aux soins officieux de la noble nature 11 doit son plus bel ornement.

« Il a quatre grandes fenêtres ornées de balcons. L’une est ouverte

au nord; les trois autres placées au couchant, de niveau avec la terrasse, offrent à ceux qui sont assis tranquillement au fond du salon et le visage tourné vers ces fenêtres, la vue de la terrasse, du cours du Cher, les prairies, le bassin qui s’étend jusqu’à Tours. A ce charme il s'en joint un nouveau plus frappant encore. Le dos tourné sur ces mêmes objets et le visage vers le fond du salon, vous les voyez se reproduire à vos yeux dans toute leur étendue et avec la dernière justesse et clarté ; de grandes glaces de six pieds de haut sur quatre de large vous rendent trait pour trait ce qui est offert à vos yeux parles fenêtres, et transportent pour vous à l’orient du salon et du château une perspective aussi gracieuse que celle que vous voyiez un moment auparavant située au couchant, une nouvelle rivière, de nouvelles prairies, de nouveaux coteaux ; on ne peut exprimer ce que l’illusion et la surprise ajoutent aux charmes de la réalité.

Il faut tromper un peu quand on veut beaucoup plaire.

« Toutes ces salles sont de l’appartement qu’occupe Mme la princesse de Conti, et jointes aux autres pièces qui le composent font sur la même ligne une enfilade de six grandes pièces de plain pied, a

Et maintenant nous terminerons par une rapide promenade à travers le parc. « En entrant de là sur la terrasse, vous trouvez d’abord une espèce d’esplanade d’environ 15 toises de large sur 25 de long ; les terres y sont soutenues à gauche, du côté du bois, par un mur d’environ 20 pieds de haut, de belle pierre de taille; on y a pratiqué des niches ornées qu’occupent cinq ou six statues; le canton du bois qui est au-dessous de ce mur, a paru à Mme la princesse de Conty susceptible d’embellissement; on a travaillé sur les idées gracieuses que son génie a fournies, on a fait renfermer de palissades un terrain en carré ; on y a formé d’abord au-dessus de ce mur une terrasse large de 15 pieds et qui a toute la longueur de l’esplanade; on monte à cette petite terrasse par un escalier de pierre de taille, soutenu solidement sur un précipice escarpé et qui, tournant dans un espace fort étroit, ne prend pas un pouce sur le terrain de l’esplanade; au haut de l’escalier, à l’entrée de la petite terrasse, s’offre une espèce de perron dont les pilastres, comme ceux de l’escalier, sont garnis de belles urnes ; toute cette terrasse est, comme la grande, bordée d’une balustrade de pierre de taille à hauteur d’appuy. Sur le perron et dans deux ou trois enfoncements du bois qui borde la terrasse, on trouve de grands sièges, d’où

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on peut commodément contempler tout ce que les différentes vues de la grande terrasse ont d'agréable. De là, par deux sentiers différents, vous entrez de plain pied dans le bosquet; rien n’est mieux entendu, ny plus gracieux que les petites routes entrelacées, les salons, les réduits, les cabinets, les solitudes qu’on a distribuées dans ce terrain ; tous les appartements champêtres sont entourez d’un treillage, garnis de sièges et ornés de bustes antiques de marbre blanc représentant les empereurs de l’ancienne Rome.

Jamais Conty des plus altiers humains Ne me parut mériter mieux l’hommage.

Que lorsque ses augustes mains

Se prêtaient finement à cet heureux ouvrage.

« A une des extrémités de ce bosquet, du côté de l’orient, on a élevé un petit belveder d'où la vue s’échappe comme à la dérobée, le long de cet agréable paysage qui, en remontant le Cher, s’étend jusqu’à Montrichard. A l’extrémité opposée du bosquet, sur le sud-ouest, on trouve une issue sur le grand parc; c’est une espèce de galerie bordée de treillage; elle sert de ce côté là de vestibule au bosquet et aboutit à une clairevoye qui débouche dans le parc. Vers le fond de ce vestibule, deux petites portes, ménagées à droite et à gauche, conduisent dans le labyrinthe. Le fond du vestibule, disposé en rond, est un cul de sac et forme un cabinet qui sert de logement à un petit Cupidon ; il touche un tambour et semble appeler le monde au bosquet. Cette disposition offre à l’esprit le symbole le plus heureux et le plus délicat ; en effet rien de plus propre, s’il est permis d’employer ce mot, à servir d’enseigne à un labyrinthe de l’amour.

« Je ne finirais jamais si je voulois peindre en détail toutes les beautés de ce bosquet et des autres parties du parc, cette multitude d’allées longues, droites et percées qui s’enfilent et se croisent les unes les autres à de justes distances et dont l’aspect se termine toujours à quelque point de vue varié et gracieux, avec les statues de bon goût qui les ornent. Outre celles dont j'ay déjà parlé, on voit dans une espèce de carrefour que forment diverses allées, à l’entrée de la seconde terrasse, une Cléopâtre d’un goût particulier, taillée sur un modèle antique, laquelle

Ouvre son tendre sein aux traits des noirs serpens Et cherche en leur fureur la lin de ses tourmens

« Le mailduparc de Verret est le plus long, le plus large, le mieux ombragé, en un mot le plus beau que ma mémoire me retrace parmi

tous ceux que j’ay vu. Au bas d’uu des coteaux que renferme le parc on trouve une ménagerie fort propre, garnie de paons, de pintades et de beaucoup d’autres animaux. Ce qui y a le plus attiré mon attention, c’est un troupeau de quelques taureaux et de trente vaches toutes tigrées, d’un fond blanc moucheté de noir. Je prenais plaisir à les voir paître dans les prairies qui bordent le Cher, au pied du château, traverser avec ordre et gravité un gué, que la rivière forme en cetendroit; leur beauté me rappelait celle des animaux de leur espèce dont la fable nous vante la figure. Afin qu’il ne manquât rien à Verret de ce qu’il fautpour rendre un séjour délicieux, la nature s’est plu à remplir ce parc d'oronges et de truffes aussi bonnes que celles du Périgord. Depuis qu’ils en ont doté ce domaine, les dieux

De ce genne fécond font depuis, chaque année,

Pour Elise et sa cour éclore les tributs. »

A sa mort en 1750, le duc Armand-Louis laissa son château de Véretz dans tout l'éclat d’une résidence vraiment princière. Son fils et successeur se montra digne d’un si noble patrimoine. Mais avant d’arriver à celui-ci, nous devons mentionner un document d'importance pour I histoire artistique du château. A la suite du décès, la veuve, Charlotte de Crussol, tout en ayant communauté de biens avec son mari, « se réservait d’accepter ou d’y renoncer ainsy qu’elle jugera à propos par conseil, sauf à elle à prendre telle autre qualité que bon luy semblera. » Quant à leur fils, Emmanuel- Armand du Plessis- Richelieu, « duc d’Agénois, pair de France, maréchal des camps, noble génois », il se portait comme « seul et unique héritier » de son père et « encore habile à recueillir les biens dont la substitution se trouve ouverte en sa faveur, sauf à prendre telles autres qualités qu’il jugera à propos. » L’un et l’autre, le fi février 1750, en leur hôtel rue de l’Université, constituèrent un procureur ou fondé de pouvoir pour faire procédera « l’inventaire, description et prisée de tous les biens, meubles et effets dans le château de Véretz et lieux en dépendant», et remplir toutes réquisitions à ce nécessaires : c’était Jacques-François Bruère l’aîné, procureur au bailliage de Tours, pour le duc d'Agénois, et Joseph-François Bruère, puîné, pour la duchesse d’Aiguillon. En conséquence le notaire et les deux mandataires, assistés du concierge Louis Pèche, de Joseph Trader, me frippier priseur, et de Mathieu Masson, libraire à Tours, firent l’inventaire et l’estimation de tous les objets, du 18 au 24 février. L’acte, qui n’a pas moins de 80 pages,

ARTS ET ARTISTES AU XVIIIe SIÈCLE

est conservé parmi les minutes de l’étude de Me Guillonneau, notaire à Saint-Avertin, où nous avons eu la satisfaction de le découvrir.

On y lit l’état détaillé du château au milieu du xvnic siècle, et nous nous ferons un devoir de le transcrire dans la série des pièces annexes. Dès maintenant nous tenons à signaler parmi les œuvres intéressantes un certain nombre de tableaux. On y voyait notamment une Bergère, un Port de Mer, une Chasse , une « Reine », le Sauveur , Pharaon, le duc d' Aiguillon en Jupiter avec un Cygne, des miniatures et plusieurs trumeaux à paysages et personnages, ainsi qu’une curieuse suite de tentures. Dans la Bergère, dont il vient d’ètre question, nous inclinons fort à saluer quelque proche parente de celles qui doivent le jour au prestigieux pinceau de Boucher. On sait qu’il travailla pour la Touraine et que le musée de Tours possède des toiles de l’artiste, qui se voyaient jadis chez le duc de Choiseul à Chanteloup. Un tourangeau, M. Belle, sénateur, est l'heureux possesseur de l’une des pages les plus grandes et les plus exquises du Maître, dans laquelle les uns ont vu Amphitrite et, d’autres,

Latone en l’île de Délos. De fait, les seigneurs de Vérelz n’avaient pu manquer d’être séduits par ce charmeur et de lui commander quelque toile pour leur manoir. Ajoutons de suite que le garde-meuble contenait nombre d’objets curieux, entre autres « plusieurs anciens meubles de différente espèce », que la bibliothèque évaluée à 4.500 francs renfermait tous les ouvrages alors appréciés

Tableau de Boucher, à laJGrande-Maison, ^àTlouziers.

et que le laboratoire était garni d'instruments

dignes

d’attirer

l’attention. Il n’est pas jusqu’à la cave, — utile dulci — qui ne nous ouvre ses portes et ne nous permette une visite non sans intérêt.

Le duc Emmanuel-Armand d’Aiguillon, héritier d’un grand nom et de traditions familiales des plus honorables, fut un homme aussi distingué par la délicatesse du goût et le culte du beau sous toutes ses formes que par l’excellence du rang et des dignités. A l’instar de son père, il dota le château deVéretz d’embellissements qui ajoutèrent aux charmes de cette demeure. A défaut de renseignements très particuliers sur les travaux que le duc Emmanuel lit exécuter, nous possédons du moins les comptes dans la seconde moitié du xvme siècle, et c’est là une mine précieuse d’indications les plus variées ; nous en ferons ici notre profit au point de vue des modifications que le seigneur apporta dans sa maison.

En 1763, tandis que le couvreur restaurait le « dôme » de la salle à manger, et que « l'horlogeur » Feuger réparait l’horloge du château, le peintre Boucquin faisait les peintures des appartements. Il s’agit ici, selon toute vraisemblance, non' pas d’un artiste en renom, mais de l’artisan expert, chargé d’entretenir et d’accroître la décoration. On sait d’ailleurs si, à cette époque de recherche dans le luxe des pièces et du mobilier, les ouvriers du genre de celui auquel s’adressait le duc méritent d’être mentionnés avec quelques égards. De son côté. Bernard, « valet de chambre tapissier, » est chargé de ce qui regarde l’ameublement et il a pour collaboratrices des « ouvrières» habiles ; comme tentures, on emploie des « papiers tou Lisses ». Des travaux de menuiserie sont exécutés avec art par Jaffré, Claude Goujon et René Guittet. Les lambris sont faits en bois de sapin acheté tanta Orléans qu’à Tours. En ce qui le concerne, Serrier, de Tours, posa « 38 pieds de bordure de glace en cuivre. » Le vitrier Ménard, aussi de Tours, en une seule fois toucha plus de 500 livres pour ses « ouvrages ». On lit venir de nouvelles cheminées en « pierre de lierre », d’Orléans et de Paris. Quant au «sieur Boche, plâtrier italien », il travaillait aux plafonds. En 1763. on s’occupa à un déblai occasionné par « la brèche delà terrasse », et l’on procéda à un « déménagement du château », évidemment partiel : on reçut une cheminée « de pierre de lierre venant de Paris, envoyée par Marsan », et ce même ouvrier fut chargé de poser « une corniche en plâtre ». A son tour, le menuisier Pierre Jaffré fit des réparations « au parquet et au lambris de la tribune ».

Le duc résoluL de transformer les étages supérieurs à la façon pra-

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tique de l'époque Louis XY. Aménager plusieurs séries de chambres, de dimension commune, ouvrant sur de longs corridors installés à l’aide d’un briquetage, était le moyen d’avoir des pièces plus nombreuses; il convient d’ajouter plus commodes, en ce sens qu’elles étaient plus indépendantes les unes des autres et plus en harmonie avec les goûts et la liberté des hôtes. Le seigneur de Véretz fit dresser un plan avec devis qui réalisât ce projet, donnant satisfaction aux tendances particulières des mœurs sans altérer la physionomie extérieure de la maison. Dans les comptes pour l’année 1765, on rencontre la mention du « Plan et mémoire concernant les cloisons de briques, envoyé de Nantes par M. de Villeminot ». Dans la suite, les soubassements du château et des terrasses furent consolidés. Les maçons exécutèrent des piliers dans les galeries souterraines, et démolirent « une partie du mur qui formait l’entrée des caves ». On refit des plafonds dans le style pittoresque que caractérisent les contours tourmentés de la rocaille, qui se prête si bien à la décoration intime des appartements. Ailleurs, on voit « M. Marsan » expédier de Paris une cheminée en pierre de Lierre, et des ouvriers employer de la toile pour « boucher les fenêtres en faveur des plâtriers, » notamment à l’usage du « haut du bâtiment » .

Les travaux se poursuivirent au cours des années 1766 et suivantes. Ici, il s’agit de « la démolition et du transport des menuiseries du bâtiment à reconstruire ; » là, du « déblai de l'impérial et de la terrasse dans la basse cour », ailleurs, « du bout de la terrasse », ainsi que de « la construction du mur de la terrasse » pour lequel le maître-maçon Lenoir reçut de grosses sommes. En d’autres circonstances, on voit les ouvriers occupés à « arracher et replanter les ormeaux de la terrasse sur le nouveau plan », à réparer les « pertes des canaux de la fontaine de Beaune » ou «le bassin de la fontaine de Beaune », à l’aide de « ciment fin acheté à Tours, » ou bien à restaurer « les canaux de la fontaine de Baccus » sur la place de l’église et reconstruire le « pied de stalde Baccus. » Plus loin, on s’emploie au « déblai des salles du château, » on reconstruit la fuie et on la repeuple de cinquante deux douzaines de pigeons, achetés à cinq francs la douzaine chez Auger, « cocassier », et l’on emploie « un millier de carreaux au regard du jardin rouge. » Le château reçut des embellissements à l’extérieur et le ciseau fut appelé à le doter des ornements traités avec la grâce et l’aisance parfaites, qui caractérisent celle époque. La décoration sculpturale était en pleine activité en 1767, époque à laquelle on faisait une

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« réparation à la voiile fournie au sculpteur pour couvrir son échafaudage ». L’année suivante, l’artiste décora « le pont du vestibule. »

Le d u c d ’ A i g u i 1 lo n , a vec la galanterie qui caractérise les personnes et les mœurs du xvm! siècle, avait apporté une attention spéciale à rendre aimable et plaisante la partie du château réservée à sa femme. La construction était achevée à l’été de 1768 et, le 9 mai, le sieur Mausant vint «c toiser le pavillon de Mm0 la duchesse. » Rien ne fut épargné pour donner aux appartements la beauté et l'éclat qui convenaient à la magnificence de la demeure et à la noblesse du seigneur. Dans la suite, on travailla « dans la chambre et dans le cabinet de Monseigneur » le duc ; en particulier on « recoupa les embrasements, » on « garnit les lambourdes. » Au cours de l’année 1770, le sieur Mausant vint « faire le toisé de la dernière aile » et fut grati lié de « onze repas. » On rencontre les ouvriers occupés à « reparer le four des belles caves, » à « abattre les arbres de la contreterrasse et les ormes contre le mur du jardin rouge, » à « réparer quarante-quatre pieds de balustrade, » à consolider « l’échaffaut qui conduisait à la chambre de Beauquesne, » enlin à réparer « les déchargeoires des bassins de l’aqueduc et du grand bassin, » à restaurer « la petite terrasse des câpriers, » et à « tirer des moellons del’ancienne brèche de la terrasse. » En 1774, le maître-maçon Chartier toucha plus de 1300 livres « sur l’entreprise de la terrasse, » tandis que Lenoir recevait 150 livres pour « une année d’entretien des murs du parc. » Nous allions oublier qu’en 1771, les maçons travaillèrent au « pont de la terrasse » ainsi qu’à « garnir les croisées et portes de la dernière aile. » Cependant les bassins réclamaientdes réparations et des améliorations. A partir de l’année 1775, il y a une comptabilité se référant au « déblais des deux bassins du parc, au remblais delà nouvelle route, à la construction des bassins du parc, à l'épuisement de la fontaine de Yilliers, à recouvrir les canaux. » De son côté, le marbrier Moisson répara « les terrasses des bains, du cabinet et de l’orangerie. » Le duc, qui avait un brillant train de maison, choisit la partie inférieure du parc pour disposer les communs ou servitudes en rapport avec la magnificence du château et le luxe de ses habitudes. Sur les plans d’un habile architecte-ingénieur, on nivela et remblaya convenablement le sol tout en corrigeant les inégalités du côté sud. Pendant de longs mois on vit des « garçons jardiniers » occupés « au déblai. » Au besoin, pour faire « la nouvelle basse-cour, » le duc lit des acquisitions de terrain. Puis les écuries, les remises et autres servitudes s’amenagèrent comme par enchantement. Les terrasses et le parc furent aussi

ARTS ET ARTISTES AU X VIII0 SIECLE

l’objet d’embellissements de la part du seigneur. Deux, allées, « de l’Obélisque allant aux; Cousinaux, » furent « rendues praticables pour l’hiver. » On « empierra l’allée du Pan à la fosse de Beaulay », on lit « la nouvelle petite terrasse », et « la fuye reçut quelque ouvrage de menuiserie ». Une cave sous la terrasse menaçait de s’écrouler faute de supports suffisants, on la fortifia « de bons piliers en maçonnerie. » On refit le perron, le pavé et « autres réparations dans la cour du château, » et l’on travailla à « la nouvelle balustrade de la terrasse. »

Tandis que le duc d Aiguillon veillait à tout ce qui pouvait contribuer à l’embellissement du château, la duchesse se souvenait du rôle que la Providence a départi plus spécialement à la femme pour le soin des pauvres. Elle avait à cœur le rayonnement de la puissance morale et religieuse, non seulement sous le toit domestique mais dans la paroisse et à l’église, qui est le foyer de la vie catholique dans ses multiples manifestations. 11 ne saurait nous déplaire de saluer la châtelaine, tenant d’une main l’aumôuière, et, de l’autre, l'image bénie du Sauveur. A l’occasion de la fête patronale de Notre-Dame en l’année 1781, la duchesse fit don d’un bel ornement à l’église de Véretz .

Si nous revenons au château et que nous descendions aux détails de ce qui concerne l’entretien de la maison et de ses dépendances, nous relevons encore, cà et là. quelques indications. Il est question de cinq pièces de « papier anglais pour raccomoder les cabinets, » de « la construction d’un pilier sous une voûte isolée décavé en roc », et de réparations « aux brèches de la grande terrasse le long de la taille d’Enfer. » Entre temps, on exécute des réparations à « la salle d’audience, » pièce qui servait à rendre la justice seigneuriale. En 1783, on achète une pompe au prix de dix livres, on répare la grille du Saut du Loup, dit Babinière, et l’on met cinq roulettes à la grande échelle du parc ; une autre fois, un ouvrier est employé à regratter les murs extérieurs du cabinet de bains et à remettre «deux pieds aux urnes en terre cuite », peut-être les vases placés à l’entrée du jardin. Le maître-maçon Rousseau exécuta des travaux qui s’élevèrent à environ quatre mille livres; notamment les ouvriers passent plus de cent journées à « faire les fouilles de la fondation pour établir le mur de clôture en équerre du côté du parc », à déblayer et transporter les terres « pour former la portion circulaire tracée dans cette partie d’entrée du parc. »

L’année suivante, on travaille à « créa scr et escarper des roc

pour la fondation du prolongement de l'aqueduc, pour celle du nouveau mur du potager et pour la démolition d’une partie de l’ancien mur de la taille d’Enfer qui l’avoisine. » Les manœuvres s’occupent également à « déblayer et regaller la fosse du pont tournant, à déblayer et remblayer les parties de la terrasse qui entoure le pont, à faire de petits empièrements aux entrées et sorties du pont et de la porte de fer. » En 1786, on travailla à la fontaine de Bacchus et. l'année suivante, on s’occupa à « regaler les terres de la place de Bacchus et à planter les tilleuls, » à exécuter divers travaux à la Verrerie, à recarreler les nouvelles chambres des communs, à réparer les bains et le pont tournant, à repeindre les fenêtres et à refaire les couvertures du château. Ces travaux d’entretien se poursuivirent au cours des années 1789 à 1791. En cette dernière année, on consacra plus de cinq cents livres à la couverture et on regarnit les joints des deux terrasses à l’aide d’un mortier formé de « térébenthine, huile, litharge et autres drogues. »

A Véretz, les châtelains ne négligeaient rien pour rendre le séjour aussi attrayant que possible et pour donner aux hôtes tous les divertissements que l’on pouvait désirer. Une des meilleures distractions qu’on y goûtait, et certes elle fait partie au premier chef des arts que nous étudions, est la musique. A cet égard, on nous permettra de rappeller brièvement ce que fut cet art sur les bords de la Loire.

Le chant naquit lejouroù l’homme adulte traduisit ses impressions de joie ou de tristesse par un rythme gai ou plaintif, par une cantilène empreinte d’allégresse ou de mélancolie. Lorsqu'il parvint à s’accompagner à l’aide d’instruments à vent et à corde, la mélodie musicale maria ses vibrations harmonieuses à celles de la voix humaine. En passant de l’orient à l’occident, les chants laissèrent quelque chose de leur allure lente et rêveuse pour prendre le pas entraînant de la marche triomphale. Le mode antique continue de garder son parfum de poésie langoureuse sur les confins des deux civilisations et le touriste, en promenant sa rêverie sur les bords enchanteurs des golfes de Naples et de Palerme, est frappé par l’écho d’une de ces mélopées naïves que le pêcheur jette à la brise, tandis que le Ilot d’azur berce mollement sa barque dans les rayons d’or du soleil couchant.

Les Romains, doués de la plus puissante faculté d’assimilation, s’approprièrent le trésor de ces mélodies en les enrichissant avec le fond du génie national, et les adoptèrent pour leurs cérémonies civiles

ARTS ET ARTISTES AU XVIIIe SIÈCLE

et religieuses. A son tour, le Christianisme, qui a réalisé l’empire universel par la libre adhésion aux croyances les plus nobles, les plus pures et les plus consolantes, fît servir le cliant à rehausser le culte de Dieu et des saints et à magnifier la pompe de la liturgie. Ambroise et Grégoire le Grand en Italie, Fortunal, Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours en France, les conciles, les écoles épiscopales et conventuelles aussi bien que celles du palais royal, réglèrent et développèrent l’exercice et l’exécution de l'bymnodie et de la psalmodie, qui constituent les deux parties fondamentales de la musique religieuse, dont la noble simplicité émeut l’âme d’une manière bien autrement suave et idéale que telles compositions modernes.

Sous les voûtes mystérieuses des basiliques de Touraine, à l’époque mérovingienne, les clercs Théodemond et Armen taire excellaient « par une aptitude merveilleuse à moduler les airs sacrés. » Plus tard. Alcuin apporta dans l’étude et dans l’exécution du chant le goût sûr et l’autorité persuasive, qu’il sut montrer pour la culture des lettres, des sciences et des arts en général. Les traditions de l’Ecole Martinienne furent propagées par l’archevêque Hérard, qui fitdes règlements en vue des chants lithuriques en insistant pour que le peuple se familiarisât avec ces mélodies non seulement à l’église mais dans la vie domestique. La musique, mise au rang des arts libéraux et des sciencesles plus louables, était partout enseignée avec zèle, et la Touraine a gardé le souvenir de la réputation dont jouit au x” siècle l’abbé Odon, chantre de Saint-Martin. Dans la suite, le moine Guy d’Arezzo, en imaginant de placer les neumes sur des lignes, facilita grandement l’étude et l’exercice du chant.

La musique religieuse partageait le domaine de l'harmonie avec la musique profane. Aux airs que le peuple se transmettait de génération en génération, comme l’écho lointain des mélodies anciennes, vinrent s’ajouter les compositions des troubadours et trouvères, qui reflétèrent tour à tour les aspirations graves ou légères, les sentiments passagers ou vivaces de la classe populaire, aussi bien que des cours et des manoirs. Grâce aux descriptions écriLes, aux monuments peiids ou sculptés — de la harpe, de la cithare, de la lyre, du luth et du rehec, au

Instruments de musique anciens.

Collection de M. Tolbecque.

lympanum. à l’orgue, à la Unie, à l’olifant et au cornet à bouquin, — nous connaissons les formes des instruments qui, dans l’antiquité et au moyen âge, servirent aux musiciens à exprimer les sentiments, les aspirations, les passions, les frayeurs et les admirations dont la touche a fait vibrer l'âme humaine à travers les âges.

Dès lors plus de lête religieuse ou civile, domestique ou publique, sans l’appoint harmonieux de la musique. Ainsi, en 1436, à l’occasion de l'entrée à Tours du Dauphin avec Marguerite d’Ecosse, on fit appel au concours de « Roussigneul ménestrel et autres ses compagnons, » dont la troupe mit la population en liesse. Louis XI avait sa chapelle royale dont le chef était Jean Okeghem, qui fut aussi trésorier de la collégiale de Saint-Martin et que ses comtemporains vantent comme l’égal d’Apollon et d’Arion, et parmi les chantres de Charles VIII on connaît Jean de Modène. A l’entrée solennelle de Louis XII et d’Anne de Bretagne, en 1500, Denis Gerhier vacqua « deux journées à jouer avec ses compagnons de leurs instruments en deux bandes, où ils étaient quatre en chacune bande ». Sous François Ier, plusieurs artistes, dont deux appelés Hector Orphée et Augustin de Champagne, a mfi joueur d’instruments devant le roi, » constituèrent une association en vue des « nopces, banquets, collations, sérénades, mascarades et assemblées quelconques. » Parmi les musiciens nous signalerons encore, en Touraine. Michel de Vérone, « me joueur devant le roi, » Léonard Decombes, dont la signature est fîguréepar un petitviolon de poche à quatre cordes, les violonistes Philibert Lussault et ses compagnons, ainsi que Etienne Brunet, Guillaume Dubreuil, Claude Nyon, Charles Feray et Jean Bourgeois. Sous Henri IV, ce dernier forma une association de « joueurs de violons, hautes-contres, basses-contres et hautbois. »

Les églises avec leurs maîtrises étaient autant de conservatoires dans lesquels le chant et la musique fleurissaient avec un éclat que le temps ne fit que développer. A partir du xive siècle, on connaît la série des chanoines-chantres qui non seulement dirigeaient le chœur et la formation musicale, mais encore rehaussaient les solennités avec leurs chappes brodées de soie, d’or et d’argent, au milieu des choristes. Au nombre des maîtres et des organistes dont la réputation dépassa les frontières de la Touraine, nous citerons, à l’époque de Louis XI, Lancelot el Jean Prégent. Au xvi° siècle, on voit Nicolas Deschamps à Saint-Pierre-des-Corps, Philippe Hérault à Saint-Martin, Etienne Lefebvre aux Carmes, et Lucien Polder à Marmoutier. On sait que déjà les orgues se faisaient remarquer par l’excellence et le nombre des

AFtTS ET ARTISTES AU XV1IP SIÈCLE

jeux aussi bien que par le travail du buffet; parmi les facteurs nous signalerons, vers le même temps, Pierre Jousseaume, Barnabe Delanoue, François des Oliviers, Jean Bernard et Jean Chevalier. Au xviT siècle, le chapitre de Saint-Gatien était justement fier du chanoine Baudouin, qui possédait un cabinet d’objets curieux, et de Maan, qui écrivit une savante histoire ecclésiastique de la Tou raine; mais il semble avoir eu quelque préférence pour le chanoine Renc Ouvra rd, à la fois un savant et un artiste qui, dans son Histoire de la musique ancienne et moderne , sut aliier l’érudition aux observations techniques. De son côté, la collégiale de Saint-Martin montrait avec honneur le savant chanoine Monsnier, auteur d'une docte histoire Marlinienne. Enfin les différents voyages de Louis XIII en Touraine ne firent que développer cet art qu’il goûtait très fort, et plus d’une fois, après avoir assisté à «la Comédie Française et à la Comédie Espagnole », le jeune prince « s’endort à la musique de luths et de voix. »

Les femmes, douées par la nature d’un organe remarquablement souple, jouèrent de tout temps un rôle de premier ordre dans ce concert harmonieux. La dame à la fenêtre de son manoir ou au Coin de faire aimait à chanter en s’accompagnant du luth, et plus d une fois le ménestrel dut s’avouer vaincu. Les abbesses, d’ordinaire bercées sous le toit seigneurial, au fond des cloîtres appliquèrent ces dons excellents à l’exécution des pieux cantiques et des hymnes sacrées. Le hennin et le mantclet avaient cédé la place au béguin et au voile, mais l’organe demeurait avec sa pureté et sa grâce charmantes. Au couvent de Beaumont, on excellail dans la pratique du chant et, à chaque fêle, on exécutait des « motels en musique. » L’abbesse, désireuse ([uc le service divin fut célébré avec « révérence, » choisissait cl et formait avec un soin particulier les deux chanlrcs, lesquelles avaient

« leur siège au milieu du chœur », et elle commanda un orgue avec buffet rehaussé de peintures. En 1635, Anne Babou, deuxième abbesse de ce nom. installa un jubé « pour y chanter la musique, ayant fait apprendre plusieurs religieuses à chanter en partie, et ellemême faisoit la partie de superius, prenant un grand soing à faire concerter; et list faire le dit jubé à l’opposite des orgues affin que celles qui chanteraient dessus, puissent voir les musiciennes battre la mesure. »

En l’année 1636, le chœur de l’abbaye de Beaumont s’augmenta d’une artiste d’un caractère insolite. Née au Canada d’un gentilhomme, Eléazar, seigneur de la Tour, et d’une sauvage, elle fut amenée en France à l’àge de six ans. M. de Laulnay-Razilly conduisit à Beaumont la petite étrangère qui fut confiée aux soins de la sœur de celui-ci, en religion Louise de Razilly, maîtresse des novices; elle avait alors neuf ou dix ans. Comme elle avait une excellente voix, elle reçut des leçons de Maure, me de la psalette de Saint-Martin, et de Deshayes, qui accompagnait le chant de sa viole, à l’église de Beaumont. Elle fit des progrès a et fut mise en la musique pour servir de superius, où elle ûst fortbien, comme à chanter sur l’orgue, depuis que Madame (l’abbesse) qui avait aussi appris la musique, ne le peust plus faire »; l’abbesse, avec sœur Scholastique, avait chanté durant huit ans, à toutes les fêtes solennelles et aux jours où elle le jugeait à propos. Voyant les dispositions de la Canadienne, la supérieure proposa à la communauté de la recevoir comme novice et lui donna l’habit le 18 novembre 1642, en présence d’une foule, de gens de la ville. « Depuis la musique attira beaucoup de personnes, qui la venaient entendre » ; l’enfant plut singulièrement au père Fore, cordelier, qui prêchait le carême à Saint-Martin (1644) et qui vint assister à ténèbres en l’église de Beaumont, oit il y avait toujours un grand concours; « trouvant parfaitement bonne voix à ceste fille, il revint une ou deux fois après Pasques, pour l’entendre chanter. » A son retour à Paris, il vanta si fort la Canadienne devant la reine que celle-ci manifesta le désir de la voir et, dans ce but, proposa de la faire venir au couvent de Val-de-Grâce, où elle faisait souvent ses dévotions. On la conduisit à la mi-juin 1644. La reine l'entendit, lui trouva la voix belle et, pour perfectionner sa méthode, chargea l’excellent musicien Lambert de « luy apprendre quelques airs propres pour lui façonner la voix a. Mais l’enfant se souvenait toujours de l’abbaye de Beaumont et demanda à revenir au milieu de ses chères sœurs : ce qui lui fut accordé le 16 février 1645. Elle

ARTS ET ARTISTES AU XV1I1” SIÈCLE

fit sa profession le 9 juillet 1646, et l’office fut célébré parle chanoine Maan (1).

Les archevêques de Tours, qui étaient d’ordinaire des prélats éclairés et des gentilshommes de race, ne furent pas les derniers à encourager la culture de cet art charmant. L’oncle de l’abbé de Rancé, Victor Le BouLhillier, premier aumônier et maître de chapelle deGaston d'Orléans, se fit remarquer en particulier par son goût pour la musique. Dans un rapport de Colbert sur la Touraine en 1664, six années avant la mort du prélat arrivée à 80 ans, nous lisons que M. de Tours est « le plus ancien archevêque de France ; assez infirme et, par celle raison, ne fait pas beaucoup de visites; il faisait ci-devant grande dépense en train, musique et en sa table; à présent il l’a fort retranché et néanmoins vit très humblement. »

Cependant une révolution venait de s’opérer dans l’art musical grâce à la création en Italie, par Péri et Monteverde, du drame lyrique, que l’école allemande allait enrichir des oratorios et

des motets des maîtres Hændelet Bach. L’opéra, introduit en France sous Mazarin, prit de rapides développements dus au talent de Lulli, florentin d’origine et surintendant de la musique du roi ; on sait que le maestro épousa la fille du célèbre musicien Lambert qui, dit-on, fit d’abord partie de la psal lotte de la Sainte-Chapelle de Champigny-sur-Veude. Dans la seconde moitié du xvufi siècle, la cathédrale de Tours s’honora de posséder comme chantre le chanoine

(1) Chronique de Beaumont , publiée par le savant M. Ch, do Grandmaison dans les Mémoires de LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE TOURAINE, t. XXVI, p. 1 30-143.

Façade de la cathédrale St-Gatien.

de la Madeleine, docteur en Sorbonne, et Saint-Martin eut pour maître de chapelle Joseph Laneuville, compositeur distingué dont le portrait est conservé au musée de la société archéologique.

Le règne de Louis XV, si favorable à l’épanouissement des arts les plus affinés, vit la musique prendre un nouvel essor sur les ailes géniales de compositeurs qui l’introduisirent dans des sphères nouvelles : j’ai nommé Rameau, Pergolèse, Grétry et Gluck, dont les pages harmonieuses charmèrent si puissamment leurs contemporains et font encore les délices des modernes. La Touraine ne resta pas étrangère à ce mouvement de régénération musicale et il suffit à son honneur d’avoir possédé les maîtres Etienne Boyer, Jean Dupré, Lesueur et Lejay . dont le remarquable talent d’organistes et de compositeurs religieux rayonna bien au-delà des limites de la province.

Au château de Vérctz, rendez-vous de toutes les muses, Euterpe ne pouvait manquer d’avoir le rang qui lui appartenait. Nous savons (pie la musique y constituait l’une des distractions les plus recherchées. Le piano avait une place d’honneur au salon comme dans l’ordonnance des journées et des soirées, et c’est le sieur Joubert qui avait mission « d’accorder le clavevin. » 11 y avait, en outre, un « petit orgue » que le messager avait été quérir « par eau à Pont du Cher, » port situé sur le Cher à quelques lieues en aval deVéretz et au sud de la ville de Tours. Le catalogue de la bibliothèque du duc (l’Aiguillon, rédigé en 1750, se charge de nous renseigner sur le répertoire musical des châtelains. Parmi les ouvrages de Lulli nous remarquons : Zéphyre et Flore, Thésée, Acis et Galatée, Phaëton , Persée, Achille et Polixène, auxquels il faut ajouter des Cantates françaises mises en musique par Clérambault, des Sonates de Torelio, Manlo la fée par Gluck, et quelques tragédies mises en musique par Campra,

Aux côtés de la muse de la musique, notre regard cherche tout naturellement scs sœurs Thalie et Melpomène, pour lesquelles le culte aristocratique et populaire allait grandissant. AVéretz, le théâtre n’était pas une des récréations les moins goûtées, et le duc avait installé une scène de la façon la plus heureuse. C’est qu’en effet, à cette époque, la décoration théâtrale avait fait de grands progrès. On ne se contentait plus des panneaux et des machines des temps anciens. A mesure que le poète et le musicien avaient apporté plus de variété et d’émotion dans le drame, le peintre s’était évertué à augmenter d'au tant l’illusion produite par les détails de la mise en scène. Les Watleau, les Boucher, les Lancret et les* Fragonard mirent la virtuosité de leur pinceau

ARTS ET ARTISTES AU XVIII’ SIÈCLE

an service des directeurs de ihéâtre, et aussi des châtelains désireux de monter une scène dans leur hôtel de la A ille ou de la province. Le duc d’Aiguillon, ici comme en toutes circonstances, fit preuve d’un goût parfait. La scène fut installée dans une des grandes salles du bâtiment le long de la rivière, d’où le regard se jouait à loisir sur les ondes limpides delà rivière et dans la verdure capricieuse de l’ilot perpétuellement agité par la brise. Maçons, plâtriers, menuisiers, serruriers et peintres concoururent à rendre la salle de tous points satisfaisante pour la vue et pour l’ouïe. En particulier, le serrurier Jean Roy et ses aides consacrèrent plus de cent journées aux ouvrages de leur art, et nous avons ainsi une idée du soin apporté à l'installation et à la pratique du théâtre.

Peut être fit-on appel au pinceau de l’amboisien Guérize, qui jouissait aloi’s d’un assez grand renom pour la décoration des appartements , et dont on voit, à la mairie de Chargé, plusieurs paysages signés de lui en 1788 ; ces sujets sur toile, intéressants par la composition et le coloris, paraissent en effet provenir de quelque château des environs (1). Quant aux costumiers, on les trouvait en la personne de bons maîtres tailleurs et, parmi ces derniers, dans Antoine Verdier qui vivait à Véretz, en 1779. S’il nous prenait fantaisie de rechercher les pièces qui ont pu être jouées sur la scène des bords du Cher, nous trouverions une indication dans un inventaire (pii mentionne, entre autres ballets, les Festes Vénitiennes par Campra, Aride, les Fes tes de t'été par Monteclair, et le Triomphe de l'Amour, « ballet royal ».

Puisque nous en sommes à mentionner les diverses curiosités du château, nous ajouterons un mot sur les goûts particuliers du duc d’Aiguillon. Les instruments de physique étaient alors fort à la mode et il n’est pas de château, où l'on se respectât, qui n’eût son cabinet bien assorti. On devine si celui de Véretz renfermait des objets de

(1) Un acte relatif à l’état-civil des deux peintres François Guérize a éto découvert par le savant M. A. Gabeau dans les archives d’Àmboise et publié par lui dans le Bulletin de la Société archéologique , t. XI, p. 1 05.

Paysages sur toile, à Chargé, peints par François Guérize.

dernière nouveauté et de plus récente invention, et c’est au « chaudronnier » le plus habile delà contrée qu’incombait, parait-il, la tâche d’entretenir et de réparer « l’alambic » et les autres « ustensiles ». Un coup d’œil dans « le laboratoire » nous permet d’apercevoir une machine pneumatique, un microscope, un télescope, « une pierre d’aimant », un « tour à tourner les métaux » et une autre « à tailler les cailloux », des mortiers de cristal et de bronze, « un miroir ardant », ainsi qu’une boussole, un niveau d’eau, un « demy cercle d’arpenteur» avec règle de cuivre et grand compas, cinq lunettes d’approche, « une grande lunette d’observation » et maints « vases de chimie ». D’ailleurs le duc, déplus en plus attaché à son château, y faisait parfois transporter des œuvres d’art de ses autres résidences. Ainsi, au début de l'iiiver 1777, on déballait « une caisse de portraits envoyés d’Aiguillon. » La bibliothèque n’était pas négligée et le duc l’enrichissait des nouveaux ouvrages utiles ou agréables ; il fit acheter notamment les Coutumes île Touraine et le Droit général de la France par Cottereau.

On se rappelle que le seigneur Jean de la Barre avait placé une statue équestre à l’entrée de son château. La tradition a voulu y voir la figure du souverain dont il fut secrétaire. A la lin du xviii0 siècle, l’effigie conservait son poste d’honneur et, à l’hiver de 1779, le sieur Labatfut chargé de « couvrir la statue de François Ier », et de ce chef reçut quinze livres. A la veille de la Révolution, alors que déjà, dans les grands centres, l’air se remplissait de la rumeur confuse de l’insurrection qui se préparait dans les bas fonds du pays, le duc d’Aiguillon semblait redoubler de vigilance pour la conservation d’une œuvre qu’il considérait comme doublement précieuse par son antiquité et parla dignité du personnage.

Le duc ne borna pas ses soins à embellir le château et les servitudes. Le goût de la nature et des mœurs simples tendait progressivement à réagir contre les pompes et l’apparat du règne précédent. On aimait à fréquenter les rives verdoyantes des cours d’eau, à écouter le tic-tac mélancolique du moulin et le refrain du meunier, à promener ses rêveries sous les frais ombrages au chant mélodieux des oiseaux et sous les rayons argentés d’un mystérieux clair de lune. Aussi file, située au milieu du Cher, en face du château, ne parut pas un des moindres agréments du beau panorama dont elle formait le premier plan. C’était en outre une sortie qui complétait heureusement les

ARTS ET ARTISTES AU XVI1U SIÈCLE

promenades à travers le parc. En conséquence, le duc d’ Aiguillon fit restaurer le moulin et, en bon père de famille qui travaille pour le lendemain et se préoccupe d’assurer l’avenir, il refit la digue dans les meilleures conditions de solidité et de résistance. Les travaux touchaient à leur fin, à l’automne de l’année 1765. Le 4 septembre, un « diner était donné à MM. les intendant, controlleur, ingénieur, inspecteur et compagnie venant faire la visite et réception des ouvrages du quay et de la digue du moulin. » Sans attendre la demande du lecteur, nous lui dirons que les frais du repas étaient de vingt-trois livres et quelques sols, et l’on a ainsi une idée de la différence du prix des vivres entre celte époque et la nôtre.

Mais le temps réussit à entamer les œuvres les mieux conditionnées; il trouve deux puissants auxiliaires dans l’air qui ronge et dans l'eau qui mine. Bac et chaloupé avaient de fois à autre besoin de réparation et, en 1777,1e charpentier en bateau Gerier avait à « radouber le grand et le petit canot. » Quant à la digue, elle subit aussi les morsures de l’eau et du temps. Au cours des années 1778 et 1779, on dépensa 4.000 livres pour « la réparation de la digue du moulin ». L’année suivante Drouet, ingénieur des turcies, toucha 2.000 livres pour la digue et, deux ans plus tard, on voit la même somme figurer au budget pour payerles réparations. En 1782, on éprouva de nouvelles inquiétudes au sujet de la digue; les 29 et 30 octobre, l’inspecteur et l’entrepreneur des turcies et levées vinrent « visiter les levées du vieux moulin » et, à celte occasion, furent gratifiés de deux repas. On n’a pas oublié que les droits de péage du pont de Yéretz appartenaient au seigneur, qui les affermait à l’instar des autres revenus. En 1780, l’intendant fit peindre les poteaux indicateurs « placés aux deux passages du bac », y fixa « deux plaques de fer blanc pour le tarif des droits » à percevoir et, en outre, s’occupa de « la couverture du grand canot. »

Les travaux nous ont révélé quelques noms se rattachant aux questions d’art et que nous devons ajouter à ceux qui ont été mentionnés plus haut. Le peintre, qui reste chargé des travaux du château, est Verpray. De 1771 à 1774, le menuisier Guittet, dit la Marche, touche des sommes assez importantes pour ses ouvrages; et le « sculpteur Cazebonne » répare des fauteuils, «qui ont été dorés à neuf » (1774). Robert, tourneur, livredes chaises « tournées », etlesieur Amiot, doreur, reçoit 268 livres, en 1775. Pour ce qui est de la surveillance des travaux, le duc avait donné sa confiance à des hommes de bon conseil, tels que

le « toiseur » Maasant (1770), l’ingénieur l’Ainandé (1772) et surtout Drouet ou Derouet. Eu 1773, « M Drouet » arrête le toisé du « déblais du roc de la cour des remises ». Eu 1780, il touche deux mille livres pour des travaux à la digue. L’ingénieur Drouet était l’architecte dont le savoir et l'habileté présidaient à la direction et à l’exécution des ouvrages du château. La question de la résistance des matériaux qui, de tout temps, exerça plus particulièrement la sagacité des ingénieurs et des constructeurs, fut l’objet spécial des études et des recherches de cet architecte. La terrasse des bains du château était loin de présenter les garanties nécessaires de solidité. M. Drouet chercha un revêtement qui satisfit à toutes les conditions désirables. Avec « la lytarge, la thérébenthine » et diverses autres « drogues » il résolut de composer « un essai de ciment. » Plus tard, en 1784, M. Drouet lit la visite des souterrains de la grande terrasse, en vue de se rendre compte de l’endroit» où s’est formé un puits », et i l prit des mesures en conséquence.

Nous sommes heureux de tirer de l’oubli le nom d’un homme de valeur, de l’architecte-ingénieur auquel les d’Aiguillon donnèrent leur estime et dont le talent contribua à opérer la transformation’ qu e nous avons décrite. Le rôle de cet artiste se trouve mentionné dans un manuscrit sur la Touraine en 1784, possédé par M. A. Viot. A propos des travaux opérés parle duc, l’auteur écrit: « M. Derouet-Grenolias, architecte à Tours, très considéré, élève des célèbres Blondel et de Wailly, en a donné les dessins et les a fait exécuter sous ses yeux. »

Afin de présenter le tableau des arts à Véretz dans son ensemble et sans morcellement, nous avons omis à dessein ce qui concerne l’histoire personnelle des ducs d’ Aiguillon durant la seconde moitié du xvme siècle. Maintenant que nous avons achevé cet exposé, nous reprendrons ce qui regarde plus directement les seigneurs, au point où nous avons laissé le récit général, et nous allons envisager le duc Emmanuel par le côté de sa physionomie qui ne s’est pas encore montré à nous.

Chemin montant qui conduisait à la grande avenue (à gauche la route actuelle).

lie Duc Emmanuel d'Aiguillon.

Il excellait à trouver des ressources inattendues dans les circonstances les plus désespérées.

(Correspondance du chevalier de Fonlelte )

mmanuel-Armand de YVignerod, duc d’Aiguillon et seigneur de Véretz, hérita des qualités de ses parents et continua noblement la dynastie des Du Plessis d’Aiguillon. Il avait environ trente ans quand son père mourut. C’était déjà un homme d'un sens ferme et mûri par l’expérience. Il épousa Louise-Félicité tic Brélian de Plélo, qui lût dame d’honneur de la reineet se faisait remarquer sinon par l’harmonie des traits, du moins par la finesse et la fraîcheur du teint, avec un esprit très primcsauLior et tout débordant de saillies. Chez elle, l’âge augmenta l’ampleur des formes sans diminuer l’éclat du visage et l’entrain de la conversation.

ilG

Le portrait de la dame de Véretz dans sa maturité a été tracé par Mme Du Deffand, avec l'exagération malicieuse qui inspirait une intime amie de personnes rivales de la duchesse. C’est sous cet angle qu'il convient de juger l'âpre esquisse dessinée par une main de femme et que nous reproduisons fidèlement, en laissant au lecteur le soin de dégager la vérité de dessous les formules hyperboliques. « Mme la duchesse d’ Aiguillon a la bouche enfoncée, le nez de travers, le regard loi et hardi, et malgré cela elle est belle. L’éclat de son teint l’emporte sur l’irrégularité de ses traits. Sa taille est grossière, sa gorge, ses bras sont énormes; cependant elle n’a point l’air pesant ni épais ; la force supplée en elle à la légèreté. Son esprit a beaucoup de rapport à sa figure ; il est pour ainsi dire aussi mal dessiné que son visage, et aussi éclatant : l’abondance, l’activité, l'impétuosité en sont les qualités dominantes. Sans goût, sans grâce et sans justesse, elle étonne, elle surprend, mais elle ne plaît ni n’intéresse. Sa physionomie n’a nulle expression ; tout ce. qu’elle dit part d’une imagination déréglée. C’est quelquefois un prophète qu’un démon agile, qui ne prévoit ni n’a le choix de ce qu’il va dire : ce sont plusieurs instruments bruyants dont il ne résulte aucune harmonie. C’est un spectacle chargé de machines et de décorations, où il se trouve quelques traits merveilleux sans suite et sans ordre, que le parterre admire, mais qui est sifflé des loges. On pourrait comparer Mme la duchesse d'Aiguillon à ces statues faites pour le cintre et qui paraissent monstrueuses étant dans le parvis. Sa figure, ni son esprit ne veulent point être vus ni examinés de trop près ; une certaine distance est nécessaire à sa beauté ; des juges peu éclairés et peu délicats sont les seuls qui puissent être favorables à son esprit. Semblable à la trompette du Jugement, elle est faite pour ressusciter les morts : ce sont les impuissants qui doivent l’aimer, ce sont les sourds qui doivent l’entendre. »

Quoi qu’il en soit de ce coloris aveuglant, auquel le peintre se complaît, les liens d’une étroite affection unissaient le duc et sa femme. Le nouveau seigneur de Véretz était d’un tempérament bien différent de celui de son père. Le duc Armand-Louis avait montré un goût très prononcé pour les lettres, les sciences et les arts, ainsi que nous l’avons fait remarquer. S’il faut en croire les bibliophiles, il auraiL imprimé lui-même dans son château un livre tiré seulement a sept exemplaires. Cet ouvrage, léger, extrêmement rare et qui a pour titre : Recueil de pièces choisies, Ancône, Vriel,B...t 1733, in-4, serait l’œuvre même du duc d Aiguillon. On lui attribue encore la Suite de la nouvelle Cyropédie,

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1728 in-8. non sans lui donner comme collaboratrice sa femme, Anne- Charlotte de Crussol de Florensac, qui aurait en outre laissé des traductions. Les mérites du duc l’élevèrent au rang de membre honoraire de l’Académie des sciences, et sa bibliothèque, dont nous aurons l'occasion de parler, nous révèle l’étonnante variété de ses connaissances.

Son fds, Emmanuel-Armand d’ Aiguillon, s’orienta de préférence vers les charges publiques. A la cour, il plut à la duchesse de Châteauroux, et le roi l’invita à rejoindre l’armée d’Italie, qui faisait bonne contenance dans la guerre de la Succession d Autriche. En 1744, le prince de Conti et l’infant don Philippe emportèrent les retranchements de Castel-Deltino, et le duc, dans la Heur de ses vingt-quatre ans, reçut le baptême du feu et du sang, sans d’ailleurs que la blessure mît sa vie en danger.

Le duc Emmanuel d’Aiguillon avait fait ses preuves, et Louis XV ne crut pouvoir lui confier un poste plus honorable qu’en lui remettant le commandement de la Bretagne en 1750. Certes, la charge était lourde autant que tlatteuse pour le jeune duc. La Bretagne, au sol et aux caractères de granit, se glorifie de nourrir des habitants absolument attachés à leurs antiques traditions et, partant, ne laisse pas que de réserver une tâche épineuse aux personnages dont la mission est de resserrer 1 unité avec la mère-patrie. D’autre part, ses rivages n’ont jamais cessé, en temps de paix et de guerre, de provoquer les convoitises des insulaires d’outre-Manche. A l’époque qui nous occupe, pour l'intérieur et l’extérieur, la situation présentait une singulière acuité. La guerre de Sept ans avait déchaîné les appétits de l’Angleterre contre nos colonies et les ennemis rêvaient de jeter une armée sur nos côtes de la Manche. Au mois de septembre 1758, ils firent une sérieuse tentative dans la région de Saint Brieuc. Mais le commandant d’Aiguillon veillait, et la baie de Saint-Cast vit la défaite de la Hotte anglaise, après un combat acharné dans lequel les envahisseurs perdirent 3.000 hommes.

Au milieu de ses travaux absorbants, d’Aiguillon n’avait garde d’oublier Véretz, dont il goûtait les agréments. Mû par l’intérêt qu’il portait à sondomaine, il résolut d’en faire dresser un état exact et complet. Il s’adressa au roi pour obtenir la faculté de réaliser le terrier officiel qu’il souhaitait. C’était en 1700; Louis XV s’empressa d’accéder à la requête. Les lettres d’autorisation, datées du 18 juin, commencent par ces termes : « Louis par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre à notre bailli de Touraine ou son lieutenant général, de la part de notre cher et bien aimé féal et cousin Emmanuel-Armand du IMessis Bichc-

lieu duc d’ Aiguillon pair de France, chevalier de nos ordres, lieutenant-général de nos armées et de la province de Bretagne au département du comté Nantois et commandant en chef dans la province de Bretagne. » Dans les pièces d’arpentage, on lit la mention : « le château, parc, enclos, consistant dans le château, les cours, écuries, serres d’orangerie, parterres, hasses-cours, bâtiments dedans, jardin potager et fruitier, terrasse, bois de futaye, taillis, terres et vignes, etc., contenant le tout 270 arpents. » Par lettres du même jour, le roi octroyait au duc d'Aiguillon la faculté de dresser le terrier de son autre domaine, la prévôté de Larçay. 11 y est dit que « la maison seigneuriale, appelée le château de Larcé, consistait en pourpris et clôture d’icelle, bâtiment pour le maître et pour le métayer, jardin, ouches, rocher et coteau, cour, etc. » (1)

Le duc d’ailleurs entendait absolument prendre sa dignité au sérieux. En qualité de lieutenant général commandant en Bretagne, il était placé à la tête de l’ordre militaire et résidait dans la province en l’absence du gouverneur, le duc de Penthièvre. 11 rencontra dans cette charge une source de préoccupations amères qui plus d’une fois tournèrent en haine contre sa personne et sa mémoire. On connaît le fameux procès de La Ghalotais. A cette occasion, la passion a transformé le duc en un fonctionnaire vindicatif, instrument odieux des rancunes du pouvoir à l’égard du magistrat intègre et libéral, du procureur général au parlement de Bretagne. Mais les libelles et les pamphlets ne sauraient être une base sérieuse pour asseoir le jugement de l’histoire, et un examen plus attentif des faits conserve les sympathies au commandant, qui suivit la ligne de conduite qu’il considérait comme son devoir, comme l’honneur et l’intérêt de la France. (2)

Au fond, le point de départ des difficultés qui se dressèrent devant le duc réside dans la nature même de sa charge. Les traditions séculaires de la Bretagne, ses prétentions à l’autonomie et ses tendances plus ou moins séparatistes devaient nécessairement devenir le principe d’embarras incessants pour lui. Son mandat ne consistait-il pas à resserrer les liens avec la mère-patrie, à l'encontre de « l’esprit de hauteur,» manifesté notamment par La Ghalotais et par des adversaires qui lui reprochaient les « grands chemins », destinés à favoriser la centralisationPA ces germes de dissentiments vinrent s’ajouter, en 1765,1’arres-

(1) Archives d’Indre-et-Loire, E. 148.

(2) Cf. Dareste, Histoire de France, 1874-79, t. VI. — Vatel, Histoire de Mme du Barry, 1S82, t. 1, — et surtout II. Carré. La Chalolais et le duc d'Aiguillon, correspondance du cheualier de Fonlelle. Paris, 1893, in-8 de 616 pages.

LE DUC D’AIGUILLON

talion et le procès de plusieurs membres du parlement breton, inculpés de conspiration politique. Les corps constitués prirent vivement fait et cause pour eux; une série de mémoires et de libelles, « plus récriminants que justificatifs », présentèrent la poursuite comme un acte d’intolérance et de cabale religieuse, et réussirent à disposer l’opinion en faveur des parlementaires, dont le chef était du reste un ami et un adulateur des Encyclopédistes.

La passion et le parti-pris n’ont pas manqué de dénaturer les actes du duc d’Aiguillon.En réalité, son rôle a été celui d’un représentant du pouvoir royal, non moins rempli d’égards vis-à-vis des personnes que du souci de soutenir les intérêts du royaume. On ne le consulta pas sur les débuts de l'affaire qu'il considérait comme fâcheuse pour la tranquillité de la Bretagne aussi bien que pour l’autorité royale, ainsi que le prouvent les documents. Il écrivait, en février 1766, que si d’une part on l’a attaqué à cause de son « zèle pour le service du roi et pour le maintien de son autorité, » d’autre part, pour ce qui est des parlementaires, il n’a « jamais sollicité ni conseillé leur détention, » et encore moins « influé sur les jugements préparatoires de la Commission. »

Fatigué des violences des « Clialotistes » et souffrant d’une forte indisposition, le lieutenant général s’éloigna de Rennes et prit quelque repos à Nantes où il se trouvait vers la fin de mars, puis à Belle-lsle et sur les côtes de la Bretagne. Les seize années de son administration, consacrées à doter le pays d’établissements considérables et à semer les idées de justice et de modération, lui avaient conquis une véritable popularité. Parmi les localités qui conservent plus fidèlement le souvenir des travaux exécutés sous son administration, on compte la curieuse ville du Croisic. Outre son joli port, sa superbe église et ses rues pittoresques, elle est fière de montrer aux visiteurs le remarquable hôtel dans lequel le duc aurait résidé et qui porte son nom. Un de ceux qui l'ont le mieux connu parle de « son âme bienfaisante et toujours occupée des moyens à faire des heureux, mais que l'ingratitude la plus affreuse affecte aujourd’hui de méconnaître, tant le fanatisme a pris d’empire sur quelques-uns. »

Oa comprend dès lors qu’il ne vit pas, sans quelque peine, ses adversaires dénaturer ses actes et le poursuivre de leurs calomnies : en politique, on n’était pas encore fait à ces mœurs outrancières. Sa modération et son souci de faire marcher de pair le respect des lois de l’humanité et les intérêts du royaume lui valurent même les griefs de certains ministres. On ht parfois appela son « zèle, » non sans paraître nourrir l’arrière-pensée de compromettre le lieutenant général, si l’on en juge par les relations de La Chalotais avec le duc de Ghoiseul et Mme de Pompadour. Au rapport de M. de Miroménil, les troubles de Bretagne étaient en partie causés par les intrigues de personnages delà cour, si bien qu’un jour le duc ne put contenir sa vivacité. A plusieurs reprises, « le général « reprocha aux ministres l’inconséquence et le défaut d’esprit de suite dans leurs résolutions ; néanmoins quand il reparut à la cour, au mois de juin 1767,1e roi rendit justice à la sagesse de son administration, le combla de prévenances et proclama qu’il « s’étoit conduit comme un ange. »

En face des attaques du parti breton, qui se méprenait sur le rôle du lieutenant général, et des intrigues de ministres qui semblaient jalouser sa popularité et ses services, on devine avec quel empressement le duc aspirait à goûter quelque repos et à refaire sa santé altérée par le travail obstiné et parles difficultés de la tâche. A l’été de 1766, il souffrait « beaucoup de sa lèvre supérieure toujours suppurante, et cependant gonflée et douloureuse. » A la fin du mois d’août, il résolutde «s’en aller à Véretz, sur un congé, pour y attendre la fin de la maudite affaire ». 11 sera si heureux de se reposer sous les ombrages des bords du Cher, « d’oublier » et de « prendre le lait » que son estomac réclame. Et puis, le père aimant songe au mariage de sa fille qui se prépare sous les plus brillants auspices . Après un retard qui lui parut long, le 10 septembre, il quitta ltenncs pour se rendre à son château où il comptait passer près d’un mois et demi avant d’aller à Paris. Son arrivée fut saluée par les acclamations de tous les membres de sa famille, par ses nombreux amis de Touraine et par la population de Véretz qu’il comblait de ses bienfaits et qui l’aimait comme un bienfaiteur.

Parmi les personnages les plus dévoués au duc d’Aiguillon figure le comte de La Noue, inspecteur général des milices garde-côtes de Bretagne. Gabriel-François de La Noue Vieuxpont, comte de Vair, né à la Roche-Clermault, en 1714, avait épousé Marie Chevalier dont il n’eut pas d’enfants; sa famille a donné plusieurs conseillers au parle-

LE DUC D'AIGUILLON

ment de Bretagne. Il soutint avec fermeté le lieutenant dans toute « l’affaire de Bretagne, » que sa correspondance, publiée par le savant M. H. Carré, éclaire d’un jour tout particulier dont nous ferons grand profit pour cette étude. Le 19 septembre, le comte partait « hérissé de lettres pour Vérelz», où il arriva le 21, avec lapenséed’y rester jusqu’au six ou sept octobre. Avec la sincérité qui le caractérisait, il tint le a général, » comme il s’exprime, au courant de l’état des esprits et de la situation en province. Nous ne lui demanderons pas ses confidences sur les affaires d’Etat, mais nous nous réservons de nous montrer moins discret par rapport aux nouvelles mondaines.

Une lettre, datée du vingt cinq, à l’adresse du chevalier de Fontette, « honnête et galant homme » dévoué au duc d’Aiguillon, nous fait le tableau sans apprêt de l’intérieur des charmants amphitryons. «J’ai trouvé, écrit-il, toute la maison en joie et en santé. Les châtelains sont M. Mme et Mlle d’Aiguillon ; la mère ne viendra pas. En externes, MM. de la Châtre, de Broc, M. et Mmede la Musanchère, le commandant de Chantilly, La Guère, l’abbé delà Marche, Chabrillan, le chevalier de Balleroy, Coniac, Joviac et le chevalier Redmond, arrivé d’avant-hier, M. du Châtelet y est venu passer deux jours, et Mesnard aussi. » L’hôte du château ajoute: « Vous savez qu’on dit comme public dans Paris que M. d’Aiguillon est exilé à Véretz : il n’en sait rien, mais en tout cas, il ne s’en porte que mieux; il prend du lait d’anesse tous les matins ». Et il termine en disant : « L’illustre princesse Candide et tous les hommes que je viens de. voir, et à qui j’ai dit que je vous écrivais, vous font mille amitiés. Le ministre Choiseul et sa sœur sont à Chanteloup, cependant aujourd’hui à Saumur pour voir les carabiniers... Adieu, je voudrais bien vous voir ici, ou du moins être sûr que votre estomac est meilleur et moins douloureux. »

Nous avons le devoir de présenter au lecteur les divers personnages de marque, réunis à Vérelz à l’automne de 1766. Quelle est l’hôlesse de Vérelz que les correspondants désignent parles termes de « Candide » et« l’illustre princesse » ou « duchesseCandide »,en la distinguant de Mme d’Aiguillon? Elle envoie ses compliments au maréchal de Fontette en lui faisant dire aimablement qu’elle n’ira le voir à Saint- Malo que quand il se portera bien, et nous n’en saurions dire davantage. Les honneurs de la maison sont faitsavec une parfaite amabilité par la duchesse d’Aiguillon. Prés d’elle se tenait sa fille Innoccnle-Aglaé, née le 28 décembre 1747, en qui revivaient les brillantes qualités d’esprit et de cœur, en même temps que les bonnes grâces et l’élégance accom-

LE CHATEAU DE VERE'l'Z

plie de son père. D’ailleurs Mlle d’Aiguillon ne dissimule pas sa joie de voir à ses côtés son fiancé, Joseph-Dominique Guignes de Moreton, marquis de Chabrillan, fils du marquis et maréchal de camp de Chabrillan, el de Louise d’Astuard de Murs, qui le mit au monde le 8 août 1744; il fut lui-même colonel du régiment de Conti-infanterie.

Plusieurs des familiers de Véretz étaient d’ailleurs des officiers de l’armée royale. Charles, d'abord comte de Nançay puis marquis de La Châtre, d’une vieille famille berrichonne, fut lieutenant général en 1762. Le commandant Louis-Joseph des Escotais,. d’une famille angevine établie en Poitou, était fils de Michel, seigneur de Chantilly, et de Louise de Laval-Montmorency; il entra dans l’ordre de Malte, fut maréchal de camp des armées du roi en 1761, puis lieutenant général. Le chevalier de Redmond, originaire d’Ecosse, après avoir servi sous les maréchaux de Bclle-lsle et de Richelieu, devint lieutenant général en 1758 et se lit remarquer par sa bravoure et son intelligence. Le comte Florent-Louis du Chatelet-Lomont était maréchal de camp depuis 1761. Les hôtes appartenant aux classes libérales étaient les plus nombreux et nous leur devons un souvenir également fidèle. François- Louis Mauclerc, seigneur delà Musanclière,qui signa la célèbre protestation des états de Bretagne, était proche parent de son homonyme l’évêque de Nantes. Philippe-Auguste Pantin, comte de La Guère, était qualifié parles ennemis du duc « d'homme commode et nécessaire. » Pélage de Coniac fut d’abord conseiller au parlement de Bretagne, à l’instar de son père, seigneur deToulmen, puis de 1758 à 1774 il occupa le poste de sénéchal au présidial de Rennes. Mesnard de Cornichard exerçait la charge de premier au contrôle général pour les pays d’état. Parmi les amis les plus dévoués du seigneur de Véretz, il faut placer en première ligne M. de La Noue, l’auteur de la lettre qui nous sert en ce moment de carnet de présentation.

Le duc trouvait un appui non moins sûr dans les seigneurs de Balleroy, qui étaient en faveur auprès du Palais-Royal. Le père, marquis de Balleroy, avait été gouverneur du duc d’Orléans et premier écuyer du fils du Régent. Des deux fils l’aîné, Charles-Auguste de la Cour, comte de Balleroy, plus tard lieutenant général, seconda bien le duc d’Aiguillon en Bretagne, et le plus jeune, le chevalier, eut l’avantage d’être son confident et devint brigadier d’infanterie en 1769. Dans son attachement profond pour le duc, le chevalier de Balleroy ne jouissait pas moins que son « général » du « repos et de la tranquillité de la Tou-

LE DUC D’AIGUILLON

raine ». D’avance il s’attristait à la pensée de l’éloignement et, à la mioctobre, il faisait part de ses sentiments à M. de Barrin, connu d’abord sous le nom de chevalier de la Galissonnière et 'maréchal de camp depuis 1763. A ce dernier, demeuré à Rennes, où il soutenait les intérêts du duc, Balleroy écrivait que dans quelque dix jours « il faudra quitter Yéretz et qu’il en est bien fâché. »

De fait, il n’y avait pas de raison de s’éloigner alors que, le 3 octobre, M. de La Noue écrivait: « Le comte du Châtelet et Chabrillan sont partis ; Coniac porte cette lettre à Rennes ; par conséquent notre compagnie diminue, mais toujours joyeuse par la bonne santé et l’amabilité du maître et de la maîtresse. Balleroy, La Guère, Redmond vous accolent. » Au sujet du procès breton, il ajoutait: « Nous sommes contents des experts nouveaux venus ; nous ne sommes pas mal contents de la cour. On demande à la cour la présence de notre général; il rechigne à la proposition. » Les intrigues qui se nouaientdans la capitale pouvaient bien le faire « temporiser », mais elles n’étaientpasde nature à déconcerter son expérience, et il partit de Véretz le vingt-deux, d’ailleurs en « très bonne santé. » Les ministres n’étaient pas d’accord sur les résolutions à prendre et la première entrevue ne laissa pas que d’être « très vive ». Le roi se montra satisfait de la prudente fermeté du général et songea à « évoquer à lui l’affaire », en inclinant la balance du côté de l’indulgence. La fin de décembre amena la tenue des Etats à Rennes et le duc partit pour la Bretagne, qu’il continua de diriger avec les principes d’une politique à la fois libérale et clairvoyante. La situation était en effet si difficile et exigeait tant d’application que les officiers généraux s’accordaient à dire que « si l’amitié qu’ils ont pour M. d’Aiguillon ne les retenait dans cette province, il n’en est aucune dans le royaume qu’ils ne préférassent. »

Mme d’Aiguillon suivit son mari afin de le soutenir par ses témoignages d’affectueux dévouement. A ce sujet, M. de La Noue écrivait de Paris à M. de Fontette: « Adoucissez-lui les amertumes que jepense que que son mari et elle vont éprouver. C’est une femme pleine de sens, de connaissances, bonne, vraie, droite, courageuse, capable d’amitié. » En regard de la résistance d’une partiede la noblesse du parlement, le lieutenant, il est vi'ai, trouvait un appui dans le clergé et le tiers, ainsi que dans le roi qui avait décidé d’ « éteindre l’accusation », mais de ne pas rendre leur charge aux deux procureurs généraux, cause de tout le trouble.

Le duc continua de se diriger d'après les inspirations de « l’indul-

gence et de condescendance », plutôt que de faire place au ressentiment contre les violences dont il fut l'objet. Au lieu de « jeter de l’huile sur le feu, » il lui semblait préférable de réaliser la pacification par «les moyens de douceur et de patience. » Les gens sensés étaient persuadés que le général « mènerait sa barque à bon port, si on veut le laisser tenir le gouvernail, » et qu’il saurait « relever l’autorité du roi et son propre crédit dans cette province. » Avant tout, disait-on, il importe qu’on laisse « conduire la nef au grand nautonnier. » Vers la fin de février 1G67, le duc se trouva fatigué par le poids de l’administration; « il mange peu, écrit-on, et les tiraillements de nerfs sont fréquents ; » la duchesse éprouva elle aussi quelques indispositions accompagnées de « migraines. » Les amis les plus dévoués et les plus judicieux étaient d’avis que « le chevalier d’honneur de l’autorité du roi ne doit pas discontinuer sa fermeté, puisqu’il n’est blâmé que des ignorants, » sans s’inquiéter « des cris de chiens et de chats » poussés dans les assemblées. Il excellait d’ailleurs â imaginer « des ressources inattendues dans les circonstances les plus désespérées. » Mais cela ne faisait qu’augmenter contre lui le dépit des adversaires du roi dont toutes les machinations tendaient, il le savait bien, à le lasser ou à le faire rappeler. Iverguézec, l’un des chefs de l’opposition, trouvait que « M. d’Aiguillon était trop au fait des affaires de la province et qu’il ne leur convenait point d’avoir un commandant si instruit. » Les gens sensés pensaient que le départ du général produirait peut-être une paix apparente, mais, au fond, causerait « l’avilissement réel de tous les commandants à venir, » aussibienque « le malheur inévitable du peuple qui serait foulé par cent tyrans » ; de même, « la Fronde faisait la guerre au roi, en disant qu’elle ne voulait que chasser le Mazarin. En vain, faisait-on observer aux adversaires qu’ils ruinaient les affaires de la province. Qu’importe, répondaient-ils, pourvu que nous dégotions ce bougre là. »

Quoi qu’il en soit, le général était bien décidé à ne pas tolérer qu’on désobéît « impunément » aux ordres du roi. II avait à compléter le Parlement, et c’était la dernière partie de sa tâche, qu’il comptait « clôturer aux environs de Pâques. » Aussi souhait-il vivement voir le général de Broc, connu par sa « capacité, activité et intelligence » et aussi par « son humeur », s’établir à Bennes. Un autre désir hantait son esprit, celui de revoir Véretz ou Aiguillon, « après les dix-huit mois passés dans les horreurs d’une lutte sans trêve. »Au surplus, vers la fin de mars, la duchesse douairière d’Aiguillon se trouva souffrante

LE DUC D’AIGUILLON

à Paris. On s’était exag'éré, il est vrai, la gravité de son mal, et elle se demandait « pourquoi on a pris tant d’alarmes sur son rhume, qui n’est pas plus malin que tous ceux qu’on lui a vus ». Sans compter que les divertissements ne lui faisaient pas défaut. 11 paraît d’ailleurs que tous, et c'est chose inévitable, n’étaient pas également réussis ; en particulier, « elle eut chez elle toute la chute d’une tragédie qui venait de choir, les Scythes, de Voltaire, qui sont tombés à plat. »

A la fin de mai, « Mme d’Aiguillon se portait bien ». mais en retour « M. d’Aiguillon était excédé ». 11 s’estima c fort content d’être débarrassé des fatigues et de la cobue des Etats. » Le 30 mai, le maréchal de Fontette écrivait que le duc n’allait pas tarder à partir et que Pin tendant « ira ensuite à Paris par Nantes et Véretz, où le chevalier de Balleroy croque le marmot, à l’ordinaire de l’abbé de Gore — il s’agit du receveur du château — en attendant M . d’Aiguillon. » Grâce à des soins vigilants, le duc retrouva ses forces : il « prend, dit-on, tous les jours un bain, il est fort gai, il fait un brelan tous les après-dinés. » Aussi bien, poursuit le maréchal, « nous eûmes hier douze dames et plus de quarante hommes à souper. C’est bien tout ce qu’on peut tirer de Rennes dans ce moment-ci. C’est actuellement queMme la duchesse serait bien bonne ici. Et plût à Dieu ! mais elle ne peut pas être partout. Elle est bien aussi utile à M. d’Aiguillon à Paris qu'ici. » On avait, en effet, la plus grande confiance en son jugement et « M,ne d’Aiguillon, (pii est la favorite de la reine, est appelée chez sa maîtresse dans les moments les plus particuliers, et là le roi vient causer avec Mme d’Aiguillon sur toutes les affaires de l’Etat, particulièrement de la Bretagne. »

Enfin le général monta en poste et quitta Rennes le 8 juin, en prenant la route de la capitale, où il allait éclairer le gouvernement sur ce qui s’était passé. Le 14, il se rendit à Versailles, et « vit le roi, qui le reçut avec des marques singulières d’amitié et qui le poussa dans une embrasure pour causer avec lui, lui prendre les mains, lui dire qu’il s’était conduit comme un ange, etc. Le soir, au grand couvert (où il y avait trois cents personnes), le roi l’appela à cinquanté reprises différentes, rit beaucoup aveclui et lui parla souvent à l’oreille. » Il fut également « reçu au mieux de M. de Choiseul, qui a fait avec ouverture et satisfaction tout ce qu’il lui a demandé. »

Le duc avait besoin de repos. Après avoir souffert d’un accès de fièvre et d’une fluxion à la figure, il vint se remettre en son manoir de Touraine, où il arriva vers la mi-juillet. Le maréchal de Fontette fut,

cette fois, des invités. Il nous a transmis ses impressions dans une lettre à son ami, M. de La Noue, datée de Yéretz le 28 juillet. « Nous arrivâmes ici, M™« de Flesselles et moi, le 23 juillet. Nous y trouvâmes La Guère, le chevalier Redmond, le chevalier de Balleroy ; ce dernier avait précédé M. le duc d'Aiguillon de trois jours, parce qu’il y avait eu retard dans le départ de Paris. M. de Voyer y a passé un jour en allant aux Ormes. M. de Crémilles, M. et Mme de la Cour de Boué

arrivèrent un jour après et y restèrent tout le voyage. M. de Chabrillan l’oncle sera ici dans les premiers jours du mois. On dit que M. et Mme de Menou et l’abbé de Mossay viendront incessamment. Je crois que voilà à peu près tous les étrangers que nous aurons. Les tourangeaux viennent journellement à foison. L’archevêque, son frère, l’évêque de Chartres, étaient hier ici. L’intendant et sa femme y étaient avant-hier. M. et Mme d’Aiguillon vont les voir aujourd'hui en allant voir Mme la princesse de Conti, qui est depuis huit jours à Beaumont.

Des chasses, des promenades, des concerts, des whist, des brelans, voilà tout le détail de Yéretz, d’où je compte partir avant le 15 d’août pour passer un jour aux Ormes, trois ou quatre à Bordeaux », et de là atteindre Bagnères-de-Bigorre, Il ajoute que « l’évêque de Nantes se trouve à merveille des eaux » et que « Candide ne s’en trouve pas si bien. »

Nous avons déjà fait connaissance avec la plupart des hôtes du château, et il nous suffira d’ajouter une indication au sujet des autres. M. de Flesselles, retenu à Rennes par de nombreuses affaires, n’espérait avoir de congé que vers la fin du mois suivant. Marc-René, marquis d’Argenson, maréchal de camp depuis 1752 et qui commanda en diverses provinces, était fils du comte d’Argenson, secrétaire d’Etat à la guerre. Les La Cour de Boué étaient les deux fils d’un président aux enquêtes du parlement de Bretagne. A cette époque, le marquis occupait cette même charge, en attendant de devenir premier président ; quant au comte, il avait épousé Rose-Anne, fille de Toussaint de Cornulier, président à mortier au même siège. M . de Crémille est

Mmc de Virieu, dernière abbesse de Beaumont.

Musée de la Société archéologique

LE DUC D’AIGUILLON

peut-être le personnage qui fut lieutenant général, grand-croix de Saint-Louis, et qui dirigea le ministère de la guerre. Les de Menou avaient des racines profondes en Touraine et possédaient notamment des domaines à Bossay et à Charnizay. L’archevêque de Tours était Henri-Bernardin de Rosset de Fleury, sacré en 1751 ; son frère, Pierre, occupait le siège de Chartres. Quant à la princesse de Conti, nous l’avons saluée naguère à Véretz. Louise -Elisabeth de Bourbon-Condé, plus familièrement Elise, portait sans faiblir ses soixante-quatorze ans et trouvait un charme particulier à venir se délasser du mouvement de la capitale dans le calme de la province. Elle aimait tour à tour à visiter ses amis de Véretz et à se reposer à l’ombre du cloître de Beaumont, auprès de sa sœur, l’abbesse Henriette-Louise, plus connue sous le nom de Mme de Vermandois : à mesure que les voiles du soir de la vie se profilent sur l’âme, elle sent progressivement le besoin de se recueillir à l’écart des frivolités et des vanités mondaines.

Au château de Véretz, malgré le désir que M. d’Aiguillon éprouvait de s’arracher aussi complètement que possible aux préoccupations concernant la Bretagne, la conversation revenait quand même sur ce sujet. Parfois elle prenait une tournure plaisante et l’on riait des sottises des violents « qui, à la (în, feront dans les affaires de cette province le même effet que faisaient les convulsions dans celles du jansénisme, et discréditèrent le parti, tout en éclairantles gens sensés.» Dans une autre circonstance, à l’occasion du passage de Mesnard, l’entretien fut grave et prolongé, car « legénéralet lui en avaient beaucoup à dire, quoiqu’il n'y eut pas longtemps qu’ils se fussent quittés, tant dans ces conjectures chaque jour fournit matière. » Le duc goûtait une joie profonde dans sa tranquille retraite des bords du Cher, mais il plaçait le devoir au-dessus de toute considération et il n'oublia pas qu’il avait «promis d’être de retour à Rennes pour la Saint-Martin, si l’on y a besoin de lui. » Une fois à son poste, le général se vit de nouveau l’objet des diatribes violentes de la part des « chalotistes. » Il n’en continua pas moins à remplir sa charge à l’honneur du roi et de sa conscience ; il se délassait du travail par quelques excursions chez des amis ou par des invitations à « ses soupers à paniers. » On s’y amusait bien innocemment à divers g:;ux. « Un soir, les dames tiraient à la grande patience si les Etats seraient heureux ou malheureux, et elles mirent le valet de pique roi du sort, parce qu’il s’appelle Ogier: elles firent des ris sur cela et M. d’Aiguillon les pria de discontinuer. » Mais comme le président sc nommait Ogier, à la nouvelle de l’anecdote, il

eut la mauvaise idée de prendre la mouche; finalement l’affaire fut « raccommodée ». L’année suivante, le duc se rendit à Paris et, le 31 janvier, il était à Versailles où il vit le roi ; Louis XV « le reçut avec la plus grande bonté » et se montra satisfait îles « résolutions mâles et vigoureuses, » prises au cours des Elats.

Le duc d’Aiguillon trouva le souverain « plus beau et plus frais que jamais, » mais la reine lui parut « pâle, décharnée, sans forces. » Elle s’efforçait d’être aimable à tous, mais « à travers ce courage on voit qu’elle s’éteindra comme une chandelle, d’un moment à l’autre.» Quant à la duchesse d’Aiguillon, elle demeurait fidèle à son poste près de la souveraine et « ne l’avoit pas quittée. » Vers la fin de janvier, elle fut elle-même très éprouvée dans la personne des siens. « Le petit d’Agénois et la petite fille furent attaqués d’une maladie qu’on crut sérieuse : fièvre, boutons, vomissements firent revenir la mère à Paris. » A son arrivée, le père eut la joie de constater du mieux, et, dans les premiers jours de février, le fidèle M. de La Noue pouvait écrire à son ami de Eontette, qui remplaçait M. d’Aiguillon pour le temps de l’absence : « Le tout s’est bien passé ; le garçon est convalescent, la petite bientôt. » 11 s’agit de Armand-Désiré, né sur la paroisse de Saint-Sulpice de Paris, le 31 octobre 1761, et de Agathe-Rosalie, qui naquit également à Paris et qui mourut le 14 mai 1770.

Le duc passa le printemps auprès de la Cour, se reposant sur son fidèle de Fonlette pour le tenir au courant des événements de Bretagne. Au mois de mai, une lettre de son correspondant constatait que par une série de mesures injustes à l’égard des officiers, « on destitue tous ceux qui ont montré le plus d’attachement à M. d’Aiguillon. » On sait comment se termina cette résistance tour à tour sourde et ouverte, jamais ralentie, contre celui qui avait la lourde tâche de tenir le gouvernail. Les haines, amoncelées par les indisciplinés et par leurs complices, profitèrent de troubles pour tenter de perdre le duc d’Aiguillon. A force d’intrigues, on réussit à grouper les éléments d’un procès contre lui, mais le roi, qui connaissait son indéfectible dévouement, annula la procédure par acte du 1er juillet 1770. Bien plus, il lui confia la direction des affaires du gouvernement, de concert avec Maupeou et l’abbé Terray.

La chute de Mme de Pompadour ayant amené celle de Choiseul, le duc d’Aiguillon prit le portefeuille, des affaires étrangères, dans une situation telle qu’il lui était impossible de relever pour l’heure le prestige de la France et de rendre à sa voix l’autorité traditionnelle dans les

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grands Conseils de l’Europe. En vain il protesta contre le partage de la Pologne, dont le duc de Choiseul avait été impuissant à empêcher la fatale préparation. Au dedans, il s’appliqua à continuer le relèvement du pays par la vigilance apportée à tout ce qui concernait l’organisme et les forces vives de la nation. Cependant le malaise s’augmentait de l’impopularité créée autour du nouveau ministère, dit Triumvirat, quand Louis XV fut emporté, en quelques jours, après un règne de cinquante-neuf ans. A nouveau souverain, nouveaux ministres, et le duc d’ Aiguillon dut méditer, sous les ombrages de Véretz, sur l’instabilité des dignités humaines.

A la même époque, et à quelques lieues de là, le duc de Choiseul se consolait, lui aussi, de la perte du pouvoir dans la compagnie de ses amis et dans les charmes d’une résidence délicieuse. Nous n’avons pas à établir entre les deux rivaux un parallèle qui ne rentre pas dans le cadre de notre travail. On sait d'ailleurs ce qu’il convient de penser de leur caractère et de leur rôle. Choiseul brillait par la souplesse de son esprit et de son naturel ; d’ Aiguillon l’emportait par la droiture de la volonté et des intentions. Le premier tint assez longtemps avec succès les fds d’une diplomatie appelée à seconder les efforts de la France au dehors; le second tenta vainement d’enrayer le courant des idées hostiles à la Pologne. Choiseul recherchait la popularité auprès des parlementaires et fut « longtemps l’idole et l'appui des parlements dont il avait satisfait tous les ressentiments parla proscription des Jésuites ; » d’Aiguillon marchait droit au but et servait le gouvernement qui lui avait donné sa confiance, sans solliciter les sourires d’adversaires irréductibles. L’un caressait avec une complaisance manifeste les idées des encyclopédistes qui le lui rendaient par leurs applaudissements ; l’autre demeura fidèle aux principes d’honneur, d’indépendance et de religion qui formaient les assises du trône en même temps que les fondements de l’antique aristocratie. En un mot, Choiseul servit son pays en mettant au service de son patriotisme plutôt les ressources merveilleuses d’un bel esprit et d’une expérience consommée que les énergies d’une conscience uniquement soucieuse du devoir et du désintéressement; tandis que d’Aiguillon se dévoua pour sa patrie dans une heure sombre et désespérée, en lui apportant l'appui de résolutions viriles et généreuses plus encore que d’aptitudes spéciales au maniement des affaires.

Au demeurant, le premier se montre dans l’histoire comme doué des rares qualités d’un diplomate et d'un ministre ; le second mérite

les suffrages de ses concitoyens par l’élévation de son caractère, la fermeté de sa volonté et aussi par les parfaits sentiments du gentilhomme accompli, à la dignité duquel ses adversaires ont été obligés

de rendre hommage. Mais il est un terrain sur lequel d’Aigui lion et Choiseul se rencontrent et se donnent la main. Tous deux surent descendre noblement du pouvoir et demander aux joies du foyer domestique, aux agréments des arts et aux charmes de relations distinguées u rie compensation à la perte d’honneurs, ou mieux de charges qu’ils faisaient servir à la protection des intérêts et de l’honneur d e 1 a France.

D’ailleurs, à toutes les époques de sa vie , le duc d’ Aiguillon sc plut a donner lhospila-

Pagode do Clianteloup érigée à la mémoire du duc de Choiseul. I i le au X artistes. Or,

parmi ses hôtes, il

en est un qu’il entourait de marques de prédilection et qui réalisa deux petits chefs-d’œuvre, auxquels nous devons de mieux connaître la physionomie du château, du parc et des environs. En l’année 1771, arrivait à Vérctz un peintre de grande réputation, né à Lille et âgé

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d’environ trente-cinq ans ; il se nommait Henri-Désiré van Blarenberghe. Ses gouaches, sans avoir atteint la célébrité qu elles ont actuellement auprès des amateurs, étaient fort appréciées. Les contemporains faisaient déjà fête à ses remarquables représentations de batailles et de sièges que l’on admire dans nos musées nationaux. Séduit par les charmes du séjour non moins que par la gracieuseté des châtelains, l’artiste exécuta deux dessins gouachés d’une finesse d’observation et de dessin, qui peut être égalée mais non surpassée. Dans un champ restreint de 45 centimètres de longueur sur 30 de hauteur, le peintre excelle à rendre tout ce que le manoir, le site et le paysage, animés par une société brillante, offraient de plus attrayant.

Dans l’une des gouaches, l’artiste, placé sur la rive droite, a fait son premier plan de la vallée, où sont occupés les travailleurs villageois ; au-delà de la rivière avec ses bateaux aux voiles déployées, se dresse le château qui montre sa façade nord et, en retour, le profil de la façade est ; en amont, le bourg, groupé autour de l’église, est ombragé par les arbres du coteau que surmonte une tour ronde; en aval, par dessus les servitudes et les jardins se déroule la superbe terrasse, agrémentée de ses balustrades, balcons, escaliers et œuvres d’art, et dont les pentes s’inclinent avec des allées en quinconces et des parterres, tandis que son sommet verdoye dans les frondaisons du parc. La seconde gouache, prise de la rive gauche, près de l’ancien passage, se distingue par des détails du plus vif intérêt. A droite, c’est le château qui présente sa façade ouest et, en profil, celle du nord, ainsi que « les communs », les jardins et la terrasse aussi de profil; à l’extrémité de celle-ci, près de l’entrée, paraît la colonne supportant la statue de saint Pierre. Sur la gauche, coule la rivière aux eaux limpides coupée par file avec son moulin, et qui semble toute heureuse de porter un chaland renfermant une voiture attelée de deux chevaux avec plusieurs passagers. Les arrivants sont attendus au débarcadère par le duc et la duchesse d’ Aiguillon à cheval, entourés de leur petite cour, dont quelques particuliers folâtrant. Tandis que la route longe le cours d’eau, suivie par des gens du peuple, ou des troupeaux qui vont à l’abreuvoir, le chemin d’arrivée monte du bac à la porte de la grande avenue, coupé d’ailleurs par les roues des chars.

Rien de plus précis par le rendu el l’exactitude des détails, mais aussi rien de plus riant par l’ordonnance, la perspective et les effets de lumière habilement ménagés. Notre admiration pour ces deux petits tableaux se double d’une vive gratitude pour le peintre qui nous a

transmis deux documents aussi fidèles et aussi importants pour l’histoire de Véretz. Afin de jouir de son manoir des bords du Cher, même lorsqu’il en était éloigné, le duc mit ces dessins dans son château d’Aiguillon. Enlevés à l’époque de la Révolution, ils font aujourd’hui l'un des plus gracieux ornements de la préfecture d’Agen. Au reste, le duc d’Aiguillon ne demeura pas en retard avec l'artiste ; sa qualité de ministre lui permit de patroner utilement van Blarenberghc qui, un peu plus tard, obtint le brevet de peintre de la marine.

Des sphères élevées, où se meut la pensée de l’homme d’Etat, et des régions idéales de l’art, nous descendons maintenant aux réalités de l'existence provinciale qui sont une image fidèle des habitudes et des mœurs. La politique, les lettres et les arts ne sont pas seuls à réfléter les idées, les aspirations et les goûts d’une époque, d’une génération. On en trouve l’empreinte, non moins caractéristique, dans le costume, le mobilier, le régime intérieur, les produits de l’industrie et du commerce, et dans les mille détails du foyer domestique qui, recueillis avec discernement, constituent un élément précieux d’information.

A cet égard, les livres de comptabilité tiennent en réserve des lumières qu’on chercherait vainement ailleurs, ainsi que nous en avons la preuve à propos du château de Véretz. Au xvm° siècle, il n’est pas jusqu’aux registres sur lesquels on inscrivait les comptes — ces témoins vulgaires de la vie quotidienne — qui ne gardent comme le reflet de la coquetterie de l’époque. L’état des recettes et dépenses du domaine, de 17(54 à 1770, était tenu par l’intendant l’abbé de Gorre, et la série est conservée aux archives départementales d’Indre-et-Loire où nous les avons consultés avec attention. Chaque volume, rédigé avec un soin et une propreté remarquables, est attaché à l’aide de faveurs bleues ou vertes qui font penser, quoique de loin, à la recherche de parure des gentilshommes et des dames de ce temps. 11 n’entre pas dans notre plan de publier ici l’ensemble des comptes du domaine de Véretz : ce sont d’ordinaire les mêmes sources de recettes et de dépenses, qui se représentent chaque année avec des différences peu intéressantes. Nous puiserons à travers ces feuillets d’une correction parfaite les renseignements capables de nous éclairer sur les divers points utiles à mettre en relief. Seulement, afin de donner une idée d’ensemble de la valeur de la terre, nous citerons les comptes pour l'année 1764. Ainsi

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que nous l’avons fait observer, il s’agit du « compte rendu à M»r duc d’ Aiguillon, pair de France, chevalier des ordres du roy et lieutenant général de ses armées, commandant pour sa Majesté la province de Bretagne, etc., par J. -J. de Gorre. »

La partie la plus curieuse des dépenses est assurément celle qui concerne les travaux exécutés soit au château, soit à ses « appartenances » ; nous en avons déjà parlé dans un chapitre spécial consacré aux arts, et nous n’avons plus à y revenir. Tout naturellement nous commençons par l’état des revenus du domaine.

Les rentes seigneuriales s'élèvent pourVéretz à 1.033 livres 14 sols 3 deniers, et pour Larçay à 295 livres 8 sols 7 deniers. Le produit des lods et ventes pour Véretz et Larçay monte à 1636 livres 8 sols; le montant des droits et fonds affermés atteint 1532 livres 10 sols (l).-Le produit des bestiaux de la ménagerie du château, de la Bretonnerie et du château de Larçay s’élève à 98 livres 14 sols ; le profit casuel de la terre, prés et foins, et delà récolte des fruits est de 8.348 livres 5 sols 6 deniers ; le vignoble cultivé avec soin produit près de 100 pièces de vin, dont 60 et quelques pièces sont vendues à raison de 55 livres la pipe d’environ 400 litres (2).

Quelques autres revenus fixent encore notre attention. Le moulin

(IJ Le revenu se décompose ainsi; métairie du Vieux-Moulin, 380 1. ; droit de boucherie et du regain du pré-clos, LUO 1. ; droit de dime dans la paroisse d'Azay, 50 1. ; droit de pèche, 100 1. ; droit de port et passage de la rivière du Cher, 100 1. ; Maison de la Fuye, 111. ; dime de la prévôté de Larcé, 40 1. ; dime de la Piardière, 3 1. ; ferme de deux caves sous la terrasse du château de Larcé, 5 1 ; ferme de terre, prés et bois divers, 378 1. 10 s. ; ferme des gravanges du port aux pierres, 00 1. ; ferme du chenevril des Aubriais,l I. ; ferme de dime des vignes, 61. ; autre ferme, 5 1. ; ferme des fruits des potagers et jardins du château, 300 1.

(2) Voici le détail de la récolte et de son écouloment : vin blanc de Champagne, 1 pièces ; vin rouge, 36 p. ; vin blanc commun, 57 p. ; total 97 pièces, dont 1 de coulage, reste 93 pièces, dont il a été distribué : â M. le curé de Véretz pour son gros, 1 p. ; à la Vv0 Uennebault pour rente viagère en vin, 1 p. ; pour la provision de M. Gorre, 3 p.; pour la boisson des domestiques laboureurs pendant l’année6 p. ; pour les faucheurs, fanneurs et serreurs de foin, 3 p. ; pour les vendanges, 2 p. ; total 16 pièces. Reste 77 pièces dont il a été réservé : 4 pièces pour la boisson des officiers pendant la campagne prochaine à 55 1. la pipe; 1 pièces de vin de Champagne évalués à 120 livres la pipe ; reste 69 pièces vendues à 55 1. la pipe = 1897 livres 10 sols.

banal, exploité à moitié, rapporte 534 livres 8 sols. Le rendement des grains donne 4093 boisseaux de blé, dont 291 b. pour la dîme dans la paroisse de Véretz ; 1579 b. pour la métairie de Villiers dans le parc; plus 715 b. pour la Gagnerie ; 537 b. pour la Bretonnière, et 973 b. pour la Bée, ces trois dernières affermées à moitié. On sait comment l’élevage du ver à soie fut jadis une source précieuse de revenu pour la Touraine, qui y trouvait un aliment pour ses belles fabriques de soieries, renommées dans le monde entier. Des ordonnances du gouvernement avaient réussi à développer la culture du mûrier, en particulier aux environs de Tours (1). Au château de Véretz, on ne négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à favoriser l’industrie aussi bien que les arts. Une « verrerie », ou magnanerie, avait été installée avec tout le soin convenable, et ses produits étaient toujours recherchés. A cet égard, nous sommes renseignés par l’article des recettes intitulé « profit casuel ». « Payé le 6 août, par M. Chastelier, fabricant à Tours, pour le montant de la soye et coustres à lui vendues, savoir : 20 livres 10 onces de belle soie jaune à 24 1. = 493 I. ; 3 livres 2 onces degrosse double et chèque, à 14 1. = 43 1. 13 s. ; 9 livres de coustres = 7 L 4 s. : total545 1. 19 s. » Le receveur ajoute : « En outre par ordre de M?r j’ay remis le 1er septembre 1764 à Bernard, valet de chambre tapissier, 4 livres 13 onces de belle soye blanche pour vendre paressais aux fabriquant de gaze de Paris, qui achètent celles des Indes depuis 60 jusqu’à 72 l. la livre, tandis que les offres des marchands de Tours n’ont pas monté au dessus de 28 1. ; Bernard ne m’a pas encore fait passer de compte de cette série ». Pour ce qui est des dépenses, il y a 475 L 9 s. pour « frais de culture des miniers, l’éducation des vers et le tirage de la soye ».

Les orangers apportaient aux jardins et aux terrasses du château l’agrément que donnent la fraîcheur de leur feuillage d’un beau vert luisant et le charme de leurs pommes d’or, avec la neige d’une floraison délicieusement odorante. L’hiver on les rentrait dans la grande serre, dite l’Orangerie, chauffée « au charbon », et, au printemps, quand la froide baleine de l'aquilon s’était enfuie, ils reprenaient possession de leur siège traditionnel. La fleur ne servait pas seulement à réjouir les yeux et embaumer l’odorat ; onia cueillait pour en extraire l’eau parfumée et en aromatiser des gâteaux et des bonbons d’autant plus appréciés qu’ils étaient confectionnés à la maison. Les fruits, après avoir enchanté les yeux par leur couleur, paraient la table agréablement

il) Cf. Histoire de la fabrique de soieries de Tours, in-8, 340 pages. 1901.

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dressés sur des vases de cristal.de faïence de Moustier et de Rouen, ou de fine porcelaine de Chine. Les orangers étaient trop nombreux et trop vigoureux pour que le produit fût consommé dans la maison, même avec la profusion et le luxe qui y régnaient pour le bonheur des hôtes, plus encore que des seigneurs. Une partie de la cueillette des fleurs d’oranger servait à confectionner l’essence aromatique, et les oranges qui n’avaient pasété consommées étaient livrées au commerce. En 1765, on vendait « au sieur Chrétien, confiseur à Tours, 3.000 oranges à raison de 3 livres le cent » ; en 1783, on envoya à Paris quatre coffrets de fleurs d'orangers ; « on en conserva une partie pour l’eau, et le reste fut vendu à divers particuliers », ce qui produisit encore deux cent trente-neuf livres. On ne sera pas étonné de ce résultat, si l’on songe que les orangers étaient au nombre d’une soixantaine.

Les revenus du domaine, dont la somme monte à 19 603 livres 5 sols 2 deniers, ont leur balance dans les dépenses pour l’établissement desquelles nous prenons aussi l’année 1764. Elles comprenaient trois articles. Les frais de régie et d’exploitation de la terre s élèvent à 4,464 1 10 s. 11 d . , dont 1.575 1. pour le courant de l’exploitation; 815 1. 12 s. pour le vignoble, notamment 470 s. pour « frais de vendanges, poinçons, ustensiles »; plus 500 1. pour les appointements du comptable. Le second article, qui comprend « l’entretien des bâtiments et ouvrages ordonnés par Mgr », monte à 6,349 1. 11 s. 6 d. Le dernier est celui des « gages des domestiques qui ne travaillent pas à l’exploitation delà terre. » (1)

Le duc possédait à Aiguillon un vignoble important, dont les produits excellents étaient de nature à flatter le palais des habitants même de régions favorisées. En bon père de famille qui entend retirer de ses domaines un revenu convenable, il fit venir à Yéretz une vingtaine de pièces de vin de l’Agenois. Les droits s’élevaient à soixante sept livres. Tandis que trois poinçons étaient expédiés à Versailles, pour le reste on faisait « annoncer dans les affiches de Tours la vente des vins d’Aiguillon, » annonce qui coûtait douze sols. On s’entendait sans doute à préparer agréablement le vin du pays à la grande satisfaction des gourmets, caron assiste à l’emballage de « 100 bouteilles de

(l) Le compte est établi de la sorle: à Louis Pesclic, ancien concierge, pension, 400 1. ; à Guillaume Groulbois, jardinier, 350 1.; plus pour les années précédentes, 3.119 1. 19 s. 4 d. ; à Martin Bienvault, jardinier, gages, 4251; pour les années précédentes, 603 I 14 s.; gratifications accordées par Mgr, 100 1. ;à Pierre Bataille, jardinier, gages, 425 1.; gratifications accordées par Mgr, 100 1.; à Michel Mesroy, garde, gages, 200 L; plus une année de chaufage, 24 1., à Pierre Veillon. domestique, gages, 72 1.; plus 365 jours de nourriture à 12 s., 219 1.; au valet-pâtre, gardant les chevaux, au pacage, 10 1.

vin de Champagne de Véretz envoyées à Aiguillon, » où le duc faisait parfois sa résidence. Vers le même temps, des caves de Véretz on expédiait à Versailles « un poinçon de vin et 250 bouteilles » du meilleur crû, et, en retour, on recevait « 300 bouteilles venant de Bordeaux ». Nous remarquons que le seigneur avait une prédilection manifeste pour le vin blanc de la Papautiere. Le renom de la cave ducale était de nature à tenter les cambrioleurs, comme on dit aujourd’hui. Défait, au printemps de 1772, des voleurs y pénétrèrent et dérobèrent une certaine quantité de la meilleure liqueur des coteaux. L'intendant déposa une plainte auprès du tribunal et, le 23 mars, il payait six sols « pour le dîner des officiers de justice venus pour constater le vol. » C’est tout ce que nous savons de cette procédure, d’ailleurs sans intérêt.

Personne mieux que le duc ne s’entendait à exercer les devoirs de l'hospitalité avec une courtoisie charmante. Le comte de Quelen fit une visite au château de Véretz et le seigneur, non content de Phéberger aimablement, le fit reconduire à Paris dans son propre carrosse, et l’on sait si à cette époque le voyage de la capitale était de quelque longueur. La « chaise » fut ramenée par eau. M. de Balleroy, de son côté, en quittant lechàleau y laissa sa «chienne », qui fut soignée avec attention.

Avec la curiosité du voyageur en pays inconnu nous glanons, ici et là, des renseignements instructifs. Parmi les dépenses nous relevons les frais « pour le pain bénit le jour de la fête » — il s’agit sans doute de Notre-Dame de la mi-aoùt, titulaire de l'église — ainsi qu’un don à « la quête pour la réparation de la cloche ». Pour « neuf diners aux officiers de justice pour neuf audiences » pendant l'année 1764, les frais montent à cinquante cinq livres. A l’occasion d’un procès de chasse, le procureur toucha 186 livres 10 sous. Le traitement annuel du procureur fiscal de la baronnie est de 30 livres, et celui du bailli, de 50 livres. Ailleurs, on voit « distiller l'eau de lavande, » « prâliner la fleur d’oranger » et confectionner une trentaine de « paillasses » — sans craindre l’antinomie des expressions — avec « 910 livres de mousse épluchée à 1 sou la livre; » à défaut des champs, le parc contribuait ainsi à la confection de la literie. La basse-cour n’était pas oubliée. On installe des « cochons noirs dans la ménagerie;» on fait venir de Nantes deux paons et deux moutons, et les derniers sont conduits à Versailles chez le cte de Saint-Florentin. Une autre fois, c’est l’arrivée de trois « gouelans envoyés de Nantes et mis dans le potager », ou de « quatre oiseaux de proie «expédiés de Bordeaux, et encore d’une biche venue de Nantes. En outre, dans la même ville on achète

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« un moulina nettoyer le blé », qui coûte 72 livres. Au surplus, une partie delà récolte des noyers du parc sert pour le travail de la préparation de la soie; on fait des caisses neuves pour les orangers, et l’on « traîne le pied blanc dans la rivière ». Enfin l’hiver, on remplit la « glacière de neige. »

Le séjour ou le passage des seigneurs était toujours marqué par l’empressement à mettre tout en parfait état au dedans et au dehors, et en particulier à «nettoyer la batterie de cuisine. » Le chaudronnier Aubusson confectionna pour l’office une batterie en fer « en retour de la batterie en cuivre », et reçut environ 100 livres. Je ne parle pas des soins du tailleur Solaville pour « retourner cinq habits de livrée ». Le duc fit donner à Pauvert, pour « les pies et geais qu’il a tués », une gratification de quelques livres. Au surplus, on ne frappait jamais en vain à la porte du manoir. A la suite de l’incendie de leur couvent, les capucins de Tours firent une quête en 1778, et le seigneur de Yéretz leur versa une généreuse obole. Il aimait d’ailleurs à secourir les déshérités et, dans une circonstance, on le voit donner douze livres à un aveugle.

Le comted’Agenois se trouvait à Yéretz à l’été de 1780 et y séjourna les 16 et 17 juillet. Si nous feuilletons la série des dépenses faites vers cette époque, nous y relevons quelques indications intéressantes. On achète des « drogues pour les appartenons, » on emploie des hommes à « piquer du gland dans les massifs des dix huit allées, » ou à « faucher les mauvaises herbes du labyrinthe, du bas mail, des allées de l'aqueduc et de celle qui conduit à la porte de la forêt. » On remarque les frais pour « six repas à M L. Amandé, ingénieur, » pour un « diner, donné le 5 mai à iVl. le marquis de ChabriUan.à ses officiers et à sa suite, » pour la nourriture du cheval de l’entrepreneur — article qui d’ailleurs parait souvent depuis le commencement des comptes que nous analysons. En outre, on observe des dépenses faites pour Mesmes et Chasteau, occupés « sept jours à ouvrer l’alignement de la terrasse, » pour un voyage de M. l’abbé de Gorre de Paris à Véretz (il s’agit de l’ancien régisseur), pour «un piégea prendre les renards» coûtant 48 livres, acheté chez le sieur Robin, qui de plus toucha trois livres pour« avoir donné le secret de l’appas ». Enfin nous mentionnerons « le bled et le pain des pauvres» — dépense qui revient chaque année— l’achat de « freziers et d’abricotiers, venant de la Chartreuse de Paris, » et celui de « 900 plants d’asperges ». Faut-il rappeler que le 17juin, « un domestique de Mme Dupuis » apportait de Tours à Véretz « un paquet de Mme la duchesse à Monseigneur? »

Nous avons parlé plus haut de la « verrerie » ou magnanerie. La salle consacrée à l’élevage était aménagée avec le plus grand soin et entretenue avec une extrême vigilance. En 1787, on y faisait encore divers

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Servitudes anciennes du château avec la cour actuelle.

travaux de restauration. Les menaces de la Révolution ne firent pas délaisser la culture du ver à soie ; il est vrai que le budget était modeste dans le compte de la « verrerie » pour l’année 1791. Les recettes s’élèvent

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à 630 francs, soit 540 francs pour 18 livres de soie à 30 francs, 41ivres de moindre qualité à 15 francs, et 350 bourrées provenant des mûriers; les dépenses montent à 587 francs 11 sous 6 deniers pour les frais de culture des mûriers et l’éducation des vers.

Durant une assez longue période les comptes furent tenus par l’abbé de Gorrequi apparaît comme régisseur du domaine de Véretz. Il eut pour successeur, depuis 1770, Jean Chique, qui occupa cette charge jusqu’au milieu de l’année 1786. A partir de cette époque la fonction fut remplie par François-René Richard Rourlet de Louvigny, avocat au parlement de Paris. L’état des recettes et des dépenses de cette année est des plus féconds en détails sur la gestion de la terre. Une pension de 500 livres était servie à l’abbé de Gorre, ancien intendant, et l’abbé Roze touchait 1280 livres en deux trimestres. En 1787, les comptes sont encore rendus « au duc d’Aiguillon, pair de France, noble génois, chevalier des ordres du roy, lieutenant général de ses armées, lieutenant de la compagnie des chevaux légers de la garde ordinaire de sa majesté, gouverneur de la haute et basse Alsace, lieutenant général de la province de Rretagne au département du comté Nantois, ministre d’Etat, etc. » Mais, l’année suivante, ils sont remis à « Mme la duchesse douairière d’Aiguillon, autorisée par l’ordonnance du lieutenant civil au châtelet de Paris du 13 septembre dernier à gérer et administrer les affaires de la succession de feu M«r le duc d’Aiguillon ». Il en fut ainsi durant quatre ans et la duchesse les signe encore, « le 31 mail792, à Paris ».

Le xvme siècle penche vers son déclin et l’heure s’avance où les résidences seigneuriales vont connaître de douloureuses spoliations. Avant que le vandalisme ne se livre à ses odieuses mutilations, nous demanderons aux documents contemporains une dernière description et un suprême mémorial d’une grande précision. Dans la jolie pléiade des châteaux de la Touraine, les uns présentent une aile unique. comme Chenonceaux, d’autres un double bâtiment en forme d’équerre comme Langeais, et certains ont la forme d’un fer à cheval, tels le Coudra y- Montpensier et Ussé. Quelques-uns, mois en petit nombre, affectaient la disposition d’un quadrilatère complet et ces derniers, comme Richelieu, n’offraient d’ordinaire qu’une galerie ou portique sur le devant. Le château de Véretz se distinguait par le parallélisme des bâtiments, d’ailleurs d’une physionomie variée. D’après un acte d'expertise, quelque peu antérieure à la démolition, il consistait en quatre ailes de bâtiment, enveloppant une cour centrale de cent quatre-vingt

quinze toises de superficie. Tout d'abord, on y accédait principalement par une rampe ou terrasse de trente-quatre toises deux pieds de longueur sur quatre toises deux pieds de largeur, avec porte d’entrée sur la levée du Cher. La porte avec couloir conduisant à la cour s’ouvrait entre deux tours circulaires, dont il reste celle de gauche, et était décorée de la statue équestre de laquelle il a été question ailleurs. Puis, à la suite de la construction de la grande terrasse le long du coteau, la principale porte d'entrée se trouva tranportée dans l’aile opposée, du côté du couchant.

Si l’on observait le manoir, comme à vol d’oiseau, on remarquait que l’aile orientale, regardant le bourg, comprenait un bâtiment de vingt-deux toises et quelques pieds de long sur quatre toises un pied de largeur. A droite et à gauche du « porche servant d’entrée principale,» se déroulait une série de pièces ; le premier étage comprenait un grand corridor avec nombre de chambres, et en plusieurs endroits se trouvait un entresol ; le second étage, formé aussi de chambres, avait « son couronnement à l’italienne avec charpente en comble couvert d’ardoise ». Ainsi en était-il des autres ailes. Ce premier corps comprenait neuf mille livres de gros fer et une soixantaine décroisées. L’aile du nord, terminée à chaque extrémité parun pavillon en saillie, mesurait quatre toises de large sur plus de dix toises de long : elle était caractérisée par ce fait que le rez-de-chaussée et le premier avaient chacun un grand salon éclairé de huit fenêtres; nous y relevons cinq escaliers, une cinquantaine de portes, onze balcons, plus de mille solives dans la charpente et plus de deux mille livres de plomb.

L’aile occidentale qui, au xvnifi siècle, devint la façade d’honneur, n’était pas moins imposante et embrassait quatre cent cinquante quatre toises de mur de face. Au rez-de chaussée, était la salle à manger avec grand vestibule et » corridor de dégagement régnant du vestibule à l’escalier du midy ». On y remarquait dix-sept balcons, une centaine de portes, plus de vingt-six mille livres de plomb et de seize mille livres de fer; elle était desservie par six escaliers, dont l’escalier monumental à pans coupés en vis de Saint-Gilles appliqué sur le côté intérieur. Celui-ci remontait à l’origine delà maison, aussi est-il mentionné comme « grand escalier en pierre de vieille construction dans la hauteur du bâtiment ». Quanta l’aile méridionale, elle était surtout réservée aux offices, lingerie, logement du concierge et autres usages de domesticité. L’inventaire complet, que nous placerons aux annexes, nous donnera tous les détails de la distribution intérieure,

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Le bâtiment de la bibliothèque, « au midi de l'aile du sud », avait onze toises de façade sur quatre toises deux pieds de large. Le logement du régisseur, « au levant du château, » comprenait une construction de neuf toises de face sur vingt-deux pieds d’épaisseur « avec terrasse » et charpente en mansarde. Les bains, situés « dans la partie basse et en retour d’équerre au château coté du nord, » mesuraient onze toises trois pieds sur deux toises trois pieds. Les « communs » embrassaient deux grands corps de bâtiments parallèles le long du Cher, au bas du coteau, et réunis par un bâtiment transversal ; ce dernier a disparu ainsi que la construction longeant le soubassement de la terrasse.

En chercheur curieux des moindres détails propres à favoriser une restitution, nous avons décrit par le menu les dehors et la disposition du château. Nous en connaissons, pour ainsi dire, l’ossature telle qu’elle s’offrait aux regards avant la Révolution. Notre promenade rétrospective s’achèvera par la visite, au moins sommaire, de l’intérieur avec les meubles qu’il renfermait à la veille de la confiscation nationale. Ici encore nous prendrons pour guide un inventaire officiel qui, pour être dénuéde couleur personnelle, ne présente que plus fidèlementles objets à notre attention.

Le château renfermait un grand nombre de pièces. Plusieurs des appartements privés se distinguaient par la richesse de la décoration et par le goût achevé du mobilier. Nous mentionnerons celui de la duchesse d’ Aiguillon , avec cabinet et garde-robe, et, à côté, un appartement plus petit, celui de « Müe de Boulainvilliers » ; la chambre du roi avec les pièces afférentes; la chambre du crucifix et la chambre de l’archevêque ; l’appartement de l'abbé des Junies au niveau de la cour du château près du petit escalier, ainsi qu’une série de chambres « de maître »; l’appartement de la princesse de Conti qui occupait plusieurs belles pièces; celui de Mme de Montmorency , la chambre du capitaine des gardes, celle de / abbé de

Gorre et plusieurs autres, dans l’énumération desquelles nous ne saurions entrer.

Des pavillons l’un était dit rouge, et l’autre vert, sans doute par suite de la tenture. Il y avait deux salles de billard, l’une en haut, et l’autre en bas ; celte dernière était tendue de « six pièces de tapisserie de coitti peint fort ancienne. » La salle à manger montrait une argenterie d’une rare élégance, ainsi que des services « de fayence, de porcelaine et de cristal », dont nous donnerons l’inventaire aux documents annexes. Du grand salon, la pièce la plus somptueuse du château, nous avons ailleurs fourni la description par la plume même de l’un des familiers. Les étoffes des appartements étaient de damas vert ou de damas « eau vert », damas bleu, damas jaune galonné de soie blanche, de taffetas vert, de moire verte et de taffetas rayé. Les pentures, bonnes grâces, rideaux, fauteuils, chaises et « toilettes » étaient de nuances également assorties. Les étoffes moins riches étaient de serge verte, bleue, grise, jaune, couleur de feu, de camelot jaune, de peluche rouge, « d’indienne en découpures ou unie, » et de grenat blanc.

En parcourant les pièces nous remarquons maints objets d une réelle valeur artistique. Les canapés et leurs fauteuils avec écran, richement garnis en damas dans les meilleurs styles Louis XV et Louis XVI, ne constituaient pas l’un des moindres agréments. Les trumeaux audessus des portes et des cheminées apportaient une note particulièrement chaude. Les commodes en laque ou en marqueterie garnie de cuivre, les garnitures de cheminée, les appliques aux grâcieux contours étincelaient sur les fonds de tapisseries de haute lisse, d’indienne ou de toile peinte. L’un des appartements était tendu d’une « tapisserie de haute lice, fort ancienne, qui tapisse toute la chambre »; un autre développait « quatre pièces de tapisserie de point de Hongrie, bleue, » et telle chambre avait les tentures du lit, ciel et dossier en « étoffe et broderie de Chine. »

Les tableaux et les autres œuvres d’art achevaient la décoration des

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appartements et des galeries. Nous ne saurions trop regretter que l’inventaire ne nous renseigne qu’imparfaitement sous ce rapport. Nous relevons dans la chambre du Roi trois tableaux à cadre doré, dont l’un représente le Passage de la mer Rouge ; ailleurs, le Portrait de la princesse de Conti; plus loin, quatre tableaux à cadres dorés, dont le sujet nous échappe. Tout en évitant de descendre trop aux détails, nous ne saurions nous défendre de jeter au moins un coup d’œil sur l’appartement de la duchesse d’Aiguillon, Dans une alcovede damas vertestlelit à ciel, dossier et courtepointe aussi « de damas vert, et de tissus de similor à fond rouge, les bonnes grâces et les soubassemens de tissu de similor, les rideaux de damas vert avec contre-rideaux de coton blanc. » Le canapé avec douze fauteuils et l'écran est également garni de damas vert, qui sert aussi pour les rideaux des fenêtres. On remarque un trumeau entre les deux croisées du balcon, une commode en marqueterie garnie de cuivre, des bras de cuivre doré et des flambeaux de « similor, » quatre tableaux à cadres dorés, un « feu » complet avec chenets garnis de cuivre jaune.

Quant à la chambre du Roi, à l’instar des armoiries de la Maison de France, elle était comme un brillant semis d’or sur champ d’azur. L’ameublement consistait en un lit, une tapisserie et huit fauteuils de damas bleu à broderie et galons d’or avec soupentes à crépines d’or; elle renfermait une « toilette » à voile de damas bleu aussi galonné d’or, des tableaux et trumeaux sur panneaux d’élégante boiserie, une commode de bois de noyer avec dessus de marbre, et « un feu complet à chenets garnys de grosses boules de cuivre jaune. »

C’était là assurément une superbe résidence et le duc d’Aiguillon et sa femme en goûtaient d’autant plus les charmes que les ombres de la vieillesse descendaient progressivement sur leurs fronts que les amertumes avaient bien sillonnés de quelques rides. L’attachement du duc pour sa terre le portait à l’agrandir toutes les fois que l’occasion se présentait. Entre les années 1770 et 1786, le seigneur de Yéretz fit plusieurs acquisitions dont l’une au moins doit être indiquée.

Au moyen âge, à l’occasion des libéralités des seigneurs de Véretz, nous avons entr’ouvert les annales de la vie monastique en Touraine, et plus spécialement celles des Bénédictins. Cet ordre, considérable par l’influence et les services, possédait sur la paroisse de Véretz un fief que nous ne saurions omettre de mentionner. C’est l’abbaye bénédictine de Cormery qui détenait ce domaine appelé « la seigneurie des Pains ou Pins », dont il est question au xive siècle, et « consistant en

maisons, bastimens jardin, fuye, prés, chanvreaux, terres labourables, vivier, cens, rentes et devoirs, droit de chasse, relevant du d. fief » ; cette propriété, située proche le village de ce nom, était « dépendante de leur petit couvent ». Au mois de septembre 1664, on fit à l’habitation les réparations utiles et, en décembre 1732, on voit les religieux bailler le domaine à ferme pour 9 années moyennant 320 livres par an. A la suite de l’acte on remarque les signatures de Gilles Didon prieur, Hilaire Bonnet, Benoit Guérin, Charles de Saint- Paul, François Rouault et Louis Barante. En novembre 1770, le couvent des bords de l’Indre vendit cette terre au duc d’Aiguillon (1).

Pour l’administration de son domaine, le seigneur se reposait en toute confiance sur son intendant, Bourlet de Louvigny, avocat au parlement. Tantôt les actes sont faits au nom du maître, comme tel contrat de 1753, où la ferme du moulin banal est baillée 850 1. par le duc « commandant pour le roy la province de Bretagne, » et tantôt, comme en 1777 et 1786, nous voyons le régisseur affermer « le port et passage du Cher » pour 158 1. Le droit exclusif et le devoir d’exercer le passage comportait la clause de passer gratuitement « le seigneur, sa justice, ses gens, domestiques, équipages et toute sa maison, ainsi que les foins et autres récoltes qu’il aurait à passer », sans d'ailleurs pouvoir rien prétendre pour les dommages « causés parles glaces et inondations. »

Il va de soi que la gestion rencontrait parfois des difficultés résultant de l’état des choses. Ici, malgré les sommations, les tenanciers négligent de se présenter pour « les déclarations et aveux ». Là, à l’occasion de travaux dans le parc, le duc remontre au procureur « qu'il lui est dû plusieurs droits seigneuriaux, notamment des corvées », et qu’il ne se présente personne pour les remplir; on sait que l’assemblée Constituante abolit les corvées personnelles, non sans conserver les corvées réelles. Mais n’abordons pas avant l’heure la période moderne: nous devons au dernier seigneur de Véretz de nous arrêter encore un instant à sa sympathique mémoire.

Le duc Emmanuel d’Aiguillon, à l’instar des divers personnages qui ont joué un rôle prépondérant dans les affaires politiques, a été l’objet d’appréciations contradictoires. Un livre excellent, publié il y a quelques années et couronné par l’Académie Française, montrait la sagesse de son administration en Bretagne, et voilà qu’un autre travail

(1) Archives d’Indre-et-Loire, E 147.

Mc Guillonneau, notaire à Saint-Averlin,

Minutes de l'étude de Véretz, dans l’étude de

LE DUC D’AIGUILLON

sur le même sujet soutient une thèse entièrement opposée, non sans recueillir également les suffrages de l’Institut. Le docte et brillant secrétaire perpétuel n’a pas manqué d’expliquer, avec la finesse qui le caractérise, les raisons qui ont motivé cette résolution.

« L'ouvrage de M. Pocquet (c’est le dernier venu), écrit M. G. Boissier, nous a mis dans une situation embarrassante, et sera cause, je le crains bien, qu'on nous accusera de nous contredire. 11 y a quatre ans M. Marion présentait à nos concours un livre où il racontait le conllit du duc d' Aiguillon avec La Chalotais et le Parlement de Bretatagne, qui fut un des préliminaires de la Révolution française. Il essayait de prouver que l’opinion publique s’est méprise en donnant à La Chalotais le beau rôle et justifiait d’Àiguillon des reproches qu'on lui adresse. Il faut bien croire que les historiens de l’Académie jugèrent qu'il avait raison, puisque son livre fut couronné. Mais voilà que cette année M. Pocquet nous envoie trois volumes pour nous convaincre que le Parlement défendait les libertés de la province, et qu il était dans son droit en résistant aux attaques d'un grand seigneur médiocre et vaniteux, dont le mérite consistait dans la protection de Mme du Barry; et nous couronnons le livre de M. Pocquet. S’il y a quelque leçon à tirer de ces jugements contraires, c’est que l’histoire ne prononce jamais de sentence définitive et qu’il est dans la nature que les événements changent selon la disposition de celui qui les raconte. » Et le secrétaire perpétuel d’ajouter qu’après avoir passé un longtemps à fouiller bibliothèques et archives, « les jeunes historiens ne voudront pas s’être donné tant de mal pour répéter ce qu’on avait dit avant eux; » aussi bien, ce que l’Académie « entend avant tout récompenser dans les prix qu’elle donne, c’est le talent, et les deux auteurs en ont mis beaucoup à soutenir les deux thèses contraires. » (1)

Quant à nous, sans nous arrêter à souligner ce que ces réflexions présentent de favorable à notre manière de voir, nous nous bornerons à une simple observation. Nous avons éclairé notre marche et nos appréciations, à l’aide des actes les plus autorisés et les plus fidèles, ainsi qu’on a pu s’en convaincre, et l’on ne sera pas surpris que nous nous tenions, en fin de compte, à notre jugement motivé sur la personne et le rôle du duc d’Aiguillon ; d’accord avec la pensée première de l’Institut, nous estimons qu ici encore le premier mouvement a été le meilleur, et que le duc fut réellement ce qu’il nous est apparu à la

(1) Rapport de M, Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l’Académie Française, sur les concours de l’année 1(J02.

lumière des documents les plus sincères. C’est avec cette physionomie que nous nous plaisons à le voir au milieu des siens et dans le cadre enchanteur, dont le seigneur et la dame de Véretz goûtaient tant les charmes.

Surtout le duc et la duchesse aimaient à voir leurs enfants réjouir les grandes salles et les vastes allées par leurs visites souriantes et empressées. Armand-Désiré y apportait la verve piquante qu’il avait héritée de sa mère, el Innocente-Aglaé, au bras de son mari le marquis de Chabrillan, faisait renaître la douce gravité de son père. Le seigneur et la dame de Véretz étaient heureux de revivre ainsi dans la personne de leurs héritiers, quand la mortvint troubler ce bonheur domestique. La marquise, qui se trouvait alors au château d’Aiguillon, fut enlevée au mois de juin 1776, n’ayant pas encore atteint la trentaine, cet âge que le poète appelle l’été de la vie, « d’un linceuil de roses tout semé » (1).

Cette mort prématurée émut douloureusement le cœur du duc et de la duchesse. Ainsi qu’il arrive d’ordinaire pour la perte d’une fille, l’âme du père fut plus vivement frappée et conserva profonde la blessure faite par un deuil poignant et irréparable. Dès lors ses jours furent comme décolorés et Emmanuel d’Aiguillon s’achemina mélancoliquement vers la tombe ouverte pour sa fille bien aimée. L’année 1788 fut celle de son décès à Paris, et nous nous plaisons à penser que ses derniers moments ne furent pas assombris par le pressentiment des agitations qui allaient soulever le pays, et des malheurs qui devaient fondre sur la famille royale, pour laquelle le duc gardait un dévouement inaltérable. La mort d’Emmanuel jeta un voile de tristesse sur le manoir de Véretz et angoissa l’âme de sa veuve, qui garda fidèlement le culte du défunt.

(1) Le château patronymique des ducs d’Aiguillon, situé dans les environs d’Agen, ne se reconnaît plus qu’à quelques débris. « Les [flans lurent dressés par le célèbre architecte Leroy et il remplaça, sur les curieuses substructions romaines dont on voit encore les traces, les vieux châteaux féodaux de Lassac et du Fossat, qui tombaient absolument en ruines. Armand-Désiré, dernier duc d'Aiguillon, ne lit que mettre à exécution les idées de son père, l’ancien ministre de Louis XV. L’œuvre était inachevée quand la Révolution arriva. Actuellement, c’est à la Préfecture de Lot et-Garonne, bâtie par Leroy pour servir d’évéclié que se voit « une superbe collection de portraits et de tableaux, provenant de l'ancien château des ducs d’Aiguillon. Nous citerons, entre autres : un très beau portrait de M“e du Barry, en Flore, par Drouais i deux portraits de Mm9 de Pompadour, par Nattier ; un Cinq-Mars, attribué à Le Nain ; Olympe et Marie Mancini, de l’école de Mignard ; Louise de Crussol, le duc de Richelieu, Mllc de Blois ou de Nantes; la marquise de Mailly-Nesle en robe de tulle blanc ; les portraits de Louis XV, de Marie Leczinska, du Régent, de Mascaron ; encore M"1' de Pompadour, pastel attribué à Drouais; deux natures mortes d’Iloudry ; deux gouaches de Bouvret, représentant le palais épiscopal au moment de son achèvement ; enfin deux merveilles, deux magnifiques gouaches sur cuivre de Blaremberghe, représentant deux vues du château de Véretz. au duc d’Aiguillon; avec plusdecent personnes en miniature. » — Congrès archéologique de France, à Agen , 1901, p. 21,360.

LE DOC D’AIÜÜILLON

Ainsi que nous l’avons fait remarquer, la duchesse toucha les revenus du domaine, administré par le régisseur dont nous avons parlé en son lieu. Elle faisait son séjour tantôt dans le château d’ Aiguillon, et tantôt en Touraine. Ici et là, elle s’appliquait à continuer les traditions d’honneur, de bienfaisance et tout à la fois d’ordre et de sage direction, dont son mari lui avait donné l’exemple. Bonne et secourable pour tous, elle répandait la charité dans les mains des déshérités, tandis que la distinction de son rang, de ses qualités et de ses manières la constituaient, en province, comme l'une des gardiennes attitrées des nobles souvenirs du temps passé. Elle remplit ce rôle, en particulier dans la belle demeure de Véretz, jusqu’au jour où la Révolution mit celle-ci sous le séquestre.

Mais avant de franchir sans retour la ligne de démarcation qui sépare l’ancien régime et le nouveau, nous tenterons de réunir en un faisceau quelques-uns des traits qui sont de nature à dépeindre les mœurs et les habitudes d’autrefois, sur les rives fortunées du Cher.

Le Cher à l’écluse de Rocliepinard.

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(Moeurs, fêtes et coutumes.

Il n'y a point chez nous de droits do fraîche date, et la génération présente doit tous les siens au courage des générations qui l’ont précédée.

A. Thierry. Lettres sur l'Histoire de France , Avertissement.

F- v :ÿ 0m!ëÉÊÊÊÈè

i le spectacle de l’univers avec ses merveilles inlinies offre sans cesse de nouveaux charmes, le tableau du passé avec la variété de ses us et coutumes ne présente pas moins de surprises et d’intérêt au regard de l’observateur. La société ancienne — fortement assise sur les bases d’une administration centrale et provinciale qui était couronnée par la clef de voûte de la Religion et gardée par le bouclier d'une brillante armée de terre et de mer, — reposait, au point de vue politique et social, sur la hiérarchie des fiefs avec leurs droits et leurs devoirs réciproques. La féodalité terrienne, née de l’évolution des races et liée

MOEURS, FÊTES ET COUTUMES

au développement progressif des nations, constituait une ossature puissante qui assurait le fonctionnement de l’organisme social. A l'instar de toutes les institutions humaines, les avantages qu’elle présentait se doublaient d’inconvénients et d’abus plus faciles à déplorer qu’à faire disparaître. L’unité nationale ne fut pas la dernière à ressentir le fâcheux contrecoup de la multiplicité des rouages qui variaient suivant les provinces et les localités. Des souverains aux idées simplistes, tels que Charlemagne, Louis IX et Louis XI, et des ministres aux vues larges, comme Richelieu, Vauban et Colbert, rêvèrent d’apporter une unité harmonieuse et féconde en la disparité des coutumes et des lois. Dans une sphère plus restreinte, le duc Émmanueld’Aiguiilon s’efforça de rattacher la Bretagne d’une façon plus intime aux intérêts généraux du reste de la France. Mais l’œuvre des siècles ne pouvait disparaître que sous l'effort d’un ouragan colossal capable d’ébranler le pays jusque dans ses fondements. Ce jour là, l’unité avec ses avantages et ses inconvénients aux divers degrés de la vie publique et privée était fondée et appelait le peuple entier à passer sous son niveau égalitaire, si toutefois un siècle et plus ne devait pas s’écouler sans réaliser cette égalité autrement qu’en apparence, du moins sous plusieurs points de vue.

Le nouvel ordre de choses voulait faire table rase de l’ancien régime. Avec lui se réalise l’entrée en scène de l’uniformité croissante dans les habitudes, les coutumes, les mœurs et partant jusque dans la manière de se vêtir. Par lui s'effectue la disparition des usages, des observances, des fêtes et des réjouissances qui avaient tour à tour intéressé et captivé les générations durant de longs siècles, lesquels ne furent pas sans gloire et sans allégresse non plus que sans revers et sans douleur. A l’histoire il appartient d’évoquer le souvenir des âges disparus, en vue de faire mieux connaître les origines et les ancêtres de la civilisation moderne. Le goût public d’ailleurs tend de plus en plus à favoriser cette résurrection à tous égards pleine d'attraits. Les différentes classes rivalisent d’empressement à visiter les Palais et les Musées dans lesquels on a réuni les œuvres d’art, les costumes et les diverses curiosités des siècles précédents, et c’est toujours avec enthousiasme que les foules acclament le défilé des cavalcades historiques à travers nos rues, enveloppées dans l’atmosphère monochrome de nos communes habitudes et de nos vêtements uniformes. Le besoin d’échapper à la grise mine du présent, autant que le plaisir de revivre un instant le passé avec ses couleurs chaudes et ses usages singuliers,

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porte à rechercher ces expositions et ces scènes dans lesquelles se perpétue comme le prolongement de la vie des précurseurs.

A son tour, l’annaliste consciencieux n’a pas d’autre souci que celui de refléter le passé dans son récit impartial comme en un miroir absolument fidèle. Avons-nous réussi à remplir, comme nous le comprenons, ce rôle de témoin véridique sans passion aveuglante, ainsi que le voulait Tacite ? Nous voudrions l’espérer, et ce serait là notre meilleure récompense. Quoiqu’il en soit, après avoir conduit le lecteur comme à travers les portiques d’une galerie historique, nous esquisserons un tableau d’ensemble dans lequel les coutumes, les mœurs et les usages apparaîtront au regard en leur naïve simplicité et leur austère vérité. Ce n’est pas à dire qu’à la question passionnée du poète nous répondions absolument: « Oui! nous regrettons le

temps » ; mais, du moins, en regard des rêveries écloses dans la

lièvre de cerveaux troublés nous nous sentons le devoir de placer la tranquille assurance des documents, affranchis de toute interprétation personnelle.

La France était divisée, sous le rapport financier, en un certain nombre de généralités dont chacune s’étendait sur une ou plusieurs provinces ou parties de provinces, désignées par le terme d’élections. Ainsi la généralité de Tours, dont le rayon embrassait les provinces de la Touraine, de l’Anjou et du Maine, comprenait seize élections. La gestion des finances y était confiée à un trésorier général, ou simplement général, tandis qu’à ses côtés l’intendant, qui représentait plus spécialement l’autorité du pouvoir central, réunissait dans ses mains les différentes branches de l’administration. Au nom du gouvernement qui leur donnait les pouvoirs les plus étendus, ils étaient chargés de veillera tout ce qui intéressait la justice, la police, les finances, ainsi que les affaires se rapportant à l’industrie, au commerce et à l’ordre public. Les préfets de nos départements, avec une juridiction plus restreinte, sont en un sens les continuateurs des intendants. Ces derniers, eux aussi, rédigeaient des rapports dans lesquels ils rendaient compte de l'état de la province; leurs Mémoires, envoyés aux ministres d’Etat, sont une source précieuse de renseignements pour l'historien, qui ne saurait manquer de les compléter et de les contrôler par des documents puisés à d’autres sources plus impartiales, parce que plus indépendantes.

A la fin du xvne siècle, époque à laquelle nous avons fait une

MOEUKS, FÊTES ET COUTUMES

visite plus prolongée à Véretz, la Touraine avait pour gouverneur le marquis Dangeau, et pour intendant Hue de Miroménil. Si nous ouvrons le Mémoire de celui-ci, nous y trouvons les indications suivantes : « La noblesse n’est pas aussi nombreuse qu elle a été autrefois. Les grandes familles ont péry et les terres titrées qu’elles ont possédées dans la province sont unies au duché de Montbazon, de Luynes et de Vaujour, ou entre les mains des grands seigneurs que les charges et les employs attachent à la cour ; il ne reste plus que quatre cens gentilshommes, dont il y en a quelques-uns qui sont issus des premiers officiers de la Couronne, et d’autres qui ont des emplois à la cour et dans les armées. La province compte vingt villes, dont il y en a huit royalles, sçavoir celles de Tours, d’Amboise, de Loches, de Loudun, de Châtillon, de Chinon, de Langeais et de Montrichard. Le domaine de ces villes est engagé ou vendu, excepté celuy de Tours. Toutes les autres petites villes appartiennent aux seigneurs particuliers; la plupart ne sont proprement que des bourgs, mais on leur donne le nom de villes parce que les seigneurs barons ont droit, par la coutume de Touraine, d'avoir ville clause ou parce qu'elles sont ainsi appelées par ceux du pays.

« 11 y a quatre duchés-pairies : Touraine, Loudun, Montbazon et Luynes ; cinq comtés : Loches, Montrésor, Tours, Busançais etPalluau ; sept marquisats : Maizières, Villandry, Montgogier, Chàteau-Regnauld, La Châtre, Brézé et Montluc; trois vicomtés : Paulmy, Azay et La Guerche; et vingt-six baronnies, dont celle de Véretz » (l). « La baronnie de Verests, poursuit le Mémoire, située sur le Cher à main gauche, est accompagnée d’un beau château qui a été baty par Jean delà Barre, comte d’Estampes, premier gentilhomme de la chambre du roy et

(1) Los 26 baronnies sont : Vérelz, le Palais archiépiscopal de Tours, Artannes, Beaulieu, Cbàteauneuf. La Haye, lllc-Bouchard, Ligueil, Marraande, Nouatre, Grand-Pressigny, Preuilly, Koche-Corbon, Semblançay, Sennevières, Saint-Christophe, Saiot-Gcnou-sur Indre, Saint- Michel -sur -Loire, Sainte-Maure, Saint-Mars, Vernou, enlin Boauçay, Berrie, Curson et Saint- Cassien dans le Loudunois.

Tours d’après un dessin du xvmc siècle.

prévost de Paris; elle appartenoit au sieur Launay-Trousseau, seigneur du château, il y a 300 ans; elle a passé de la maison de la Barre à celle de Forget, secrétaire d’Etat, ensuite à celle de Chavigny; elle appartient présentement à M. Armand-Charles de la Porte, duc de Mazarin. chevalier des ordres du Roy. La juridiction est exercée par un bailly, un procureur fiscal et un greffier. La paroisse contient deux cent quarente neuf feux et paye deux mille trois cens livres de tailles. »

La hiérarchie féodale à ses différents degrés comprenait un egehevètrement de fiefs, et par là même de droits et de devoirs, qui n’était pas sans offrir des difficultés administratives et financières. Le même domaine relevait parfois de plusieurs seigneurs à divers points de vue, et tel suzerain qui recevait les cens et devoirs d’un vassal pour une terre, était, lui-même le vassal de ce dernier pour une autre propriété. Les redevances féodales se payaient à des époques fixées par les coutumes, assez souvent au retour des fêtes telles que la Saint-Martin, la Saint-Michel, les fêtes de la Vierge et autres solennités religieuses. Les unes se soldaient en espèces et d’autres en nature; quelques-unes consistaient en usages qui, pour présenter un caractère singulier, n’avaient rien d’onéreux et devexatoire. Avant tout il s’agissait de consacrer la dépendance du vassal à l’égarrl du suzerain par un signe extérieur. qui gardait parfois une apparence symbolique.

Les seigneurs de Vérelz étaient depuis le xvue siècle en possession de la prévôté de Larçay. Or, celle-ci se trouvant dans le ressort de la baronnie archiépiscopale de Tours, les prévôts de Larçay devaient pour cette raison « la foy et hommage lige » aux prélats. Les aveux et déclarations, qui se faisaient « à muance de seigneur, » sont toujours des pièces intéressantes à consulter et nous leur emprunterons le détail de quelques-uns des droits et des devoirs du seigneur prévôt. Le fief pré-

vôtal comprenait l'hébergement ou hôtel, avec « les maisons, touches, roches et autres appartenances » consistant en terres, prés, vignes et bois. Ces droits du prévôt embrassaient notamment « les terrages de la veeze, de la gesse, du mil, du pain bis, » ainsi que « la garenne en l’esvedu Chier dès le bas de l’escluze » de l’évêque. Il est de plus en possession de son « usage » dans la forêt de Bruchenay, dite de l’archevêque, savoir « le bois sec pour le chauffage

Larçay, de Ja rive droite du Cher.

Dessin du xviii0 siècle.

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de l’hostel de Larçay, et le bois vert à toutes ses nécessités de travaux divers » ; et aussi du droit de pacage, du « tiers des amendes jugées en la court » du prélat, et des « noiz qui cheent des noiers ès chemins anciens, »

Parmi les devoirs du seigneur-prévôt on remarque également certains usages curieux. En raison de plusieurs domaines, il doit à l’archevêque « la foy et homaigelige et trois sols six deniers de service et les gans du prix de trois deniers, au jour de Saint-Michau, et loyaux aides ». En outre, déclarait-il au prélat, je suis « tenu garder et faire garder l’entrée de la première porte de vostre hostel de Tours la journée que vous estes recheu et que vous faites vostre feste, à vos propres cous et despens. » Item, dit-il, je « suis tenu à prendre ou faire prendre malfaiteurs en vostre terre de Larçay quand le cas y eschet et les tenir et faire garder prisonniers à Larçay à mes despens et les vous rendre à vostre assise à Tours », ainsi qu’à « semondre et adjourner (avertir) mes hommes subgiez qui vous doivent corvées et charroys, savoir à faner vos prez et charroier vos foins du gain en votre hostel de Larçay, vendenger vos vignes et les essermenter, à charroier bois pour vostre chauffage à vostre dit hostel de Larçay tant comme vous y demourerez. » Enfin, déclare le prévôt, je suis obligé « en la compaignie de vostre receveur aler ou envoier quérir la disme des aigneaux et pour ce faire doit avoir et prendre un aigneau chascun. » Pour divers autres domaines, en particulier son « four à ban en la ville de Vérez, » sa « vayerie grande et petite, » et ses « mesures en icelui feagc en la manière que anciennement a esté accoustumé, » il avoue devoir « la foy et bornage, à un roucin de servigc et vingt cinq sols d’aide, quand le cas y avient. »

L’hommage était l’acte par lequel le vassal se déclarait P « homme » de son seigneur et lui promettait fidélité. Le droit admettait deux sortes d'hommages, dits « simples » et « liges ». Pour le premier, le vassal le rendait debout, portant l’épée et les éperons; dans le second, il déposait son harnois et prononçait la formule à genoux et les mains dans celles du suzerain, à peu près à la manière que pratique encore le clergé dans la cérémonie de « l’obédience ecclésiastique. » L’hommage était accompagné d’ordinaire de devoirs et cens, dont la mention détaillée figure dans les déclarations de foi et hommage, faites plus spécialement à « muance de seigneur ». D’après certaines coutumes, lorsque le vassal se présentait pour faire l’hommage et ne rencontrait pas le seigneur à son domicile, après avoir heurté trois fois l’huis ou

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porte, il disait sur le seuil la formule et il était dès lors en règle avec les prescriptions féodales.

Nous avons jugé à propos de fournir quelques indications relativement à la prévôté de Larçay, en tant qu’elle appartenait aux seigneurs de Yéretz; mais nous n'avons garde d’oublier que le dernier domaine est le sujet de ce travail, et nous lui réservons la place qui lui appartient. Afin de ne négliger aucun détail utile, nous citerons dans sa teneur originale un aveu fait au xvne siècle par les dits seigneurs.

« Déclaration par le même de la baronnie, terre et seigneurie de Veretz, — 1° Le château, basse-cour et jardins en terrasse tant hault que bas, avec un grand parc clos de murailles, la plus grande part planté en bois de haultefustaye dans lequel y a plusieurs belles allées; autre partye en vignes, vergers et terres labourables, le tout contenant environ quatre vingt dix arpens, siz sur la rivière du Cher à un bout du bourg dudit Yeret du costé de Tours. Au bas duquel parc, y a un grand jardin potager divisé en deux et une fontaine au milieu, le tout cloz demurailies et dans lequely a plusieurs arbres fruitiers, contenant environ deux arpens. Au milieu de la place dud. bourg y a une balle à demy ruinée, soubz laquelle y a une auditoire pour exercer la justice, lequel auditoire est ruyné ainsy que la chambre à feu où loge le boucher et ou est estably le droit de boucherie dépendantdelad. baronnye, qui est affermée 20 livres, et on y en aurait davantage si lad. halle estoit répai’ée, ce qui est besoin de faire pour en éviter la totalle ruine. Entre laquelle halle et le grand portail de l’entrée dud. chasteau, y a une belle fontaine d’eau vive, qu’il est aussi besoin de réparer, aussy bien que celles (pii sont en la terrasse basse et grand jardin potager. Item, deux petites chambres de maison joignant l’une l’entrée, assises proche le grand parc du costé du midy, où il y a une closture de murailles, les deux très ruinées, à l’entour environ un arpent de terre dans lequel est la principale source des réservoirs d’où procèdde les canaux qui font jouer les fontaines. Item deux autres petites chambres de maison proche la grande porte du parc à sortir du costé d’aval. Item un grand moulin à eau basty de pierre de taille couvert d’ardoises sur la rivière du Cher entre deux isles au pied du d. chasteau, proche lequel il y a aussy une chambre de maison, une grange et estable et deux arpens de terre ou environ. »

Suivent les diverses métairies.

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« Item , la pesche de lad. rivière en l’étendue d’environ demi lieue, à prendre depuis le lieu de Beauregard jusques au port aux pierres, affermé 30 livres. Item en la dite baronnye de Veretz y a haulte, moyenne et basse justice, qui s’exerce à jours de plaidz par un bailly et autres officiers, et pareillement droict de notariat et tous autres droits attribués par la coustume de Touraine audits seigneurs barons et haults justiciers d’icelle. Item les lotz et ventes du prix des dites choses vendues au dedans de la dite baronnye à raison de vingt deniers pour livre. Item relèvent plusieurs vassaux de ladite baronnie de Veretz, entre autres le seigneur de la Gittonnière Chanceaux, situé en la paroisse d’Azay-sur-Cher, le seigneur du Petit Naitré, situé en la paroisse d’Astée, le seigneur du Clozet pour la moitié seulement par indivis du dit fief paroisse de Chédigné, le sieur du Petit- Yzernay , paroisse deJoué, le fief de Vau en la paroisse de Tbilouze contenant cent à six vingts arpens. Item les cens et rentes tant en deniers, grains, chapons, poules qu'autres droietz, contenus au papier terrier peuvent valoir environ de six cens livres par an. Item la dixme des grains, vins, poix, febves, légumes et autres grains, chanvres, à raison de trente un, et du chaînage à raison d’un pour unze, à prendre ladite dixme en la paroisse de Véretz et en partye dans la paroisse d’Azay, laquelle dixme est chargée de gros au curé et plusieurs autres charges mentionnées par les baux.

« Item un droit appellé Courre la quintaine, que les nouveaux mariez voictureurs par eau et pescheurs doibvent le jour de la my aoust de l’année de leur mariage, à rompre chacun trois perches en la dite course contre l’écusson attaché à un poteau planté dans la rivière à l’endroit le plus creux. Item un autre droict, que doibvent les veufves qui se remarient en secondes noces, qui est de présenter au baron du dit Véretz le jour delà Feste-Dieu une petite buye (mote) de terre avec un bouquet, prenant lequel il peult baiser les dites veufves remariées, et après les faict bander les yeux par son prévost leur faire faire trois tours à l’entour de la petite buye posée à terre et la leur faire casser avec une perche qu’on leur met en la main ; auquel jour les laboureurs et vignerons nouveaux mariés doibvent aussy chacun trois éteufs et un bouquet à présenter audit seigneur baron pour estre jettes en l'air avec un baston qui se pose sur un pau, pour appartenir après à ceux qui les peuvent attraper estans du dit bourg » (1).

(1) Archives d’Indre-et-Loire, E 148.

Il a été question plus liant de la pèche. En 1747, un bail de neuf années, à raison de cinquante livres par an. en attribuait le fermage à Philippe Rouillé. 11 s’étendait aux « cantons dépendant de la seigneurie de Véretz et de la prévôté de Larçav, à l’exception du canal situé entre la prairie de l’Aubraie et l’isledu moulin de Véretz. » Le contrat porte que le fermier « fournira pour la provision du chasteau tout le poisson, s il est nécessaire, qui proviendra de la dite pescbe. à raison de 8 sols la livre, et il n'en pourra vendre ni divertir aucune pièce qu’au préalable la provision du château n’ait été levée. » (1)

Il y avait en outre le droit de passage sur le Cher. Par bail du 29 octobre 176i.il lut affermé â Simon Pouillard pour neuf années. Le

sance d’une maison et d’un jardin. Le bailleur prenait l’engagement de faire les grosses et menues réparations et de remettre le tout en bon état à I expiration du temps. La curiosité du lecteur le portera peut-être à demander le prix que l’on payait alors pour traverser la rivière. Nous sommes en mesure de la satisfaire en transcrivant ici textuellement la pièce officielle : « Tarif des droits de passage du Cher au port de Verest. — Pour chaque personne à pied, six deniers. Pour chaque personne à cheval ou avec un âne chargé ou non chargé, un sol. Pour chaque personne avec un bœuf ou une vache, un sol. Pour chaque cent de porcs, veaux, moutons, brebis, chèvres et houes, quinze sols. Pour une charette chargée ou non chargée, qui passe et repasse avec celuy qui la conduit, quinze sols, et moitié lorsqu’elle ne doit pas repasser. Pour chaque carosse, chaise, cabriolet avec les personnes et chevaux, douze sols. »

Puisque nous en sommes aux coutumes en usage pour l’exercice

Le Cher au-dessous de Kochepinard, passage de l’aqueduc.

seigneur lui remettait ce que comportait l’exercice de ce droit, « savoir la charrière et la petite loue servant au passage de la riv ière, garnis de leurs bastons, chesne, cadenats et cordages et autres ustensiles. » Le fermage, réalisé moyennant la somme de 640 livres, comprenait en outre la jouis-

(1) Archives d’Indre-et-Loire, E. 147.

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du droit de propriété au temps passé, nous citerons une annonce relative à une vente. Il s'agit d’une affiche imprimée pour vente de bois en 1789, avec le petit mot que le régisseur avait écrit à la main en guise de lettre d’envoi : « Avis. On fait savoir que le lundi sept décembre prochain, il sera fait, au château de Verets, surles di\ heuresdu matin, vente et adjudication au plus offrant et dernier enchérisseur, de 27 ou 28 arpens de bois taillis de 3o ans, au nombre desquels, quelques arpens ou environ de futaie, le tout divisé en trois parties, qui seront vendus chacune séparément. Les personnes qui désireraient, pour cette vente, de plus grands éclaircissemens, pourront s'adresser au nommé Panver, garde du dit château, qui les conduira au lieu de chaque vente. » — Au dos de cette affiche imprimée, l’intendant écrivit : « A M. Mayet, notaire à Joué. Vérets le 21 novembre 1-789. Je vous prie, Monsieur, de venir coucher le dimanche six décembre à Verests pour le lendemain faire la vente des bois portés aux affiches présentes, dont je vous prie d’en mettre à la porte de votre Eglise et l’autre dans votre Elude, et d’instruire tous les marchands de bois que vous connaisses de cette vente. Vous obligerez votre serviteur. Bourlet de Louvegne. »

Nous parlions tout à l’heure des voies de communication. Nous ajouterons un renseignement relatif à la province au milieu du xvme siècle. La Touraine, « traversée par la route de Bretagne et d'Espagne, servait de passage pour le royaume entier et à beaucoup de provinces pour communiquer à la capitale. » A cette époque l’ingénieur en chef était M. de Voglie, et le pont de Tours avait son ingénieur en chef spécial,

M. de Baveux, ipii habitait dans l’Ile St-Jacques située au milieu de la Loire. Chaque semaine, deux carrosses, chacun de 6 places, partaientde Tours pour Paris, le mercredi et le samedi à midi. On couchait a Amhoise, a St-I)ie, a Orléans et à Etampes et I on arrivait a Paris en quatre jours. Pour aller de Paris à Tours, deux carrosses partaient les dimanche et mercredi à G heures du soir. Le mallier, ou

Ancien pont de Tours, en face le château.

Dessin de Prinqot, 1781.

messager à cheval, parlait de Tours pour Paris le vendredi à 5 h. du matin et arrivait le lundi après midi ; et, de Paris pourTours, le dimanche à G h. du matin. Le prix du voyage était de 30 l. par la carrosse et de 42 1. par le mallier: on était nourri, par cette dernière voilure. Le port des marchandises et vêtements était de 2 s. 6 d. par la carrosse, et de 3 sols par le mallier, déduction faite de 10 livres pour le sac de nuit (1). Mais trêve de voyages; nous restons sur les bords du Cher.

Le bourg de Véretz, bien aéré et agréablement construit le long de la rivière, offrit de tout temps les meilleurs conditions d’hygiène. Aussi les habitants de Tours savaient le choisir pour y placer leurs enfants en nourrice. Parmi ceux-ci nous rencontrons un certain nombre de maîtres ouvriers en soie, profession alors prospère à laquelle la capitale de la Touraine a dû une partie de son renom et de sa richesse. Du reste, les diverses professions étaient représentées à Véretz dans la proportion que l’on voit d’ordinaire dans les campagnes aisées. L’une de celles qui prédomine est l’état de « marchand voiturier par eau. » La batellerie par le Cher était en pleine activité et les matelots amenaient dans nos fertiles contrées les produits qu’ils allaient chercher en Berry. La céramique jouait un rôle important dans cette importation, et les faïences deNevers, soit communes, soit de luxe, étaient l’un des principaux aliments de nos marchés. En 1687, on enterrait « dans l’église Jacques Collas, voiturier par eau, âgé de 70 ans n : cette sépulture indique une certaine aisance bourgeoise.

En raison de l’importance du commerce fluvial, la batellerie était alors à l’apogée de sa prospérité et les propriétaires de gros bateaux avaient le long de nos rivières la situation d’armateurs et de capitaines de cabotage. On tenait à leur faire plaisir et le seigneur de Véretz n’y manquait pas à l’occasion ; au mois de novembre 1691,1e duc de Mazarin fut parrain de Charles-Armand, fils de André Henry, « voiturier par eaüe ; » le 3 mars 1695, il tint sur les fonts une fille de François Dodon. « marchand voiturier par eau. » Nous ferons observer, toujours d’après les registres paroissiaux, qu’outre les bateliers, la population comprenait un chiffre important de vignerons, de laboureurs et de tisserands ou « lissiers en toile ».

Parmi les commerçants et industriels, l'on observe un bon nombre de gens portant le nom d’Epron ou Eperon, et plusieurs de ceux-ci exercèrent la profession de bateliers. Les uns habitaient

(1) Annuaire de l’année 1767.

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Véretz, comme René Epron, « voiturier par eau » qui, en 1713, eut une fille, Agathe, de sa femme Agathe Moreau. D’autres résidaient en Berry, et l’on rencontre Pierre Epron la Troche, demeurant à Vierzon, et deux ans plus tard ce dernier, « voiturier par eau, » maria sa fdle Anne avec Jean Allard, marchand de Vierzon. Il leur naquit une enfant. Anne, qui fut présentée au baptême, en décembre 1717 par le sr Louis Allard le jeune, « aussi marchand demeurant à Vierzon ». On n’a pas oublié que la manufacture de faïence tourangelle fut créée par des ouvriers de ce nom, et nous avons tout lieu de penser que les uns et les autres appartiennent à la même famille ; leurs relations commerciales avec les fabricants de la Nièvre les avaient préparés à confectionner eux-mêmes les objets de terre cuite, qu’ils avaient commencé par transporter et vendre. Entrons à cet égard en quelques considérations.

La Touraine lit de tout temps marcher de front les arts industriels et les arts plastiques. Elle ne cessa pas de fabriquer la poterie usuelle, et les vases de luxe, depuis l’époque où les gallo-romains et leurs héritiers installèrent les ateliers de Nouâtre, de Mougon et de Tours. On connait les premiers, et Ton sait que des fouilles récentes ont fait découvrir, sur le territoire de St-Etienne, l’un de ces fours antiques. Il était réservé au ivm' siècle de donner une impulsion toute particulière à l’art de la céramique par l’installation de fabriques de faïence. Tout d’abord les mariniers conduisirent à Tours les produits charmants delà manufacture de Nevers, à laquelle les Gonzague de Mantoue imprimèrent à la fois une grande activité et un cachet d’art emprunté aux maioliques italiennes, avec le concours de Dominique Conrade, « me potier de faïence » en 1002. Puis la fabrique Nivernaise suivit une impulsion plus française, non sans d’ailleurs faire des emprunts au goût japonnais, saxe et rouennais, si bien qu’en 1760 des lettres royales autorisèrent la création, à Nevers, d’une deuxième manufacture sous la direction de Gautheron et de Moltrot.

A Tours, la fabrique de faïence eut pour directeurs les Epron, les Grégoire et les Duboys. C’est d’abord à Saint-Christophe, au nord de la Touraine, que vers 1730 Ton voit Mathurin, Pierre et François Epron ou Lepron, qui avaient un atelier dans le bourg et un autre dans la campagne. Le succès de l’entreprise fit qu’en 1712 ils obtinrent de Louis XV des lettres de protection et un rapport officiel constate que si la poterie fine n’est « pas encore aussi parfaite» qu’à Nevers, « les plats de cailloux et toute la fayence » commune est de « meilleure qualité et résistant mieux au feu. » A la demande de Tintendanl M. de Lucé, Mathurin

Epron fonda une fabrique à Tours dans le quartier de Saint-Pierre-des- Corps, « en la rue Poitou », aujourd'hui des Ursulines ; il portait la qualité de « marchand bourgeois et fabricier, » quand il fut enterré à Saint- Pierre en août 1758, précédant de quatre ans dans la tombe son frère Bernard. Le lilsde Mathurin, qui avait le même nom, épousa en 1776 Marie- Anlhoine Gautheron. fille d'un faïencier de Nevers. A la famille des Epron était alliée celle des Grégoire, dont le principal, François- Alexis, est qualifié en 1778 « maître de manufacture de fayance ». La

même profession était exercée avec succès par les Cornilleau, par les Françoys et surtout par les Sailly. Thomas Sailly est appelé, en 1772, « directeur de la manufacture de fayance. » D’autre part, on possède des gourdes sur lesquelles on lit les noms de Louis Liant et de Chardin avec la date 1782, ainsique de petits chenets figurant Louis XVI et Marie-Antoinette avec la signature « Dupont 1797 », enfin de nombreux plats d'un décor sans recherche, qui proviennent de la fabrique tourangelle.

La manufacture ne jouit jamais dune grande prospérité, au témoignage d’un rapport officiel qui déclare que vers 1762 le commerce réuni des manufactures de Saint-Christophe et de Saint-Pierre-des- Gorps ne dépasse pas vingt mille livres. Du reste, la fabrique du Nivernais continuait à nous envoyer ses produits et le musée de Sèvres conserve un grand vase-enseigne avec la légende: « 1775, Magazin de fayance de Nevers en gros, de Madame V” Epron et fils. » Aussi bien, la faïence de Touraine ne saurait entrer en comparaison avec celle des fabriques en renom ; mais il faut rendre à nos ouvriers cette justice qu ils firent tout leur possible pour doter notre province de cet art intéressant. Plus d’une fois ils sont arrivés à exécuter des plats, des saladiers et des vases de forme agréable. Sur l’émail blanc ils surent dessiner sans prétention des motifs de festons et d’arabesques, d'ordinaire en bleu; ils modelèrent avec goûts des potiches, des buires, des statuettes, des animaux, des objets divers de petite dimension où le bleu et le vert se marient assez heureusement. Un rapport mentionne « l’émail en blanc et en camaïeu ; » ordinairement le dessous des plats est de nuance marron foncé, et c’est là une des caractéristiques de la

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manufacture de Touraine. On a dit du maître consommé dans son art :

Le peintre ingénieux de figures légères Embellit cet émail, y trace des bergères.

Des grotesques plaisants, d’agréables festons.

Des danses, des amours, des jeux et des chansons, Des temples, des palais, de superbes portiques.

Si les ouvriers tourangeaux n’arrivèrent pas à réaliser la perfection pour la pureté de la pâte, la transparence de l’émail, la vivacité des couleurs et la grâce des décors, du moins on doit leur savoir gré de l’effort soutenu et de l’intelligente activité qu’ils déployèrent pour acclimater et pour développer en Touraine le travail de l’argile , dont l'homme a su faire l’un des auxiliaires les plus précieux pour la vie domestique et l'un des ornements les plus agréables de son intérieur, aussi bien dans la demeure de l’ouvrier que dans l’hôtel somptueux du gentilhomme.

Dans cette importation d’un art renouvelé par les traditions Nivernaises, Véretzjoua le rôle utile d’intermédiaire, et cela suffit pour motiver la digression que nous nous sommes permise. Puisque nous en sommes aux familles d’artisans, nous mentionnerons d’autres indigènes. Aussitôt (pie les registres commencentà parler (1589), nous remarquons nombre d’habitants du nom de Rouillé, et nous citerons notamment Pierre, André, Etienne, René et d’autres. Comme, de l'aveu de tous, le célèbre imprimeur Guillaume Rouillé est né en Touraine vers le commencement du xvic siècle, on peut croire avec assez de vraisemblance qu’il n’est pas sans avoir quelque attache avec ces riverains des bords du Cher.

Naguère les cérémonies religieuses étaient pour le peuple tout à la fois l’enseignement de l’esprit, le réconfort du cœur, la trêve au labeur quotidien et la consolation dans la douleur; les l'ètes de l’Eglise étaient en outre comme un pieux théâtre, où tous les arts réunis charmaient la pensée en même temps que les yeux et les oreilles. La musique et les chants, les riches parements pour les autels et les ministres du culte,

l'homélie aux accents doux et forts, lumineux et persuasifs comme la parabole Evangélique, les processions et les rites symboliques, tout constitue un ensemble que rien au monde ne saura dépasser, ni même égaler au seul point de vue de l’action naturelle sur l’âme et sur les sens, j’entends les sens soumis aux nobles directions de la raison et de l’honnêteté.

Parmi les fêtes religieuses, il n’en est pas de plus populaire que celle qui accompagne la venue de l’enfant au foyer domestique. De la chaumière au château, on s’associe pleinement aux joies d’une solennité qui n’offre rien que d’aimable. La cérémonie du baptême, ou l’entrée dans l'Eglise catholique, fut dès l’origine constatée officiellement à l’aide de parrains et de marraines, et de bonne heure on la mentionna sur les actes en usage, registres de cire, de papyrus, de parchemin ou de papier. Afin de couper court aux négligences, François Ier rendit en 1532 l’ordonnance de Villers-Cotterets par laquelle la tenue des registres paroissiaux était obligatoire pour les recteurs ou curés. Assez peu d’actes de cette époque sont parvenus jusqu’à nous et l’on compte parmi les plus anciens ceux qui se rapportent au milieu du xvie siècle. On y attacha d’autant plus d’importance que la pièce rédigée par le prêtre tenait alors lieu d’état civil. La série des actes de la paroisse de -Véretz remonte à l’année 1589, et le premier est du 16 juillet. L’en-tête du registre porte: « Les noms et surnoms des enfants] de la parouesse de Nos Ire Dame [de Véretz s’ensuyvent qui ont esté baptizés [durant les] années qui s’ensuyvent, qui est le registre baptistaire de la d. paroisse, mil Ve III lx* neuf. » Le premier acte renferme l’orthographe « Véretz » et porte la signature « lfo: Moustel pr. » A l’occasion de la visite pastorale qu'il faisait de temps en temps au nom de l’archevêque, l’archidiacre visait le registre, sur lequel nous relevons au hasard cette mention : « Visa per nos archidiaconum majorem in cursu visitationis nostræ, die 29 januarii 1704 ».

Grâce à ces précieux documents, sur lesquels nous ne saurions trop appeler la vigilance de l’administration, nous suivons à la trace une partie du mouvement de va et vient dont le château était le centre. Nous avons déjà mentionné les actes, dans lesquels les seigneurs apparaissent comme parrains ; nous signalerons ici quelques-uns des notables qui remplirent ces fonctions religieuses. Ce sont tour à tour « Maistre Estienne Hubert, médecin du roi et lecteur ordinayre de sa dicte majesté en langue arabique, » avec la femme du receveur du château (1603); « honorable homme Auslremoyne Claude, et marraine

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honorable dame Anne de Beauvillier » (1608; «honorable homme Laurent Bricet, sieur du Sauvage et échevin à Tours » (1613). Dans la suite, on rencontre : Zacharie Bergeron, sieur de Rochetbur, « chef degoubeletdu roy » (1637); Jehan Girardière écuyer, gouverneur des pages du roi, dont la femme, Louise Gitton, est marraine (1640) ; « vénérable Paul Huret, prestre chanoine de l’église Nostre-Dame de Bondésir, » parrain avec damoiselle Charlotte Chollet, « épouse de noble homme Claude Compin, seigneur de la Gittonnière » (1644) ; « noble homme Mathieu Beccasseau, receveur général de Mgr l'illustrissime et révérendissime archevêque de Tours et agent de ses affaires » (1653) ; « noble Robert Jamin écuier sieur de la Gastinière et l’un des gendarmes de la compagnie du roi, » ainsi que Nicolas Jamin, prieur du prieuré de Sainte Lucie en Anjou (1660).

Le baptême a son complément dans la confirmation, et le passage de l’évêque ne manquait pas de laisser une empreinte salutaire, dont nous rapporterons un exemple. Msr Amelot de Gournay se distingua tout particulièrement par sa vigilance pastorale; il institua des synodes où les prêtres se réunissaient en dier les questions relatives à la et à l’administration. Au cours sites diocésaines , il tenait la à la fois avec douceur et fermeté, l’on écartât les abus et conservât règles de la tradition catholique reté et la décence du culte. Le bal de la visite qu’il fit à Véretz édifier sur la manière dont il s’acquittait de ses devoirs, en même temps que sur l’état de l’église paroissiale à cette époque. « Le mercredy quinziesme avril l’an mil six cens soixante et seize, Michel Amelot par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint Siège apostolique archevesque de Tours visita cette église de Véretz où il célébra pontificalernent la sainte messe, et fut faict une très pieuse et scientifique prédication sur le sujet de la d. visite par M. Sain phre du séminaire du d. Tours, en suite de quoy

vue d’étudi scipline de ses vimain, tout à ce que les sages pour la puprocès-verva nous

Vues do Larçay.

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