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Dessin de Gaignières. — 2. État actuel , terrasse

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obstacle à l’austère dignité de son existence. « On l’a vue à l’âge de seize ans s’exposer aux ardeurs du soleil le plus brûlant pour ternir l’éclat d'un teint trop éclatant: que n’a-t-elle point fait pour obscurcir ou grossir des traits trop réguliers, sans y pouvoir réussir, » selon la remarque de la lettre mortuaire envoyée par la communauté à la suite du décès.

En vain, la mère devenue veuve, secondée par les plus hauts personnages de la cour, voire par Louis XV qui rêvait d’épouser Henriette, mit tout en œuvre durant plusieurs années pour la détourner de l’entrée en religion. En 1726 notamment, à partir du 14 septembre jusqu’à la fin du mois, elle fit un véritable siège, « soutenue de Mllede Charolais (sœur de Henriette), des seigneurs et dames de leur suite, » pour emmener sa fille à Paris. Tout fut inutile; il ne restait plus qu'à donner le consentement et, au mois de janvier, la jeune princesse prit l'habit. A la mort de Mme de Rochechouart en 1733, on la sollicita instamment d’accepter la dignité abbatiale à laquelle la préparaient ses éminentes qualités et ses rares vertus, couronnées par une charité et une modestie admirables. Sa sœur « la princesse de Conti que la maladie deMllede Conti avait appelée de Paris, se Irouvant à l’abbaye », toute la communauté la pria si vivement qu'elle dût intervenir auprès du roi pour réaliser un choix qui fut aussitôt approuvé par le Souverain-Pontife.

Muie de Vermandois, exemplaire vivant de la règle par sa piété, son assiduité aux exercices et sa fidélité jusque dans les plus petits détails, fut la Providence du couvent et de toute la contrée parles bienfaits qu’elle semait à plaines mains. Les hôpitaux, les indigents, les associations diverses, les églises de la ville et de la campagne furent l’objet de ses largesses, en particulier durant les disettes et les calamités privées et publiques. Son goût pour les arts, aussi bien que son intelligence de la vie religieuse largement comprise, la porta à construire de nouveaux batiments, a refaire le cloître, à réparer les conduites d’eau et la fontaine, à embellir le chœur de l’église et à doter l’abbatiale de châsses et de reliques. Entre autres richesses, elle donna au trésor un magnifique lapis et la

Ancienne grille du chœur de Beaumont (à la Préfecture).

« chapelle de feu M. de Camilly, archevêque, » qu’elle acheta de ses deniers à la mort du prélat.

En outre, l’abbesse fouda une école gratuite pour les enfants, construisit le vaste logis de l’infirmerie qu’elle meubla convenablement, avec « une apothicairerie pourvue de tous les médicaments ». Elle assainit les diverses parties du couvent et l’entoura d’un magnifique jardin, bordé au sud parla superbe terrasse ou promenoir voûté avec chapelle à l’extrémité occidentale, lesquels on y admire encore, comme de rares survivants de l'abbaye. En un mot, dit la lettre mortuaire que nous avons déjà citée, « ornements, décorations, embellissements, tout ce qui paroit avoir de la dignité etde l’utilité, est son ouvrage ». Puisque nous sommes en train d’esquisser la carrière de l’abbesse, nous ajouterons qu’après avoir eu près d’elle sa nièce Louise-Henriette, que nous avons vue à Yéretz et à Beaumont, et à laquelle nous reviendrons tout à l’heure, plus tard elle reçut également du prince de Gondé sa sa fille. Celle-ci arriva à l’abbaye au mois de février 1763, et devait faire ensuite « l’admiration de la cour et de la ville ». On sait que Mme de Vermandois fut emportée, au mois de septembre 1772, au milieu des bénédictions, des larmes et des regrets de tous, du plus humble travailleur des champs aux plus nobles personnages de la capitale et de la province.

Mais remontons quelque peu le cours du temps. M"‘° de Vermandois venait d’être nommée abbesse de Beaumont et avait auprès d’elle sa nièce, Mllc de Conti. C’était vers l’année 1735. Le duc d’Aiguillon, dont on connaît la vive sympathie pour les deux sœurs, en particulier pour la princesse mère, Louise-Elisabeth, invita la toute jeune princesse à passer quelques jours à Vérelz. A cette occasion, il donna en son honneur une brillante fête dont un témoin nous a laissé la description. « Dans une pointe de l’ile que forme le Cher, où on voit le château, est une espèce de redoute quarrée, séparée exprès par un fossé de deux ou trois pieds de profondeur du reste du terrain et couronné d’arbres. On y avait dressé une table de vingt-quatre couverts. La cuisine et les offices étaient à une juste distance distribués dans d’autres endroits de l’île. On servit, sur les huit heures, un souper préparé dans ce petit désert. C’était un superbe festin où se trouvait en gras et en maigre, en vins et en liqueurs, tout ce que l’on pouvait souhaiter de plus rare et de plus délicat.

« Avec le souper commença l’illumination. Tout le chateau de Verret, les deux terrasses, le bois qui les borde, Je grand escalier qui

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est au milieu, le bclveder qui est au bout, le pavillon et l’impériale, l’avenue qui descend jusqu’au Cher, quelques endroits même du coteau, choisis pour la symétrie, étaient couverts de près de quatre mille lampions. Une foule de peuple accourue de '{ours et de tous les environs remplissait l’île et les bords de la rivière. On se leva de table, on dansa aux chansons, celle qu’on chantait venait d’être faite peu de momens auparavant pour la jeune princesse dont elle célébrait les charmes naissans : en effet, à l’àge de vingt ans, une personne de beaucoup de mérite ne fait pas paraître plus d’esprit, de grâce, de bonté et un caractère plus formé que MIlede Conty à l’âge de neuf à dix ans : on sent qu’elle est faite pour retracer un jour à nos yeux les qualités brillantes de son illustre mère et mériter nos hommages. Après cette danse, toute la compagnie passa le Cher pour se promener en carrosse, le long de la prairie, vis-à-vis le château, et goûter mieux de ce point de vue le spectacle charmant qu’offrait l’illumination ; ce plaisir épuisé, on remonta au château; on y trouva les violons qui avaient déjà joué dans l’île et l’on dansa jusqu’au jour. »

Les rives du Cher n’étaient pas fréquentées seulement par des personnages de haut rang. De tout temps, les citadins se montrèrent empressés à jouir de l’été pour échapper à l’atmosphère brûlante des villes et respirer l’air de la campagne, surtout des bords de rivière. Les cours d’eau n’offrent-ils pas le moyen facile de se rafraîchir dans leurs ondes bienfaisantes? En revanche, ils recèlent dans leurs courants ou leurs profondeurs des pièges auxquels les nageurs les mieux exercés ne réussissent pas toujours à échapper, Par une chaude journée d’août de l’année 1U97, le bourg de Véretz était mis en émoi par un double décès. Nous apprenons des registres que le vingt et un de ce mois, « sur les 11 heures du matin furent trouvés deux hommes noyez dans la rivière de Cher au bas de l’ile du moulin du d. Veretz, dont l’un s’appeloit Daniel de la Boissière, mc orpheuvre de la ville de Tours, paroisse de Saint-Pierre du Boile, aagé d’environ 42 ans, et l’autre, Benjamin Goberl, perruquier de la ville de Ménars, aagé d’environ 24 ans. » Dans les rangs des personnes qui assistèrent à la sépulture, nous remarquons Laurent Sale, me chirurgien de Verelz, « ami et voisin du sieur de la Boissière. »

D’aulres fois, l’accident se produisait dans une saison qui ne permettait guère le bain et pouvait faire croire à une autre cause, imprudence ou suicide. Ainsi le 22 février 1754, on découvrit « noyé un

homme inconnu dans la poche duquel on a trouvé une tasse où est écrit Joseph Leclair. » En 1758, on recueillait un individu « noyé à l’extrémité de lile Bonnin de celte paroisse et du fief de Messieurs de Marmoutier. » Le 27 novembre 1766, en enterrait un enfant noyé de 12 à 13 ans, trouvé « vis-à-vis Roujon, » après qu’il eut été « vu par M. Houdin, me chirurgien, » et avec « la permission de M. le lieutenant criminel. »

11 fut un temps où du médecin le poète satirique pouvait dire :

Il seignoit, il purgcoit, mais indifféremment.

El puis le favori des Muses croyait avoir été juste quand il traitait le chirurgien de « subalterne, » muni d’un « ciseau tranchant, » et « coupant à droite, à gauche comme fait dans un pré le moissonneur qui fauche. » Quoiqu’il en soit, chirurgie et médecine marchèrent toujours plus ou moins de concert, el si le premier art fut exercé longtemps par les barbiers, les progrès finirent par le remettre aux mains d’une corporation distincte. Rois, princes et gentilshommes de haute lignée tenaient à se faire suivre de leur médecin et de leur chirurgien. A l’époque des seigneurs de Rancé, d’Effiat et de la Porte, nous voyons à Véretz, soit au château, soit dans le bourg, une série de maîtres chirurgiens. Ce sont Jacques Riverin ou Riverain (1634); Joseph Barot(1640); Jean Belin (1659); Jacques Billy, m° chirurgien et sieur de la Fontaine, qui était mort en 1699; Philippe Chaupoury (1680) ; François David (1683-1710). Nous allions oublier de mentionner, en en 1678, Sembresq, « chirurgien de Mer de Véretz », alors l’abbé d’Effiat; Pierre Paulmy, le jeune, « praticien » (1678), et Jacques Rouillé, aussi « praticien » (1693).

Le 3 janvier 1695, le corps chirurgical était mis en émoi par la perte d’un professionnel, jeune et expérimenté, d’une province voisine et que les circonstances avaient conduit sur les bords du Cher. Il s’agit de François Renault, « chirurgien, âgé d’environ 36 ans, de la ville de Blois, » qui reçut la sépulture le lendemain en présence du notaire Paul Dupré, « de François David, me chirurgien de Véretz, et de Mathurin Boucauville aussi chirurgien, demeurant à Montlouis. » Dans la suite, nous remarquons encore à Véretz les maxtres-chirur-

Montbazon vers 1830.

( Dessin de Mmc Viol).

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giens Laurent Sale (1697); René Bonami (1697) ; Victor Riverain, qui était mort en 1713 ; Innocent Houdin (1745-1766). Le 27 janvier 1756, on enterrait Pierre Belluot, ancien praticien, âgé d’environ 85 ans, en présence de ses fils Louis, notaire à Véretz, et Jean, notaire à Montlouis.

Quelque salubre que fut le climat, et quoique bien dotée de disciples d’Esculape, la localité n’était pas à l’abri des épidémies. A l’hiver de 1693, une mortalité d'une intensité extraordinaire sévit sur la population enfantine. Au cours de janvier 1694, au lieu d’un ou deux décès comme d’ordinaire, on constate vingt décès uniquement pour ce mois de l’année. Cependant le champ du repos se trouvait trop étroit à l’ombre de l’église. Le besoin se faisait sentir d’un nouveau cimetière et, suivant les tendances de l’époque qui portaient à l’éloigner du centre des localités, sinon par des raisons d’hygiène, du moins par suite du refroidissement des croyances religieuses, on choisit un emplacement au sud du bourg. Une fois la preuve faite que l’espace était « suffisamment renfermé », l’archevêque autorisa le curé à le bénir ainsi que « la croix qui y est élevée ». La cérémonie eut lieu le 30 octobre 1774, en présence de nombre de fidèles, parmi lesquels le sieur Bernard Oudin, « sindic ».

En revanche la dépopulation, causée par les épidémies, trouvait une compensation dans le chiffre des naissances. Le foyer domestique était alors en honneur et la recherche du bien-être, des jouissances et des frivolités mondaines n’avait pas fait déserter le devoir familial dans son austère dignité. On ignorait, en ce temps-là, le vice rongeur delà natalité et le rôle néfaste des «remplaçantes», pour parler le langage des contemporains. Si nous ouvrons les registres au hasard, par exemple à l’année 1776, ils accusent: 33 naissances ou baptêmes, dont 15 garçons et 18 filles ; 4 mariages et 16 décès, dont 5 hommes et 11 femmes. Pour l’année 1788, ils donnent 35 naissances, dont 12 garçons et 23 filles; 38 décès dont 5 hommes, 10 femmes et 23 enfants, et 8 mariages.

Un écrivain célèbre, qui certainement n’avait point parcouru nos campagnes fortunées, dépeint les travailleurs des champs comme des êtres « farouches, » en qui l’on est tout surpris de découvrir « une face humaine ». Notre pays fertile voyait ses vallons et ses coteaux cultivés par des gens, en assez grand nombre propriétaires, qui savaient allier les douceurs du repos, du bien-être et de l’indépendance à la pratique

du labeur quotidien. On travaillait la semaine, et le dimanche, on assistait à l'office, puis après les vêpres, tandis que les anciens buvaient leur a verre » ou fumaient leur pipe, les jeunes dansaient sur la place ou sous la coudrette, aux sons joyeux de la cornemuse et du violon. L’esprit d’économie et d’ordre présidait au ménage et, sous la tutelle bienfaisante de la religion, l'honnêteté, la moralité et la décence étaient observées d’une façon louable. Le foyer domestique était honoré comme un sanctuaire où le père représentait l’autorité au front grave, et la mère, le doux sourire de la bonté au milieu d’un groupe d’enfants aimés et aimants.

11 est vrai que les théories libertines et les mœurs légères qui. par une pente fatale, descendaient progressivement des classes élevées dans le peuple, tendaient à altérer la notion du bien et du mal dans l’individu, et le caractère auguste delà famille. Le niveau delà moralité baisse au fur et à mesure que la conscience s’infléchit et que la Religion perd de son empire sur les esprits et sur les cœurs. La natalité est comme le baromètre de l'état social et le tableau des enfants naturels enregistre les variations de l’athmosphère morale. Nous devons à la vérité de proclamer que cette population active, laborieuse, honnête et sérieusement attachée à ses devoirs, ne se laissa pas facilement entamer. Ce n’est que très rarement que l’on constate une infraction aux principes supérieurs et aux lois sacrées du mariage. Comme notre tâche consiste à réfléchir fidèlement - l’histoire n'estelle pas un miroir évocateur ? — la physionomie du passé, de la société sous les différents aspects, nous n’avons pas omis de relever ces symptômes. Ainsi, le 10 janvier 1702, naissait et fut baptisée « Magdeleine fdle naturelle de Pierre Harang, maistre des eaux et forêts, demeurant à Loches, ainsi qu’a déclaré Françoise Courtemanchc mère de la dite enfant, en présence de Françoise Poitevin sage-femme, » et ainsi que « la d. mère de l’enfant a tailla déclaration devant les juges de Tours. » Le 13 juillet 1701, on trouva « un enfant exposé à la grande porte du chasleau, » suivant le procès-verbal qui fut dressé par Dupré notaire, « sans avoir peu scavoir quel est le père ny la mère, n’y trouver aucune marque que le ditenfant eût été baptizé; il a esté reconnu avoir quatre ou cinq mois, selon le jugement de Françoise Poitevin, sagefemme. »

De nos jours, la statistique a pris une importance qu’elle n’avait pas.au temps passé. Il faut avouer que les éléments qu elle recueille sont précieux, en plus d’un cas, pour établir les causes du mal et

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rechercher le remède. Ainsi l’étude de la criminalité rencontre dans les tableaux officiels le point de départ d’observations sérieuses et de résolutions utiles dont la société a le devoir de faire son profit. En particulier, les attentats sur la vie d’autrui ou de soi même prennent un développement qui effraye à juste titre les moralistes et les hommes d'Etat, dignes de ce nom. A mesure que se produit le déchaînement des passions individuelles, l’assassinat tend à devenir une chose courante et quasi vulgaire. On dirait que la progression des crimes suit le courant des déclamations hypocrites sur l’inviolabilité de la personne humaine. Encore nn peu et l’on s’apitoiera moins sur le sort de lamentables victimes que sur les faits et gestes du bandit qui pose pour la galanterie.

Tout autres étaient les mœurs d’an tan. La loi morale supérieure, qui défend l’homicide sous ses diverses formes, était respectée habituellement et c’est de loin en loin que, à la faveur d’une surveillance restreinte, les violents se livraient à des crimes non sans rougir, dans les ténèbres, du déshonneur qu’ils encouraient. Ces réllexions nous amènent à signaler deux décès qui eurent eu lieu en l’année 1678. « Le vingt-deuziesme de septembre mil six cens soixante et dix huict, enterrement au petit cymetière de Veretz de Gabriel Dclaleu, par ordonnance de Monsieur le bailly du d. Veretz en datte du mesme jour et an que dessus, lequel fut enterré par moy curé du d. Véretz du lieu où il fut trouvé mort et transporté en l’églizedu d. Veretz le jour précédent, et ensuitte a esté le cadavre du d. Lalleu enlevé de lad. églize de l’authorité du d. bailly et faict conduire ès prisons de cette justice, (pii par après a esté transféré en la d. églize pour estre inhumé ce d. jour et an, en présence de Me Gilles Gitton prostré vicaire de Véretz, de Pierre Paulmy sergent de ceste baronnie et de Nicolas Millet tonnelier. » — Ailleurs nous lisons : « Le 20 décembre 1678 a esté enterré proche les murailles du cymetière de cette paroisse un homme aagé d’environ trente-cinq ans, lequel auroit esté trouvé mort le jour précédent, revestu d’un justaucorps verd avec passement, et par le procèz-verbal (pii en a esté faict par le sieur bailly de Véretz lequel nous a reporté qu’il n’avait trouvé sur luy aucune marque de religion, nous n’avons pas permis qu’il fust enterré dans le cymetière, mais seulement au dehors proche les murailles, sans aucunes cérémonies accoutumées aux enterrements des fidèles; ce fut faict en présence de M1’ Gilles Gitton prestre vicaire de cette paroisse et autres témoins »,

Mais ne prêtons pas trop longtemps l’oreille au glas funèbre et éveillons des souvenirs moins douloureux. La vie des champs a sa poésie religieuse dont les maîtres ont traduit supérieurement l’idéale beauté. On ne saurait traverser les campagnes et y voir les travailleurs sans songer, par exemple, à 1 ’ Angélus de Millet, à l’heure où le clocher du hameau jette aux échos du soir les dernières notes de son pieux tintement. C’est que la cloche est la voix qui redit les pensées et les émotions de tous les âges : elle chante sur le berceau, elle vibre sur l'hymen, elle pleure sur la tombe, elle est l’appel de la joie et de la prière, du deuil et de l’espérance, du sinistre et de la charité. Pas de fête religieuse ou

civile dont elle ne soit comme l’âme frémissante de laquelle le peuple entend toujours la parole.

On comprend dès lors que 1 Eglise ait entouré l’inauguration de la cloche de rites symboliques et d’une solennité toute particulière, qui rappellent la cérémonie du baptême d’un nouveau -né.

Nous mentionnerons ici deux de ces fêles en reproduisant les actes eux-mêmes. « Le 25 mai 1703 furent faites les cérémonies de la bénédiction de la cloche par nous curé sous-signé, présents les dénommés sur la cloche à la réserve de Msr de Mazarin, dont M. Garnier son écuier tenoit la place, lequclle cloche pesait 297 livres et avoit esté cassée le jour de la Festc à Dieu de l’année dernière. » « Le 22 juin 1756 les deux cloches de cette paroisse ont été bénites par le vicaire (Le Bert) ; l’une a été nommée Marie-Hyacinthe-Françoise par M. Jacques-Ignace-François de Gorre, prestre prieur commandataire de St-Jean de Marigni en Poictou . et par dame Hyacinthe-Françoise d’Artignies, épouse de M. Jean-Louis Chaslon, commissaire des poudres et salpêtre à Tours; et l’autre a été nommée

l. Prieuré de Grandmont. — 2. Entrée de Tours avec les portes de fer. — 3. Vue prise de l’entrée. (Cf. page 481.)

( Dessin de Prinyot, 1781)

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Marie-Anne par le très révérend père Dom Pierre Cailhave, prieur de l’abbaye de Saint-Paul de Cormeri, et dame Anne d’Espagne, espouse de M. Jean Boisseau, conseiller du roi, juge-garde en la monnoie de Tours ».

Au surplus, quoi qu’on dise, la foi et la science sont connue deux flambeaux dont les rayons convergent pour le développement de toutes les énergies de l’intelligence humaine. De leur harmonie résulte un état on ne peut plus favorable au progrès sérieux. Aujourd’hui la science, entendue au sens vrai, comme le veut l'illustre Bacon, conduit à la foi les âmes éprises de sincérité et d’idéal ; jadis, la foi menait à la science les esprits que des maîtres expérimentés initiaient aux divers degrés du savoir humain, suivant les aptitudes et les besoins des différentes classes. A cet égard, l’histoire du passé s'éclaire chaque jour de nouvelles découvertes qui ont pour résultat de faire pénétrer la lumière dans les profondeurs, les lointains inconnus ou méconnus par suite d’un partis pris qui serait ridicule s’il n’était malfaisant. Et pourtant que de préjugés sur l’ancien régime persistent encore chez maintes personnes, qui passent pour instruites! Par exemple, vous rencontrez nombre de gens qui croient que la diffusion de l’instruction date en France de l’ère delà Révolution : avant elle, pensent-ils, ce n’était partout qu’ignora nce et ténèbres. Et cependant la vérité, établie par des documents irrécusables, c’est que non seulement les villes possédaient des collèges florissants, mais encore qu'une foule de petites localités avaient une école dans lesquelles on « montrait » les éléments nécessaires à la moyenne des enfants du peuples.

Dès le xvue siècle, Yéretz renfermait une de ces maisons d’instruçtion primaire, dans laquelle on enseignait, non pas certes les lourds programmes illogiquement appliqués de nos jours pour le plus grand dommage de la santé et de l’esprit de l’enlant, mais les rudiments utiles à une existence simple et laborieuse. A celte époque, comme aujourd’hui, des hommes se dévouaient à cette tache modeste et d’autant plus méritoire. Nous avons relevé les noms de quelques-uns de ces maîtres et nous avons à cœur de les arracher de l’oubli, à l’instar de ceux des nobles chevaliers et des charitables pasteurs des âmes. Nous mentionnerons notamment Paul Maurice, « maistrcd’escole de Vcrclz » en 1694; Charles Petit, « maistre d'école » en 1700. En 1702, ce dernier nous apparaît, en même temps, comme « garde de Msr le duc » et comme» marguiller » en 1711. Plus Lard, on rencontre Pierre Juhais,

« mft d’escole » en 1709. Le 29 août 1719, avait lieu la sépulture de

Michel Loucher, « maistre d'escole », âgé d’environ 38 ans. Enfin nous voyons Guillaume Charles, « me d’escole» en 1766.

Au riant pays de Touraine, magnifiquement doté des dons de Bacchus aussi bien que de Cérès, comme on avait coutume de s’exprimer jadis, les coteaux du Cher, sans prendre rang parmi les régions les plus renommées pour leur crû, méritent cependant une mention pour la fertilité et la qualité du vignoble. Aussi la « dive bouteille, » estimée de tous, n’a jamais manqué d’y compter au moins quelques rares disciples d’un zèle à outrance. Le jus de la treille produit la joie dont l’expansion dégénère parfois en manifestations bruyantes. On s’en plaignait justement, paraît-il, en 1738, si nous en croyons la sentence du juge, chargé de la police de Véretz. « Sur la remontrance, dit-il, qui nous a été faite par le procureur de cette cour qu’il a reçu plusieurs plaintes de différents particuliers du bourg et notamment du sieur curé, que plusieurs personnes s’atroupentet vont dans les cabarets de ce bourg pour boire et passer la nuit, et que lorsqu’ils sontentlamés par le vin, ils font un bruit si grand qu’il n’est pas possible à ceux qui sont voisins desd. cabarets de prendre le repos, que mesme ils jurent, blasphèment et chantent des chansons dissolues, et comme c’est contre le repos public et cause un scandale très grand, il requiert qu’il nous plaise faire deffense aux cabaretiers qui vendent du vin dans le bourg de donner à boire à quelques personnes que ce puisse être, passé dix heures en esté et neuf heures en hyver, et surtout pendant le service divin, sous peine contre eux et contre ceux qui se trouvent dans les cabarets de dix livres damende pour la première fois, et plus grande peine en cas de récidive. » Une ordonnance dans ce sens fut rendue le 16 décembre 1738 par le juge, et fui lue au prône, le 21 décembre, par le vicaire Aubry, lequel en témoigna à qui de droit.

De la police des débits de vin, en vertu de l’antique principe de la causalité, nous passons tout naturellement à la surveillance des vignes. On avait parfois à défendre les vignobles contre les ravages des animaux. En cette même année 1738, une requête fut déposée entre les mains du bailli, qui s'exprime en ces termes : « Sur la remontrance qui nous a esté faite par le procureur de cette cour que plusieurs particuliers de ce bourg et autres de la paroisse ont quantité de chiens, qui vont dans les vignes dépendantes de cette seigneurie et qui endommagent considérablement les vendanges au moyen de ce quils n’ont aucuns landons attachés au col, ce qui cause un tort considérable aux

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propriétaires d’icelles, pourquoy il requiert qu’il nous plaise faire deffense à tous particuliers qui ont des cliiens de les laisser sortir de chez eux qu’ils n'ayent de laudons attachés au col, sous peinecontre eux de trois livres d’amendes, et qu’il sera permis à tous ceux qui les trouveront de les tuer et d’en donner avis au procureur de cour pour par luy prendre telles conclusions qu’il lui semblera bon être. » L’arrêté fut rendu le 27 septembre 1738, « à la chambre de l’auditoire de Yéretz, » par Pierre Brunellière, ancien procureur au bailliage et siège présidial de Tours, qui déclare que son ordonnance sera publiée à l’issue de la messe paroissiale.

D’ailleurs la récolte du raisin était soumise à certaines formalités, destinées à assurer le respect de la propriété de chacun par la méthode du travail. L’époque des vendanges était fixée par un arrêté appelé ban ou abonnement. En 1740, la question de l’abonnement fut pesée et discutée dans une réunion des paroissiens, assemblés « au son de la cloche. » On fit valoir les avantages et les inconvénients de la fixation officielle d’une époque pour la récolte du raisin. En fin de compte, il fut décidé par le juge que « les vendanges à faire dans les clos communs sont abonnées pour le lundy 24 octobre, que deffense sera faite à toutles personnes de quelque condition qu’elles soient de recueillir les fruits de la vendange auparavant le d. temps, sous peine de confiscation de leur vendange et de vingt livres d’amande applicables aux pauvres de lad. paroisse, et que deffense soit pareillement faite à tous particuliers d’aller dans les d. clos communs et d’alboter que huitaine après les d. vendanges faites, à peine de cinquante livres d’amande. »

Les buts divers, comme on dit aujourd'hui, sont un des côtés de la vie ordinaire et comme la manifestation extérieure des mœurs et des habitudes, des idées et des préjugés, des besoins et des aspirations. Nous en avons glané beaucoup à travers les registres paroissiaux, et il nous suffira d’en signaler quelques-uns. Un certain soir île l’été de 1710, on vit arriver et frapper à la porte de la Gagnerie, métairie dépendant du château, un « pauvre homme » dont les vêtements en loque et lamine rafalée, comme on disait naguère, accusaient l’indigence et le long voyage. On lui donna l’hospitalité et il vécut « retiré » en cet endroit, sans que l’on cherchât à lever le voile qui recouvrait son existence. Mais les fatigues et les privations avaient ruiné ses forces et, se sentant sur le point de mourir, il demanda les derniers sacrements. Lecuréles lui administra et, « devantquede mourir, » l’étranger lui « dit s’appeler Louis de la Brouë, sieur de La Tour, natif de la ville de Eigeac

en Quercy. « La sépulture eut lieu le lendemain 9 juillet, « en présence de M. Jean Barrat, ancien garde du corps du roi. » Au printemps de 1711. on enterrait Françoise de la Marne, «d’environ 25 ans, tille domestique de M. Flammand, de Tours, en présence du sieur Jean Pierre Gisendorfer. » Çà et là, quelques événements par leur caractère insolite se détachent en relief sur la monotonie de la vie courante. Tantôt une femme est surprise et « accouche dans le hois de Plante, » une des anciennes forêts de la vallée (1686), et tantôt l’on constate la naissance de « gémeaulx » ou de « gémelles », ou bien d’un enfant dont on ne connaît que le père « putatif ».

L'aisance, au xvme siècle notamment, régnait sur les rives fertiles du Cher. Les métiers occupaient des ouvriers amis du travail et de l’épargne, et la propriété rurale, qui se partageait de plus en plus entre les cultivateurs, avait une valeur croissante qui augmentait progressivement le bien-être. Sur les plateaux se multipliaient les closeries aux blanches maisons festonnées de verdure et de fleurs. De leur côté, les habitations du bourg se firent remarquer de bonne heure par un aspect agréable, et plusieurs maisons des xv11 etxvi6 siècles mettent encore, ici et là, une note pittoresque dans la symétrie des constructions modernes. L’intérieur répondait à la bonne mine du dehors, et le mobilier, sans offrir de luxe, comportait les objets nécessaires en parfait état. S’il nous prenait fantaisie de franchir le seuil de la demeure du marchand Louis Sergent — je parle d'une visite rétrospective où, si vous préférez, d’un inventaire en l'an de grâce 1735 — nous y verrions entre autres objets : un lit de noyer avec tenture de serge et une armoire de même, un fauteuil et six chaises, deux chandeliers de cuivre, trois plats et une écuelle à oreilles en étain, deux bassinoires de cuivre rouge et deux petits chaudrons de même, ainsi que quatre jattes de fayence, et « un gobelet d’argent gravé et marqué au nom » de Madeleine Blanchard, défunte femme de Sergent; le gobelet est estimé vingtquatre livres.

L’hiver do 1789 fut comme le prologue douloureux de la Révolution. Déjà plus d’un hiver s’était fait remarquer par la rigueur de la température. En 1608, les jeunes vignes gelèrent et les glaces emportèrent nombre de ponts et de levées, mais cette année-là le grand froid ne commença que « vers la fête de saint Thomas ». En celui de 1709, dit « le grand hiver », le thermomètre descendit à quinzedegrés au-dessous de zéro, et le froid dura moins longtemps; en 1740, il gela à dix

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degrés et demi et, en 1776, à seize degrés un quart. L’hiver de 1788— 1789 l'emporta sur ceux qui précédèrent et suivirent, par l'intensité, par la durée et par l’universalité du froid, qui sévit sur l’Europe entière. La gelée commençale 24 novembre et persévéra, avec nue vivacité presque constamment égale, jusqu’au 8 janvier. Le 18 décembre, le thermomètre marqua 14 degrés au-dessous de zéro, et, du 30 au 31 de ce mois, il descendit à 18 degrés et demi.

En cette année terrible, les désastres causés par la Loire ne se comptent pas ; de La Charité à Saurnur, en particulier, ses ravages furent innombrables. A Orléans, une partie des ponts fut emportée et le faubourg Saint-Marceau fut couvert par l'inondation, ainsi que plusieurs paroisses. A Amboise, la moitié du pont qui était en bois, fut entraînée jusqu’à Montlouis. A Tours, la population vivait dans des transes continuelles, émue parla crainte d’un désastre qui menaçait d’être épouvantable. Cependant la débâcle s’étant produite et la glace étant écoulée, le danger paraissait conjuré et I on commençait à respirer, quand soudain le sinistre éclata terrible comme un coup de foudre dans un ciel qui semble se rasséréner. Du dimanche 25 au lundi 26 janvier, trois arches du grand pont de Tours, récemment construit, s’affaissèrent et furent rompues.

Le Cher, docile tributaire de la Loire, se montra plus clément que sa hère suzeraine. Il va de soi que ses eaux glissèrent inoffensives sous les arches robustes du nouveau pont, bâti pour les besoins de la nouvelle route d’Espagne, vis-à-vis le prieuré de Grandmont, et dont la première pierre avait été posée le 4 août 1743 par l’intendant de Lucé. On sait que six ans plus tard, on plaça, à 1 extrémité de la jetée du côté de la ville et près du mail, « les portes de fer » à trois battants, et que celles-ci pesaient « trente milliers, revenant toutes posées à 9,400 livres, e t ont été travaillées à Paris ». Quant aux ponts plus anciens, en aval et en amont, ils ne furent pas sans ressentir quelque

atteinte, d’ailleurs sans gravité. Celui de Saint-Avertin, qui nous touche de plus près, méritait assurément, ne fut-ce que par ses longs services, d’échapper à toute dégradation. Au passage antique avait succédé le pont du moyen âge à arcades ogivales, dont nos prédécesseurs ont connu les vestiges intéressants. Le Pont-Long, ou chaussée, qui partait de la porte Saint-Etienne à Tours et conduisait au Cher, avait disparu quand le pont lui-même continuait de faire communiquer ensemble les deux rives, en auxiliaire précieux dont la durable mission et l’immuable corvée rendirent tant de bons offices et prévinrent tant de catastrophes.

A Véretz, non plus, on n’eut pas de malheur grave à déplorer, et tout se limita à une grosse crue. Au rapport d’un témoin, « la glace qui avait depuis un pied jusqu’à 18 pouces d’épaisseur, s’étant à la débâcle entassée dans le bassin devant Veret, a fait relluer l’eau dans la prairie et dans une partie des maisons situées sur le quai, qui ont eu deux pieds d’eau au rez de chaussée. On a été quitte pour la peur, parce que le lendemain la glace, qui descendait du haut, a rompu la digue du vieux moulin et s’est accumulée dans un champ, sans nuire aux maisons de ce village. »

Le yacht Chimère à M. Georges Drake del Castillo ( 19Ü1)

De la Révolution à nos jours

Probitas verus honor

(Devise de famille de M. G. Drake del Caslillo.)

i l’on rapproche l’ordre moral el l’ordre physique, d’ailleurs unis par des liens intimes, on remarque de suite la profonde justesse des expressions courantes : le cours des âges, de la civilisation. L’évolution de l’humanité en général et des peuples en particulier répond bien au caractère et aux effets du cours d’eau, qui roule ses ondes tour à tour pacifiques et redoutables au travers des régions qu’il a reçu la mission de fertiliser. D’ordinaire le fleuve promène des Ilots d'azur ou d’émeraude sur for des grèves, en charmant le regard et fécondant le. sol ; mais viennent les journées orageuses et les pluies torrentielles, alors, grossi sans mesure, il rompt audacieusement les levées protectrices et se jette sans pitié sur les plaines qu’il couvre de ruines pour un certain laps de temps. Ainsi, toute proportion gardée, en est-il des masses populaires. Habituellement, elles trouvent dans les saines lois

du travail, de l’honneur, du respect et de la fraternité le principe d’une action progressiste et moralisatrice; mais si elles viennent à perdre tout frein, sous la poussée violente des passions haineuses et malfaisantes, alors leurs débordements sèment les désastres et la mort là où croissaient la sécurité et l'aisance à l'ombre des rameaux bénis de la paix.

Les révolutions sociales ont encore ceci de commun avec les crues des cours d’eau qu’elles sont le résultat logique et inéluctable d'éléments plus ou moins longuement accumulés, avec leurs conséquences redoutables. En outre, dans le plan humain, elles constituent comme de nouvelles couches arables, dépositaires de principes utiles et propres à recevoir, par le travail intelligent et bien ordonné, les semences choisies qui porteront, à leur tour, des fruits savoureux et des moissons abondantes pour les générations appelées à en recueillir le bénéfice.

Nous n’avons pas à rechercher, dans le mouvement de la lin du w 111e siècle, à quel degré les éléments de vitalité ont été mêlés aux sédiments d’alluvion plus ou moins troublés. Notre rôle ne consiste pas davantage à raconter les diverses étapes traversées, durant cette période agitée, par la France et, dans une sphère plus restreinte, par la paroisse de Véretz ; il nous suffira de jalonner notre récit par quelques traits sommaires. L’ouverture des Etats généraux, par une radieuse journée de mai, apparut à la France comme l’aurore d’une ère nouvelle qui devait rapprocher toutes les classes dans une salutaire communion d’idées, de sentiments et d’aspirations. L’assemblée Constituante (1789-1791), non sans quelque émotion, décréta avec enthousiasme l’abolition des privilèges, promulgua la Déclaration des droits de l’homme, rédigea une Constitution et établit des réformes touchant les finances, la justice, l’administration et l’industrie, enfin imagina une Constitution civile du clergé dont le moindre défaut était d’être en contradiction directe avec les principes de liberté posés par les gouvernants. A son tour, l’assemblée Législative (1791-1792) fut comme un passage bordé de précipices allant de la monarchie constitutionnelle, rêvée par les libéraux, à la dictature révolutionnaire, créée par l’assemblée qui suivit. Les constitutionnels ou Feuillants, les Girondins ou républicains modérés, et les Montagnards, qui s’inspiraient aux clubs des Jacobins et des Cordeliers, se disputèrent la direction des affaires; à l’intérieur, les journées de juin et d’août, la captivité de Louis XVI, les massacres de septembre et, à l’extérieur, le commen-

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cernent (le la lutte contre les coalitions étrangères marquèrent les étapes de celte assemblée, qui ne fut guère qu'un pouvoir de transition.

Le règne de la Convention (1792-1795), dans laquelle les Girondins et la Plaine passèrent sous le joug de la Montagne dont on connaît les fauves hideux et sanguinaires, je veux dire les chefs monstrueux, fut marqué, au dedans, par la proclamation de la République, l’exécution de Louis XVI et le règne de la Terreur, dont les chefs finirent par s’entre-dévorer. Cependant l’insurrection de la Vendée et de la Bretagne trouvait un contrecoup douloureux dans la guerre avec l’étranger, avide de démembrer la France bien plus que d’intervenir dans les affaires politiques. On sait les actes de sauvagerie commis par les terroristes et les actions héroïques des victimes; on connaît les exploits des partisans et des adversaires du nouveau régime dans les luttes obstinées au dedans comme an dehors ; on n’ignore pas davantage les fondations utiles dues aux divers pouvoirs qui se succédèi’ent au milieu de l’effervescence prolongée et de la fièvre sociale : autant de questions dans l’exposé desquelles nous n’avons pas à entrer. Nous devons simplement redescendre le cours de la période contemporaine, en nous plaçant au point de vue de l’histoire de Véretz.

Au château, qui s’est toujours montré à nous comme ouvert à toutes les idées élevées et à toutes les aspirations généreuses, les premiers souffles de libéralisme politique et de légitime réforme sociale furent loin de rencontrer de l’opposition. Les d’ Aiguillon avaient gardé au cœur et manifesté tout à la fois un dévouement profond au souverain et un intérêt très réel pour le peuple, au sein duquel ils favorisèrent l’instruction, le bien-être et le véritable progrès. Le duc Armand-Désiré, qui avait reçu la terre d’ Aiguillon, fut désigné par la noblesse d’Agen comme député aux Etats-généraux en 1789. N’écoutant que son amour du pays et des humbles, il donna raison aux revendications modérées du Tiers, et fut le second à renoncer aux privilèges seigneuriaux. On sait que plus lard il prit part à la campagne contre l’étranger, commanda quelque temps à la place de Cusline, finalement dut émigrer en 1792 et mourut à Hambourg en mai 1800. Aussi bien, d’assez courte durée furent pour les seigneurs de Véretz les espérances, conçues en des heures d’élan patriotique et trop tôt emportées par la succession des événements.

Sur les bords du Cher, les ordres partis du comité de Paris et du district de Tours eurent pour effet de suspendre l’exercice du culte

catholique, auquel on substitua les fêtes civiques bien connues, et de réaliser la confiscation des biens du clergé et de la noblesse, de la paroisse et du château. Au xvme siècle, le service religieux avait été rempli parles «recteurs» Métivier (1098-1707), J. -R. Bolacre (1707— 1750) dont nous possédons le curieux inventaire mobilier, Chevrier (1750-1768), et Jacques Allain Dupré de 1768 à 1792. Sur les registres paroissiaux, conservés à la Mairie de Véretz, le dernier acte catholique de sépulture est daté du 8 octobre 1792, avec les signaturesde A. Dupré, curé, et de C. Huret, vicaire; au-dessous on lit : « Arrêté le deux novembre l’an premier de la République, Prouin maire. » Le premier acte suivant, un décès du 12 novembre, est signé : « Doudon, officier public. » Allain Dupré, à l'instar de ses voisins de Larçay et d’Azay, eut la faiblesse de prêter serment à la Constitution civile du clergé, réprouvée par le pape et l’épiscopat comme contraire aux principes de l’Eglise, puis de déposer ses lettres de prêtrise, le 28 nivôse an II (janvier 1794).

La Convention qui, du moins pour un temps, laissait en paix le recteur assermenté, usait de procédés différents à l’égard des propriétaires du château, suspects d’attachement pour « l’infàme despote» dont on convoitait la tête. La duchesse d’Aiguillon, nous l’avons dit, vit émigrer son fils Armand-Désiré, qui devait mourir à Hambourg. Quant à son gendre Jacques Moreton, marquis de Chabrillân, il occupait le poste de lieutenant-général, commandant la 22fi division ; ou lui voit cette qualité notamment le 17 mai 1792, époque à laquelle il se trouvait à Véretz et signait une procuration qui se termine ainsi : « Fait et arrêté en la maison de Mme veuve d’Aiguillon. » C’est qu’en effet la Révolution était venue surprendre les héritiers du domaine et empêcher que la succession ne fût liquidée régulièrement. L’un des héritiers n’ayant pas justifié de sa résidence, on mit sous le séquestre les biens « provenant de l’émigré Vignerot Duplessis d’Aiguillon inscrit sur la liste générale des émigrés delà République, et déclarés nationaux par la loy du 8 avril 1792. »

La duchesse d’Aiguillon pensa pouvoir liquider les objets mobiliers, et l’opération fut annoncée par une affiche imprimée, dont un exemplaire nous a été communiqué et dont voici la teneur : « Vente par continuation à l’amiable et au comptant des livres garnissant la bibliothèque du château de Véretz près Tours, à la requête et au profit de la citoyenne d’Aiguillon douairière, dimanche 16 décembre 1792 l’an Ier de la république Française, le matin et l’après-midi, hors les

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heures de l’office divin, et jou rs suivants, s’il y a lieu. Cette vente consiste en livres d’histoire sacrée et profane, dont Histoire ecclésiastique, des juifs; Histoire ancienne, Histoire du monde; Histoire romaine de Vertot, Histoire d’Angleterre ; Révolutions du P. d’Orléans ; Mémoires de Milleville ; Histoire de Clarendon en anglais et autres de divers états d’Europe; Histoire de France de Daniel, de Thou; Collection intéressante de mémoires relatifs à l’histoire de France; Œuvres de Montesquieu, Puffendorf; Négociations de Castelnau, Dubelloi, Destrades et autres ; différents voyages en Amérique, aux Indes et en Asie ; autres livres de littérature, dont Dictionnaire de Bayle, Moreri, Traité des Etudes; Œuvres de Saint-Evremont, lettres de Sévigné, de Murat ; bibliothèque choisie de Leclerc, Rabelais, Boccace, Cervantes : théâtre de Regnard, Pancourt, Boissy, Ste-Foix, Quinault ; Œuvres de Marot, Régnier, Vergier, Lasuze, Scarron; Romans, dont Mille et une nuits, Astrée, Cléopâtre ; Histoire de la princesse de Clèves, Histoire amoureuse des Gaules; Contes persans; bibliothèque des romans et de campagne ; dictionnaire de Savary.de Chomel, Duhamel; journaux économiques et autres.

« La vente des meubles suivra immédiatement celle des livres, sans discontinuation. — A Tours, de l’Imprimerie de L. M. François Legier imprimeur, Grand’Rue ».

On devait excepter .» le mobilier réservé par la citoyenne d’Aiguillon lors de la vente faite en décembre 1792, » et dont un document nous a conservé le détail qui comprend tous les objets de valeur et meubles convenables. Une pièce, datée du 14 mars 1793, donne « l’état de la consistance des biens des émigrés » en ce qui regarde « d’Aiguillon (Emmanuel-Armand), maréchal de camp des armées de la république, rue de l’Université à Paris »; elle est signée du maire et des officiers municipaux et fait observer que « le mobilier appartient à la duchesse d’Aiguillon douairière». D’ailleurs, le 29 pluviôse an 11 (février 1794), les scellés furent apposés sur tous les appartements par Thibault et Nicod, « commissaires du district de Tours à cet effet », et les dits délégués dressèrent un procès-verbal, parvenu jusqu’à nous, de ce qui se trouvait alors dans chaque chambre.

Les vastes servitudes, commodes par leur disposition et leur aménagement, avaient paru propres au casernement de troupes. Par arrêté du département cl du directeur de la régie nationale, en date du 19 brumaire an IL on envoya un détachement du 15e régiment de chasseurs à cheval. A cet effet, on enleva des communs les orangers

et autres objets, et l’on installa des râteliers et des mangeoires. Le montant de la dépense s’éleva à 834 livres, somme pour laquelle les ouvriers avaient exigé un à compte sous peine de quitter le travail. Les officiers étaient le chef d’escadron Gourie, le commandant Bousson, les capitaines Grammont et Blancheville, ainsi que les lieutenants et sous lieutenants Souci, Gaudelin, Pelnel et Cobert; ces derniers furent « envoyés au détachement à Saumur par ordre du général ». Les officiers reçurent pour logement des chambres du château, et pour « chambre de discipline » on choisit deux pièces de la maison.

La présence des chasseurs n’alla pas sans dégâts causés soit aux bâtiments, soit aux œuvres d’art. Doudon, qui était l’agent national commis à la régie du domaine, s’en plaignit aux ofliciers et soldats, et comme il ne trouvait pas un accueil flatteur, il porta plainte auprès du général qui donna des ordres en conséquence. Sans parler des serrures, vitres et barreaux brisés, le régisseur fait observer que la grille a souffert, ainsi que « le berceau ou donjonaux deux bouts de la grille»; que l’on a jeté à terre « deux figures dans l’allée du bas ma il. représentant deux bergers dont l’un jouait de la flûte » ; les bassins ont été endommagés, on a renversé « plusieurs petits enfants sur des piédestaux en plâtre» dans les bosquets, ainsi que « deux petits pavillons en triangle soutenus par des étriers de fer ». 11 est superflu de relever « les bris laits par les chasseurs mis dans la prison », mais nous ne saurions omettre « les bris des portes des caves de dessous le château, où sont les vins étrangers.» Le procès-verbal des dégradations est daté du 10 vendémiaire.

Etienne Doudon-Leduc, c'est le nom du régisseur national, paraît s’être acquitté de sa fonction avec zèle. Gomme il avait fait remarquer au district de Tours qu'il y avait « grande quantité de grilles de fer tant dans le château que dans les cours et parc, que l’on pourrait remplacer par des grilles et portes en bois ». le directeur prit en conséquence un arrêté le 8 thermidor an II. L’agent tenait régulièrement le journal des dépenses et nous y relevons quelques indications. Dans le logement de la citoyenne Lefèvre, veuve de 1 ancien régisseur, on voit en particulier « un plan du labyrinthe. » Le 13 pluviôse, le régisseur payait 331 livres pour 86 journées d’hommes et de chevaux, pour « serrer les orangers dans l’église de Yéretz, suivant l’arresté du district du 6 pluviôse ; » en floréal, c’était l'époque de les sortir, et l’on dépensa Mo livres pour les tirer de l’église et des magasins. Ajoutons que le 14 nivôse an III, il versa 113 livres pour le blanchissage de 242 draps et de 675 serviettes remis aux officiers de chasseurs, et qu’en pluviôse on employa

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deux jours « à oster la neige et la glace des toits du chasteau ». Une note nous apprend que le 20 thermidor an II le citoyen Iluet, administrateur du district, fit avec Planchet et Chardon l’inventaire des glaces qui montaient à 129, « incrustées dans les lambris des boiseries » : elles étaient formées d’ordinaire de plusieurs panneaux, que l’on mit en des caisses et que l’on conduisit au district.

Puisque nous sommes aux comptes, disons que le 14 avril 1793 le régisseur adjugea « la dépouille de 1430 mûriers» pour 131 livres. Quant aux « impositions » pour cette même année, elles se répartissaient ainsi : « château, orangerie et communs, 300 chaînées, 26 livres; potager, taille d’enfer et terrasse, 800 chaînées, 69 livres: allées de parade, bassins, étangs et aqueducs, 24 arpens, 208 livres. »

Cependant l’Étal se préparait à réaliser l’opération décisive en aliénant le domaine. Le 24 floréal an IV, la terre de Véretz, « au canton de Montlouis, » fut mise en vente, et René-Marie Compagnon lit la soumission la plus élevée. Le prix n’ayant pas paru suffisant, on décida de recourir à une expertise. Celle-ci fut exécutée, du 12 au 21 prairial, par François Drouet et Pierre Baignoux, nommés par l’administration du département, de concert avec l’entrepreneur François Rousseau, ainsi que Antoine Pinguet et Jacques Gautier, désignés par le soumissionnaire. L’estimation générale s'éleva à 431,949 livres 16 sols 4 deniers. Le procès-verbal est conservé dans le chartrier du château de Véretz et l’état détaillé des prix, qui en est le complément, se trouve aux archives départementales d’Indre-et-Loire. Ces documents, que nous transcrirons aux pièces annexes, sont fort utiles, non seulement pour l’estimation du domaine mais encore pour la reconstitution intégrale et le plan géométral du château, que jusqu’à présent nous connaissons surtout par le côté artistique. (1) Le domaine fut remis en vente le

(1) Pour ce qui est du château, l’aile de l’est fut estimée 47.341 francs ; celle du nord 27.583 fr. ; celle de l’ouest 70,140 fr. ; celle du midi 32,045 fr. ; le soubassement 5.274 fr. 11 c. ; le batiment de la bibliothèque 5,656 fr ; le logement du régisseur 4.500 fr. ; les bains 10.00 'fr.; les communs ou servitudes, 55,562 fr ; les objets extérieurs au château, jardins, ménagerie, bassins, etc. 29.364 fr. 16 c. ; ce qui montait à 287,430 fr. 7 c. A cette somme il faut ajouter l’évaluation du parc, 103,963 fr. ; la ferme de Villiers et celle de la Gagnerie, 38,740 fr. 9 s. 4 d. ; divers objets, ponts, logis, aqueduc, etc., 1410 fr. L'expertise ne comprend pas un appentis en charpente, adossé au soubassement de la façade et <* construit à l’époque où les chasseurs à cheval ont occupé le château, » et dont le bois était évalué 416 fr. ; l’horloge estimée 150 fr. ; et au sujet de laquelle il y avait discussion pour savoir si elle faisait partie ou non du mobilier ; la fontaine de Bacchus, » qui reçoit ses eaux des canaux de plomb qui partent du jardin rouge près de la ménagerie », et l’allée de tilleuls, « considérés comme propriété publique » ; enlin le bac, dont le revenu est retiré au château d’après * les lois de l’assemblée constituante », et la chapelle en forme de tribune ; celle-ci « étant construite sur la partie occidentale de l’église et pe faisant qu’un corps avec elle, doit être regardée comme propriété nationale.

6 messidor et acquis, à prix d’estimation, par Compagnon, qui déclara agir au nom de François Paumier et de Jean Perré, de Tours.

Une fois en possession de la terre, les acquéreurs se mirent en devoir de la dépecer à leur gré. Ils détaillèrent les arbres des futaies et résolurent sans hésiter de procéder à la démolition du château, que son caractère artistique et ses souvenirs furent impuissants à défendre

contre les assauts du vandalisme.

C’en est donc fait de la « maison merveilleuse » tant vantée par les visiteurs les plus illustres! Adieu, les « architectures » qui résument P histoire de trois siècles, les sculptures élégantes qui donnaient tant de charmes à la noble physionomie du château, ainsi que les peintures murales qui en décoraient les appartements ! Encore un peu Transformation de la partie Est delà terrasse, et les magnificences de l'ameilble-

ment seront dispersées sans espoir de retour, et bientôt cette délicieuse résidence ne sera plus qu’un rêve trop tôt évanoui. Est-ce que personne n’aura le courage d’élever la voix pour tenter de l’arracher au marteau des destructeurs ? Un citoyen se rencontra qui fit preuve tout à la fois d’énergie et de goût. M. Huet « ci-devant inspecteur des manufactures delà Touraine, » adressa une lettre à ce sujet, le 2 messidor an IV, au citoyen Benezech, ministre de l’intérieur.

« 11 vient, dit-il, d’être vendu à plusieurs associés soumissionnaires, un domaine des plus considérables, beaux, productifs, et situé dans la plus belle position de la République, sur la rivière du Cher, qui coule à 30 pieds des murs du chasteau, qui est sur une élévation d’où l’on découvre un pays immense à plus de quinze lieues loin ; cette acquisition a été faite par quatre citoyens de Tours., moyennant la somme en mandats, de 431 .000 livres. Ce château a cousté seul à bâtir plus de douze cents mille livres de numéraire; il est superbe, construit à la moderne et réunit tout ce qu’on peut désirer d’agréable, d’utile et de commode, tant dans l’intérieur qu’à l’extérieur, » avec « un parc superbe, des prés de 400 arpents, des terrasses, des bassins et réservoirs d’eaux vives, et percées à perte de vue^ de la plus grande beauté . »

Or, les acquéreurs, a dans l’incertitude el la crainte qu’on ne leur

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retire, sur des réclamations qu’on pourrait faire, vont à l’instant mettre des ouvriers à la démolition du château pour en enlever les fers, les plombs et les faire vendre sur le champ avec les matériaux. » En conséquence, il fait remarquer que ce n’est pas une vente, mais l’abandon pour le soixantième du prix, qu’il serait regrettable de laisser détruire ce précieux monument, qui a coûté infiniment plus, et qu’il est préférable de le conserver à la nation en y établissant de belles manufactures telles que « tannerie ou aciérie, ce à quoi servira la forêt et, d’autre part, la facilité des communications par le Cher. On sera ainsi utile aux habitants delà commune de Vérelz, que la destruction du château et des bois priverait de travail. On avait jadis mis 800 hommes de cavalerie dans les communs du château et, par leurs dépenses, ils répandaient de l’argent dans le pays, mais ils n’y sont pins. D’ailleurs, les habitants se disposent à faire des pétitions et des réclamations dans ce sens. » L’auteur de la lettre concluait en déclarant que pour ces motifs il était urgent d’empêcher la réalisation du projet de destruction du château et du parc de Yéretz.

La pétition de M. Huet n’aboutit pas au résultat espéré, et ne put qu’éveiller l’attention de l’administration qui se considéra comme désarmée. Les acheteurs avaient mis de suite la pioche dans la construction et, dès le 3 thermidor de l’an IV, ils avaient « fait enlever sept charretées de plomb et un batteau de croisées et de persiennes. » Un instant émus par les protestations, ils suspendirent leur besogne. Un document nous apprend que le 5 thermidor « il ne s’y fait aucune démolition ; les ouvriers ont été occupés à faire les réparations du pavillon du couchant, qui est la partie que les propriétaires veulent réserver, ainsi qué la bibliothèque, et à transporter les matériaux provenus de la démolition. » Au surplus, les intéressés firent savoir que si l'on reprenait la destruction, on préviendrait l’administration. Mais ce n’était là que ruse de guerre, et l’on poursuivit la tâche commencée. Un agent municipal de Montlouis se présenta pour vérifier ce qu’il en était. Suivant son rapport, « il n’a pu entrer, une sentinelle qui est à la porte l’en a empêché; il a vu enlever des carreaux, arriver des ouvriers et la sentinelle a dit que demain 8 thermidor il y aurait 80 ouvriers pour travailler à la démolition. »

Les acquéreurs Pommier et Perré écrivirent aux administrateurs du département pour se justifier. On leur a communiqué la lettre du ministre qui ordonne de suspendre les travaux; ils déclarent ne vouloir détruire que « le superflu des bâtiments du ci-devant château inhabi-

table pour eux, vu l’immensité des réparations qu’il y a à faire. « Par « respect pour les arrêtés, » ils se bornent, « sous réserves de leurs droits, à n’employer les ouvriers qu’à faire les réparations aux bâtiments qu’ils prétendent conserver. » De son côté, Compagnon, alors résidant à Tours, déclarait avoir l’intention de se fixer à Véretz. Malgré tout, le marteau poursuivait son œuvre. Le 11 thermidor, « vingt à vingt-cinq ouvriers étaient occupés à démolir l’entablement de dessus le château et à décarreler les chambres. »

Démolition et vente allaient de pair. La vente détaillée fut ouverte avant la fin du mois de messidor ou juillet, et dura près d’une année. On possède le « Compte général aux propriétaires du ci-devant cbasteau de Véretz pour les objets qui ont été vendus depuis le 22 messidor an IV jusqu’au 17 prairial an V. » Il ne renferme pas moins de70pages, mais il mentionne seulement le nom des acquéreurs, avec le prix, qui va de quelques pièces de monnaie jusqu’à quatre et huit mille livres pour certains acheteurs. Le total général monte à 53,009 livres. En même temps la démolition marchait son train. Il avait fallu des siècles pour construire le manoir et lui donner les embellissements de toutes sortes que nous savons; on se remit à l’œuvre le 27 messidor an IV, et quelques mois suffirent aux démolisseurs pour en faire une lamentable ruine. Un compte détaillé nous apprend ce qui fut payé aux couvreurs, charpentiers, menuisiers, maçons et autres ouvriers du bâtiment, dont nous n’avons plus à relever les noms, ainsi que nous l’avons fait à propos de la construction. A l’hiver de l'an VI la funeste tache était à peu près consommée, et le 11 pluviôse de cette année, à la suite d’un rapport par lui ordonné, le tribunal civil du département, à la requête de François- Michel Perré, propriétaire, rendit son jugement entre ce dernier ainsi que ses enfants mineurs, et François Paumier, marchand sellier à Tours. Il s’agissait pour eux de partager le domaine de Véretz. Après estimation at tentive, faite le 18 frimaire, on devait diviser le tout « en deux lots égaux » à attribuer à l’un et à l’autre. La description détaillée faite dans le rapport nous apprend ce qui avait survécu à la destruction. Les experts ayant constaté que le domaine était « divisible en deux lots égaux sans perte ni incommodité, » procédèrent à ce partage. Us constituèrent deux parts formées de bâtiments, de terres et bois dont l’estimation montait pour chacune, à 21.990 livres 4 sols et 6 deniers.

Après accord avec les propriétaires, on n’avait pas compris dans l’estimation « les canaux de fonte, étain, plomb qui conduisent l'eau de

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la source aux bassins du parc, à partager par moitié ; les 23 arcades en bourré qui portent les aqueducs, à démolira frais communs et à partager les matériaux; les canaux en plomb des jets d’eau partant de la fontaine de Bacchus qui appartiendront au propriétaire des jets d’eau pour en disposer à son gré. » Quant à l’enlèvement des vidanges il se fera par le propriétaire respectif, de même pour les réparations au mur de soutènement de la terrasse, au logement du concierge, occupé par Paumier, à la cage d’escalier delà tour et au gros mur de la terrasse. « L’escalier du bâtiment des écuries joignant la grande aile du château qui se démolit, subsistera en ce qui dépend de ce bâtiment pour communiquer aux mansardes; le surplus fait partie des matériaux de la d. aile achetés par Paumier. La porte de communication des bains sous la plateforme du château sera supprimée et fermée de maçonnerie à frais communs ; le ventail restera commun ».

Ainsi la belle terre de Véretz s'en allait en lambeaux, et le remarquable château disparaissait chaque jour jusqu’à la plus complète destruction. Durant ce temps, quel était le sort des héritiers du duc d’ Aiguillon ? Certes ils ne pouvaient rester indifférents devant l’aliénation du domaine et la démolition de la demeure. On voit paraître deux neveux, Pierre-Charles Fortuné et Hippolyte-César Guignes de Moreton de Chabrillan, « tous deux frères et anciens militaires domiciliés à Paris ». Ils adressèrent au gouvernement une réclamation comme « héritiers des biens de la succession d’Aiguillon, leur grand-père, et de la veuve d’Aiguillon, leur grand’mère,et de d’Aiguillon fils ex-constituant, leur oncle maternel. Ils insistèrent sur leurs droits absolus, rappelèrent leur promesse de fidélité à la Constitution, et firent observer que « la succession de d’Aiguillon, mort à Paris en 1788, n’est pas liquidée et que ses héritiers n’ayant pas justifié de leur résidence, ont été regardés comme des émigrés, motifs qui sans doute ont déterminé l’administration à procéder à la vente. » Pierre de Chabrillan fait remarquer, notamment, que « héritier pour un quart dans la succession de feu Armand du Plessis son ayeul, » il « a réclamé en lems utile contre l’inscription de son nom sur la liste des émigrés », et déclare enfin que la terre de Véretz n’a pas été évaluée à beaucoup près le prix qu’elle vaut.

Le ministre des finances, auquel cette réclamation était adressée, la communiqua aux administrateurs du département pour avoir leur avis. Leur réponse fut transmise au ministère : on a fait la vérification de la

contenance qui est de 231 arpents; la soumission pour le château et le parc a eu lieu le 24 floréal; le 3 prairial, le département a nommé des experts pour faire l’estimation avec les deux autres experts soumissionnaires. Le choix de l'administration s’est fixé sur deux citoyens qui réunissaient à la probité toutes les connaissances nécessaires pour évaluer le domaine à son véritable prix. L’un de ces experts, « le citoyen Drouet Grenola, était l’architecte du ci-devant duc d' Aiguillon, et comme c’est lui-même qui a dirigé la construction du château, il a beaucoup contribué à donner aux matières premières de cet édifice la juste valeur qu’elles devaient avoir. La charpente, la maçonnerie, les fers, les plombs, les boiseries ont été toisés exactement et estimés au prix de 1790 ».

Au surplus, poursuit le rapport des administrateurs du département, « un détachement de chasseurs avait habité le château pendant 15 mois, une grande quantité de plomb et de fer avait été enlevée, la

couverture était dans le plus mauvais état, et les réparations les plus urgentes qui se trouvaient à foire, auraient coûté à la République plus de 40,000 livres en espèce métalliques ». Du reste, « le château ne saurait être propre à établir une manufacture, seuls les communs pourraient être utilisés, et ils onl formé un objet de spéculation pour une tannerie, qui aurait été le principal but de la soumission. » Les administrateurs s’efforçaient ainsi de justifier les faits accomplis, et leurs observations eurent pour effet d’accélérer la ruine du château voulue par les acquéreurs, à l’exception des servitudes. La requête des héritiers fut mise au fond des cartons du ministère, sans doute pour y dormir d’un sommeil assez prolongé.

Entre temps la situation sociale avait subi une heureuse amélioration et l’ordre commençait à sortir du désordre ou, pour rappeler la comparaison que nous avons employée, le sol se dégageait progressivement des apports destructeurs charriés par les flots déchainés, pour

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laisser à la terre meuble son énergie fécondée. A. la Convention avait succédé le Directoire (1795-1799), formé de deux: assemblées législatives et du pouvoir exécutif comprenant cinq membres, et ce gouvernement fut remplacé par le Consulat, dans lequel la Constitution de l’an Vil I confiait le pouvoir exécutif à trois consuls, et le pouvoir législatif à trois assemblées ; bientôt le Consulat à vie de Bonaparte conduisit la France aux mains de l’empereur Napoléon, le génie légendaire du xise siècle, sur lequel chaque jour l’histoire se charge de compléter le jugement de la postérité.

Cette transformation, lente mais progressive, ne pouvait qu’être favorable à la cause des héritiers de la terre de Véretz. A force de démarches, ils obtinrent que par arrêté du 9 fructidor an IX, les consuls prononçassent la radiation définitive de la liste des émigrés en ce qui regardait les deux pétitionnaires. On leur donna main levée du séquestre apposé sur les biens provenant de la dite succession, « à l’exception des objets qui pourraient être réservés et dont il n’est pas disposé par les arrêtés des consuls des 28 vendémiaire et 24 thermidor an IX, sans pouvoir prétendre aucune indemnité pour ceux qui se trouveraient aliénés. » En conséquence, le général de Pommereul, préfet du département, rendit un arrêté dans le même sens, le 25 vendémiaire an X.

Le résultat, il est vrai, fut assez illusoire. D’une part, les intéressés ne pouvaient prétendre d’indemnité pour ce qui était aliéné, et, d’autre part, la terre de Véretz se trouvait entre les mains de tiers qui en avaient versé le prix dans les caisses de l’Etat. De fait, le domaine suivit désormais la nouvelle voie dans laquelle il était entré. Nous savons que Jean Perré et Pierre Paumier s’étaient partagé la propriété; à la mort de celni-ci, la portion du défunt fut acquise par Jean Perré. Le nouveau propriétaire décéda au château de Véretz, le 15 septembre 1811, et laissa pour légataire universelle Mme Archambault de Beaune.

Tandis que la terre de Véretz subissait ainsi le. sort imposé par les événements, la France traversait les années de gloire sans limites et de douleurs sans bornes que le règne de Napoléon valut à la nation, et dont il lui est resté un faisceau lumineux d’institutions, qui ont éclairé son évolution durant une bonne partie du siècle. Les arts, du reste, n’eurent pas la part la moins glorieuse dans l’apothéose nationale. Dans la capitale, le chef d’école Louis David, suivi de Gros, de Gérard et d'autres, avait inauguré une manière mâle et hère, inspirée de l’antiquité romaine, qui ht la loi en province. Celle-ci, comme par un

dernier essai de résistance contre la décentralisation, fonda dans les divers chefs-lieux de département des écoles de Beaux-Arts. A Tours, en particulier, Rougeot appliqua son activité et son talent de dessinateur à l’organisation de l’Ecole et du Musée, tandis que le tourangeau

Berthon faisait servir son pinceau à l’honneur de son pays d’origine, notamment par telle toile, remarquable par sa facture non moins que par ses dimensions, dont le sujet classique est le Songe d'Ores Le et qui est actuellement conservée au Musée de Troyes.

A son tour, la Restauration vit éclore une pléiade d’hommes de talent qui ont laissé un nom illustre dans les lettres, les sciences et les arts. De toutes parts on applaudit à la résurrection, à la fois poétique et documentaire, des souvenirs d’antan et l’on salua l’aube d’une renaissance qui devait dépasser les frontières de notre patrie. Quelques notes discordantes, il est vrai, se firent entendre dans ce concert de voix sympathiques : tel un certain « vigneron de la Chavonnière, » qui avait lait de Vérelz son pays d’adoption. Paul-Louis Courier — c'est de lui qu’il s agit — y passa une partie de son existence et sa notoriété littéraire est intimement liée à son séjour sur les bords du Cher, où sont écloses la plupart de scs publications satiriques. Doué d’une culture littéraire remarquable et ayant à son service une plume fort élégante, Courier prend rang parmi les écrivains distingués de la première moitié du xixe siècle, mais son naturel frondeur, son esprit sarcastique, ses idées voltairiennes et son peu de goût pour les arts font de ce personnage par trop « bourru, » selon ses propres expressions, une étrange figure «pii d’ailleurs symbolise assez bien les instincts de haine et de jalousie, lesquels continuaient de couver dans certaines âmes en attendant d’éclater au grand jour.

Cependant la pioche et le marteau avaient fini de ruiner le château en ensevelissant sous la poudre les souvenirs de plusieurs siècles. Les démolisseurs faisaient écho, semble-t-il, aux sarcasmes du trop spiri-

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tuel pamphlétaire. Paul-Louis, comme il s'appelait, se plaisait à encourager de son ironie amère la bande noire, « société infiniment utile, charitable, pieuse. » « Chateau, chapelle, donjon, écrivait-il, tout s’en va, tout s’abîme. Les avenues rasées, labourées de ci, de là. Où était l'orangerie s’élèvera une métairie, des granges, des étables pleines de vaches et de cochons. Adieu bosquets, parterres, gazons, allées d'arbrisseaux et de ileurs. Le château se fond en une dizaine de maisons qui ont des portes et des jardins ; mais ni tours, ni créneaux, ni ponts-levis, ni cachots, ni antiques souvenirs... Les monuments pour la plupart ne rappellent guère que des crimes ou des superstitions dont la mémoire, sans eux, dure toujours assez. (1) »

Par bonheur cette parole, qui n’était pas sans recueillir quelque applaudissement de la part des politiciens, se perdait, au point de vue social, dans la grande harmonie des voix évocatrices des maîtres de la - littérature et des arts. Les Chateaubriand, les Lamartine, les Hugo, les Lamennais, les Montalembert, les Lacordaire et les Rio, avec la plume ; les Ingres, les Prudhon, les Delacroix et les Flandrin, avec le pinceau, ainsi que toute une pléiade glorieuse, préludaient, en des œuvres inoubliables, à la reprise de possession de ce qui constitue, de l’aveu commun, la plus éclatante por lion de notre patrimoine national. Ce souffle de renaissance intellectuelle et artistique remua profondément l’âme de la France.

Il n’en pouvait être autrement. A l'heure où des artistes de génie recueillaient les antiques souvenirs de gloire, endormis sous la poussière des siècles et qu’on avait osé profaner La vallée du Cher avec le pont, des terrasses du château, sans pudeur, des écrivains

et des érudits de premier ordre, en des pages lumineuses et fécondes, montraient que la Patrie ne datait pas d hier et que c est un devoii

(1) Lettre au Censeur, datée « de Véi'etz, le 12 novembre 1819. •

sacré de garder respectueusement la mémoire des ancêtres et de leur travaux, en un mot tout ce qui a été consacré par un rayon de leur intelligence ou par une larme de leur cœur.

A la voix de ces pionniers d’élite dont les noms sont sur toutes les lèvres, à l’ombre des chênaies reconstituées on vit se relever les

manoirs aux lignes pittoresques, comme des vedettes qui reprennent leur poste de vigie sur les sommets vers lesquels le regard se tourne tout naturellement.

Vérelz eut sa part de ce renouveau plein d’espérance. M. Philippe Panon Des Bassyns, cte de Richemont, issu d’une famille originaire des colonies, acquit la terre de Vérelz, du moins pour une grande partie, par acte du 28 mai 1836. il confia à M. Chàteignier, architecte, le soin de bâtir une demeure agréable, sur l’emplacement de l’ancienne, mais un peu en arrière-plan et en ménageant sur le devant une esplanade, qui fut agrémentée d’arbres et d’un bassin, et en conservant la tour qui flanquait l’entrée à gauche, ainsi que le logis mansardé à l’est. Le style néogothique fleuri du château fait penser au riant manoir de Commacre , propriété de M. le Mis de Lussac et œuvre du même architecte. M. le Ctc de Richemont ne devait pas terminer lui-même la construction. Il vendit la terre de Véretz à M. Mahon avec faculté d'en jouir sa vie durant et celle de sa femme, à la condition que celui-ci achèverait le bâtiment et relèverait le mur du parc, travail qui fut mené à bien. Puis au décès de M. Mahon, arrivé vers 1872, le château fitretouraux mains de M. de Richemont.

Le Château de Véretz, état actuel.

Château de Commacre en Touraine.

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A l’automne de l'année 1878, la terre de Yéretz eut la bonne fortune d’être acquise par M'"c Geneviève-Adèle Drake del Castillo, qui tint à honneur de reconstituer l’ancien domaine par l’acquisition des communs et du potager, distraits naguère au profit du sieur Doudon. Aussi bien, on s’appliqua dès lors, avec un goût parfait, à doter cette jolie demeure de tous les agréments qu’elle comporte par l’embellissement de l'entrée, par la facilité d’accès, par l’ordonnance des cours et des terrasses, par l’aménagement du château et du parc, en un mot par tout ce qui peut donner à une terre une physionomie bien en rapport avec ses traditions. M'ne Geneviève Drake a la joie de partager les charmes de sa délicieuse résidence avec son fils M. Georges Drake del Castillo et sa belle-fille. Nous ne croyons pas être trop indiscret en disant que, sous ce toit hospitalier, on voit fleurir le culte pieux des souvenirs d'antanet l’attachement profond aux plus saines institutions des temps modernes.

Ici, du moins, le passé donne la main à l’avenir dans une étroite union avec le présent. Ailleurs, le poète a pu redire avec mélancolie le castel ruiné, les « arceaux » ensevelis sous les ronces et les « grandes herbes », et méditer sur les murs pantelants ,

Vieilles tours que le temps l’une vers l’autre incline.

Sur les rives fertiles du Cher, les ruines onl fait place aux aimables reconstitutions, et Véretz a vu renaître sous une forme nouvelle le manoir antique, reverdoyer le parc aux chênes séculaires, refleurir les parterres encadrant les délicieuses terrasses et s’épanouir, comme par enchantement, ce que les mœurs d’autrefois avaient de plus séduisant et ce que les aspirations modernes offrent de meilleur.

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