‹ Le chateau de VeretzChapitre 6 sur 42 · Èl al en 1699. — 2. État actuel · texte numérisé non relu

Èl al en 1699. — 2. État actuel

toutes parts, au sud de la Loire, que « le pais est comblé de gens d’armes qui scient les Liez, prennent et rançonnent les gens et Lestes » ; parmi les capitaines on remarque « le lombart Anthoine et Simon de la Tousche. Aussi Georges de la Trémoille, qui s’en allait à Sully « pour le fait du roy », reçut la mission de porter à Charles VII les plaintes des Tourangeaux. Mais l’arrivée à Tours du chevalier Jacques Hevart, « Baslard d’Escosse», n’était pas faite pour intimider ses compatriotes. Par acte signé le 17 juillet, il s’engagea pour une durée de trois mois vis-à-vis du grand bailli, M. de Tuc.é, à ce que « nuis des cappitaines du pais d’Escosse ne souffriront loger à cinq lieues près de la ville ni faire aucunes courses ou destrousses en manière quelconque », sinon il les fera « rapper » et subir les peines encourues. De son côté, l’assemblée des trois états décréta des mesures de sûreté à l’encontre des « pilleries ». Mais que peut l’engagement le plus autorisé quand il s’agit d’une soldatesque dont la principale occupation est de se livrer à des razzias d’autant plus productives qu’elles sont plus audacieuses ?

Cependant, sur les rives de la Loire, le lundi 25 juin 1436 fut jour de grande solennité. Le ciel de nouveau parut sourire aux populations attristées, à l’occasion du mariage du fils de Charles Vil . Les « nopces de M. le Dauphin avec Madame la Dauphine Marguerite fille du roi d’Escosse, furent faictes au chaste! de Tours, en présence du roy, de la royne, du duc de Berry, de Charles d’Anjou, d’ambassadeurs d’Ecosse et autres grands seigneurs ». Mêlas ! pour le peuple des campagnes, privé de la protection d’un rempart cl d’une épée, ce ne fut guère qu’un furtif rayon de soleil entre deux nuages. Aussi bien, le séjour des troupes continuait d’être pour les rives du Cher en particulier la source d’odieuses vexations. De tous côtés, les plaintes arrivaient au bailli de Touraine. Baudouin de Tucé, conseiller du roi et capitaine de Tours, s’en émut. Il envoya un messager « à Saint-Jeân-d’Angely porter lectres closes au roy, faisant mention du bastart de Harcourt, du bastart de Beaumanoir, le bastai't de Sorbière et autres cappitaines estans logés à Yençay, à Veret, à Larçay, à Bléréet en plusieurs autres lieux faisant maulx innumérables, et par lesquelles on requeroit au roy qu’il luy plcust donner sur ce provision à la descharge du pays ».

Le roi donna sur-le-champ des lettres ordonnant au capitaine « cl’esloingner » les dites troupes. Muni de cet ordre, le chevalier Philibert de Bercy fit « le commandement aux dits cappitaines, qui se sont deslogiés et allés hors le pays de Touraine ». En reconnaissance, la

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ville fil présentai! gentilhomme « d’un muid d’avoine pour ses agréables services ». Il est vrai que Sorbière, qui était à Azay avec une « grande compagnie de gens d’armes et de traits », ne tint pas compte des ordres du roi non plus que d’une lettre de la reine et s’avança jusqu’à Vençay ou Saint-Avertin. Son séjour fut heureusement de courte durée, et il s’en « deslogea » le 27 septembre 1439.

L’auguste libératrice de la France et, après elle, ceux qui travaillèrent à « bouter » l’envahisseur hors du royaume, avaient rempli leur mission glorieuse. Cependant il s’en fallait grandement que les intrigues des princes etdes gentilshommes permissent à la nation fatiguée de goûter le repos dont elle avail tant besoin. La lutte se poursuivait, tantôt sourde et tantôt éclatante, entre le parti du roi, soutenu par Richemont, et les adversaires du connétable. Ces derniers étaient les ducs de Bourbon etd’Alençon. les comtes de Vendôme et de Dunois. Le dauphin s’était rangé du côté des princes et, pour des raisons de famille, l’hôte de Véretz se trouvait de ce côté. Néanmoins, l’intérêt supérieur de la patrie parla assez haut pour décider le dauphin et ceux qui le suivaient à faire leur soumission au roi, tout heureux de leur accorder des lettres de rémission.

De la sorte, le seigneur de Véretz put jouir en paix des événements favorables que la Providence avait résolu de ménager au souverain et au dauphin, comme pour préparer l’ère de renaissance inaugurée par par le règne de Louis XI. Georges de la Trémoille mourut au mois de mai 1446 à Sully, dont il portait le titre de baron. De sa seconde femme, Catherine, il laissa trois entants : Louis, prince de Talmont, qui se maria à Marguerite d’Amboise, Georges, puis Louise, qui donna sa main à Bertrand de la Tour, comte de Boulogne.

Georges II de la Trémoille, connu sous le nom de « sire de Craon » à cause de l’un de ses principaux domaines, hérita de la terre de Véretz . Il épousa la gracieuse Marie de Montauban, fille de Jean, amiral de France, et veuve de Louis de Rohan deGuéméné. Dans la suite, nous verrons le souvenir des ducs de Montbazon mêlé intimement à l'histoire du château des bords du Cher. Les plus hautes dignités permirent à Georges II de continuer les nobles traditions de sa maison. Il reçut le gouvernement de la province de Champagne et de Brie, et la lieutenance générale des armées. En 1466, il était « bailli de Touraine et des ressorts et exemptions, conseiller et premier chambellan du roy ». Parmi les personnages inlluenls qu’il vit à la cour se trouvait le chambellan Guy de Laval, seigneur de Loué et autres lieux, avec la descendance duquel

les la Trémoille devaient s’allier plus tard et qui, après avoir rebâti son château de Benais, reçut la sépulture dans l’église de cette paroisse avec sa femme Charlotte de Sainte-Maure. Georges II parut avec

honneur aux Etats généraux réunis à Tours. Un peu plus lard, en compagnie de nobles gentilshommes, il fut l’un des Ilotes du maire de la ville. Jean Briçonnet, dont la mémoire a traversé les âges comme celle d’un ami de la justice, du travail, des lettres, des arts et de tout ce qui contribue à la gloire d’un pays, reçut à sa table les plus hauts dignitaires.

En son « hostel » il donna à « disner, le dernier vendredy de may 1470.

à M. le chancelier de France, l’évesque de Langres, M. de Torcy, M. de Craon, M. de Chastillon, P. d’Oriolle, général des finances, le maistre des requetres de l’ostel, M. le prévosl des maréchaux ». Ces personnages étaient venus « veoir et adviser les réparacions nécessaires pour eslargir les douves, selon le vouloir du roy ». Si nous ignorons le menu du repas, nous connaissons du moins la note à payer, qui s’éleva modestement à 43 livres 7 sols. De pareils dîners comportaient des aliments substantiels plutôt que des mets recherchés ; l’hospitalité était franche et cordiale sans être cérémonieuse et raffinée.

Les personnages dont il vient d’être question étaient des officiers, qui avaient la confiance du roi. Louis XI, s’appuyant sur les auxiliaires qu’il avait choisis avec sa perspicacité bien avisée, travaillait activement à former et cimenter l’unité nationale en dépit des obstacles soulevés par les hauts suzerains. L’entreprise était trop louable pour que le prince ne mît pas en œuvre toutes les ressources du puissant homme d’Etat qu’il était. La clairvoyance de son esprit

Cage commandée par Louis \L pour le château de Loches ( Dessin (le Gaignières).

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n’avait d’égale que la fermeté de sa main, et l’on sait que cette main ne recule pas devant les moyens les plus énergiques voire même devant la construction de cages en bois et en 1er destinées à renfermer les prisonniers de marque, accusés sinon convaincus de trahison. Parmi les plus célèbres on compte celle de Tours qui servit à Simon de Quingey et à la Balue, et aussi celle de Loches, dont « tata » Commines, selon l’expression même du spirituel historien.

A quelque temps de là, le seigneur de Yéretz eut la douleur de perdre sa mère, Catherine de l’Isle. La sépulture de la défunte, veuve de quatre maris', eut lieu à lTlc-Bouchard, « le quatriesme jour de juillet 1472 ». Par les officiers de sa maison la défunte fut portée en terre, je veux dire en « la chapelle » seigneuriale du château, dont de faibles restes paraissent encore dans l’ile, pittoresquement enveloppée par les deux bras de la Vienne. Sous les grands arbres qui bordent la rivière, grâce aux documents, nous voyons défiler la pompe funèbre de la vénérable douairière. En tête du cortège s’avance la croix d’argent aux rinceaux finement ciselés et aux statuettes d’un aimable archaïsme. Elle est entourée des enfants de la « psalette », qui portent les chandeliers et le « vase à l’eau beniste » aussi d’argent mat et sans rehaut de ciselures. La théorie des prêtres, à la robe noire et au blanc surplis, dont les ailes sont agitées par la brise, marche lentement en faisant entendre les versets d’une psalmodie grave et funèbre ; dans cette île, aux longs peupliers inclinés par le vent, on eût dit comme le murmure des âmes de la ciltà dolente décrite par Dante, le poète sublime du moyen âge. Vient ensuite le cercueil, sur les épaules des officiers de dame Catherine; ils sont enveloppés dans un chaperon de drap noir, et la bière est recouverte d’un drap de a velours noir à tiers poil », avec croix de « damas blanc » et bordure de « drap d’or ». A droite et à gauche, se tiennent treize pauvres ayant des torches à la main et dont le visage émacié s’enserre dans la retombée du chaperon noir , qui forme une sorte de cagoule. Le reste du « luminaire » ne comprenait pas moins de 190 livres de cire.

Derrière la bière s’avançaient, dans leurs costumes richement brodés ou de simple drap, les membres de la famille, de la noblesse des environs et de la domesticité. Entre tous sous leur robe et chaperon de drap noir on distinguait, à la vivacité de leur douleur, les serviteurs personnels de la baronne, en particulier son intendant M. de Mons, son maître d’hôtel, son receveur Pierre Dufour, son tailleur Huguet et ses « troys femmes de chambre ». Parmi les person

nages attachés au seigneur de Véretz et de l’Ile-Bouchard figurait un « religieux de l'ordre de Saint Benoit, serviteur de M°r de Craon. » La foule nombreuse et priante qui suivait le cortège remplit la nef de la chapelle, endeuillée d’une ample tenture ou « sainture de 48 aulnes de satin noir double ». La plupart des gens qui avaient des liens de dépendance avec la châtelaine reçurent des robes et chaperons de deuil en drap noir. Si notre curiosité allait jusqu’à savoir ce que l’on employa d’étoffe à cet effet — tout n’est-il pas intéressant dans les mœurs et les usages de ces âges lointains — « l'estât de la despense faicte pour l’enterrement de feue très noble et puissante dame Madame de la Trémoille » nous apprendrait qu’il lut acheté deux cent vingttrois aunes d’étoffe noire, dont le prix variait entre GO sols l’aune pour la plus chère, et 30 sols pour le meilleur marché.

La cérémonie achevée, le corps fut descendu dans le caveau seigneurial au chant des litanies dont le rythme dolent s’harmonise si bien avec la vague tristesse de lame angoissée. « Pour l’aumoulne » aux indigents qui, suivant une touchante coutume à la fois religieuse et charitable, termina l'office, on distribua dix deniers « à chascun qui le vouloit prendre », en sorte que « pour le repos de la défunte » furent données 300 livres. Dans la même intention pieuse on célébra « trois trentaines de messes » et l’on fit « le service à l'uytiesme jour ». Ainsi se célébrèrent les obsèques en l’honneur de la douairière de Véretz et de l’Ile Bouchard « dont Dieu ait l’âme », suivant

les expressions mêmes du compte de son intendant Chariot Becdelièvrc.

La main d’un statuaire habile modela sans doute dans le marbre ou le bronze l’effigie de la baronne , mais les ravages des vandales ont empêché « l’ymaige » d’arriver jusqu’à nous. A cet effet le seigneur de Véretz dut se concerter avec son frère Louis, qui hérita de la terre de l’Ile-Bouchard et fut en même temps prince de Talmont, comte de Guise, ainsi

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Tombeaux de Touraine ( Dessins Gaignières ).

1, 2. Deux Guy de Laval avec leur femme à Bcnais. — 3. Jean de Bouchet à Loches. — 4. Marie de Rieux - Sourdèac à Plessis-lès-Tours.

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que vicomte de Thouars, du chef de sa femme Marguerite d’Amboise, fdle de Louis d’Amboise, vicomte de Thouars, et de Marie de Rieux. Le goût très vif de Louis de la Trémoille et de sa femme pour les arts les avait portés à mander sur les rives du Thouet des « tailleurs d’ymaiges » en renom, et il est vraisemblable que l’on s’adressa à l’un d’eux pour exécuter le tombeau de la défunte. De fait, vers celte époque, nous voyons les édiles de Tours tourner leurs regards de ce côté quand il s’agit d’une œuvre importante. En 1477, on songeait « à ung ymaigier de pierre qu’ils conviennent quérir à Thouars pour tailler richement les armes du roy et de la ville au fronton du portail » du grand pont sur la Loire. Nous avons une idée de ce que dut être ce monument funéraire par les tombeaux dont le dessin nous a été conservé, tels ceux des seigneurs de Benais, de Loches ou d’autres localités.

Le seigneur de Véretz aimait sa résidence avec ses grands bois et ses horizons infinis. Sa femme essayait de l’y retenir le plus possible dans les charmes d’une douce tranquillité, mais il préférait employer son temps dans l’exercice des affaires politiques et administratives du pays ou dans l’activité du camp, plutôt que sous les ombrages de son castel des bords du Cher. La gestion du domaine était confiée à un intendant du nom de Pessé. Un « Inventaire des papiers des terres et seigneuries de Véretz et de Larcé » fait mention d’ « un livre en parchemin, vieux manuscript intitulé : Papiers de cens rentes et debvoirs tant en bled et poulaille qu’autrement, deub à Verelz à cause de la seigneurie du dit Veretz, fait par Thibaut Pessé, receveur du dit lieu au mois d’aoust 1473. »

Quant à Georges II, il occupait la dignité de lieutenant général des armées, et c’est en cette qualité qu’en 1473 il reçut le commandement des troupes que le roi envoya pour secourir l’empereur Frédéric III. Notre chevalier descendit dans la tombe en l’année 1481, sans laisser d’enfants pour recueillir cet héritage d’honneur et de beaux domaines. Il est vrai qu’à cette époque le castel de Véretz était bien mutilé et que les désastres répétés de la guerre de Cent ans l’avaient transformé en une place démantelée. C’était au lendemain de la mort de Louis XI et de l’avénement de Charles VIII, sous la régence d’Anne de Bcaujeu, dont le grand sens politique faisait dire à son père : « c’est la moins folle femme du monde », et qui s’empressa de réunir à Tours les États-Généraux. Un état fut dressé en l’année 1484, lequel nous renseigne avec l’exactitude d’un inventaire officiel , incapable de rien déguiser des inconvénients non plus que des avantages.

« Veretz.y lisons-nous, est un vieil chasteau quipiécà fust brûlé et partis abattis, et encore y a une salle et chambre couvertes d’ardoyses et on galetas y a greniers.

« La basse-cour est close de pal et en sont les maisons arrentées.

Il y a jardin et chenevril contenant ung quartier de terre ; près le dit chasteau y a environ deux arpents et demi de terre en buissons, qu i seroient bien baillés X sols de rente.

« 11 y a deffet en la rivière de Cher au dessoubz dudit chasteau,vallans communs ans VIII livres. Le port vault communs ans XL sols. Il y a devant le chastel six arpens de pré, vallans communs ans XII livres. Les perrières (carrières) valent communs ans XV livres.

« Il y a justice haulte, moyenne et basse.

« Il y a dixme d’aignaux va liant communs ans X sols. La dixme vaut communs ans : pour froment XXX setiers, le seigle ordinaire XXX setiers V boisseaux. Corvées a l'ener XLI journées de femmes auxquelles on doit leur despens. Un quarteron d’anguilles appelées Cornilleau. La dixme du vin de Véretz vault communs ans une pipe et demie de vin, dont la pipe peut valoir LX sols ; ainsi vauldroit la d. dixme communs ans IV 1. X s. »

Les dépendances se composaient de deux métairies, celle dite de Véretz, auprès du bourg, et celle de Villiers. La première comprenait « une vieille maison couverte d’ardoyse où demeure le metaier, et y a une grange couverte de tuiles et un tect à brebis, et y a une fuye demi fondue et une tousche de boys et bien trois quartiers de vigne tout en ung tenant, contenant ensemble de quatre à cinq arpents, dont le revenu de la vigne vault communs ans la somme de XXX sols. Les terres labourables de ladite gagnerie montent environà quinze arpens. Y a trois arpents et un quartier de pré et ung arpent de patureau. »

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La métairie de Villiers a « une maison couverte de tuiles où demeure le mestayer, une grange couverte de chaume, et grandes murailles dont la plupart est fondue. La dite maison est en une tousche de boys contenant ung arpent, et au dessoubs y a bien à faire bonne garenne. Les terres labourables montent environ à vingt trois arpents ; y a trois arpents d’autres boys et buissons qui ne servent qu’à pasturage. »

En outre, le domaine de Véretz jouissait de certains droits seigneuriaux et « hommaiges » mentionnés dans le même état. — « Jehan de Larçay doibt hommaige simple par raison de sa terre de Larçay, qui vault bien 4 livres communs ans. — Jehan Grenel doibt hommaige simple et ung roucin de LX sols à muance de seigneur et d’homme, par raison du Petit-Villiers, vallant XX livres ou environ. — Guillaume Marque, seigneur du Closet, doibt foy et hommaige simple, et vault son lief environ XX livres de rente. — Le seigneur de Chanceaux doibt hommaige simple, et vault son fief environ XX livres de rentes. — Le seigneur de Tuceau doibt hommaige et V sols de service à cause de partie de sa maison de Tuceau et de ses plantes. — Me Jehan Lopin, à cause du grand Xitray doibt hommaige et VI sols de debvoir, dont y en a XII deniers en procès. » Mais tout n’était pas bénéfice pour le seigneur de Véretz. Les droits et les rentrées avaient pour contrepoids les devoirs et les charges. Le tableau des « charges par deniers » porte : « A Mgr. de Tours VI livres, au sénéchal G sols, au chastelain (ou gouverneur) G sols, au recepveur VI livres, au capitaine LXX sols, au trésorier de l’église de Tours XII livres et un quarteron de livre de cire. »

Nous l’avons constaté, au milieu de terres et de droits de quelque « consistance » , T « hostel noble » de Véretz présentait l’aspect d’une maison un peu ruinée. Assurément, l’opulente famille de la Trémoille était bien en mesure de rebâtir le castel sur des proportions plus vastes et plus en harmonie avec les mœurs et les goûts alors en vogue. Mais leur résidence favorite était le château de Thouars et c’est là qu’ils se plaisaient à s’entourer de tout le luxe d’ameublement recherché des plus grands seigneurs, comme l’on peut s’en rendre compte par les inventaires conservés dans le remarquable chartrier de M. le duc de la Trémoille, membre de l’Institut, en sa superbe demeure de Serrant et par sa magnifique publication sur ses ancêtres

Les la Trémoille ne négligeaient certes pas d’étendre leurs propriétés et leurs alliances, mais c’était plutôt du coté du Poitou. Parmi les neveux de Georges, les deux plus connus sont le cardinal Jean, du

titre de la Trinité aux Monts, et l’amiral Louis. Ce dernier portait les titres de prince de Talmont, comte de Guines, vicomte de Thouars, baron de lTle- Bouchard, de Sully de Craon, amiral de Guienne et de Bretagne. En Tannée 1485, il unit le blason de la Trémoille à celui de Bourbon, en épousant Gabrielle, fdle de Louis de Bourbon, comte de Monlpensier, et de Gabrielle de la Tour, dont les portraits étincèlent dans la troisième verrière de l’incomparable panorama de la Sainte- Chapelle de Champigny. Sur les bords du Thouet, nous l’avons dit, on rivalisait avec les œuvres d’art des rives de la Loire, et le prince Louis se fit l’émule de sa femme pour embellir le château et la chapelle seigneuriale. On sait qu'il trouva la mort sur le champ de bataille de Pavie et que son tombeau fut sculpté par Martin Claustre, célèbre « tailleur d’ymaiges » du xvie siècle. Encore un peu et, de son côté, Véretz n’aura plus rien à envier aux demeures les mieux privilégiées, mais il appartenait à une autre famille d’y construire un important manoir, ainsi que nous le verrons bientôt.

Le château et l’église de Véretz, vus du midi.

Henaissance. - Jean de la Bawe

Venimmo al piè d’un nobile castello Difeso da un bel fiumicello.

Dante, Divina Comedia , I p.c. 4.

uand l'orage après avoir dévasté le sol s’éloigne à l’horizon, le regard contemple avec étonnement et mélancolie les ruines qu’il a semées sur son passage. Parfois, cependant, il a la satisfaction d’apercevoir au milieu des décombres un arbre que la trombe a mutilé sans l’anéantir et qui, l’ouragan passé, redresse sa tige avec une nouvelle fierté. Ainsi, parmi les dévastations lamentables causées par la guerre de Cent ans en Touraine, les localités* des bords du Cher furent amèrement traitées, et néanmoins le castel de Véretz si rudement éprouvé allait non seulement retrouver son importance d’autrefois mais encore briller d’un éclat qu’il n’avait jamais connu. C’est à la maison de la

Plessis-lès-Tours, d’après les dessins Gaignières.

1. Cour d'honneur. — 2. Façade sud. — 3. Façade et entrée à l'est.

Barre qu’était réservée l’initiative de cette transformation.

La famille de la Barre, sans prendre rang parmi les plus nobles du royaume, comptait cependant au nombre des plus recommandables. Jean de la Barre était connu avec avantage à Etampes au milieu du xve siècle. A cette époque, l'écuyer Jean Desmazis remplissait la charge de capitaine et de bailli de la ville et du château. Il avait une fille, Marie, qui plut à Jean de la Barre, et le mariage eut lieu en 1455. Sur cette souche pleine de promesses s’épanouirent des rameaux vigoureux et nous devons nous attacher tout spécialement à Jean II, dont la brillante carrière fait partie de notre sujet.

Nous ne sommes pas bien fixés sur la jeunesse de Jean II de la Barre ni sur l’époque précise à laquelle il s’installa sur les rives du Cher. S’il faut en croire un auteur fort érudit, il n’apparaîtrait comme seigneur de Véretz qu’en 1525. C’est là une erreur et, à cette date, il y avait environ une trentaine d’années qu’il détenait le domaine dans la posses-

RENAISSANCE — JEAN DE LA BARRE

sion duquel il succéda à Georges II de la Trémoille. La fidélité au souverain était héréditaire dans sa lignée. Après avoir servi avec dévouement Louis XI, il eut toute la confiance de Charles VIII. U fut élevé à la dignité de chevalier de l’ordre et de premier gentilhomme de la chambre du roi, et fut honoré de la charge importante de prévôt de Paris et de lieutenant général de l’Ile-de-France (1). Jean unit son existence à celle de Marie de la Primaudaye, qui lui donna trois enfants auxquels nous reviendrons.

Sous les règnes de Louis XII et de François 1er, il vit la fortune continuer de lui sourire et lui valoir les titres de vicomte de Bridiers et de baron de Plessis-lès-Tours (2). Le dernier souverain mit le comble à ses faveurs en lui octroyant la riche châtellenie d'Etampes que les princes avaient l’habitude d'engager à leurs favoris. La terre d’Estampes, ou Étampes suivant l’orthographe moderne, fut constituée en baronnie au temps de la reine Blanche, mère de saint Louis, puis en 1327 le roi Charles le Bel l’érigea en comté-pairie. Plus tard, Louis XI la donna à Jean de Foix, en attendant que Louis XII en fit don à Anne de Bretagnepoursa fille Claude. Artus Goufficr, grand maître de France, ayant reçu ce domaine à vie, à la mort du titulaire, la terre revint à la reine Claude, après laquelle le roi en disposa au profit de Jean de la Barre. Ajoutons de suite que plus tard, en 1536, le roi l’éleva au titre de duché en faveur de Jean de la Brosse et qu’elle fut possédée par Diane de Poitiers, par Gabrielle d'Estrées et par son royal bâtard, César duc de Vendôme. C’est en l'année 1526, que le seigneur de Véretz fut gratifié par le roi du comté d’Etampes et, à partir de cette époque on lui voit cette noble qualité. Mais n’anticipons pas sur la marche des événements et suivons le fil conducteur de la chronologie dans la nouvelle phase où nous entrons.

De tout temps le commerce a été l’une des sources les plus fécondes de la fortune privée et publique. Autant la culture des lettres, des sciences, des arts et de tout ce qui appartient au domaine de l’idéal contribue à la satisfaction des inclinations les plus élevées de la nature humaine, autant la pratique des alfaires et des transactions répond aux besoins ordinaires de l'existence et alimente le fonctionnement des rouages de la vie sociale. D’autre part, à mesure que s'accroît la facilité des communications, le rapprochement des distances tend à diminuer,

(1) P. Anselme, Hist. généal. etc., t. I, p. 495.

(2) Ses armoiries étaient : d'argent au chevron de gueules accompagné de trois molettes de sable,

sinon à éteindre l'activité des petits centres pour transformer chaque nation, voire même le monde entier, en un vaste marché commercial. Or il n’en allait pas ainsi au temps passé. Les foires et les marchés périodiques étaient à la fois un principe d’aisance pour les diverses localités et comme un réservoir qui alimentait les villes et les provinces.

Aussi était-ce une bon ne fortune pour un pays que d'être en possession de quelque foire annuelle. La municipalité, le monastère ou le château, q u i d’ailleurs y trouvaient u n e source de revenus, ne négligeaient pas de faire des démarches pour obtenir la création de ces marchés. Presque toujours le souverain tant en vue de l’intérêt général ou particulier de la région que pour se concilier l'attachement de ses sujets, agréait la requête qu’on lui présentait.

Jean de la Barre, conseiller et premier chambellan du roi, était trop bien en cour pour ne pas faire bénéficier Yéretz de cet avantage. 11 demanda l’installation de deux foires par an et d’un marché par semaine. François Ier accueillit favorablement la supplique et arrêta la création, par lettres datées de Villers-Cotteret au mois de septembre 1518. Les deux foires devaient se tenir, l’une le jour de l’Exaltation delà Sainte-Croix, qui est le 3 mai, et l’autre le jour de l’Annonciation ou le 25 mars. L’institution établie, il s’agissait de rendre ces foires et marchés le plus fréquentés qu’il serait possible. La publicité se hâta de faire connaître la bonne aubaine, et la réclame, sans atteindre aux proportions qu’elle a reçues de notre temps, se chargea d’en informer les intéressés. Les marchands de la région en furent spécialement informés et, afin de les attirer en grand nombre, on leur assura, pour la première foire, une prime tant en argent qu’en pain et vin. Le succès répondit aux espérances, et les merciers dépassèrent le chiffre de deux

Plessis lès-Tours, côté N.-E. Etat actuel.

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cents. Le receveur, chargé pour cette fois non pas de percevoir mais de rétribuer, nous a laissé le compte de sa journée et la liste des présents est parvenue jusqu’à nous. La pièce porte pour en-tête : « S’ensuit le nombre des merciers venuz à la foire nouvelle de Verectz formée au d. lieu le jour de Ste Croix 3e jour de may 1519, payez a la raison de vu s. vi d., une pinte de vin, ung pain a chacun d’iceulx. » La liste garde deux cent dix noms, et donne le total de 3e lxxviii 1. xv s. Parmi les marchands on remarque : Noël de Champeaux, plusieurs Noël, Jehan Pèlerin, Jehan Leroy, Estienne et Pasquier de la Fontaine, Jehan Decours, Antoine de Loynes, Yves Régnault, Michel Rousseau, Pierre Bougrault, Tristan de Monplacier, Jacques Alternant et Catien Ronsset. Il y avait, en outre, quelques mercières comme Guillemyne Moynesse et la veuve Pierre Gohier. (1)

Le séjour de Jean de la Barre dota Véretz de l’activité commerciale et partant de l’aisance qui, en se répandant peu à peu, adoucit les souffrances produites par les siècles précédents. Mais ce ne fut là qu’une partie des bienfaits dont nous lui sommes redevables. Doué d’une belle intelligence, ornée des dons littéraires et enrichie d’une érudition variée et agréable, le seigneur de Véretz se plaisait à encourager les écrivains et les artistes. A ses heures, il aimait à goûter les charmes de la compagnie des Muses et, grâce à son influence, le manoir transformé devint le rendez-vous des amis des arts, des lettres et des sciences, en même temps que de la meilleure société des environs.

Jean de la Barre ne faisait, il est vrai, que s'inspirer des nobles traditions de tout temps en honneur sous le doux ciel de Touraine. Dès l’origine les Tuions, à l’esprit souple et éveillé, acceptèrent la culture intellectuelle apportée par les Romains plus volontiers que le joug politique des vainqueurs, et celle-ci ne tarda pas à produire des fruits savoureux dans leur spontanéité. A l’ombre du monastère de Saint Martin, les disciples fidèles de la science autant que de la retraite possédaient tout ce que l’on savait alors, et Sulpice Sévère, dans ses ouvrages d’histoire, reflète tout à la fois les idées et les mœurs aussi bien que la littérature de son temps, avec ses qualités et ses défauts. Bientôt la moisson fructifia admirablement et, deux siècles plus tard, Grégoire de Tours, mort en 595, était en mesure d’élever à l’honneur de la Gaule son Ilistoria Francorum , source originale et fondement indestructible de notre histoire nationale. Le grand évêque,

(1) Archives d'Indre-et-Loire, Tv 117,

suivant l’expression d’un maître, est « un historien merveilleusement approprié », si bien qu'il « faut descendre jusqu’au siècle de Froissart pour trouver un narrateur qui égale Grégoire de Tours dans l’art de mettre en scène les personnages et de peindre le dialogue. » (1)

Si, pour ne nous arrêter qu’aux cimes, nous franchissons de nouveau cette étape de deux siècles, nous arrivons à Alcuin, l’un des génies les plus féconds et les plus universels du vieux temps. Le professeur et le familier de Charlemagne consacra définitivement la renommée littéraire de Tours en donnant à l’école de Saint-Martin un éclat qui rayonna sur l’Europe entière et jusqu’aux portes de Rome, ainsi que l’attestent les documents contemporains. Les âges suivants entendirent la parole lumineuse et reçurent les leçons de maîtres tels que Théotolon, archevêque de Tours, et de son ami l’abbé Odon, qui tous deux moururent vers le milieu du xe siècle et furent inhumés dans l’abbatiale de Saint-Julien à Tours. On sait qu’Odon, éminent par l’éloquence aussi bien que par la science, a été considéré comme « l’ornement et la plus brillante lumière de la France » à cette époque (2).

Durant la période tourmentée du moyen âge, Tours ne cessa pas d’être un foyer actif, une ruche féconde de labeur intellectuel. Les lettres et les sciences y formèrent cet admirable faisceau de rayons que l’on nommait alors les arts libéraux. Le cadre de ce livre ne nous permet pas d’entrer dans les détails et nous ne ferons que citer les noms des hommes les plus renommés. A côté d’Adam et de Renaud c’est Bérenger, à l’imagination ardente, mais au savoir immense et à la parole vibrante, dont le prélat Hildebert encore sous le charme des leçons écrivait :

Quidquid philosophi, quiquid cecinere poetæ Ingenio cessit eloquioque suo. (3)

Dans la suite, nous signalerons Ranger qui devint archevêque de Reggio, Sigon le grammairien, Gaunilon le philosophe, Ecbert appelé oræfulgidum sidus , Guillaume dont l’hellénisme était apprécié à Constantinople, Thibault le biographe, ainsi que les chroniqueurs Jean de

(1) Aug. Thierry. Redis des temps mérouingiens, t. I.

(2) Histoire littéraire de la France, éd. 1742, t. VI, p. 229.

(3) Baudry, abbé de Bourgueil, un lettré des plus recommandables, disait de Bérenger

Tota Latinorum facundia marcida floret Dum Berengario Turoni floruere magistro.

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Marmoutier et Peregrin de Fontaine-les-Blanches. Le siècle de saint Louis vit le ritueliste Péan Gatineau, chanoine de Saint-Martin, le poêle Bruneau, l’érudit Simon de Brion qui reçut la tiare sous le nom de Martin IV. Plus tard, tandis que la jurisprudence était cultivée avec autorité par Pierre Frétaud et Aleaume Boistel, la théologie eut pour doctes porte-parole Georges de Ralvin et Pierre de Palme qui furent suivis par Martin Lemaître, aumônier de Louis XI, que ses ouvrages ont fait comparer à l'illustre Gerson , par Jacques Lallier et Jacques Tardif, qui écrivirent des traités sur diverses sciences.

On sait que durant le xv° siècle, si fécond en floraisons de toutes sortes, le culte des manuscrits trouva dans les diverses classes des dévots absolument passionnés. Le chapitre de la cathédrale, pour ne citer que ce corps, compta notamment dans son sein des chanoines excellents copistes, tels que Georges d'Esclavonie et Yvon Mesnagier, aussi bien que des Mécènes comme le trésorier G. le Picart (1442), dont le nom, les armoiries d’azur au lion grimpant et même le portrait se voient en deux superbes Graduels à miniatures de ce temps, conservés à la bibliothèque de Tours et qui font penser à Jean Fouquet (n‘is208, 209).

L’époque qui vil P épanouissement de l’humanisme el des arts produisit des maîtres en droit tels que Gilles Lemaître, Jean Baret, Jean de la Roberterie, Michel Guy et Paul de Volant, ainsi que Nicolas Pavillon, Antoine Mornac, François de la Forge, René Boullay et Jean Sainxon, dont les travaux font autorité et qui d’ailleurs savaient charmer les loisirs de Thémis par une douce intimité avec les Muses. Ce rôle ne fut pas rempli avec moins de succès par Jean Brèche qu’on disait « en tous savoirs abondant et fécond. » Dans la république des lettres, à l’aurore des temps modernes, une place des plus honorables fut occupée par le clergé séculier et régulier, dans les rangs desquels nous mentionnerons les poètes Guillaume Châtelllcr, Claude Cottereau

et Martin Guérin, par les érudits Lasseré, Nicolas Barthelemi et Jean Chaptard, par les théologiens Etienne Dalvin, Mathieu Giron, François Bohier et Simon de Maillé.

La philologie groupait autour d’elle des esprits distingués comme Pierre Palma Cayet, versé dans les langues orientales, Martin Grégoire, Claude de Craon, Pierre Moreau, Jacques Lemaire, et surtout l’amboisien François Tissa rd, qui se signalèrent par leur connaissance approfondie de l’hellénisme. Parmi les écrivains qui se distinguaient par une érudition considérable, il convient de mentionner Claude et Gabriel Chappuis, adonnés aux langues vivantes, Joachim Périon, docte prieur de l'abbaye de Cormery, et François Rabelais dont le cerveau encyclopédique fut servi par une imagination prestigieuse, par une langue géniale ainsi que par une extraordinaire indépendance d’esprit, de caractère et de langage. Pendant ce temps, à l’ombre des saulaies de Saint-Cosme, Pierre llonsard s’efforçait de retremper la poésie française aux sources de l’antiquité classique, et mourait en 1585, à l’âge de 61 ans, dans sbn cher prieuré des bords de la Loire; son tom-

beau fut orné d’un buste, nonobstant le. désir modeste que le réformateur du Parnasse avait exprimé dans cette strophe si connue :

Saint-Cosme, logement du prieur et restes de l’église.

Bien je vueil qu’un arbre

M’ombrage en lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert

Toujours de verd.

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Les gentilshommes de Touraine n’excellaient pas moins à tenir la plume qu’à manier l’épée. Les uns, et c’est le plus grand nombre, s’adonnèrent à la culture des lettres en suivant les élans de leur imagination fertile, tels Charles de la Hueterie, Victor Brodeau, François Barraud, Victor Bouchet, Vincent de Clamecy, Pierre Leclerc de Courcelles, Marc Papillon, Guillaume Michel, connu par ses traductions des anciens, et surtout Jean de Bueil, le charmant auteur du Jouvencel. D'autres occupèrent leurs loisirs à des travaux d érudition et d’histoire; Jean Guyard de Chezeray composa des traités sur la loi salique et sur le règne de Hugues Capot ; Michel de Castelnau a laissé des Mémoires dans lesquels la franchise du caractère brille en la clarté et la précision du style, trempé comme la dague du chevalier.

Le manoir de Véretz occupe une place fort honorable dans le mouvement littéraire que nous avons esquissé, et le seigneur fait bonne figure parmi les chevaliers qui aimaient à converser avec la muse de l’histoire. Jean de la Barre était bien en situation d’observer de près ce qui se passait à la cour et ce sont ses observations qu’il nous a léguées dans les Mémoires qui méritent de voir Je jour. Ce recueil se fait remarquer, dit-on, par la justesse des aperçus, la largeur des idées, la connaissance des personnes et des choses, aussi bien que par l’art de narrer et de dégager la philosophie des événements, et l’on y devine aisément un ami sérieux des lettres et des arts qui devait s’entourer des agréments dont la noble jouissance découle de cette source, infiniment supérieure aux vanités d’une existence frivole. C’est sur la foi de l’historien Chalmel que nous mentionnons les Mémoires de Jean de la Barre lesquels, suivant ce biographe, n’ont pas été imprimés, mais dont plusieurs morceaux ont été cités par Louis Guyon de la Nauche dans ses différentes leçons (1). Nous avons vainement recherché le manuscrit dans les collections publiques. En retour, la Bibliothèque nationale nous a fourni quelques documents intéressants que nous signalerons un peu plus loin.

Jean de la Barre avait la tâche, à certains égards fort enviable, de se construire une demeure en harmonie avec ses goûts et ceux de son temps. On n’a pas oublié que vers la fin du règne de Louis XI, le manoir de Véretz n’était plus qu’« un vieil chasteau, bruslé et partis abattis » avec une « salle, chambre et galetas. » Assurément un grand seigneur, chambellan du roi, était en droit de prétendre à une habi-

(l) Histoire de Touraine , t. IV, p. 256.

tation plus confortable, et il n'avait, à cet effet, qu’à s’inspirer du renouveau qui de toutes parts donnait aux arts un admirable essor.

S’il est vrai de dire que la société plonge ses racines dans le sol formé des couches déposées successivement par les générations humaines, il n’est pas moins logique d'admettre que les idées fondamentales et les principes primordiaux sont comme la souche sur laquelle les lettres, les sciences et les autres branches du savoir se ramifient en une frondaison d’une merveilleuse beauté. Les arts en particulier sont comme la floraison éclatante de la civilisation, et l’histoire de chaque peuple offre au regard de l’observateur d’autant plus de charme attirant et séducteur (pie leur épanouissement a été plus complet et plus en harmonie avec les pures et sereines notions du Vrai" du Beau et du Bien, étudiées librement tout à la fois dans la Nature et dans les régions supérieures de l’Idéal.

Après la Grèce et l’Italie, terres classiques de l'art, la France occupe sans conteste un rang privilégié. La limpidité de la pensée, la sincérité du sentiment et la clarté de l’expression lui assurent une place que ne sauraient lui disputer les nations chez lesquelles les procédés visent à une naïveté prétentieuse ou à un éclat superficiel. Dans cette France chérie des Muses, la Touraine est bien le Jardin des Hespérides, avec ses sentiers lieu ris familiers aux Grâces. En tre les diverses provinces, elle sourit gracieuse et charmeresse comme la Toscane française au ciel d’azur, aux sites enchanteurs, aux cours d’eau argentés, aux châteaux superbes, aux habitants de mœurs douces et polies comme le génie même des arts.

Longue et semée d’œuvres considérables est la carrière artistique ainsi parcourue par les ancêtres. Nous ne redirons ici ni le talent des maîtres qui édifièrent et ornèrent la première Basilique de Saint- Martin, réputée « l’une des merveilles du monde » à l’aube de la civilisation mérovingienne, ni le renom de l’école d’Alcuin, source de travaux de premier ordre et berceau d’une véritable renaissance. Nous ne nous arrêterons pas à rappeler l’habileté des architectes, des sculpteurs et des peintres qui élevèrent et décorèrent nos églises monumentales du xie au xve siècle, au cours de ce moyen âge dont on pense plus de bien à mesure qu’on le connaît mieux, ne fut-ce qu’en raison des chefs-d’œuvre dont il a doté notre pays 11 nous suffira de jeter un coup d’œil rapide sur la période qui s’ouvre sous les auspices de Louis XI.

Quelle pléiade glorieuse que celle des grands architectes les Fran-

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çoys, des illustres peintres les Fouquet, les Poyet et les Bourdichon, des sculpteurs « souverains » les Michel Colombe, les Guillaume Régnault et les Jean de Chartres ! Cette couronne brillante de tant de joyaux s’enrichit de nouveaux fleurons le jour où la Flandre nous envoya quelques-uns de ses meilleurs peintres, tels que les Clouet, et où l’Italie nous fit présent de maîtres du ciseau, comme Pacherot, Paganino et les Juste. L’apothéose fut complète lorsque les pionniers de cette colonie, Dominique de Cortone et Joconde, virent l’Apollon des arts, l’incomparable Léonard de Vinci, apporter à la Touraine les derniers rayons d’un génie qui ne connut pas de déclin.

Que de merveilles n’était-on pas en droit d’attendre du concours de tels artistes ! Grâce à ces maîtres la Touraine, pareille à une grande dame qui met tous ses bijoux pour une solennité princière, allait se parer de ses plus beaux atours. Les rois avaient élevé le palais d’Amboise sur les bords de la Loire. A l’instar du souverain, les grands seigneurs se disposaient à immortaliser leur mémoire par quelque monument digne de passera la postérité. Encore un peu et les princes de Montpensier allaient édifier le château de Champigny sur les rives de la Veude, les Berthelot posaient leur riant manoir d’Azay au milieu de la nappe transparente de l'Indre, et les d’Epinay bâtissaient le robuste et aimable château d’Ussé sur le penchantde la colline qui borde ce cours d’eau. De leur côté, les Bohier songeaient à asseoir sur le Cher la demeure enchanteresse que Catherine de Médicis acheva de mettre à cheval sur la rivière en une cambrure vraiment superbe et presque inimitable.

Sur les bords délicieux du Cher, un peu en amont de sa jonction avec la vallée de la Loire, un site enviable s’offrait à l’ami des coteaux enveloppés de futaies ombreuses et d’horizons infinis. Les Babou, opulente famille en faveur à la cour, s’étaient choisi le coteau de la rive droite pour leur résidence de la Bourdaisière A son tour Jean de la Barre jeta son dévolu sur la rive gauche, fit table rase des ruines accumulées par la guerre de Centans et résolut de se construire une demeure qui répondît à son rang et à sa fortune, aussi bien qu’à la beauté du lieu et aux goûts de l’époque.

En gentilhomme épris du charme des belles choses et qui sait demander aux arts réunis la réalisation d’un rêve aimable, le seigneur de Véretz exposa les détails de son projet à un architecte distingué. Il fut servi à souhait et ses vœux furenl pleinement couronnés de succès. Le monument comprenait un grand corps de logis regardant le

nord et l’est, et appuyé sur un mur de soutènement, qu’il surplombait. L’aile centrale, au rez-de-chaussée et au premier étage, était éclairée de fenêtres à meneaux de pierre avec pilastres et couronnement de style Renaissance; il en était de même des lucarnes avec joli fronton se détachant sur le toit aigu, et, à chaque bout, une cheminée monumen-

tale au conduit ornementé dominait la toiture en ardoises. Un balcon en fer forgé, sans doute dans le genre de celui d’Amboise, courait le long de celle façade. L’aile septentrionale était flanquée, aux deux extrémités, d’un pavillon en saillie et surélévation sur le reste, dont le dernier étage servait de combles, que couronnaient quatre épis de grande dimension.

Suivant les habitudes du xv!0 siècle, on dut élever en retour des

Château de Véretz bâti par J. de la Barre, d'après un dessin de Gaignières (1699).

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ailes qui encadraient la cour d’honneur. Celle de l’Orient regardait le bourg et longeait le chemin d’arrivée en terrasse, dont le mur de soutènement avec arc de décharge se voit encore sur le côté de la place publique. Ce corps de logis présentait une double tour ronde, dont la dernière formait l’extrémité de l’aile. La porte d’entrée s’ouvrait entre ces deux robustes sentinelles, munie de l’appareil militaire d'un donjon qui tient à faire bonne figure dans le monde élégant. Ces tours surmontées d’un toit conique étaient vraisemblablement un reste du castel antérieur que l’on utilisa dans la nouvelle construction, à laquelle d’ailleurs celle de l’angle sud-est eut seule la bonne fortune de survivre jusqu'à nos jours, sous des dehors transformés. Un terre-plein du coté de la maison et une rangée d’arbres sur la terrasse du mur extérieur bordaient l’allée qui montait au château. L’aile occidentale s’appuyait au sud à une tour ronde avec toit conique, et du côté de la cour, s’élevait une haute tour de forme carrée ou polygonale servant d’escalier et qui s’achevait en un dôme à lanternon finement ajouré.

La cour, ainsi encadrée de corps de logis de belle allure, présentait un aspect à la fois agréable et imposant. On n’avait pas négligé, sans doute, de l’agrémenter d’une galerie à arcades et pilastres délicatement sculptés, ainsi qu’on le remarque encore à l’hôtel de Beaune à Tours, aux châteaux d’Ussé et de Pressigny en Touraine, à ceux d’Oiron et de la Boche du Maine en Poitou, et en diverses localités. Quant à l’intérieur, il répondait absolument au dehors et une noble simplicité avait présidé à la décoration des appartements, au choix du mobilier, à la disposition des tentures et des objets soit de luxe, soit d’utilité. Mais, faute de posséder un inventaire de cette époque, nous devons nous borner à ces considérations inspirées par ce que nous savons de la structure du château et du goût des seigneurs d’après deux dessins du xvne siècle, l’un de Gaignières et l’autre de Gourant, dont il sera question dans la suite.

Heureusement nous sommes plus favorisés en ce qui regarde deux monuments dont l’histoire se rattache à celle du château, je veux dire l’église paroissiale et la chapelle seigneuriale, sous les voûtes élégantes desquelles nous allons conduire le lecteur.

Vérctz n’appartient pas à la série des paroisses dont la fondation remonte aux origines chrétiennes de la Touraine. D’assez bonne heure sans doute, ne fût-ce que par suite de la proximité de Cæsarodunam , les apôtres de la Religion y jetèrent les semences de l’Evangile ; mais ce n’est qu’au moyen âge que son territoire fut érigé en paroisse avec

église, curé, service liturgique et tout ce que comporte la vie religieuse. Au xiC siècle, Vairetum — c’est le nom qu’on lui voit dans une charte latine — était en possession de son église, bâtie au pied du rocher sur

lequel est assis le château. Elle était placée sous le vocable de Notre-Dame qu’elle garda depuis lors. Ici, comme d’ordinaire, c’était l’oasis de la paix, de la prière et de la fraternité dans le vallon à côté et comme à l’ombre de la forteresse , symbole et théâtre des luttes armées : on eut dit le nid tranquilledu roitelet accroché aux lianes du coteau sur lequel l’aigle a placé son aire. La paroisse était comprise dans l’areb iprêtré de Tours et la nomination du curé était à la collation de l’archevêque. Au moyen âge, à l’occasion du droit de «joyeux avènement» dû au prélat, on remarque au compte du « preshyter de Verez, XXX sols. »

L’église présentait alors la forme qu’elle a conservée depuis, le chevet orienté vers le levant, suivant les habitudes chrétiennes, et la façade tournée vers le rocher dont elle était séparée par une tranchée. On voit encore plusieurs parties delà construction ancienne, en particulier du côté de l’abside, et surtout la tour du clocher, avec son contrefortet ses fenêtres à plein cintre. Les dévastations causées par la guerre de Cent ans furent réparées par les soins des seigneurs et du clergé. Là, comme presque partout, le xve siècle dota l'église des arcatures

Église de Véretz, tour et rampe ancienne du château vues du côté nord.

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fi nés et élancées qui donnent tant de légèreté au style si bien nommé flamboyant. La petite chapelle, à peu près carrée qui dut servir de fonts baptismaux, au nord ouest, se rattache vraisemblablement à celle époque, ainsi que l’indiquent les nervures et les culs-de-lampe vigoureusement fouillés. La façade dut recevoir aussi une ornementation inspirée de cet art délicat. L’intérieur, le mobilier et les vitraux ne demeurèrent certes pas étrangers à ce rajeunissement que les constructions reçoivent avec avantage quand il s'inspire des vrais principes de l’esthélique. Les châtelains de Véretz se plurent à contribuer à cette œuvre de piété et de goût. Naguère on y voyait, proche l’autel, une verrière en laquelle était représenté un chevalier à genoux et vêtu d’une cotte armoriée «. d’argent au chevron de gueules accompagné de deux besans et d’une étoile d’azur, au chef cousu d’or » ; les mêmes armes paraissaient sur le tapis vert du prie-Dieu. Ce serait ici le blason d’un de la Barre et il s’agirait d’un Henri de la Barre d’après l’historien qui a publié l’Inventaire des dessins de la collection Gaignières. Derrière le gentilhomme et le présentant peut-être à la Vierge patronne du lieu, se tenait debout un saint en costume d’empereur d’Occident. qui devait être saint Henri, lui-même patron du seigneur (1). Mais il est à remarquer que cette maison ne nous offre pas de personnage de ce nom et que les armes de la famille portaient « d’argent au chevron de gueules, accompagné de trois molettes de sable, 2 et 1 ». Quoi qu’il en soit, ce chevalier en costume de la fin du xve siècle a sa place marquée dans les annales de l’église.

Seigneur de la Barre et son patron.

Ancien vitrail de Véretz ( Dessin Gaignières).

(1) Bibl. Nationale, collection Gaignières n» 2713.

A son tour, le xvie siècle transforma le monument grâce à la munificence des seigneurs. Il mesure actuellement vingt-sept mètres de long sur sept mètres de large. La nef fut remaniée avec ses pilastres finement décorés de chimères et d’autres motifs, et le clocher fut repris à partir de la corniche. Les contreforts, les rampants et les frontons s’agrémentèrent de gracieux motifs. Une litre dessina ses armoiries coloriées entre deux listels et plus tard, au-dessous, une autre litre fut tracée en noir. Deux portes latérales, ouvrant sur les bras du transept, furent décorées de pilastres et d’un élégant couronnement ; celle du nord montre deux grands dauphins, disposés en manière de Ileurs de lys, et celle du midi, deux enroulements en forme de S couché de bon style Renaissance. Au-dessus de celle-ci, dans la litre, une inscription peinte en capitales noires recommandait la dévotion aux fidèles en une exhortation dont il reste les mots: ... qui entrez dans... Çà et là des blasons, mutilés depuis, attestaient la gracieuse libéralité en même temps que le patronage féodal des seigneurs.

La porte, sur laquelle l’artiste montra davantage sa virtuosité dans le maniement du ciseau, est celle de la chapelle-vestibule dont nous avons parlé; on y voit un tympan avec armoiries, des motifs pittoresques, des gargouilles à droite et à gauche, mais on ne saurait assez regretter la mutilation dont elle a été l’objet. Nous ferons observer du même coup que dans la chapelle seigneuriale, que nous visiterons bientôt, la fenêtre du dessous a son arcade ogivale plus aiguë que celle de la partie supérieure.

Il est presque superflu de faire remarquer que plus encore que par le passé l’ornementation de l’intérieur répondait pleinement à l'harmonie du dehors. Le gros œuvre et l’ensemble des décorations étaient achevés à l’automne de l’année 1519, et c’est le 20 novembre que l’église, parée de ses plus riches atours, fut consacrée par Odard, évêque de Troyes, avec l'agrément de Christophe de Brillac, archevêque de Tours, qui mourut à sa villa d’Artannes l’année d’après (1).

Portes latérales de l’église de Vérelz.

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