Partie N. -O. de l’église et chapelle du château, vue de la place
RENAISSANCE — JEAN DE LA BARRE
Le seigneur de Véretz et son épouse eurent la joie, bien rare en ce monde, de voir leurs souhaits complètement réalisés. L’église paroissiale s’épanouissait dans sa blancheur immaculée; la chapelle seigneuriale apparaissait délicieuse sous ses fines dentelles de sculpture et sa parure de fraîches couleurs. Au-dessus de la haute flèche du clocher et des épis ouvragés de l’oratoire étincelaient dans le ciel les cimes des tours du château, dont les frises élégantes s’accrochaient comme d’exquises guirlandes aux chapitaux des pilastres, aux linteaux des portes et des fenêtres, et aux frontons des lucarnes, ainsique l’on peut en avoir une idée par les dessins qui nous ont été conservés.
Il n’entre pas dans notre pensée de tenter une description minutieuse, d’ailleurs difficile à mettre au point, mais il est un détail que nous ne saurions omettre ici. Jean de la Barre, qui avait à la cour ses libres allées et venues, trouvait de belle allure la statue équestre de Louis XII placée au fronton de la façade du château de Blois, construit par le roi bien-aimé. La pensée lui vint de mettre au-dessus de la porte d’entrée de son manoir, dans la façade orientale, une « figure » de sa propre personne. Un « tailleur d’ymage » en renom reçut la mission de « portraicturer » le chevalier au naturel. A cheval sur un noble coursier, recouvert d’un palefroi à ses armes, le seigneur apparut bientôt en costume guerrier, l’épée à la main et la tête munie d’un casque à la visière relevée et ombragé d’un florissant panache de plumes en bois sculpté. A la Révolution on brisa cheval et cavalier, et la tête a été retrouvée par M. Georges Drake del Castille, heureux de sauver cette épave d’une œuvre intéressante.
Tète de la statue équestre de J. de la Barre, conservée au château.
Je n’ignore pas que tel n’est point l’avis généralement accepté. Suivant les comptes du châteauT que nous citerons plus tard, nous serions en présence de François Ier. Cette dernière opinion était de tradition courante au x\m° siècle et nous a été transmise par un aimable visiteur de l’époque Louis XY. « Du quay, dit-il, une rampe douce conduit jusques à la cour du château. En y entrant, le premier objet qui vous frappe est une statue équestre de François Ier, placée dans une espèce de niche pratiquée dans l’épaisseur du mur, le prince et son cheval sont armez de toutes pièces ; la visière du casque ouverte et élevée laisse voir un visage tout au plus de vingt-cinq ans et qui annonce (pie celte statue a été faite dans la jeunesse de François Ier; il est singulier que la dorure dont elle est couverte se soit si bien conservée depuis plus de deux siècles. Cette figure, les salamandres gravées dans différents lieux du château, une grande couronne, qui couvre la porte d’une tribune ouverte sur l’église et les ornements même de cette tribune, où subsiste encore une chapelle richement parée dans le goût gothique de ces temps-là, semblent indiquer que François Ie' a quelquefois honoré Veret de sa présence et y a même fait quelque séjour. »
Ces considérations ne sont pas faites pour modifier notre manière de voir. Tout d’abord, quel que soit le personnage représenté par la statue, on n’en saurait conclure, s’il s’agit du roi, qu’il soit venu à Véretz, mais seulement que des raisons de convenance l’avaient fait placer en cet endroit. Pour ce qui est des salamandres et des autres ornements du même genre, ils prouvent bien que le château a été
importe de remarquer que Jean de la Barre, chambellan de François Ier, construisit son château sous ce dernier souverain et n’eut, partant, aucun motif d’y placer la statue de Charles VIII, qui d’ailleurs n’a rien
Fragment de salamandre en lerre cnile conservé au château.
construit sous le règne de François Ier, et cela nous suffit. D’après un autre écrivain, « Jean de la Barre, premier gentilhomme de la chambre de Charles VIII, lit placer au-dessus du grand escalier la statue équestre en pierre de ce prince; il y était représenté à l'âge de vingt-cinq ans, tel qu’il était à la bataille de Fornoue » (1). Mais il
(1) Chalmel, Histoire de Touraine, t. III, p. 310.
RENAISSANCE — JEAN DE LA BARRE
à voir avec la « coite d’armes semée de croix de Jérusalem », que le même auteur prête au cavalier.
Au lieu de l’effigie royale, nous persistons à y voir la figure du seigneur de Véretz. Jean de la Barre ne faisait en cela que suivre la mode, qui portait à ce genre de représentation. On sait qu’à l’entrée de son superbe château du Verger, en Anjou, le maréchal de Gié plaça sa statue équestre.
Charles Tiercelin fit de même pour son charmant manoir de la Roche du Maine ; cette résidence, remarquable par la disposition de ses tours, de ses escaliers et
de ses galeries, et surtout par l’élégance La iioohcdu Mai ne, avec statue équestre i « if .. i.i . au-dessus de la porte.
de la décoration sculpturale, montre
encore au-dessus de la porte d’entrée, jadis avec pont-levis, la statue équestre mutilée du seigneur, dont le nom et les armoiries sont gravés sur le caparaçon. D’ailleurs, avons-nous dit, M. G. Drake possède le chef de la statue. Or les traits ne ressemblent en rien à ce que nous savons des rois de France, de Charles VIII à François Ier. La figure est celle d’un chevalier armé de pied en cap, et il est intéressant de la rapprocher des dessins que l’on possède au sujet de la famille delà Barre. Le sculpteur s’est surtout préoccupé de modeler vigoureusement le galbe, comme il convenait à une œuvre décorative placée à une certaine hauteur; quant à l’armure, elle était rehaussée d’or suivant le goût de l’époque.
Le château recevait son lustre particulier bien moins des œuvres d’art qui l’ornaient que du mérite de ses hôtes. Au côté du noble gentilhomme qui excellait autant à tenir la plume qu’à manier l’épée, se tenait son épouse, Marie de la Primaudaye, dont la douce physionomie reflétait les vertus d’une âme tendre et bonne. Elle eul la joie de donner à son mari trois enfants qui furent l’allégresse et l’ornement du foyer domestique, en même temps que les continuateurs des pures traditions ancestrales. Antoine, Marguerite et Denise étaient leurs noms. On sait qu’Antoine naquit au manoir paternel (1), mais on ignore l’époque bien précise ; ce dut être vers l’année 1500. Il entra dans les rangs du clergé et grâce à ses mérites, à la brillante situation de son père et à la faveur du roi il arriva vit*' à l’épiscopat. Antoine lut
(1) Maan, Sand. el metropolil. Ecoles. Turonensis. Tours, 1667. p. 1 90.
nommé à l’évêché d’Angonlême (1) en 1524 et, peu après, on le transféra à l’archevêché de Tours dont il prit possession par procureur le 5 juillet 1528 (2). Sous sa prélatine, la Touraine s’enrichit d’établissements utiles que nous devrons mentionner. Quant à Marguerite, elle donna sa main, en 1527, à François de Courtenay, qui fut un mari digne de la noble héritière de Véretz, et Denise, appelée aussi Anne- Denise, entra dans la famille d’Estouteville.
Dans l’intervalle, le seigneur de Véretz avait été mêlé à l’un des événements les plus considérables de la première moitié du xvie siècle. Les rivalités de royaumes et de personnes avaient mis aux prises François Ier et Charles-Quint, et l'Italie était le théâtre de ce duel international. Le souverain français, ému des défaites de Laulrecet de Bonnivet, de la défection de Charles de Bourbon et de la mort de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, se jeta sur le Milanais. Sa bravoure et celle de ses troupes devant Pavie ne purent les sauver d’un désastre, et le prince tomba aux mains des ennemis après avoir « tout perdu, fors l’honneur ». Parmi les chevaliers attachés à lafortune royale, se trouvait le seigneur de Véretz. Il suivit François Ier en Espagne, en qualité de « premier gentilhomme de la chambre », et sa correspondance, dont on possède quelques lettres, nous initie à certains détails de la captivité du roi, qui ne dura pas moins d’une année.
C’est le 24 février 1525 (n. s.) que François Ier fut fait prisonnier
et l’embarquement pour l’Espagne n’eut lieu qu’à la fin de mai. A la reine-mère, qui avait pris les rênes d’une main énergique et sûre, le roi adressait souvent de ses nouvelles, en particulier par la plume de Jean de la Barre. Le 26 mars, le correspondant rassurait la reine sur l’état du prince et ajoutait :
« M. de Pyerrepont vous dyra des nouvelles du roy , de sa bonne santé ». Ces assurances, il les réitérait dans une lettre du 18 mai, datée « de Vauguerre », ou Voghera, sur la route de Pavie à Gênes.
Le captif prit la mer à la fin du mois et, la seconde semaine, le chambellan écrivit à la reine : « Madame, il y a dix jours que le roy
(1) Gallia Chrisliana. t. XII, col. 133, 183.
(2) Maan, loc. cit.
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est sur mer et ne s’en est point plus mal trouvé, Dieu mersy. M?r le mareschal l’est venu trouver avec les galères au delà de Gènes, et il s’en allayt à Naples. Je vous asseure, Madame, a fet ung sy grant plesyr au roy nostre sire, le bon Francoys vit tout le regret que le dit sire avoyt de perdre la royauté d’Espagne, et tout incontinent fut retourné, et le soir fut tourné le nez des gallères et a chemyné jusques en ce lieu près de Monegue et a espérances que le dit sire sera dedans VI jours en Espagne. Je vous promez qu’il estoyt en grant peyne, mes mon dit seigneur le mareschal le rejouyst si bien que despuys ne le veu merancolyque. Je vous jurez, Madame, qu’il a bonne espérance de bien tost vous voyr, que sy a Dyeu pleit et nostre Dame sera ainsy que vous et luy desyrcz ; les supplye vous donner très bonne vve longue santé. De devant 'Page prez Monegue, Xe de juin. — ’ Vostre très humble et 1res obéissant subjet et serviteur, De la Barre. » Le même jour, le fidèle chambellan adressait à « MM. d’Alluye et de Burv, trésoriers de France », une lettre datée « des gallères près Monegue. »
Le 22 juin, Jean de la Barre mandait à la reine : « Madame, par ce présent porteur vous entendrez le chemyn que le Roy contynue tant en ses affaires que a la vueue de l’empereur, par laquelle chascun estvme qu’il en sortvra si bon fruyt avec vostre ayde et si prochainement (pie toute la crestienté en demoura en bonne pez. Je vous jure, Madame, partout où le roy passe il est tant aymé et desyre la pez que je ne le vous sauroys dire, aussy il est garny de si bonne santé que meilleure ne le sauroyt avoyr. Il est remis aujourdhuy aux gallères de saprocher de Vallence. » À la même date, Jean de la Barre écrivait « de Barcelone » au trésorier d’Alluye et lui parlait « de Facheminement qui se faict pour la veue de l’empereur, laquelle espérons sera de telle sorte que chacun désire. » Le 19 juillet, il disait à la reine : « le roy vous envoyé Sourdis pour vous fayre entendre ung premier dessin », et le lendemain, après la réception d’une missive gracieuse de la part de la régente, il la remercie vivement de son attention pour a ung povre vostre subjet ».
Cependant la captivité de François Ier se prolongeait par suite des conditions inacceptables que Charles-Quint mettait à la libération : le roi-chevalier pouvait-il bien consentir au démembrement de la France? Pourtant l’aube de l’année 1Ü26 apporta quelque détente de nature à préparer un arrangement. A cette époque, Jean de la Barre adressa ses impressions et ses compliments au maréchal de Montmorency. « Msr, lui disait-il, je vous envoyé la lettre que l’empereur a dernière-
no
meiiL escripte au roy, <[uc le dit syre me commande de vous envoyer, et pour ce que ce présent porteur vous dira ce qu'il est survenu despuis vostre parlement, ne vous feroy autre lettre, mais vous savez
mieulx souvenir de moy. Vous supplye, M»'r, croire et estre seur que jamais homme de meilleur cueur ne vous lera service que moy. Le Roy est en la pareille et mesme santé que l’aviez laissé. Au demeurant je me recommande très fort à vostre bonne grâce et prie nostre Seigneur, M«T, vous donner ce que vous désirez et bonne vie et longue santé. A Madrilz XVIe jour de janvier. — Vostre très humble servytcur fydel, de la Barre. »
On sait que le traité de Madrid, qui rendit la liberté à François Ier, comportait la renonciation aux droits sur l’Italie, l’abandon de la Bourgogne à Charles-Quint et le rétablissement du connétable de Bourbon, et qu’en retour de sa libération, le roi remettait ses deux fils aînés comme otages, jusqu’à l’entière exécution des conditions. La signature fut apposée à la mi-janvier, mais le roi ne fut relâché que vers la fin de mars. Eu février, Jean de la Barre donnait des nouvelles du prince à « Madame la duchesse » — nous ignorons laquelle — et écrivai t, entre autres choses, que « le roy s’en va monter à cheval pour aller à vespres à Saint-Geronyme. » A son départ, François Ier, par un dernier acte de magnanimité, fit des cadeaux à ceux qui avaient été chargés de sa personne. Une « lettre du bailli de Paris » contient 1’ « Estât des présens que le roy ordonna à ceux qui l’avaient gardé en Espagne », et l’on y remarque une série de « chcsnes, de coupes » et même de « chevaulx d’Espagne », dans le détail desquels nous n’avons pas à entrer (1). Tout ce que nous dirons c’est qu’au moment où le roi aborda au rivage français delà Bidassoa avec une joie non dissimulée, cet instant fut aussi pour Jean de la Barre rempli d’une délicieuse sensation. Le seigneur de Véretz allait enfin avoir la satisfaction de retrouver les siens, de reprendre ses fonctions dans la
Signature de Jean de la Barre (1525).
par la depesche que je vous est faicte comme Reguandof(P) avoit chargé de vous faire arrestcr à Parppignan, et que ne deviez point estre relasché jusquesà ce qu’il eut escript. Je vous envoyé une pere de brodequins tous neufs affin de vous faire encores
(1) Bibl. nat. fond français, ms. 21)81 f. 6'i ; 3021 f. 121 ; 3087 f. 15, 18. 19, 91, 145, 219.
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capitale et de revoir son aimable résidence de Touraine, près de laquelle pâlissaient, pour lui, toutes les splendeurs espagnoles.
Jean de la Barre était au comble de l’allégresse et, tout fier de revivre en ses enfants, goûtait avec son épouse les charmes d’une belle vieillesse quand, au commencement de l’année 1534 (n. s.), la mort l’arracha à son délicieux manoir des bords du Cher et à la tendresse des siens. 11 ne quittait pas ce monde sans avoir pris ses mesures en bon chrétien, et l’église paroissiale bénéficia d’une rente annuelle de cent livres. Sa sépulture était tout indiquée dans le caveau seigneurial sous les voûtes harmonieuses delà nef qu’il avait si parfaitement reconstruite. Il rendit le dernier soupir dans la capitale, mais on rapporta son corps au pays qu'il avait aimé et embelli . Sa dépouille mo telle fut placée « devant l’entrée du choeur, au milieu de l’église », et fut recouverte d’une dalle funéraire gravée sur laquelle une inscription latine, due sans doute à la piété liliale de l’archevêque de Tours, conserva la mémoire du défunt. Marie de la Primaudaye lui survécut d’une dizaine d’années et fut inhumée à côté de son époux en 1545. La légende mortuaire, en lettres capitales, était ainsi conçue : Cy gist noble Jehan | de la Barre chevalier \ premier gentilhomme | de la chambre du | deffunct roy Francoys \ premier de ce nom \ maistre de sa | garde robe seigneur \ baron de Veretz \ gui trespassa à Paris \ au mois de février 1533 | et dame Marie de la | Primaudaire (sic) son | espouse, qui trespassa \ au mois de novembre | 15b5. Priez Dieu pour | leurs âmes. Amen (1). L’un et l’autre reposèrent « dans la paix du Seigneur » jusqu’au jour où la Terreur viola l’inviolable asile de la mort, non sans laisser la trace honteuse de son crime dans cette inscription relevée sur le caveau sépulcral : « Ici fut levé un despote. Brisson, 1793 ». Mais n’évoquons pas avant le temps les heures douloureuses et continuons à dérouler les annales anciennes de Véretz.
(1) biblioth. nalionalt), Collection Gaignières, Pe 1 1'. f. S7.
Yéretz et le Cher en amont du château.
vu
D’Antoine de ia Bai^e à P. Forget
Domine, dilexi decorem domûs tuœ.
[Légende dans la chapelle duchâleau.)
ans son manoir que la mort avait endeuillé de mélancolie, la dame de Yéretz sut demander aux espérances chrétiennes aussi bien qu’à l'amour de ses enfants et petitsenfants la consolation de son veuvage. Marguerite demeurait souvent près d’elle et lui prodiguait tous les témoignages d’affection que la nature met au cœur d’une fille bien née. La pieuse veuve trouvait également auprès des autres membres de sa famille l’appui qu’elle pouvait désirer. Anne-Denise avait donné sa main à Jean d’Estouteville, personnage bien en vue. Fils de Charles et d’Hélène de. Beauvau, petits-fils de Blanchet, favori de Louis XL Jean fut l’objet des amitiés de divers souverains. Pendant l’absence de François I1', il fut choisi comme lieutenant-général en Normandie.
D’ANTOINE DE LA BARDE A P. FORGET
A la mort du seigneur de Véretz, on le nomma prévôt de Paris et conservateur des privilèges royaux de l’Université. Il occupa les charges de gouverneur deSaint-Pol, de Thérouanne et de Rouen, eut la lieutenance générale de la Picardie, Artois et autres provinces. Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, chevalier de son ordre et capitaine de ses armées, il combattit les Impériaux avec tant de bravoure qu’il lut surnommé le capitaine Boule-feu. Ses domaines fort étendus comprenaient la Gâtine, Beaurepaire, Blainville, Bois-Landry, Frétigny, Léry et Chêne-Doré. Mais les préférences de Jean et de son épouse étaient pour la terre patrimoniale de Villebon avec sa pittoresque résidence de brique flanquée de nombreuses tours. Il agrandit et embellit le château, reconstruit en partie par son aïeul avec l’aide de Louis XI. De concert avec sa femme il bâtit une agréable chapelle, parée des ornements de la Renaissance, qui fut consacrée au mois de mai 1535. Jean d’Estouteville vécut encore trente ans et ne laissa pas de fils ; sa fille Diane épousa Charles du Bec, seigneur de Boury, auquel elle porta la terre de Villebon (1).
C'est en la personne de son fils que la dame de Véretz puisait sa consolation la plus affective. Antoine de la Barre ne manqua pas de profiter des loisirs que lui laissait la direction du diocèse pour venir converser avec sa mère et prier sur la tombe de son père. La distinction de son esprit et de ses manières, qui égalait sa bonté d’âme, lui avait ouvert de bonne heure la voie des honneurs. Il fut nommé protonotaire apostolique, abbé de la Trinité, au diocèse de Rouen, et doyen de Saint-Martin, à Tours. Il occupa ce dernier poste du 1er août 1518 au 28 janvier 1523, elle quitta pour remplacer Antoine d’Estaing sur le siège de La Rochelle. Tout naturellement Antoine de la Barre souhaitait se rapprocher du manoir paternel et avec la faveur du roi, qui n’avait rien à refuser à son premier chambellan et à son compagnon de captivité, il fut promu à l’archevêché de Tours. A cet effet après avoir prêté le serment obligatoire le 24 avril 1528, il prit possession de son siège par procureur le 5 juillet suivant (2). Ami éclairé des arts, le prélat ne manqua pas de s’intéresser à l’entretien et à l’embellissement du château et de la chapelle, et nous ne serions pas surpris s’il fallait voir un souvenir de sa piété dans la série des banderoles peintes de la tribune, qui portent maintes fois répétées la devise biblique: Domine, dilexi decoreni domus tuæ , ainsi que dans d'autres décorations.
(1) Congrès archéologique de France en 1900, Notice par Philippe des Forts} p. 1 10-143.
(2) Gallia Christiana , t. II. col. 1020 ; t. XI, col. 130 ; t. XII, col. 133, etc.
Du moins, Antoine de la Barre, aussi considéré par ses qualités que par son origine, marqua son épiscopat par l’approbation de plusieurs établissements tels que les collégiales de Bondésir et d’Ussé; cette
dernière se survit dans sa chapelle du meilleur style flamboyant et Renaissance. Mû par son dévouement à la couronne et à la patrie, il recueillit avec ardeur la part proportionnelle de rançon demandée au clergé de Touraine pour la délivrance des enfants du roi François 1er. Gomme armoiries Antoine de la Barre portait : « d’azur à un chevron de gueules, accompagné de trois molettes d’or, au chef d’azur à la bordure dentelée de sable. »
Antoine de la Barre fut un évêque recommandable par la dignité de sa vie aussi bien que par la vivacité de son zèle. En présence a du refroidissement de la charité, de la foi et de la discipline », après avoir pris » l’avis de son chapitre et d’autres personnes d’honneur et de savoir », il promulgua, en 1537, un corps de statuts d’une très grande importance. C’est un véritable code de théologie morale et de droit canonique, et imparfait manuel des devoirs du prêtre dans le ministère paroissial. Ces « canons », rédigés en latin, ont été publiés par le docte Maan dans son Histoire de l'église de Tours, aux documents annexes (p. 125-150). Nous en extrairons les considérations de nature à nous éclairer sur les usages et sur les coutumes religieuses ou civiles de l’époque qui vit la reconstruction du château de Yéretz par les soins de la famille de la Barre.
L’archevêque commence par recommander énergiquement la résidence ecclésiastique, l’administration convenable des sacrements et l’assistance au synode diocésain. A cette assemblée les abbés réguliers se rendront dans leur costume ordinaire, les prêtres séculiers auront la barbe rasée et la tonsure avec « un vêtement décent, ni trop court ni trop long » (c. 1). Le prélat aborde ensuite la question des sacrements à propos desquels il émet les pensées les plus élevées et les conseils
Antoine de la Barre.
D’après un dessin du xvi siècle.
D'ANTOINE DE LA BAIIRE A R. FORGET
les plus sages. Les fonts baptismaux seront dans un endroit convenable de l’église et fermeront à l’aide d’une clef que le recteur portera avec lui ou placera en un lieu sûr. Les vases pour les saintes huiles seront d’argent ou d’étain, et enveloppés de linges blancs. Quanta l’opération césarienne en vue du baptême, elle ne sera pratiquée que si l’on est fondé à croire que l’enfant vit et que la mère est morte, ou du moins s’il n’y a pas de danger de mort pour elle. Pour assister le bapLisé il suffit d’un parrain et d’une marraine qui auront au moins sept ans ; il ne devra pas y avoir plus de trois personnes en mémoire de la sainte Trinité, savoir deux parrains et une marraine pour un garçon, et deux marraines et un parrain pour une fille. Conformément aux décrets de l’Eglise, cette fonction ne pourra être remplie par un religieux et par un chanoine régulier. Les curés sont tenus d’avoir un registre sur lequel ils inscriront les baptêmes avec les noms de l’enfant, du père et delà mère, ceux des parrains et marraines, en même temps que la date de l’année et du jour. Ce registre, qui servira de témoignage utile, sera conservé en lieu sûr dans l’église et transmis aux prêtres à venir (c- 2-3).
La confirmation peut être reçue même avant l’àge de sept ans, par l’enfant bien disposé ; on a la faculté de lui imposer un nouveau prénom; ce sacrement sera administré avec la décence convenable et non pas au milieu de la dissipation comme cela arri ve trop souvent. La tonsure est la porte nécessaire sans laquelle on n’a d'accès à aucune dignité ecclésiastique; elle ne sera pas accordée avant l’âge de sept ans, et sera refusée non seulement à tout indigne, mais à celui qui est marié, ou fiancé, ou illégitime, à moins de dispense pontificale pour le dernier cas. On n’admettra aux ordres sacrés (dix-huit ans pour le sous-diaconat et vingt-cinq ans pour la prêtrise) que celui qui est en possession d’un bénéfice ou d’un patrimoine valant vingt livres de rente. L’âge fixé pour la première communion est de douze ans pour les filles et quatorze ans pour les garçons. On ne prendra pas la liberté de célébrer la messe dans les oratoires privés des demeures et manoirs. Que cette fonction sainte soit remplie d’une manière qui bannisse tout à la fois la rapidité fiévreuse et la lenteur fastidieuse. Défense est faite aux épileptiques de célébrer la messe ainsi qu'aux lépreux, à moins que ces derniers ne le fassent d’une façon privée ou seulement en présence de lépreux (c. 4-7).
On entendra les confessions dans l’église ou au cimetière et non ailleurs, à moins de nécessité, et sans considérer les traits et la qualité des
personnes; on se souviendra d'aiiieurs qu’il importe plutôt d’encourager le pénitent par le souvenir de la miséricorde divine que de l'effrayer par la pensée de la justice. Quelqu’un se présente-t-il dans une attitude hautaine, par exemple avec la coiffure, le manteau ou l’épée ; on l’avertira de pratiquer l’humilité chrétienne nécessaire en cette circonstance. La pénitence imposée sera mesurée, discrète, en rapport avec la faute et de nature à procurer la gloire de Dieu. Ainsi on n’imposera pas au pénitent « d’aller à saint Hubert, avec la condition de dormir chaque jour dans du linge blanc, ou de ne pas regarder l'eau, actes inspirés plutôt par la superstition que parla religion». Le prêtre se gardera d’imposer la pénitence publique qui s’accomplit devant le peuple ou consiste en un voyage avec le bâton, le manteau ou un autre vêtement que l'on bénit; cette pénitence pour les crimes très graves est réservée à l’autorité diocésaine. Le confesseur ne conservera rien des restitutions qu’on lui confie et gardera le secret le plus inviolable sur tout ce qu’il a entendu (c. 9).
Les fiançailles sont les préliminaires du mariage qui se célébrera après trois mois à moins d’empêchement; elles se feront devant le prêtre et les témoins ; l’église est le lieu le plus convenable à cet effet. On veillera à ne pas se présenter à la réception de ce sacrement avec une désinvolture inconvenante; comme le mariage a pour base le consentement mutuel et libre, les prêtres avertiront les parents de ne pas forcer les enfants au mariage, et surtout dans un âge où ils ne sont pas aptes à donner leur consentement ; de son côté le curé s’abstiendra de procéder au mariage, s’il observe un défaut de libre consentement dans l’un des contractants. Ainsi qu’il arrive trop souvent, on ne se mariera plus aussitôt après minuit, mais après l’aurore. D’autre part, le respect dû à cette institution sainte doit faire répudier « le charivary, » au cours duquel on gratifie ceux qui se marient en secondes noces d’un concert de clameurs, de vacarme d’instruments di vers et de propos inconvenants. « Nous condamnons ces actes, déclare l’archevêque Antoine de la Barre, sous peine de l’excommunication et des autres censures canoniques, et nous ordonnons au clergé d’en avertir les fidèles » (c. 10).
L’église est la maison de Dieu, et partant un lieu saint dans lequel on évitera les conversations, les promenades, « les réunions d’universités ou de sociétés », quelles qu’elles soient. On bannira des églises et des cimetières les jeux, danses, spectacles, festins et jugements séculiers. On se gardera à l’avenir d’y déposer du blé, du foin.
D’ANTOINE DE LA BARRE A P. FORGET
de la laine, du lin, du chanvre et autres denrées sous peine d'une amende à payer cà la fabrique. Sous les mêmes peines il est interdit de mettre dans les cimetières des voitures à deux ou quatre chevaux, des tonneaux et autres vases non plus que des marchandises, et on n’y exercera pas de commerce.
Le cimetière sera clos, autant que possible, par un mur pour le préserver de toute profanation de la part des animaux, et personne n’y construira sans la permission de L'autorité diocésaine. Après l'office, on fermera les portes de l’église pour éviter les scandales qui arrivent trop fréquemment Au cours des cérémonies les laïques ne placeront pas leurs sièges dans la clôture du chœur près de l’autel, à moins que cet honneur ne leur appartienne comme ayant le droit de patronat dans l’église. Les femmes, même avec ce titre particulier, devront se tenir dans les chapelles adjacentes (c. 11).
On fera un inventaire rigoureux des biens et des titres de l’église et il sera inscrit sur un registre spécial, signé du curé, que l'on conservera dans un lieu suret qui sera remis aux successeurs. Les titres relatifs aux droits, privilèges, biens et revenus seront renfermés dans un coffre déposé dans l’église ou, tout au moins, dans un endroit présentant toute sécurité. Chaque année, ou au plus tard chaque deux ans, les procureurs de la fabrique présenteront les comptes de gestion à l’autorité diocésaine. L’inventaire une fois dressé, on fera un récolement annuel de tous les biens meubles et immeubles, titres et actes divers. Par un usage abusif, l’argent de l’église est parfois employé à payer les tailles, l’entretien des chemins, les frais de procès et autres usages qui ne concernent pas les églises: cet emploi est défendu sous les peines canoniques.il est interdit de disposer des calices, livres, ornements, joyaux ou autres biens quelconques de l’église pour les vendre, les engager ou les employer à une destination contraire à l’honneur du
culte divin. Si quelque nécessité se fait sentir, on consultera l’administration ecclésiastique. Aux paroissiens il incombe de fournir à leur curé une maison avec des meubles convenables. Les administrateurs des léproseries, hospices et aumôneries auront, chaque année, à rendre le compte de leur gestion à l’autorité diocésaine (c. 12).
La célébration des fêtes comporte des actes de dévotion, des pratiques pieuses, et l’on est répréhensible de la profaner parl’éclat des vêtements, l’apparat extérieur, les jeux, les danses, les trépieds, les festins qui rappellent les orgies en l’honneur de Bacchus ou les Cerealia à la manière des païens. Les jours des dimanches et des fêtes obligatoires, pendant le chant de l’office, on s’abstiendra de danses, de jeux quelconques, de repas et autres réjouissances déplacées. Ce n’est pas d’ailleurs le moment de s’en aller à la campagne pour se divertir. Pendant la messe paroissiale, les marchands ne recevront pas dans les tavernes, cabarets et débits, à moins qu’il ne s’agisse de voyageurs ayant besoin. 11 en sera de même pour les endroits où l’on s’adonne au jeu de pile ou autres exercices, ainsi que pour les bouchers et même les boulangers. On encouragera la pieuse coutume de sonner et de dire la salutation angélique à la chute du jour ; de même au milieu de la journée on sonnera la cloche et on récitera trois fois Pater et Ave. On gardera la louable habitude de faire, le premier dimanche du mois, une procession dans la paroisse pour la conservation delà Foi. Les pasteurs engageront leurs paroissiens à célébrer avec une spéciale dévotion la Fête-Dieu, la Conception de la Sainte Vierge et la solennité des Cinq Plaies de Notre-Seigneur (c. 13).
Les avantages de l’âme, du corps et des choses qui nous touchent peuvent être l’objet d’un testament. Les prêtres dans le ministère transcriront fidèlement sur un registre les testaments passés devant eux, et ce registre sera transmis aux successeurs ; ils en délivreront la grosse aux intéressés qui en feront la demande (c. 14). Le corps, organe de l’âme créée à l’image de Dieu, doit être traité avec révérence et recevra une sépulture décente dans le cimetière consacré à cet effet ou dans l’église. Au chœur on ne peut enterrer que le curé ou celui qui jouit du patronat, lesquels d’ailleurs on ne mettra pas tout près de l'autel. C'est par un abus absolument blâmable que d’aucuns n'ont pas craint de retarder inhumainement la sépulture ecclésiastique de certaines personnes, jusqu’à ce qu'ils aient obtenu telle satisfaction qu'ils désiraient. Parmi les gens auxquels on refusera l’inhumation religieuse, on doit comprendre ceux qui ont été tués ou blessés mortellement dans
D’ANTOINE DE LA BARRE A P. FORGET
les « tournois » défendus par ledroit et ceux qui se sont suicidés(c. 15).
Voici quelques-uns des devoirs qui incombent au prêtre de paroisse. Il gardera fidèlement la résidence. A l’occasion des processions des rogations ou autres, il recommandera aux fidèles d’éviter, au retour, les danses et jeux contraires au respect dû aux choses de l’Eglise. Pour couper court aux abus résultant de l’intrusion, delà pluralité de bénéfices incomptables et de la surprise, les intéressés soumettront les pièces à l’autorité diocésaine. La vie des clercs étant le livre des laïques, les prêtres et ceux qui sont dans les ordres éviteront d’avoir « des chemises froncées ou des tuniques découpées de couleurs diverses, rouge, verte, ou jaune, ainsi que des ceintures de couleurs variées, et des chaussures autres qu’en cuir. Ils ne porteront pas d’épées, de poignards ni de grands couteaux semblables à des poignards, à moins que ce ne soit dans un long voyage à cause des difficultés de la route et de la crainte des larrons. Au lieu de cheveux longs et frisés, ils auront la tonsure ou couronne en rapport avec leur ordre. — En comparant ce chapitre des statuts synodaux avec les ordonnances antérieures des évêques et des conciles, on remarque que Antoine de la Barre ne renouvela pas la défense relative au port des vêtements de soie. Les progrès réalisés par l’industrie séricicole, notamment parla fabrique de Tours en pleine prospérité, avaient généralisé l’emploi de cette étoffe et le clergé ne pouvait demeurer étranger à ce mouvement.
A l’office, continuent les statuts, les prêtres auront un vêtement décent avec le surplis et le caprice ; les laïques ne se permettront pas de prendre le surplis, de chanter l’épître ni de prêcher les indulgences. Les grands coupables et blasphémateurs publics seront déférés à l’official i té et pourront être sou mis à la peine consistant à se tenir devant la porte de l’église en costume de pénitent, à soutenir des pauvres, ou à accomplir quelque autre œuvre expiatoire. On fera régulièrement le prône avec les prières propres en français afin que les esprits simples connaissent les rudiments de la Religion. On exhortera les fidèles à s’inscrire dans la confrérie de Saint-Gatien et Ton transmettra régulièrement à la fabrique en question les troncs destinés à recevoir les offrandes. De même on rappellera aux paroissiens qu’ils doivent payer la dîme ecclésiastique comme une dette à l’égard du domaine suprême de la LMvinité, et qu’on ne satisfait pas à cette obligation en faisant l’aumône aux mendiants ou autres. Les moines ne doivent pas bivaquer à leur gré en dehors des cloîtres el les abbés ont le devoir de les rappeler au monastère (c. 16).
Une longue expérience a démontré que certains quêteurs trompent la confiance publique. A l’avenir, aucun quêteur ni prêcheur au profit d’une confrérie ne sera admis à recueillir des aumônes et à faire vénérer des reliques sans une lettre expresse de l'autorité diocésaine,
autorisation qui d’ailleurs n’implique pas la faculté de prêcher, mais seulement celle d énoncer au peuple les articles dont il s’agit. Pour couper court aux erreurs qui proviennent de discours inconsidérés, on n’admettra dans les paroisses d’autres prédicateurs que ceux qui seront munis de l’approbation épiscopale. Une juste réserve est faite en faveur des religieux mendiants ayant leur lettre d’obédience des supérieurs des maisons situées dans le diocèse, et aussi à l’égard des personnes notoirement connues pour leur gravité, leur savoir et leur honorabilité. En ce qui concerne les ordres mendiants, alin d’éviter les abus, les religieux devront faire renouveller chaque année le pouvoir de prêcher et de confesser qui leur a été octroyé (c. 18). Pour ce qui est de la lèpre, lorsqu’un individu sera soupçonné d’être atteint de cette maladie, les fabriciens se pourvoiront devant l’officialité pour qu’il soit examiné par « un docteur médecin et par un chirurgien ». Si l'on reconnaît qu’il est contaminé, le curé fera savoir au prône le moment à partir duquel le malade devra se tenir en dehors de la fréquentation populaire (c. 19).
Ce code ecclésiastique, que nous avons résumé, fait le plus grand honneur au caractère, à la piété et au zèle de l’archevêque Antoine de la Barre. Sa propre conduite était conforme à la sagesse de ces maximes et c’est à la fin d’une vieillesse honorée de tous qu’il décéda, le
Couvent des Minimes du Plessis fondé par saint François de Paille.
1. Dessin de Gaignières en 1699. — 2. État actuel (v. p. 45).
D’ANTOINE DE L.A BARRE A P. FORGET
12 janvier 1547 (a. s.). Après lui le siège épiscopal demeura une année vacant, puis fut occupé par Georges d’Armagnac (1).
Cependant Marguerite de la Barre, sœur d’Antoine, avait hérité de la terre de Véretz et l’avait portée en dot à Fr. de Courtenay. Mais, hélas ! elle précéda dans la tombe sa mère et son frère. Mariée au mois de mai 1527, elle fut emportée le 19 juin 1542. L’alliance contractée par Marguerite était digne, à tous égards, de la maison de la Barre. François fut élevé à la cour comme enfant d’honneur de Louis XII, et se distingua à la bataille de Marignan en 1515. Il eut la charge de premier pannetier d’Eléonore d'Autriche, reine de France. Le roi le nomma, en 1528, bailli et capitaine d’Auxerre. Au mois de décembre 1529, il partagea avec ses frères l’héritage paternel. Ses domaines étaient étendu s ; il possédait les fiefs de Viller, de Plancy, de Champignelles, de Bleneau et de la Grange; il eut à rendre hommage des deux dernières seigneuries à Suzanné de Bourbon, comtesse de Roussillon.
Le seigneur de Véretz goûta la joie de voir son mariage béni par la naissance de deux enfants, Françoise et Marguerite. Françoise, dite de la Grange en Brie, était en 1542 sous la tutelle de Jacques et de Léon de Courtenay, seigneurs du Chesne et de la Chapponnièrc, en même temps que sa sœur, Marguerite, qui décéda avant 1579. Françoise donna sa main, avant l’année 1560, au chevalier Antoine, seigneur de Linières, qui fut capitaine de cinquante hommes d’armes, gouverneur de Chartres et du pays Chartrain. Il lui naquit trois tilles, et elle mourut avant le 3 mai 1595. Quant à François de Courtenay, premier du nom, il avait cessé de vivre en 1561.
La descendance directe de Jean de la Barre n’était pas éteinte ; il restait sa seconde fille Denise, et c’est elle qui recueillit le domaine de Véretz Denise unit son existence à celle d’un d’Estouteville, d’une noble et antique souche sur laquelle poussèrent maints rejetons glorieux. Nous en avons déjà parlé, mais nous devons présenter de nouvelles indications. La branche des d’Estouleville de Villebon nous intéresse seule, et le gentilhomme que nous avons en vue avait pour trisaïeul Jean, seigneur de Torcy, marié à Jeanne de Fienne; pour bisaïeul, Jeannet, dit le Jeune, neuvième enfant des précédents et époux de Michelle, dame de Villebon; pour grand-père, Blanchet. De sa deuxième femme, Isabeau de Savoisy, ce dernier eut Charles, qui fut échanson du roi, et s’unit à Hélène, fdle de Jean de Beauvau, dont il eut plusieurs enfants, parmi lesquels Claude, devenue religieuse à Fontevrault.
(I) Maan. loc. cil. p. 190.
Or, un seul membre de cette famille appartient à notre sujet, et il se nomme Jean. Jean d Estouteville, doué des plus heureuses qualités, fut très considéré en France et cà la cour, tant pour la noblesse et les mérites de ses ancêtres que pour les services éclatants qu’il rendit à son pays. Brave, à l’allure séduisante, d’esprit vif et alerte, de jugement pondéré, ce gentilhomme montra en toutes circonstances ce que le souverain était en droit d’attendre de lui. Aussi, le seigneur de Véretz, Jean de la Barre, n’hésita pas à lui donner sa seconde fille Denise. Au château ce fut grande fête et le manoir aussi bien que l’église se parèrent de leurs plus jolies décorations : c’était en 1523. L’éclat des titres et des charges de Jean était bien fait pour flatter l’amourpropre de Denise, comme la distinction des dons naturels ne pouvait qu’attacher davantage les fiancés l’un à l'autre en leur préparant une existence fleurie et pleine de promesses. Jean d’Estouteville réunissait les dignités de conseiller et de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, de chevalier de l’ordre de Saint-Michel, de bailli et capitaine de Rouen et de Thérouanne. On le voit prévôt de Paris après son beau-père (7 mai 1533) , lieutenant général en Normandie et en Picardie, enfin capitaine d’une compagnie de quarante lances des ordonnances du roi.
Noblesse oblige, et Jean ne négligea rien pour se montrer à la hauteur de sa brillante situation : les rois François 1er et Henri 11 n’eurent qu’à se louer des services qu’il ne cessa de rendre à son pays. Les domaines qu’il possédait étaient Lrès vastes et aux terres que nous avons mentionnées plus haut, il faut, avons-nous dit, ajouter la seigneurie de Véretz ; à ce dernier titre, il comparut en 1559 à la réunion pour la réforme de la Coutume de Touraine. On a conservé le sceau de Jean qui est « burelé avec un support de deux lions, » qui ailleurs sont remplacés par deux licornes.
Le mariage de Denise de la Barre et de Jean d’Estouteville ne réalisa pas, sous tous les rapports, les espérances d’avenir qu’il semblait promettre. Ils eurent deux enfants, un garçon et une fdle; mais le fils, appelé Jean, mourut en bas âge et avec lui s’éteignit la descendance mâle de cette maison. Quant à la fdle, Jeanne-Diane, dame de Villebon, elle épousa Charles du Bec, baron de Boury, et cette union fut stérile. Le regret de ne pas laisser d’héritiers directs de son grand nom et de son opulente fortune dut envelopper de quelque mélancolie les dernières années du seigneur de Véretz. 11 était à Rouen, où l'appelait sa charge de capitaine de la ville, quand il mourut le 29 avril 1 5 G G .
D’ANTOINE DE LA BARRE A P. FORGET
On déposa son cœur en la cathédrale, dans le tombeau de son oncle, l’illustre cardinal Guillaume d'Estouteville. J’ai bien dit illustre, car Guillaume fut l’une des plus hautes figures du temps : légat du Saint-Siège, archevêque de Rouen et Mécène admirable des arts, il attacha son nom à la construction du Grand-OEuvre du Mont-Saint- Michel, c’est-à-dire du chœur de l’abbatiale que l’on considère avec raison comme l’une des merveilles de l’univers.
La dame de Véretz chercha un adoucissement à sa douleur dans la pratique des vertus chrétiennes, héréditaires en sa famille. Elle entretint avec soin la demeure rebâtie par son père et nous la voyons, au printemps de l’année 1566, donner quittance pour un quartier des gages de feu son mari comme ancien capitaine. Après elle la seigneurie échut à des collatéraux. Son mari avait eu pour sœur Isabeau.qui épousa en premières noces Jean d’Oiron, seigneur de Vevneuil en Touraine, et s’unit en secondes noces à Jean de Montenay. Il avait en outre un frère nommé Antoine, qui donna le jour à Jaqueline. C’est aux « hoirs et ayant cause » d’Isabeau et de Jaqueline que vint la succession. On sait notamment qu’Isabeau eut de son mari deux filles: Louise, qui donna sa main à Adrien de Boufflers, et Anne, qui prit Gabriel de Saint- Georges. Ces deux gentilshommes furent seigneurs de l’important domaine de Yerneuil-sur-Indre.
Durant le dernier tiers du xvie siècle, la seigneurie de Véretz passa au pouvoir de la famille de Varie, alliée aux puissantes maisons de Juvénal des Ursins et de Béthune. Le chevalier Jean de Varie aurait été seigneur vers 1567, et après lui, en 1570, Pierre de Varie, qui se maria à Renée de Prie, de l’ancienne souche des seigneurs de Buzançais. La famille de Prie occupait une situation très honorable. En 1572, un de ses membres était gouverneur au pays de Touraine, de Blésois et de Loudunais. Au mois de janvier, la ville de Tours pour gagner ses bonnes grâces lui lit un présent de deux pièces de soie, une en velours cramoisi et l’autre en satin blanc broché à raison de 10 livres 10 sols l’aune, prix considérable pour l’époque. De son côté, le gouverneur conviait les échevins à se trouver, le 22 février, à l’entrée du cardinal Alexandre, neveu du pape, auquel la ville offrit « deux balles de soie incarnai ».
Pierre et Renée ne paraissent pas avoir eu de garçons, mais des filles, dont l’ainée porta le nom de Denise et à laquelle le château revint avec « son preciput et advantaige », conformément à la coutume de Touraine. Denise épousa Paul de Coué, chevalier et seigneur de
la Roche-Vieil ou Roche-Aguet. Leur maison de ville à Paris était située rue du roi de Sicile. Comme seigneur de Vérelz, le I l juin 1584, « M. delà Roche-Aguet » rendit la foi et hommage dus à l’archevèque de Tours (1). Quatre années plus tard, nous le rencontrons comme parrain dans l'église de Saint-Saturnin avec la qualité de « chevalier, conseiller du roi, sieur de la Roche-Véretz ».
Mais ce domaine ne lit, pour ainsi dire, que glisser aux mains des Varie et, sous Henri IV, il devint la propriété d'une famille, qui avait des racines profondes en Touraine; je veux parler des Forget. De ces derniers, les uns eurent un poste à la cour, comme Raymond qui fut chambellan et gouverneur du dauphin; d’autres remplirent des fonctions municipales, comme Jean qui fut maire de Tours en 1530. Jean Forget, écuyer, sieur de Lavau, eut de sa femme Anne de Beaulieu un fils Pierre, auquel nous reviendrons dans un instant. Une alliance unit cette maison à celle de Fortia, également bien posée sur les bords de la Loire. Il suffit de mentionner Bernard Fortia, seigneur de Paradis, des Touches et de la Branchoire, (pii fut président de la chambre des comptes de Bretagne. De son épouse Jeanne Miron, fille de François, médecin du roi, Bernard reçut une gracieuse corbeille d’enfants, qui tous occupèrent des situations élevées. Ce sont Jean, archiprêtre de Tours ; Marc, trésorier de France puis premier président de la chambre des comptes de Bretagne, (pii laissa une rente de trois cents livres pour la fondation d’un collège à Tours ; et Pierre, nommé à l’évêché d’Amiens. Les filles étaient tout au moins au nombre de quatre, L'une épousa Astremoine du Bois, seigneur de Fontaine-Maran et de Sonzay; une autre, Françoise, qui nous intéresse plus directement, fut demandée en mariage par Pierre Forget, auquel elle porta la seigneurie de la Branchoire.
Pierre Forget remplit successivement les charges d’argentier de la reine Eléonore d’Autriche et de secrétaire du roi. Lui aussi vit son foyer ensoleillé par les ris d’une jolie nichée d’enfants. L’aîné est le chevalier Jean, seigneur de Bourot, la Branchoire, la Coste, Mafllée et autres lieux, qui obtint la fonction de président à mortier au parlement de Paris; il se maria à Anne Le Clerc. Le cadet est Pierre, et comme il doit bientôt fixer notre attention pour quelque temps, nous allons de suite à ses sœurs. C’étaient personnes agréables que Marie, unie à Jean du Faultray, trésorier de France à Tours ; Jeanne, épouse
(1) Archives d’Indre-et-Loire, E. 148.
D'ANTOINE DE LA BARRE A P. FÜRGET
de N. de la Barre; Françoise, femme de N. de Girard, mailre d’hôtel du roi, et Anne, mariée à Guillaume Besnard, conseiller au parlement de Paris et seigneur de Rezay.
Les Forget possédaient des domaines en plusieurs localités et Pierre faisait sa demeure de prédilection du château du Fresne, situé paroisse d’Authon dans le Blésois. C’était un antique manoir de belle apparence avec chapelle, servitudes commodes et parc rempli de fraîcheur.
Cette agréable résidence, remaniée au xvue siècle et de nos jours, et sur la terrasse de la-
1. Vue générale , côté de l'entrée. — 2. Façade sur le jardin. — 3. Façade C[UCll6 SG dresse latérale et chapelle. — 4. Cèdre et jardin.
un cèdre gigantesque, est actuellement la propriété de M. le marquis de Brantès. Les seigneurs du Fresne aimaient à gratifier de leurs libéralités le couvent des Prémontrés de l’Etoile, bâti dans un vallon solitaire sur la paroisse de Monthodon. L’église du monastère en style roman, propriété de Mme la princesse de Sarcina dont la demeure est voisine, a été transformée en grande partie et cependant elle fixe l’attention par son caractère, ses restes de décoration, un curieux bénitier et un panneau Renaissance rehaussé d’élégants pilastres. Les seigneurs du Fresne avaient leur sépulture en ce lieu et le blason mutilé de ce panneau paraît un fragment de leur mausolée.
Pierre Forget II, que l'on appelait « M. du Fresne », trouvait la
Château du Fresne. Loir-et-Cher.
terre de Véretz à son goût ; il profita de ce qu’elle était à vendre pour l’acquérir au commencement de l’année 1595. Par acte en bonne et due forme, « très liault et très puissant seigneur messire Paul de Coué, chevallier de l’ordre du rov, seigneur de la Roche-Aguet, l’Isle-Savary, Véretz, Betz et vicontede Bridiers dl au lieu et hostel de l'Isle, paroisse de Clyon en Touraine, tant en son nom que comme procureur de dame Denise de Varis, son espouse, » vendit à « Messire Pierre Forget, sieur du Fresne, cer du roy en ses conseils privé et d’estat et secrétaire de ses commandements demeurant à Paris, rue du Roy de Cécille, paroisse Sainct-Paul, le chastel et maison noble du dict Véretz, circuit et pourpris d'icelluy à la dicte dame de Varye (sic) appartenant, à cause de son droict d'ainesse avec la cliese preciput et adventaige, tels quils apartiennent à fille aisnée par la Coustume de Touraine, ou les dites cheses sont situées et assises ; Et la quarte partie par indivis dont les quatre font le tout des terres, fief seigneurie et chastelenie du dict Véretz appartenances et dépendances aussi à la dicte dame de Varye appartenant en comnmng avec aultres ses cohéritiers et conseigneurs, selon que les dites cheses se poursuivent. » Dans le contrat le château est dit « fermé de fossés à pont-levis, courts, bassecours, jardin, jeu de paulme, grenche, pressouer, escuries et aultres appartenances ». La vente eut lieu moyennant la somme de « douze mil escus d’or sol dont l’acheteur a versé cinq cens escus sol comptant, » avec la promesse de payer le reste à Tours, « dedans le premier jour d’apvril prochain venant ». La conclusion de l’acte est ainsi formulée : « Faict et passé l’an mil cinq cens quatre vingt quinze le seiziesme jour de febvrier au cloistre sainct Germain l’Auxerois. » (1)
On vient de voir qu’un quart de la terre de Véretz appartenait à Paul de Coué et à sa femme qui le vendirent en même temps que le château à Pierre Forget. Celui-ci en prit possession par acte du 20 mars suivant. Un autre quart était la propriété de « M. de Thianges » qui céda, moyennant mil six cens soixante six écus, « la quarte partie par indivis de la terre, fief, chastellenie et seigneurie de Verez » ; le contrat était accompagné «de la procuration et ratification des sieur et dame de Thianges, du 19 novembre et 2 décembre 1595. » Le nouveau propriétaire s’empressa de satisfaire à toutes ses obligations et nous avons une quittance des droits seigneuriaux, en date du 5 décembre, baillée par « M. l’archevêque de Tours pour la seigneurie de Verez à M. du Fresne. » D’ailleurs l’atta-
(1) Archives d'Indre-et-Loire, E. 147.
D’ANTOINE DE LA BARRE A P. FORGET
chement que Pierre Forget avait pour son domaine le porta à faire de nouvelles constructions, ainsi que nous le verrons plus loin, et à l’accroître chaque fois que l’occasion se présenta. Ainsi, au mois de septembre 1596, il fît l’acquisition de seize arpents de pré, et d’autres terres « près du seigneur de la Bordezière, » en la vallée du Cher. Dans un « Estât du domaine et de la baronnie, terre et seigneurie de Véretz, « dressé sous VI. du Fresne », nous relevons quelques détails utiles à mentionner. Parmi les dépendances on rencontre : « Un corps de logis, composé de deux chambres basses et comble dessus couvertte de tbuille, près de la source de la fontayne qui découlle à la fontayne du jardin hast dudit chas tel, clos à muraille tout autour et joignant le grand parc dudit cbastel. » A propos de la seigneurie de Larcé ou Larçay, il est question des « Belles-Maisons, » ou « grand corps de logis composé de chambres basses et salle, chambres haultes et salle haulte, comble dessus couvert d’ardoises. » (1)
Pierre Forget était en possession de beaux domaines et d'une brillante situation. Ses mérites non moins que sa fortune le firent entrer de plein pied dans l’une des plus grandes familles aristocratiques. Claude de Beauvilliers 11, troisième comte de Saint-Aignan, et Marie Babou (fille de Jean Babou, seigneur de la Bourdaisière et grand maître de l’artillerie) lui donnèrent leur enfant de prédilection, nommée Anne. Hàtons-nous d’ajouter que c’estlà une expression impropre : Anne était alors veuve de Claude du Chastelet, baron de Deuilly et gentilhomme de la chambre du roi. Celui-ci ayant été tué au siège de Dieppe en 1589, elle donna sa main à Pierre Forget. L’aimable site et les agréments du château de Véretz ne pouvaient manquer déplaire au seigneur et à sa femme. En cette demeure superbe, sur ce plateau élevé, dans ces gracieux méandres du Cher à travers la grande vallée, Anne retrouvait les sensations de la maison domestique de Saint- Aignan, qui d’ailleurs continue de charmer les touristes du Blésois. La première fois que les registres paroissiaux font mention de « M«r et de
(1) « Les charges et débvoirs à la baronnie de Yerctz « comprennent : — à l’archevêque 12 setiers de froment de rente, mesure de Gormeri ; — au curé de Veretz, pour ses gros et droit de dixmes vi setiers, iii boisseaux ; — au dict curé et cliappclains pour la fondation de service fondé en la d. église par delTunet Mgr de la Barre vyvant seigneur de ladite baronnie de Veretz, qui se dict par chascun jour de l’an, en ladicte esglise, la somme de 28 escus un tiers evallués 85 livres ; — à la fabricque de Vérez pour le luminayre qu’elle fournit pour le service de la dite fondation fondée par le d. deffunct seigneur de la Barre, la somme de cinq escus evalluée à quinze livres. »
Pour les rentes, l’état porte : en argent : vnxx mi 1. lxii s. in d. ; chappons, li 1. lx s. ; froment, xxim s. 1 b. 19 ; seigle, 20 s. 4 b. ; Noix, 12 b. ; Cire ncufve, 43 1. — [Archives d’Indreet-Loire, E. 147 J .
l.E CHATEAU DE VERETZ
Madame de Fresnes, seigneur de Yérez, » c’est le 2 août 1598 à propos du baptême d’une cloche; mais, en raison de leur absence, ils s’étaient fait représenter à la cérémonie. Un peu plus tard, en janvier 1600, la fonction de marraine fut occupée par une parente des seigneurs, je veux dire « Marie de Faultray, veufve du sieur de Lorière, conseiller du roi en la court du parlement. »
On sait quelle mine précieuse les archives municipales, trop rarement consultées, gardent pour la meilleure joie du chercheur et pour le plus grand profit de l’histoire. On y trouve, pris sur le vif, les événements qui ont marqué leur trace dans la vie de la paroisse, sous le toit rustique aussi bien qu’au manoir seigneurial. A partir de l’époque à laquelle nous sommes arrivés, ces registres nous apporteront désormais l’appoint fortuné de leurs révélations, d'autant mieux accueillies qu’elles sont plus impartiales. Mais avant de poursuivre notre récit en ce qui regarde la personnalité des hôtes du château, nous avons à exposer un événement de tout premier ordre qui compte certainement parmi les plus mémorables dont la localité ait été le théâtre.
Les abords du château avant les modifications modernes.
vin
lia Paix de Véretz. — Les Boathillier
Tout pour le mieulx.
Devise des Forget tirée d’une tapisserie à leurs armes.
a Paix de Véretz, c’est là une expression assez nouvelle en histoire et qui, semble-t-il, ne figure dans aucun ouvrage. Mais si le terme est inconnu et si le fait qu’il exprime l’est également, il ne s’ensuit pas que nous soyions en présence d’une fiction. En parcourant et analysant avec soin les vieux registres paroissiaux de Véretz nous avons découvert, à l’année 1398 dans la marge et de la main même du curé qui rédigeait les actes, la mention suivante : « L’année que la paix fut signée au chasteau du dict Véretz. » Il s’agit ici, on le voit, d’une indication précise et présentant tous les caractères de sincérité, écrite qu’elle est comme memenlo impartial et bien désintéressé par un témoin sérieux de l’événement.
De quelle paix est-il question et quels partis en lutte se sont rencontrés au château pour se donner la main dans une réconciliation faisant époque dans les annales île la France ? Depuis un tiers de siècle, la guerre civile avait déchaîné sur le pays le cortège de ses haines et de
fl
LE CHATEAU DE VÉRE'i’Z
ses horreurs dont la religion n’était trop souvent que le prétexte, et les rivalités politiques le motif véritable. Autour d’une royauté flottante les partisans des Guise et des princes de Bourbon se livrèrent un duel à mort. La conjuration calviniste d’Amboise, destinée à enlever le roi, fut le signal décisif de l’entrée en campagne dont on connaît trop bien les étapes pour qu’il ne suffise pas d’en esquisser les grandes lignes.
La première période fut marquée par la victoire royale de Dreux, par l’assassinat du duc de Guise, et close par la paix d’Amboise (1563); la seconde offre la victoire de Saint-Denis par Montmorency, d’ailleurs frappé à mort, et se termine par la paix de Longjumeau (1568) ; la troisième vil les protestants se lever en masse sous les ordres de Coudé et de Colignv, puis succomber à Jarnacet à Moncontour, mais la paix de Saint-Germain leur assurait la liberté générale du culte avec la garantie de quatre places fortes : La Rochelle, Montauban, Cognac et La Charité. Cependant l’espoir du triomphe demeurait au cœur des huguenots et Catherine de Médicis, en apparence du moins, se montrait favorable à leurs revendications. Coligny rappelé, les Guise tenus à l’écart, et Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, mariée à Henri de Béarn, roi de Navarre, le futur Henri IV, parurent aux réformés les gages assurés d’un avenir pacifique. Bientôt l’exécution de la Saint- Barthélemy réveilla les haines un instant assoupies et rouvrit l’ère des luttes à outrance, non sans d’ailleurs qu’il se formât une sorte de parti intermédiaire, indépendant du roi et dit des Politiques , qui d’ailleurs inclina plus d’une fois du côté des huguenots. Le traité de La Rochelle garantit de nouveau la liberté religieuse aux protestants en leur laissant comme places de sûreté La Rochelle, Nîmes et Montauban (1573.)
Chaque traité n’était guère qu’une trêve, à la faveur de laquelle on s’organisait pour de nouvelles levées de boucliers (pie le prince de Condé appuyait par l’entrée en scène de vingt mille soldats venus d’Allemagne. La mort de Charles IX et l’arrivée au trône de Henri III, qui fit succéder à l’activité de la première heure les indolences d’une vie molle et efféminée, favorisèrent les tentatives d’insurrection. Vaincus à Dormans par Henri de Guise, les calvinistes obtinrent quand même la confirmation de la liberté du culte, la reconnaissance de leur organisation militaire et six nouvelles places fortes. Cette paix, dite de Beaulieu ou Loches par suite du lieu où elle fut signée, fut aussi appelée de Monsieur, attendu qu’elle fut négociée par le frère puîné du roi (1576) : on sait que depuis ce temps le frère puîné du souverain a toujours porté ce titre.
La PAIX DE VÉRET2
Les protestants en possession d’un gouvernement, d’une armée, de finances et de tout un système politique et religieux, constituaient un état dans l’État qui parut un danger sérieux aux yeux des catholiques. Sous l’empire de ce sentiment, au sein de la capitale se fonda une fédération, laquelle s’appuyant sur des associations analogues en province constitua la Ligue générale, vaste organisation à la fois politique et religieuse, placée sous le commandement du duc Henri de Guise, dit le Balafré en raison de la blessure au visage qu’il reçut à la bataille de Dormans. A la suite des Etats de Blois qui demandèrent le retrait des concessions faites aux huguenots, Henri III jugea à propos de révoquer les clauses du traité de Beaulieu et de prendre lui-même la direction de la Ligue. Une nouvelle révolte des protestants aboutit à la paix de Bergerac qui, tout en abolissant leur confédération politicoreligieuse, leur assurait huit places de sûreté (1577), et ce traité fut confirmé, trois ans plus tard, par celui de Fleix.
La guerre, à la suite du traité de Nemours, conclu entre Henri III et la Ligue, touchait à la période finale et décisive, appelée la Guerre des trois Henri. Les huguenots réunis en Guyenne étaient sous les ordres de Henri de Navarre; le commandement de l’armée royale avait été confié au duc de Joyeuse, mignon du roi Henri III, et les troupes de la Ligue marchaient sous la direction du duc Henri de Guise. Tandis que Joyeuse se faisait battre à Coutras où il trouvait la mort (1587), le duc de Guise triomphait des Allemands à Vimory et Auneau, puis les reconduisait à la frontière. L’immense acclamation populaire qui, à Paris surtout, salua la victoire du Balafré, porta le roi à se retirer à Blois où il convoqua les Etats, bientôt assombris par le double assassinat du duc de Guise et de son frère le cardinal. Ce fut le signal de l’insurrection des Ligueurs dont le commandement général fut remis au duc de Mayenne, qui se renferma dans Paris. Mais la réconciliation du roi et de Henri de Navarre réunit les deux armées qui marchèrent sur la capitale, et bientôt l’assassinat de Henri 111, en qui Unissait la race des Valois, ouvrit aux Bourbons l’accès du trône (1589).
Cependant la France, qui n’avait jamais connu d’autre souverain qu'un prince catholique, s’émut à la pensée de voir le sceptre passer aux mains d’un calviniste. La Ligue reprit la lutte et Henri de Béarn dut continuer la campagne pour conquérir le royaume que l’hérédité lui avait transmis. Les mémorables journées d’Arques et d’Ivry, aussi bien que le siège de Paris, jouèrent un rôle important dans le résultat final, mais l’action décisive revient à l’abjuration solennelle de Henri IV
dans l’église de Saint-Denis, le 25 juillet 1593. L’année suivante, le roi était sacré à Chartres et, le 22 mars, il entrait triomphalement dans sa bonne ville de Paris. Le prince, il est vrai, put bien dire gaiement au chef des troupes espagnoles en les congédiant : « Recommandezmoi à votre maître, et n’y revenez plus » ; mais il restait encore à soumettre la Picardie, la Bourgogne et la Franche-Comté, ce que Henri IV fit par la victoire de Fontaine-Française et par la prise d'Amiens, qui vil marcher sous l’étendard royal la noblesse française avec le duc de Mayenne réconcilié. Le traité de Vervins termina l’ère des luttes que le roi soutint pour s’assurer la possession de son royaume.
Il est vrai que si les apparences pouvaient faire croire à une paix définitive, le calme et la tranquillité étaient loin de régner dans les esprits. Des plaies encore saignantes et les rêves brûlants des revendications entretenaient une sorte de fièvre dévorante dans le cœur d’un grand nombre. La Touraine avait été le foyer de douloureuses agitations; il lui était réservé d’occuper une place prépondérante dans l’œuvre de pacification nationale.
Cette province, on le sait, dut à sa situation et aux séjours fréquents de la cour de jouer un rôle à part dans les guerres de la Réforme. Parmi les châteaux qui eurent le plus à souffrir des belligérants on peut citer, au sud de la Loire, le Châtelier, « lieu fort et de grande nécessité, ayant appartenu à la maison de Paulmy », suivant les expressions de Belleforest. En regard des sombres journées de la
conjuration d’Amboise , des pillages commis par les calvinistes à Tours et dans les principales localités, ainsi que des sanglantes représailles de leurs adversaires, on est en droit de placer des événements dignes de mémoire. On n’a pas oublié la paix d’Amboise et celle de Loches ou de Beaulieu, l’entrée solennelle du duc d’Alençon, [frère du roi, auquel la Touraine était donnée en apanage, le transfert du parlement de Paris à Tours, l’entrevue de Henri Jll et de Henri de Béarn au château du Plessis, et l'envoi de Marmoutier à Chartres de la Sainte-Ampoule qui servitpour le sacre du roi. N’était-ce pas là comme la consécration des résolutions du Parlement installé sur les rives de la Loire:' On se souvient qu’un arrêt de celui-ci, rendu le 15 juillet 1593, avait enjoint à tous les gentilshommes d’aller