LA PAIX DE VERETZ
vers le souverain et de le servir, sous peine d'être déclarés déchus de leur noblesse.
L’heure de la paix avait enfin sonné. La Touraine allait être le théâtre d’un événement d’une importance de premier ordre au point de vue politique, religieux et, par là même, national. L’opposition avait rencontré un dernier et dangereux porte-étendard en la personne du duc de Mercœur. Philippe-Emmanuel, fils de Nicolas de Lorraine et de Jeanne de Savoie, marié à Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, avait acquis le gouvernement de Bretagne, où depuis neuf années il fortifiait son indépendance avec l’appui de l’Espagne. Le duc avait une fille unique, Françoise, héritière des titres et biens de Penthièvre. On lui proposa, avec l’oubli de sa rébellion, la conservation de tous ses biens, sauf le gouvernement de Bretagne, et l’union de sa fille avec César de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. Le duc accepta et fit sa soumission au printemps de l’année 1598.
Afin d’aplanir les voies en vue de ce rapprochement, Henri IV était venu sur les bords de la Loire et se dirigeait vers Nantes. Il s’arrêta à Chenonceaux, où il fut reçu par Louise de Vaudemont, veuve de Henri III, fille de Nicolas de Lorraine et de Marguerite d'Egmont, La reine était partant sœur consanguine du duc de Mercœur, et il était impossible de choisir un milieu plus favorable pour jeter les bases de la réconciliation projetée. Louise tenait le beau domaine de Chenonceaux de Catherine de Médicis, qui le lui avait légué par testament du 5 janvier 1589. Elle y vivait au milieu de souvenirs et de symboles endeuillés, ainsi que nous l’apprenons de l’inventaire dressé après sa mort, et l’on voit, parmi le magnifique mobilier du superbe château de Langeais, un écran qui fut le confident des mélancoliques pensers de la reine. C’est au mois de janvier 1598 que Henri IV. accompagné de Gabrielle d’Estrées, vint au château de Chenonceaux, qu’il avait d’ailleurs fréquenté aux jours souriants de sa jeunesse.
Le roi profita de sa présence pour arrêter les articles d’un édit qu’il estimait nécessaire à la pacification religieuse et morale du royaume. La conversion de Henri IV avait provoqué les défiances des protestants, qui se croyaient en droit de considérer l’arrivée du prince au trône comme leur œuvre propre; ils laissaient entendre qu’ils sauraient recourir à l’insurrection si, par un acte solennel, on ne leur accordait pas les garanties qu’ils demandaient pour la pratique de leur culte. Ils réclamaient le libre exercice public de leur religion.
ainsi que l’admission à tous les emplois. En outre, ils prétendaient former entre eux une sorte de vaste confédération appuyée sur maintes places de sûreté réparties sur tout le territoire.
Ces revendications parurent excessives aux conseillers du prince. Mais Henri IV. que ses premières idées religieuses inclinaient à la tolérance, sinon à la protection, éprouvait le besoin et le désir de cicatriser les plaies vives, faites au corps et à l’âme de la France par une lutte fratricide d'un tiers de siècle.' Tout lui paraissait préférable à la reprise des hostilités et aux menaces d’une nouvelle guerre civile, dont il était impossible de prévoir les conséquences. Un édit de pacification lui sembla le remède aux maux du passé, l'apaisement des inquiétudes du présent et le palladium contre les menaces de l’avenir.
Afin d’arrêter les termes de l’édit d’une manière qui, chose bien difficile, pût satisfaire à la fois les catholiques et les protestants, le roi fit choix de deux personnages réputés entre tous pour leur prudence consommée et jouissant chacun de la confiance du parti qu'il représentait. Le protestant désigné fut le ministre Daniel Charnier, et le catholique n’était autre que le seigneur de Véretz. Pierre Forget eut de longues conférences avec le pasteur calviniste, qui soutenait énergiquement les revendications de ses coreligionnaires. Le conseiller et secrétaire du roi exprimait avec le calme et la maturité convenables les droits souverains et les intentions bienveillantes de son seigneur et maître. Le ministre rappelait le passé, insistait sur le présent, non sans entr’ouvrir les voiles de l’avenir; il s’attardait à des affirmations de principes d'abord, et puis à des mises en demeure; il entendait faire la part des réformés aussi large et aussi prépondérante que la bonté du roi y voudrait consentir. — Mais avec cette série de concessions n’allait-on pas créer un état dans l’Etat au profit d’une minorité, dont l’histoire accusait assez les tendances séparatistes, et n’était-ce pas travailler à l’encontre de cette union pacificatrice que l'on avait en vue et préparer une révolution politique en même temps que religieuse, dont l’étranger tirerait l’avantage le plus certain ? Telles étaient les réflexions du seigneur de Véretz, qui s’efforçait de limiter les réclamations des protestants en ce qu’elles présentaient de dangereux pour la sécurité de la France.
D'autre part, Pierre Forget savait que son souverain préférait que Ton péchât par excès de générosité plutôt que par excès de rigueur. Il consentit à introduire dans les clauses du projet de traité une liberté aussi large que possible, assise sur le fondement de garan-