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CHAPITRE I

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

Le seul écrivain qui ait jusqu'à présent donné la date exacte de la construction du château de Versailles est l'architecte François Blondel 1 ; cependant aucun de ceux qui, depuis lui, ont traité la, question, n'a jugé à propos de le croire, et tous se sont mis à inventer des dates et à imaginer une histoire fausse de tous points. Avant de parler, d'après les documents authentiques, des origines du château, il faut faire connaître, en quelques mots, l'état actuel de cette question historique, c'est-à-dire les principales erreurs qui sont admises aujourd'hui.

Saint-Simon commence par nous dire que Louis XIII, ardent chasseur, venait souvent courre le cerf dans les bois de Versailles et que, fatigué de coucher, après la chasse, dans un méchant cabaret à rouliers ou dans un moulin à vent, il fît construire un « petit château de cartes » pour servir de rendez-vous de chasse. On conclut de ce mot et d'un autre dit par Bassompierre , qui appelle la maison royale de Louis XIII « un chétif château », que le Roi avait fait construire, avant le château, un pavillon, un rendez-vous de chasse, auquel s'appliquaient les paroles de Saint-Simon et de Bassompierre. On trouva ensuite qu'il avait existé à Versailles, à l'angle de la rue de la Pompe et de l'avenue de Saint-Gloud, une maison appelée le Pavillon-Royal, et on se

1 Architecture fr?jiçoise, IV, 92 (1756, in-folio).

hâta de conclure que c'était là le pavillon de Louis XIII, et qu'il avait dû être construit en 1624, trois ans avant le château, que l'on commençait en 1627. Enfin, à la suite de l'abbé Lebœuf *, tout le monde admit que Louis XIII avait acheté à un certain Jean de Soisy une terre sur laquelle il avait bâti son château de 1627 à 1630.

M. Le Roi 2, dans son livre intitulé Louis XIII et Versailles, commença à faire pénétrer quelque lumière dans ces ténèbres. Il prouva, par des actes notariés qu'il avait découverts, que le Pavillon- Roy al n'avait été construit qu'en 1676, sur un terrain donné par Louis XIV à une dame Hérault. Mais il n'alla pas plus loin, et les faiseurs d'hypothèses placèrent le pavillon autre part.

Les expressions de Bassompierre et de Saint-Simon, « chétif château, château de cartes », s'expliquent cependant facilement, sans qu'il soit besoin d'imaginer un pavillon primitif, qui certainement n'a jamais existé. Lorsque plus d'un siècle après Louis XIII, Saint-Simon comparaît le « petit Versailles de Louis XIII » avec le gigantesque Versailles de Louis XIV, il est facile de comprendre qu'avec ses habitudes' de style pittoresque il l'ait appelé un château de cartes, d'autant que quelques lignes plus loin, il lui donne son vrai nom, « le petit Versailles de Louis XIII ». Mlle de Scudéry, en 1669, exprimait la même idée quand elle faisait dire à la belle Étrangère qu'elle était censée conduire à Versailles 3 : « Est-ce là ce que vous appelez la petite maison du plus grand roi de la terre ? » Et il est bien certain que ces mots s'appliquent au château et non pas à un pavillon quelconque. La belle Étrangère s'étonne de la petitesse relative du château de Versailles, comparé aux vastes palais du Louvre et des Tuileries, de Saint-Germain et de Fontainebleau.

Quant au mot de Bassompierre, il s'explique aussi facilement, et point n'est besoin, pour le comprendre, d'imaginer un pavillon antérieur. La maison royale de Versailles venait d'être achevée, lorsque Louis XIII convoqua aux Tuileries

1 Histoire de la ville et du diocèse de Paris, 1754, in-12.

2 Conservateur de la bibliothèque de Versailles, mort en 1873.

3 La Promenade de Versailles, 1669, in-12.

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une assemblée des Notables. Le maréchal de Bassompierre fit un discours sur les bâtiments du Roi, et, à cette occasion, parla du « chétif château » de Versailles.

Louis XIII avait fait demander aux Notables s'il devait cesser de bâtir jusqu'à ce que les finances fussent rétablies ; sachant que le peuple était très-chargé d'impôts, il annonça qu'il était prêt à retrancher volontiers toutes les dépenses inutiles. Tous applaudirent. Bassompierre prit la parole et dit que l'Assemblée avait voté jusqu'alors toutes les propositions faites par le Roi ; qu'il ne savait pas si Sa Majesté ne voulait pas tendre un piège aux Notables, afin de voir jusqu'où irait leur docilité, en leur proposant de retrancher ses dépenses en bâtiments. Il demanda quel pouvait être le dessein du Roi lorsqu'il s'adressait à l'Assemblée pour savoir s'il devait s'abstenir d'une dépense qu'il ne faisait pas. Henri IV aurait pu demander aux Notables un pareil avis, puisqu'il employait des sommes immenses à bâtir. Puis, arrivant à sa pensée principale, l'orateur dit avec beaucoup d'esprit et de finesse que le Roi ne bâtissait pas, qu'il détruisait au contraire, qu'il avait rasé une foule de places fortes et de châteaux féodaux. « Voudrions-nous lui reprocher, dit Bassompierre en terminant, le chétif château de Versailles? Un simple gentilhomme ne se vanterait pas de l'avoir bâti. »

Bassompierre parle évidemment du château de Versailles que l'on vient de terminer, et non pas d'un pavillon de chasse; et, s'il le déclare chétif, c'est pour bien accentuer sa pensée et glisser adroitement sa protestation contre les démolitions des châteaux féodaux que le Roi et Richelieu faisaient faire partout, afin de briser les résistances et l'indépendance de la noblesse protestante ou catholique. Mais il faut sortir du pays des hypothèses et entrer dans le domaine de l'histoire positive.

C'est M. Soulié, le savant conservateur du musée de Versailles, qui, en publiant le Journal de Jean Héroard, médecin de Louis XIII, a commencé à donner sur l'histoire du château les premiers documents exacts et les faits les plus précis. Héroard nous apprend en effet que, le 2 juillet 1624, le Roi, qui était à Versailles depuis le 29 juin, avec ses mousquetaires, et qui, la veille, avait pris un cerf, en fit

donner la curée à ses chiens, puis qu'il revint au château, qu'il fit faire ensuite l'exercice à ses mousquetaires, et enfin, qu'il traça lui-même le plan de la basse-cour de sa maison de Versailles.

Ainsi Louis XIII ne couchait ni dans un moulin ni dans un méchant cabaret à rouliers ; il demeurait au château des Gondy, où son père avait dîné en 1609, dans lequel lui-même avait couché le 9 mars 1624, se faisant, dit Héroard, apporter son lit qu'il avait envoyé chercher à Paris et qu'il aida luimême à préparer.

Le 2 août 1624, Héroard nous dit que la maison de Louis XIII est assez avancée pour qu'on en meuble une partie. Le Roi, venu de Saint-Germain, sa résidence ordinaire, à Versailles, s'amusa à voir toutes les sortes d'ameublements que le sieur de Blainville, premier gentilhomme de la Chambre, avait fait acheter, jusqu'à la batterie de cuisine *. Enfin, le 3 novembre 1626, la maison est achevée. Nous savons encore par Héroard, que, ce jour, Louis XIII fit un excellent festin aux reines Marie de Médicis et Anne d'Autriche, et aux princesses, où il porta le premier plat ; puis il s'assit au pied de la Reine. Héroard ajoute que le Roi fit garder dans ce repas un ordre merveilleux, ce qui s'explique en disant qu'on pendait la crémaillère, et que Louis XIII voulait que la fête se passât avec la décence qu'il apportait en toutes choses. Après le repas il donna aux dames le plaisir de la chasse, plaisir qu'il se procurait souvent à lui-même dans les bois giboyeux qui entouraient sa maison.

Blondel avait donc raison d'assigner la date de 1624 à la construction du château de Versailles.

Enfin, le 24 août 1627, Héroard nous dit que le Roi visita son plant, c'est-à-dire son parc, où il avait fait planter grand nombre de jeunes arbres ; car ainsi que le témoignent les actes d'acquisition dont on parlera plus loin, le terrain sur

1 En 1634, la duchesse de Savoie, Christine de France, sœur de Louis XIII, envoya à son frère, pour sa maison de Versailles, quatre ameublements complets de velours, à fond d'argeut: l'un bleu, l'autregris de lin, le troisième vert, et le quatrième nacarat (Gazette de France, 1634, p. 432).

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lequel s'établit Louis XIII se composait surtout de terres labourables, de prés et de friches.

Les actes d'achat de terres faits par Louis XIII à Versailles1 confirment ce que dit Héroard sur la date de la construction du château, et nous apprennent enfin le nom du propriétaire sur la terre duquel Louis XIII bâtit sa maison.

Un auditeur de la Cour des comptes, nommé Lebrun, possédait à Versailles une assez grande étendue de terres ; sa fille, Marguerite Lebrun, était mariée à Jean Martin, contrôleur général de la Maison de Gaston, duc d'Orléans, frère du Roi. Ce fut à Jean Martin que Louis XIII acheta, le 5 juin 4624, « divers héritages situés dans le terroir de Versailles et des environs1». Au mois d'août de la même année, le Roi acheta encore 142 arpents aux héritiers de Lebrun ; il en prit possession et ne paya pas, ce qui paraît avoir été une habitude chez le fondateur du château de Versailles. Hâtonsnous d'ajouter que, le 27 septembre 1632, il signa un acte important qui régularisait cette situation, et qui apporte en môme temps les renseignements les plus précieux à l'histoire du château.

Le Roi achète, dit l'acte (exactement le Roi paie), à Marguerite Lebrun, épouse autorisée du sieur Jean Martin, contrôleur général de la Maison de M^r le duc d'Orléans : une maison, sise au bourg de Versailles, près le château de S. M., avec un jardinet un arpent de terre, et 167 arpents de terres, prés et pâtures, sur partie desquels héritages S. M. a fait bâtir sondit château, jardin et parc, moyennant 16,000 livres, y compris les dommages et intérêts de la non jouissance soufferte par lesdits vendeurs desdites maisons et héritages pendant huit ans.

Cet acte confirme d'une façon péremptoire ce qui a déjà étô dit dans l'introduction, que ce n'était pas Jean de Soisy qui avait vendu la terre sur laquelle Louis XIII avait bâti son château ; et, en effet, la terre des Soisy, vendue en 1561, à

1 Archives nationales, carton O1 1762. — Nous croyons ôtro lu premier qui ait fait connaître ces importants documents.

2 Cet achat est mentionné dans ^Inventaire des titres du domaine de Versailles, manuscrit des Archives nationales (O. 12,795, folio 307). Cité par M. Soulié, dans le journal de Jean Héroard, II, 297.

Martial de Loménie par les demoiselles de Soisy, faisait en 1624 partie du domaine des Gondy.

En 1631, les achats de terre recommencent et deviennent nombreux ; Louis XIII veut agrandir son parc, dégager le château et ses approches. Le 23 avril, il achète, au prix de 9856 livres, 17 lots de terres et de prés formant 117 arpents1. Parmi les vendeurs on trouve M. de Gondy, archevêque de Paris, qui reçoit 795 livres pour 6 arpents et 60 perches, et Jean Martin, héritier du sieur Lebrun, qui vend 35 arpents et 28 perches de terres et de prés, au prix de 2646 livres. — Les 26 et 27 juin, les 2, 6 et 12 juillet, le Roi achète encore 10 lots de terre formant 30 arpents et 31 perches. On voit combien la propriété était déjà divisée, car pour constituer son domaine, d'assez petite étendue, Louis XIII ne fit pas moins de 46 achats.

Le 8 avril 1632, huit ans après la construction du château royal de Versailles, Louis XIII acquitte M. de Gondy, archevêque de Paris, la terre et le château de Versailles avec son annexe la Grange-Lessart, au prix de 66,000 livres ; c'est-àdire que, pendant huit ans, de 1624 à 1632, il a existé à côté l'un de l'autre deux châteaux de Versailles : l'un, le château construit par Louis XIII ; l'autre, le vieux château, le manoir féodal du fief de Versailles, démoli par Louis XIII.

L'acte de vente nous apprend en quoi consistait la nouvelle acquisition du Roi. La terre de Versailles se composait : d'un château, désigné comme vieux et en ruines, et contenant cinq grandes travées de logis, trois autres travées à côté, deux tourelles sur le portail, colombier, bergerie, grange et étables, deux cours, un jardin et un clos, le tout contenant 4 arpents; — de 183 arpents en terres labourables, vignes, prés, bois taillis et châtaigneraies, de 4 étangs, d'une grande ferme, d'un moulin à vent2 et d'une petite maison

1 Soit 40 hectares, ce qui met l'hectare à 247 francs. Aujourd'hui l'hectare vaut, aux environs de Versailles, de 2000 à 2500 francs.

2 On nous reprocherait de ne pas raconter ici une historiette consacrée. On dit, mais le fait est-il bien certain, que Louis XIII, se promenant un jour sur la terrasse de son château avec le comte de Gramont, lui demanda s'il se souvenait d'avoir vu là un moulin à vent. « Oui, Sire, répondit le spirituel courtisan. Le moulin n'y est plus, mais le vent y est toujours. »

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le joignant. La terre de Versailles comprenait encore 68 arpents de terres labourables, prés, bois taillis, avec maisons, jardins, mare et fontaine au lieu de Mortamer1, et la Grange- Lessart 2. La Grange-Lessart était une grande ferme qui contenait : granges, écuries, cours, deux clos de 3 arpents, bois taillis d'un arpent, 473 arpents de terres de labour, de bois taillis, bruyères, prés et pâtis; elle était affermée 1950 livres. — Le Roi devenait aussi possesseur de la grande garenne de Versailles, située sur le chemin de Paris et contenant 5 arpents de bois taillis, de prés et de terres. Enfin, de la seigneurie de Versailles relevait en plein fief celle de Glatigny, affermée 1000 livres par an.

En 1632, Louis XIII acheta 16 lots de terres comprenant 85 arpents et 4 6 perches, 5 quartiers et une maison. Il résulte des actes, que le Roi, ayant enclos de murs son parc, y avait renfermé diverses terres qu'il n'avait pas encore achetées ou payées. Cette année, il paie 1975 livres 10 sols, 24 arpents et 65 perches appartenant au curé de Versailles. Il indemnise aussi l'église de Versailles pour 2 arpents; le président de la Barre pour 4 3 arpents et 34 perches ; on paie au sieur Claude Gourlier, hôtelier, une maison que S. M. lui avait prise pour loger ses chiens.

A partir de 4 632, le domaine est à peu près constitué ; aussi les achats deviennent-ils plus rares : en 1634, 4 arpent et 42 perches ; en 1641, le 43 avril, 56 arpents de bois taillis, qui lui sont vendus par Jacques Lemaire, sieur des Moulineaux, lequel venait de les acheter, par acte du 22 mars 1641, à Jean Martin, Marguerite Lebrun, sa femme, et Germaine Lebrun, veuve d'Etienne Lemaire, sieur des Couldrais. C'est la dernière acquisition. Le domaine de Versailles a donc été constitué principalement avec les héritages des Lebrun et la terre des Gondy.

Ce fut Lemercier, que Sauvai appelle le premier architecte de son siècle, que le Roi employait déjà à ses travaux du

1 Sans doute le lieu dit des Mortemets, situé au sud-ouest de la pièce d'eau des Suisses, et dont une allée du parc, allant de la pièce d'eau des Suisses au bassin de Choisy, porte le nom.

2 Située sur le plateau de Satory, où sont les docks du génie et de l'artillerie.

Louvre *, qui fut chargé d'élever la nouvelle résidence royale. Le château de Louis XIII, tel que nous le voyons représenté sur le tableau de Van der Meulen 2 et surtout sur le beau tableau de la salle 37, n° 765 3, ainsi que sur les estampes d'Israël Silvestre*, était une œuvre pleine d'élégance et de goût, qui fait le plus grand honneur à son auteur, et qui est certainement l'un des chefs-d'œuvre de l'architecture française du xvne siècle.

Le château était bâti en pierre et briques, de forme carrée 5, et flanqué de quatre pavillons aux angles. La longueur de chaque côté, en y comprenant les pavillons des angles, était de 48 mètres ; les façades extérieures étaient percées de neuf fenêtres. Le château était entouré d'un large fossé, bordé des deux côtés de balustrades en pierre. Il s'ouvrait à l'est6. La cour, appelée aujourd'hui la cour de Marbre7, était fermée par un portique en pierre, composé de sept arcades ornées de grilles en fer doré, « où l'or et le vert étoient très-bien mêlés ensemble8»; l'arcade du milieu, plus large que les autres, servait de porte. Extérieurement, un balcon, décoré d'une balustrade en fer doré, régnait tout autour du château, en suivant le portique de la cour, et servait à dégager les

1 Lemercier a construit au Louvre le beau pavillon de l'Horloge et l'aile située à la droite de ce pavillon. Les autres œuvres de Lemercier sont : la Sorbonne, le Palais-Cardinal (aujourd'hui Palais-Royal), le Val-de-Grâce, Saint-Roch, le grand château de Richelieu et le fameux escalier en fer à cheval de la cour du Cheval-Blanc à Fontainebleau. Lemercier mourut en

- Musée de Versailles, salle 34, n° 725. Ce tableau a été gravé par Baudouins (Chalcographie du Louvre, n° 545). Voir aussi la planche 544, pour la face antérieure du château.

3 La date de ce tableau est évidemment de 1668, car il représente le grand canal commencé en 1667-68. Le tableau n° 765 donne le château, ses dépendances et tout le parc, et est absolument conforme au plan deSilvestre gravé en 1667. Il est regrettable que nous ne connaissions pas le nom de l'auteur de cette peinture si remarquable par son exécution et sa perspective; c'est probablement l'œuvre d'un artiste flamand.

k Chalcographie, nos 2540 et 3505.

3 Voir le plan n° 2.

6 Voir la gravure Château de Louis XIII du côte' de la coter.

7 A cause de son dallage en marbre.

8 Mademoiselle de Scudéry, La Promenade de Versailles, in-12, 1669. Ce volume est orné d'une jolie vignette, qui représente le château de Louis XIII.

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appartements du premier étage *. Deux rangs de bustes de marbre, représentant des empereurs romains, ornaient les façades de la cour, dont le premier étage se terminait par une balustrade en pierre surmontée de vases et de groupes. Les pièces du second étage étaient éclairées par des œils-debœuf ouverts dans le toit, tels qu'on les voit encore aux façades nord et sud de la cour de Marbre. Les toits et les cheminées, d'un beau modèle, étaient décorés de vases et de divers ornements de couleur bleue, qui, avec le blanc de la pierre et le rouge des briques reproduisaient les couleurs de la maison de Bourbon 2. Les toits, presque tout couverts d'or, resplendissaient au loin.

Aux deux angles de la cour, il y avait, à la hauteur du premier étage, deux élégantes tourelles ou lanternes en maçonnerie, reposant chacune sur une trompe, au bas de laquelle se trouvait un petit bassin de marbre, en forme de coquille, où un triton de bronze doré jetait par son cornet des eaux abondantes3.

Les appartements étaient très-beaux4; M1,c de Scudéry en vante la riche décoration et le bon goût. En 1664, l'auteur de la Relation des Plaisirs de Vile enchantée disait en parlant du château de Versailles : « Il charme en toutes manières ; tout y rit dehors et dedans, l'or et le marbre y disputent de beauté et d'éclat ; et quoiqu'il n'ait pas cette grande étendue qui se remarque en quelques autres palais de S. M., toutes choses y sont si polies, si bien entendues et si achevées, que rien ne le peut égaler. »

Les escaliers, établis dans la partie centrale de chaque aile, étaient de marbre ; le « rampant », en bronze doré, d'un fort beau travail ; les côtés peints « en bassetailles dorées ». Le vestibule, au fond de la cour, servait de passage pour aller aux jardins ; il était à jour et permettait de jouir de

1 On remarque sur les deux pilastres d'angle, à l'entrée de la cour de Marbre, des pierres carrées incrustées dans lesdits pilastres, qui indiquent la place des scellements des corbeaux du balcon.

2 Voir Recherches sur les drapeaux français..., par Gustave Desjardins, Paris, 1874, gr. in-8° avec planches en couleur. — Le château actuel présente plusieurs décorations tricolores : le pavage de la chapelle, etc.

3 Denis, Poème descriptif de Versailles, mss. de la bibl. de Versailles.

4 La disposition des appartements se trouve sur les plans nos 3, 4 et 5.

la vue qui s'étend au loin. Il était orné de peintures et de dorures, et pouvait être, « à Faide de lambris qui se mettaient et s'ôtoient facilement », transformé en salle de bal ou de comédie.

En avant du château, des deux côtés de l'avant-cour, s'élevaient deux bâtiments, longs de 42 mètres et destinés au service. Celui du sud renfermait les écuries du Roi. Il en reste à peu près tout le rez-de-chaussée, construit en pierre, et dont on voit les arcades sur la cour Royale et sur la cour des Princes. Du bâtiment du nord, il ne subsiste encore que la partie la plus rapprochée de la cour de Marbre ; ici la construction est en pierre et en briques.

Au nord et au sud, chacun de ces deux bâtiments était flanqué parallèlement d'un second bâtiment plus petit1. Des angles de ces deux petits bâtiments de service partait un mur d'enceinte, en briques avec chaînes de pierre, surmonté d'une balustrade en pierre. Ce mur se terminait des deux côtés en quart de cercle et allait rejoindre deux élégants pavillons, qui formaient l'entrée de l'avant-cour, fermée par une grille. Enfin, une place en demi-lune, précédant l'avant-cour, était formée des deux côtés par une rampe semi-circulaire, avec balustrade en pierre, qui commençait aux deux pavillons de l'entrée de l'avant-cour et venait finir à deux obélisques marquant le commencement de la place. Les obélisques, en briques avec chaînes de pierre, reposaient chacun sur de grosses boules en pierre, et se terminaient aussi par une boule en pierre. Au delà, enfin, était une grande place, qui devint sous Louis XIV l'avant-cour et la place d'Armes actuelles Les trois avenues de Saint-Cloud, de Paris et de Sceaux ne datent que du règne de Louis XIV

Séparés du château de Louis XIII, les deux grands bâtiments de service y ont été réunis par l'architecte Levau, en 1669, lorsque Louis XIV commença à agrandir le château de son père.

Quant à la façade orientale, celle qui est au fond de la cour

1 En 1662, on bâtit, à l'extrémité occidentale du bâtiment du nord, la fameuse grotte de Thétis, au-dessus de laquelle était un réservoir. Elle est représentée sur le tableau n° 765.

2 L'avenue de Paris est de 1664 (Comptes des Bâtiments).

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de Marbre, elle a été entièrement remaniée sous Louis XIV \ qui en a changé le style et y a mis les colonnes qu'on y voit actuellement.

A l'ouest du château se développaient le jardin et le parc. Trois documents nous permettent de reconstituer la topographie du jardin et du parc de Louis XIII. L'un est le tableau n° 765, qui nous donne une vue très-fidèle du jardin en 1667 ou 1668, c'est-à-dire du parc de Louis XIII, mais avec les premiers changements opérés par Louis XIV, de 1662 à 1667. On y voit en effet la grotte de Thétis, construite en 1662, le petit palais de la Ménagerie, élevé en 1663 et 1664 ; le parterre du Nord et l'allée d'Eau, établis en 1664 et 1665, la transformation du Fer-à-cheval, le commencement du grand canal, déjà en forme de croix, etc. Le second document est le plan n° 2973 de la Chalcographie, qui confirme tous les renseignements fournis par le tableau dont nous venons de parler et en atteste la scrupuleuse exactitude. Le troisième document, le plus ancien, est une gravure de Pérelle, qui représente la façade du château de Louis XIII sur le jardin, avec une partie du parc jusqu'au bassin de Latone actuel.

De l'examen de ces trois documents il résulte que le parc de Louis XIII, entouré de murs, a la même étendue qu'aujourd'hui, et que le tracé actuel, dans ses grandes lignes, est déjà fait. Le parc est encore traversé par le ru qui sort de l'étang Puant pour aller se jeter dans le ru de Galie. La gravure de Pérelle et de N. de Poilly nous montre le château précédé comme aujourd'hui d'une terrasse, d'où l'on descend, par un escalier central, sur un parterre formé de carrés de broderies. Une allée en pente conduit au Fer-à-cheval ; il est bordé de chaque côté d'une double balustrade décorée de vases de fleurs, et entoure un bassin ovale avec jet d'eau. Au delà, est l'Allée-Royale, ou Tapis-Vert, percée en 1638, et à l'entrée de laquelle sont les deux bosquets appelés : celui du nord, le bosquet du Dauphin, celui du sud,

1 Dans les dernières années de l'empire, cette façade a été restaurée par M. Questel, l'intelligent architecte du palais de Versailles, qui a apporté à cette restauration le goût et le respect de l'œuvre d'autrefois qui lui sont habituels.

le bosquet de la Girandole1; à son extrémité est un grand bassin.

On voit clairement ce que Le Nôtre et Louis XIV changeront à ce premier dessin. On agrandira la terrasse du château ; les parterres de broderies deviendront, après plusieurs changements, le parterre d'Eau actuel, avec les deux bassins décorés des admirables bronzes de Keller; l'allée en pente qui conduit au Fer-à-cheval sera remplacée par un système d'escaliers; l' Allée-Royale sera élargie; les deux bassins qui précèdent et terminent cette allée deviendront les bassins de Latone et d'Apollon; les massifs de bois compris entre les grandes allées seront transformées en splendides bosquets ornés de sculptures, de fontaines et d'eaux jaillissantes; mais le tracé primitif existe dès Louis XITI et n'est pas de Le Nôtre.

Il est de Lemercier et de Jacques Boyceau. Lemercicr fit le plan général, et Boyceau dessina les parterres.

Jacques Boyceau, sieur de la Barauderie, est un personnage absolument inconnu jusqu'à présent et sur lequel il convient, étant donnée son importance incontestable, d'entrer dans quelques détails. Il était intendant général des jardins des maisons royales de Louis XIII, et regardé par le Roi comme un très-habile homme. En même temps il avait le titre de gentilhomme ordinaire de la Chambre de Sa Majesté. Sous Henri IV, dont il avait été le serviteur dévoué et intelligent, il s'était distingué à la bataille de Coutras et avait été chargé de plusieurs affaires importantes. Après la mort de son maître, comme on disait alors, il consacra les dernières années de sa vie aux plaisirs de Louis XIII et à l'embellissement des jardins de ses maisons royales de Paris, de Saint- Germain, de Fontainebleau et de Versailles; il travailla aussi pour le palais du Luxembourg que Marie de Môdicis avait fait construire. C'était un homme instruit; il faisait de beaux vers et composa un très-bon livre intitulé Traité du jardinage selon les raisons de la nature et de l'art1. Cet ouvrage fut publié en 1638, après sa mort et celle de son

1 Aujourd'hui quinconces du Nord et du Sud.

2 Ce beau volume est excessivement rare ; nous n'en connaissons qu'un exemplaire, celui de la bibliothèque de l'Ecole d'horticulture, au Potager de Versailles.

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neveu, Jacques de Menours *, par la veuve de ce dernier 2.

Le Traité du jardinage, imprimé par ordre de Louis XIII, est un volume in-folio accompagné de nombreuses planches remarquablement gravées; elles représentent des parterres de broderies en guillochis 3, des bosquets et des pelouses. Boyceau est un dessinateur de premier ordre; le goût de ses dessins est excellent, et leur élégance est parfaite. Ses idées sur les jardins sont assez modernes ; il ne veut pas, comme les Italiens, d'éternelles allées droites, et partout des carrés ne différant que par le nombre ; il veut de la variété dans les formes, comme il y en a dans la nature, qui n'est jamais la même; il aime les eaux, les fontaines jaillissantes et les ruisseaux. Il conserva celui qu'il trouva dans le parc de Versailles. Ses parterres, d'un dessin varié et élégant, sont composés de sables de couleurs différentes et de pelouses également de couleurs diverses en forme de tapis de pied. Il veut, pour décorer les jardins, des cabinets, des fontaines avec groupes de sculptures et colonnes, des balustrades et des perrons, des palissades en bonne ordonnance d'architecture avec arcades, niches, pilastres, chapiteaux, corniches et frontons, des orangers en caisse, des grottes décorées de rocaille et de coquillages, des volières, des fleurs surtout.

L'homme connu, il faut dire ce qu'il a fait à Versailles. On voit, d'après son livre4, qu'il y a planté des bois ou bosquets, décorés de palissades ou bordures, et qu'il y a dessiné deux parterres: l'un, est un parterre de pelouse, dans le parc; l'autre est appelé le parterre du château, et il en' donne la gravure. Or, en comparant la gravure de Boyceau et le tableau n° 765, il est évident que ce dernier parterre est celui qui est entre l'Orangerie de Louis XIII et la façade méridionale du château.

1 Jacquos de Menours succéda à son oncle dans sa charge.

2 II existe une médaille représentant Boyceau, au musée de la Monnaie ; elle a été gravée dans le Magasin pittoresque (1879, p. 176). — Le traité du jardinage est accompagné d'un beau portrait de son auteur.

3 Ces parterres de broderies formaient de grands dessins exécutés en buis taillés et en tapis de gazon ; le parterre était entouré d'une platebande de Heurs garnie d'ifs (voirie tableau n° 76ii).

4 Page 66.

Le château de Louis XIII avait quatre dépendances : l'Orangerie, la Ménagerie, le Potager et le Parc- aux - Cerfs.

Sur le versant méridional de la butte qui dominait le château, Lemercier avait construit une Orangerie, que l'on peut voir sur notre gravure et sur le tableau de Van der Meulen1; elle était bordée à droite et à gauche par un grand escalier et entourée de tous côtés par une grille. Elle se composait, en haut, d'un grand parterre de broderies, avec cinq bassins, dessiné par Jacques Boyceau, et, en bas, du bâtiment de l'Orangerie, qui, avec ses escaliers entourait un jardin également décoré de cinq bassins et de jets d'eau. L'Orangerie de Lemercier était construite sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le parterre de broderies qui s'étend entre le palais et l'Orangerie de Mansart.

Louis XIII avait fait établir, dans une ferme située à l'une des extrémités du parc, une Ménagerie où l'on renfermait divers animaux sauvages, des sangliers, et surtout « le vol du Roi », c'est-à-dire les divers équipages d'oiseaux de fauconnerie. Louis XIII aimait passionnément voler, c'està-dire chasser au faucon.

Il semble, dit un contemporain, que le Roi ait quelque secrète intelligence sur les oiseaux et une puissance inconnue aux hommes. Et, à la vérité, outre une inclination grande dont il les aime, il a une inimitable adresse à les traiter, soit à les leurrer 2 ou à les faire voler ; ce qui ne peut se représenter par discours.

Ce contemporain de Louis XIII et du duc de Luynes, habile fauconnier lui-même, est Charles d'Arcussia de Câpre, seigneur d'Esparron, auteur d'un excellent traité de fauconnerie 3, auquel nous empruntons les pages suivantes, qui font connaître un art complètement perdu aujourd'hui, mais très-répandu à cette époque.

1 Déjà cité page 18.

8 Le leurre est un morceau de cuir rouge, façonné en forme d'oiseau, que Ton pend à une lesse, et dont les fauconniers se servent pour réclamer leurs oiseaux. Leurrer, c'est dresser un oiseau au leurre, ou y rappeler l'oiseau qui, de son gré, ne revient pas sur le poing sans être convié par le leurre qu'on jette en Pair.

3 Imprimé à Rouen, en 1644, in-4°.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

Fauconnerie du Roi et vols que Sa Majesté a inventés.

Le Roi s'exerce à toutes sortes de vols. Se peut dire avec vérité qu'il n'y a fauconnier au monde qui lui puisse rien apprendre en cette science. J'en parle pour en avoir vu les effets. Et si je dirai encore qu'il n'y a sorte d'oiseau que les siens ne prennent; les aigles même ne s'en peuvent sauver Or j'ai estimé être à propos de faire voir à combien de vols Sa Majesté s'exerce, et la plupart de son invention, et quels oiseaux ont été pris par les siens. Je les mets ici par rang, et premièrement :

Le vol du milan, de l'aigle pêcheur, du milan noir, de la buse et autres semblables oiseaux, se fait avec des gerfauts, tiercelets de gerfauts et sacres.

Le vol du héron, avec des gerfauts, tiercelets de gerfaut, sacres, sacrets et faucons.

Le fauperdrieu, le jan-le-blanc, l'oiseau Saint-Martin et le chathuant, se prend avec les faucons qui volent par corneille.

La cannepetière, le courly, le chouquas, le hobereau, le corbeau, la corneille et l'épervier, par faucons.

Le canard, par faucons ; c'est le vol pour rivière.

Le gabereau, la poule d'eau, la chouette, l'arondelle de mer, la cresserelle et le vanneau, par tiercelets de faucon.

Le butor, par sacrets.

Le cocu et le sabat, par tiercelets de faucon de passage. La perdrix, par laniers, sacres, sacrets, faucons et tiercelets, autours et tiercelets, et alettes.

La caille, par éperviers et émerillons.

L'étourneau, par émerillons.

Le lièvre, par gerfauts, alphanets, sacres, laniers, faucons et autours.

Le lapin, par autours et tiercelets.

Autre petite volerie que Sa Majesté a inventée pour son plaisir.

Le vol de la pie se fait par tiercelets de faucon et éperviers en compagnie.

La huppe se prend avec deux émerillons.

Le geai, le pinson, la gorge-rouge, le verdier, le pêcheveron ou martinet, l'œil de bœuf, la mésange, le rossignol, le pivert ou bêche-bois, par éperviers.

La piegrièche, par trois émerillons, ou l'épervier.

Le merle, par émerillon, ou l'épervier.

L'alouette légère et le cochevy par deux émerillons

La grue, par trois émerillons.

Le ralle d'eau et le ralle des champs, par éperviers. Le moineau, par éperviers et piegriôches.

Le buriclion ou roitelet, par éperviers, émerillons ou picgrièches.

La chauve-souris, par tiercelets de faucons niais et par cresscrelles.

Le pigeon cillé, par émerillons et tiercelets de faucon.

Ordre de la fauconnerie du Roi.

Le Roi se lève au point du jour, prie Dieu en son oratoire; puis déjeûne; cela fait, il monte au cabinet des oiseaux, où il y a... généralement de toutes espèces d'oiseaux de proie, desquels le sieur de Luynes en avoit la charge, pour être les dits oiseaux du cabinet du Roi. Et sous le dit sieur de Luynes, le petit Buisson, et son frère, que S. M. nomme Buissonnet.

M. le baron de la Châtaigneraie est grand fauconnier de. France, et en cette qualité tous ceux qui tiennent des oiseaux, portant les vervelles1 du Roi, le reconnoissent... Le dit sieur baron m'a assuré avoir cette année sept vingts pièces d'oiseaux sous sa charge, pour laquelle il a payé 50,000 écus à M. de la Vieuville.

Le sieur de Luynes a la charge du vol pour milan, duquel le sieur de Gadenet son frère est aide ; pour ce vol il y a 10 hommes entretenus. Outre cela il a un vol pour corneille, et autre vol pour les champs, et le vol des émerillons.

Le vol du héron est sous la charge du sieur de Lignié ; il a 12 oiseaux entretenus, bien qu'à présent il y en ait plus ; outre cela il a 4 lévriers et 15 hommes.

Pour le vol de corneille, les sieurs de Villé et de la Roche le tiennent à moitié ; ils ont 24 pièces d'oiseaux entretenus et 16 hommes.

Le vol des champs est en la charge du sieur Lasson, qui pour cet effet a certain nombre d'oiseaux entretenus, 6 hommes et 18 espaigneux. Il a aussi le vol pour pie de la grande fauconnerie.

Le vol pour rivière a pour chef le sieur du Buisson. Il a 6 hommes entretenus et 8 oiseaux. Il faut noter que de chaque volcrie il y a double vol.

Jl y a un vol pour héron et un autre pour corneille sous le maître de la Garde-robe, tenu par le sieur de Bay, où sont entretenus 16 hommes et 18 oiseaux. Les chefs sont le comte de la Rochefoucault et le marquis de Rambouillet, maîtres alternativement de la dite Garde-robe.

Plus à la Chambre sous le premier gentilhomme, il y a un vol pour les champs tenu par le sieur de Rambure, de 4 oiseaux et 18 espaigneux, et 3 hommes entretenus.

1 Anneaux attachés aux courroies qui tenaient les oiseaux fixés par les pattes, et portaient le nom ou les armes de celui à qui l'oiseau appartenait.

LE CHATEAU DE LUUIS XIII

Le sieur de Rouilly tient un vol pour pie de 4 oiseaux et d'autant d'hommes.

M. de Palaiseau a encore un vol pour rivière, dont il a d'entretenement 400 écus par ans.

Comme le Roi va à la chasse, et à quels jours.

Les jours pour le plaisir de la chasse du Roi sont le lundi, le mercredi et le samedi ; il y va aussi les autres jours, s'il n'y a affaires importans l. Le dimanche il l'emploie à servir Dieu, pour être S. M. le fils aîné de l'Eglise en effet, comme de nom ; et même les jours de chasse il n'y va jamais en hiver qu'il n'ait ouï sa messe de grand matin. Puis il dîne, et à dix heures entre dans son carrosse et s'en va, ou vers le bois de Vincennes, ou vers Saint-Cloud ou du côté de Saint-Denis, étant les issues de Paris extrêmement belles et propres aux vols auxquels le Roi se plaît le plus.

Il a d'ordinaire, outre M. le baron de la Châtaigneraie, grand fauconnier de France, un bon nombre de seigneurs qui l'accompagnent, et sa compagnie de chevau-légers conduite par M. de la Curée. M. de Luynes, qui avoit les oiseaux du Cabinet, le vol pour milan et les émerillons, où S. M. se plaît grandement, étoit toujours près de lui, comme sont aussi les sieurs de Cadenet et de Brandes, ses frères, étant tous trois des plus accomplis gentilshommes de la Cour et dont S. M. fait beaucoup de cas, tant pour leur mérite en toutes choses que pour être particulièrement trèscapables en cette science. Et je puis dire que jamais on ne vola si bien en France qu'on fait aujourd'hui. Jamais Roi n'eut tant ni de si bons oiseaux que S. M. a de présent. De toutes parts on les lui apporte, sachant comme il les aime. Les Grecs lui apportent les sacres, les Hollandois, les gerfauts; le présent annuel vient de Malte, duquel S. M. me donna de sa grâce un sacret le mois passé, que je chéris à l'égal de ma vie, le nommant le Real, parce qu'en le me donnant elle l'honora de ce nom et me commanda de le nommer ainsi. Je dis aussi que jamais Roi n'eut de personnes plus propres pour faire bien voler que maintenant, et qu'on regarde depuis le premier vol jusques au dernier, tout y va par ordre.

En cette suite de chasse il fait beau voir tous ces chefs de vol suivis de cent ou six vingts fauconniers portant les oiseaux, et tous vêtus des livrées de S. M. Puis quatre autres portant les ducs pour attirer le milan, les corneilles, la buse, la cresserelle, le corbeau, le fauperdrieu et autres oiseaux qui viennent au duc pour le buffeter2. Ces quatre, aussitôt que le Roi est à demie lieue

1 Affaires est alors un nom masculin.

2 Donner en passant contre la tête d'un plus fort. — Exciter, tourmenter (Trévoux).

des faubourgs de Paris et en part1 où l'on puisse commencer à voler, vont deux deçà et deux delà des ailes du chemin que S. M. fait; et faisant voler leurs ducs, ils attirent de toutes sortes de ces oiseaux, et aussitôt qu'on les voit venir, on crie pour avertir, milan, milan, corneille, corneille, corbeau, corbeau; ainsi des autres. EL s'il se trouve quelque soupçon d'empêchement, soit de quelque bois, ou maison des champs, ou village trop proche, on jette un duc à 500 pas de l'autre, et de l'un à l'autre on attire ces oiseaux en lieu où se puisse voler commodément, éloignant par cette ruse, les corneilles ou autres oiseaux de leurs retraites. Alors sortant le Roi de son carrosse il monte à cheval, et incontinent on lui apporte tel oiseau qu'il demande, ou bien le grand fauconnier présente à S. M. l'oiseau le plus propre à ce que l'on prétend de voler ; et à ce point chacun s'arrête pour n'approcher trop le Roi et ne lui donner de l'empêchement à son vol...

Les vols qui se font dans l'enclos du Louvre par l'invention du Roi.

Lorsque le temps détourne le Roi d'aller à la chasse, Dieu lui fournit de nouveaux plaisirs dans l'enclos du Louvre ; car aussitôt que S. M. sort pour aller au jardin ou aux Tuileries, les burichons ou roitelets, gorges-rouges, moineaux et autres petits oiseaux se viennent rendre dans les cyprès ou dans les bois des allées, à l'envi l'un de l'autre, comme s'il y avoit entre eux de l'émulation à qui tomberoit le premier entre ses mains. S. M. les vole avec ses piegrièches ou avec des éperviers, et cela se fait ordinairement en allant aux Feuillans ou aux Capucins. Une invention a été trouvée par S. M., qui est à remarquer: car avec des filets ou araignes qu'il a fait faire expressément, il fait couvrir les allées ; puis faisant battre au long des bordures, se tenant au bout avec ses piegrièches, on les lui amène ; et comme ils veulent gagner d'une allée à l'autre, ou d'un cyprès à l'autre, S. M., qui les attend, lâche si à propos ses oiseaux, qu'ils ne faillent jamais de prendre à trois pas de lui. Un jour, l'accompagnant à ce plaisir, après qu'il en eût pris demie douzaine, je lui dis que son plaisir ne seroit pas de durée s'il conlinuoit d'en prendre telle quantité. Et lors M. de la Vieuville répartit et lui dit : « Sire, il vous parle en chasseur et vous dit vrai. » Lors S. M. ouvrant sa main montra six têtes de sa prise de cette matin, et cela fait il s'en alla ouir la messe aux Feuillans.

Vol du pigeon cille'2.

S. M. vole aussi dans le jardin des pigeons cillés, avec des tier-

1 Lieu, endroit.

2 Auquel on a cousu les paupières afin qu'il ne voie goutte et ne se débatte pas.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

celets de faucon qui ont été pincetés des serres, afin qu'ils donnent au pigeon sans pouvoir le lier f. Ce qui se fait en cette sorte.

Le sieur de Luynes a des pigeons cillés en quantité, qu'il tient préparés pour le plaisir du Roi. Il en prend un, et ayant S. M. fait délonger les trois tiercelets pour jeter, le sieur de Luynes pousse en haut ce pigeon ; lequel étant cillé vole droit vers le ciel ; et quand il est de hauteur telle que S. M. trouve raisonnable, elle commande de jeter. On découvre aussitôt. Lors on voit monter ses tiercelets à qui plus fera de diligence ; et ayant atteint le pigeon, lui donnent tant de coups qu'ils le descendent à bas, ne pouvant le lier. Cette volerie donne beaucoup de plaisir à S. M., et fort souvent elle s'y exerce quand le temps ou les affaires le retiennent d'aller aux champs. S. M. a deux vols exprès pour le pigeon cillé, de 3 tiercelets chacun ; elle y emploie aussi par fois des émerillons.

Le Potager de Louis XIII, probablement planté par Jacques Boyceau, fut établi entre l'Orangerie de ce temps, l'église Saint-Julien et la rue du Vieux-Versailles ; la bibliothèque et la caserne qui est à côté2 sont bâties sur son emplacement. Dans sa promenade à Versailles, en 4 668, Mlle de Scudéry ne manqua pas de voir le potager de Louis XIII, fort amélioré d'après les méthodes d'Arnauld d'Andilly, à qui Ton doit les espaliers et les contre-espaliers. Elle admira « ces grands jardins pour les fruits, où, par des espaliers de hauteurs différentes disposés en allées et exposés judicieusement au soleil, on a trouvé l'art d'avoir des fruits qu'on croiroit que le soleil de Provence auroit fait mûrir ». Les fruits de ce potager servaient à faire d'excellentes confitures. Quelques jours avant sa mort, le 25 avril 1643, Louis XIII offrait, dans sa chambre, une collation composée de ses confitures de Versailles, à la Reine, à la princesse de Condé, aux duchesses de Lorraine, de Longueville, de Vendôme et autres dames3.

Louis XIII fit faire aussi dans la partie de la ville appelée aujourd'hui le quartier Saint-Louis un vaste enclos où l'on renfermait des cerfs et des daims destinés à ses chasses. Cet enclos, alors couvert de bois, fut appelé le Parc-aux -Cerfs, nom qui devait avoir plus tard une triste célébrité 4.

1 Sans pouvoir le prendre avec ses serres, qui ont été arrachées.

2 Anciens hôtels des Affaires Etrangères et de la Guerre.

3 Gazette, 1643, p. 348.

4 L'emplacement entre les étangs Gohert et le Potager, et la forme du

Enfin, pour donner de l'eau au château et à ses dépendances, Louis XIII chargea l'ingénieur François de Francine d'amener l'eau nécessaire. Francine fit venir à Versailles les eaux de la rivière de Bièvre, qui en est peu éloignée1. Pour cela il retint les eaux de la Bièvre dans le petit étang du Val, près de la Minière ; puis il établit, le long de la côte du Désert, une série de pompes mues par des moulins à vent2, à l'aide desquelles l'eau était élevée sur le plateau et recueillie dans les bassins de la Martinière 3; enfin, à l'aide d'aqueducs4 et de divers réservoirs5, elle arrivait au château.

L'œuvre de Francine servit jusqu'à l'achèvement des grands travaux entrepris par Louis XIV.

Pour alimenter les bassins et fontaines du parc, on établit la Pompe ou Tour d'ecm*. Là, des pompes puisaient l'eau du grand étang de Clagny et l'élevaient dans des réservoirs situés sur l'emplacement d'une partie de l'aile du Nord du palais actuel, d'où elle était distribuée par des conduites aux divers bassins du parc7.

Le premier fait important qui se soit passé à Versailles, est la célèbre Journée des Dupes qui, commencée à Paris, se termina au château le 10 novembre 4630.

Depuis longtemps, Marie de Médicis, mère de Louis XIII, était mécontente du cardinal de Richelieu, alors premier ministre ; plusieurs fois elle avait essayé de le faire chasser du ministère, mais elle avait toujours échoué dans

Parc-aux-Cerfs de Louis XIII, sont très-exactement indiqués sur une carte des Archives de Seine-et-Oise (A. 44), intitulée Carte générale des environs de Versailles. La carte est gravée, mais le contour du Parc-aux-Cerfs est tracé à l'encre rouge.

1 Voir à la biblioth. de Versailles un plan mss. en couleur des bassins et aqueducs de Francine. — Voir aussi aux Archives de Seine-et-Oise la carte A 44.

2 Dont les bases en maçonnerie existent encore.

3 Le Service des eaux de Versailles les répare en ce moment (1879).

4 Quelques traces en ont été retrouvées.

5 Dont l'emplacement et la forme se reconnaissent encore dans le bois de Satory, derrière la statue de Curtius.

6 La Pompe était bâtie sur remplacement de l'ancienne préfecture de Seine-et-Oise, aujourd'hui annexe de l'hôtel des Réservoirs (n°1l de la rue des Réservoirs). On la voit sur notre gravure représentant le château de Levau, façade septentrionale.

7 Le Roi, Les Eaucc de Versailles, 1847, in-8°.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

ses tentatives auprès du Roi. Au retour de la campagne d'Italie, faite contre le duc de Savoie, Marie de Médicis, appuyée sur le garde des sceaux Michel de Marillac, fit un dernier effort pour faire renvoyer le premier ministre qui lui était devenu odieux. Mais laissons au Cardinal le soin de nous raconter lui-même cette aventure, de laquelle il sortit tout-puissant :

A l'arrivée de la Reine-mère à Paris, sa. dissimulation ne peut durer davantage, l'apostume crève, sa mauvaise volonté paroît, et à peine a-t-elle loisir de voir le Roi qu'elle lui déclare, le 10 novembre, qu'elle ne veut plus aimer le Cardinal, ni le voir en sa maison, ni aucun de ses parents ou amis, auxquels elle donne incontinent congé, et non seulement à eux mais jusqu'au moindre de ses officiers qui lui avoit été donné de sa main. Elle passe outre, elle refuse au Roi de se trouver dans ses conseils tandis que le Cardinal y assistera, et nulle prière du Roi ne la peut détourner de cette volonté. Le cardinal de Bagny y est employé, mais en vain; des promesses lui sont faites de sa part par quelques-uns des siens, mais elles furent sans effet. Le P. Suffren, son confesseur, n'y fit pas davantage que les autres. Elle crut que le Roi l'abandonneroit1, et que son autorité particulière de mère, et la piété et l'honneur que le Roi lui rendoit comme son fils, prévaudroient au soin public que comme Roi il doit avoir de son Etat et de son peuple. Les esprits trompeurs qui l'avoient déçu le lui persuadoient ; mais Dieu qui tient en sa main le cœur de ce prince en disposa autrement. S. M. voyant qu'à quelque prix que ce fût elle vouloit le priver d'un serviteur qu'il avoit éprouvé si utile, se résolut de le défendre contre la malice de ceux qui la portoient à ce mauvais dessein, prend congé d'elle, va à Versailles, commande au Cardinal de le suivre2, quelque instance qu'il lui fît de lui per-

1 Le Cardinal.

2 Richelieu fut logé à Versailles sous la chambre du Roi (Ch. Bernard, Histoire de Louis XIII), à laquelle il pouvait se rendre par un escalier dérobé, en forme de vis, large de 68 centimètres et pratiqué dans l'épaisseur du mur. Cet escalier, qui part de la salle des rois de France, n° 33, débouche dans l'Œil-de-Bœuf ; il existe encore, mais il est condamné. On a bouché, sous Louis-Philippe, son entrée supérieure par une cloison ; quant à son entrée inférieure, on a muré la porte qui donne sur la salle des rois de France, et on n'a conservé que la porte, déjà ancienne, qui ouvre sur la cour de la Reine. Il est regrettable qu'une des principales curiosités historiques du château soit interdite au public. — Sous Louis XIII, la chambre actuelle de Louis XIV était un salon ; l'Œil-de-Bœuf actuel était divisé en deux pièces : celle du nord, attenante à la chambre de Louis XIV, était la chambre de Louis XIII; la pièce du sud. celle où débouche l'escalier dérobé était une antichambre.

mettre de se retirer pour ne point déplaire à la Reine sa mère, et mande au garde des sceaux de Marillac de le venir trouver. Le garde des sceaux qui, sur le bruit du grand éclat qu'avoit fait la Reine, et la créance qu'il avoit que le Cardinal eût obtenu son congé et s'en alloit coucher à Pontoise, pensoit avoir gagné la partie, s'en alla dès le jour même à Glatigny, proche de Versailles. Le soir, à son coucher, il reçut la désagréable nouvelle que le Cardinal étoit auprès du roi, qui non seulement lui avoit fait bonne chère1, mais l'avoit logé en une chambre au-dessous de la sienne, et le matin à son réveil en reçut une qui lui fut d'autant plus fâcheuse qu'elle étoit plus éloignée de son espérance, qui fut que S. M. lui envoya faire commandement de lui renvoyer les sceaux et lui donna des gardes pour s'assurer de sa personne2.

Et parce que la cabale qui troubloit l'Etat étoit tramée par lui et le maréchal son frère, et que ce n'étoit rien d'arrêter l'un si l'autre demeuroit libre, principalement ayant en mains les forces du Roi en Italie, S. M. envoya au maréchal de Schombergun ordre exprès pour se saisir de sa personne ; ce qu'il fit avec beaucoup de dextérité et non moins de surprise de la part du dit Marillac, qui le soir précédent avoit reçu une dépêche de son frère qui lui donnoit avis de la disgrâce du Cardinal. S. M., sans attendre davantage, donna aussi dès ce même jour, la charge de garde des sceaux au sieur de Châteauneuf, et remplit de la personne du sieur Le Fay celle de premier président du parlement de Paris qui vaquoit depuis longtemps.

Monsieur, à la première nouvelle qu'il eut de ce qui se passa entre le Roi et la Reine-mère à l'hôtel du Luxembourg sur le sujet du Cardinal, alla trouver la Reine sa mère pour l'assurer de son service. Mais quand il vit les changements si prompts que cet éclat produisit, et que le Roi prenoit en mains la cause du Cardinal comme la sienne propre, s'estimant plus offensé en la personne du Cardinal que lui-même, il changea de pensée et alla trouver le Roi, désapprouva le procédé de la Reine sa mère, et protesta de ne se départir jamais des intérêts et des volontés de S. M., qui seroient toujours la règle des siennes. Il promit aussi au Cardinal de l'aimer et de le défendre contre tous ceux qui au préjudice de l'autorité royale, voudroient l'offenser; ce qui n'apporta pas peu de contentement à S. M. qui, pour le confirmer en cette résolution, sachant le pouvoir qu'avoient près de lui Puylaurens et Le Coigneux, et que la Reine sa mère les sollicitoit par promesse pour les gagner et attirer leur maître à son parti, donna au premier une somme notable pour

1 Figure.

2 Les deux frères de Marillac. le garde des sceaux et le maréchal, étaient du nombre des principaux ennemis de Richelieu; ils furent sévèrement punis. Le maréchal fut arrêté, accusé de péculat et eut la tête coupée ; le garde des sceaux fut emprisonné à Châteaudun, où il mourut en ÎG32 peu de temps après son frère.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

acheter le duché d'Anville. et au second une charge de président à mortier, avec promesse de le faire promouvoir au cardinalat à la première occasion.

La Reine, bien qu'étonnée, et des changements faits dans les charges, et de la volonté de Monsieur, qui demeuroit dans le service du Roi, au lieu qu'elle avoit espéré qu'il seroit de son parti, et bien qu'elle vît que le Roi entreprenoit absolument la protection du Cardinal, ne voulut toutefois se laisser vaincre en la résolution déterminée qu'elle avoit prise contre lui, quelques sollicitations que le Roi pût faire au contraire. Toute la Cour fait cabale, l'Espagnol s'en prévaut, les affaires d'Italie en reçoivent dommage, rien ne la peut émouvoir. Et cette année, qui avoit commencé avec une conspiration si sainte de toutes les forces du royaume pour la gloire du Roi1, finit par une division déplorable en la maison royale même, par l'ambition démesurée de deux frères 2 qui avoient partagé en espérance le gouvernement de cet Etat, au préjudice de l'autorité royale qu'ils mettoient sous le pied pour leur injuste et imaginaire agrandissement3.

Louis XIII résidait souvent à Versailles, qu'il préférait au château de Saint-Germain 4 ; il y recevait les ambassadeurs étrangers. A Fun d'eux, Milord Fidlin, ambassadeur d'Angleterre, il donna, le 9 novembre 1634, le spectacle d'une grande chasse aux loups, chasse inconnue en Angleterre. Le \% avril 1637, la reine Anne d'Autriche vint visiter le nouveau château.

La Reine, dit la Gazette de France , vint hier à Versailles, accompagnée de la duchesse de Montbazon et de ses filles. Monsieur 5 y est aussi arrivé de Paris en même temps. Sa Majesté est allée au-devant de la Reine, et après lui avoir fait voir la maison, lui a fait une très belle collation, et aux dames de sa suite, près desquelles il y avoit des gentilshommes ordonnés de sa part pour les servir. Après cette collation, la Reine et toutes les dames sont allées à cheval dans le parc, voir chasser le renard aux chiens du Roi, qui ont fort bien chassé ; et comme ce divertissement n'étoit que pour la Reine et les dames, il n'y avoit aussi qu'elles à cheval, le Roi, Monsieur et tous les seigneurs étant à pied près d'elles. Cette chasse finie, Leurs Majestés ont pris la route de Saint-Germain, et

1 En Italie.

2 MM. de Marillac.

3 Mémoires du cardinal de Richelieu.

k «, Le Roi doit quitter ses belles maisons de Saint-Germain et Fontainebleau, son plaisir de Versailles. » {Gazette de France, 1638, p. 442.) 5 Gaston, frère du Roi, duc d'Orléans.

ayant eu le plaisir de voir prendre cinq ou six lièvres aux lévriers, un sanglier heureusement rencontré et pris sur leur chemin contribua encore à leur divertissement. Puis le Roi ayant accompagné la Reine jusqu'à Marly, village à une lieue de Saint-Germain, s'est retiré à Versailles.

Bernard, duc de Saxe-Weimar, était l'un des principaux alliés que Louis XIII avait en Allemagne contre la Maison d'Autriche, à laquelle il faisait alors la guerre de Trente-Ans ; ses talents militaires le rendaient un des meilleurs généraux de l'époque. Bernard vint à Paris en avril 1637, pour se concerter avec Richelieu sur la campagne qui allait s'ouvrir ; le Roi l'invita à venir à Versailles courre le cerf, et lui donna le plaisir d'une grande chasse, à laquelle la Reine, Mademoiselle et les dames de la Cour assistèrent.

Richelieu s'était fait bâtir à Ruel1 un splendide château, avec parc, jardins, fontaines, cascades, grottes, arc de triomphe, orangerie2. De Ruel, le premier ministre venait quelquefois travailler avec le Roi à Versailles, et Louis XIII allait voir le Cardinal à Ruel ; mais tous les visiteurs n'étaient pas des ministres, des généraux ou d'intrépides chasseurs. A l'époque où nous sommes arrivés, Louis XIII offrait à Mlle de la Fayette un logement au château de Versailles. La belle et honnête personne refusa la proposition, quitta la Cour et se fit religieuse.

Louis XIII n'aimait pas que lâchasse; il était musicien, jouait du violoncelle, et il composa des chansons, des motets qui furent exécutés par sa chapelle, un office de Ténèbres qu'on entendit à la Cour un Mercredi-Saint, un De Profundis, qu'on chanta dans sa chambre après sa mort. Il composa aussi plusieurs ballets, un entre autres, le ballet des Improvisles, qu'il fit à Versailles et qui fut dansé au Louvre le 12 février 1636. Il aimait à écrire et rédigea plusieurs articles pour la Gazette de France. Il s'occupait aussi à peindre ou à dessiner, et faisait quelquefois des portraits fort ressemblants. Tout en étant très-brave de sa personne, comme il en

1 Ruel ou Rueil, village entre Paris et Saint-Germain, et à 17 kilomètres de Versailles.

2 Le château de Ruel a été vendu plusieurs fois, morcelé et enfin détruit dans les premières années de ce siècle.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

fit preuve au Pas de Suze et eu d'autres affaires, son tempérament délicat et ses goûts lui faisaient aimer son cabinet et une société d'amis choisis. Saint-Simon, Cinq-Mars, Mme de Hautefort, Mlle de la Fayette, furent les principaux favoris de Louis XIII. Elevé à la Cour de son père, la plus grossière qui se puisse imaginer *, tout enfant Louis XIII manifesta le dégoût le plus profond pour les désordres de toutes sortes auxquels il assistait, et devenu homme, sa conduite resta d'une convenance parfaite ; il eut une grande amitié, de vives sympathies pour les deux femmes que nous venons de nommer, mais elles ne furent jamais ses maîtresses, et le temps des scandales, dont Versailles devait être le déplorable théâtre, n'était pas encore arrivé.

Marie de Hautefort fut la première affection de Louis XIII. Née en 4616, elle fut admise à douze ans parmi les filles d'honneur de Marie de Médicis. Le Roi la vit pour la première fois à Lyon en 1630; il fut frappé de sa beauté et de sa modestie, et lorsqu'il se vit obligé, après la journée des Dupes, d'éloigner la Reine-mère, il lui ôta la jeune Marie et la donna à la reine Anne d'Autriche, dont elle devint bientôt l'amie la plus dévouée, tout en étant pour Louis XIII l'objet d'un amour platonique.

La Cour étoit fort agréable alors, dit Mademoiselle de Montpcnsier, dans ses Mémoires. Les amours du Roi pourMllc de Hautefort, qu'il tâchoit de divertir tous les jours, y contribuoient beaucoup. La chasse étoit un des plus grands plaisirs du Roi ; nous y allions souvent avec lui. Mlles de Hautefort, Chémerault et Saint-Louis, filles de la Reine, d'Escars, sœur de MUo de Hautefort, et Beaumont venoient avec moi. Nous étions toutes vêtues de couleur, sur de belles haquenées richement caparaçonnées, et pour se garantir du soleil chacune avoit un chapeau garni de quantité de plumes. L'on disposoit toujours la chasse du côté de belles maisons, où l'on trouvoit de grandes collations, et au retour le Roi se mettoit dans mon carrosse avec Mllc de Hautefort et moi. Quand il étoit de belle humeur, il nous entretenoit fort agréablement de toutes choses... L'on avoit régulièrement trois fois la semaine le divertissement de la musique, et la plupart des airs qu'on chant oit étoient de la composition du Roi; il en faisoit même les paroles, et le sujet n'étoit jamais que Mlle de Hautefort.

1 Voyez le Journal de Jean, Héroard sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII, publié par Soulié et Ed. Barthélémy, 2 vol. in-8°, 1 8'68 .

« Quand Mlle de Hautefort n'auroit pas été aussi sage que belle, l'amour du Eoi ne lui auroit pas été fort dangereux1. >•> Nous lisons, en effet, dans les mémoires de Mme de Motteville :

J'ai ouï dire depuis à madame de Hautefort que le Roi ne lui parloit que de chiens, d'oiseaux et de chasse ; et je l'ai vue avec toute sa sagesse, en me contant son histoire, se moquer de lui de ce qu'il n'osoit s'approcher d'elle quand il l'entretenoit.

La passion du Roi était singulièrement jalouse ; il aurait voulu que personne ne parlât à Mlle de Hautefort, que personne même ne la regardât avec quelque attention. M1Ie de Hautefort se fatiguait de cette jalousie un peu puérile, et quelquefois ne craignait pas de témoigner l'ennui qu'elle lui causait. De là des brouilles qui suspendaient les divertissements de la Cour, et rendaient le Roi absolument muet lorsqu'il venait le soir chez la Reine.

C'étoit. dit mademoiselle de Montpensier, une mélancolie qui refroidissoit tout le monde, et pendant ce chagrin le Roi passoit la plus grande partie du jour à écrire ce qu'il avoit dit à MUo de Hautefort et ce qu'elle lui avoit répondu : chose si véritable, qu'après sa mort on a trouvé dans sa cassette de grands procèsverbaux de tous les démêlés qu'il avoit eus avec ses maîtresses, à la louange desquelles on peut dire, aussi bien qu'à la sienne, qu'il n'en a jamais aimé que de très- vertueuses.

Pendant que Louis XIII aimait si tendrement Mlle de Hautefort, celle-ci ne l'aimait pas et le rebutait volontiers ; aussi le Roi était-il, nous dit M1110 de Motteville, très-malheureux :

Malheureux de toutes les manières, car il n'aimoit pas la Reine, et il étoit le martyr de Mlle de Hautefort, qu'il aimoit malgré lui. Il avoit quelque scrupule de l'attachement qu'il avoit pour elle, et il ne s'aimoit pas lui-môme. Parmi tant de sombres vapeurs et de fâcheuses fantaisies, il sembloit qu'une belle passion ne pouvoit avoir de place dans son cœur. Elle n'y étoit pas aussi à la mode des autres hommes qui en font leur plaisir; car cette âme, accoutumée à l'amertume, n'avoit de la tendresse que pour sentir davantage ses peines.

Dans la lutte de Richelieu contre Anne d'Autriche et ses

1 Cousin. Madame de Hautefort, chap. i.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

partisans de la politique espagnole, Marie de Hautefort prit parti pour la Reine contre l'implacable cardinal et se prononça hardiment contre lui et pour ceux qu'il frappait. Richelieu résolut de se débarrasser de la favorite, et, pour cela, de la perdre dans l'esprit du Roi. Il lui apprit que, dans l'intérieur de la Reine, Mlle de Hautefort se moquait de son amour, de son humeur et de ses manières ; puis, il lui reprocha sévèrement un attachement qui était trop vif pour n'être pas condamnable aux yeux de la religion. L'amour-propre et la dévotion décidèrent Louis XIII à rompre avec M110 de Hautefort en 1635.

Deux ans après, le Roi s'éprenait de MIle de la Fayette, l'une des filles d'honneur d'Anne d'Autriche, née aussi vers 164 6 et réputée très-belle quoique brune, dans un temps où la mode ne permettait qu'aux blondes d'être distinguées. Louis XIII aima sérieusement cette nouvelle amie. « M110 de la Fayette, dit M. Cousin, commença par être flattée des hommages du Roi ; puis, quand il lui ouvrit son cœur, quand il lui montra ses tristesses intérieures, ses ennuis profonds parmi les grandeurs de la royauté ; quand elle vit un des plus puissants monarques de l'Europe plus misérable que le dernier de ses sujets, elle ne put se défendre d'une compassion affectueuse, elle entra dans ses peines et les adoucit en les partageant. Le Roi, se trouvant à son aise avec une femme pour la première fois de sa vie, laissa paraître tout ce qu'il y avait en lui d'esprit, d'honnêteté, de bonnes intentions, et il connut enfin la paix et la douceur d'une affection réciproque. MUo de la Fayette, en effet, finit par aimer Louis XIII ; Mmo de Motteville qui, plus tard, devint son amie et reçut ses plus intimes confidences, l'assure1, et nous la croyons. M110 de la Fayette n'aima pas seulement le Roi comme un simple gentilhomme, avec le plus entier désintéressement, sans s'enorgueillir ni sans profiter de sa faveur ; elle l'aima comme un frère, d'un sentiment aussi pur que tendre. Cette liaison dura deux années, jusqu'en 4 637, toujours noble, tou-

1 « La Fayette avouant tout haut qu'elle Taimoit et de la manière qu'il sembloit vouloir Têtre , devoit faire le bonheur de sa vie. » (Mma de

MOTIEVILLTS. )

chante et véritablement admirable. Mllc de la Fayette, c'est M110 de la Vallière, mais Mlle de la Vallière qui n'a pas failli. »

Cependant l'amitié se transforma peu à peu et devint chez Louis XIII une passion assez vive, pour qu'un jour, en 1637, il supplia Mlle de la Fayette de venir demeurer à Versailles, « pour y vivre sous ses ordres et y être tout à lui1 «.Cette proposition l'effraya et fut cause qu'elle eut l'idée de quitter la Cour et de se mettre en religion. Mais laissons Mnie de Motteville nous raconter la fin de cette histoire :

Cette infidélité, qui ne dura pas, ne fit qu'avertir le Roi de se tenir sur ses gardes, en lui faisant remarquer le péril qu'il avait couru. Dès qu'il s'en fut aperçu, il résolut de l'éviter. Le refus de la Fayette lui fit ouvrir les yeux. La honte qu'ils eurent de ce petit dérèglement rappela leur vertu et leur piété, et la peur qu'ils eurent tous deux, elle de lui et lui d'elle, leur firent prendre la résolution de se quitter... J'ai su depuis de la comtesse de Fleix, parente de La Fayette, qu'au sortir de la chambre du Roi, où elle avoit dit adieu à ce prince, elle descendit dans son appartement, dont les fenêtres donnoient sur la cour du château2, et ayant entendu le carrosse du Roi, qu'il avoit fait venir pour dissiper le chagrin où il étoit3, pressée de la tendresse qu'elle avoit pour lui, elle courut le voir au travers des vitres Quand elle l'eut vu partir, elle se tourna vers la comtesse de Fleix et lui dit, touchée de douleur : « Hélas ! Je ne le verrai plus. »

La Gazette 4 complète ce tableau ; pour être plus sec, son dessin n'en est pas moins expressif.

Le 19 mai, le Roi partit de Saint-Germain, et fut coucher à Versailles. Le même jour,, la demoiselle de la Fayette, l'une des filles d'honneur de la Reine, s'est rendue religieuse dans le monastère des filles de la Visitation, et a été grandement regrettée du Roi, de la Reine et de toute la Cour.

Le 20, le Cardinal-Duc a passé ici (Paris.), retournant à Ruel, et le lendemain 21 fut voir le Roi à Versailles.

Entrée au couvent des Filles de Sainte-Marie de la Visitation, rue Saint-Antoine à Paris, le 49 mai 1637, Mlle de la

1 j^me DE Motteville, Mémoires.

2 De Saint-Germain.

3 En se retirant à Versailles.

4 Gazette de 1637, p. 346.

LE CHATEAU DE LOUIS XIII

Fayette y faisait profession le 28 juillet de l'année suivante.

Quelque temps après, la beauté de Mllc de Hautefort reprit son empire, et le Roi en devint plus épris que jamais (1638) ; ces secondes amours durèrent deux ans. M110 de Hautefort fut nommée dame d'atours de la Reine et fut dès lors appelée Madame. En 1638, le 27 mai, la favorite assistait, à Versailles, à une grande chasse au renard dans le parc.

Le 27 de mai, le Roi, dit la Gazette^- fît voir sa maison de Versailles à Mademoiselle 2 suivie de mademoiselle de Bourbon3, de la princesse Marie4", de madame d'Autefort5. dame d'atours, et des filles de la Reine : lesquelles à clieval en capelines, eurent le plaisir de la chasse du renard dans le parc de cette belle maison ; à l'issue de laquelle le Roi leur donna une magnifique collation où elles furent servies par tous les seigneurs qui se trouvèrent lors près du Roi.

Le 30 décembre 4641, Mazarin, nommé cardinal par le pape Urbain VIII, se rendit à Versailles pour remercier le Roi de sa promotion. Louis XIII, à qui Richelieu avait indiqué le nouveau cardinal comme l'homme le plus capable de lui succéder, fit à Mazarin l'accueil le plus cordial. La Gazette publia sur cette entrevue un article dont nous citerons quelques lignes :

La nouvelle de sa promotion ayant été apportée (à Mazarin) le 30 de décembre, il fut le même jour à Versailles en remercier le Roi, qui lui fit de grandes carresses et en témoigna un contentement indicible, auquel le Cardinal-Duc prenant bonne part, Son Éminence alla chez lui s'en conjouir le lendemain ; comme a fait Monsieur, et tous les princes et seigneurs de cette Cour, qui n'a montré de longtemps une joie plus universelle 6.

Le dernier séjour de Louis XIII à Versailles fut du 8 au 18 février 1643. Le 10, il honora de sa table le cardinal Mazarin, l'évêque de Metz 7, le maréchal de Guiche et Ghavigny, secré-

1 Gazette, 1638, p. 260.

* MUe de Montpensier, fille de Gaston, duc d'Orléans, frère du Roi. 3 Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, depuis duchesse de Longueville. k Mme de Combalet , duchesse d'Aiguillon , nièce du cardinal de Richelieu.

5 C'est ainsi que les contemporains écrivaient et prononçaient ce nom.

6 Gazette, 1642, p. 20.

7 Henri de Bourbon- Verneuil, fils de la marquise de Verneuil, frère de Louis XIII.

taire d'Etat. Le 45, il fit souper avec lui ses frères Gaston, duc d'Orléans, et Henri de Bourbon-Verneuil, le maréchal de Schomberg et six autres seigneurs. Il quitta Versailles le 18 février et revint à Saint-Germain, malade et brisé par l'anémie, contre laquelle il avait jusqu'alors trouvé un remède dans l'air vif de Versailles et dans l'exercice de la chasse. Le 14 mai il mourait, âgé seulement de quarante-deux ans.

Pendant ce règne, le village de Versailles commença à se transformer. Quelques maisons se construisirent, et plusieurs seigneurs se firent élever un hôtel. Parmi eux nous citerons J.-B. Amador du Plessis, marquis de Richelieu, frère du Cardinal, capitaine des châteaux de Versailles et de Saint-Germain; l'hôtel de ce dernier était situé au numéro 47 de la rue du Plessis. — Un hôpital, « l'infirmerie de la Charité », fut bâti sur l'emplacement des maisons numéros 81 et 83 de la rue de la Paroisse, et le Roi décida que les dépenses seraient acquittées par lui. — En novembre 1634, Louis XIII établit un marché et trois foires destinés à Fapprovisionuement des habitants du village et de la Cour.

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