CHAPITRE II
LOUIS XIV — LES FÊTES DE VERSAILLES — MOLIÈRE
Après la mort de Louis XIII, le château de Versailles fut abandonné par la Cour d'Anne d'Autriche pendant huit ans. Louis XIV n'y vint pour la première fois qu'en 1651. La Gazette nous apprend que le 18 avril, le Roi accompagné de son gouverneur, le maréchal de Villeroi, chassa autour de Versailles, et que le président de Maisons, surintendant des finances et capitaine des châteaux de Versailles et Saint-Germain, lui donna ainsi qu'à sa suite un splendide repas. Jusqu'en 1662, Louis XIV vint à Versailles « se livrer au divertissement de la chasse », plusieurs fois par an, accompagné de Monsieur, son frère, du cardinal Mazarin et d'autres grands personnages. A partir de 1662, le Roi est plus souvent à Versailles, non seulement pour chasser, mais pour donner à la nouvelle reine, Marie-Thérèse, et à la Cour, des fêtes, des bals et des repas dont la Gazette et la Muse historique de Loret nous racontent longuement les détails.
Dès 1662, Louis XIV commença à agrandir et à embellir une résidence à laquelle il prenait goût ; mais ce n'est pas ici que nous devons parler de ces agrandissements.
Versailles devenait le séjour favori du Roi; la Cour y résidait plusieurs jours de suite. Les appartements du château, où l'or et le marbre rivalisaient d'éclat, les meubles riches et les raretés qu'on y avait rassemblés, l'agrément
des promenades, le nombre infini des fleurs et des orangers du jardin, la grande diversité d'animaux réunis à la Ménagerie, faisaient l'admiration de tous ceux qui visitaient « ce beau lieu ».
Avec les amours du Roi et de Mlle de la Vallière, Versailles allait devenir le théâtre de fêtes merveilleuses célébrées en l'honneur de la favorite.
Fête de 4 663.
Le 15 octobre 1663, Louis XIV quitta Vincennes et vint à Versailles avec les Reines et le Dauphin ; il leur donna une fête à laquelle la troupe de Molière prit une part importante La seule pièce nouvelle qu'elle représenta fut Y Impromptu de Versailles* ; elle fut composée, apprise et répétée en huit jours. V Ecole des Femmes, jouée en 1662, avait attiré à Molière de vives critiques; les prudes et les précieuses des ruelles, ainsi que leurs amis les faux dévots, se soulevèrent contre le satirique, qui les jouait sans déguisement et sans pitié. Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, rivaux de la troupe de Molière, se joignirent à ses ennemis. Molière répondit aux attaques de la cabale par la Critique de V Ecole des Femmes, dont la verve mordante ranima la querelle. De Visé publia Zélinde ou la Véritable critique de V Ecole des Femmes, et Boursault composa le Portrait du peintre. Molière répliqua par Y Impromptu de Versailles, composé par l'ordre du Roi3, qui prit hautement parti pour son auteur favori.
1 « Le jeudi onzième octobre, la troupe est partie par ordre du Roi pour Versailles. On a joué le Prince jaloux on Don Garde, Sertorius, Y Ecole des Maris, les Fâcheux, l'Impromptu, dit, à cause de la nouveauté et du lieu, de Versailles, le Dépit amoureux et encore une fois le Prince jaloux. Pour le tout, reçu 3300 livres de M. Bontemps, premier valet de chambre, sur la Cassette. • [Registre de Lag range).
2 11 est impossible que Y Impromptu ait été joué, ainsi que le dit l'édition de 1682 des Œuvres de Molière, le 14 octobre, puisqu'il paraît certain, d'après la Gazette (1663, p. 1020), que le Roi n'est arrivé à Versailles que le 15.
3 Louis XIV se déclara pour Molière avec tant d'ardeur, qu'il ût jouer encore devant lui Y Impromptu en 1664 et 1665 ; Monsieur, Colbert, Le Tellier et le maréchal de Gramont se crurent obligés de le faire aussi représenter chez eux.
LOUIS XIV
« Molière avait reproduit fidèlement dans la Critique l'aspect d'un salon mondain ; cette fois il ouvrait les coulisses de son théâtre. Il se montrait lui et toute sa troupe dans le travail des répétitions, sans nom d'emprunt, chacun dans son costume de ville, chacun avec sa personnalité réelle et son propre caractère. C'est précisément une des entreprises les plus difficiles que de donner ainsi aux occupations de chaque jour assez de relief pour que le tableau en soit à jamais vivant. Molière nous a légué dans Y Impromptu le document biographique le plus curieux et le plus précis sur lui-même. Il s'y montre dans son rôle de directeur et d'auteur; il nous révèle sa méthode de travail, sa pratique de la scène, sa théorie de Fart du comédien ; il y est même avec son tempérament, à la fois vif et patient, passionné, volontaire et opiniâtre ; il met sous nos yeux la plupart de ses compagnons, et en quelques traits nous les fait connaître aussi parfaitement que peuvent le faire des biographies complètes *, »
Si Molière fait le portrait d'après nature des personnages de sa troupe, il traite sans pitié ses ennemis ; il met Boursault sur la scène, sans même déguiser son nom ; il le raille amèrement : « Le beau sujet à divertir la Cour, dit-il, que M. Boursault! Je voudrois bien savoir de quelle façon on pourroit l'ajuster pour le rendre plaisant, » et le reste. Nous sommes en pleine comédie aristophancsque ; nous y serons bien plus encore, en 1664, avec Tartuffe, dont les originaux, hypocrites connus, se soulevèrent avec violence. Mais Louis XIV permettait, voulait même alors, que la comédie se transformât en satires personnelles, et qu'on les jouât dans son palais.
L! Impromptu redoubla la haine des ennemis de Molière, qui dès lors ne cessèrent de l'attaquer par de nombreux pamphlets, et en lançant contre lui toutes sortes de calomnies, dont quelques-unes se répètent encore.
Fête de 1664.
En 1664, la Cour, composée de 600 personnes invitées,
1 Moland, Œuvres de Molière, I, cl.
résida du 5 au U mai à Versailles. C'est à ce moment que fut donnée une grande fête, en apparence aux deux Reines, en réalité à M110 de la Vallière.
M110 de la Vallière était l'une des filles d'honneur de Madame Henriette, duchesse d'Orléans. Elle avait dix-sept ans, en 1661, quand Louis XIV la distingua et l'aima.
Mlle de la Vallière, dit l'abbé de Choisy, n'étoit pas de ces beautés toutes parfaites qu'on admire souvent sans les aimer. Elle étoit fort aimable, et ce vers de La Fontaine
Et la grâce, plus belle encore que la beauté,
semble avoir été fait pour elle. Elle avoit le teint beau, les cheveux blonds, le sourire agréable, les yeux bleus, et le regard si tendre et en même temps si modeste, qu'il gagnoit le cœur et l'estime au même moment. Au reste, assez peu d'esprit, qu'elle ne laissoit pas d'orner tous les jours par une lecture continuelle ; point d'ambition, point de vues, plus attentive à songer à ce qu'elle aimoit qu'à lui plaire, toute renfermée en elle-même et dans sa passion, qui a été la seule de sa vie, préférant l'honneur à toutes choses et s'exposant plus d'une fois à mourir plutôt qu'à laisser soupçonner sa fragilité; l'humeur douce, libérale, timide, n'ayant jamais oublié qu'elle faisoit mal, espérant toujours rentrer dans le bon chemin.
Ecoutons maintenant Mllc de Montpensier :
Elle étoit bien jolie et fort aimable de la figure; quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de fort bonne grâce à cheval, l'habit lui en seyoit fort bien. Les justaucorps lui cachoient la gorge qu'elle avoit fort maigre, et les cravates la faisoient paroître plus grasse. Elle faisoit des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.
La Palatine ne lui est pas moins favorable :
Ses regards, dit-elle, avoient un charme qu'on ne peut décrire; elle avoit une taille fine, mais de vilaines dents; ses yeux me paroissoient plus beaux que ceux de Mme de Montespan ; tout son maintien étoit modeste. Elle boitoit légèrement, mais cela ne lui alloit pas mal.
Un auteur anonyme1 devient plus sévère :
Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris le cœur d'un Roi si fier et si superbe. Elle est d'une
1 Le Palais-Royal ou les Amours de Mme de la Vallière.
LOUIS XIV — LES FÊTES DE VERSAILLES
taille médiocre, fort menue ; elle ne marche pas de bon air, à cau^e qu'elle boite; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux bruns ; les regards en sont languissants, et quelquefois aussi sont-ils pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger du reste du corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup de solidité, et même du savoir, sachant presque toutes les histoires du monde; aussi a-t-elle le temps de les lire. Elle aie cœur grand, ferme et généreux, désintéressé, tendre et pitoyable. Elle est sincère et fidèle, éloignée de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand jugement. Elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si élevé.
Un parlementaire, Lefèvre d'Ormesson 4, donne une note absolument discordante :
Cette demoiselle ne me parut point belle, écrit-il; elle a les yeux fort beaux et le teint, mais elle est décharnée, les joues cousues2, la bouche et les dents laides, le bout du nez gros et le visage fort long. En vérité je fus surpris de la trouver si peu belle.
Mme de Montespan, l'amie de La Vallière, ne pouvait manquer de dire son mot; elle lui décocha les vers suivants :
Soyez boiteuse, ayez quinze ans,
Point de gorge, fort peu de sens, Des parents, Dieu le sait ! Faites, en fille neuve,
Dans l'antichambre vos enfants, Sur ma foi, vous aurez le premier des amants,
Et La Vallière en est la preuve.
Quant aux portraits peints de M110 de la Vallière, le seul authentique est celui peint par Mignard, qui se trouve au château de Saint-Germain-Langot, et dont une excellente copie, faite par M. Schmitz, se voit au musée de Versailles 3.
Après avoir donné, en 1662, en Phonneur de sa maîtresse,
1 Journal, H, 442, année 1666.
2 C'est-à-dire le visage extrêmement maigre.
3 Voy. Soulié, Le portrait aitthenti/ue de MUe de la Vallière, broch. in-S°. 1866.
un grand carrousel dans la cour des Tuileries, Louis XIV lui offrit une splendide fête à Versailles. Le duc de Saint- Aignan , premier gentilhomme de la Chambre, qui avait déjà trouvé plusieurs sujets de ballets fort agréables, fut chargé de l'organisation de la fête. Il s'adjoignit Benserade* et le président de Périgny 2. Molière et sa troupe 3 furent chargés de jouer la comédie. Lulli composa la musique, et il fît exécuter cette colossale partition par toutes les voix et tous les instruments dont il put disposer. Vigarani, machiniste italien, célèbre dans son art, présida aux décors, aux illuminations et aux feux d'artifice.
La fête dura trois jours, les 7, 8 et 9 mai4. Le sujet de la fête était emprunté à l'Arioste 5 ; il s'agissait de représenter le séjour de Roger dans l'ile et le palais de l'enchanteresse Alcine. Le rôle de Roger fut tenu par le Roi ; les autres rôles, par les principaux seigneurs.
La première journée, il y eut une course de bagues dans un cirque de verdure6, richement décoré et établi à l'entrée de l'Allée-Royale 7. On y arrivait par quatre grands portiques.
La fête commença par l'entrée du Roi représentant Roger, de Monsieur le Duc8, des ducs de Noailles, de Guise, de Foix, de Coislin, des comtes d'Armagnac et du Lude, du princede
1 Poëte de cour et célèbre compositeur de ballets, mort en 1691.
2 Président à la troisième chambre des Enquêtes au parlement de Paris, lecteur du Roi et précepteur du Dauphin, mort en 1670. M. de Périgny faisait aussi les plans et les vers des ballets.
3 On lit dans le registre de Lagrange : « La troupe est partie par ordre du Roi pour Versailles le dernier de ce mois, et y a séjourné jusqu'au 22e mai. On y a représenté, pendant trois jours, les Plaisirs de Vlsle enchantée, dont la Princesse d'Elide fit une journée, — plus les Fâcheux, Mariage force', et trois actes du Tartufe qui étoient les trois premiers. — Reçu 4000 fr. » — Le Roi ajouta bientôt une gratification de 2000 livres à la somme précédemment payée.
'* Voy. la relation publiée sous le titre de : Les plaisirs de Vlsle enchantée, etc., Paris, imprimerie royale, 1073, in- fol., avec 9 planches dessinées et gnivées par Israël Silvestre.
5 Chants VI et VII de Roland Furieux.
6 Ce n'est qu'en les voyant sur les charmantes et spirituelles estampes d'Israël Silvestre que Ton peut se rendre compte de ce qu'étaient les bosquets, les cirques, les salles et les portiques de verdure des grandes fêtes de Versailles.
7 Le Tapis- Vert d'aujourd'hui.
8 Le fils du grand Condé.
LOUIS XIV
Marsillac, des marquis de Soyecourt, d'Humières et de la Vallière1, représentant les Paladins, tous vêtus de magnifiques habits , aux couleurs éclatantes et couverts de broderies d'or et d'argent , de diamants et de pierreries , tous montés sur de superbes chevaux, richement caparaçonnés. Ils étaient accompagnés de trompettes et de timbaliers.
Après les Paladins, on vit entrer un char gigantesque, de 18 pieds de haut, de 24 de long et de 45 de large, tout sculpté et éclatant d'or et de diverses couleurs ; il représentait le char d'Apollou, en l'honneur duquel se célébraient autrefois les jeux pythiens, que les Paladins se proposaient d'imiter en leur course. Apollon était assis au plus haut du char, ayant à ses pieds les quatre Siècles : le siècle d'or représenté par la jeune et jolie Mme Molière, le siècle d'argent par Hubert, le siècle d'airain par Mlle de Brie, le siècle de fer par Du Croisy, tous avec leurs attributs. Le Temps, figuré par Millet, l'habile cocher de Louis XIV, conduisait et faisait manœuvrer cette gigantesque machine, traînée par quatre admirables chevaux, et escortée par les douze Heures, les douze signes du Zodiaque et une foule de pages. Après diverses marches et plusieurs pièces de vers composées à la louange de la Reine, la course commença, « en laquelle le Roi fit admirer l'adresse et la grâce qu'il a en cet exercice ». Ce fut cependant le marquis de la Vallière qui gagna le prix, consistant en une épée d'or enrichie de diamants, avec des boucles de baudrier de grande valeur, que lui remit Anne d'Autriche.
La nuit étant arrivée, on éclaira le cirque, et l'on vit paraître trente-quatre concertants ou musiciens, Lulli en tête, puis les Saisons, les signes du Zodiaque, qui dansèrent une des plus belles entrées de ballet qu'on eût encore vues. Puis, les Saisons revinrent. « Le Printemps parut ensuite sur un cheval d'Espagne, représenté par M1Ie du Parc qui, avec le sexe et les avantages d'une femme, faisoit voir l'adresse d'un homme. Son habit étoit vert, en broderie d'argent et de fleurs au naturel. L'Été le suivoit, représenté par le sieur du Parc, sur
1 Le frère de la favorite.
un éléphant couvert d'une riche housse. L'Automne, aussi avantageusement vêtu, représenté par le sieur de la Thorillière, venoit après, monté sur un chameau. L'Hiver, représenté par le sieur Béjard, arrivait à son tour, monté sur un ours. » Leur suite était composée de jardiniers, de moissonneurs, de vendangeurs, de vieillards gelés, portant sur la tête de grands bassins chargés de confitures, de fruits, de raisins, pour la collation. Pan, représenté par Molière, et Diane venaient ensuite avec leurs joueurs de flûte et de musette. Vingt autres personnages portant les viandes et dix-huit pages destinés à servir les dames fermaient la marche. Alors les Saisons, Diane et Pan adressèrent à la Reine un compliment en vers, et la collation commença.
La Reine-mère se plaça au milieu de la table disposée en croissant ; le Roi était à sa droite, la Reine à sa gauche. Monsieur, Madame et les dames prirent part à la collation ; parmi elles se trouvait M110 de la Vallière. La magnificence de ce repas, la richesse de la décoration de la table, éclairée par des centaines de bougies, le nombre infini des serviteurs vêtus en masques, le luxe et la beauté des vêtements des dames et de ceux des Paladins qui entouraient la table, faisaient alors de ce cirque un lieu vraiment enchanté.
Le divertissement de la seconde journée fut la comédie. Un vaste théâtre, « d'une décoration fort agréable », avait été élevé dans un nouveau cirque, couvert de toiles pour défendre contre le vent les flambeaux et bougies qui devaient éclairer la salle. La troupe de Molière représenta la Princesse d'filide, comédie imitée d'une pièce de Moreto, Dédain pour Dédain, l'un des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol. Au début, Molière y célèbre l'amour et déclare, par la bouche d'Arbate,
Qu'il est malaisé que sans être amoureux
Un jeune prince soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque; La tendresse du cœur est une grande marque ; Et je crois que d'un prince on peut tout présumer,
Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer
Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière ; Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour; Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour;
LOUIS XIV
Et puisque les langueurs d'une plaie invincible Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible, Je triomphe, et mon cœur, d'allégresse rempli, Vous regarde à présent comme un prince accompli.
Il est permis de voir, dans ces vers, une allusion à l'amour du Roi pour M1Ie de la Vallière.
Molière n'oublia pas de faire l'éloge de Versailles ; la princesse ayant dit :
Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux :
On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux
Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.
Sa confidente lui répond :
Je chéris comme vous ces retraites tranquilles Où l'on vient se sauver de l'embarras des villes : De mille objets charmants ces lieux sont embellis ; Et ce qui doit surprendre, est qu'aux portes d'Elis, La douce passion de fuir la multitude Rencontre une si belle et vaste solitude.
A la fin de la représentation, des danseurs renommés, figurant quatre bergers et deux bergères héroïques, vinrent danser en chantant ; puis un groupe de seize faunes, composé des musiciens les plus célèbres, exécutèrent, avec ceux de l'orchestre, une symphonie « la plus agréable du moude ».
La gravure d'Israël Silvestre nous montre le théâtre, les acteurs en costumes de fantaisie, et les actrices suivies de leurs pages portant la longue traîne de leurs robes. Le second personnage à droite est Moron, bouffon de la princesse d'Elide, dont le rôle était joué par Molière.
La troisième et dernière journée ne fut pas la moins magnifique. Un grand théâtre avait été dressé au milieu du bassin qui est à l'extrémité de F Allée-Royale 1 ; le palais d'Alcine, élevé sur un rocher, formait le fond ; les deux côtés étaient tendus de tapisseries fixées à des mâts et posées sur une ligne de rochers, qui supportaient les musiciens ; au milieu était le Lac enchanté, formé par le bassin. Le Roi et
1 Le bassin d'Apollon.
les Reines étaient sous un dais, à droite et à gauche duquel étaient placés les invités. Le spectacle commença par un concert.
Peu de temps après l'on aperçut de loin trois grosses baleines, qui sortoient des deux côtés du palais, et qui en nageant s'approchoient des bords du Lac enchanté. L'une portoit sur son dos Alciae, et les deux autres portoient les deux compagnes de cette magicienne1. Comme l'on raisonne différemment sur toutes les choses de ce monde, les uns soutenoient que ces monstres étoient vivants, et que les Biscayens2 les avoient pris à la dernière pêche et les avoient amenés au Roi ; d'autres disoient que c'étoient des poissons que l'on avoit jetés, il y a peu de temps, dans le rondd'eau, et qui étoient devenus assez grands pour servir en cette belle occasion, et ces derniers appuyoient leur opinion en disant que
Sans se donner beaucoup de peines L'on fait aux champs des rois de fertiles moissons, Et leurs eaux sont toujours si bonnes et si saines,
Que les moindres petits poissons Y deviennent dans peu de fort grosses baleines.
Alcine et ses compagnes s'étant approchées du bord du lac, visà-vis de Leurs Majestés, firent le récit que vous trouverez imprimé, et s'en retournèrent après du côté de l'Ile enchantée, où étoit le palais, qui, s'ouvrant à leur arrivée, surprit agréablement les yeux par les beautés d'une architecture si merveilleuse, que l'on eût cru que c'étoit de l'invention de Vigarani, si l'on n'eût été prévenu que c'étoit un enchantement d' Alcine. Alors les concertans redoublèrent leurs accords, et l'on vit des Géants 3 d'une prodigieuse grandeur qui firent la première entrée du ballet4'.
Les Géants étaient accompagnés de quatre Nains ; ils furent suivis de huit Mores. Ces seize personnages, chargés de la garde du palais d'Alcine, furent remplacés par six chevaliers, retenus dans le palais, qui essayèrent d'en sortir et furent vaincus par six Monstres. Deux entrées de Démons agiles arrivèrent au secours d'Alcine et exécutèrent des sauts merveilleux. A la sixième entrée, Roger5,
1 M110 du Parc faisait Alcine; Mlle de Brie et Mme Molière représentaient Célie et Dircé.
2 Les marins de la Biscaye et de Bayonne étaient alors les premiers pour la pêche de la baleine.
3 Les danses avaient lieu dans le palais.
4 Relation des divertissemens que le Roi a donnés aux Reines dans le parc de Versailles, par M. diî Marigny, 1674, in-12.
5 Ce n'était plus le Roi qui représentait alors Roger.
LOUIS XIV — LES FÊTES DE VERSAILLES
assisté de quelques chevaliers et de la sage Mélisse, se prépara à sortir du palais. Alcine accourut pour l'en empêcher, mais déjà Mélisse avait mis au doigt de Roger le fameux anneau qui détruisait les enchantements. Alors un coup de tonnerre, accompagné d'éclairs, annonça la fin prochaine du palais, qui fut bientôt embrasé par un feu d'artifice. « Jamais, dit M. de Marigny, l'on n'a vu d'incendie plus agréable ; l'air, la terre et l'eau étoient couverts tantôt de fusées volantes, et tantôt de gerbes de feu ; tantôt mille serpenteaux s'élançoient de l'ile sur les spectateurs. » La gravure de Silvestre prouve, en effet, que cette pluie de feu dut être splendide.
Certes M. le duc de Saint-Aignan doit être bien satisfait d'avoir été l'auteur d'une fête si belle et si bien conduite ; car enfin jamais rien ne se passa avec tant d'ordre; et pour prévenir même la confusion que la curiosité du peuple auroit pu apporter en passant par dessus les murailles du parc, on les avoit bordées de soldats des Gardes, et M. le maréchal de Gramont avoit fait tendre deux tentes, sous lesquelles on servit deux tables pour les principaux officiers, tandis que l'on donnoit avec profusion du vin au reste des soldats
Le Roi, pour continuer à divertir les Reines, fit succéder aux plaisirs du palais d'Alcine celui de la course des têtes, qui se fit1 dans les fossés du château2; il remporta par son adresse le prix que tous les vœux de l'assemblée lui donnoient, et il le redonna sur le champ à courre aux chevaliers qui avoient eu l'honneur d'être de sa quadrille; et le duc de Coislin, qui le gagna, reçut le diamant de la main de la Reine 3.
Le 11, le Roi mena toute la Cour, l'après-dinée, à sa Ménagerie, dont on admira les beautés particulières et le nombre presque incroyable d'oiseaux de toutes sortes, parmi lesquels il y en a beaucoup de fort rares. Il seroit inutile de parler de la collation qui suivit ce divertissement, puisque, huit jours durant, chaque repas pouvoit passer pour un festin des plus grands qu'on puisse faire. Et le soir, Sa Majesté fit représenter, sur l'un de ces théâtres doubles de son salon, que son esprit universel a lui-même inventés, la comédie des Fâcheux, faite par le sieur de Molière, mêlée d'entrées de ballet 4 et fort ingénieuse 5,
1 Le 10.
2 La Cour était placée sur le balcon qui régnait tout autour du château.
3 Relation de M. de Marigny.
4 La musique était de Beauchamp.
5 Relation officielle.
Le 12, on tira une loterie. « Afin que les dames, après avoir été royalement régalées pendant leur séjour à Versailles, ne s'en retournassent point sans emporter quelques faveurs du Roi, il fit une magnifique loterie *, dans laquelle il y avoit autant de billets heureux que de dames 2. » Le sort fit tomber le gros lot entre les mains de la Reine. Il y eut ensuite une course de têtes, et le soir, Molière joua pour la première fois le Tartuffe 3, qui souleva contre son auteur tous les hypocrites dont il s'était si merveilleusement moqué.
Le 13, le Roi voulut encore courre les têtes et gagna deux prix; le soir, Molière joua le Mariage forcé. Le 14, la Cour partit pour Fontainebleau.
Tout le monde, au dire de la Relation officielle, avait été enchanté de cette fête. Cependant Olivier d'Ormesson 4 nous apprend que Mme de Sévigné 5, en lui racontant les divertissements de Versailles, lui dit que tous les courtisans étaient enragés, car le Roi n'avait pris soin d'aucun d'eux, et que MM. de Guise et d'Elbeuf n'avaient pas eu « quasi un trou pour se mettre à couvert ».
Le 12 octobre 1664, la Cour revint à Versailles et y passa plusieurs jours, chassant et assistant à la représentation de plusieurs pièces de Molière.
La troupe, dit le registre de Lagrange, est partie, par ordre du Roi, pour Versailles, le lundi 13 octobre et est revenue le vendredi 25 courant, et a joué tous les jours différentes comédies, tant sérieuses que comiques, 10 fois.
Lagrange ne cite cependant que huit pièces : Y Impromptu, Y Ecole des maris, Y Ecole des femmes, le Cocu, le Dépit, YEtourdi, les Fâcheux et la Critique de l'Ecole des femmes 6.
Le 13 mars, le Roi et la Reine, accompagnés de M119 de
1 « C'étaient des pierreries, des ameublements, de l'argenterie et autres chocos semblables. » (Relation officielle.)
2 Martgny.
3 Les trois premiers actes seulement.
4 Journal, à la date du 13 mai 1664.
5 Sans doute renseignée par son cousin, Bussy-Rabutin, qui était à la fête.
6 La troupe reçut 3000 livres.
LOUIS XIV -
Montpensier et de grand nombre de dames de qualité, vinrent à Versailles prendre le divertissement de la chasse du cerf ; toute la compagnie fut ensuite régalée d'une magnifique collation, à laquelle prit part le comte de Lira, ambassadeur d'Espagne.
Le 13 juin, dit la Gazette, le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, accompagnés de toutes les dames de la Cour, allèrent prendre le divertissement qu'on leur avoit préparé dans le petit parc du château de Versailles, disposé à cet effet, avec toute la magnificence et la galanterie imaginables. Il y avoit dans l'allée du milieu un grand théâtre de 120 pieds de largeur, avec deux autres, dont la décoration représentoit un vaste jardin d'espaliers, dans le fond duquel paroissoit, à travers un grand portique d'architecture, une allée de charmes qui s'enfoncoit à perte de vue dans l'épaisseur d'un bois. Le long de ces espaliers, il y avoit trois rangs de vases de porcelaine remplis de fleurs ; et les côtés étoient bornés de deux corps de logis, dont l'architecture produisoit un merveilleux effet. Le devant du théâtre étoit bordé d'un double rang de semblables vases, ainsi que la face, sur une espèce d'estrade; et quantités de girandoles de cristal brilloient parmi ces porcelaines, et en divers autres endroits, parmi la verdure et les fleurs. Mais ce qui ne c usoit pas moins d'admiration, étoient 40 cyprès de 12 pieds de haut, posés à droite et à gauche sur chacun des trois théâtres, et 4 arcades de pareille verdure, entre le théâtre du milieu et les deux autres, au devant desquelles étoient plusieurs myrtes de 10 pieds de haut, qui formoient encore, à droite et à gauche, une espèce de petit bois, le tout éclairé de 100 lustres de cristal, avec plus de 4000 autres lumières.
Après que le Roi eut fait voir à la Reine les beaux appartements de cette délicieuse maison, Leurs Majestés descendirent dans un grand salon, où elles trouvèrent une collation de toutes sortes de fruits et de confitures, en cinq grandes machines, dont l'une étoit de diverses figures de glace et de différentes couleurs ; puis, elles allèrent à la promenade au parc et se rendirent dans ce charmant jardin, où, toute la Cour s'étant placée, la troupe du Roi représenta le Favori i, comédie entremêlée d'intermèdes et d'entrées de ballets des mieux concertés, avec d'excellens concerts de voix et d'instrumens.
Le registre de Lagrange nous permet de compléter une lacune de la Gazette. Il nous apprend que « M. de Molière fit un prologue en marquis ridicule qui vouloit être sur le théâtre, malgré les gardes, et eut une conversation risible avec une
1 Par Mme de Villedieu.
actrice qui fit la marquise ridicule, placée au milieu de l'assemblée. » Après le spectacle,
Il y eut, au môme lieu, continue la Gazette, grand bal, où les seigneurs et dames qui avoient été choisis parurent dans un ajustement tout particulier. Puis, LL. MM. entrèrent dans un labyrinthe de plusieurs allées, au milieu desquelles étoient dressées quatre grandes tables, qui furent tenues par le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, accompagnés de quantités des principales dames de la Cour, Sa Majesté servie par le duc d'Enghien, la Reine par le marquis de Bellefonds, et Monsieur et Madame par les contrôleurs généraux. Cette place étoit éclairée d'un nombre infini de lustres, de même que les allées; et la profusion des viandes les plus exquises1 fut partout égale, ainsi que la politesse. Au reste, afin qu'il n'y manquât rien, les violons avec les hautbois, et autres instrumens, divertirent agréablement la compagnie pendant ce délicieux régal, à la sortie duquel Leurs Majestés partirent sur les trois heures du matin pour retourner à Saint-Germain, satisfaites, au point qu'il est aisé d'imaginer, de leur promenade et de toutes ces belles inventions avec lesquelles le sieur Vigarani, ingénieur du Roi, avoit préparé la scène destinée à ce divertissement.
La Cour séjourna à Versailles du ^3 au 17 septembre. La troupe de Molière joua YEcole des Maris, V Impromptu et Y Amour médecin trois fois, avec musique et ballet. Dans la journée du 14, la Reine, Madame, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon et les autres dames, vêtues en amazones, assistèrent à une grande chasse.
Du 2 au 7 novembre, la Cour vint célébrer la Saint-Hubert à Versailles par deux chasses solennelles.
Il serait fastidieux et inutile de mentionner d'après la Gazette toutes les fois que le Roi et la Cour sont venus se livrer, à Versailles, « au divertissement de la chasse ou à celui du bal » ; nous ne parlerons donc que des fêtes les plus importantes, mais nous ne passerons pas sous silence le détail suivant, que nous trouvons dans les Comptes des Bâtiments. En 1665, on construisit dans le parc une ramasse ou glissoire en
1 On trouve dans la Gazette de 1665 (T. I, p. 44) quelques détails sur un de ces « soupers vraiment royaux, admirés pour l'extraordinaire profusion de viandes servies en pyramides, entremêlées de grand nombre de corbeilles remplies d'oranges et de citrons, d'où sortoient plusieurs flambeaux, ce qui ne faisoit pas un moins agréable effet que le reste » .
LOUIS XIV - LES FÊTES DE VERSAILLES
bois, sur laquelle le Roi et Mlle de la Vallière « aimoient à se jouer » !.
Le Roi, dit la Gazette, ayant choisi Versailles comme le lieu le plus agréable pour les divertissements des derniers jours de carnaval, y arriva le 20 février avec toute la Cour et y traita à diner Monsieur, Madame, Ml,e de Montpensier et plusieurs autres princesses et dames avec une magnificence extraordinaire. Le soir, il y eut bal dans le vestibule du château, qui fut commencé par Sa Majesté avec la Reine, et continué par Monsieur et Madame, puis par le duc d'Enghien avec la duchesse2, et par les autres seigneurs et dames, vêtus et masqués d'une manière des plus superbes, notamment le Roi qui avoit un habit moitié à la persienne et moitié à la chinoise, chargé de pierreries, et ce divertissement fut suivi d'un souper servi encore avec une somptuosité vraiment royale.
Le lendemain, tout ayant été préparé pour les courses, dans la place devant l'Orangerie, où Sa Majesté avoit fait en quatre jours préparer le camp environné de balustrades, sur lesquelles étoient disposées des têtes en divers endroits, la Reine s'y rendit sur les quatre heures du soir, aussi richement que galamment déguisée, avec un habit éclatant de pierreries et de broderies, accompagnée de M1,e de Montpensier, non moins magnifiquement habillée à la turque, de la duchesse d'Enghien et des autres princesses et dames en un équipage des plus avantageux. Aussitôt que Sa Majesté se fut placée en un fauteuil, ainsi que sa compagnie, à droite et à gauche sur des bancs, l'on aperçut une nombreuse troupe de chevaliers qui entroient par la porte du petit parc, aux fanfares des trompettes et au bruit de deux timballiers ; le duc de Saint-Aignan, des mieux vêtus à la persienne et très-bien monté, étant à la tête en qualité de maréchal de camp général, précédant les principales beautés de la Cour, toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par Madame, avec une veste des plus superbes et sur un cheval blanc houssé de brocart, semé de perles et de pierreries, ainsi que son habit. Le Roi marchoit après, ne se faisant pas moins connoître à cette haute mine qui lui est particulière qu'à son riche, vêtement à la hongroise, couvert d'or et de pierreries, avec un cas • que de même, ondoyé de plumes, et à la fierté de son cheval, qui sembloit plus superbe de porter un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa housse pareillement couverte de pierreries. Monsieur joignoit Sa Majesté, richement vêtu à la turque et monté sur un cheval blanc, caparaçonné et houssé, avec quantité de perles. Le duc d'Enghien étoit à côté de Son Altesse Royale, superbement habillé en indien et monté à l'avantage ainsi que les autres seigneurs qui suivoient en dix quadrilles.
1 Eu 1667, on rétablit la glissoire du parc, qui sans doute s'était détraquée [Comptes des Bâtiments).
2 Anne de Bavière, duchesse d'Enghien.
La Cour ne retourna à Saint-Germain que le 27 février.
Au commencement de novembre, le Roi fit à Versailles les réjouissances de la Saint-Hubert avec beaucoup plus de solennité que les années précédentes. Pendant six jours il y eut chasses, concerts, bal, festins et comédies. La troupe de Molière, du 6 au 9, joua Attila, tragédie nouvelle de Corneille, que Molière avait payée 2000 livres à son auteur, et trois pièces de M. de Visé : la Veuve à la mode, une pastorale et Y Embarras de Godard ou Y Accouchée. La Cour revint à Paris, le 9, pour passer l'hiver dans le palais des Tuileries.
Du 21 au 30 avril, le Roi, la Reine, Monsieur et Madame, se divertirent, « en cette agréable saison », à Versailles. Le registre de Lagrange nous apprend que pendant ce séjour la troupe de Molière vint jouer Amphitryon, le Médecin malgré lui, Cléopâtre *, le Mariage forcé et Y Ecole des Femmes.
Après la paix d'Aix-la-Chapelle, Louis XIV résolut de donner une grande fête en sa maison de Versailles.
La faveur de MIle de la Vallière arrivait à sa fin. Mme de Montespan commençait, depuis 4 667, à être la maîtresse préférée du Roi, bien que M1,e de la Vallière restât « la maîtresse déclarée », selon le langage du temps. Athénaïs de Mortemart, mariée en 1663 au marquis de Montespan, avait alors vingtsix ans et était, dit Saint-Simon, « belle comme le jour ». Tous les contemporains, Mme de Sévigné. Mme de la Fayette, Loret, etc., parlent avec admiration de ses beaux cheveux blonds, de ses yeux bleus à la fois pleins de feu et de douceur, de la blancheur éblouissante de son teint, de l'élégance de sa taille ; et les portraits qui restent d'elle attestent la vérité de ces éloges.
La Palatine, qui n'aimait pas Mme de Montespan, écrit :
La Montespan étoit plus blanche que La Vallière ; elle avoit une belle bouche, de belles dents, mais elle avoit l'air effronté; on voyoit sur sa figure qu'elle avoit quelque projet en vue. Elle avoit de
1 Marc- Antoine ou Cléopâtre, tragédie par La Thorillière.
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beaux cheveux blonds, de belles mains, de beaux bras, ce que La Vallière n'avoit pas, mais celle-ci étoit fort propre, et la Montespan une sale personne \
Loret, dans ses vers de gazetier, dit :
L'adorable de Mortemart, Très-aimable mignonne, car, C'est une des plus ravissantes, Des plus sages, des plus charmantes,
De toutes celles de la Cour
Fit la quête ce saint jour-là
D'un air si doux et si modeste
Ou pour parler plus dignement, Avec un si noble agrément, Que tout chrétien, tant fût-il sage, Etoit charmé de son visage
Plutôt angélique qu'humain
Oh ! que sa brillante jeunesse
De libertés fut larronesse,
Et que ses propos gracieux,
Et la douceur de ses beaux yeux,
Embellis de clartés divines,
Firent d'innocentes rapines,
Puisqu'il est vrai qu'au même instant,
Cet objet, toujours éclatant,
Qui de mille amours est la source,
Attaquoit les cœurs et la bourse.
Quand elle mourut, eu 1706, à soixante-six ans, Saint-Simon3 prétend « qu'elle étoit encore belle et paroissoit tout ce qu'elle avoit été » ; mais la Palatine dit précisément le contraire : « Je suis convaincue que vous n'avez pas autant de rides que moi, mais je ne m'en soucie nullement : n'ayant jamais été belle, je n'y ai pas perdu grand'chose. Pais je vois que celles que j'ai connues belles jadis sont, à cette heure, plus laides que moi : âme qui vive ne reconnoîtroit plus Mme de la Vallière ; Mme de Montespan a la peau comme quand les enfants s'amusent à jouer avec du papier, à le plier et à le replier; tout son visage est recouvert de petites rides si rapprochées les unes des autres que c'en est étonnant; ses beaux cheveux
1 Lettres, édit. G. Brunet, II, 89.
* Additions au Journal de Dangeau, XI, 382.
sont blancs comme la neige, et toute la figure est rouge1. »
Mme de Montespan avait encore plus d'esprit que de beauté et de grâce.
Il n'étoit pas possible, dit Saint-Simon 2, d'avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux, et qu'elle communiquoit si bien par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes, celles que, sans l'avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu'on le sent et on le reconnoît encore aujourd'hui 3 dans le peu de personnes qui en restent. C'étoit le langage naturel de son frère * et de ses sœurs 3 .
Voltaire dira plus tard, d'après les contemporains : « Ces quatre personnes plaisaient universellement par un tour singulier de conversation mêlé de plaisanterie, de naïveté et de finesse, qu'on appelait l'esprit des Mortemart. »
Mais toute médaille, quelque belle soit-elle, a son revers. Mme de Montespan, nous dit encore Saint-Simon, « étoit impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu'elle en tiroit entraine après soi ». Même après sa disgrâce, « elle ne put jamais se défaire de l'extérieur de reine, qu'elle avoit usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite ».
Le Roi, qui rencontrait sans cesse Mme de Montespan chez la Reine ou chez M1IC de la Vallière, son amie, fut séduit par sa grâce et surtout par son esprit; il déclara sa passion; Mme de Montespan résista, prévint son mari, qui trouvant sans doute la chose utile pour ses intérêts, laissa faire. « Mme de Montespan , écrit Dangeau , résista longtemps , avertit son mari, le pressa de l'emmener en Guyenne, puis succomba. » Plus tard, mais trop tard, M. de Montespan se fâcha. Il se livra alors à de violentes récriminations, fit du scandale et n'obtint pour tous résultats que ces paroles de sa femme : « Il est ici6 qui fait des contes dans la cour; je
1 Édition Jaeglé, I, 288 — 29 décembre 1701.
2 Mémoires, éd. Hachette, VI, kk.
3 Vers 1745, époque à laquelle Saint-Simon écrivait ses Mémoires. k Le maréchal de Vivonne.
5 La marquise de Thianges et l'abbesse de Fontevrault.
6 A Saint Germain, en 1668.
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suis honteuse de voir que mon perroquet et lui amusent la canaille », — et ces mots du Roi dans une lettre à CoLbert : « Montespan est un fol. »
Le Roi, dit Mmo de Gaylus, prit donc de l'amour pour Mm0 de Montespan dans le temps qu'il vivoit avec Mmc de La Vallière, en maîtresse déclarée; et Mme de Montespan, en maîtresse peu délicate, vivoit avec elle : môme table, et presque môme maison. Elle aima mieux d'abord qu'il en usât ainsi, soit qu'elle espérât par là abuser le public et son mari, soit qu'elle ne s'en souciât pas, ou que son orgueil lui fît goûter le plaisir de voir à tous les instans humilier sa rivale. ,
Mne de la Vallière accepta cette position humiliante et resta à la Cour jusqu'en avril 1674, qu'elle se retira définitivement chez les Carmélites. Pendant quatre ans, le Roi donna à la France le scandale de son double adultère et de ses deux maîtresses.
Le duc de Créqui, premier gentilhomme de la Chambre, le maréchal de Bellefonds, premier maître d'hôtel, et Colbert, surintendant des bâtiments, avaient organisé la fête avec une magnificence sans pareille. Trois mille personnes furent invitées.
La collation fut servie dans le bosquet de l'Etoile1, décoré de vases de fleurs, de sculptures exécutées par Le Hongre, Houzeau et Van Opstal, et de rocailles faites par Quesnel2.
Au lieu de sièges de gazon il y avoit tout autour du cabinet des couches de melons, dont la quantité, la grosseur et la bonté étoient surprenantes pour la saison. Ces couches étoient faites d'une manière surprenante Comme il y a cinq allées qui se terminent
toutes dans ce cabinet et qui forment une étoile, l'on trouvoit ces allées ornées de chaque côté de 26 arcades de cyprès. Sous chaque arcade, et sur des sièges de gazon, il y avoit de grands vases remplis de divers arbres chargés de leurs fruits. Dans la première de ces allées, il n'y avoit que des orangers de Portugal. La seconde étoit toute de bigarotiers et de cerisiers mêlés ensemble. La troisième étoit bordée d'abricotiers et de pêchers. La quatrième de groseilliers
1 Je trouve ce détail et quelques autres relatifs à la fête sur un plan manuscrit du parc de Versailles en 1668 conservé au cabinet des Estampes et dont nous reparlerons au chapitre du Parc. Ce plan a été gravé par F. de Lapointe en 1668. Cette date m'est donnée par les Comptes des Bâtiment?, qui mentionnent le paiement fait à Lapointe.
4 Comptes des Bâtiments.
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de Hollande. Et dans la cinquième l'on ne voyoit que des poiriers de différente espèce. Tous ces arbres faisoient un agréable objet à la vue, à cause de leurs fruits, qui paroissoient encore davantage contre l'épaisseur du bois1.
On se rendit ensuite au théâtre2, construit par Vigarani avec de la feuillée, des tapisseries et divers décors imitant le marbre. Avant la représentation, on offrit aux dames des oranges et toutes sortes de fruits. Puis ,on joua les Fêtes de V Amour et de Bacchus, opéra de Quinault, musique de Lulli, et George Dandin, pièce nouvelle de Molière. Il est probable que les mieux informés des spectateurs rirent de M. de Montespan, quand ils entendirent Lubin s'écrier en parlant de George Dandin :
De quoi s'avise-t-il d'être jaloux de sa femme et de vouloir qu'elle soit à lui tout seul? C'est un impertinent3, et M. le Vicomte lui fait trop d'honneur.
Après la comédie, la compagnie passa dans un grand salon de verdure construit par Gissey4. Ce salon5, dont la décoration fut l'une des merveilles de la fête, mérite une description particulière.
Il y avoit, dit la Gazette, outre trois grands buffets et plusieurs autres ornemcns, un rocher au milieu, qui représentoit le Parnasse avec Apollon et les Muses, le tout d'argent; et Leurs Majestés soupèrent à l'entour de cette admirable machine avec d'autant plus de plaisir, que les lumières la rendoient des plus brillantes, et qu'une infinité de cascades y formoient un très-agréable murmure.
Les tables et les buffets, destinés au souper, étaient couverts de girandoles, de grands vases, de figures, de bassins, de cassolettes, de pots à fleurs, tous en argent et merveilleusement travaillés ; aux bouts des buffets étaient placés des guéridons d'argent de six pieds de haut, sur lesquels étaient
1 Félibien, Relation de la fête du 48 juillet 1668.
4 Le théâtre était établi là où est aujourd'hui le bassin de SaLurne (Plan manuscrit de 1668).
3 On sait que Louis XIV disait : « C'est un fol ! »
4 Henri Gissey, ingénieur et dessinateur des plaisirs du roi, membre de l'académie royale de peinture, mort en 1673.
5 Le salon destiné au souper était établi là où se trouve le bassin de Flore [Plan manuscrit de 1668).
LOUIS XIV
des girandoles, toujours en argent, allumées de dix bougies de cire blanche ; devant chaque table, il y avait une cuvette d'argent pesant 1000 marcs *. La plupart de ces beaux ouvrages, chefs-d'œuvre des orfèvres du temps, avaient été exécutés aux Gobelins, où existait non seulement une manufacture de tapisseries, mais encore des ateliers de bijouterie, d'ébénisterie, de marqueterie et d'orfèvrerie, où les plus habiles ouvriers travaillaient, pour les bâtiments du Roi, sous la direction de Lebrun et d'après les dessins des plus excellents artistes.
On alla ensuite dans la salle de bal, construite par Levau*, partie en verdure, partie en décors imitant le marbre, et ornée d'orangers et de jets d'eau. A deux heures du matin, les danses terminées, on alla voir les illuminations du parc et les feux d'artifice, dont Gissey avait dirigé les préparatifs. La façade du château donnant sur les jardins était ornée de 45 figures, Janus, diverses Vertus, trophées de guerre, lyres, etc., représentés par des feux de couleurs diverses et d'un éclat extraordinaire. L'Allée-Royale était éclairée d'un bout à l'autre par 72 thermes en feux de couleur, d'où partirent des milliers de fusées. Des feux grégeois brûlaient sur le bassin de Latone. Enfin un premier feu d'artifice, qui coûta 3000 livres, fut tiré, par l'artificier Fivry, du côté du grand étang, devenu plus tard la pièce d'eau des Suisses ; et quand tout le monde crut que la fête était terminée, un second feu de 2700 livres, fut tiré par Liégeois, vers la Tour d'eau. Enfin quand toutes les lumières s'éteignirent, « l'on s'aperçut, dit Félibien, que le jour, jaloux des avantages d'une si belle nuit, commençoit à poindre ».
Les dépenses de la fête s'élevèrent à 117,033 livres 3.
Déjà, comme nous l'avons dit, Louis XIV avait fait exécuter d'assez grands travaux, pour augmenter et embellir le parc : La grotte de Thétis, construite par Pierre de Francine, était devenue le principal ornement des jardins. Nous en donnons la description faite par Mlle de Scudéri, en faisant
1 Félibien.
2 Premier architecte du Roi. — La salle de bal était établie là où est aujourd'hui le bassin de Cérès (Plan manuscrit de 1668).
3 Comptes des Bâtiments.
remarquer qu'elle ne parle pas des groupes de Girardon et de Marsy, qui, en effet, ne furent placés que quelques années après.
Nous fûmes vers la Grotte, qui est au bout de l'allée, et comme elle a trois grandes arcades, qu'elle est ornée de bassetailles *, la belle Etrangère l'eût prise pour un magnifique arc de triomphe, si elle n'eût pas remarqué que les arcades étoient fermées par des portes à jour toutes dorées, d'un travail admirable, avec un soleil à celle du milieu2. La seule chose qui lui fit connoître d'aussi loin que c'étoit une grotte, fut un long rang de coquilles dorées, qui règne au haut des arcades. Mais lorsque les portes s'ouvrirent, et que toutes ces personnes aperçurent la merveilleuse beauté de cette grotte, elles dirent cent choses ingénieuses pour marquer leur admiration. En effet, il n'est pas possible, la première fois qu'on voit une si belle chose, de ne douter pas de ce qu'on voit et de ne s'imaginer pas que c'est un enchantement. Les yeux sont ravis, les oreilles sont charmées, l'esprit est étonné, et l'imagination est accablée, s'il faut ainsi dire, par la multitude des beaux objets.
Cette grotte est très-magnifique, grande 3, spacieuse, ayant trois enfoncemens, dont les diverses beautés ont pourtant du rapport entre elles. Le Soleil est encore représenté au haut de la grotte comme un astre dominant en tous lieux. Tous les ornemens que l'architecture peut recevoir, y paroissent formés par des coquillages, du moins ceux qui peuvent convenir aux eaux, comme des poissons et des oiseaux aquatiques, vrais ou fabuleux. On voit aussi en divers endroits des masques et des trophées d'armes industrieusement formés de coquillages et de nacres de diverses couleuss, dont la nuance et la variété jointe à une juste symétrie font mille objets tous nouveaux et tous surprenans, et des arabesques qui plaisent infiniment. On voit à toutes les encoignures de grandes coquilles de marbre jaspé \ d'où l'eau s'épanche avec une abondance extrême. Neptune est représenté dans l'enfoncement du haut de la grotte, tenant une urne renversée, d'où il sort une si grande quantité d'eau, qu'il s'en forme une grande nappe de cristal mobile, s'il est permis de parler ainsi, qui occupe toute la largeur de la grotte, et par sa beauté, comme par son murmure, remplit l'esprit d'étonnement et
1 Les sculptures de la façade étaient de Van Opstal (Comptes des Bâtiments) .
8 Ces belles grilles, dont nous pouvons encore admirer le dessin sur la gravure de Lepautre (Chalcographie, n° 2574), avaient été exécutées en 1666 par Mathieu Breton et dorées par Goy. En 1667, on les boucha avec des nattes (Comptes des Bâtiments).
3 Elle avait, à l'intérieur, 18 mètres de long sur 13 mètres et demi de large.
4 Elles furent posées en 1668.
LOUIS XIV — LES FÊTES DE VERSAILLES
d'admiration. On voit encore des Tritons et des Néréides en divers endroits, formés de nacre et d'autres coquillages qui jettent de l'eau abondamment et qui portent pour tribut à Neptune des oiseaux ou des poissons de leur empire.
A l'entrée de la grotte paroît une table de marbre rouge ; il est vrai qu'elle devient bientôt une table d'eau par un jet d'une grosseur prodigieuse, qui part avec tant d'impétuosité, qu'on diroit qu'il va percer le haut de la grotte et monter jusques au ciel. Mais, outre ces grandes nappes d'eau, ces grandes coquilles, ces Tritons, ces Néréides et ce jet prodigieux, on voit quatre chandeliers aquatiques *, s'il est permis de les nommer ainsi, qui sont d'une invention admirable ; ils ont, au lieu de lumière, chacun six branches dorées en figure d'algue marine, qui jettent de l'eau en abondance, et dont les jets, se croisant, font un objet merveilleux et nouveau. Au-dessus des deux coquilles de marbre jaspé qu'on voit en entrant aux deux côtés de l'enfoncement de la grotte, paroît le chiffre du Roi, sur un fond de coquillage gris-de-lin, formé de petites coquilles de nacre, qui semblent des perles ; la couronne fermée, qui est audessus du chiffre, est ornée de fleurs de lys de nacre, entremêlées d'ambre, qui semble de l'or. Plusieurs miroirs enchâssés dans des coquillages multiplient encore tous ces beaux objets, et mille oiseaux de relief, parfaitement imités, trompent les yeux pendant que les oreilles sont agréablement trompées : car par une invention toute nouvelle, il y a des orgues 2 cachés et placés de telle sorte, qu'un écho de la grotte leur répond d'un côté à l'autre, mais si naturellement et si nettement, que tant que cette harmonie dure, on croit effectivement être au milieu d'un bocage, où mille oiseaux se répondent, et cette musique champêtre mêlée au murmure des eaux, fait un effet qu'on ne peut exprimer.
On place même quelquefois en divers endroits de ce beau lieu, des orangers, des festons de fleurs qui conviennent à tout le reste; mais enfin il paroît une si grande abondance d'eau dans cette belle grotte, qu'il semble qu'il faille que la mer en soit le réservoir : et pour montrer qu'on en a de reste, quand on veut faire voir tous ces aimables objets d'un peu plus loin, et qu'on a fait retirer la compagnie, mille petits jets d'eau croisés sortent à six pas de là, et ne s'élèvent qu'autant qu'il faut pour en défendre l'entrée, et non pas pour en ôter la vue 3.
1 Ces quatre chandeliers en rocaille avaient été faits par Berthier [Comptes des Bâtiments, 1670).
2 Exactement il y avait un orgue hydraulique, dont l'harmonie, nous dit Denis, imite le ramage et le gazouillement des oiseaux. Les Comptes des Bâtiments nous apprennent qu'il fallait souvent le réparer.
3 Ces mille petits jets d'eau n'étaient pas toujours aussi inofTensifs ; on voit sur la gravure de Pérelle que les badauds qui regardaient la Grotte à travers les grilles étaient quelquefois inondés lorsqu'on les faisait partir à l'improviste. Cette surprise existait dan?i toutes les grottes.
Pendant l'automne de cette année 1668, le parc fut visité par d'autres illustres personnages : La Fontaine, Molière, Racine et Boileau.
Après avoir achevé son charmant roman de Psyché \ La Fontaine voulut le lire à ses trois amis. Ils avaient l'habitude de se communiquer leurs œuvres, afin de profiter des « avis sincères » qu'ils se donnaient mutuellement. Boileau proposa d'aller à Versailles, où l'on pourrait, après avoir entendu les aventures de Psyché, avoir le loisir de se promener et d'admirer lés jardins et les fleurs. Le récit de cette promenade, mêlé d'agréables descriptions du palais du Roi, forme l'introduction du roman, et nous n'avons plus qu'à laisser parler La Fontaine.
Quatre amis, dont la connoissance avoit commence par le Parnasse, lièrent une espèce de société que j'appellerois académie si leur nombre eût été plus grand, et qu'ils eussent autant regardé les muses que le plaisir. La première chose qu'ils firent, ce fut de bannir d'entre eux les conversations réglées et tout ce qui sent la conférence académique. Quand ils se trouvoient ensemble et qu'ils avoient bien parlé de leurs divertissemens, si le hasard les faisoit tomber sur quelque point de science ou de belles-lettres, ils profitoient de l'occasion : c'étoit toutefois sans s'arrêter trop longtemps à une même matière, voltigeant de propos en autre, comme des abeilles qui rencontreroient en leur chemin diverses sortes de fleurs. L'envie, la malignité, ni la cabale, n'avoient de voix parmi eux. Ils adoroient les ouvrages des anciens, ne refusoient point à ceux des modernes les louanges qui leur sont dues, parloient des leurs avec modestie, et se donnoient des avis sincères lorsque quelqu'un d'eux tomboit dans la maladie du siècle, et faisoit un livre, ce qui arrivoit rarement.
Polyphile 2 y étoit le plus sujet (C'est le nom que je donnerai à l'un de ces quatre amis). Les aventures de Psyché lui avoient semblé fort propres pour être contées agréablement. Il y travailla longtemps sans en parler à personne : enfin, il communiqua son dessein à ses trois amis, non pas pour leur demander s'il continueroit, mais comment ils trouvoient à propos qu'il continuât. L'un lui donna un avis, l'autre un autre : de tout cela il ne prit que ce qu'il lui plut. Quand l'ouvrage fut achevé, il demanda jour et rendez-vous pour le lire.
Acanthe (Racine) ne manqua pas, selon sa coutume, de proposer
1 Publié en 1669.
s î-a Fontaine. — Celui qui aime beaucoup de choses, qui aime tout.
LOUIS XTV — LES FÊTES DE VERSAILLES
une promenade en quelque lieu, hors de la ville, qui fût éloigné, et ou peu de gens entrassent : on ne les viendroit point interrompre ; ils écouteroient cette lecture avec moins de bruit et plus de plaisir. Il aimoit extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages. Polyphile lui ressembloit en cela ; mais on peut dire que celui-ci aimoit toutes choses. Ces passions, qui leur remplissoient le cœur d'une certaine tendresse, se répandoient jusqu'en leurs écrits, et en formoient le principal caractère. Ils peneboient tous deux vers le lyrique, avec cette différence qu'Acanthe avoit quelque chose de plus touchant, Polyphile de plus fleuri. Des deux autres amis, que j'appellerai Ariste (Boileau) et Gelaste (Molière), le premier étoit sérieux sans être incommode ; l'autre étoit fort gai.
La proposition d'Acanthe fut approuvée. Ariste dit qu'il y avoit de nouveaux embellissemens à Versailles ; il falloit les aller voir, et partir matin, afin d'avoir le loisir de se promener après qu'ils auroient entendu les aventures de Psyché. La partie fut incontinent conclue : dès le lendemain ils l'exécutèrent. Les jours étoient encore assez longs, et la saison belle : c'étoit pendant le dernier automne.
Arrivés à Versailles, « nos quatre amis » visitèrent la Ménagerie, puis l'Orangerie
La beauté et le nombre des orangers et des autres plantes qu'on y conserve, dit La Fontaine, ne se sauroit exprimer. Il y a tel de ces arbres qui a résisté aux attaques de cent hivers.
Acanthe (Racine), ne voyant personne autour de lui que ses trois amis (celui qui les conduisoit étoit éloigné), Acanthe, dis-je, ne se put tenir de réciter certains couplets de poésie que les autres sq souvinrent d'avoir vus dans un ouvrage de sa façon.
Sommes-nous en Provence ?
Quel amas d'arbres toujours verts Triomphe ici de l'inclémence Des aquilons et des hivers !
Jasmins, dont un air doux s'exhale, Fleurs, que les vents n'ont pu ternir, Aminte en blancheur vous égale, Et vous m'en faites souvenir.
Orangers, arbres que j'adore, Que vos parfums me semblent doux !
Est-il dans l'empire de Flore Rien d'agréable comme vous ?
Il s'agit de l'Orangerie de Lemercier.
Vos fruits aux écorces solides Sont un véritable trésor ; Et le jardin des Hespérides N'avoit point d'autres pommes d'or.
Lorsque votre automne s'avance, On voit encore votre printemps ; L'espoir avec la jouissance Logent chez vous en même temps.
Vos fleurs ont embaumé tout l'air que je respire ; Toujours un aimable zépbire Autour de vous se va jouant.
Vous êtes nains 1 ; mais tel arbre géant,
Qui déclare au soleil la guerre,
Ne vous vaut pas ; Bien qu'il couvre un arpent de terre
Avec ses bras.
Après le dîner, ils visitèrent les appartements du château, et admirèrent surtout l'ameublement et les tapisseries de la chambre et du cabinet du Roi.
Du château ils passèrent dans les jardins, et prièrent celui qui les conduisoit, de les laisser dans la Grotte jusqu'à ce que la chaleur fût adoucie ; ils avoient fait apporter des sièges. Leur billet venoit de si bonne part2, qu'on leur accorda ce qu'ils demandoient : même afin de rendre le lieu plus frais, on en fit jouer les eaux.... Les quatre amis ne voulurent point être mouillés; ils prièrent celui qui leur faisoit voir la Grotte de réserver ce plaisir pour le bourgeois ou pour l'Allemand, et de les placer en quelque coin où ils fussent à couvert de l'eau.
C'est dans ce beau lieu que La Fontaine, assis au milieu de Molière, de Racine et de Boileau, après avoir toussé plusieurs fois « pour se nettoyer la voix », prit son cahier et fit sa lecture.
Le Roi allait souvent se rafraîchir et se reposer dans la
1 En effet, la gravure de Pérelle ne nous montre que de petits arbres.
2 Quand le Roi n'était pas à Versailles, on délivrait des billets pour visiter le château et le parc. M1'0 de Scudéry le dit également.
LOUIS XIV — LES FÊTES DE VERSAILLES
Grotte. Il s'en servit aussi, dans ses fêtes, pour y donner la collation ou le concert à la Cour.
Le 11 août, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, mademoiselle d'Orléans, madame de Guise et plusieurs des principales dames de la Cour, allèrent à Versailles, où le prince de Toscane se rendit aussi, accompagné du duc de Guise Cette illustre compagnie étant entrée dans le parc, s'y promena en calèches; puis alla dans la Grotte, où elle eut le divertissement d'une excellente musique, avec un beau régal de fruits et de confitures, en de grands bassins posés sur des guéridons, dans tous les angles de ce lieu, qui étoit éclairé d'une infinité de lumières à l'entour de la corniche. De là, tout ce beau monde étant allé à l'Orangerie, qui étoit aussi très-bien éclairée, les divertissemens y furent continués par la comédie françoise, représentée sur un théâtre des plus galans. Puis, on passa en un vestibule de verdure, où il y eut bal, auquel les dames parurent extraordinairement parées. Ensuite, la compagnie fut régalée d'une superbe collation, sur une table qui prit la place du théâtre ; et tous les divertissemens se terminèrent par un trèsbeau feu d'artifice dans le parc, et un concert de trompettes et de timbales ; de manière que le prince de Toscane admira également la galanterie et la magnificence du plus grand monarque de l'Europe 4.
Le duc de Buckingham, favori du roi d'Angleterre Charles II, fut l'hôte principal reçu à Versailles en 1670. Le 23 août, Louis XIV le promena dans le parc et lui donna, sur le canal, un concert; puis il le mena dans la Grotte, où l'attendait une collation. Mais la fête principale eut lieu le 6 septembre.
Ce jour, dit la Gazette, Leurs Majestés, accompagnées de toute la Cour, allèrent l'après-dînée continuer leurs divertissemens au château de Versailles , et le Roi y régala de rechef le duc de Buckingham, d'une manière qui fit assez voir combien Sa Majesté l'estime. D'abord, on prit le plaisir de la promenade dans le petit parc; puis toute la compagnie alla sur le grand canal, où elle trouva une splendide collation apprêtée sur une île, d'une manière des plus galantes. A l'issue de ce régal, on retourna dans le petit parc, et la nuit étant survenue, on se rendit à l'entrée d'un bois, où avoit été dressé2 un théâtre des plus surprenans, dans un grand salon,
1 Gazelle, 1669.
2 Par Vigarani [Gazette, p. 812). Le théâtre était décoré de lustres, de girandoles, de vases dorés et de porcelaine, de feuillages et de fleurs.