‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 42 sur 76 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

2 Cette curieuse scène se paese dans Y Œil-de-Bœuf, où M. le Duc arrive par l'escalier de la journée des. Dupes.

3 Barbier, I, 383. — L'Infante épousa en 1729 le prince du Brésil, devenu roi de Portugal, en 1750, sous le nom de Joseph Iep.

ter au départ de sa fiancée, écrivit à Philippe V qu'il avait beaucoup de peine à se séparer de l'Infante, mais qu'un roi étant plus à son peuple qu'à soi-même, il n'avait pu se dispenser, depuis sa dernière maladie, de céder aux vives sollicitations de son peuple pour se marier promptement, et prévenir, par une succession que Dieu voudrait bien lui donner, les troubles et les révolutions qui arriveraient s'il venait à mourir avant que l'Infante fût nubile *.

Philippe V répondit en renvoyant en France Mlle de Beaujolais, l'une des filles du Régent, fiancée en 1722 à l'infant don Carlos, qui fut le roi d'Espagne Charles III.

Monsieur le Duc, avons-nous dit, choisit pour reine de France Marie Leczinska, fille de Stanislas Leczinski, qui vivait dans une obscure retraite à Wissembourg.La princesse polonaise, née en 1703, avait peu d'esprit et n'était ni jolie ni bien faite. Ce mariage, si étrange pour un roi de France, devait cependant, par le hasard des événements, donner la Lorraine à la France.

Mais il est temps de parler du jeune roi. Il était très-beau, et resta tel pendant longtemps, jusqu'à ce que le vice, devenu le maître de sa personne, eût altéré ses traits et donné à son visage et à ses grands yeux un air d'hébétement. Dès 1722, Barbier écrivait : « Je vis hier, à Versailles, notre roi.... ; il a une fort belle tête. » Quelques années plus tard Casanova fait un portrait plus complet : « Je vis Louis XV, le beau roi,

allant à la messe ; il avoit la plus belle tête qu'il soit

possible de voir, et il la portoit avec autant de grâce que de majesté. Jamais habile peintre n'est parvenu à rendre l'expression de cette magnifique tête quand ce monarque la tournoit avec bienveillance pour regarder quelqu'un. Sa beauté et sa grâce forçoient l'amour de prime abord. »

Son caractère avait moins de charme que sa figure et sa taille. Nous lisons dans Mathieu Marais* : « Le Roi est grand, fort, toujours à la chasse, à la pluie, à la poussière, au soleil, et ne se soucie guère de fatiguer ses officiers ou ses courtisans. Il aime à aller à Rambouillet, chez le comte de Tou-

1 Mathieu Marais, III, 179.

RETOUR DE LA. COUR A VERSAILLES

louse, et mande sa Chambre et sa Garde-robe pendant la nuit. Il s'arrête en chemin dans un cabaret, au lieu du Perray, où il se plaît mieux qu'ailleurs. Les dames le suivent, mais il ne les aime ni ne les regarde. Il ne dit jamais ce qu'il veut faire. Il s'amuse à faire des malices à toutes sortes de gens, coupant les cravates, les chemises, les habits, arrachant les perruques et les cannes, et donnant quelquefois de bons coups aux jeunes seigneurs qui l'approchent. Il vient de couper les sourcils à trois écuyers, à la Magdelaine et aux deux frères Némont et à deux autres personnes, La Pérouscet Dampierre, qui vont à la chasse avec lui. Le meilleur est d'être sérieux et de ne point souffrir ce badinage, car il n'y retourne pas. » Un jour, il fit monter un officier des Gardes du corps, pieds nus, sur un cheval de manège, qui faillit le tuer. Quand il voyait des manchons, il les arrachait. Une fois, à Fontainebleau, tirant avec un arc et des flèches dans la galerie des Cerfs, il aperçut M. de Sourches dans le jardin et, pour lui faire peur, lui lança une flèche dans le ventre. M. de Sourches en fut trèsmalade.

Après le départ de l'Infante, monsieur le Duc avait conduit, le 8 juin, le Roi à Chantilly, où se firent les négociations de son mariage. On vint signer le contrat à Versailles le 9 août 4725, et on repartit à Fontainebleau, où la bénédiction nuptiale fut donnée à Louis XV et à Marie Leczinska le 5 septembre. La Cour ne revint à Versailles que le 1er décembre.

Marie Leczinska monta par l'escalier des Ambassadeurs, qui était éclairé avec magnificence, aussi bien que les grands appartements du Roi et la Galerie jusqu'à l'appartement de la Reine. « On peut juger, dit Barbier, de l'effet que cela faisoit. »

A son arrivée, la Reine demanda au Roi de quelle manière elle devait se conduire et quels étaient ceux en qui il avait le plus de confiance, « Beaucoup de gens, dit le duc de Luynes, croient que la Reine n'a jamais fait cette question au Roi ; elle nous fit l'honneur de nous dire hier 1 qu'elle avoit nommément demandé au Roi s'il aimoit M. de Fleury, et que le Roi lui avoit dit : Beaucoup ; qu'elle lui avoit fait ensuite la même

* 8 mai 1747, T. VIII, 370.

question sur monsieur le Duc, et que le Roi lui avoit répondu : Assez. » Marie Leczinska devait son élévation si inattendue à monsieur le Duc et lui en conservait une juste reconnaissance ; mais, après les réponses du Roi, elle aurait dû ne pas prendre parti pour monsieur le Duc dans ses luttes avec M. de Fleury ; c'est ce qu'elle fit cependant, et elle s'attira du prélat rancunier une haine implacable l. Le Roi, d'après les conseils de son précepteur, la punit de son intervention d'une façon assez originale, dont le détail se trouve dans les Mémoires du duc de Luynes2.

La Cour menait à Versailles la même vie que du temps de Louis XIV. On avait conservé l'étiquette, le service compliqué de la table, du lever et du coucher, le bougeoir, etc. ; c'est à peine si de temps en temps le duc de Luynes mentionne un changement insignifiant dans l'ancien cérémonial. Le Mercure de France donne à la fin de chaque mois un abrégé très-sec des occupations de la Cour : chasses, jeu, appartements, collations, bals, comédies, voyages aux diverses maisons royales, et ce sommaire montre bien que, du moins en apparence, les usages du temps de Louis XIV se continuaient. Mais tout le monde, à commencer par Louis XV, ne se soumettait qu'avec une profonde répugnance à cette vie si minutieusement réglée et à ses usages si gênants. Louis XV n'aimait pas Versailles3; il s'y ennuyait plus qu'ailleurs; aussi en est- il absent le plus qu'il peut.

Sous ce règne, Versailles perdra le caractère de résidence permanente de la royauté, qu'il avait eu sous Louis XIV, et l'expression : Versailles, c'est Louis XIV, est absolument vraie. Sous Louis XV, Versailles est une résidence officielle, solennelle, où le Roi est quelquefois, à certains jours, pour certaines cérémonies, pour la réception des ambassadeurs, pendant le Carême, mais qu'il abandonne aussitôt que l'obligation d'y être n'existe plus.

Aux débuts du règne, Louis XV va sans cesse à Rambouillet passer deux ou trois jours chez la comtesse de Toulouse,

1 Luynes, IX, 192.

3 Barbier, I, 383. 1725. — Mathieu Marais, III, 132. 1724

RETOUR DE LA COUR A VERSAILLES

3ôo

« qui a beaucoup d'esprit et qui amuse le Roi », dit Barbier ; il va à Chantilly chez monsieur le Duc, qui a de beaux équipages de chasse ; il va à Compiègne au printemps, à Fontainebleau en automne, pour chasser. Il se plaît surtout à Compiègne, parce que c'est un beau pays de chasse. Quand Louis XV fait un voyage à Marly, le séjour est long ; en 1725, il y réside du 15 mars au 7 avril ; il y passe toutes les fêtes de Pâques, il y fait la Cène, touche les malades, entend le sermon de la Cène par l'abbé Charaud et le sermon de la Passion par le P. Quinquet. Pendant ce temps, l'Infante quitte Versailles le 5. Il séjourne à Versailles du 7 au 10, et part pour Rambouillet. Plus tard nous le verrons s'absenter de plus en plus de Versailles, et ajouter aux voyages de Rambouillet, de Chantilly, de Fontainebleau, de Compiègne, de Marly, ceux de Choisy, Trianon, la Meutte, Madrid, Bellevue, Saint- Léger, Saint-Hubert, etc., pendant lesquels il s'affranchit de l'étiquette, du travail et du contact du monde officiel, ministres et courtisans, et bientôt de la société de la Reine. Il viendra des années où Louis XV ne couchera que 52 nuits à Versailles *. « Il est rare, dit le duc de Luynes en 1753 2, que, hors le temps du Carême, où le roi voyage moins, S. M. demeure quatre ou cinq jours de suite à Versailles; ordinairement son séjour dans ce lieu est de deux, ou trois jours francs. » D'Argenson3 signale en 1754 comme un fait extraordinaire que le Roi va rester huit jours à Versailles.

Louis XV avait auprès de lui son ancien précepteur, Fleury, évêque de Fréjus, qui exerçait une assez grande influence sur son royal élève. Monsieur le Duc et la marquise de Prie, un peu soutenus par la Reine, essayèrent de faire renvoyer Fleury de la Cour, afin de dominer entièrement le Roi. Le vieil évêque fut le plus fort et fît exiler monsieur le Duc et sa maîtresse (11 juin 1726), et se fit nommer premier ministre et bientôt cardinal.

Partant pour Rambouillet le 1 1 juin, le Roi dit à monsieur le Duc, qui devait aller le rejoindre : « Monsieur le Duc, venez

1 Barbier, V, 8. 1750.

5 XII, 318. — Voir aussi Barbier, III, 288.

s VIII, 210.

de bonne heure à Rambouillet ; je vous attendrai pour jouer, et je ne commencerai pas sans vous. » A peine le Roi était-il parti, que le duc de Gharost, capitaine des Gardes, entra dans le cabinet de monsieur le Duc et lui remit une lettre de cachet, par laquelle le Roi le remerciait du soin qu'il avait pris de ses affaires, lui ordonnait de se retirer à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Pendant ce temps, Fleury portait une lettre de cachet à la Reine, par laquelle le Roi la priait absolument de ne pas voir monsieur le Duc.

La disgrâce de monsieur le Duc finit en 1 727 ; le 3 décembre, il revenait à la Cour l. Mais la marquise de Prie était morte, le 6 octobre 1727, en son château de Courbépine, en Normandie, d'une maladie que d'Argenson n'hésite pas à nommer, à peine âgée de vingt-neuf ans, « son pauvre corps tombant en lambeaux et les os lui perçant la chair 2. »

Rentré en grâce, monsieur le Duc invitait le Roi à une fête à Chantilly, et ses beaux équipages de chasse décidaient Louis XV à accepter. Il y retourna du 16 au 19 août 17333.

Le ministère du cardinal de Fleury, sans être exempt de beaucoup de faiblesses et de fautes, mettait heureusement fin aux deux déplorables régences des princes d'Orléans et de Bourbon. Fleury fît la paix de Vienne (1735), qui donna la Lorraine à la France ; il rétablit l'ordre dans les finances et empêcha le Roi, autant que faire se pouvait, de se livrer aux désordres qui déshonorèrent la seconde moitié de son règne quand il fut affranchi de toute contrainte. . En 1727, le 14 août, la Reine accouchait de deux filles, Madame Elisabeth ou Madame Première, Madame Henriette ou Madame Seconde. « Le Roi, dit Barbier, parut charmé de son ouvrage. » Le 28 juillet 4728, la Reine avait encore une fille, Madame Troisième, qui mourut en 1733. Enfin, le 4 septembre 1729, un Dauphin venait au monde. On célébra cette naissance par les fêtes ordinaires : concert et ballet dans la cour de Marbre (5 octobre) et feu d'artifice dans Tavant-cour (25 décembre). En 4 730, la Reine accouchait d'un second fils,

1 Barbier, II, 26.

2 D'Argenson, I, 60.

3 Journal de la Cour, dans la Revue rétrospective, 2e série, t. VI.

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le duc d'Anjou, qui mourut aussi en 1733. Elle accouchait en 1732 de Madame Adélaïde, appelée d'abord Madame Quatrième, puis Madame Troisième après la mort de la dernière de ses sœurs qui portait ce numéro. L'usage à la Cour était de désigner par des noms de nombre ordinaux les filles du Roi non encore baptisées, par conséquent non encore nommées, et Mesdames Première, Seconde et Troisième ne furent baptisées qu'en 1737. En 1733, la Reine avait une nouvelle fille, Madame Victoire ou Quatrième; en 1734, Madame Sophie ou Cinquième; en 1736, Madame Sixième, morte en 1744 à l'abbaye de Fontevrault, où Louis XV faisait élever ses filles par économie, et où elles ne reçurent pas l'éducation qui convenait à leur état. Enfin, en 1737, la Reine donna le jour à Madame Louise ou Septième. Quand on vint annoncer à Louis XV la naissance d'une nouvelle fille au lieu d'un duc d'Anjou qu'il attendait, on lui demanda si on l'appellerait Madame Septième. « Madame Dernière, » répondit-il brusquement l.

Les couches de la Reine et les voyages du Roi sont presque les seuls événements à mentionner pendant cette période de l'histoire du château de Versailles, période assez monotone. En 1732, cependant, le 3 septembre, le Roi tint un lit de justice à Versailles. C'était la première fois que cette cérémonie avait lieu autre part qu'au Parlement à Paris. Il s'agissait de ces interminables querelles entre Jansénistes et Jésuites au sujet de la bulle Unigenitus , querelles dans lesquelles le Parlement, en général composé de Jansénistes, a joué un rôle considérable pendant le xvin8 siècle. Le Roi avait rendu, le 18 août, une déclaration qui attaquait, selon le Parlement, ses privilèges ; il refusa de l'enregistrer et fut mandé à Versailles. Barbier raconte ainsi la séance :

Le Parlement en robes rouges s'est rendu à Versailles à dix heures du matin ; il a été reçu par le grand maître des cérémonies et introduit dans la salle des Gardes2, laquelle avoit été accommodée sur le modèle de la grand'chambre. Le Roi est revenu à la même heure de Marly. 11 s'est habillé, et ensuite quatre présidents à mortier et six conseillers de grand'chambre ont été au devant de lui, comme

1 D'Argenson, I. 265.

2 Salle n° 140, dite aujourd'hui salle du Sacre

cela se fait au Parlement, parce que, quoique le Roi soit chez lui, il est toujours présumé se rendre dans son Parlement . Le lit de justice a commencé vers les onze heures; le Roi étoit placé dans le coin de la salle, sur un siège élevé, avec un dais comme au Palais, et avoit à ses pieds M. le prince Charles de Lorraine, grand écuyer, qui, dans ces cérémonies, a un grand baudrier avec une grande épée, et M. le duc de Bouillon, grand chambellan. Il y avoit en princes du sang : M. le duc d'Orléans, Monsieur le Duc, M. le comte de Charolois, M. le comte de Clermont et le jeune prince de Conty; douze ducs et pairs ; et en pairs ecclésiastiques, M. l'évêque de Beauvais seulement. M. le chancelier étoit accompagné de conseillers d'Etat et dé six maîtres des requêtes en habit de satin, et il y avoit avec le Parlement quatre maîtres des requêtes en robes rouges. 11 y avoit aussi des gouverneurs de provinces et autres qui ont droit d'y assister.

Cela formoit une assemblée magnifique par la qualité des personnes et la diversité des habillemens. M. le garde des Sceaux n'y étoit pas, et dans un coin fait en espèce de lanterne, on voyoit le cardinal de Fleury, qui regardoit ce spectacle.

Le Roi dit : « Je vous ai fait venir ici pour vous apprendre mes intentions que mon chancelier va vous expliquer. »

M. le chancelier a fait un discours dans lequel, après avoir parlé de la désobéissance du Parlement aux ordres du Roi, de la clémence de S. M., il leur a dit que le Roi entendoit faire enregistrer sa déclaration du 18 août... M. le président Le Pelletier a parlé, conformément à l'arrêté de la Cour, pour montrer les raisons qui avoient déterminé la compagnie à refuser l'enregistrement de la déclaration. Son discours a été fort approuvé. Ensuite M. Gilbert de Voisins, premier avocat général, a requis l'enregistrement pour satisfaire aux ordres du Roi, mais en faisant sentir la douleur qu'il avoit de remplir son ministère dans une pareille occasion... Nonobstant toutes ces belles harangues, le chancelier a fait inscrire l'enregistrement sur le repli; après quoi, le Roi, qui n'avoit parlé que par la bouche de son chancelier, a dit à son Parlement : « Je vous ordonne de ma propre bouche d'exécuter tout ce que vous avez entendu, et particulièrement de faire vos fonctions sans les discontinuer. » Puis l'assemblée s'est séparée.

Pendant ce temps, le vieux cardinal de Fleury trônait à Versailles l, tandis que Louis XV, heureux d'être débarrassé de tout travail, se livrait à la paresse, à l'ennui et à la chasse. « Un des spectacles les plus ridicules de ce temps, dit le marquis d'Argenson2, c'est le petit coucher de M. le cardinal

1 II logeait au premier étage, dans les salles n° 146. * I, 113. 1731.

LES PREMIÈRES MAITRESSES

de Fleury. Je ne sais pas où ce bonhomme 1 a pris cette prérogative de sa place et qu'elle convint à ce poste où, ayant à la vérité toute l'autorité, il n'a extérieurement que le titre de ministre d'Etat, comme le maréchal de Villars. Toute la France, toute la Cour, poiloux2 ou autres, useurs de parquet ou gens affairés, attendent donc à sa porte. Son Eminence rentre, passe dans son cabinet, puis on ouvre, et vous voyez ce vieux prêtre qui ôte sa culotte, qu'il plie proprement ; on lui passe une assez médiocre robe de chambre, on lui passe sa chemise ; il peigne longtemps ses quatre cheveux blancs, il raisonne, il jase, il radote, il débite quelques mauvaises plaisanteries entrelardées de discours mielleux et communs, quelques nouvelles de la ville. . . L'abbé de Pomponne lui en avoit fait ses remontrances et lui a dit qu'on s'en moquoit. Gela a cessé quelque temps, mais a repris peu après. Le bonhomme s'imagine que c'est là une consolation pour nous autres, et pour ce pauvre peuple qui a empressement de le voir ; de sorte qu'il ne peut donner un temps plus loisible, sans faire tort aux affaires. »

En 1737, pour affermir son pouvoir, Fleury exilait le marquis de Ghauvelin, l'habile ministre des Affaires Etrangères, qui avait signé le traité de Vienne (1735), traité glorieux qui mettait fin à la guerre de la succession de Pologne, et par lequel la France acquérait la Lorraine. Mais le Roi n'aimait pas M. de Chauvelin, et Fleury était jaloux de lui.

LES PREMIÈRES MAITRESSES - 1736-1744

Pendant toute cette période, c'est le cardinal de Fleury qui gouverne; il laisse toute liberté à Louis XV. Nous n'avons

1 Le sens ancien de ce mot est vieillard, vieux, sans intention irrespectueuse, le bonhomme Corneille, le bonhomme Sully, etc.; dès cette époque, bonhomme commence à prendre le sens moderne et irrespectueux.

2 Ancien terme de mépris, un homme de rien.

pas à raconter ici l'histoire déplorable des dernières années du ministère du Cardinal : la ruine complète de la marine, la déclaration de guerre à l'Autriche, la guerre de la succession d'Autriche, si mal commencée et si mal menée ; nous n'avons qu'à nous occuper des faits qui se sont passés à Versailles et qui sont bien peu nombreux.

Il n'y a plus de Cour brillante comme au temps de Louis XIV. Le Roi, sans cesse absent de Versailles, ou vivant le plus ordinairement en particulier avec sa maîtresse et quelques familiers, la Reine seule tenait la Cour avec ses enfants. Elle assiste aux appartements, au jeu, aux concerts, aux comédies, quand sa dévotion lui permet de le faire. On jouait chez elle tous les dimanches, si toutefois des joueurs se présentaient. On lit dans d'Argenson 1 :

La Reine veut jouer au lansquenet les dimanches, et il ne se présente point de coupeur ordinairement -, chose fort ridicule que le peu d'empressement et d'honnêteté des courtisans. On devient républicain même à la Cour, on se désabuse du respect pour la royauté, et on mesure trop la considération au besoin et au pouvoir. La Reine se promenoit dans cette attente ; il n'y avoit que deux dames dans sa chambre, le comte de Noailles et moi ; autre désertion encore de ses dames. La Reine dit : « Eh bien ! on prétend que je ne veux pas jouer au lansquenet ni commencer de bonne heure, vous voyez qu'il fait bon de dire que je ne veux pas, mais c'est qu'on ne veut pas. J'y songeois tout à l'heure, et même c'étoit pendant le sermon, je l'avouerai. » Mmo de Boufflers remarqua que c'étoit cela qui avoit porté malheur.

En 1739, le 26 janvier, le Roi donna, dans le salon d'Hercule, un grand bal prié, dont nous empruntons le récit au Mercure de France 2.

On avoit construit des gradins à quatre marches, et de la même hauteur, adossés dans les embrasures des sept croisées du salon, dont trois du côté du jardin, et quatre du côté de la cour, le tout couvert de tapis cramoisis. Ces places furent occupées par les dames de la ville.

Il y avoit encore un autre amphithéâtre à quatre marches, de 30 pieds de long vis-à-vis la cheminée et à la même hauteur des autres gradins, adossé contre le grand tableau des Noces de Cana,

1 1739, février, p. 378.

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de Paul Véronèse. Cet amphithéâtre, couvert de mêmes tapis, fut rempli par les dames de la Cour qui ne dansoient pas.

Le gradin vis-à-vis, adossé à la cheminée, renfermoit 50 symphonistes du Roi, tous en dominos bleus.

L'enceinte pour la danse étoit en carré de 18 pieds de large sur environ 30 de long. Les fauteuils du Roi et de la Reine, le pliant de MS'" le Dauphin, au côté du Roi, et ceux de Madame Elisabeth et de Madame Henriette, au côté de la Reine, formoient la ligne supérieure en face du gradin de la musique. Les pliants des princesses et ceux des dames invitées, et qui dansoient, marquoient les deux lignes des côtés ; le carré étoit fermé par plusieurs rangs de banquettes, occupées par les seigneurs de la Cour nommés pour danser au bal paré.

Derrière les fauteuils du Roi et de la Reine étoient les tabourets et banquettes pour le service de Leurs Majestés, celui de Mgr le Dauphin et de Mesdames de France. Les banquettes derrière les pliants étoient remplies par les ambassadeurs, les envoyés, les ministres et par des dames et des seigneurs de la Cour qui ne dansoient point.

Ce superbe salon, éclatant par lui-même de peintures, de dorures, de bronzes et de marbres exquis, étoit éclairé par sept grands lustres de cristal de roche, six sur les deux côtés du Roi et de la Reine, le plus gros au milieu. Le haut de tous les gradins étoit terminé par des girandoles de lumières, sept sur chacun des grands, et cinq sur chacun de ceux des croisées, dont trois en éclairoient le fond, et les deux autres en saillie, ce qui formoit un double filet de lumières en dehors et en dedans. Les trumeaux, au nombre de six. étoient ornés de pilastres, avec leurs piédestaux peints en marbre, les moulures et ornemens dorés, portant chacun une gerbe de dix girandoles de cristal de roche, qui par leur éclat et leur masse de lumières interrompoient le filet du pourtour.

Les quatre coins du gradin de la musique portoient chacun une tige de 25 lys dorés et guirlandes de festons de cristaux, éclairés de grosses bougies.

Les deux tableaux du salon étoient couverts de grands rideaux de damas cramoisi et ornés de festons de drap d'or, avec des chutes pareilles.

Sur les sept heures du soir1, le Roi passa chez la Reine ; toutes les dames s'y étoient rendues dès cinq heures. Leurs Majestés,

1 « Il était entré au salon tant de monde par amis, que le Roi étant venu, sur les cinq heures, voir la disposition, fut obligé de donner ordre de faire sorlir grand nombre de femmes et d'hommes. Les huissiers de la Chambre ne pouvant pas en être maîtres, M. le duc de la Trémoille, premier gentilhomme de la Chambre, fut obligé de demander des gardes du Roi à M. le maréchal de Noailles, capitaine des Gardes du corps. » (Barbier, III, 157.)

Msp le Dauphin, Mesdames de France, les princesses du sang et les seigneurs et dames de la Cour, habillés magnifiquement et dont la parure ne se faisoit pas moins admirer par la richesse et le goût que par l'éclat prodigieux des pierreries, se mirent en marche et arrivèrent au son de tous les instrumens répandus dans toutes les pièces des grands appartenons, et se placèrent dans le salon dont on vient de parler.

M^r le Dauphin ouvrit le bal, par un menuet, avec Madame Elisabeth, sa sœur aînée ; il en dansa un second avec Madame Henriette, sa sœur cadette. Tous trois charmèrent cette illustre assemblée et rirent voir autant de grâces dans leurs personnes que le sang y a mis de noblesse. Madame Henriette prit à danser ensuite M. le duc de Penthièvre, qui dansa son second menuet avec Madame Elisabeth.

Après les menuets dansés par les dames invitées et les seigneurs de la Cour, on dansa des contre-danses où Msr le Dauphin et Mesdames de France n'excellèrent pas moins. La duchesse de Luxembourg et le duc de la Trémoille se distinguèrent dans la Mariée qu'ils dansèrent. La princesse de Rohan et le marquis de Clermont dansèrent un pas de deux qu'ils avoient composé et qui fut fort goûté. La comtesse de Rotambourg et plusieurs autres dames de la Cour qui dansèrent à ce superbe bal se firent distinguer, ainsi que le duc de Fitz-James.

Sur les neuf heures, le marquis de Livry, premier maître d'hôtel du Roi, entra dans le cercle par le côté de la Reine, accompagné du maître d'hôtel en quartier et suivi des officiers de la Bouche, portant dans des bassins de vermeil et de magnifiques corbeilles une collation superbe, qui fut présentée au Roi, à la Reine, et distribuée ensuite à toute la Cour.

Après la collation, Leurs Majestés se retirèrent, le bal paré cessa, et vers les onze heures le bal masqué commença dans tous les appartenions.

Toutes les pièces en étoient éclairées d'un grand nombre de beaux lustres et d'une prodigieuse quantité de girandoles de cristal de roche, posées sur de magnifiques torchères, dans les croisées et dans le pourtour de toutes les pièces du grand appartement. La grande galerie étoit illuminée de trois rangs de gros lustres à 12 bougies, qui présentoient, en y entrant, une perspective de lumière, réfléchie encore dans les glaces, qui produisoit un coup d'œil admirable.

Chaque pilastre de cette galerie avoit pour l'orner et pour l'éclairer une torchère dorée, sur laquelle étoit posée une girandole à. six bobèches. Les vases précieux qui sont sur les différentes tables placées dans la galerie portoient aussi chacun une girandole de lumière. Dans le fond de la galerie, à la distance d'environ trois toises du salon de la Paix, on avoit dressé et illuminé un très-beau buffet pour la collation. Un pareil buffet occupoit le fond du salon de la Guerre. Le troisième étoit dans le salon de Vénus ; il avoit son

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issue par l'escalier des Ambassadeurs. On ne peut rien ajouter à la magnificence, à la délicatesse, ni à la profusion de ces trois buffets. L'excellence des mets et des rafraîchissemens distribués le jour et la nuit, leur variété, et la politesse des officiers qui les servoient à tous les masques indifféremment, y confondoient le plaisir et l'admiration, et répondoient royalement aux grands sentimeus de l'Auguste Maître qui avoit ordonné la fête.

On dansa jusqu'à huit heures du matin, au son de plus de 300 instrumens placés sur des gradins dans toutes les pièces, excepté la galerie, où l'on avoit mis des banquettes des deux côtés pour reposer les masques. Les symphonistes étoient tous en dominos de diverses couleurs.

Le coup d'œil de l'illumination et du nombre infini de masques qui s'étoient mis sur tous les gradins, ou qui dansoient dans l'enceinte du bal paré, étoit un tableau admirable et qui formoit le spectacle le plus noble, le plus varié et le plus brillant qu'on ait jamais vu.

Toutes les cours du château, y compris les pavillon» des ministres, étoient dessinées sur le pavé, les carreaux de maibre et les grilles, par des milliers de grosses terrines, qui formoient un amphithéâtre de lumières, dont l'aspect étoit surprenant, en arrivant de Paris. Les cours des Princes et de la Chapelle, les escaliers, les galeries hautes et basses étoient éclairées d'un nombre extraordinaire de pareils falots.

Cette fête qui, de l'aveu des plus anciens seigneurs de la Cour, passe pour une des plus grandes et des plus brillantes qu'on ait vues dans les grands appartenons, a été ordonnée par M. le duc de la Trémoille, premier gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté.

L'habit que le Roi avoit au bal paré, étoit de velours bleu ciselé, doublé de satin blanc, avec une garniture déboutons de diamants ; le Saint-Esprit brodé en diamants ; les paremens du même velours, et la veste, d'une riche étoffe d'or. La Reine étoit en grand habit d'étoffé à fond blanc, avec des colonnes torses brodées en or, semées de fleurs nuées 1 de soie ; le corps de robe entièrement garni de pierreries, ayant un gros collier de diamants, d'où pendoit le diamant en forme de poire nommée le Sancy. Le fameux diamant, qui n'a pas son pareil en Europe, du poids de 547 grains, nommé le Régent, faisoit le principal ornement de la coiffure de Sa Majesté.

Le 26 août de la même année, Madame 2 épousait par procuration, à la chapelle de Versailles, l'infant don Philippe, duc de Parme, fils de Philippe V. La demande en mariage, faite le 23, les fiançailles se célébrèrent, le 25, dans le salon de l'Œil-de-Bœuf.

1 Qui ont plusieurs nuances.

2 Madame Elisabeth, 611e aînée de Louis XV.

L'heure étoit donnée à six heures et demie, dit le duc de Luynes \ Toutes les princesses et les grandes d'Espagne s'assemblèrent chez Madame. Mlle de Clermont el toutes les autres dames étoient chez la Reine. M. le Dauphin donnoit la main à Madame et la conduisit chez la Reine, où, tout étant réuni, on passa chez le Roi, où étoient tous les princes et tous les hommes de la Cour.... Un peu avant huit heures, la Reine se mit en marche, suivie immédiatement de Madame, de Madame Henriette et de Madame Adélaïde ; ensuite Madame la Duchesse, les princesses de suite, ensuite Mmes de Luynes et de Mazarin, les dames du palais, les dames d'honneur des princesses ; toutes les autres dames suivoient. La Reine entra parla porte de glaces dans le cabinet de l'Œil-de-bœuf.... Dans le fond, auprès de la cheminée, étoit une grande table, au bout de laquelle le Roi se mit à droite et la Reine à gauche; ensuite M. le Dauphin et Mesdames, et tous les princes et princesses, suivant leur rang, les hommes du côté du Roi, les femmes du côté de la Reine.

Tout le monde étant assemblé, la cérémonie commença par la lecture que fit M. Amelot de la procuration du roi d'Espagne et ensuite du contrat de mariage. Ensuite, M. le cardinal de Rohan entra par la chambre du Roi; il étoit conduit par M. Desgranges, maître des cérémonies, précédé par M. le curé de Notre-Dame.... M. le cardinal de Rohan fit les fiançailles, comme à l'ordinaire, après lesquelles le Roi et la Reine signèrent ; ensuite M. le Dauphin, Madame Infante, Mesdames, M» le duc d'Orléans, tous les princes et princesses et légitimés, suivant leur rang.... M. le Dauphin donna la main à Madame Infante, qui retourna chez la Reine et ensuite chez elle. Le Roi rentra dans son appartement, suivi des princes du sang. Le spectacle étoit fort beau par la magnificence des habits et le nombre des dames. On en compta cent quinze.

Le mariage par procuration fut célébré en grande pompe le 26. Le duc d'Orléans représentait l'infant don Philippe. Le soir, on alla faire les compliments à madame Infante, puis la fête commença.

Le Roi, continue le duc de Luynes, vint prendre la Reine dans son appartement ; ils entrèrent dans la galerie. Le Roi commença aussitôt le lansquenet, qui fut assez beau ; il y avoit quinze coupeurs. M. le Dauphin et Mesdames jouèrent à cavagnole. La Reine jouoit au lansquenet avec le Roi, et outre cela grand ^nombre de tables de quadrille et de brelan. A huit heures on alluma. Le coup d'œil de la galerie étoit admirable à voir. A neuf heures, le lansquenet fini, le Roi et la Reine se mirent à un balcon de la galerie.

LES PREMIÈRES MAITRESSES

Le Roi ayant donné le signal, on commença à tirer le fou ; il fut parfaitement bien servi1.

La fête se termina par un souper.

En 1743, le 29 janvier, le cardinal de Fleury mourait à Issy, dans sa quatre-vingt-dixième année. Louis XV prit alors la résolution de gouverner par lui-même. Poussé par Mme de Châteauroux, qui cherchait à lui inspirer quelques sentiments virils, il alla se mettre à la tête de son armée en 1744. Mais peu à peu les résolutions sérieuses disparurent; il laissa toute l'autorité à chacun de ses ministres, et, plus tard, quand Mme de Pompadour prit le pouvoir pour elle, Louis XV la laissa faire volontiers.

Le 3 mai 1744, Louis XV partit pour la Flandre ; il allait se mettre à la tête de l'armée placée sous les ordres du maréchal de Saxe. Il fut bientôt rejoint par la duchesse de Châteauroux, sa sœur, Mme de Lauraguais, Mme de Modène et plusieurs autres dames de la Cour, dont la complaisance était nécessaire pour sauver les apparences. Après la prise de quelques villes, le Roi, accompagné du maréchal de Noailles, partit pour le Rhin, allant au secours du maréchal de Coigny, vivement pressé par les Autrichiens qui avaient passe le Rhin, pris Wissembourg et envahi l'Alsace. Arrivé à Metz, le Roi y tomba malade, le 7 août, d'une fièvre maligne trèsgrave.

Le 9 au soir, on apprit à Versailles la nouvelle de la maladie du Roi.

Le 14, à neuf heures du soir, dit le duc de Luynes2, il arriva un courrier de M. de Bouillon, avec une lettre pour la Reine. Il prit un tremblement à la Reine à l'ouverture de cetle lettre ; les larmes lui vinrent aux yeux, et elle entra dans son cabinet. Mme de Luynes l'y suivit un moment après. M. le Dauphin et M. de Châtillon 3 y arrivèrent. Personne ne savoit le contenu de cette lettre, et tout Le monde étoit consterné. Au bout d'une demi-heure, la Reine sortit de son cabinet et s'en alla à la chapelle avec M. le Dauphin ; elle y

1 II fut tiré au-dessus de Latone, sur le bord de la terrasse, où l'on avait élevé une riche décoration de portiques, qui furent brillamment illuminés. Cette décoration a été gravée par Cochin fils.

* Gouverneur du Dauphin.

resta environ un quart d'heure. Comme la Reine sortoit de la chapelle, Mesdames y arrivèrent ; elles fondoient en larmes. La Reine revint chez elle dans le trouble et l'agitation ; on n'ouvroit pas la porte de sa chambre qu'elle ne crût que c'étoit un courrier ; elle nous lut la lettre de M. de Bouillon, qui en effet étoit très-effrayante. Il marquoit à la Reine que son respect et son attachement pour elle, et le devoir de sa charge 1 ne lui permettoient pas de lui laisser ignorer l'état où se trouvoit le Roi ; que la nuit avoit été fâcheuse et la matinée peu consolante ; que le Roi avoit eu des agitations si violentes pendant la messe, qu'il avoit demandé aussitôt le P. Pérusseau ; qu'il s'étoit confessé avec beaucoup d'édification et qu'il devoit recevoir le viatique le soir de ce même jour2.

Presque tout ce qui étoit à Versailles s'étoit rendu dans ce moment chez la Reine. Sur les onze heures on annonça un courrier; c'étoit celui de M. d'Argenson3.... Au nom de courrier, la Reine sortit avec précipitation dans son cabinet, prit le paquet sans attendre qu'il fût ouvert, le décacheta et trouva une lettre de M. d'Argenson avec le bulletin à l'ordinaire. La lettre de M. d'Argenson n'étoit pas aussi effrayante que celle de M. de Bouillon ; elle disoit cependant à peu près la même chose et ajoutait que le Roi trouvoit bon que la Reine s'avançât jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames jusqu'à Châlons. Dans ce moment, la Reine dit qu'elle vouloit partir.... Le samedi 15, la Reine alla à la messe à la chapelle, à cinq heures du matin ; elle partit à sept.... Le lundi 17, elle arriva à Metz à onze heures et demie du soir ; elle alla descendre chez le Roi, qui dormoit ; il se réveilla un instant après, et il la fit entrer. La Reine entra seule ; le Roi l'embrassa et lui demanda pardon du scandale qu'il lui avoit donné et des chagrins et peines dont il avoit été la cause.

Le Dauphin était arrivé sans ordre à Metz, le 17; il ne vit son père que le 21, et l'entrevue fut assez froide4.

Il s'était passé un fait grave, à Metz, avant l'arrivée de la Reine.

Dès le mardi 11, dit le duc de Luynes, la Peyronnie avoit parlé à M. de Soissons5 sur le danger où étoit le Roi. Le mercredi avant la messe, M. de Soissons parla au Roi en conséquence, et très-fortement ; le Roi ne lui fit d'autre réponse, sinon qu'il étoit bien foible, qu'il avoit un grand mal de tête et qu'il auroit beaucoup de choses

1 M. de Bouillon était grand chambellan.

2 La lettre était datée du 13.

3 Le ministre de la Guerre.

4 Luynes, VI, 54.

5 De Fitz-James, premier aumônier.

LES PREMIÈRES MAÎTRESSES

à dire. M. de Soisso-ns lui répondit qu'il pourroit toujours commencer et qu'il aclieveroit le lendemain. Depuis cette conversation, et le même jour 12, Mm0 de Châteauroux étant auprès du lit du Roi, il lui prit la main et la baisa, puis la repoussant lui dit : « Ah ! princesse, je crois que je fais mal. » Elle voulut l'embrasser ; il la refusa en lui disant : « Il faudra peut-être nous séparer. » A quoi l'on dit qu'elle répondit fort bien et d'une manière très-convenable.

La maladie redoublant, le Roi se confessa le lendemain, et l'ordre fut donné de renvoyer Mme de Châteauroux et sa sœur, Mme de Lauraguais.

Il fut résolu que le Roi recevroit le viatique le soir de ce même jour. M. de Soissons, qui a toujours agi de concert avec M. l'évêque de Metz, lui parla pour qu'il donnât les ordres nécessaires, et ayant ensuite été informé que Mme de Châteauroux n'étoit pas encore partie, il pria M. de Metz de faire dire à la paroisse que l'on attendît pour apporter Notre-Seigneur ; il rentra chez le Roi, et lui dit que toutes les lois de l'Eglise et les canons défendoient précisément d'apporter le viatique lorsque la concubine est encore dans la ville, et qu'il prioit le Roi de donner de nouveaux ordres. Le Roi n'hésita pas un moment et fit dire qu'elle sortît sur-le-champ. Outre cela, M. de Soissons avoit pris la précaution de faire en sorte que Mme de Châteauroux fût avertie que si elle ne sortoit pas, il n'apporteroit pas Notre-Seigneur au Roi. Le déchaînement du peuple étoit si violent, que M. de Belle-Isle1, craignant que les deux sœurs ne fussent insultées, et pour qu'elles partissent dans l'instant, leur prêta de ses carosses à deux chevaux, qui étoient tout prêts, dans lesquels elles sortirent de la ville les stores baissés....

Aussitôt après la nouvelle du départ, on apporta le viatique ; M. l'évêque de Metz étoit présent, mais M. de Soissons communia le Roi suivant le droit de sa charge. Le Roi ordonna que l'on fît entrer tout le monde, et dit qu'il demandoit pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avoit donné, ajoutant que son intention étoit de le réparer autant qu'il lui seroit possible2.

La convalescence du Roi fut longue, et, quand il dut partir pour Strasbourg en octobre, la Reine lui demanda la permission d'aller avec lui ; il refusa sèchement et lui donna Tordre de retourner à Versailles. La campagne d'Alsace terminée et Fribourg pris par notre armée, Louis XV arriva à Paris. Il y

1 Gouverneur de Metz.

2 « M. de Soissons, ajoute le duc de Luynes dans une note, m'a dit que le Roi avoit simplement répondu aux questions ordinaires eu pareil ces et. qui sont contenues dans le rituel. »

fut salué par les plus vives acclamations, séjourna quatre jours aux Tuileries et revint enfin à Versailles, le 18 novembre.

Dès le 25, Mmes de Châteauroux et de Lauraguais étaient rappelées à la Cour et rentraient dans leurs charges.

Le duc de Luynes 1 nous donne sur ce retour les détails les plus précis. Mmes de Modène et de Boufflers jouaient chez lui le mercredi 25 novembre, lorsqu'un laquais de Mme de Châteauroux apporta à ces dames des lettres de sa maîtresse. Mme de Modène passa dans un cabinet pour lire la lettre de son amie, et, transportée de joie, donna 8 louis au courrier. Mme de Boufflers resta et lut à quelques personnes la missive qu'on lui adressait. Elle était ainsi conçue : « Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par M. de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me prioit de l'oublier, et que pour lui en donner une preuve il espéroit que nous voudrions bien revenir prendre nos appartenons à Versailles, qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection, de son estime et de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges. » Nous savons, par une note du duc de Luynes, que ce que nous venons de lire est la copie d'un billet écrit par Louis XV et remis par M. de Maurepas à Mme de Châteauroux.

La duchesse était déjà fort souffrante quand elle reçut, à Paris, la visite de M. de Maurepas ; la maladie continua et s'aggrava. Louis XV ne chassait plus, il était d'un abattement extrême ; il faisait dire des messes à la chapelle et à la paroisse pour demander à Dieu la guérison de Mme de Châteauroux*.

Elle mourut le 8 décembre. Aussitôt le Roi alla à la Meutte se livrer à toute sa douleur. Le 13, il partit pour Trianon.

Nous connaissons Louis XV jeune ; nous l'avons vu n'être qu'un enfant méchant et paresseux. Qu'est-il devenu avec l'âge ?

- Luynes, VI, 175.

LES PREMIÈRES MAITRESSES

« Sa Majesté, dit d'Argenson *, est colère par foiblesse, comme une femme et un enfant ; mais n'étant pas méchant, ni inhumain, sans être tout à fait bon et humain, il n'est que rancunier, et ses petits dépits produisent seulement un dégoût éternel de la personne haïe. Tous ceux qui s'intéressent à S. M. sont fâchés d'une habitude qu'elle a prise et qui n'est qu'un vrai tic, mais fâcheux ; c'est qu'elle parle d'un air de joie de la mort ou de l'extrémité de ses serviteurs. Tout à l'heure j'ai été témoin que la Reine lui a demandé des nouvelles d'un pauvre chirurgien de sa suite, qui(s'est cassé la tête à la chasse ; le Roi a dit en riant qu'il étoit mort ou peu s'en falloit. Au fond, il en souffre ; mais voilà un misérable tic. »

« Depuis quelque temps, dit ailleurs d'Argenson 2, le Roi ne parle que de l'histoire des rois fainéants et qui n'ont pas gouverné par eux-mêmes : qu'est-ce que cela veut dire ? Ne sentiroit-il pas son état, ou voudroit-il s'en tirer ? »

Le Roi avait des écoutes, des fausses portes partout, des trous avec des glaces par où il voyait et entendait tout. Un jour que MM. de Flavacourt et de la Tournelle, parlant dans leur chambre de Mme de Mailly, leur belle-sœur, disaient d'elle, entre autres vilaines choses, que le Roi ne la garderait pas, ils entendirent une voix qui criait par la cheminée : « Non, il ne la quittera jamais. » C'était le Roi qui répondait *.

Louis XV avait des vapeurs ; il tombait quelquefois dans une mélancolie noire dont rien ne le pouvait faire sortir *. Par moments, il se jetait dans la dévotion. Toujours il était d'une grande dissimulation.

Ses occupations étaient d'une nullité désespérante. Il lisait les lettres ouvertes à la poste de Paris et s'amusait des faits plus ou moins graves dont il apprenait l'existence par ce moyen. Il faisait de la tapisserie. « Ce fut. dit le duc de Luynes en janvier 1741 8, au dernier voyage de Ghoisy qu'il commença à se mettre à cet ouvrage; on envoya quérir deux

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