II
3 D'Argenson, III, 54. 1740.
4 D'Argenson, III, 409.
métiers à Paris. A ce voyage de la Meutte, il y avoit sept ou huit métiers. » A la même époque, d'Argenson nous dit1 : « Le Roi travaille toujours en tapisserie, et comme il faut dire partout des platitudes, et sur tout, on lui a dit à luimême : « Sire, le feu roi n'entreprenoit jamais tout au plus que deux sièges à la fois, et vous en entreprenez quatre, » parlant de sièges de tapisserie. Cette platitude pourrait bien être une fine ironie.
A une certaine époque Louis XV s'amusa à tourner. Il avait un cabinet de tour, où il faisait des tabatières, des étuis pour les dames. Plus tard, on le voit cherchant à se distraire en élevant des pigeons et des poules, ou en étudiant la botanique. Enfin, on le trouve faisant son café2 et même la cuisine 3. Son travail avec les ministres est irrégulier et abrégé. La régularité des conseils, telle que nous Pavons vue sous Louis XIV, a disparu ; et, quand Louis XV, après la mort du Cardinal, s'occupera des affaires, ce sera en secret, avec des agents particuliers, et souvent pour contrecarrer ses ministres.
Il faut compléter ce que nous venons de dire avec un trèscurieux portrait de Louis XV, en 1743, que nous trouvons dans les Mémoires du duc de Luynes4.
Le caractère de notre maître est plus difficile à dépeindre qu'on ne se l'imagine. C'est un caractère caché, non-seulement impénétrable dans son secret, mais encore très-souvent dans les mouvemens qui se passent dans son âme. Le tempérament du Roi n'est ni vif, ni gai ; il y auroit même plutôt de l'atrabilaire ; un exercice violent et de la dissipation lui sont nécessaires. Il a assez souvent des momens de tristesse et d'une humeur qu'il faut connoître pour ne la pas choquer ; aussi ceux qui l'approchent étudient-ils ces momens avec soin, et quand ils les aperçoivent remettent à un autre temps, s'il est possible, à prendre ses ordres. Ces momens d'humeur sont-ils passés, le caractère du Roi est d'aisance et de douceur dans la société. On a vu plusieurs fois ses domestiques inférieurs, quelquefois même les priacipaux, manquer son service ; il attend ou il s'en passe sans montrer aucune impatience.
1 III, 264. Janvier 1741.
J Luynes, juin 1748. — D'Argenson (VIII, 50) nous apprend qu'il en
prenait trois fois par jour.
3 Souvenirs d\m homme de Cour, II, 373. * V, 93.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
A Choisy, à Rambouillet, il parle familièrement à ceux qui ont l'honneur de lui faire leur cour. On est souvent tenté d'oublier qu'il est le maître, et j'ai vu quelquefois même qu'on l'oublioit, et qu'il ne faisoit pas semblant de l'avoir remarqué. Au souper dans les cabinets, il est pour ainsi dire comme un simple particulier. Cette aisance dans la société paroît encore plus à Choisy que partout ailleurs ; il y est presque comme un seigneur particulier qui fait avec plaisir les honneurs de son château.
Le Roi aime les femmes, et cependant il n'a nulle galanterie dans l'esprit ; on ne peut même s'empêcher de convenir qu'il y a de la dureté dans son caractère. Le détail des maladies, les opérations, assez souvent de ce qui regarde l'anatomie, les questions sur les lieux où l'on compte se faire enterrer, sont malheureusement ses conversations trop ordinaires 1 ; les dames mêmes ne sont pas exemptes de ces questions. Il paroît toujours voir d'un coup d'œil assez noir les maladies dont on lui rend compte
Il se trouve tous les jours des circonstances où il parle très à propos ; dans d'autres, ceux qui lui sont attachés voient avec douleur que le moindre discours de sa part seroit une récompense pour ainsi dire, au moins une attention capable de contenter ceux qui l'ont bien servi, et qu'il ne peut s'y déterminer. On voit quelquefois qu'il a envie de parler; la timidité le retient, et les expressions semblent se refuser ; on ne peut douter même qu'il n'ait dessein de dire quelque chose d'obligeant, et il finit quelquefois par une question frivole. Les réponses aux ambassadeurs et aux harangues de toute espèce ne peuvent presque jamais sortir de sa bouche.
Les rites et cérémonies de l'Eglise, le détail du calendrier font un peu trop souvent le sujet de ses conversations. On ne peut concevoir jusqu'à quel point il est instruit sur ces matières ; il l'est en même temps sur beaucoup d'autres 2 ; il sait assez bien ce qui regarde l'histoire de France ; il a lu assez, et lit encore. D'ailleurs tous ceux qui l'approchent lui content une infinité de faits en tous genres ; et comme il a beaucoup de mémoire, tous ces faits lui sont présens. ..
Nous l'avons vu quelquefois ébranlé, touché, affecté ; peut-être l'est-il sans le paroître ; mais il seroit à désirer qu'il le parût davantage. Pendant le règne de Mme de Mailly, elle déterminoit quelquefois le Roi à parler; ce n'étoit pas sans peine, mais enfin elle en est venue quelquefois à bout dans les occasions. Quand elle savoit quelqu'un affligé du silence du Roi, elle en étoit au désespoir et faisoit tout ce qui dépendoit d'elle pour obtenir quelques paroles,
1 Nous savons par une tradition de la cour de Louis XV, tradition inlontestablement exacte, que c'était surtout aux vieillards et aux gens macadifs que Louis XV se plaisait à parler de la mort, d'enterrement, etc
2 La géographie par exemple.
et se faisoit un grand plaisir d'y avoir réussi. Mais c'est que Mme de Mailly aimoit le Roi de bonne foi, et non-seulement sa personne, mais sa gloire ; elle auroit désiré que tout le monde fût content du Roi, au moins ceux qui le servent bien.
Il est facile de comprendre que cet homme peu intelligent, maladif et désœuvré ait eu, avec le goût de la chasse, la passion des femmes et la manie de changer sans cesse de place. On a déjà dit que Louis XV résidait peu à Versailles. Pendant la période dont nous nous occupons, nous le voyons aller à Fontainebleau et s'y livrer à la chasse tous les ans à l'automne ; en 4733, il y reste trois mois. Pendant les voyages de Fontainebleau, il allait souvent à la Rivière, maison de la comtesse de Toulouse. Tous les ans aussi, mais au printemps, la Cour se transportait à Compiègne ; le Roi s'y livrait à la chasse. En 4732, Louis XV y reste du 25 avril au 4er juillet; en 4739, on y établit un camp pour l'instruction du Dauphin. A Comniègne, comme partout ailleurs, Louis XV faisait faire par Gabriel de grands travaux pour accommoder l'habitation au goût du temps, pour faire disparaître les vastes salles d'autrefois, et disposer de petits appartements destinés aux soupers avec les maîtresses et les favoris.
En octobre 4739, Louis XV acheta 4 00,000 écus le château de Ghoisy, qui devint sa résidence préférée. Après les arrangements que fit au nouveau château l'architecte Gabriel, on y était très à l'aise pour les petits soupers. La situation du lieu était fort belle et à proximité de la forêt de Sénart, giboyeuse et très-bien percée. Aussi les voyages à Ghoisy devinrent-ils extrêmement fréquents1, ce qui n'empêcha pas Louis XV d'aller souvent à Rambouillet, à Saint-Léger, petite maison du comte de Toulouse située près de Rambouillet, à la Meutte 2, jolie maison de Mlle de Charolais, située à l'entrée du bois de Boulogne et que Louis XV rebâtit ; à Madrid, où le Roi avait donné à Mlle de Charolais une maison située dans la cour du château, à laquelle la princesse fit quelques embellissements et où le Roi aimait à aller souper.
1 On fit en 1749 une nouvelle route, plus courte et plus commode, pour aller de Versailles à Choisy (Luynes, IX, 491). 8 Improprement appelée la Muette.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
Le lundi gras de 1737, Barbier nous montre Louis XV allant au bal de l'Opéra à Paris, incognito, lui neuvième.
Il avoit soupé à Versailles avec plusieurs seigneurs. L'un d'eux avoit aclieté neuf dominos. Le Roi avoit une robe bleue avec un domino couleur de rose. Ils descendirent de la grande calèche dans la rue Saint-Nicaise. Il n'y avoit que trois ou quatre hommes à cheval, en redingote. Le Roi et les autres vinrent à pied depuis la rue Saint-Nicaise jusqu'à l'Opéra *, et comme ils n'avoient pris par inattention que sept billets et qu'ils éloient neuf, on les arrêta à la porte, et ils donnèrent deuxécus de six francs pour entrer tous ensemble. Le Roi fut plus d'une heure et demie sans être reconnu de personne. MIle de Charolais le reconnut, parce que quelque jeune seigneur lui en fit apparemment la confidence par galanterie. 11 se divertit beaucoup. Il fut bien poussé, et ils s'en retournèrent à pied chez M. le Premier au Carrousel, où étoient les équipages et où ils se déshabillèrent....
Le duc d'Ayen2 avoit soupé avec le Roi, qui ne lui avoit rien dit de la partie. Après que tout fut retiré, le Roi, éclairé par un garçon de la chambre, monta à la chambre du duc d'Ayen qui étoit couché. Il cogna. Le duc d'Ayen demanda qui c'étoit -, le Roi dit : « C'est moi. » Le duc dit: « Je ne sais pas qui c'est, je suis couché. » Le Roi dit : « C'est le Roi, » et ayant répété, le duc, qui reconnut sa voix, lui ouvrit et lui dit : « Et où allez-vous, Sire, à l'heure qu'il est ? — Habille-toi promptement. — Et pour où aller? — Ne t'embarrasse pas. — Attendez donc que je sonne, je n'ai point ici de souliers. — Non, dit le Roi, que personne ne vienne. — Où allons-nous ? — Au bal de l'Opéra. — Allons donc, dit le duc, je vais chercher les souliers que j'ai quittés. »
Lui habillé, ils sont descendus dans les cours. Le Roi, qui n'avoit pas de cordon bleu, prit le duc sous le bras pour passer les postes gardés par les sentinelles des Gardes du Roi. Le duc dit : « C'est moi, le duc d'Ayen. — J'ai bien l'honneur de vous reconnoître, monseigneur, dit le Garde de sentinelle. » Ils passèrent et allèrent joindre les calèches qui l'attendoient où étoient les seigneurs du complot. Après son souper, le Roi avoit écrit lui-même deux lettres : l'une à M. le premier écuyer pour donner ordre sur-lechamp de faire trouver des calèches par de là la grille et d'envoyer des relais à Sèvres, et l'autre à la Reine pour lui apprendre qu'il allait incognito et en secret au bal de l'Opéra, et qu'elle ne fut point inquiète.
Il rentra à six heures du matin dans Versailles : il fallut passer par les appartemens, qui étoient fermés et gardés. On cogna à une porte. Le Garde du corps ayant demandé qui c'étoit. on dit : « Ou-
1 L'Opéra était alors au Palais-Royal.
2 Capitaine des Gardes en exercice.
vrez, sentinelle, c'est le Roi. — Le Roi doit être couché à présent, je n'ouvrirai point, et vous ne passerez pas, qui que vous soyez, qu'avec la lumière. » Il a fallu, sans autre raison, attendre et aller chercher de la lumière. Alors il a ouvert, il a reconnu le Roi. « Sire, a dit la sentinelle, je demande excuse à V. M., mais je ne dois laisser passer ici personne ; ainsi, ayez la bonté de me relever de ma consigne. » Le Roi a été très-content de l'exactitude de sa garde.
Nous le retrouvons a l'Opéra le 9 janvier 4739 ; il s'y amusa beaucoup et y revint, le 23 janvier, assister à la représentation d'Alceste, en compagnie de Mmo de Mailly et de Mme de Flavacourt, sa sœur, qui venait de se marier. Après le spectacle, on alla souper à la Meutte *. Le jeudi-gras de cette année, Louis XV alla encore au bal de l'Opéra. En 1744, au retour de Metz, il resta cinq jours à Paris, couchant aux Tuileries2.
Avec le goût des voyages et des continuels déplacements, Louis XV a le goût des femmes. Sa première maîtresse connue est Mme de Mailly, l'aînée des demoiselles de Nesle. Elles étaient cinq sœurs : Mmos de Mailly, de Vintimille, de Flavacourt, de Lauraguais, de la Tournelle, et avaient une sœur naturelle, Mme de la Guiche. Louis XV eut, ou chercha à avoir, les six sœurs pour maîtresses. Il « lorgna » au moins la sixième 3 .
« Une dame du palais, dit d'Argenson en 4740 \ m'a conté que la plus grande faute étoit à la Reine si le Roi avait pris une maîtresse; elle se conduisoit en bégueule. Aussi personne au monde n'a-t-il moins d'esprit que la Reine ; elle n'a rien à elle, elle n'est que ce qu'elle voit être aux autres ; le torrent de l'exemple la gagne plus que personne ; elle a vu qu'en France il étoit de bon air de dédaigner son mari, elle a pris ce bon air. Elle disoit : « Eh quoi ! toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher! »
Sous prétexte de santé, elle refusait de recevoir le Roi. D'Argenson nous raconte encore que la Reine avait peur des esprits, et que, quoique le Roi fût auprès d'elle, il fallait
1 Barbier, III, 154.
2 Barbier, III, 555 et 566.
3 D'Argenson, IV, 91.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
qu'elle eût une femme qui lui tint la main pendant toute la nuit et qui lui fit des contes pour l'endormir. Comme elle était très-frileuse, elle mettait des matelas sur elle, de sorte que le Roi étouffait et se retirait chez lui tout en sueur. D'Argenson en raconte bien d'autres que nous passons sous silence.
La dame du palais qui a fait toutes ces confidences à d'Argenson a été, il me semble, plus sévère que de raison envers Marie Leczinska. J'admets toutes ses maladresses, mais la plus adroite de toutes les femmes, Mme de Pompadour, ne parvint pas à fixer Louis XV.
« Pour ce qui est de la société, ajoute-t-il, le Roi, au commencement de son mariage, vouloit jouer chez la Reine les soirs et y causer ; la Reine, au lieu de le mettre à son aise et l'amuser, faisoit toujours la dédaigneuse et la sotte railleuse, voulant paroitre prendre de l'empire sur son mari, et d'ailleurs tenoit des propos fort ennuyeux, ce qui écarta le Roi et le fit tourner a passer ses soirées chez lui, d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, comme la cousine de Charolais, puis Mme la comtesse de Toulouse. »
Entre la fréquentation de ces femmes et une maîtresse, il n'y avait qu'un pas ;LouisXV le franchit aisément.
C'est en 1736 que Mme de Mailly, l'une des douze dames du palais de la Reine, devint la maîtresse de Louis XV. « Le Roi, dit d'Argenson *, ne pouvant plus se tenir aux seuls attraits de la Reine, a pris pour maîtresse, depuis six mois, Mmo de Mailly. Elle est bien faite, jeune, mais laide, une grande bouche bien meublée, et avec tout cela drôle. Elle a peu d'esprit et nulles vues. Aussi M. le Cardinal est entré dans cet arrangement, voyant qu'il falloit au Roi une maîtresse. Il lui a fait donner 20,000 francs une fois payés, et la preuve de tout cela est que son mari, qui n'avoit jamais été qu'en fiacre, a depuis quelque temps un joli équipage et de bon goût ; on se décèle toujours par quelque chose. Cette affaire est menée secrètement, comme toutes les galanteries le devroient être. On a amené les choses de loin; les entre-sols et petits cabinets du Roi ont cent issues ; la Meutte est excel-
1 En septembre 1736, t. I, p. 220
lente pour cela. Les allées qui conduisent de la Meutte au logement de Mlle de Charolais à Madrid sont étroites et coupées de barrières; on y voit toujours des traces de calèches quand le Roi a couché à la Meutte, car Mlle de Charolais est en pleine confiance. »
Maintenant écoutons Barbier 1 : « Il y a longtemps que l'on parle de la comtesse de Mailly pour être la maîtresse du Roi ; mais la chose paroît certaine. Elle n'est pas jolie ; elle a vingtsept à vingt-huit ans; elle est bien faite, amusante et a de l'esprit. Cette intrigue se mène toujours secrètement, parce que le Cardinal retient; mais il n'est pas possible que les gens de Cour et les officiers ne voient. On dit qu'à Versailles, quand le Roi sort et revient de souper de ses petits appartemens, il passe quelquefois seul de sa chambre dans ses garde-robes, et y reste deux heures. On ne doute pas que ladite dame n'y soit entrée par derrière, par le moyen de Bachelier, premier valet de chambre du Roi. »
Mme de Mailly avait un appartement dans l'aile du nord, au rez-de-chaussée du pavillon dit de Noailles ; c'est la partie nord de la salle 21 2.
En 1744, le Roi lui donna un nouveau logement situé auprès de ses entre-sols, et qu'on appelait ['appartement vert3. Cet appartement est celui qu'on appelle aujourd'hui l'appartement de i/me Dubarry. 11 est situé au-dessus des appartements de Louis XV, avec lesquels il communique par l'escalier n° 31 . Cet appartement a été occupé successivement par toutes les maîtresses en titre de Louis XV : Mmes de Mailly, de Châteauroux, de Pompadour et Dubarry.
Mme de Mailly, dit le duc de Luynes 4, était alors extrêmement vive et assez légère. Elle parloit beaucoup ; malgré tout cela, elle savoit garder un secret. Un autre contraste aussi singulier, c'est que, quoique capable de prendre successivement des impressions différentes, elle avoit beaucoup d'amis et étoit constante dans l'amitié. Son malheur étoit une hu-
1 Novembre 1737. T. III, p. 113.
2 Blondel-
3 D'Argenson, III, 3G4 ; IV, 40.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
meur, passagère à la vérité, mais trop fréquente et trop forte. »
Mme de Mailly avait, pour dormir, une toilette d'un luxe prodigieux. On lit dans le duc de Luynes 1 : « Le Roi passa ensuite à l'appartement de Mme de Mailly ; elle étoit éveillée, mais dans son lit, toute coiffée et la tête pleine de diamants ; mais elle couche toujours ainsi. » Elle n'était pas toujours aimable avec le Roi, qui même lui passait des mots d'une rudesse inattendue. « L'autre jour, dit d'Argenson2, elle perdoit au jeu, et le Roi lui en marquoit son chagrin. Elle répondit : « Cela n'est pas étonnant, car vous êtes là. » Louis XV lui disait aussi quelquefois des choses peu galantes. M. du Luc avait écrit à Mme de Mailly pour lui recommander quelqu'un et terminait ainsi sa lettre : « Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme vous finira l'affaire. » Quand le Roi lut la lettre : « Ah ! fit-il, pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois 3. »
On ne peut pas toujours souper. Pour varier leurs plaisirs, le Roi, M,ne de Mailly et Mme de Vintimille étant à Fontainebleau, allèrent un jour, de grand matin, voir le rut des cerfs dans la forêt ; ils furent désappointés, les cerfs n'ayant fait que brâmer. « Voilà des passe-temps royaux, » dit d'Argenson, qui raconte le fait*.
En même temps qu'il avait Mme de Mailly pour maîtresse déclarée, Louis XV eut Mme de Vintimille pour maîtresse non déclarée. Elle s'était mariée en 1739 à M. de Vintimille, fils du marquis du Luc. Le Roi lui avait donné 100,000 écus et 6000 livres de pension 5, avec l'expectative d'une place de dame du palais de la Dauphine. Le ménage fut bientôt désuni ; le mari ne pouvait souffrir sa femme ; il disait « que cette grande halbreda 6 puoit comme un diable », et ne l'appelait que son « petit bouc ». Louis XV ne fut pas de cet avis. La trouvant sous la main, il la prit. Elle était laide, mais avait
1 12 août 1739, à Madrid. T. HT, p. 7.
2 1739, t. II, p. 192.
3 D'Argenson, II, 363. Décembre 1739.
k 3 octobre 1740. T. III, p. 188.
8 D'Argenson, II, 272. — Luynes dit 200,000 livres. (i Grande femme mal bâtie.
beaucoup d'esprit et amusait le Roi. Mme de Vintimille fut de toutes les parties, de tous les soupers, et son crédit était considérable ». Sa faveur devint publique quand, devenue grosse, elle tomba malade à Choisy. « Le Roi, ditd'Argenson2, a toutes les attentions, et plus, pour Mmo de Vintimille, que
si elle étoit sa maîtresse déclarée , , Le Roi est encore
retourné la voir à Choisy ; enfin elle arrive mardi en triomphe à Versailles dans une litière, avec quantité d'escortes... On assure qu'elle a beaucoup d'esprit, mais de la dureté, de la méchanceté et de l'aigreur. » Le Roi lui faisant des reproches sur son caractère, lui dit un jour : « Il faudroit vous couper la tête et vous mettre du sang d'agneau, car vous êtes aigre et méchante3. »
Mma de Vintimille accoucha, le 2 septembre 1741, d'un fils que M. de Vintimille déclarait hautement et cyniquement * n'être pas le sien. Le Roi faisait porter son souper chez elle ; il allait la voir sans cesse, et, lorsqu'elle mourut, le 9 septembre, à deux heures du matin, il donna les signes de la }lus vive douleur5.
« On est entré chez le Roi ce matin à dix heures, dit le duc de Luynese. La Peyronnie y est venu le premier ; le Roi lui a demandé des nouvelles ; La Peyronnie ne lui a répondu autre chose sinon qu'elles étoient mauvaises. Le Roi s'est retourné de l'autre côté et est demeuré entre ses quatre rideaux. Il a donné ordre que l'on dise la messe dans sa chambre. La Reine envoya deux fois savoir si elle pouvoit voir le Roi, comme elle y va tous les jours, et on répondit toujours qu'elle ne pouvoit pas. M. le Cardinal y a été aussi deux fois sans pouvoir entrer ; cependant, à la fin de la messe, il est entré avec l'aumônier du Roi, et est resté peu de temps avec S. M. M. le comte de Noailles est le seul qui soit entré. » Le Roi ne se leva qu'à une heure et demie.
1 Habbier, 111, 309.
3 Luynes, III, 458.
x D'Argexson, III, 280, 382.
5 Mme de Vintimille était alors logée dans l'aile du nord, au premier étage, chez le cardinal de Rohan, qui était absent. C'est dans le grand cabinet du cardinal (salle 92) qu'elle mourut.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
Un signe des temps qu'il faut noter, c'est ce qui se passa parmi le peuple de Versailles après la mort de Mme de Vintimille. « Peu avant de l'enterrer, il est arrivé des horreurs à son cadavre, lisons-nous dans les Mémoires de d'Argenson l. Le peuple de Versailles étoit transporté de joie ; il disoit que c'étoit une vilaine bête, qu'elle empêchoit le Roi de séjourner à Versailles ; qu'elle avoit enlevé le Roi à sa sœur ; qu'encore la Mailly étoit une bonne femme. On la transporta morte, avec un simple linceul sur le corps, du château à l'hôtel de Villeroy2, et là ses domestiques la laissèrent et allèrent boire, comme cela arrive souvent. Le peuple monta et s'en saisit ; on lui jeta des pétards sur le corps, on fit toutes sortes d'indignes traitemens à son vilain corps, ce qui marque peu de respect pour le Roi et de la barbarie. » On se croirait, en lisant ces tristes détails, à Paris, en 1792, et cependant on est à Versailles en 1741. Le peuple de la monarchie ne diffère pas du peuple de la révolution.
Louis XV remplaça bientôt Mme de Vintimille par une autre de ses sœurs, Mme de la Tournelle. Quand il la vit pour la première fois à Petit- Bourg, chez le duc d'Antin, il n'avait pu s'empêcher de dire : « Mon Dieu, qu'elle est belle ! » Il voulut l'avoir pour maîtresse et l'invita aux petits soupers. Mmo de Mailly s'aperçut de la passion du Roi, se fâcha, fut mal reçue, se radoucit et pleura. Louis XV lui dit net : « Tu m'ennuies, j'aime ta sœur 3. »
Mme de la Tournelle était d'une grande beauté, qu'on peut admirer encore sur le portrait peint par Nattier en 1740.
Gêné par le Cardinal pour prendre une nouvelle maîtresse et chasser l'ancienne, ainsi que lui conseillait de faire le duc de Richelieu, Louis XV profita d'abord de la mort de la duchesse de Mazarin pour nommer, malgré Fleury, Mme de la Tournelle dame d.i palais de la Reine ; puis il décida Mmc de Mailly à céder sa place à sa sœur Mme de Flavacourt. Sans position au palais, Mme de Mailly pourrait être chassée au moment voulu. Richelieu mena toute l'intrigue. Il conduisit
2 Rue des Hôtels, n° 7.
3 D'Argenson, IV, 40
chez Mme de la Tournelle le Roi déguisé avec un surtout et une grande perruque de médecin. Ces visites durèrent un mois, Mme de la Tournelle se faisant désirer et posant ses conditions : la plus essentielle était le renvoi de Mme de Mailly, qui fut chassée avec dureté le 3 novembre 1742 l. Elle trouva un refuge à Paris, à l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles. La douleur de la pauvre femme fut extrême, « Elle est dans un état digne de compassion, » écrit le duc de Luynes. Elle se résigna à la longue et mena dès lors une vie exemplaire. Louis XV paya ses dettes, car elle était pauvre, lui donua un logement rue Saint-Thomas-du-Louvre et ajouta 20,000 livres à la pension de 12,000 livres qu'elle avait déjà.
Il faudrait des volumes pour raconter toute cette histoire des maîtresses de Louis XV par le menu, et d'ailleurs ce travail a été fait par MM. de Goncourt ; je n'ai qu'à indiquer les grands traits de cette honteuse et misérable vie d'un roi de France.
Insolente avec la Reine, hautaine avec tout le monde, la nouvelle maîtresse était peu aimée ; les couplets les plus acérés pleuvaient sur elle. On peut les lire dans le Recueil Maurepas, car il n'est pas possible de reproduire ceux qui ont du trait, les seuls qu'il faudrait pouvoir citer.
A la fin de décembre, Mme de la Tournelle prenait possession de l'appartement de Mme de Mailly, et s'installait au château en qualité de maîtresse déclarée, à la façon de Mme de Montespan. En janvier 1743, le cardinal de Fleury mourait et délivrait le Roi de la dernière contrainte qui le gênait un peu. Le duc de Richelieu, le grand meneur des amours et des plaisirs du Roi, devenait le maître de ce ministère. Le 21 novembre 1743, le Roi, à Fontainebleau, déclarait Mme de la Tournelle duchesse de Châteauroux, et le Parlement, en janvier 1744, registrait les lettres-patentes de Louis XV sur le don du duché de Châteauroux fait à Mme de la Tournelle. On lit avec étonnement dans le préambule des lettres, que ce don est surtout motivé par les services que Mme de la Tournelle rend à la Reine et par les vertus de la dame. Le public répondit à ces impudences par de cruels couplets,
1 D'Argenson, IV, 40.
LES PREMIÈRES MAITRESSES
dans lesquels la favorite était justement raillée et flétrie.
Dès cette année, le Roi, déjà fatigué de la belle duchesse, cherchait une nouvelle maîtresse. « Mmo de Flavacourt, raconte d'Argenson l, sœur de Mmo de Châteauroux, belle, mais fausse, avec peu d'esprit et de naturel, a été lorgnée du Roi et y a répondu. Il a été question du marché à l'imitation de sa sœur ; elle a voulu, comme première condition, que l'on renvoyât Mme de Châteauroux. Le Roi a craint sans doute que cela ne donnât une nouvelle scène au public et les grands frais d'une nouvelle maîtresse déclarée, de sorte que la première personne a qui il a été le dire, c'est à Mme de Châteauroux. Sur quoi elle a dit : « Sire, vous me chasserez si vous le voulez, mais je commence par vous demander, ou que cela soit sur le champ, ou que ma sœur le soit ; » et, sur cela, il a été déclaré que ladite sœur de Flavacourt ne seroit plus ni des cabinets, ni de la Meutte, ni des Choisy.
« Sa Majesté s'est trouvée quelquefois assez d'appétit pour tâter de cette grosse vilaine de Lauraguais, de sorte que voilà les cinq sœurs exploitées. Reste Mme de la Guiche, leur sœur bâtarde, que le monarque lorgne avec des desseins marqués. »
Le duc de Luynes 2 nous a laissé des deux sœurs un portrait trop ressemblant pour que nous ne l'exposions pas dans notre galerie versaillaise.
Les deux sœurs de Mme de Mailly, Mmes de la Tournelle et de Lauraguais, sont d'un caractère fort différent. Mme de la Tournelle s'est laissé séduire par la grandeur de la place qu'on lui offroit, sans avoir aucun goût pour le Roi personnellement, ayant même un autre attachement3. Elle a été longtemps sans aimer le Roi ; on dit, et elle dit elle-même, qu'elle l'aime présentement. D'ailleurs elle est fort paresseuse de corps et d'esprit ; elle voit avec indifférence tous les événemens, même ceux qui la regardent. Elle désire d'être duchesse, mais elle le désire sans vivacité, el en parle rarement. Elle a peu d'esprit ; et comme on lui a fait sentir ies conséquences de ce qu'elle pourroit dire dans les circonstances présentes, elle parle extrêmement peu.