‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 44 sur 76 · IV · texte numérisé non relu

IV

3 M. d'Agénois.

Elle et sa sœur passent la journée dans un fauteuil; et hors sa semaine, quand Mme de Lauraguais sort, c'est souvent pour la première fois à huit ou neuf heures du soir. Mmo de la Tournelle sort encore moins ; elle dîne tous les jours chez elle. Dans les commencemens, elle soupoit quelquefois dehors, quand il n'y avoit point de cabinets ; présentement elle soupe toujours seule avec sa sœur; et hors quelques jours de grand couvert, où le Roi descend, après souper, un quart-d'heure ou une demi-heure chez Mme la comtesse de. Toulouse, qui vient ici exprès pour cela, le Roi remonte dans ses cabinets et de là chez Mme de la Tournelle 1 tout le plutôt qu'il lui est possible.

Mme de la Tournelle a peu ou point d'humeur ; son caractère naturel seroit assez tourné à la raillerie, mais elle parle si peu présentement que l'on s'en aperçoit moins.

Pour Mme de Lauraguais, elle est brusque et parle beaucoup, mais elle ne cherche qu'à se divertir ; il y a peu d'événemens qui l'affectent, hors certaines gens à qui elle prend un intérêt particulier. Je ne la vois pas souvent ; mais je crois qu'elle a quelquefois des momens d'humeur, fort passagers, parce que le fond de sou caractère est la gaieté et de s'embarrasser peu de tous les événemens. Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, ' se réjouir de tout, même aux dépens des autres, sans être méchante, c'est à peu près son portrait.

Nous avons raconté précédemment la maladie du Roi à Metz, l'exil de Mmes de Châteauroux et de Lauraguais, leur rappel et la mort, le 8 décembre 1744, à Paris, de Mme de Châteauroux. Il suffit d'ajouter ici cette phrase du duc de Luynes. « Mme la duchesse de Châteauroux fut enterrée hier matin 2, de très-bonne heure ; on a cru qu'il seroit prudent de faire cet enterrement à une heure où il y a peu de monde dans les rues, à cause du déchaînement de la populace. » Ces explosions brutales de la conscience publique soulevée contre de pareils désordres auraient dû avertir Louis XV de l'état de l'opinion publique.

Le Roi fut très-affligé de la mort de la Duchesse; il se retira à la Meutte avec MM. d'Ayen, de Luxembourg, de Gontaut, de la Vallière et de Soubise, amis de Mme de Châteauroux. Quelques jours après, il alla à Trianon, où il admit,

1 Ceci indique exactement la situation de l'appartement de Mm0 de la Tournelle, au-dessus des cabinets du Roi, dans l'appartement de Mme Dubarry.

2 Le 10 décembre.

LA REINE

Mmes de Modène, de Boufflers et de Bellefonds, amies de la défunte, et ne revint à Versailles que le 14 décembre.

Les femmes qui se donnaient ou se vendaient au Roi, à coup sûr, sont coupables. Que dire de celles qui favorisaient ses amours et servaient de chaperons à ces scandales publics, prêtant leur appartement, tenant compagnie aux maitresses, assistant aux soupers, aux chasses et aux promenades, pour en diminuer l'indécence. Les principales de ces femmes sont pourtant des princesses du sang : la comtesse de Toulouse, Mme de Modène, Mlles de Clermont et de la Roche-sur- Yon, et surtout Mlle de Charolais, le type du genre.

Mais il est temps de clore ce chapitre et de passer à un autre sujet.

LA REINE

Il y avait alors à Versailles, au milieu de la cour officielle, deux sociétés particulières fort distinctes, celle du Roi et celle de la Reine. La société de Marie Leczinska était peu nombreuse ; elle se composait de la duchesse de Luynes, sa dame d'honneur, du duc de Luynes, l'auteur du journal que nous avons cité si souvent, de son frère l'évèque de Bayeux depuis cardinal de Luynes, de la duchesse de Villars, dame d'atours, qui avait infiniment d'esprit, du président Hénault, l'homme aimable par excellence, de M. de Montcrif, lecteur de la Reine, du P. Griffet, savant jésuite et excellent historien, de M. de Nangis, ami très-dévoué de la Reine.

Si Ton veut juger de l'emiui profond qui régnait à Versailles, ennui dont nous avons déjà dit quelques mots, on en trouve un aveu des plus formels dans une lettre de la Reine adressée en 1732 au cardinal Fleury. Nous en extrayons le passage suivant : « La solitude de Versailles est affreuse. J'aimerois quasi mieux être dans un couvent. Si je n'a-

vois mes livres et mon ouvrage, je n'y pourrois pas tenir l. »

Le jour, la Reine restait chez elle, voyait ses enfants, lisait, peignait, jouait du clavecin, de la guitare, de la vielle; le soir, elle allait chez le duc de Luynes, soupait fréquemment chez lui 2, mais passait toutes ses soirées dans le cabinet de la Duchesse, assise « dans le délicieux fauteuil près de la cheminée 3 ». Le bon chien Tintamarre était admis dans ce cercle ; il y ronflait souvent, ce qui arrivait aussi quelquefois au cardinal de Luynes, qui « faisait duo avec lui 4 ».

L'appartement du duc de Luynes était au premier étage de l'aile du midi, le long de la cour des Princes, entre cette cour et celle de la Bouche. On y entrait par le palier de l'escalier des Princes. C'est le seul des appartements des ailes du château qui n'ait pas été détruit par Louis-Philippe 5. Deux pièces ont encore conservé leurs boiseries sculptées du temps de Louis XV.

La Reine allait quelquefois à Dampierre, dans le château des Luynes 6. Quand elle était séparée d'eux, elle leur écrivait sans cesse 7.

Le duc de Luynes a donné un portrait fidèle de Marie Leczinska, que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs :

Il n'y a point d'humeur dans le caractère de la Reine. Elle a quelquefois des momens de vivacité, mais ils sont passagers ; elle en est fâchée le moment d'après, et, quand elle croit avoir fait peine à quelqu'un, elle est impatiente de le consoler par quelques marques de bonté. La Reine devroit savoir beaucoup, car elle a beaucoup lu, et même des livres difficiles à entendre, par exemple les ouvrages du P. Mallebranche ; elle les lit avec plaisir ; cependant quelques gens croient qu'elle peut bien ne pas les entendre. Ses principales lectures, après celles de piété, sont des livres d'histoire. Malheureusement elleVa pas le talent de bien conter, et

1 Catalogue de Charavay, 1er mars 1880, n° 85.

2 En 1747, la Reine soupa 198 fois chez le duc de Luynes.

3 Lettre de Marie Leczinska à la duchesse de Luynes. * Luynes, I, 48.

s Parce qu'il l avait habité sous Louis XVI.

6 Luynes, I, 39.

7 Cette correspondance est conservée à Dampierre.

LA REINE

elle le sent fort bien ; cependant il est aisé de voir qu'elle est instruite. D'ailleurs elle entend avec finesse, et a des saillies et de* réparties extrêmement vives. Elle passe facilement, dans la conversation, d'un sujet à un autre -, les dissertations et longues conversations sur le même sujet paroissent l'ennuyer, et ce sentiment, en effet, est assez ordinaire.

Elle aime la musique et joue de plusieurs instrumens, médiocrement à la vérité, mais assez pour s'amuser ; elle a la voix fort petite, mais fort douce. Quoiqu'elle ne soit pas grande et qu'elle n'ait pas ce qu'on appelle une figure fort noble, elle a un visage qui plaît et a beaucoup de grâce l. Sa grande piété et sa vertu, qui viennent du tempérament et de l'éducation, l'ont mise à portée de jouir d'une liberté que jamais reine n'avait eue jusqu'à présent. Elle a au moins deux heures de temps à être dans ses cabinets le matin, et trois ou quatre les après-dîners, les jours qu'elle ne va point l'après-dîner à l'église. Dans ses heures particulières, elle voit qui elle veut, hommes et femmes à son choix. Mais quoiqu'elle aime le ton de galanterie accompagné d'esprit et de prudence, et qu'elle entende parfaitement ce langage, elle n'a nulle idée du mal, elle n'en a que de l'horreur.

M. de Tressan, exempt des Gardes du corps, tint un jour un propos assez osé, que nous rapportons d'après d'Argenson 2, afin de faire connaître le ton de la conversation galante des cabinets de la Reine. « On disoit que les houssards feroient des courses ; la Reine dit : « Mais si j'en rencon trois une troupe et que ma garde me défendit mal ? — Eh bien, Madame, dit quelqu'un, ils houssarderoient votre Majesté. — Et que feriez-vous, M. de Tressan, dit la Reine. — Madame, répondit-il, ce qui arrive dans la fable intitulée : Le chien qui défend le dîner de son maître ; après l'avoir défendu de son mieux, ce chien se mit à le manger comme les autres. » Joli et galant propos, si l'on veut, d'égal à égale ; mais, de Tressan à la Reine, il me semble que cela est à jeter par les fenêtres, » ajoute d'Argenson.

La petite cour de la Reine était, autant que la chose était possible, un foyer d'opposition à Louis XV, à ses maîtresses, et le centre du parti dévot à la Cour, parti qui comptait le Dauphin parmi ses principaux membres. On y soutenait

1 « La Reine fait très-bonne mine, dit Voltaire, quoique sa mine ne soit point du tout jolie. » Lettre du 47 septembre 1725. - IV, 79. 17/, 3.

vivement les Jésuites contre leurs nombreux ennemis. Le Dauphin d'un côté, Mesdames de l'autre, avaient aussi de petites cours sans importance, où les commérages jouaient un assez grand rôle.

La Reine, à l'époque où nous sommes, n'avait plus avec Louis XV que les relations officielles exigées par l'étiquette. Quand le Roi était à Versailles, d'où la Reine ne sortait que pour les grands voyages annuels de Marly, Compiègne et Fontainebleau, elle allait tous les matins au petit lever du Roi ; mais elle s'y trouvait avec les courtisans et ne pouvait jamais lui parler en particulier. Elle soupait avec lui quand il y avait grand couvert.

Louis XV était d'une extrême dureté envers la Reine, qui le craignait beaucoup ; il manquait même d'égards et de convenance envers elle, et ses familiers suivaient son exemple. Mme de Pompadour eut au moins le bon goût de forcer le Roi et les autres à être polis. Aussi la Reine disait souvent, que puisqu'il y avait une maîtresse, elle aimait mieux Mm0 de Pompadour qu'aucune autre *.

Les concerts étaient le divertissement le plus ordinaire que la Reine offrait aux courtisans , avec le jeu, le dimanche.

Dès l'année 1725, Marie Leczmska donna très-fréquemment des concerts dans le salon de la Paix, qui dépendait de ses grands appartements. Elle désignait à MM. de Blamont et Destouches, surintendants de la Musique du Roi, les œuvres lyriques qu'elle désirait entendre, et ces messieurs surveillaient les répétitions et l'exécution. A dater de 1736, Rebel, compositeur d'opéras et surintendant de la Musique du Roi en survivance de Destouches, dirigea également les concerts du salon de la Paix.

On y exécutait des symphonies, des cantates, des morceaux de musique religieuse, mais principalement des opéras et des ballets. Les opéras qui furent le plus souvent représentés dans le salon de la Paix sont ceux de Lully, particulièrement Alceste, Thésée, Atys, Bellérophon, Armide ; puis quelques œuvres moins connues, dues à des compositeurs de

1 Luynes, 1, 30.

LA REINE

l'époque, telles qu'Achille et Déidamie, de Danchet et de Gampra, Hypermnestre d'Antier, Tarsis et Zélie de Rebel et Francœur. Enfin souvent la Reine priait Destouches ou Blamont de faire exécuter quelques-unes de leurs compositions. Ce fut ainsi que Destouches fit entendre à la Cour son opéra de Télémaque, son Amadis de Grèce; Blamont, son Alcione, son Retour des Dieux, son Impromptu du Labyrinthe de Versailles, et diverses cantates et symphonies. Parmi les ballets qui plaisaient le plus à la Reine, citons les Eléments et Y Europe galante.

Les chanteurs et les cantatrices attachés à la Musique du Roi, et les choristes de l'Académie royale de Musique étaient les seuls qui fussent admis à chanter dans les concerts de la Reine. Les artistes les plus goûtés étaient M,,cs Antier, Dangeville, Lenner, Duclos, Erremens, et le sieur Chassé.

Les opéras étaient chantés, soit par fragments, soit en entier. L'exécution entière d'un opéra occupait ordinairement trois concerts. Dans un premier concert, on donnait le prologue et le 1er acte; le concert suivant était consacré au 2e acte et au 3°; le troisième concert, aux derniers actes. A la fin de chaque concert, on servait une collation ; puis les compositeurs qui avaient eu la faveur d'une audition, ou les chanteurs et les cantatrices qui avaient été le plus applaudis, étaient présentés à la Reine par Blamont ou Destouches, et étaient complimentés par elle.

Les concerts du salon de la Paix étaient souvent interrompus par les voyages de la Cour ; mais des chanteurs et des musiciens attachés à ces concerts suivaient la Reine à Trianon, à Marly, à Fontainebleau, pour y interpréter de nouveau les œuvres qui avaient obtenu le plus de succès à Versailles *,

1 Tout ce qui est relatif aux concerts du Salon de la Paix est extrait de la collection du Mercure de France et m'a été obligeamment communiqué par M. Rodouan.

Louis XV avait remplacé Mme de Châteauroux par sa sœur, Mme de Lauraguais, qui, à son tour, ne tarda pas à être supplantée par une Mme d'Etiolles, dont parlait tout Paris pour sa beauté, ses grâces et son talent de chanteuse et de comédienne, et qu'on proclamait hautement être « un morceau de roi ».

Dès 1742, le président Hénault écrivait à Mme du Defïant, au sortir d'un souper chez M. de Montigny : « Je rencontrai là une des plus jolies femmes que j'aie jamais vues; c'est Mme d'Etiolles : elle sait la musique parfaitement, elle chante avec toute la gaieté et tout le goût possible, elle sait cent chansons, joue la comédie à Etiolles sur un théâtre aussi beau que celui de l'Opéra, où il y a des machines et des changement. »

Un lieutenant des chasses du parc de Versailles, Ch. Le Roy, a laissé de la nouvelle déesse un charmant portrait.

La marquise de Pompadour, dit-il, étoit d'une taille au-dessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple, élégante ; son visage étoit bien assorti à sa taille, un ovale parfait, de beaux cheveux, plutôt chalain-clair que blonds, des yeux assez grands, ornés de beaux sourcils de la même couleur, le nez parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très-belles et le plus délicieux sourire; la plus belle peau du monde donnoit à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux avoient un charme particulier, qu'ils dévoient peut-être à l'incertitude de leur couleur ; ils n'avoient point le vif éclat des yeux noirs, la langueur tendre des yeux bleus, la finesse particulière aux yeux gris ; leur couleur indéterminée sembloit les rendre propres à tous les genres de séduction et à exprimer successivement toutes les impressions d'une âme très-mobile ; aussi le jeu de la physionomie de la marquise de Pompadour étoit— il infiniment varié, mais jamais on n'aperçât de discordance entre les traits de son visage ; tous conspiroient au même but, ce qui suppose une âme assez maîtresse d'elle-même. Ses mouvemens étoient d'accord avec le reste, et l'ensemble de sa personne sembloit faire la nuance entre le dernier degré de l'élégance et le premier de la noblesse.

D'Argenson est moins enthousiaste. Il reconnaît qu'elle est blonde et blanche, mais sans traits ; il dit qu'elle est douée de grâces et de talents, mais qu'elle est assez mal faite l. Le beau pastel de Latour donne raison à Le Roy.

Mme d'Etiolles était la fille d'un sieur Poisson, commis des frères Pâris, qui avait été condamné à être pendu pour malversation, homme cynique et entaché d'ivrognerie ; ce qui n'empêchera pas Louis XV d'anoblir ce grossier personnage en 1746 2. La mère de Mme d'Etiolles, très-belle femme, plus jolie que sa fille, eut plusieurs amants, ministres, ambassadeurs, fermiers généraux. M. Le Normand de Tournehem 3, fermier général, passait pour être le père de Mme d'Etiolles et de son frère, qui fut plus tard le marquis de Marigny. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fit élever les deux enfants avec beaucoup de soin. Antoinette Poisson devint musicienne excellente, grâce aux leçons de Jélyotte ; elle chantait et jouait du clavecin ; elle dansait à ravir; elle montait à cheval ; elle gravait à l'eau forte et sur pierres fines ; Crébillon lui avait appris à réciter les vers. Aussi fut-elle très-recherchée dans le monde, et ses succès y furent-ils très-brillants. Bientôt le neveu de M. de Tournehem, M. d'Etiolles, en devint éperdument amoureux et l'épousa en 1741; elle avait vingt ans. Mme d'Etiolles n'aimait pas son mari ; elle avait d'autres visées; elle voulait devenir la maîtresse du Roi et fit tous ses efforts pour réussir.

Quand le Roi chassait dans la forêt de Sénart, Mme d'Etiolles sortait de chez elle4, vêtue de rose ou de bleu, montée dans un phaëton bleu ou rose, et attirait les regards de Louis XV. La duchesse de Châteauroux, qui n'entendait pas être évincée par une « grisette », fit défendre à « la petite d'Etiolles » d'assister aux chasses du Roi. A la mort de Mme de Châteauroux, qui arriva fort à propos, Mine d'Etiolles se fit voir de nouveau. Ce fut au bal masqué donné le 28 février 1745, à l'Hôtel de Ville de Paris, à l'occasion du mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne, que Mme d'Etiolles fit la

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