‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 45 sur 76 · LUYNES, IX · texte numérisé non relu

LUYNES, IX

3 On prononçait alors Tournehan.

4 Etiolles est à côté de la forêt de Sénart.

conquête de Louis XV. Elle lutina longtemps le Roi et le charma par son esprit ; et quand elle consentit à ôter son masque, il reconnut la jolie chasseresse de la l'orêt de Sénart.

Binet, valet de chambre de Louis XV et parent de Mme d'Etiolles, lui fut d'un grand secours ; il l'amena à Versailles. Le jeudi 2 avril, il y eut comédie italienne au château ; le Roi y assistait, et Mme d'Etiolles aussi, très en vue de la loge grillée de S. M. Elle était fort bien mise et fort jolie *. Le 10, Louis XV soupait seul dans ses cabinets avec Mme d'Etiolles, dont tout le monde parlait à la Cour, « mais sans oser en parler publiquement2 ». Le samedi saint, 17 avril, second souper, auquel assiste Mme de Lauraguais. Le 22, troisième souper ; Mmo de Lauraguais, cette fois, est à Paris, mais MM. de Luxembourg et de Bellefonds sont les commensaux de S. M., qui ne se coucha qu'à cinq heures. Le 23, Mme d'Etiolles dîne avec le Roi3. Dès lors elle a un logement à Versailles. « On ne sait pas précisément où elle loge, dit le duc de Luynes, mais je crois cependant que c'est dans un petit appartement qu'avait Mme de Mailly et qui joint les petits cabinets ; elle ne demeure point ici de suite, elle va et vient à Paris, et s'y en retourne ce soir 4. »

« J'appris hier, écrit encore le duc de Luynes le 28 avril, que M. d'Etiolles, qui vient d'arriver de province et qui avoit compté, en arrivant, trouver sa femme, qu'il aime beaucoup, a été fort étonné quand M. Le Normant, fermier général, son parent et son ami, lui est venu dire qu'il ne comptât plus sur sa femme, qu'elle avoit un goût si violent qu'elle n'avoit pu lui résister, et que pour lui il n'avoit d'autre parti à prendre que de songer à s'en séparer. M. d'Etiolles tomba évanoui à cette nouvelle. Depuis il a été obligé de consentir à la séparation, et le Roi achète pour Mme d'Etiolles le marquisat de Pompadour, dont elle portera le nom.... C'est Montmartel qui fournit l'argent5. »

1 Luynes, VI, 382.

2 Luynes, VI, 396, 423.

3 Luynes, VI, 421.

* Luynes, 23 avril 1745. VI, 421.

5 Luynes, VI, 423.

Mme d'Etiolles créée marquise et installée à Versailles, Louis XV partit pour la Flandre le mois suivant, et assista à la bataille de Fontenoy que le maréchal de Saxe gagna sous les yeux de S. M. Louis XV alla ensuite faire le siège de Tournay.

Pendant son absence, Mme de Pompadour demeura à la campagne près de Paris, où elle ne voyait que peu de monde, Voltaire entre autres ; elle ne voulut jamais accompagner le Roi à l'armée. Louis XV lui envoyait des courriers plusieurs fois par jour ; à la date du 9 juillet, il lui avait déjà écrit plus de quatre-vingts lettres1.

On profita de l'absence de la marquise pour travailler à l'appartement des maîtresses, que devait occuper Mme de Pompadour à son retour2.

Le Roi revint de Flandre le 7 septembre ; il fît un court séjour à Paris, logea-aux Tuileries, assista, le 8, avec toute la Cour, à un Te Deum à Notre-Dame et à une grande fête à rilûtel de Ville. « Mme de Pompadour étoit incognito dans une chambre en haut à l'Hôtel de Ville. On lui servit un trèsgrand et très-bon souper ; elle avoit avec elle Mmes de Sassenage et d'Estrades. Elle avoit en hommes son frère et son oncle M. de Tournehem; M. de Richelieu y monta, M. de Gesvres, M. de Bouillon ; et M. le Prévôt des marchands y alla deux fois. Elle y resta jusqu'à onze heures et demie, et le Roi n'y monta pas 3. »

Louis XV revint à Versailles le 10. Dès le 42, Mme de Glermont d'O, présentait au Roi Mme d'Estrades, cousine germaine de Mmo de Pompadour. C'était une petite femme jeune, assez grasse, ayant de fort grosses joues4. Le 44, la princesse de Gonly présenta Mme de Pompadour.

« Mme de Pompadour, dit le duc de Luynes s, fut présentée au Roi sur les six heures. Il y avoit un monde prodigieux dans l'antichambre et la chambre du Roi6, mais assez peu

1 Luynes, VI, 492 ; VII, 5.

2 Luynes, VI, 492. — C'est l'appartement dit de Mm0 Dubarry.

3 Luynes, VII, 55.

4 Luynes, VII, 59.

C'est la chambre de Louis XV.

dans le cabinet. La conversation fut fort courte, et l'embarras très-grand de part et d'autre.... Il n'y avoit pas moins de monde à la présentation chez la Reine, et tout Paris étoit fort occupé de savoir ce que la Reine diroit à Mme de Pompadour. On avoit conclu qu'elle ne pourroit lui parler que de son habit, ce qui est un sujet de conversation fort ordinaire aux dames quand elles n'ont rien à dire. La Reine, instruite que Paris avoit déjà arrangé sa conversation, crut, par cette raison-là même, devoir lui parler d'autre chose. Elle savoit qu'elle connoissoit beaucoup Mme de Sessac. La Reine lui dit qu'elle avoit vu Mme de Sessac à Paris et qu'elle avoit été fort aise de faire connoissance avec elle. Je ne sais si Mme de Pompadour entendit ce qu'elle lui disoit, car la Reine parle assez bas ; mais elle profita de ce moment pour assurer la Reine de son respect et du désir qu'elle avoit de lui plaire. La Reine parut assez contente du discours de Mme de Pompadour, et le public, attentif jusqu'aux moindres circonstances de cet entretien, a prétendu qu'il avoit été fort long et qu'il avoit été de douze phrases. M. le Dauphin parla à Mme de Pompadour de son habit. »

La marquise était déjà en possession du logement de Mmo de Châteauroux, où l'on avait fait quelques changements, mais dont on avait conservé le meuble. Le Roi y avait soupé le 13, en très-petite compagnie1. Mme de Pompadour occupa cet appartement, que le duc de Luynes appelle « le bel appartement au haut du château près des cabinets », jusqu'en 1752, époque à laquelle elle alla demeurer au rez-dechaussée du corps principal du château, dans une partie de l'ancien appartement des Bains.

Le soir même de la présentation, le Roi partit pour Choisy avec Mmes de Pompadour, de Saint-Germain, de Bellefonds et de Lauraguais, qui se prêtait, comme on le voit, à tous les rôles2. A ce voyage, Louis XV se trouva incommodé d'une fluxion avec une fièvre assez forte; on le saigna. Il proposa à la Reine de venir le voir à Choisy ; Marie Leczinska s'y rendit le 19 et fut très- bien reçue ; elle dîna avec Mme de Pom-

1 Luynes, VII, 60.

2 Luynes, VII, 60.

padour et les autres dames du voyage, et visita la maison après le diner l.

La Cour partit en octobre pour Fontainebleau. Mms de Pompadour y eut l'appartement de Mme de Ghâteauroux, et suivit les chasses à cheval.

Il paroît, dit le duc de Luynes*, que tout le monde trouve Mme de Pompadour extrêmement polie. Non-seulement elle n'est pas méchante et ne dit de mal de personne, mais elle ne souffre pas même que l'on en dise chez elle. Elle est gaie et parle volontiers. Bien éloignée, jusqu'à présent, d'avoir de la hauteur, elle nomme continuellement ses parens, même en présence du Roi ; peut-être même répète-t-elle trop souvent ce sujet de conversation. D'ailleurs, ne pouvant avoir eu une extrême habitude du langage usité dans les compagnies avec lesquelles elle n'avoit pas coutume de vivre, elle se sert souvent de termes et expressions qui paroissent extraordinaires dans ce pays-ci. Il y a quelques jours qu'elle parloit de l'un de ses cousins qui est religieux et que l'on a fait revenir dans une maison de son ordre pour être à portée de tenir compagnie à M. Poisson, qui habite dans ce lieu depuis quelque temps. Mme de Pompadour a eu la curiosité de voir ce religieux, à dessein de lui rendre service ; elle n'en fut pas contente ; elle lui trouva peu d'esprit, et dit à quelqu'un qui l'alla voir : « C'est un plaisant outil que mon cousin ; que peut-on faire d'un engin comme celui-là ? » Il y a lieu de croire que le Roi est souvent embarrassé de ces termes et de ces détails de famille.

Louis XV s'occupa pendant ce voyage à réconcilier Mm8 de Pompadour avec Mmo de Lauraguais qui, avec raison, n'était pas contente de son changement de position.

Contrairement à Mm^ de Ghâteauroux, Mme de Pompadour s'efforçait en toutes circonstances d'être respectueuse envers la Reine. Nous avons déjà dit qu'elle amena le Roi à avoir plus d'égards pour Marie Leczinska, et même à être aimable avec elle. En 1746, elle décida le Roi à payer 40,000 écus de dettes que la Reine avait faites 3. Il nous reste maintenant à faire connaître les revenus et les propriétés de la marquise.

Le duc de Luynes k nous apprend qu'en octobre 1745

1 Luyniïs, VII, 63.

;! VII, 1 lu.

3 Luynes, VIII, 304.

Mme de Pompadour avait 180,000 livres de rente, y compris le marquisat, qui valait 827,892 livres, 7 sols et 6 deniers, et rapportait 19,000 livres de fermages En mai 1746, Louis XV donna à Mme de Pompadour 700,000 livres pour acheter la terre et le château de Crécy près de Dreux ; elle y dépensa 2,903,267 livres. En 1748, il lui donna la terre d'Aunay joignant Crécy et rapportant 9000 livres ; il l'avait payée 140,000 livres2; en 1749, elle acheta le château de Majainville, également situé près de Dreux3. En 1748, Mme de Pompadour fit bâtir par son architecte Lassurance le château de Bellevue, qui fut complètement achevé en 1750. D'Argenson 1 dit qu'on y dépensa plus de 6 millions. En 1748, Louis XV acheta à son valet de chambre Bachelier le château de la Celle, entre Versailles et Saint-Cloud ; il le paya 260,000 livres et le donna à la marquise, qui le vendit en 1750, quand Bellevue fut achevé 5. En 1750, Mme de Pompadour acheta la seigneurie de Sèvres avec la verrerie, ce qui lui ajouta 36,000 livres de rente. Bellevue était le chef-lieu de ce grand domaine6. En 1752, elle se fit bâtir à Versailles un hôtel, rue des Réservoirs7. En 1753, elle fit l'acquisition, au prix de 730,000 livres, du bel hôtel d'Evreux 8, qu'elle meubla avec le plus grand luxe 9. En 1759, Louis XV lui donna six arpents du petit parc de Versailles 10 ; elle s'y fit construire par Lassurance un petit hôtel qu'elle appela YErmitage. Elle avait aussi des ermitages à Fontainebleau et à Compiègne. En 1760, Mme de Pompadour alla à Ménars, qu'elle venait d'acheter. Comme elle

1 Archives nationales, Reg. du Secrétariat d'Etat, E 3278 (Renseignement communiqué par M. Parent de Rosan). — Le Roi avait acquis de M. de Choiseul le marquisat de Pompadour en lui donnant en échange la seigneurie d'Amboise.

2 D'Argenson, V, 298.

3 D'Argenson, VI, 35.

s D'Argenson, V, 194. — Luynes, X, 340. — Mme de Pompadour acheta La Celle pour l'habiter pendant les absences du Roi, parce qu'elle ne voulait pas résider à Choisy (Luynes).

6 D'Argenson, VI, 243.

7 Lhôtel de Mme de Pompadour est aujourd'hui l'hôtel et le restaurant des Réservoirs.

H Aujourd'hui le palais de l'Elysée.

9 Luynes, XIII, 443.

10 Luynes, IX, 254.

avait passé sur le nouveau pont d'Orléans, construit par Hupeau, on ne manqua pas l'occasion de dire :

Censeurs, Hupeau est bien vengé ; Reconnaissez votre ignorance.

Son pont hardi a supporté Le plus lourd fardeau de la France1.

Nous voyons plus d'une fois Louis XV donner à sa maîtresse de grosses sommes : en 1749, il lui paye 6 ou 700,000 livres de dettes ; en 4751, encore 400,000 livres pour la même raison2. D'Argenson évalue en 1751 3 la fortune de la marquise, en terres, meubles, pierreries et bijoux, à plus de 20 millions. En 1753, elle se fit donner 500,000 livres pour le cordon rouge que Dupleix, gouverneur de l'Inde française, venait de recevoir 4.

Mais, pour pénétrer plus avant dans le détail des finances de Mme de Pompadour, il faut analyser un précieux manuscrit des Archives de Seine-et-Oise, recouvert d'une feuille de papier jaune sur laquelle est écrit : Enorme dépense*. Ce manuscrit contient le relevé détaillé des dépenses et des recettes de Mme de Pompadour, pendant tout son règne, comme elle le dit elle-même. Il nous apprend qu'elle a dépensé, en dix-neuf ans, 36,924,140 livres, somme énorme en effet, et qu'à sa mort elle devait 4 ,700,000 livres.

La première partie du Relevé est consacrée aux bâtiments. Elle dépensa pour ses châteaux, hôtels et maisons de plaisance, à la ville et aux champs, environ 7 millions et demi.

La bouche de Mme de Pompadour, pendant les dix-neuf ans de règne, a exigé 3 millions et demi. Elle a dépensé 4 millions pour les voyages du Roi, comédies, opéras et fêtes données à son royal amant, en différentes maisons, pour l'arracher à sa mélancolie habituelle ; — 4,518,886 livres pour les gages des domestiques et les générosités à eux faites ; — 810,000 livres pour la bougie, les falots et la chandelle ; — 4,000,777 livres

1 Barbier, VII, 284.

2 D'Argenson, VI, 113, 327.

4 D'Argenson, VIII, 8.

3 M. Le Roi a publié ce manuscrit sous le titre de Relevé des dépenses de Mmo de Pompadour.

pour le linge ; — 66,172 livres pour la batterie de cuisine de ses diverses maisons ; — 350,235 livres pour sa garde-robe, tout compris.

Elle a dépensé en menus plaisirs, et en se satisfaisant, 4,338,867 francs. Avec 100,000 francs de poudre envoyée au marquis de Montcalm, la France eût conservé le Canada et fût restée maîtresse de l'Amérique du Nord ; mais le Trésor n'avait, pas de fonds pour ces sortes de dépenses. Pais, toujours pour se satisfaire, sans doute, la marquise acheta pour 687,600 livres de vaisselle d'or et d'argent, et de colifichets i; 394,000 livres de boîtes d'or; 1,783,000 livres de diamants; 41 1,945 livres de morceaux de vieux laque; 150,000 livres de porcelaines anciennes ; 460,000 livres de pierres gravées par le fameux Guay et données au Roi ; 400,000 livres de médailles d'or et d'argent ; 60,000 livres de tableaux et autres fantaisies ; 13,500 francs de manuscrits et livres; 1 ,800,000 livres en belles juments, voitures, chaises à porteurs, chevaux de selle, qui lui coûtèrent 1,300,000 francs à nourrir. Il est vrai de dire qu'elle fonda le haras de Pompadour.

Elle donna aux dames qui l'accompagnaient toujours, pour 460,000 livres de présents, « en variant les effets » ; elle paya 400,000 livres de dettes de son père ; elle donna 150,000 livres aux pauvres, pendant tout son règne, dit-elle; elle servait 229,236 livres de pensions à des parents, à des serviteurs, à des gentilshommes, à de vieilles dames nobles, à des pauvres, à des infirmes {au petit sans bras) et surtout à des couvents. Et, pour que rien ne manque à ce prodigieux budget de femme entretenue, on lit dans l'état des pensions, qu'elle en faisait une de 600 livres à une Mme Lebon, tireuse de cartes, « pour lui avoir prédit à l'âge de neuf ans qu'elle serait un jour la maîtresse de Louis XV ».

Les recettes ne sont pas moins curieuses à étudier que les dépenses. C'était d'abord la pension, puis les étrennes, les cadeaux, les profits du jeu et la vente des bijoux dans les

1 La Société des Bibliophiles français a publié en 1873 le Livre-Journal de Lazare Duvauxy marchand bijoutier du Roi (1748-58). Ce curieux journal contient mois par mois le relevé des acquisitions faites par Mme de Pompadour, consistant en porcelaines, cuivres ciselés, bijoux, boîtes, meubles rares, laques, curiosités ou colifichets de toutes sortes.

moments difficiles. La pension de Mme de Pompadour est d'abord de 2400 livres par mois, puis de 4000 ; les cadeaux et les gratifications sont énormes et très-variables ; les étrennes sont d'abord de 50,000 livres, mais l'engouement du Roi diminuant, les étrennes disparaissent. Le jeu est une ressource importante ; la marquise est heureuse ; le lansquenet lui rapporte quelquefois 9000 livres, 28,800 livres, 20,592 livres. Dans les dernières années, pendant les désastres de la guerre de Sept-Ans, elle vend des tabatières d'or, des bracelets en perles et divers bijoux ; et cependant le Trésor est encore assez riche pour que le Roi lui donne 6000 francs parce qu'elle avait bien voulu se laisser saigner (juin 1761).

Ce gaspillage des finances de l'Etat, qui a contribué pour une si forte part à la ruine de notre marine et à la perte de nos colonies, finit par soulever contre Mme de Pompadour le peuple accablé d'impôts et aux prises avec la cherté du pain, qu'on accusait le Roi d'augmenter encore par ses spéculations sur les blés. En 1750, il y eut une émeute sérieuse à Paris, pendant laquelle le peuple voulut aller à Versailles brûler le château. « On fut obligé de mettre sur le chemin des troupes pour garder le pont de Sèvres et le défilé de Meudon *. »

La famille royale n'aimait pas davantage Mme de Pompadour. Dans ce temps où la crudité du langage n'effarouchait personne, le Dauphin ne se gênait pas plus que ses sœurs,

Mesdames de France, pour l'appeler Manman , mais je

n'ose écrire le mot. Marie Leczinska avait pour elle une aversion parfaitement motivée, malgré les bons offices que la maîtresse s'efforçait de rendre à la femme légitime auprès de son mari. Mme Campan raconte dans ses Mémoires une scène fort curieuse qui se passa, en 1755, entre la Reine et la marquise.

Souvent M. de Marigny2 faisoit offrir à la Reine par la marquise sa sœur, les fleurs, les ananas, les primeurs les plus rares, venant des jardins de Trianon et de Choisy. Un jour que la marquise étoit entrée chez la Reine, portant une grande corbeille de fleurs qu'elle

1 D'Argenson, VI, 213. — La marquise étant allée à Paris fut obligée d'eu sortir au plus vite (id., VI, 220).

2 Frère de la marquise et surintendant des Bâtiments.

lenoit avec ses deux beaux bras sans gants, par signe de respect, la Reine admira tout haut la beauté de la marquise, et par des éloges détaillés qui auraient convenu autant à une production des arts qu'à un être animé, elle sembloit vouloir justifier le goût du Roi. Le teint, les yeux, les beaux bras de la favorite, tout avoil été le sujet d'éloges faits avec le ton de supériorité qui les rend plus offensants que flatteurs, lorsque la Reine pria la marquise de chanter dans l'attitude où elle étoit, désirant entendre cette voix et ce talent dont toute la Cour du Roi avoit été charmée au spectacle des petits appartenons, et réunir à la fois le plaisir des oreilles à ceux des yeux. La marquise, tenant toujours son énorme corbeille, sentoit parfaitement ce que cette invitation avoit de désobligeant, et cherchoit à s'excuser sur l'invitation de chanter. La Reine finit par le lui ordonner ; alors elle fit entendre sa belle voix, en choisissant le monologue d'Armide : Un fin il est en ma puissance. Toutes les dames présentes à cette scène eurent à composer leur visage en remarquant l'altération de celui de la Reine.

Mme de Pompadour se souciait peu de l'opposition de Paris et de la haine de la famille royale ; elle se mordait les lèvres à certaines impertinences, et affectait de trôner à Versailles. On allait à sa toilette comme au lever du Roi.

« La toilette de cette dame, dit d'Argenson1, est une espèce de grande cérémonie aujourd'hui à la Cour; on la compare au fameux déculotté du cardinal de Fleury. Les soirs, tous les grands y accourent pour se montrer. On a donc cru qu'elle y devait faire cette déclaration publique, qu'elle prononça avant hier 2, à haute et intelligible voix : « Qu'est-ce que c'est que l'on dit, que le nouveau théâtre que le Roi vient de faire construire sur le grand escalier lui coûte deux millions ? Je veux bien que l'on sache qu'il ne coûte que 20,000 écus. Je voudrois bien savoir si le Roi ne peut pas mettre cette somme à son plaisir, et il en esl ainsi des maisons qu'il bâtit pour moi. » Il ne faut que citer de pareilles paroles, dites par une femme de cette espèce, pour montrer à quel degré d'abaissement était tombée la noblesse française devant la monarchie absolue et ses caprices.

En 1746. elle avait déjà obtenu le droit de monter dans les carrosses de la Reine. En 4752, le Dauphin s'étant amusé à la

- 27 novembre 1748.

faire tenir debout très-longtemps, le Roi lui accorda un tabouret. Il lui donna un brevet d'honneur, comme en avait eu un Mme de Montespan, sans pour cela prendre le titre de duchesse Nous verrons plus loin qu'elle fut nommée dame du palais de la Reine.

Malgré Mme de Pompadour et tous les moyens de distraction qu'elle imaginait, Louis XV continuait à s'ennuyer. La marquise disait, rapporte d'Argenson2, « qu'elle s'épuisoit en amusemens pour cette Majesté ennuyée, que le Roi bailloit à tout, concerts, soupers, comédies, ballets, etc., qu'elle ne savoit bientôt plus qu'y faire; que, si le Roi la quittoit, une petite dévotion le saisiroit et qu'il prendroit peut-être quelque autre maîtresse pour s'ennuyer encore davantage, mais qu'elle se vengeroit, etc., car elle est méchante. » Quand elle n'eut plus de ressources pour amuser S. M., elle organisa le Parc-aux-Cerfs et conserva sa place à la Cour.

Le Roi ne fait rien de sérieux. Il chasse à courre et à tir, mais sans relâche. De 1743 à 1767, il prit 2651 cerfs3. Chaque jour de chasse à tir, il tue 2 ou 300 pièces de gibier. En comptant ceux auxquels le Roi permet de tirer, il y a toujours de 1000 à 1200 pièces de tuées. Le 22 août 1750, Louis XV tue 318 pièces dans le petit parc de Versailles 4.

En 1752, sous la direction du duc d'Ayen, il se livre à l'étude de la botanique, à Tiïanon5.

A certains moments, il se plait dans la société de ses filles, auxquelles il a donné des surnoms d'une vulgarité choquante : Madame Adélaïde s'appelle Loque ; Madame Victoire, la plus grasse, est appelée Coche ; Madame Sophie a reçu le surnom de Graille, nom vulgaire de la corneille ; Madame Louise est Chiffe, la molle.

Mmo du Deffand raconte une bien singulière anecdote 6.

1 D'Argenson, VII, 324. — Ce fut à Fontainebleau que Mmo de Pompadour prit son tabouret, présentée encore cette fois par la princesse de Conty (D'Argenson, VII, 327).

3 Barbier, VII, 77.

h Luynes, X, 311.

6 D'Argenson, VII, 118.

6 Lettre à Walpole du 27 octobre 1767.

Voici l'histoire : elle est d'environ huit jours. Le Roi, après souper, va chez Madame Victoire ; il appelle un garçon de la chambre, lui donne une lettre, en lui disant : « Jacques, portez cette lettre au duc de Choiseul, et qu'il la remette tout à l'heure à l'évêque d'Orléans. » Jacques va chez M. de Choiseul ; on lui dit qu'il est chez M. de Penthièvre ; il y va; M. de Choiseul est averti, reçoit la lettre, trouve sous sa main Cadet, premier laquais de Mme de Choiseul ; il lui ordonne d'aller chercher partout l'évêque, de lui venir promptement dire où il est. Cadet, au bout d'une heure et demie, revient, dit qu'il a d'abord été chez Monseigneur, qu'il a frappé de toutes ses forces à la porte, que personne n'a répondu ; qu'il a été par toute la ville sans trouver ni rien apprendre de Monseigneur. Le duc prend le parti d'aller à l'appartement dudit évêque ; il monte 128 marches, et donne de si furieux coups à la porte, qu'un ou deux domestiques s'éveillent et viennent ouvrir en chemise. « Où est 1" Evêque ? — Il est dans son lit depuis dix heures du soir. — Ouvrez-moi sa porte. » L'Evêque s'éveille : « Qu'est-ce qui est là? — C'est moi, c'est une lettre du Roi. — Une lettre du Roi ! hé, mon Dieu, quelle heure est-il ? — Deux heures. » Il prend la lettre. « Je ne puis lire sans lunettes ! — Où sont-elles ? — Dans mes culottes. » Le ministre va les chercher, et pendant ce temps-là ils se disoient : « Qu'est-ce que peut contenir cette lettre ? L'archevêque de Paris est-il mort subitement ? Quelque évêque s'est-il pendu ? » Ils n'étoient ni l'un ni l'autre sans inquiétudes. L'Evêque prend la lettre ; le ministre offre de la lire ; l'Evêque croit plus prudent de la lire d'abord ; il n'en peut venir à bout, et la rend au ministre qui lut ces mots :

« Monseigneur l'évêque d'Orléans,

» Mes filles ont envie d'avoir du cotignac 1 ; elles veulent de » très-petites boîtes, envoyez-en ; si vous n'en avez pas, je vous » prie

Dans cet endroit de la lettre il y avoit une chaise à porteurs dessinée ; au-dessous de la chaise :

« d'envoyer sur le champ dans votre ville épiscopale en chercher, » et que ce soit de très-petites boîtes. Sur ce, Monsieur l'évêque » d'Orléans, Dieu vous ait en sa sainte garde. Louis. »

Et puis plus bas, en post-scriptum :

« La chaise à porteurs ne signifie rien; elle étoit dessinée par mes » filles sur cette feuille que j'ai trouvée sous ma main. »

Vous jugez de l'étonnement des deux ministres. On fit partir sur le champ un courrier ; le cotignac arriva le lendemain ; on ne s'en

1 Marmelade de coings pour laquelle la ville d'Orléans est en réputation.

soucioit plus. Le Roi lui-même a conté l'histoire, dont les ministres n'avoient point voulu parler les premiers. Je la fis raconter hier par M. de Choiseul.

Les voyages sont toujours continuels. D'Argenson écrit le 19 novembre 1749 : « Le Roi est à Ghoisy et la Reine à Versailles ; ce sera jeudi que la Cour sera rassemblée à Versailles, mais ce ne sera pas pour longtemps. Ayant encore dix jours jusqu'à l'Avent, on aura quelque nouveau voyage. Le goût des voyages augmente au Roi au lieu de diminuer ; les approches de l'hiver n'y font rien ». Louis XV ne passe jamais huit jours de suite à Versailles, « ce qui fait grand tort à toutes les aiïakes » Le duc de Luynes dit la même chose2 : « Il est rare que hors le temps du Carême, où le Roi voyage moins, à cause des sermons, S. M. demeure quatre ou cinq jours de suite à Versailles ; ordinairement son séjour en ce lieu est de deux à trois jours. » En 1750, Louis XV ne coucha que 52 nuits à Versailles 3.

Très-délicate et souvent soutirante ou malade4, Mme de Pompadour était obligée de suivre le Roi dans ses courses continuelles. « Elle est menacée de la poitrine plus que jamais, dit d'Argenson5 ; elle a été incommodée dans les formes et a eu des toiblesses ; cependant il faut toujours marcher pour le Roi qui marche tant. On lui faisoit prendre le lait pendant les campagnes du Roi ; il n'y a pas moyen quand le Roi est avec elle ; il faut courir, boire et manger. On prépare pour cet hiver de beaux ballets et opéras dans les cabinets, et elle y chantera. Il faut qu'il y ait dans cette beauté des forces inconnues qui la soutiennent fraîche et belle au milieu de tant de fatigues, et avec une poitrine détruite. Autrefois on eût dit que c'étoit par un sort, un talisman, un anneau constellé. »

Les dépenses occasionnées par les voyages étaient considérables. D'Argenson6 dit que chacune de ces courses coûtait

1 Barbier, III, 288. VI, 18.

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