XVII
5 C'était la statue de Mme de Pompadour, exécutée en 1753 par Pigalle. Le marquis d'Herford eu a offert uu moulage au musée de Versailles. Cette statue (1836 bis) est placée au vestibule de l'Opéra (95), au premier étage.
6 D'Argenson, VI, 298. — Luynes, X, 122. — Cette maison fut appelée depuis Brimborion.
Hubert, dans la forêt de Rambouillet; il y allait assez souvent souper après la chasse1. Enfin le Roi allait aussi à Crécy chez Mmo de Pompadour; en 1749, il y séjourna avant de se rendre au Havre voir la mer; en 1734, il y passa quinze jours; en 1757, il y retourna, et les ministres l'y suivirent pour travailler*.
THEATRE DES PETITS APPARTEMENTS
De tous les moyens employés par Mm0 de Pompadour pour distraire Louis XV et maintenir sa faveur, le seul honnête fut le Théâtre des petits appartements, ou, comme on l'appelait familièrement, le Théâtre des petits cabinets. « Déjà, à l'époque de la semaine sainte, elle avait donné dans son appartement des concerts spirituels, où l'on avait exécuté devant Louis XV émerveillé le Miserere de Lalande, le JuUlate Deo omnis terra, le Venite exitltemus et le Magnus Dominus de Mondonville. Elle-même, Mme de l'Hôpital, Mme Marchais, Mme Trusson, M. d'Ayen, M. de Clermont-Tonnerre, M. de la Salle et le vicomte de Rohan y avaient chanté ou joué leur partie, soutenus par les belles voix de Mlles Demetz et Fel, et par le chant magistral de Jélyotte, de l'Opéra. Mais ce n'était pas encore assez, et Mme de Pompadour résolut de faire construire un petit théâtre dans le palais de Versailles et d'y jouer elle-même la comédie devant le Roi et un petit cercle d'intimes3. »
Les mémoires du duc de Luynes, complétés avec les quatre
1 Barbier, VI, 533; VII, 71 ; VIII, 44.
2 D'Argenson, VI, 34. — Barbier, VI, 28. — Luynes, XVI, 296.
3 Campardon, MmQ de Pompadour et la cour de Louis XV, in-8°, 1867, p. 78.
volumes du Théâtre des petits appartements quelques pages de Laujon 2 et les documents provenant des papiers du duc de la Vallière 3, permettent de faire l'histoire de ce théâtre, d'apprécier le talent des acteurs et de se rendre compte du charme de ces représentations, qui ont été le principal divertissement de la Cour de Louis XV, mais divertissement réservé à un très-petit nombre de familiers.
Ce fut pendant l'hiver de 4746-1747 que se réunirent les acteurs qui composèrent la troupe « jalouse de produire ses talents sous les yeux du Roi ».
Louis XV, dit Laujon, avait entendu citer très-souvent, et toujours avec éloge, les talents de Mme la marquise de Pompadour pour la comédie, pour le chant, et qui s'était rendue célèbre à Etiolles *, sur le théâtre de M. de Tournehem, son oncle, et sur celui de Mme de Villemur (dont elle était l'amie particulière) à Chantemerle. Plusieurs des courtisans de S. M., et entre autres M. le duc de Richelieu, y avaient assisté ; M. le duc de Nivernois et M. le duc de Duras y avaient été acteurs ; il n'en fallait pas davantage pour exciter la curiosité du Roi et pour seconder Mme de Pompadour dans le désir qu'elle avait de développer à ses yeux tous ses moyens de plaire ; désir que partageaient avec elle les deux acteurs que je viens de citer.
Le théâtre fut établi dans la Petite-Galerie*. Le Roi y entrait par le salon Ovale (131).
Mme de Pompadour choisit les acteurs de la troupe. Les premiers admis furent: les ducs d'Ayen, de Nivernois, de Duras, de la Vallière, de Luxembourg, MM. de Meuse, de Croissy et
1 Ces quatre volumes, imprimés sur vélin et couverts de superbes reliures eu maroquin rouge aux armes et au chiffre du Roi, sont une des richesses de la bibliothèque de la ville de Versailles.
2 Laujon mourut en 1811, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Il fut un des auteurs qui travaillèrent pour le théâtre des petits appartements, mais ses souvenirs, rédigés dans son extrême vieillesse, sont pleins d'inexactitudes.
3 Ces documents conservés à la bibliothèque de l'Arsenal ont été publiés par M. Jules Cousin (La Comédie à la cour de Louis XV, dans Y Entracte de 1860), par M. Ad. Jullien (Histoire du théâtre de Mmo de Pompadour) et par M. Campardon (MmQ de Pompadour et la cour de Louis XV).
4 C'était dans la société de gens de lettres et d'artistes distingués, que rassemblait à Etiolles M. de Tournehem, riche et passionné pour les arts, que sa nièce, en formant son goût, apprit à aimer les talents.
5 Luynes, VII, 91. — Les Comptes des Bâtiments de 1748 appellent le théâtre: Théâtre de la Petite-Galerie.
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de Gontaut ; M. de Courtenvaux, pour la danse; Mm0 de Pompadour, la belle duchesse de Brancas, douairière mais encore jeune, Mmes de Pons, de Livry et de Sassenage. On verra bientôt la troupe s'augmenter peu à peu et compter un nombre assez considérable de nouveaux sociétaires.
Dans la première assemblée, on choisit pour directeur M. le duc de la Vallière, pour secrétaire et souffleur l'abbé de la Garde, secrétaire et bibliothécaire de Mme de Pompadour. Ensuite on s'occupa des statuts, que nous reproduisons d'après Laujon.
1er, relatif à l'admission. Pour être admis dans la troupe, comme sociétaire, il faudra prouver que ce n'est pas la première fois que l'on a joué la comédie, pour ne pas faire son noviciat dans cette troupe ;
2e. Chacun y désignera son emploi ;
3e. On ne pourra, sans avoir obtenu le consentement de tous les sociétaires, prendre un emploi différent de celui pour lequel on a été agréé ;
4e. On ne pourra, en cas d'absence, se choisir un double : droit expressément réservé à la société, qui le nommera à la majorité absolue ;
5e. A son retour, le remplacé reprendra son même emploi ;
6e. Chaque sociétaire ne pourra refuser un rôle affecté à son emploi, sous prétexte que le rôle est peu favorable à son jeu, ou qu'il est trop fatigant.
(Ces six premiers articles sont communs aux actrices comme aux acteurs. — Voici les articles réservés uniquement aux actrices) :
7e. Les actrices seules jouiront du droit de choisir les ouvrages que la troupe doit représenter ;
8°. Elles auront pareillement le droit d'indiquer le jour de la représentation, de fixer le nombre des répétitions, et d'en désigner le jour et l'heure ;
9e. Chaque acteur sera tenu de se trouver à l'heure très-précise désignée pour la répétition, sous peine d'une amende que les actrices seules fixeront entre elles ;
10e. L'on accorde aux actrices seules la demi-heure de grâce, passé laquelle l'amende qu'elles auront encourue sera décidée par elles seules.
Copie de ces statuts sera donnée à chaque sociétaire, ainsi qu'au directeur et au secrétaire, qui sera tenu de les apporter à chaque répétition.
Les affiches étaient imprimées en or.
Le 4 6 janvier 4 747, le théâtre des petits appartements fut
inauguré par la représentation de Tartufe. On avait fait plusieurs répétitions à Versailles et à Choisy l, et la pièce fut fort bien jouée, si l'on en croit le duc de Luynes.
Les actrices étoient, dit-il, Mme de Pompadour, Mme de Sassenage, Mme la duchesse de Brancas et Mmo de Pons. Les acteurs : M. de Nivernois, M. d'Ayen, M. de Meuse, M. de la Vallière, M. de Croissy, qui joua même fort bien ; je crois que j'en oublie quelquesuns. Il y avoit fort peu de spectateurs : le Roi, Mme d'Estrades, Mme du Roure et M. le maréchal de Saxe, et je crois M. de Tournehem, M. de Vandières, Champcenetz et son fils, quelques autres domestiques du Roi ; en tout il n'y avoit que quatorze personnes. Il n'y avoit point de musiciens de profession à l'orchestre, mais seulement M. de Chaulnes, M. de Sourches, avec quelques-uns de leurs domestiques qui sont musiciens, et outre cela M. de Dampierre, gentilhomme des Plaisirs.
M. le maréchal de Noailles avoit demandé avec instance à assister au petit spectacle ; il a été refusé. M. le prince de Conty a été aussi refusé. M. le comte de Noailles a extrêmement sollicité la même grâce sans l'obtenir, et, comme il avoit envie d'aller à Paris, il dit au Roi qu'après un aussi grand dégoût il falloit bien qu'il prit le parti d'aller à Paris chercher à calmer sa douleur. Le Roi lui répondit en badinant qu'il feroit très-bien2.
Le 23, on joua le Préjugé à la mode, comédie de la Chaussée, et pour la petite pièce V Esprit de contradiction, comédie de Dufresny.
Ces deux pièces furent fort bien exécutées, et Mme de Pompadour joua à merveille, à ce que l'on dit. M. le duc de Duras joue aussi très-bien et M. de Croissy. Mme de Brancas, Mme de Pons, M. de Gontaut y jouent médiocrement ; M. de Nivernois tout au mieux. M. de Grimberghen fut admis au nombre des spectateurs ; Mme de Pompadour l'aime beaucoup.
Après le souper, il y eut un petit bal ; Mme de Pompadour dansa un moment avec M. de Clermont-d'Amboise ; ensuite il y eut des contredanses où le Roi dansa 3.
Les comédies se continuèrent pendant le mois de février. Le lundi, à cette époque, était consacré aux représentations des petits cabinets. Le 20 février, le Roi y fit venir le Dauphin*
2 Luynes, VIII, 86.
3 Luynes, VIII, 91.
* Luynes, VIII, 131.
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Le 27 ou joua les Trois Cousines, de Dancourt, et un acte d'un opéra de Bourgeois, qui n'eut aucun succès.
Les acteurs de la comédie étoient M. de la Vallière, qui faisoit le Bailli, le duc de Villeroy, qui faisoit M. de Lornie et qui joua parfaitement bien ; M. le duc de Duras, qui faisoit Biaise et qui joua bien aussi. M. de Luxembourg est aussi un des acteurs. Les actrices étoient : Mme deBrancas, qui faisoit la Meunière et qui joua assez bien, un peu froidement cependant ; Mm0 de Pompadour joua Colette, tout au mieux ; Mmos de Livry et de Pons faisoient les deux filles de la meunière. Les danseurs dans les divertissemens étoient : M. de Clermont-d'Amboise, qui a fait les danses ; M. de Courtenvaux, M. de Luxembourg, M. de Villeroy. La comédie et l'acte d'opéra furent exécutés à merveille. Mme de Pompadour, qui a une jolie voix, chanta très-bien. Il n'y a de femmes qu'elle et Mmc de Brancas dans cet acte. Le duc d'Ayen y jolia, et chanta aussi avec applaudissemens l.
Le 13 mars, on représenta une seconde fois les Trois Cousines, et ensuite un petit opéra, Erigone, dont les paroles étaient de La Bruère la musique de Mondonville, et les danses de Dehesse. La décoration du théâtre, peinte par Pérot, représentait un bocage avec une demeure champêtre élégamment ornée.
Cet opéra est extrêmement joli, dit le duc de Luynes ; tout fut fort bien exécuté. Il n'y a d'acteurs que Mme la duchesse de Brancas, Mme de Pompadour et M. le duc d'Ayen. Je vis deux acteurs nouveaux à la Comédie, M. le duc de Chartres et M. d'Argenson, le fils. Les meilleurs acteurs sont sans contredit M. le duc de Villeroy pour les rôles de paysans, M. le duc de Duras et Mme de Pompadour2.
Le 18 mars, la Reine, accompagnée de M. de la Mothe, assista à la représentation, qui se composa du Préjugé à la mode, et de l'opéra Erigone.
Les acteurs étoient, dit le duc de Luynes, l'un des invités 3, Mme de Pompadour, qui faisoit Constance, rôle très-difficile et qu'elle joua parfaitement bien. M. le duc de Duras faisoit Durval, rôle encore plus difficile à jouer que celui de Constance ; il l'exécuta supérieurement. Le comte de Maillebois faisoit Da,uon ; il joua fort
1 Luynes, VIII, 135.
* Luynes, VIII, 143. — Erigone fut jouée à l'Opéra eu 1758. 3 Luynes, VIII, 143.
bien. M. d'Argenson le fils (Voyer) et M. de Coigny, le fils, faisoient Clitandre et Damis. M. de Croissy faisoit Argant; il joue bien, mais d'une manière un peu trop forcée. Mme de Pons faisoit Sophie ; Mmc de Livry joua très-bien le rôle de Florine, et le marquis de Gontaut celui de Henri.
Après la comédie on joua le petit opéra de Mondonville. Il n'y a que trois acteurs. Mme de Pompadour chanta tout au mieux ; elle n'a pas un grand corps de voix, mais un son fort agréable, de l'étendue même dans la voix ; elle sait bien la musique, et chanta avec beaucoup de goût ; elle fait Erigone. Mm0 de Brancas, qui fait Antinoë, joue assez bien ; elle a une grande voix, mais elle ne chante pas avec la môme grâce que Mme de Pompadour, et en tout sa voix n'est pas flexible. M. d'Ayen faisoit Bacchus. Sa voix est son ouvrage ; il s'est formé une basse-taille assez étendue, mais déparée parce qu'il parle gras et que ses cadences ne sont pas agréables ; outre cela quelquefois sa voix baisse un peu en chantant ; d'ailleurs il chante avec goût et en musicien.
Les danses qui sont faites par Dehesse, de la Comédie italienne, sont fort jolies. Il n'y a de femme qui danse que Mme de Pompadour. Les hommes sont M. le duc de Chartres, M. le duc de Villeroy, M. de Luxembourg, M. de Coigny, le fils, M. de Guerchy, Champcenetz, le fils, M. de Clermont-d'Amboise, le père, et M. de Courtenvaux ; ces deux derniers pour les danses hautes et les entrées. M. de Courtenvaux, qui est grand musicien, danse avec une légèreté, une justesse et une précision admirables.
Mme la Dauphine, qui étoit enrhumée, ne put pas venir à ce petit spectacle ; ainsi il n'y avoit que le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames, mais sans aucune représentation ; le Roi et la Reine sur des chaises à dos ; M. le Dauphin et Mesdames sur des pliants. Il n'y avoit ni officiers des Gardes, ni capitaine des Gardes derrière. M. le maréchal de Noailles y étoit comme amateur, M. le comte de Noailles, M. le maréchal de Saxe, M. de Grimberghen et moi, M. et Mme de Bachi -, d'ailleurs Mme de Luynes, M. de la Mothe, Mme la maréchale de Duras, M. d'Aumont.
Les comédies recommencèrent en décembre 1747. « Le théâtre, dit le duc de Luynes \ est toujours dans la Petite-Galerie ; on y a seulement fait quelques changemens. La partie de la Petite-Galerie qui est du côté de l'appartement du Roi, et où le Roi se place, ainsi que tous les spectateurs, formoit un trop petit espace, parce qu'on avoit pris sur cette partie un retran-
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chement pour placer l'orchestre ; ce retranchement même étoit trop petit, et les musiciens y étoient fort mal à leur aise. On a donc ôté ce retranchement; ainsi l'emplacement pour les spectateurs est présentement assez grand. On a placé l'orchestre en avant des spectateurs ; et on lui a donné un emplacement suffisant. Le théâtre est par delà l'orchestre, ce qui fait qu'il est un peu éloigné des spectateurs, et que les acteurs et actrices qui ont la voix foihle se font entendre difficilement. Derrière le théâtre, on a construit un retranchement avec des planches dans lequel deux dames peuvent s'habiller; et plus loin, sur le palier de l'escalier de marbre, près la porte de la Petite-Galerie, on a fait un autre retranchement volant avec des planches, qui est assez grand, avec des poêles, pour que les hommes puissent s'habiller et se déshabiller sans se refroidir. On fait usage aussi, pour les acteurs moins considérables, du cabinet qu'on appelle des Médailles, où elles ne sont plus, mais qui en porte toujours le nom. »
Ainsi le théâtre occupait les salles 432 (spectateurs), 4 33 (orchestre et théâtre), 4 34 (scène et retranchement ou loge pour les actrices), 137 (loge pour les acteurs secondaires) et 4 36 (partie du palier de l'escalier des Ambassadeurs, où se trouvaient les loges et les poêles pour les acteurs).
On avait adjoint à M. de la Vallière un sous-directeur, M. de Moncrif l. L'orchestre comptait 28 musiciens : M. Ferrand, parent de Mme de Pompadour, compositeur de musique, tenait le clavecin. Il y avait 3 bassons, parmi lequels le prince de Dombes, 2 flûtes, 4 0 violons, 7 violoncelles, 2 violes (M. de Dampierre et le marquis de Sourches), 2 hautbois et 1 trompette.
Les chœurs se composaient d'abord de douze exécutants, mais leur nombre s'éleva promptement à vingt-six, dont six femmes ; ils étaient placés sous la direction de M. de Bury, surintendant de la Musique du Roi. La danse ne devait comprendre que quelques jeunes garçons et quelques jeunes filles, âgés de dix à quinze ans ; ils étaient dirigés par leur maître de ballets, Dehesse, célèbre acteur de la Comédie italienne et non moins célèbre chorégraphe. Passé douze ou quinze ans,
1 Luynes, VIII, 416.
les danseurs ou danseuses ne restaient plus dans la troupe, et ils entraient sans début à l'Opéra ou dans les corps de ballets de la Comédie française ou de la Comédie italienne. L'un de ces enfants, Caillot, devint l'un des premiers chanteurs de la Comédie italienne ; un autre, la petite Marquise, entra dans le corps de ballets du même théâtre et devint la maîtresse du duc d'Orléans, qui en lit Mme de Villemonble. Les deux principales danseuses de la troupe étaient Mlle Puvigné, qui devint la maîtresse du duc de la Vallière, et Mlle Camille ; les personnages dansants étaient MM. de Courtenvaux et de Langeron.
Les choristes, les danseurs et les acteurs avaient de riches costumes exécutés sur les dessins de Péronnet. Le théâtre possédait en 1749 1 : cent cinquante- trois habits de femmes, deux cent deux habits d'hommes, soixante-sept culottes, deux cent quarante-trois coiffures, quantité de corps, paniers, hanches de baleine pour Mmes de Pompadour, de Brancas, Marchais et Trusson, des ustensiles de toutes sortes : dards, houlettes, baguettes de fée, tridents, fleurs, flambeaux, chaînes,, lyres, cors de chasse, armes, carquois, flèches, arcs, massues, serpents à ressorts, tambours de basque, etc.
La troupe avait pour coiffeur Notrelle, le plus célèbre perruquier de Paris, qui fit un jour cette prodigieuse réclame :
Le sieur Notrelle, perruquier des Menus-Plaisirs du Roi et de tous les spectacles, place du Carrousel, a épuisé les ressources de son art pour imiter les perruques des dieux, des démons, des héros, des bergers, des tritons, des cyclopes, des naïades, des furies, etc. Quoique ces êtres, tant fictifs que vrais, n'en aient pas connu l'usage, la force de son imagination lui a fait deviner quel eût été leur goût à cet égard, si la mode d'en porter eût été de leur temps. A ces perruques sublimes il a joint une collection de barbes et de moustaches de toutes couleurs et de toutes formes, tant anciennes que modernes 2.
Les décors, variés et fort beaux, étaient peints par Pérot. Les répétitions, toujours nombreuses et sérieuses, se fai-
1 L'inventaire a été publié par M. Campardon, d'après les papiers du duc de la Vallière conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.
2 Cité par Adolphe Jullien, Histoire du théâtre de Mme de Pompadour, p. 7.
saient quelquefois sous la direction de Mllos Gaussin et Dumesnil, de la Comédie française, qui donnaient d'utiles conseils aux actrices de la troupe.
Les invités sont toujours peu nombreux, et les invitations sont faites par le Roi seul. Cependant Mme de Pompadour fit accorder aux auteurs dont on avait joué les pièces le droit d'entrer au théâtre. Les acteurs qui ne jouaient pas avaient aussi le droit d'assister à la représentation. Les femmes, à l'exception de Mme de Mirepoix, amie de Mrae de Pompadour, ne furent point invitées pendant les deux premières années.
Mais il faut revenir à l'histoire du théâtre.
« Pendant l'hiver de 4746 à 1747, le Roi s'étoit amusé à voir des comédies représentées dans l'intérieur de ses appartemens ; ces pièces avoient bientôt été suivies de quelques actes de ballets chantés et dansés par les acteurs mêmes qui remplissoient les rôles de la comédie.
» Au mois de décembre dernier (1747), ces amusemens ont recommencé. On avoit préparé plusieurs ballets nouveaux, dont les danses dévoient être formées par des enfans d'une figure agréable et ayant du talent ; singularité qui sur ce théâtre a paru d'un grand agrément.
» Comme on étoit précisément à la veille de la première représentation, on s'aperçut que contre toute bienséance théâtrale on alloit rouvrir la scène sans aucune annonce. Dans cette extrémité la troupe honora de son choix M. de Moncrif pour réparer cette irrégularité. Il composa précipitamment l'espèce de prologue qui fut joué par M. le duc de la Vallière et par M. la duc de Nivernois1. »
La réouverture du Chéâtre eut lieu le 20 décembre 1747, et, à la suite du duc de Luynes nous allons pénétrer dans la salle.
1 Théâtre des petits appartemens, 1747-48, T. I, intitulé Recueil des comédies et ballets représentés sur le Théâtre des petits appartemens pendant l'hiver de 4747 à 4748. — C'est le duc de la Vallière lui-même qui, dans son livre : Ballets, opéras et autres ouvrages lyriques par ordre chronologique, etc., Paris, 1760, pet. in-8°, donne aux deux recueils des pièces jouées dans les petits appartements (1747-48, 1 vol., et 1748-49, 3 vol.) le titre de Théâtre des petits appartemens en 4 volumes. Ces quatre volumes contiennent, avec le texte des pièces représentées, de nombreux et précieux renseignements.
Le Roi était revenu exprès de bonne heure de la chasse ; aussi la représentation commença à cinq heures et demie. La toile levée, l'orchestre se mit à jouer une ouverture. Aussitôt M. de Nivernois arrêta les musiciens pour jouer avec M. de la Vallière le prologue de Moncrif :
M. de Nivernois, à l'orchestre.
Un moment, s'il vous plaît, Monsieur le directeur !
(A l'orchestre qui continue.) Messieurs, arrêtez donc... Monsieur de la Vallière!
M. de la Vallière, derrière le théâtre. Eh bien !
M. de Nivernois.
Hé ! venez donc.
M. de la Vallière, tout essoufflé.
Que voulez-vous, Monsieur?
M. de Nivernois.
Ce que je veux ? Question singulière !
M. de la Vallière.
Mais expliquez-vous donc.
M. de Nivernois.
Je ne vous conçois pas ; Pour un grand directeur la faute est bien grossière !
M. de la Vallière.
Quelle faute ?
M. de Nivernois.
Je veux vous le dire tout bas.
M. de la Vallière.
Parlez, Monsieur, criez ; je meurs d'impatience.
M. de Nivernois.
Seigneur, qu'est devenu votre auguste prudence? M. de la Vallière.
Comment ?
M. de Nivernois.
Que vous sert ce maintien effaré?
Vous oubliez....
M. de la Vallière.
Quoi donc ?
THEATRE DES PETITS APPARTEMENTS 413
M. DE NlVERNOIS.
Soyez désespéré.
M. DE LA VALLIÈRE
Pourquoi ?
M. DE NlVERNOIS.
Vous oubliez.... distraction funeste l
M. DE LA VALLIÈRE
J'oublie.... Eh bien ! j'oublie....
M. DE NlVERNOIS.
Un devoir manifeste.
M. DE LA VALLIÈRE
Moi !
(Successivement tous les acteurs viennent être spectateurs de cette scène entre M. le duc de la Vallière et M. le duc de Nivernois).
M. DE NlVERNOIS.
Rouvrant un théâtre, on doit premièrement Signaler ce grand jour par un beau compliment; Toujours, le directeur chargé delà harangue.... Pensez, imaginez, déployez votre langue.
M. de la Vallière.
Que dirois-je, Seigneur ? mon tort est avéré.
M. de NlVERNOIS.
Commencez donc !
M. de la Vallière.
Hé quoi ! sans être préparé l
M. DE NlVERNOIS.
N'importe, il faut du moins signaler votre zèle.
M. de la Vallière (après un silence et de grandes révérences à l'assemblée).
Essayons..., car....
M. DE NlVERNOIS.
Fort bien !
M. de la Vallière.
Ma frayeur est mortelle.
M. DE NlVERNOIS.
La troupe attend de vous un discours enchanteur.
M. de la Vallière (s'adressant au Roi), *
Le désir de briller n'a rien qui nous inspire ;
Ici, nous pouvons tous le dire, Le zèle et les talens sont l'ouvrage du cœur.
(M. de la Vallière et le reste de la troupe font la révérence et le prologue finit1.)
On joua ensuite le Mariage fait et rompu, comédie de Dufresny, en trois actes et en vers, qui fut très-bien exécutée, quoique Mme de Pompadour n'y eût pas de rôle. M. de Nivernois, qui faisait le gascon Glacignac, enleva les applaudissements de la salle.
« Après que la comédie fut finie, dit le duc de Luynes, l'orchestre joua quelque temps, pendant lequel Mme de Pompadour, qui n'avoit été que spectatrice, alla se préparer pour être actrice. »
La pièce qu'on allait jouer était la pastorale d'Ismène*, dans laquelle Mmo de Pompadour faisait le rôle d' Ismène. Son habit de taffetas bleu, doublé de soie blanche et garni de gazes brochées, valait 475 livres 3. Quand Ismène fut habillée, la toile se leva.
On exécuta un acte dont la musique est composée par Rebel et Francœur, et les paroles par M. de Moncrif. Cet acte est une pastorale extrêmement jolie. Mme de Pompadour y chante et y joue à merveille. Il ne devoit y avoir d'actrice avec elle que Mme de Brancas la douairière; mais, comme elle est enrhumée et hors d'état de chanter, on a substitué à sa place, seulement pour le temps qu'elle sera malade, Mme Trusson, femme de chambre de Mmela Dauphine, qui a une jolie figure, une petite voix, mais fort agréable. En homme, il n'y a d'autre acteur que M. le duc d'Ayen, qui joue fort bien.
La pastorale se nomme Ismène, qui est le nom de la principale actrice. Les danses, toujours composées par Dehesse, sont extrêmement jolies. Il n'y a de gens de ce pays-ci qui dansent que M. de Courtenvaux, qui a beaucoup de légèreté et de justesse. Les autres danses sont exécutées par quatre fils et quatre filles de maîtres à danser de Paris, qui ont de dix, douze à quinze ans, qui dansent à merveille, et qui font beaucoup mieux sur le théâtre parce qu'ils le remplissent moins
1 Luynes, VIII, 417.
'* Qui fut représentée à l'Opéra en 1750, Campardon.
THEATRE DES PETITS APPARTEMENTS
« Le souvenir agréable que Mme de Pompadour avait conservé des auteurs dont la célébrité répandait tant d'éclat dans la société de M. de Tourneliem, était encore trop récent pour être effacé de sa mémoire. Son orgueil avait été flatté d'y compter tour à tour pour habitués, Voltaire, Grébillon *, et presque toujours Gresset, alors dans toute la force de son talent. La nièce n'était pas moins impatiente que l'oncle de leur prouver sa reconnaissance ; Crébillon, leur ami, fut le premier qui s'en ressentit. Mme de Pompadour obtint de faire imprimer aux dépens du Roi, par l'imprimerie royale, les œuvres de Crébillon. Voltaire était devenu plus difficile à obliger ; il avait contre lui toute la famille royale ; la lutte était dangereuse pour Mmo de Pompadour, mais elle osa la tenter2. »
Mme de Pompadour fît jouer la comédie de Voltaire appelée YEnfant prodigue, et obtint pour son auteur les entrées du théâtre.
Le 30 décembre, il y eut comédie dans les cabinets, dit le duc de Luynes3. On joua Y Enfant prodigue de Voltaire4. M. le duc de Chartres faisoit le rôle de Rondon et joua parfaitement bien. Mme de Pompadour faisoit Lise; M. de Croissy Fierenfat; M. de la Vallière Euphémon le père; M. de Nivernois EupMmon le fils, qui est un rôle difficile et qu'il joua supérieurement. Le marquis de Gontaut joua très-bien le rôle de Jasmin. Mme de Brancas fit le personnage de la baronne de Croupillac. Toute la pièce fut exécutée à merveille. Mme de Livry faisoit Marthe.
Après cette comédie on joua une petite pièce en un acte intitulée Zénéide^; elle est de M. de Cahusac, secrétaire de M. le comte de Clermont. Il n'y a que quatre personnages : la Fée, que Mme de Brancas joua fort bien; Mme de Pompadour faisoit Zénéide; on ne peut pas avoir plus de talens et plus de grâces qu'elle en a. Mmode Livry joua le personnage de Guidie ; M. de Nivernois celui SOlynde; il joua aussi bien dans cette seconde pièce que dans la première. A la fin de cette pièce, il y eut des danses fort jolies. Il n'y a point d'autres danseurs que les petits enfants dont j'ai parlé, et M. de Courtenvaux, qui dansa encore mieux qu'à la première fois. Cependant M. de Langeron parut sur le théâtre, et dansa fort bien.
1 On avait le soin d'éviter qu'ils se trouvassent ensemble.
2 Laujon.
4 En cinq actes et en vers.
6 Comédie en un acte et en vers.
Entre les deux pièces, M. le marquis de la Salle, fils au maître de la Garde-robe et qui a une charge dans les gendarmes, chanta un prologue des Elémens *. Il a une basse-taille assez belle. Il jouoit l'année passée chez Mme de la Mark, où il avoit fort bien réussi. C'étoit son début sur le théâtre des cabinets.
Enchanté du succès de sa pièce, Voltaire adressa à la marquise les vers suivants :
Ainsi donc vous réunissez
Tous les arts, tous les dons de plaire,
Pompadour ! Vous embellissez
La Cour, le Parnasse et Cythère.
Charme de tous les yeux, trésor d'un seul mortel!
Que votre amour soit éternel !
Que tous vos jours soient marqués par des fêtes ! Que de nouveaux succès marquent ceux de Louis !
Vivez tous deux sans ennemis,
Et gardez tous deux vos conquêtes !
Si l'on en croit Laujon, ces vers, assez médiocres, valurent à Voltaire, outre l'approbation de Mme de Pompadour, un redoublement de haine de la part des dévots de la Cour.
Mme de Pompadour y gagna aussi plus d'une insulte. Le recueil Maurepas renferme plusieurs couplets improvisés , dit-on, dans un souper chez M. de Maurepas. On jugera de la platitude de ces vers par les suivants :
La contenance éventée, La peau jaune et traitée, Et chaque dent tachetée, Les yeux fades, le col long; Sans esprit, sans caractère, L'âme vile et mercenaire, Le propos d'une commère, Tout est bas chez la Poisson.
Le 10 janvier 1748, la troupe joua Tartufe et le ballet âVsmène.
La comédie commença à cinq heures trois quarts, ensuite on exécuta le ballet ; le tout dura jusqu'à près de neuf heures. Ces di-
1 Ballet joué à l'Opéra en 1725 ; paroles de Roy, musique de Lalande et Destouches, danses de Balou. Louis XV, avec de jeunes seigneurs de la Cour, l'avait dansé aux Tuileries en 1721.
verlissemens ne dérangent rien des spectacles ordinaires de la Cour. Le ballet est le même qu'on exécuta la dernière fois. Mm0 Trusson y chanta beaucoup mieux; sa voix est jolie et agréable. La comédie étoit le Tartufe de Molière. Voici le nom des acteurs et leurs rôles :
Mmo Pernelle, Mme de Sassenage.
Orgon, M. de Croissy.
Mme Orgon, Mme la duchesse de Brancas.
Elmire, Mme de Brancas.
Damis, M. le comte de Maillebois.
Marianne, Mme la comtesse de Pons.
Valère, M. le duc de Duras.
Cléante, M. de Gontaut.
Tartufe, M. de la Vallière.
Dorine, suivante de Marianne, Mme de Pompadour1. M. Loyal, sergent, M. de Meuse.
Un exempt, M. le marquis de Voyer.
Flipotte, une femme de chambre8.
On peut lire dans les mémoires de Mme Duhausset, femme de chambre de Mme de Pompadour, comment M. le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, ministre de la guerre, obtint l'insigne faveur d'être chargé du rôle de YExempt. Mmo Duhausset désirait obtenir du comte d'Argenson un petit commandement pour un ancien officier. M. d'Argenson, qui détestait Mm0 de Pompadour, rejeta la demande de Mme Duhausset ; son fils vint la trouver et lui proposa, en échange du commandement qu'elle demandait, d'obtenir de Mme de Pompadour qu'il fût admis à jouer le rôle de l'exempt de police dans le Tartufe. Ce qui fut accordé, ainsi que le commandement.
Le 43 janvier, on joua les Dehors trompeurs ou Y Homme du jour, très-bonne comédie de M. de Boissy, en cinq actes et en vers, et le ballet (ÏEglé, pastorale héroïque, dont les paroles sont de Laujon, la musique de Lagarde, jeune compositeur à peine âgé de vingt ans ; les danses de Dehesse. Le décor du ballet représentait une forêt, au fond de laquelle on voyait
1 Le duc de Luynes ne donne aucun détail sur cette représentation du Tartufe, à laquelle probablement il n'assista pas. Mais on peut se figurer la jolie femme du pastel de Latour jouant Dorine avec le talent que Mme de Pompadour mettait à tous ses rôles.
3 Luynes, VIII, 424.
le temple de la Fortune. Les rôles de la comédie furent ainsi distribués :
Le baron, M. le duc de Duras.
Le marquis, M. le duc de Nivernois.
M. de Forlis, M. le duc de Chartres.
Lugile, Mme de Pompadour.
Céliante, sœur du baron, Mme de Pons.
La comtesse, Mme la duchesse de Brancas douairière.
Lisette, Mme de Livry.
Champagne, M. de Gontaut.
Un laquais, M. de Clermont-d'Amboise.
M. de Duras, M. de Nivernois et Mme de Pompadour jouèrent supérieurement, dit le duc de Luynes. M. le duc de Chartres a dans son jeu une aisance et un naturel qui plaisent beaucoup.
Après la comédie il y eut un petit divertissement en un acte. C'est une pastorale qui s'appelle Eglé... Il n'y a dans cette pièce que trois personnages : JSglé, c'est M"16 de Pompadour ; la Fortune, Mme la duchesse de Brancas, et Apollon, sous la figure de Misis, M. le duc d'Ayen. Ce divertissement est accompagné de danses, toujours composées par Dehesse, qui sont extrêmement jolies. Mme de Pompadour y chante et joue à merveille. M. de Courtenvaux et M. de Langeron y dansèrent fort bien, chacun dans leur genre.
Après Voltaire, Mme de Pompadour s'occupa de Gresset. Comme elle ne donnait jamais deux fois de suite le même spectacle au Roi, elle fit suivre Y Enfant prodigue du Méchant.
Le lundi 5 février 1748, on représenta : le Méchant, comédie en cinq actes et en vers, par Gresset, joué pour la première fois au Théâtre français le 15 avril 1747, — l'Omet, charmante comédie en un acte et en prose par M. de Saint-Foix, donnée pour la première fois à la Comédie française en 1740, et dans laquelle Mlle Gaussin avait joué le rôle de Lucinde avec un grand succès, — et le Pédant, ballet pantomime composé par Dehesse; la musique était de Biaise. Les décorations du théâtre, qui représentait une école, avaient été peintes par Pérot.
Les acteurs du Méchant furent :
M. le duc de Duras, qui faisoit Cléon;
M. le duc de Chartres, Géronte ;
Mm9 la duchesse de Brancas douairière, Florise ;
Mme de Pons, Cloé;
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M. de Maillebois, Ariste ;
M. le duc de Nivernois, Valère;
Mme de Pompadour, Lisette;
M. de Gontaut, Frontin;
M. de Clermont-d'Amboise, le laquais.
Laujon nous apprend que le Méchant eut le succès le plus complet. « M. le duc de Nivernois, dit-il, excella dans le rôle de Valère; dans sa première scène, qui avoit pour objet d'annoncer l'adresse habituelle du Méchant, toujours occupé de séduire, le ton ingénu que M. de Nivernois prètoit à Valère, sa promptitude à céder sans réflexion à l'homme dont l'esprit lui paroissoit bien supérieur au sien, l'orgueil de se rapprocher de lui, présenté avec une franchise faite pour rendre * Valère intéressant, en offrant en lui plus de foiblesse que de penchant pour le vice; voilà ce qui avoit échappé à l'acteur qui, le premier, avoit joué ce rôle sur le Théâtre françois. L'effet que produisit cet ouvrage sur le petit théâtre fut tel, que Mme de Pompadour, occupée d'obliger Gresset, obtint du Roi de faire venir à la seconde représentation Roseli \ qui, surpris de voir tout le parti que tiroit de ce rôle M. de Nivernois, en profita, et se modela si bien sur lui, qu'à Paris l'ouvrage dut à cet heureux changement tout le succès qu'on a depuis cessé de lui disputer. » Il est bon d'ajouter que le Méchant avait demandé deux mois de répétitions et d'études à la troupe des cabinets.
VOracle n'avait que trois acteurs : Mme de Brancas, qui faisait la Fée; M. de Nivernois, Alindor ou Charmant, fils de la Fée, et Mmo de Pompadour, Lucinde.
Cette pièce, ajoute le duc de Luynes2, fut accompagnée de beaucoup de divertissemens. On joua en troisième lieu une pantomime, qui représente un maître de pension avec les enfants qui sont chez lui et qui s'amusent à le tourmenter. L'invention est plaisante et fut fort bien exécutée. M. de Courtenvaux faisoit le maître de pension. Les enfants étoient les enfants des maîtres à danser dont j'ai parlé ci-dessus.
1 « J'étais à côté de Roseli, et je fus témoin et de la joie de Gresset de voir son idée si bien rendue, et de la surprise que causait à Roseli le caractère noble et attendrissant que M. de Nivernois donnait à ce rôle. »
Le 45 février, on joua le Mariage fait et rompu, de Dufresny, qui fut au moins aussi bien exécuté qu'il l'avait été la première fois, et le ballet d'Eglé. Les acteurs de la comédie furent :
M. de Maillebois, le président.
Mmo de Brangas douairière, la présidente.
Mme de Sassenage, la tante.
Mmo de Pons, la veuve, nièce de la tante.
M. d'Argenson fils, Valère.
M. de Groissy, Ligournois, frère de la présidente.
MmG de Pompa-dour, l'hôtesse.
M. de Duras, le faux Damis.
M. de Nivernois, Glacignac.
M. de Clermont-d'Amboise, le notaire.
Mme de Pompadour, écrit notre feuilletoniste ordinaire1, est la seule femme qui joue très-bien. M. de Maillebois joua fort bien. M. de Nivernois et M. de Duras sont toujours supérieurs dans ce genre. La comédie avoit commencé à six heures, et dura un peu moins d'une heure et demie. Il y eut un intervalle assez long entre cette pièce et le petit acte d'opéra; ce temps fut rempli par la musique.
On commença à huit heures l'acte d'opéra qui s'appelle ISglé. M. d'Ayen ne pouvant pas jouer le rôle de Misis, à cause de la mort de sa tante, Mme la maréchale de Gramont, M. de la Salle le remplaça. Il a une assez belle basse-taille et est acteur. Mme de Pompadour, qui fait Eglé, chanta et joua supérieurement. Mme de Brancas douairière, jouoit le rôle de la Fortune. M. de Courtenvaux ne put danser, aussi à cause de la mort de Mme la maréchale de Gramont, dont il avoit épousé la petite-fille. Ce fut une des filles des maîtres à danser qui dansa à sa place. Les danses sont fort jolies. Tout fut fini avant huit heures trois quarts.
M. d'Ayen n'étoit que spectateur. M. le président Hénault et M. le président Ogier ont permission d'assister à ces spectacles ; on leur a donné des places dans l'orchestre. L'usage est que l'espace pour l'orchestre, quoique assez grand, étant fort rempli de tabourets très-bas, pour qu'ils n'empêchent pas les spectateurs de voir, sur chaque tabouret est une carte avec le nom de celui qui doit s'y asseoir... Les spectateurs ordinaires sont : premièrement, les acteurs et actrices lorsqu'ils ne jouent point; M. le duc de Chartres ; M. le maréchal de Saxe; M. le maréchal de Duras; tous les secrétaires d'Etat; quelquefois l'abbé de Bernis, de l'Académie. J'y ai vu aussi M. le maréchal de Noailles, mais non pas cette année. M. le maréchal de Coigny y vient aussi ; M. de Grimberghen y vient
1 Luynes, VIII, 450.
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toujours lorsque sa santé lui permet. Le Roi n'y est pas dans un fauteuil, mais seulement sur une chaise à dos, et il paroit s'y amuser. Après le spectacle, il va donner l'ordre et tout de suite souper dans ses cabinets.
On distribua avant l'opéra des exemplaires dudit opéra.
Le lundi gras, 26 février, on joua les Dehors trompeurs et le ballet d'Almasis, paroles de Moncrif, musique de Royer *. Les Dehors trompeurs furent très-bien joués. Mme Marchais' avait remplacé Mme de Pons, qui jouait médiocrement son rôle de Géliante. M. le duc de Chartres, subitement incommodé, fut aussi remplacé par M. de Maillebois, qui joua très-bien le rôle de Forlis, mais le papier à la main, n'ayant pas eu le temps d'apprendre ce rôle par cœur.
Le ballet d'Almasis fut très-bien exécuté et accompagné de danses charmantes. Mme de Pompadour faisait Almasis. Son costume, qui avait coûté 664 livres, était à l'Asiatique, « la jupe de taffetas rose, brodée en découpures d'argent ; le devant de la jupe de taffetas blanc brodé en découpures de taffetas rose, liseré argent; le corset de canevas, couvert de taffetas rose, garni de réseaux argent ; un large réseau argent festonné sur la jupe ; la draperie du corps et de la jupe, et la mante sur la hanche et sur l'épaule de taffetas blanc imprimé d'argent, garnies de réseaux argent et de fleurs de taffetas découpé de différentes couleurs et façons3. »
Les autres acteurs étaient le duc d'Ayen [Zamnis) ; Mme Trusson {V ordonnatrice des fêtes) ; M. de la Salle [un Indien). M. de Langeron dansa, ainsi que les enfants du corps de ballet4.
Le lendemain, mardi gras, 27 février, on donna une seconde représentation du ballet d'Almasis, et on joua pour la première fois le ballet comique des Amours de Ragonde, paroles de Malézieux 8, musique de Mouret, composé pour les grandes nuits de Sceaux en 1706, et joué à l'Opéra en 1742. Les trois actes portaient des noms particuliers : la Soirée de village, les
1 Ce ballet fat dansé à l'Opéra le 28 août 1748.
2 Belle-fille de Binet, premier valet de chambre du Dauphin. Marchais exerçait cette charge conjointement avec son beau-père.
3 Campardon, 438.
4 Luynes, VIII, 457.
5 Le duc de Luynes dit qu'elles sont de Destouches (18 février 1749).
Lutins, la Noce et le Charivari. Le sujet de la pièce est une vieille fermière, Ragonde, qui parvient, à l'aide de mille ruses? à épouser Colin, jeune berger, dont elle raffole. C'est une vraie farce de carnaval, très-gaie, accompagnée d'une musique pleine de verve ; le tout terminé par un fort charivari. Mm0 de Pompadour, qui faisait Colin, abordait pour la première fois les rôles qu'on appelle au théâtre les travestis. M. de Sourches avait quitté Forchestre et la viole pour jouer Ragonde, et sa grosse voix convenait très-bien à son rôle.
Les autres acteurs étaient : Mme Marchais [Colette), M. de la Salle [Lucas), M. le vicomte de Rohan [le magister Thibault), Mme Trusson [Mathurine), et M. de Langeron [Biaise).
A peine peut-on croire, après l'avoir vue, dit le duc de Luynes i, que cette pièce ait été aussi bien exécutée qu'elle le fut. Il n'en étoit pas question samedi. Ce fut ce jour-là, en soupant, que Mme de Pompadour imagina ce divertissement pour le mardi; elle écrivit sur-le-champ à M. de la Vallière ; on lui envoya un courrier qui arriva à quatre heures du matin. Il a fallu préparer les habillemens, apprendre les rôles, tant pour les acteurs que pour les danseurs, et faire trois ou quatre répétitions. Tout a été fait et a aussi bien réussi que si l'on avoit eu huit jours pour s'y préparer. M. de Sourches, qui n'avoit jamais monté sur le théâtre, y joua à merveille; il a peu de voix, mais elle est juste, et il est musicien. Mmo de Pompadour étoit habillée en homme, mais comme les dames le sont quand elles montent à cheval ; c'étoit un habillement trèsdécent.
Elle avait un chapeau de taffetas blanc garni de découpures roses ; la veste était de taffetas rose garnie de découpures blanches : des deux jupes, l'une était en taffetas blanc avec découpures roses, l'autre en taffetas rose avec découpures blanches. Un collier de ruban rose à pente complétait le costume *.
Le lundi 4 mars, on devait jouer Y Enfant prodigue. La mort de M. de Coigny tué en duel, au Point-du-jour, par le prince de Dombes, qu'il avait insulté, empêcha la représentation. M. de Coigny était un ami d'enfance du Roi, qui l'aimait beaucoup.
2 Campardon, 441.
Les divertissements des petits cabinets recommencèrent le 14 mars. On donna les ballets-opéras d'Almasis et d'Ismène. On devait jouer, avec Almasis, le Méchant, afin que, suivant l'usage, il y eût une comédie et un acte d'opéra ; mais M. de Nivernois, s'étant trouvé incommodé, on remplaça la comédie par le ballet d'ismène, dans lequel M. de la Salle chanta à la place du duc d'Ayen, qui était très-enrhumé l.
Le 16 mars, une migraine de Mme de Pompadour empêcha le spectacle d'avoir lieu*. On devait jouer le Méchant et le Fat puni de Pont de Veyle.
Le 20 mars, Mme de Pompadour étant enrouée, le théâtre fut encore fermé. Le 21, quoique toujours souffrante, la marquise se détermina à jouer. La troupe donna Zénéide et l'opéra d'Erigone. Mme de Pompadour put jouer Zénéide, mais il ne lui fut pas possible de chanter son rôle d'Erigone. Elle fut remplacée par un jeune homme, nommé Le Camus, ancien page de la Musique, qui avait une jolie voix de dessus, et qui chanta « le papier à la main 3. »
Le 26 mars, on joua le prologue des Fêtes grecques et romaines, l'acte de Cléopâtre de ce même ballet, et la pantomime du Pédant. L'opéra-ballet des Fêtes grecques et romaines avait été donné à l'Opéra en 1723; les paroles étaient de Fuselier, la musique de Colin de Blamont4. Dehesse fit les danses, et Pérot les décors. Au prologue, le théâtre représentait le temple de Mémoire orné de statues de grands hommes et uoe grande place décorée dans le même goût. Pour l'acte de Cléopâtre, Pérot avait peint une vue du camp des Romains sur les bords du Cydnus. A la deuxième scène, on vit de loin, sur le Cydnus, Cléopâtre arriver sur une barque magnifique, couverte d'un pavillon de pourpre tissu d'or. Malgré sa petitesse, le théâtre des cabinets ne négligeait pas les effets scéniques. Les acteurs du prologue furent: M. de la Salle [Apollon), Mme Trusson (Clio), Mme Marchais [Eratd] et Mlle Puvigné, l'une des danseuses [Terpsichore). Dans l'acte de Cléopâtre, le duc dAyen jouait Antoine; le vi-
3 Luynes, VIII, 477.
* Surintendant de la musique du Roi.
comte de Rohan, Eros; la duchesse de Brancas douairière, Cléopâtre ; Mme Trusson,^ê Egyptienne.
Le 28 mars, la troupe donna au Roi le ballet d'Erigone, le prologue des Fêtes grecques et romaines, et l'acte de la Vue du ballet des Sens. Le ballet des Sens avait été joué à l'Opéra en 4732; les paroles étaient de Roy, la musique de Mouret. Dehesse et Pérot firent les danses et les décors pour les Petits- Cabinets. Le théâtre représentait une vaste campagne bornée par des coteaux fleuris. Les acteurs étaient : Mme de Pompadour [Y Amour), Mme Marchais [Zéphire), Mme Trusson [Iris) et M. de la Salle [Aquilon). « On ne peut assez admirer, dit le duc de Luynes l, la précision, la justesse et le goût avec lequel tous ces différens divertissemens furent exécutés. Mme de Pompadour joua et chanta avec une perfection, en tous points, que l'on ne peut imaginer. »
A la fin de l'acte de la Vue, un des suivants de Flore chanta la cantatille suivante8 adressée à Mme de Pompadour:
0 vous, qui d'une aile légère, Parcourez cent climats divers, Partez, nymphe aux cent voix, volez, fendez les airs : Que le Dieu qui règne à Cythère Soit chanté dans tout l'univers.
Quand Psyché lui rendit les armes, Ce n'étoit qu'un essai du pouvoir de l'Amour ; Avoit-il rassemblé, comme dans ce beau jour
Tant de talens et tant de charmes?
0 vous, qui d'une aile légère, etc.
Hier (29 mars), il y eut répétition des trois actes d'opéra que l'on doit représenter aujourd'hui, écrit le duc de Luynes3, qui sont : l'acte de Lagarde, Eglë, l'acte de Cléopâtre et l'acte de la Vue. Cette répétition fut une vraie représentation avec les machines et les habits. Mme de Pompadour voulut donner cet amusement à quelques dames de ses amies de Paris et à quelques hommes de ce pays-ci, qui n'ont pas permission d'y entrer quand le Roi y est.
Le 30 mars, on joua les trois actes qu'on avait répétés la
2 Paroles de Roy, musique de M. de Blamont.
3 VIII, 485. 1748, 30 mars.
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veille, avec deux petits morceaux détachés, dont l'un était un compliment au Roi, qui fut chanté par M. de la Salle.
On ne peut rien ajouter, lisons-nous dans le duc de Luynes i, à ta perfection du jeu, du goût et de la voix de Mme de Pompadour. Mme Marchais a une petite voix, mais jolie. Mme Trusson en a une plus grande et plus agréable. Les décorations sont charmantes. Le vaisseau de Cléopâtre est beaucoup mieux qu'à l'Opéra ; et dans l'acte de la Vue, l'arc-en-ciel d'Iris est parfaitement bien représenté.
Ce fut la dernière représentation de ces petits spectacles. Aussi dit-on en badinant que c'est pour la capitation, comme c'est réellement l'usage à l'Opéra. Il n'y aura plus de ces sortes de divertissemens qu'au mois de décembre prochain.
Le lendemain 31 mars, Mme de Pompadour distribua les présens que le Roi fait à tous ceux qui composent l'orchestre. M. de Dampierre, M. Ferrand et M. Duport 2 ont eu chacun une tabatière avec le portrait du Roi ; les autres, qui ne sont pas musiciens de profession, ont eu une montre ou une tabatière. Les musiciens du Roi qui sont à l'orchestre et sur le théâtre sont payés en argent, 25 ou 30 louis chacun. M. de Moncrif, comme auteur, a eu une montre à répétition 3.
Le théâtre fut rouvert le 27 novembre 4748, au retour de Fontainebleau; mais il n'occupait plus le même emplacement. Le duc de Luynes4 nous apprend qu'on l'avait dressé dans la cage de l'escalier des Ambassadeurs, en prenant toutes les précautions pour ne pas en gâter les marbres ou les peintures. « On défera ce théâtre, ajoute notre chroniqueur, pour toutes les occasions de cérémonies où il sera nécessaire, comme par exemple, pour les cérémonies de l'Ordre. On compte qu'il faut quatorze heures pour le défaire et vingtquatre pour le remettre en place. On a défait celui de la Petite-Galerie, à laquelle on n'a rien trouvé d'endommagé. » Le nouveau théâtre était beaucoup plus grand; on put ajouter à l'orchestre un assez grand nombre de musiciens de la chambre du Roi.
2 Violoncelliste.
3 D'Argenson croit que Dehesse eut 2000 écus de gratification (V, 78).
Les dépenses occasionnées par le théâtre des Cabinets étaient assez considérables. « M. de la Vallière, qui a la surintendance de tous ces spectacles des cabinets, disoit, il y a quelques jours1, que la dépense du théâtre, des habits, décorations, etc., y compris même les gratifications données en bijoux ou en argent pour les musiciens, n'avoit pas été l'année passée à 100,000 écus. Il est vrai que l'on a fait usage de beaucoup de choses qui étoient dans le magasin des Menus- Plaisirs ; mais, malgré cela, il est assez difficile de croire que cette dépense ne soit pas plus considérable. » En effet, les Menus-Plaisirs, qui faisaient leur service avec 400,000 livres par an sous Louis XIV, recevaient en 1749 2,700,000 livres8.
A l'ouverture de la nouvelle salle des petits appartements, on joua les Surprises de l'Amour, ballet-opéra dont la musique était de Rameau et les paroles de Bernard3. Le ballet se composait d'un prologue appelé le Relour d'Astre'e, et de trois actes séparés : V Enlèvement d'Adonis, la Lyre enchantée et Anacréon. Le dernier acte ne fut pas joué. Mme de Pompadour représenta Uranie dans l'acte de la Lyre et Vénus dans l'acte d'Adonis, joua et chanta avec son talent ordinaire4.
Après avoir parlé du spectacle, le duc de Luynes donne quelques détails sur la nouvelle salle. « M. de la Vallière, dit-il, a beaucoup d'honneur à l'arrangement du théâtre. Il est beaucoup plus grand que celui de la Petite-Galerie; les décorations sont faites avec beaucoup de goût. La place où le Roi se mit avec M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames est assez grande pour contenir environ vingt-cinq personnes. Des deux côtés de la place du Roi en allant au théâtre, il y a deux balcons, dont chacun peut tenir douze ou quinze personnes. Au dessous du Roi, en face du théâtre, il y a des gradins où étoient M. le président Hénault, M. le président Ogier, en tout trente ou quarante personnes. Entre ces gradins et le théâtre est l'orchestre, qui est plus grand que celui de la Petite-Galerie, et contient environ quarante
1 Luynes, 8 décembre Î748, t. X, p. 107
2 Luynes, X, 408.
3 Ce ballet fut joué à l'Opéra en 17'J7.
4 Luynes, IX, 132.
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places. Les musiciens et les spectateurs sont fort à leur aise, et l'on entend, de partout, facilement la voix des acteurs. Le mouvement des décorations et des machines se fait avec beaucoup de facilité et de promptitude. »
Le 3 décembre, on joua pour la seconde fois, et mieux encore, les Surprises de V Amour. Le chevalier de Ciermont, fils deM.de Glermont-d'Amboise, joua, dans le prologue, le rôle de Vulcain, que lui avait cédé le duc d'Ayen. M. de Ciermont avait une belle voix de basse-taille et était bon acteur; il va bientôt faire merveille dans Tancrède1.
Le 10 décembre, il y eut opéra dans les Cabinets : on y joua Tancrède, tragédie en musique, paroles de Danchet, musique de Campra. Cet opéra, l'un des plus beaux de l'ancienne scène lyrique, avait été représenté pour la première fois en 4702 et repris quatre fois; en 4750, il reparut encore à l'Opéra. M. de la Vallière monta la pièce avec luxe ; les costumes étaient très-riches. Mmo de Pompadour (Herminie) avait un habit oriental, une grande robe en doliment de satin cerise, corset pareil, le tout garni d'hermine découpée, appliquée en dessin de broderie, la jupe en satin bleu peinte en broderie d'or avec paillettes et frisé d'or, bordée d'un mille-raies d'or. Mme de Brancas [Clorinde) avait un corset de moire acier brodé d'or, lambrequins, brassards et amadis galonnés et écaillés d'or, grandes basques de brillant argent brodées d'or, bordées de réseau d'or; la mante en taffetas bleu imprimée en bouquets d'or, bordée de réseau d'or *.
On ne joua, écrit le duc de Luynes 3, que l'ouverture, et on passa le prologue ; on exécuta ensuite les cinq actes. M. le duc d'Ayen faisoit Tancrède; Mme de Brancas Clorinde; Mme de Pompadour Herminie; M. de la Salle Argan; M. le chevalier de Ciermont Ismenar, enchanteur. Ils chantèrent ensemble un duo, qui fut exécuté parfaitement, tant pour la musique que pour le jeu du théâtre. Mme Marchais fît deux rôles, celui d'une Guerrière et celui d'une Nymphe. M. le vicomte de Rohan devait faire celui d'un Guerrier, d'un Silvain et celui de la Vengeance ; mais dans les endroits où sa voix ne pouvoit aller, il étoit aidé par le nommé Ba-
1 Luynes, IX, 140.
2 Campardon, 473.
zire, haute-contre de la Musique du Roi. Le spectacle étoit fort beau. La voix de M. le chevalier de Clermont est basse-taille, et celle de Mmo de Pompadour est sans contredit ce qu'il y a de mieux. Ils sont très-bons acteurs l'un et l'autre. Les rôles les plus difficiles sont exécutés par Mme de Pompadour avec une perfection qui ne laisse rien à désirer. M. le duc d'Ayen n'a pas une voix aussi éclatante que M. le chevalier de Clermont, mais il chante bien et est aussi fort bon acteur.
Le 44 décembre, le théâtre des Cabinets donna la Mère coquette, comédie en cinq actes de Quinault, et un ballet-pantomime appelés YOpérateur chinois, par Dehesse, musique de Guillemain.
Mm9 de Pompadour faisoit le rôle de la suivante, nommée Laurette ; M. de Gontaut faisoit le rôle de Champagne, qui est le valet de chambre ; M. de Duras, celui de l'amoureux, qui s'appelle Acante. M. le marquis de Meuse jouoit le rôle du vieillard père d'Acante; il se nomme Crémante . Mme de Livry faisoit le rôle d'Isabelle, qui est la personne aimée d'Acante et qui désire l'épouser. M. de Croissy faisoit le marquis ridicule; Mme Marchais jouoit le rôle d'Ismène, mère d'Isabelle ; enfin, M. le chevalier de Clermont fit le page du marquis ; c'est un rôle qui n'est pas difficile.
Le spectacle étoit fort agréable, et la pièce fut jouée à merveille, surtout les rôles de Mme de Pompadour et de M. de Duras.
Immédiatement après, on exécuta Une pantomime dont la musique est de Guillemain, violon de la Musique du Roi, et les danses de Dehesse ; mais il est vraisemblable que M. de Courtenvaux a beaucoup contribué à la composition de cette pièce. Le théâtre représente une espèce de foire chinoise1.
La pantomime était bien en effet une foire chinoise, avec danses et farces, par exemple celle où l'opérateur arrache à un niais une dent gigantesque. Mais il ne faut pas interrompre plus longtemps le duc de Luynes.
Leshabillemens sont très-agréables, les danses fort vives et fort diversifiées. On fut assez étonné de voir arriver deux chaises à porteurs sur le théâtre ; dans l'une étoit Dehesse lui-même, et dans l'autre une des petites danseuses de ces ballets qu'on appelle Ca-
1 M. Jullien croit avec raison que le tableau de Boucher appelé le Ballet représente la scène de l'Opérateur chinois, et qu'il aura reproduit en tableau le décor qu'il avait peint pour le théâtre de Mme de Pompadour. M. Jullien a publié dans son histoire de ce théâtre une eau-forte représentant ce tableau, qui est maintenant à Saint-Pétersbourg (Jullien, p. 38).
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mille. Ils dansèrent tout au mieux l'un et l'autre. M. de Gourtenvaux dansa beaucoup et fut fort applaudi, avec raison.
Le Dauphin, la Dauphine, Mesdames surtout assistaient aux représentations des cabinets. La Reine vit jouer, le 17 décembre, l'opéra de Tancrède, qu'on exécuta de nouveau. La musique en est fort belle, mais Louis XV trouvait qu'il y avait trop de monologues ; peut-être avait-il raison, car il y en a huit l.
Le 23 décembre, il y eut opéra chez le Roi. Cette fois la troupe donna plusieurs fragments des Eléments*. La troupe joua le prologue et les actes appelés le Feu, l'Air, et Baucis et Philémon. La soirée fut complétée par l'entrée du ballet de la Paix 3. Le décor de l'acte du Feu représentait le temple de Vesta ; le décor de l'acte de l'Air, le palais de Junon.
Mme de Pompadour joua trois rôles : Emilie, dans le prologue, Baucis, dans l'acte de Baucis et Philémon, et, dans la Paix, Pomone. Le rôle de Jupiter, qui ne paraît que pour foudroyer Ixion, fut chanté par un musicien du Roi. Le duc de Luynes trouva ce spectacle plus agréable que celui de Tancrède. « Le sujet, dit-il, est moins triste, et celui-ci finit par des danses \ »
Le 24 décembre, on commença à défaire le théâtre, afin que le grand escalier fût libre pour le jour de l'an. Il y eut un ouvrier de tué et deux de blessés pendant ce travail % qui ne demanda que dix-sept heures*.
A ce moment le duc de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre, prit son quartier. Ennemi de Mme de Pompadour, il n'hésita pas à entrer en lutte avec elle, à propos du théâtre des Cabinets : il invoqua les privilèges de sa charge et dis-
1 Luynes, IX, 157.
2 MM. de Goncourt possèdent une aquarelle de Cochin ieprésentant le ballet des Eléments joué sur le théâtre de Versailles, dit le Catalogue des dessins de maîtres anciens exposés à l'école des Beaux-Arts en 1879, n° 545. Il est probable que ce théâtre de Versailles était celui des Cabinets.
3 Paroles de Roy, musique de Rebel et Francœur. Dehesse avait composé toutes les danses.
6 Idem, p. 168.
6 Idem, p. 165.
puta au duc de la Vallière le droit de régler le détail des représentations, le droit de donner des ordres aux musiciens du Roi, etc. Il poussa les choses si loin, que le Roi finit par se fâcher et lai demanda un jour, à son débotté : « Combien de fois avez-vous été à la Bastille? — Trois fois, Sire, » répondit M. de Richelieu, qui se le tint pour dit. En même temps, la marquise fit donner le cordon bleu à M. de la Vallière, et la querelle arriva enfin à son terme *.
Le théâtre était replacé dès le 9 janvier 4749. Le 9 et le 45, on joua les fragments des Eléments et de la Paix, A la représentation du 45, on remplaça l'acte du Feu, par celui de la Terre*. Le décor représentait les Vergers de Pomone, dont le rôle était tenu par Mm6 de Pompadour. Son costume se composait : d'une jupe de taffetas blanc peinte en grandes guirlandes de fleurs et fruits ; la mante en taffetas blanc garnie et chamarrée de grand réseau argent ehenillé vert recouvert de bouffettes de satin cerise ; des basques de taffetas blanc avec groupes de fruits peints, garnies en plein de grand réseau argent ehenillé vert, recouvert de bouffettes de gaze rayée verte et argent ; la mante et les basques doublées de taffetas cerise 3.
La Reine assista à ce spectacle ; elle alla aussi, le 46 janvier, voir jouer la Mère coquette et l'Opérateur chinois''.
Le 23 janvier, il y eut opéra chez le Roi. La troupe représenta la pastorale héroïque d'Acis et Galatée, opéra en trois actes, précédé d'un prologue qui porte le titre de Phaëion. Les paroles du prologue sont de Quinault ; celles de la pastorale, de Campistron. La musique est de Lully. C'est là qu'il plaça avec art et succès un sifflet de chaudronnier dont on avait parié qu'il ne ferait jamais usage. Acis et Galatée fut représenté pour la première fois en 4 686 ; à la reprise de 4749, les rôles furent ainsi distribués : dans le prologue : Astrée, Mme de Brancas ; Saturne, le duc d'Ayen ; — dans la pastorale : Acis, le vicomte de Rohan ; Galatée, Mme de Pompadour,
1 D'Argenson, V, 274, 350, 359, 361, 375, 382, 398. — Lihnes, X, 79, 84.
2 Luynes, IX, 287.
3 Campardon.
k Luynes, IX, 287.
Guilltiét, se, d'après Cochin