‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 48 sur 76 · THEATRE DES PE · texte numérisé non relu

THEATRE DES PE

THÉÂTRE LES PETITS APPARTEMENTS

qui joua et chanta parfaitement ce rôle très-long et difficile ; Polyphème, M. de la Salle ; Tircis, au premier acte, et Neptune, au troisième, le chevalier de Glermont ; Aminte, Mme Marchais ; le grand prêtre de Junon, Bazire, musicien du Roi l.

Au prologue, le théâtre représentait les jardins du palais de la déesse Astrée ; au premier acte d'Acis, le rivage de la mer de Sicile ; au second acte, une forêt ; au troisième, l'Etna et la mer.

Le costume de Mme de Pompadour se composait d'une grande jupe de taffetas blanc peinte en roseaux, coquillages et jets d'eau, avec broderie de frisé d'argent bordée d'un réseau chenillé vert ; corset de taffetas rose tendre ; grande draperie drapée de gaze d'eau argent et vert à petites raies, avec armures d'une autre gaze d'eau ; bracelets et ornements du corps de la même gaze d'eau, garnis de réseau argent chenillé vert. La mante de gaze verte et argent à petites raies, bordée de bouffettes d'une autre gaze d'eau ; la mante et la draperie doublées en plein de taffetas blanc. Tout le vêtement était orné de glands et barrière de perles « dont partie avoit été prise à loyer 2. »

Une charmante gouache de Cochin fils nous permet de voir Mme de Pompadour jouant Acis et Galatée.

« On y reconnaît Mme de Pompadour jouant devant toute la Cour, et Cochin a signé et daté de 4749 cette perle de son talent, dans laquelle il est facile de voir qu'il a travaillé pour la favorite. Jamais il n'a donné à ses figurines de spectateurs des gestes, des attitudes, des physionomies plus justes, plus vives, plus variées, plus spirituelles ; c'est la Cour et toutes les petites mines de ses courtisaneries, rendues avec infiniment d'art et de tact, par un homme qui connaît à fond le personnel et les convenances des menus-plaisirs du Roi 3. »

Le possesseur de ce précieux dessin, provenant de la collection du marquis de Ménars, est M. le comte de la Béraudière.

1 Luyaes, IX, 293.

3 Campardon, 480.

3 Les dessins de maîtres anciens exposés à l'E ole des Bcavx-Arts en 1879, étude par le marquis de Chennevières, 1880, gr. in-8°, p. 1?0.

Le 4 0 février, on donna une seconde représentation à'Acis et Qalatée, mais sans le prologue. On y chantait en effet :

Il calme l'univers, le ciel le favorise ;

Son auguste sang s'éternise ; Il voit combler ses vœux par un héros naissant ; Tout doit être sensible au plaisir qu'il ressent.

Or, la Dauphine venait de faire une fausse-couche, et ces paroles n'étaient plus de circonstance1.

Le 4 3 février, la troupe donna un spectacle nouveau, composé de trois ouvrages différents. Le premier était Jupiter et Europe, opéra en un acte, paroles de Fuselier, musique de Dugué, musicien du Roi, et de Duport, huissier de la Chambre du Roi. « Le sieur Duport, dit le duc de Luynes, est grand musicien; il joue fort bien du clavecin et du violoncelle ; mais comme il n'est pas de la profession, il n'a pas voulu que son nom parût dans les imprimés que l'on a distribués. » Le décor montrait un bocage sur le bord de la mer. Jupiter était représenté par M. de la Salle ; Europe, par Mme de Pompadour; Paies, déesse des bergers, par Mme Trusson.

M. de Courtenvaux, continue le duc de Luynes2, devait figurer dans ce divertissement ; il ne le put pas, s'étant donné un effort, la veille, à la répétition. Il n'y eut que M. dé Langeron qui dansa, et les enfants des maîtres à danser.

Les danses des trois actes furent charmantes et dans un goût nouveau, quoique cela paroisse difficile à croire ; mais Dehesse a un génie surprenant. Cet acte fut parfaitement bien exécuté.

Le second est intitulé les Saturnales71 ; c'est un acte des Fêtes grecques et romaines, où Mme la duchesse de Brancas faisoit le rôle de Délie ; Mm0 Marchais, celui de la suivante.. Plautine ; et M. le chevalier de Clermont, celui de Tibulle. Ce rôle, dans l'opéra, est une haute-contre ; M. de Blamont l'a changé et en a fait une bassetaille, pour que l'on eût plus de facilité à le faire exécuter. On avoit fait outre cela quelques changemens et additions.

La troisième pièce fut le nouveau ballet opéra de Zélie, paroles de M. de Cury, intendant des Menus, musique de Ferrand, qui tenait le clavecin à l'orchestre. Le décor repré-

1 Luynes, IX, 314.

2 IX, p. 326.

3 Ou Tibulle. — Le décor représentait les jardins de la villa de Mécène.

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sentait une forêt. Mm0 de Pompadour taisait Zélie, nymphe de Diane. Son costume se composait : d'une jupe de taffetas blanc peinte en feuillage et argent avec campane de mosaïque en peinture et paillettes; d'un corset de taffetas blanc garni de réseau argent, chenillé vert, et bouffettes de gaze rayée verte et argent ; d'une grande draperie de taffetas tigré avec armure et montant de gaze rayée verte et argent pincée en bouffettes avec rosettes de chenille verte et argent, doublée de taffetas chair. La mante, de taffetas tigré doublée de taffetas chair1. Le duc d'Ayen faisait le rôle de Limphée, Sylvain, et Mme Marchais représentait V Amour. La décoration du char de l'Amour fut fort belle et bien exécutée.

Le M février, on donna le même spectacle. Mme de Pompadour fut très-applaudie, « et avec raison, » ajoute le duc de Luynes.

Le lendemain 18, on reprit les Amours de Ragonde. Mme de Pompadour était habillée en homme, mais avec une jupe. Les danses de Dehesse étaient charmantes, comme à l'ordinaire. On exécuta ensuite une pantomime de Chasseurs et de Vendangeurs, composée de pas de danse. On y admira un danseur de cinq ans, le petit Vicentini, dont la grâce, la force et le jeu de théâtre émerveillèrent l'assemblée. Les bouffonneries d'un festin amusèrent beaucoup les spectateurs 2.

Le 26 février et le 5 mars, la troupe joua Silvie, pastorale, par Laujon, musique de Lagarde, danses par Dehesse. « Les paroles sont fort jolies, et la musique charmante, dit le duc de Luynes 3. C'est un des plus jolis divertissemens que l'on ait joués jusqu'à présent dans les Cabinets. » Mmo de Pompadour faisait le rôle de Silvie, nymphe de Diane. Le décor représentait l'antre de Vulcain, à qui l'Amour vient demander de nouvelles flèches.

Le 40 mars, on joua l'entrée de la Terre, du ballet des Éléments, les Saturnales ou Tïbulle, acte des Fêtes grecques et romaines, et Zélie \

A propos de cette représentation, le duc de Luynes nous

1 Campardon, 482.

2 Luynes, IX, 336.

* Luynes, IX, 352.

apprend qu'on admettait aux nombreuses répétitions des opéras des Cabinets beaucoup de monde de la Cour et de la ville, et même les étrangers, par exemple les princes de Wurtemberg, l'envoyé de Danemark, M. de Bernstorf, homme d'esprit et de goût, très-ami de Mme de Pompadour, qui assistait même aux représentations, caché dans une des petites loges d'en haut, donnant sur le théâtre et dans lesquelles on n'était pas vu l.

Le 13 mars, le théâtre des petits cabinets joua le Prince de Noisy, ballet héroïque en trois actes, dont le sujet est tiré d'un conte d'Hamilton appelé le Bélier. Les paroles sont de La Bruère, la musique de Rebel et Francœur, les danses de Dehesse. Le décor représentait une forêt avec le chêne sacré des Druides et divers monuments antiques. Mme de Pompadour faisait le prince de Noisy, rôle long, difficile, mais brillant, qu'elle joua avec le plus grand succès. Aussi avaitelle un costume pour satisfaire sa coquetterie : habit à la grecque en long de brillant d'argent peint en dessin courant, armure de gaze d'or bouillonnée garnie de plumes nuées, manches et pièce de dessous de moire d'Angleterre argent avec agréments d'or ; mante de gaze d'or chamarrée et bordée de réseau argent, doublée de taffetas vert d'eau ; écharpe en ceinture de même taffetas, garnie en réseau d'argent et franges à graine d'épinard8.

Le duc de Luynes donne une analyse de la pièce, trop longue pour être reproduite, et à laquelle nous renvoyons le lecteur curieux d'en lire les détails 3.

Le 49 et le 22 mars, on joua encore le Prince de Noisy r, et le théâtre fut fermé jusqu'en novembre.

La réouverture se fit le 26 novembre 1749 par la pastorale héroïque d'Issé, paroles de La Motte, musique de Destouches, joué pour la première fois en 1697 et remis à la scène plu-

1 Luynes, X, 99.

2 Campardon, 457.

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sieurs fois depuis cette époque. Mmc de Pompadour faisait la nymphe Issé. Il y eut deux nouveaux danseurs, le marquis de Beuvron et M. de Melfort. « Il paroît, dit le duc de Luynes1, que les décorations et les illuminations ont été trouvées trèsbelles, surtout un soleil éclairé de 1300 bougies. »

Le 1er décembre 4749, toute la famille royale assista à lareprésentation du Philosophe marié, comédie de Destouches, et de la pantomime de Y Opérateur chinois. Les rôles de la comédie furent ainsi distribués :

Ariste, le duc de Duras ; Damon, M. de Maillebois ; Finette, Mm0 de Livry ; Mélite, Mme Marchais ; Céliante, Mmfi de Pompadour ; Géronte, le duc de Chartres ;

Le marquis Dulauret, le chevalier de Pons, qui jouait

pour la première fois ; Lisimon, M. de Gontaut ; PIGA.RT, le chevalier de Clermont.

La pièce fut parfaitement exécutée, dit le duc de Luynes * ; M. de Duras surtout et Mmo de Pompadour jouèrent supérieurement. Mme de Livry et Mme Marchais jouèrent très-bien aussi. Ceux qui sont dans l'usage des spectacles conviennent qu'il seroit difficile que des comédiens de profession jouassent mieux et avec plus d'intelligence.

Le 4 4 décembre, la troupe rejoua le Philosophe marié et termina la soirée par un ballet-pantomime composé par Dehesse et appelé les Quatre âges en récréation*. On avait ajouté au théâtre un nouveau balcon, peint et doré comme le reste de la salle, et qui s'étendait des deux côtés au-dessus des deux galeries. Ce balcon donnait un grand nombre de places fort commodes tt.

Le 16 et le 22! décembre 4749, on joua Issé*; le 7 janvier 1750, les Dehors trompeurs ou V homme du jour, comédie en cinq actes de Boissy, et un ballet-pantomime de Dehesse. Un

5 X , 55 et 56.

nouvel acteur, le comte de Frise, neveu du maréchal de Saxe, débuta dans le rôle de Champagne, valet du baron. M. de Duras, le duc de Chartres et Mme de Pompadour déployèrent leur talent ordinaire *.

Le 14 janvier et le 22, la troupe donna le ballet-opéra des Fêtes de Thétis, en deux actes avec un prologue. Les paroles étaient de Roy ; la musique du prologue et du premier acte était de M. de Blamont, celle du deuxième acte, de Bury. Mme de Pompadour remplissait le rôle d'Egîne au premier acte, et celui de V Aurore, au second. L'ariette qu'elle chanta à la fin fut très-applaudie. Les décorations étaient de la plus grande beauté, mais la musique de Blamont fut trouvée trop uniforme, et l'opéra trop long. Mme Marchais était si enrhumée, qu'à peine l'entendait-on 2.

Le 28 janvier, on reprit le Préjugé à la mode, comédie de La Chaussée. Mme de Pompadour joua le rôle de Constance 3.

Le sujet de cette comédie est un mari amoureux de sa femme, mais qui n'ose faire paroître ses sentimens, parce que l'amour conjugal est devenu un ridicule dans le monde. M. de Richelieu, d'aujourd'hui, qui étoit le héros de son temps pour la galanterie, est en quelque manière le premier qui ait donné occasion à cette comédie. Sa première femme (Mlle de Sansac) n'étoit rien moins que jolie ; elle l'aimoit, mais il ne pouvoit la souffrir, et de là il s'étoit établi dans la jeunesse brillante, que c'étoit un ridicule d'aimer sa femme. M. de Melun pensoit différemment que M. de Richelieu ; il avoit une femme qui avoit une figure agréable et à qui il étoit attaché ; mais prévenu par l'opinion publique, il ne vouloit pas se donner le ridicule de paroître l'aimer, ni que l'on sût qu'il vivoit avec elle ; ainsi il ne la voyoit qu'en bonne fortune. Nous avons vu depuis M. de la Trémoille se conduire de même avec sa femme, qu'il aimoit passionnément. Tous ces caractères différens ont été vraisemblablement le modèle de ceux que La Chaussée a peints dans cette comédie.

Le ridicule que l'on y voit donner à l'amour conjugal a fait naître quelques réflexions sur la présence de la Reine à un spectacle où Mme de Pompadour joue avec toutes les grâces et l'expression que l'on peut désirer 4.

1 Luynes, X, 185.

2 Luynes, X, 187.

3 Luynes, X, 190. — Le Préjugé avait été joué au Théâtre français en 1735.

4 Luynes, X, 403

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Le 3 février, la représentation se composa d'Engoué et de Zélie ».

Le mardi gras, 10 février, on joua une comédie de Palaprat, le Secret dévoilé, la foire de Saint-Germain de Dancourt et le ballet-pantomime de Mignonette, œuvre de Dehesse, où Ton applaudit surtout une danse appelée le ballet des Chiens. Le petit Vicentini faisait l'amant de la princesse Mignonette.

Le 18 février, on rejoua Erigone et Zélie. Le 25 février, la troupe donna la Journée galante, ballet-opéra en trois actes, par Laujon et La Garde. Le premier acte est intitulé la Toilette de Ténus; le second, les Amusements du soir ou la Musique, et encore Eglé 2 ; le troisième s'appelle la Nuit ou Léandre et Héro.

Mme de Pompadour fît Vénus au premier acte, et Héro au troisième. . Les paroles et la musique plurent à tout le monde 3.

La troupe des petits cabinets avait joué avec succès l'opéra, les ballets, la pantomime, la comédie; elle se décida à aborder la tragédie, et elle y obtint les mêmes applaudissements. On prit cependant une précaution, en cas d'échec, ce fut de jouer la première fois presque en particulier. On avait choisi Ahire de Voltaire. Le 28 février, on représenta cette tragédie, qui fut parfaitement exécutée, surtout par Mme de Pompadour et M. de Duras. Les rôles étaient ainsi distribués * :

Don Alvarès, le chevalier de Pons ;

Don Gusman, M. de Maillebois ;

Montèze, M. de la Salle ;

Zamore, M. de Duras ;

Un Américain, le chevalier de Clermont ;

Emire, | ^mo ■]yjarcjiais ^ £t jes deux rôles : Cephane, ) ' ^

Alonze, le comte de Frise ; Alzire, Mm0 de Pompadour.

Le spectacle se termina par la pantomime des Sabotiers exécutée par le petit Vicentini et M,le Foulquier.

1 Luynes, X, 197.

2 L'acte à.-1 Eglé avait déjà été joué en 1748.

3 Luynes, X, 219.

4 Luynes, X, 222, 224.

Voltaire alla le lendemain à la toilette de la marquise, après lui avoir adressé cet impromptu, dans lequel il rappelait le succès qu'elle avait obtenu la veille :

Cette américaine parfaite Trop de larmes a fait couler.

Ne pourrais-je me consoler Et voir Vénus à sa toilette ?

Le 4 mars, la Journée galante fut représentée pour la seconde fois l. Le 6 mars, on donna la seconde représentation d'AIzire, qui fut suivie du ballet des Marmottes ou des Savoyards*. Voltaire assistait au spectacle et dut être satisfait de la façon dont sa pièce fut exécutée. Gomme il venait de faire Oreste, le Roi dit tout haut qu'il était étonnant que l'auteur d'Ahire pût être le même qui avait fait Oreste 3. On se prépara à rejouer le Méchant, mais un gros rhume de Mme de Pompadour et une maladie de Mme de Brancas empêchèrent les représentations qui devaient avoir lieu les 10, 4 2 et 14 mars; enfin, le 18 avril, on put jouer le Méchant. Le chevalier de Pons faisait Ariste, à la place de M. de Maillebois; M. de Monaco, Valère, au lieu de M. de Nivernois ; M. de Maillebois, Frontin, à la place de M. de Gontaut; Mme Marchais, Cloé, au lieu de Mme de Pons ; Mmo de Livry, Florise, au lieu de la duchesse de Brancas. Les autres rôles furent joués par les acteurs qui les avaient déjà remplis le 5 février

Après cette comédie, MM. de Courtenvaux, de Langeron, de Beuvron et de Melfort, et Mlles Puvigné et Camille dansèrent un pas de six. Ensuite il y eut médianoche dans les cabinets*.

Ce fut la dernière représentation des petits appartements ; le théâtre fut fermé et remplacé dès lors par le théâtre de Bellevue5. « Bellevue, un endroit délicieux, écrit Mmo de

1 Luynes, X, 224.

2 Joué à la Comédie Italienne le 30 août 1749. MmeFavart y chantait.

3 Luynes, X, 227.

6 Luynes, X, 244.

5 Luynes, 1750, 23 novembre. — D'Argsnson, VI, 282. — Ad. Julljen,

Histoire du théâtre de Mme de Pompadour.

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR 439

Pompadour à la comtesse de Lutzelbourg *. La maison, quoique pas bien grande, est commode et charmante, sans nulle espèce de magnificence. Nous y jouerons quelques comédies2; les spectacles de Versailles n'ont pas recommencé. Le Roi veut diminuer sa dépense dans toutes les parties; quoique celle-là soit peu considérable, le public croyant qu'elle l'est, j'ai voulu en ménager l'opinion et montrer l'exemple. »

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR

Il faut revenir aux détails de l'histoire du château de Versailles pendant cette période.

En 1745, le mariage du Dauphin avec l'Infante d'Espagne anima un peu la triste et abandonnée résidence de Louis XIV. Le 20 février, Louis XV était allé à Etampes au devant de la Dauphine ; la Reine la reçut au château de Sceaux, et toute la cour revint à Versailles, le 23, vers dix heures. La Dauphine s'habilla, et sa toilette dura jusqu'à une heure.

v La Dauphine n'est pas grande, dit le duc de Luynes 3, mais elle n'est pas petite ; elle est bien faite et a l'air noble ; elle est fort blanche et extrêmement blonde jusqu'aux sourcils mêmes ; elle a les yeux vifs. Ce qui la dépare le plus est son nez, qui est grand et peu agréable, et qui paroît tenir à son front sans qu'il ait ce qui s'appelle la racine du nez. Tous ceux qui la connoissent disent qu'elle a de l'esprit et fort envie de plaire. »

On alla à la chapelle au milieu d'une foule de courtisans. La Dauphine était vêtue toute en brocart d'argent, avec beaucoup de perles. Le Dauphin, qui lui donnait la main,

1 Le 3 janvier 1751. Cette lettre a été publiée par M. Honoré Bonhomme. [La Société galante et littéraire au xvme siècle, p. 144).

2 L'inauguration du théâtre eut lieu le 27 janvier 1751.

avait un habit et un manteau d'étoffe d'or, garnis de diamants. La bénédiction nuptiale fut donnée par le cardinal de Rohan, au milieu d'un grand concours de cardinaux, d'archevêques et d'évêques *. Après le diner on alla au manège de la Grande-Ecurie, où Ton avait construit une salle de spectacle, dans laquelle eurent lieu les fêtes célébrées en l'honneur de ce mariage et qui avaient été organisées par les frères Slodtz 2.

Après le souper, le cardinal de Rohan fit la cérémonie de bénir le lit ; le Roi donna la chemise au Dauphin, la Reine à la Dauphine.

Le 24, il y eut bal paré au Manège. Le 25, il y eut apparu tement dans la Grande-Galerie à six heures.

Le Roi, dit le duc de Luynes, M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames jouèrent au lansquenet; la table étoit dans le milieu delà Galerie. La Reine jouoit àcavagnole du côté de son appartement. Il y avoit d'autres tables rondes qui ne furent pas remplies, excepté une où plusieurs dames jouèrent à cavagnole. D'ailleurs beaucoup d'autres tables de jeu et un monde prodigieux. Le coup-d'œil de la

Galerie étoit admirable Dans le salon de la Guerre étoit une

grande table, longue et étroite, derrière laquelle étoient rangés une cinquantaine d'instrumens des plus bruyans, trompettes, timbales, tambourins, etc. Rebel, maître de musique en quartier, étoit monté sur la table pour battre la mesure. A neuf heures, le Roi alla souper au grand couvert.

Le bal en masques commença à minuit. On n'y entroit que par le salon d'Hercule, d'un côté, et de l'autre, par la salle des Gardes et l'Œil-de-Bœuf. Dans chaque compagnie une personne se démasquoit à la porte ; un huissier écrivoit son nom et le nombre des masques qu'il menoit avec lui. Cet ordre fut observé quelque temps ; mais il devint insoutenable par la longueur excessive de temps que l'on étoit obligé d'attendre. La foule s'augmentoit ; elle étoit excessive dans la Galerie du côté de la chapelle, encore plus de ce côté-ci dans l'antichambre du Roi ; dans l'Œil-de-Bœuf il y avoit peut-être 5 ou 600 masques assis par terre. On fut prêt à renverser la porte de glaces. Enfin les huissiers furent forcés, et la foule se trouva si grande dans la Galerie, qu'on y étoit porté presque d'un bout à l'autre sans mettre pied à terre. On estime qu'il peut y avoir eu 14 ou 1500 masques dans l'appartement en même temps. On n'avoit pas donné de billets.

1 Voir la gravure de Cochin, Chalcographie, n° 3616.

2 Voir 2e partie, chapitre u.

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR

Le Roi ne se démasqua point ; il étoit masqué en if, lui et sept autres *. M. le Dauphin et Mme la Dauphine étoient en berger et bergère.... La Reine se promena longtemps masquée.

Il y avoit trois tables pour les rafraîchissemens.... Tout étoit servi en maigre ; il y avoit une quantité prodigieuse de poisson, des vins de toute espèce, et l'on donnoit à chacun dans le moment tout ce qu'il demandoit. L'indiscrétion des masques fut extrême. On prétend qu'il y a eu des oranges du bal revendues au marché. On dansoit dans quatre endroits différens. Le principal endroit

étoit dans le salon d'Hercule Le bal dura jusqu'à huit heures

du matin.

Pendant toutes ces fêtes, la façade entière du château et des ailes, les ailes des ministres et les Ecuries furent brillamment illuminées.

Le 26, il y eut appartement avec musique dans la salle des deux tribunes ; on y exécuta le ballet des Eléments 2 devant la Reine. On joua au lansquenet dans la Galerie ; il y eut ensuite souper au grand couvert. Les fêtes se continuèrent en mars. Au Manège, le \ er mars, on exécuta l'opéra de Thésée, par Quinault et Lully. Le lendemain 2, il y eut appartement et ensuite bal en masques, qui commença à minuit et fut encore servi tout en maigre.

On avait meublé l'appartement de la Dauphine avec beaucoup de luxe. Nous en empruntons la description au duc de Luynes, l'exact chroniqueur de l'époque 3 :

La tapisserie qui est dans la chambre est une ancienne tapisserie du garde-meuble ; celle qui est dans le grand cabinet avant la chambre est faite depuis peu et représente l'histoire d'Esther4, ; elle est très-belle. Le lit de la chambre de Mme la Dauphine est une étoffe cramoisie avec beaucoup de fleurs d'or ; elle a été faite à Lyon comme celle du meuble de la Reine. Mais comme il n'y en avoit pas assez pour faire le lit, on y a suppléé pour les pentes et les soubassemens avec une étoffe à peu près pareille, qui s'est trouvée dans le garde-meuble. Cette étoffe avoit été faite du temps

1 Voir l'estampe gravée par Cochin le père, représentant ce bal [Chalcographie, n° 3620). — Cochin a aussi gravé le jeu du Roi dans la grande galerie {Chalcographie, n° 3619). — Le Louvre possède les trois dessins de Cochin représentant le bal paré, la décoration de la salle du Manège et le bal masqué.

2 Paroles de Roy, musique de Lalande et Destouches.

* Elle avait été exécutée d'après le tableau de Detroj1-.

de M. de Colbert pour le tendelet 1 d'un bâtiment du canal de Versailles. Il y avoit des fleurs de lys brodées sur cette étoffe ; on les a ôtées, et on a mis à la place des daupbins brodés en argent. Tous les fauteuils, tabourets, chaises et écrans de la chambre et du grand cabinet sont pareils. M. de Fontanieu, intendant du garde-meuble, m'a dit que ce meuble de la chambre et du cabinet iroit à environ 45,000 livres. Ce n'est que pour les bois, la broderie et les façons, puisque l'étoffe étoit au garde-meuble. Dans le petit cabinet particulier de Mmc la Dauphine, qui donne sur la Galerie 2, il y a un meuble fort riche, composé d'un canapé , de fauteuils et tabourets ; ce meuble est d'étoffe de CoDstantinople, avec beaucoup de broderies. M. de Fontanieu compte qu'il pourra coûter 15,000 livres.

En 1746, Louis XV partit le 1er mai pour l'armée de Flandre et revint à Versailles le 14 juin. Le 22 juillet, la Dauphine d'Espagne mourait après avoir donné le jour à une fille qui mourut l'année suivante. Toute la Cour, après la mort de la Dauphine, se retira à Choisy.

En 1747, le 9 février, le Dauphin épousa en secondes noces la princesse Marie-Josèphe de Saxe. La Cour partit de Choisy et alla à Corbeil, le 7, au devant de la nouvelle Dauphine et revint diner à Choisy. La Dauphine, qu'on appelle la Dauphine de Saxe, resta à Choisy après le départ de la Cour et ne vint à Versailles que le 9.

On avait fait une liste des dames invitées à Choisy. Le Roi avait décidé qu'on inviterait toutes les femmes, filles et sœurs des principaux officiers de sa Maison. Mme de Pompadour désirait qu'une de ses amies, Mme de Bachi, fût aussi invitée ; * mais on ne savoit pas trop, dit le duc de Luynes 3, à quel titre elle pouvoit l'être ; et le Roi même , qui le désiroit pour faire plaisir à Mme de Pompadour, en étoit un peu embarrassé. Mm6 de Pompadour dit à M. de Gesvres4 que puisque le Roi vouloit inviter les femmes, filles et sœurs des grands officiers et gens en charge, qu'elle se regardoit comme pouvant être admise parmi les grands officiers, et que par conséquent Mme de Bachi, sa belle-

1 Etoffe à l'aide de laquelle on couvre la poupe d'une galère.

" La galerie du rez-de-chaussée.

* Premier gentilhomme de la Chambre.

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR 443

sœur1, pouvoit être mise sur la liste. Mme de Pompadour répéta le lendemain matin cette plaisanterie tout haut à sa toilette. Ce fut le Roi qui ajouta de sa main le nom de Mme de Bachi sur la liste. »

Le 9 février, la Dauphine étant arrivée à Versailles, la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, à la chapelle. Le soir, toute la Cour se rendit au bal paré dans la salle du Manège. Le lendemain 40, il y eut appartement, musique et jeu. Le 11, on représenta, dans la pstite salle de spectacle du château, la comédie de La Chaussée, la Gouvernante. Le 42, il y eut appartement. Le 43, on retourna au Manège voir le ballet de Y Année galante'1. Le mardi gras, 44, il y eut bal en masques, auquel le Roi prit part, revêtu d'un domino 3.

Nous trouvons, toujours dans les Mémoires du duc de Luynes4, le portrait de la dauphine de Saxe : « Un beau teint, assez blanche, de beaux yeux bleu foncé, un assez vilain nez, des dents qui seront belles quand on y aura travaillé, la taille très-jolie, de beaux cheveux. » Autre part, notre annaliste nous dit que la Dauphine a beaucoup de désir de plaire; qu'elle souhaite passionnément de réussir à la cour de Versailles ; qu'elle a de l'esprit, de la vivacité, et qu'elle sent parfaitement tout son bonheur.

Le 29 mai, Louis XV se rendit à l'armée de Flandre, et Mme de Pompadour à Choisy. A son retour, il reprit son train habituel de voyages, de chasses et de petits soupers. Mme de Pompadour s'efforçait de varier les plaisirs ou les passe-temps de cette vie uniforme et désœuvrée. En avril 1748, elle donna un concert spirituel chez elle. Mais l'occupation principale des soirées était le souper, à Versailles et ailleurs.

A Versailles, Louis XV soupait dans ses petits appartements. La cour des Cerfs avec ses escaliers, ses quatre étages de cabinets, de cuisines, d'offices, de confitureries, de laveries, de logements de gens de service, de volières, etc., était devenue le centre de la vie de Louis XV à Versailles. Les

1 ^jmo (je Bac^i était la sœur de M. d'Etiolles. Elle avait été présentée le 24 janvier 1747.

2 Paroles de Roy, musique de Mion.

3 Luynes.

cabinets ont remplacé les appartements ; on dit alors il y a cabinets, comme on disait sous Louis XIV il y a appartement, en remarquant que tout le monde allait à l'appartement, et qu'il n'y a que quelques intimes qui sont invités aux cabinets. Un nombreux personnel était attaché au service des cabinets, duquel était totalement exclu le service officiel de la Bouche et du Gobelet, le Roi, nous le répétons, voulant boire et manger à son aise et en liberté. On lit dans les Mémoires pour servir à Vhistoire de Perse 1 :

Les plaisirs que la mort de Mme de Vintimille avoit suspendus reprirent leur train ordinaire. La chasse, quelques voyages, tantôt chez le comte de Toulouse, tantôt à d'autres maisons de plaisance peu éloignées de la capitale, le tendre attachement de Mme de Mailly, qui suivoit Louis XV partout, l'attention de MIle de Charolais et de la comtesse de Toulouse à le divertir, et surtout ces soupers qu'il avoit coutume de faire dans ces réduits délicieux accessibles à ses seuls confidens, lui firent oublier Mme de Vintimille. Ces réduits étoient l'ouvrage de Louis XV : sans être absolument séparés de son palais, il n'y avoit de communication que ce qu'il en falloit nécessairement pour le service. Une porte secrète2, pratiquée dans l'appartement de Louis XV, lui donnoit la liberté de s'y rendre, quand il le jugeoit à propos, avec ceux qu'il vouloit bien y admettre. Tout y étoit galamment et commodément distribué. Pour en donner une idée assez juste, nous croyons ne pouvoir mieux faire que de transcrire ce qu'un auteur du temps, mais peu connu, en a écrit.

« C'étoit, dit-il, un petit temple où l'on célébroit fréquemment des fêtes nocturnes en l'honneur de Bacchus et de Vénus. Le Sophi* en étoit le grand prêtre, Bétima 4 la grande prêtresse ; le reste de la troupe sacrée étoit composé de femmes aimables et de courtisans galans, dignes d'être initiés à ces mystères. Là, par quantité de libations les plus exquises, et par différentes hymnes à la gloire de Bacchus, on tâchoit de se le rendre favorable auprès de la déesse de Cythère, à laquelle ensuite on faisoit de temps en temps de précieuses offrandes. Les libations se faisoient avec les vins les plus rares ; les mets les plus recherchés étoient les victimes : souvent même, et c'étoit aux jours les plus solennels, ces mets étoient préparés parles mains du grand-prêtre. Cornus étoit l'ordonnateur

1 Par Pecquet, p. 73. J'ai mis ici, d'après la clef, les noms des personnages.

a C'est la porte allant de la chambre de Louis XV au balcon de la cour des Cerfs.

3 Le Roi.

k Mme de Mailly.

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR

de ces fêtes, Momus y président. Il n'étoit permis à aucun esclave d'oser troubler ces augustes cérémonies, ni d'entrer dans l'intérieur du temple, qu'au moment que les prêtres et les prêtresses, comblés enfin des faveurs divines, tomboient dans une extase dont la plénitude prouvoit la grandeur de leur zèle et annonçoit la présence des dieux. Alors tout étoit consommé ; on enlevoit avec respect ces favoris des dieux, et on fermoit les portes du temple.

Il y avoit certains jours de l'année qui n'étoient consacrés qu'au dieu Baccbus, et dont les honneurs se faisoient pareillement par Cornus. Ces jours, qu'on peut appeler les petites fêtes, étoient ceux où le grand-prêtre admettoit dans le temple le comte de Toulouse, Mlle de Cbarolais et la comtesse de Toulouse, aux yeux desquels, comme profanes, on ne célébroit que les petits mystères. En effet, loin de mériter d'être du nombre fortuné à qui les fonctions importantes et essentielles du culte étoient confiés, à peine étoient-ils dignes du peu dont on vouloit bien leur faire part.

Si l'on en croit Mouffle d'Angerville, Fauteur de la Vie privée de Louis XV1, ce seraient M110 de Charolais et la comtesse de Toulouse qui auraient imaginé les petits soupers, c'est-à-dire ceux que l'on faisait dans les petits cabinets'1, que l'on rendit aussi commodes, aussi élégants, aussi secrets que l'art raffiné de ce temps pouvait le permettre. Les premiers soupers sont du 26 juin et du 3 juillet 1738 3. Les invités furent : le prince de Dombes, MM. du Bordage, de Soubise, de Coigny, de Ghalais, de Meuse, les ducs de Villeroy et d'Aven, le comte de Noailles, Mmes de Mailly, Mlles de Charolais et de Clermont, Mmes de Beuvron, d'Antin, de Rochechouart, d'Epernon, de Ghalais, de Talleyrand, etc. On y buvait du vin de Champagne, et l'on sortait de table à cinq heures du matin 4. Le Roi, nous dit Barbier, y gagna plus d'une indigestion. Quelquefois le souper avait lieu en secret, chez la comtesse de Toulouse8.

Avec Mme de Ghâteauroux, la « cour des petits cabinets et des voyages » se renouvelle ; elle ne compte plus que les amis

1 1781, 4 vol. in-12. Cet auteur est généralement très-bien informé.

a Par opposition aux soupers officiels qui étaient servis dans les appartements officiels. En effet, ces petits soupers étaient de très-grands repas, en vins, en mets et en temps.

3 Luynes.

4 Luynes, II, 179-182.

8 Luynes, II, 402.

de la nouvelle maîtresse : le duc de Richelieu, qui est le principal convive, MM. de Guerchy, de Fitz-James, de Gontaut, d'Aumont, d'Antin, Mlle3 de Charolais, de Clermont, de la Roche-sur-Yon, Mme de Lauraguais, gaie et causeuse, et en conséquence surnommée Madame la Réjouie, Madame de Flavacourt, ou la Poule, Mme de Châteauroux, appelée Madame la Princesse K

Les soupers et les dîners de cette époque sont aussi longs que ceux du temps de Mme de Mailly,mais on y boit beaucoup plus de Champagne. « Le Roi même, dit le duc de Luynes 2, buvoit assez ; et quoiqu'il n'y parût pas tant qu'à quelquesuns de ses courtisans, cependant il ne laissoit pas que d'y paroître quelquefois. Depuis deux ou trois ans, cet usage est fort changé ; le Roi ne boit plus ; les repas sont encore assez longs, mais sans excès. »

En 1747, les soupers que le Roi donnait à Mme de Pompadour et à ses favoris étaient devenus une véritable pétaudière, écrit d'Argenson 3 ; on y était vingt-quatre à table. « Chacun y parle, chacun y glose, on s'y moque du Roi à sa barbe. » Il n'y avait pas de liste pour ces soupers ; le Roi invitait ceux qu'il voulait en leur disant à l'oreille : « Vous souperez avec moi 4. »

Quelquefois Mme de Pompadour invitait le Roi à souper chez elle ; elle avait un fort bon cuisinier, et les petits soupers qu'elle offrait à S. M. étaient excellents 5.

Pendant ce temps, les chansons, les quatrains, les estampes satiriques contre le Roi pleuvaient de partout. L'une de ces pièces ne craignait pas de dire :

Parmi ces histrions qui régnent avec toi, Qui pourra désormais reconnoître son Roi ? Tes trésors sont ouverts à leurs folles dépenses ; Ils pillent tes sujets, épuisent tes finances, Moins pour renouveler tes ennuyeux plaisirs Que pour mieux assouvir leurs infâmes désirs.

1 Luynes, IV, 468-69.

2 V, 98. Juillet 1743.

4 D'Argenson, III, 405.

3 Luynes, 1745, VII, 83.

SUITE DU RÈGNE DE MADAME DE POMPADOUR

Ton Etat aux abois, Louis, est ton ouvrage ; Mais crains de voir bientôt sur toi fondre l'orage.. . Aujourd'hui l'on t'élève en vain une statue ; A ta mort, je la vois parle peuple abattue.

Pendant ce temps aussi, la cour de Versailles était devenue plate, ridicule *. A un concert chez le Roi, Madame Adélaïde jouait du violon4. Le Dauphin vivait très-retiré. Il fumait douze pipes chaque matin3 ; il composait du plain-chant ou passait des journées entières avec l'abbé de Saint-Cyr. Lui et la Dauphine, qui souffrait beaucoup de son humeur bourrue, jouaient seuls dans une antichambre noire, disant quelque fois : « Nous sommes morts 4. »

Quelques événements venaient de temps en temps rompre la monotonie de la Cour et lui donner un peu d'animation. Madame Infante arriva à Versailles le 31 décembre 1748. La Dauphine accoucha, le 26 août 4750, d'une fille appelée la Petite Madame. Nous voyons déjà à celte naissance tout le monde entrer pêle-mêle dans la chambre de la Dauphine5, au mépris des convenances les plus respectables. Les usages sévères du temps de Louis XIV disparaissent sur ce point comme sur tous les autres.

Aux jours gras de 4751, il n'y eut pas le moindre divertissement à la Cour, sauf quelque jeu chez la Reine. Louis XV est à Bellevue, où il s'amuse.

Le 13 septembre 1751, au milieu de la nuit, la Dauphine mit au monde un duc de Bourgogne6. Personne ne s'attendait à un accouchement si prompt, aussi tout le monde était-il absent ou couché. « M. le Dauphin, dit Barbier7, a eu la présence d'esprit d'appeler et de faire entrer tous les Gardes du corps, Suisses, et ce qui s'est trouvé, pour être témoins. Il les a fait entrer en culotte seulement, et deux porteurs de chaises qui étoient dans l'antichambre. » On envoya prévenir le Roi

1 D'Argenson, VI, 337.

2 Luynes, octobre 1752.

3 D'Argenson, V, 102.

4 D'Argenson, V, 81.

5 Luynes, X, 321.

6 Mort en 1761.

qui était à Trianon et qui venait de se coucher après avoir soupé avec « ses fidèles ». Les fêtes destinées à célébrer la naissance du duc de Bourgogne n'eurent lieu qu'en décembre. Le 47, il y eut appartement et jeu dans la Grande-Galerie ; le 30, appartement dans la Galerie, feu d'artifice dans le parc et grand souper chez la Reine *.

En 4752, Madame Henriette, seconde fille du Roi, mourut le 40 février. On transporta d'abord le corps aux Tuileries, et de là à Saint-Denis le 49. Le convoi fut magnifique. « Plusieurs mousquetaires, dit Barbier 2, ont fait des indécences dans la marche ; ils brûloient des perruques ou jetoient leurs flambeaux usés ou allumés au milieu de la foule, sur le public. »

En 4752, Mme de Pompadour changea d'appartement; elle alla occuper au rez-de-chaussée une partie de l'ancien appartement de la comtesse de Toulouse (salles 56, 57, 58 et 59) ; le reste de l'appartement fut donné à Madame Adélaïde 3.

La même année, au mois d'août, le Dauphin eut la petite vérole. La Dauphine et le duc de Bouillon s'enfermèrent courageusement avec lui ; leurs soins et ceux de l'habile médecin Dumoulin amenèrent sa guérison, qui fut célébrée, le 20 août, par une illumination générale du château et un feu d'artifice*.

Pendant ce temps, la misère générale gagnait la Cour.D'Argenson3 nous apprend qu'à cette époque l'on ne payait plus rien dans la Maison du Roi, que les palefreniers ne touchaient plus leurs gages, et que leurs femmes demandaient l'aumône dans les rues.

Le 8 septembre 1753, la Dauphine accouchait d'un duc d'Aquitaine, mort quelques mois après, et le 23 août 4754 elle mettait au monde le duc de Berry, qui devait être Louis XVI. Le Roi était encore absent; cette fois il était à Choisy, et il n'arriva que longtemps après la naissance de l'enfant.

1 Barbier, V, 139.

3 Luynes, XI, MB.

* Luynes, XII, 108.

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La manufacture royale de porcelaine de Vincennes avait été transférée à Sèvres en 1753. Ses merveilleux produits étaient exposés chaque année à Versailles. Mm0 de Pompadour, qui protégeait avec ardeur la manufacture, se transformait pendant les expositions en marchande, et vendait de ses jolies mains les belles porcelaines tendres qui resteront comme le plus charmant modèle de l'art décoratif du xvine siècle.

Mais la marquise avait de plus hautes visées. Pour être certaine de rester la maîtresse en titre et gouverner la France, elle organisa, à l'usage du Roi, tout un honteux service de « maîtresses passagères, de petites maîtresses, » de filles sans importance, dont nous parlerons plus loin avec quelques détails. Nous voulons seulement dire ici que, dès 4755, Mme de Pompadour est devenue le premier ministre de Louis XV, qu'elle tient la place du grand cardinal de Richelieu. C'est elle qui gouverne avec l'aide des frères Paris ; c'est elle qui chasse les ministres Maurepas, d'Argenson et Machault ; c'est elle qui nomme l'abbé de Bernis ministre des affaires étrangères et le remplace plus tard par M. de Ghoiseul; c'est elle qui enlève le commandement de l'armée de Hanovre au maréchal d'Estrées et le remplace par le maréchal de Richelieu, qui fait nommer M. de Soubise, maréchal de France après sa défaite à Rosbach, qui comble sa famille de faveurs prodigieuses, lettres de noblesse, charges, etc., qui bouleverse les alliances de la France, lui fait perdre toutes ses colonies, et qui enfin mène à grandes guides l'ancienne monarchie à sa ruine.

Quant au Roi, il laisse faire. S'il travaille avec ses ministres, c'est irrégulièrement et pour quelques instants. Aussi les ministres et leurs bureaux deviennent-ils tout-puissants. Louis XV reconnaît lui-même qu'ils ont plus d'autorité que lui1. Rien ne pouvait décider le Roi à s'occuper des affaires de l'Etat. Mme de Tencin écrivait au duc de Richelieu en 1743 :

« Il faudroit écrire à Mmo de la Tournelle pour qu'elle essayât de tirer le Roi de l'engourdissement où il est sur les

1 Luynes, XIV, 372.

affaires publiques. Ce que mon frère 1 a pu lui dire là-dessus, a été inutile : c'est, comme il vous l'a mandé, parler aux rochers. Je ne conçois pas qu'un homme puisse vouloir être nul, quand il peut être quelque chose. Un autre que vous ne pourroit croire à quel point les choses sont portées. Ce qui se passe dans son royaume paroît ne pas le regarder ; il n'est affecté de rien ; dans le conseil, il est d'une indifférence absolue ; il souscrit à tout ce qui lui est présenté. En vérité, il y a de quoi se désespérer d'avoir affaire à un tel homme. »

Le duc de Luynes signale aussi, à plusieurs reprises, l'ennui que le Roi montrait quand il était obligé de travailler avec ses ministres, et l'indifférence qu'il témoignait aux affaires de l'Etat2. Et cependant Louis XV est en lutte avec les Parlements pour les querelles du jansénisme, avec le clergé pour l'impôt du viûgtième, avec les Etats du Languedoc. Paris se révoltait à plusieurs reprises, quoiqu'on pendit les émeutiers.

La faiblesse de Louis XV était extrême; il ne faisait même pas exécuter ses décisions 3. Quand le duc de Fronsac, fils du duc de Richelieu, au mépris des ordres du Roi, quitte son poste à l'armée de Hanovre, devant l'ennemi, et vient audacieusement se montrer à Versailles, au lieu de le punir, Louis XV l'invite à souper4.

Les changements de ministres sont assez fréquents ; les intrigues permanentes. Toute la machine gouvernementale se détraque ; l'armée, la marine n'ont plus de discipline ; on voit un amiral fuir devant l'ennemi sans combattre et brûler son vaisseau. Les finances sont en plein désarroi ; on dépense, on gaspille, mais pour l'inutile, et on manque d'argent pour le nécessaire. Les choses en arrivent à ce point qu'on définit ce gouvernement une anarchie dépensière 5. On vole partout, au Canada principalement, et ces vols éhontés joints au manque de secours amènent la perte de cette pré-

1 Le cardinal de Tenciu.

* Luynes, décembre 1742 ; juin, juillet 1743. — D'Argênson, VI, 87. 3 Luynes, 1754, août et septembre {'Extraordinaire). /( Luynes.

5 D'Argênson, VI, 463.

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cieuse colonie. Quand elle nous fut arrachée sans retour, on dit que Mme de Pompadour, toute joyeuse, s'écria : « Enfin, le Roi va pouvoir dormir tranquille. »

L'opposition qui devait quelques années plus tard emporter la monarchie, devenait de plus en plus vive. A Versailles, on jetait partout, même chez le Roi, des billets d'une incroyable violence. En voici un :

Tu vas à Choisy et à Crécy ; Que ne vas-tu à Saint-Denis 1

Le peuple commençait à se déchaîner. Les philosophes attaquaient la royauté et les privilèges des Ordres. Voltaire luttait contre l'intolérance ; le Parlement, contre l'autorité royale ; les lits de justice se multipliaient sans résultats, et Louis XV en était réduit à dire : « Ces robes rouges veulent me mettre en tutelle ; c'est une assemblée de républicains. » Une autre fois, il dit : « Ils me désolent par leurs querelles ; ces gens finiront par perdre l'Etat. Au reste, en voilà assez. Les choses dureront autant que nous. »

Tout à coup, au plus fort de ces luttes, le 5 janvier 1757, à six heures du soir, Louis XV fut blessé par Damieus, à la porte de la salle des Gardes 4, au moment où il allait monter dans son carrosse rangé contre les marches de la cour de Marbre. Le duc de Luynes raconte ainsi l'événement2.

Après dîner le Roi revint de Trianon pour voir Madame Victoire qui étoit un peu incommodée. Il avoit donné l'ordre à cinq heures et demie pour retourner à Trianon ; ses carrosses l'attendoient à la porte de la nouvelle salle des Gardes. Le Roi descendit à six heures, précédé par M. de Montmirail, ayant à sa droite et à sa gauche M. de Brionne et M. le Premier, en avant M. de Baudreville, écuyer de quartier, Mgr le Dauphin à côté de lui, du côté gauche, et M. le duc d'Ayen 3 derrière lui. Il y a plusieurs marches de la salle des Gardes dans la cour ; le Roi étoit au bas de la dernière marche, lorsqu'il se sentit frappé du côté droit et dit : « On m'a donné un grand coup de coude. » On vit en même temps un homme environ de quarante-cinq ans, habillé de brun avec une redingote brune, qui avoit son chapeau sur la tête. M*r le Dauphin lui dit : « Est-cj

1 Salle n° 37.

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