‹ Le chateau de VersaillesChapitre 11 sur 56 · D ANGE AU · texte numérisé non relu

D ANGE AU

* A la troisième représentation, le 24 janvier, le Roi avait convié l'archevêque de Paris d'y aller (Dangeau).

* Dangeau, I, 131. — Voir la gravure d'une scène à'Armide dans l'édition de Ch. Ballard, 1713.

volume in-40 avec figures. Il nous suffira de reproduire le récit de Dangeau, l'un des acteurs.

Le Roi et M""" la Dauphine dînèrent un peu de meilleure heure, et en sortant de table le Roi et Monseigneur montèrent en carrosse ; ^me Dauphine les suivit dans le sien avec beaucoup de dames. Ils trouvèrent dans la cour des secrétaires d'Etat, tous les cheva liers du carrousel en deux haies ; les pages et les estafiers y éloient aussi. Monseigneur et M. le duc de Bourbon étoient chacun à la tête de sa quadrille. Le Roi s'alla placer sur les échafauds qui lui éloient préparés....

Les chevaliers firent d'abord une marche dans les cours du château, passèrent sous les fenêtres du duc de Bourgogne, qui était au balcon, passèrent par l'avenue de Paris, et entrèrent dans le Manège par une porte qu'on avait fait faire exprès, à l'endroit le plus proche du Chenil.

Puis, continue Dangeau, nous tournâmes à gauche, et, après avoir passé devant les échafauds, nous entrâmes dans le Manège où nous fîmes la comparse*, qui fut trouvée fort belle et fort bien ordonnée, aussi bien que la marche. La comparse finie, nous mar châmes chacun à nos postes, qui étoient aux quatre coins du Manège, ayant nos vingt chevaliers à chaque coin avec leurs pages et leurs estafiers derrière eux, et des timbales et des trompelles dans les angles par delà la barrière. Monseigneur commença ensuite à courre avec M. le duc de Bourbon, et fît courre avec lui MM. de Vendôme et de Brionne pour faire la figure. Mais les courses de ces deux Messieurs n'étoient point comptées. Le sujel du carrousel étoit pris des guerres de Grenade : c'étoit les Abencérages et les Zégris. Monseigneur éloit chef des premiers, et M. de Bourbon des autres. On avoit joint aux Abencérages les Gazuls, les Alabèzes et les Almoradis, et aux Zégris les Vanègues, les Gomèlcs et les Maces; ainsi, quoiqu'il n'y eût que deux partis, il y avoit huit troupes distinguées par les couleurs.

M. le duc de Saint-Aignan étoit maréchal de camp général; le duc de Gramont commandoit les Alabèzes et les Almorailis. et je commandois les Abencérages et les Gazuls; le du3 d'Uzes et le marquis de Tilladel, étoient maréchaux de camp des Zégris, et en commandoient chacun vingt. Il y eut une course pour les dames, et ensuite on courut trois courses pour le prix. Le prince Camille de Lorraine le gagna: il fit onze têtes dans ses trois courses, et personne ne disputa avec lui; il étoit des Gazuls. Le prix est une fort belle épée de diamants, qu'il vint recevoir à cheval des mai;:

* Entrée des quadrilles.

LES ÉCUKIES DU ROI

du Roi, qui étoit sur son échafaud. Après les courses finies, nous rentrâmes tous dans le Manège par les quatre coins où nous étions postés, et fîmes une petite comparse devant le Roi, que S. M. trouva fort bien entendue, et ensuite nous remarchâmes jusque dans la grande cour du château, dans le même ordre que nous étions venus. M. de Saint-Aignan, MM. de Gramont, d'Uzès, de Tilladet et moi saluâmes le Roi de l'épée ; tous les chevaliers que nous conduisions marchoient la lance à la main.

Le mardi 5, on recommença le carrousel ; on fit la même marche, et, malgré le vilain temps qui nous incommoda fort, le Roi trouva le spectacle encore plus beau que le premier jour. On retrancha la course des dames. Le marquis de Plumartin, qui étoit Alabèze, du parti des Abencérages, sous le duc de Gramont, emporta les douze têtes dans les trois courses; personne ne lui disputa le prix, et il vint le recevoir des mains du Roi; c'étoit une épée de diamants fort bien mise en œuvre, et à peu près de même valeur que celle du prince Camille.

Les ambassadeurs moscovites, qui n'avoient point vu la fête le jour d'auparavant, étoient sur les échafauds de la droite, d'où les spectateurs se retirèrent fort vite durant la pluie ; mais, dès qu'elle fut passée, toutes les places furent bientôt reprises.

L'année suivante, les 28 et 29 mai 1686, il y eut un nouveau carrousel.

On courut les têtes, dit Dangeau. MM. de Murcé, de Nesle, le Grand-Prieur, le petit Duras et Nangis disputèrent le prix. On l'avoit couru en deux courses, et ils avoient chacun sept têtes ; M. le Grand-Prieur et Nesle demeurèrent longtemps à disputer, emportant chacun les quatre têtes. M. de Saint-Aignan vint dire au Roi tout haut que ces Messieurs demandoient à partager. Le Roi répondit que, non-seulement il ne vouloit pas, mais qu'il trouvoit la proposition si mauvaise, que ni l'un ni l'autre n'auroit le prix, et qu'il le rendroit demain à tous les chevaliers pour le courre. Le pauvre marquis de Nesle n'avoit nulle part à cette proposition-là, et M. le Grand-Prieur même prétend que M. de Saint-Aignan n'avoit pas bien entendu ce qu'il lui avoit dit, et qu'ainsi il avoit eu tort de demander pour lui une chose qu'il n'avoit nulle intention de faire.

Le mercredi 29, le Roi alla à la Grande-Ecurie sur les cinq heures ; M""'' la Dauphine l'y suivit. Dès qu'ils furent arrivés, Monseigneur se mit en marche avec tous les chevaliers et toutes les dames du carrousel. Après la comparse, on recourut les têtes ; il n'y eut point de courses de dames, et il fut réglé qu'on ne courroit que deux courses. Le comte de Brionne emporta les huit têtes, et personne ne lui disputa. Monseigneur en avoit sept. Après les têtes, on recourut la bague pour le second prix. M. le Grand-Prieur

et M. de la Chutro le disputèrent, et ce dernier le gagna. Les courses finies, le Roi donna les deux prix, qui étoient deux épées de diamants, et le premier beaucoup plus beau que le second.

La salle du Manège s'était trouvée excellente pour la musique. Pendant tout le règne de Louis XV elle servit aux représentations des opéras que l'on jouait devant la Cour. En 1745, lors du mariage du Dauphin avec Tlnfante d'Espagne Marie-Thérèse, on y donna plusieurs fêtes, dont le maréchal de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre, fut l'ordonnateur.

Le 23 février, on représenta le ballet de la Princesse de Navarre^ dont les paroles étaient de Voltaire, et la musique de Rameau. Voltaire avait consacré dix mois à composer, remanier et retoucher cette pièce que lui avait demandée son ami le maréchal de Richelieu. « Orphée-Rameau », avec son caractère intraitable avait sans cesse imposé au poète les exigences les plus invraisemblables. « Ce Rameau, écrivait Voltaire, est un aussi grand original que grand musicien : il me mande que j'aie à mettre en quatre vers tout ce qui est en huit, et en huit tout ce qui est en quatre. »

Le ballet devoit commencer à six heures ; mais il y avoit tant de monde dans la salle du Manège, que l'on fut obligé d'en faire sortir une partie, et comme on ne pouvoit en venir à bout, il y eut une voix qui cria : « Bourrez », terme qui fut bien entendu et fort remarqué. Tout ce dérangement fut cause que le Roi n'arriva qu'à sept heures au Manège. Le coup d'œil de la salle et du spectacle étoit admirable ^

Nous pouvons en juger par la belle gravure de Cochin*, qui nous donne aussi la vue de la salle, avec sa décoration, ses loges, son plafond en style Louis XV, décoration nouvelle à coup sûr, et qui avait remplacé celle du règne précédent.

Le ballet ne finit qu'à dix heures. Il paroît que la musique a été fort approuvée ; les divertissemens ont été trouvés très-agréables. La pièce a été très-critiquée par quelques-uns de ceux qui l'ont entendue ; car l'immensité de la salle faisoit qu'on ne l'entendoit pas trop bien. On a trouvé que le sujet étoit absolument inventé ;

* LUYNES, VI, 318

« Chalcographie, 2617.

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que d'ailleurs tout étoit trop à l'avantage de la France et pas assez à celui de l'Espagne , qu'il y avoit une expression singulière : Vos suivantes * et vos dames du palais ; qu'enfin la représentation des monts Pyrénées étoit ridicule. L'Amour les aplanit à la fin de la pièce pour ne faire plus qu'un royaume^.

Nous ne comprenons pas cette dernière critique. Voltaire avait évidemment voulu faire allusion à ce mot prêté à Louis XIV : « Il n'y a plus de Pyrénées », et il nous semble que l'occasion était bien choisie de le mettre au théâtre. c( En efïet, dit le Mercure de France ^, le théâtre représente les Pyrénées. L'Amour descend sur un char, son arc à la main, et chante ces paroles :

De rochers entassés amas impénétrable, Immense Pyrénée, en vain vous séparez Deux peuples généreux à mes lois consacrés ;

Cédez à mon pouvoir aimable ; Cessez de diviser les climats que j'unis ;

Superbe montagne obéis ; Disparaissez, tombez, impuissante barrière,

Je veux dans mes peuples chéris

Ne voir qu'une famille entière.

Reconnaissez ma voix et l'ordre de Louis ; Disparaissez, tombez, impuissante barrière.

la montagne s'abîme insensiblement et il se forme à sa place un vaste et magnifique temple consacré à l'Amour, au fond duquel est un trône que l'Amour occupe. »

Malgré les critiques nombreuses des ennemis de Voltaire, la Princesse de Navarre ayait réussi. « Le Roi en a été trèscontent, écrivait le maréchal de Saxe à M""" du Ghâtelet, et même il m'a dit que l'ouvrage n'étoit pas susceptible de critique. »

Le lendemain, il y eut bal paré, au Manège, à six heures, a Toutes les loges de la salle avoient été ôtées* ; on avoit mis

* Voltaire changea aussitôt le vers et le remplaça par :

Vos premiers officiers, vos dames du palais.

(Acte II, scène xi.)

LuYNES, VI, 320.

^ Février 1745, second volume, page 110.

* M. de Richelieu, écrit le duc de Luynes, m'a dit que ce qui l'avoit occupé le plus dans l'arrangement de la salle avoit été de trouver le moyen

des gradins sur le théâtre, et c'étoit là qu'étoit l'orchestre, qui étoit de près de 150 musiciens.... Le bal ne finit qu'à neuf heures et demie ou dix heures*. »

On y consomma 1500 bouteilles de vin'.

Le 27 février, on rejoua la Princesse de Navarre. « Il y avoit fort peu de monde, » dit le duc de Luynes', et il ne manque pas d'ajouter que le Roi dit à son souper « qu'il y avoit bien 200 places de vides. » Le mars, la Cour alla entendre l'opéra de Thésée, par Quinault et Lulli.

Comme la Dauphine est très-accoutumée à la musique italienne et qu'elle n'en a jamais entendu d'autres, on voulut la prévenir sur l'opéra de TJiésée, et on lui dit que si elle pouvoit prendre goiit à la musique françoise on se flattoit qu'elle seroit contente de celle de cet opéra, et que les paroles en étoient fort bien écrites. M"^® la Dauphine dit : « L'auteur qui a fait ces paroles n'est donc pas celui qui a fait celles du ballet, car il m'a paru qu'il y avoit bien des plaisanteries et des expressions plates. » Ce jugement est trèsjuste en effet ; car quoiqu'il y ait de fort beaux vers dans la Princesse de Navarre, que les caractères en soient bien soutenus et que la pièce même soit bien conduite en certaines parties, il y a trop de plaisanteries et d'expressions communes ; outre que le sujet est presque entièrement inventé comme je l'ai déjà marqué. Voltaire a beaucoup d'esprit et de talent, mais ce n'est pas pour le style lyrique, c'est beaucoup plus pour l'héroïque. Il dit pour sa justification qu'on ne lui a demandé qu'un canevas pour amener des fêtes, et qu'il ne doit pas être mécontent de son ouvrage puisque les fêtes ont réussi

Le 10 mars 1745, on joua au Manège le ballet héroïque ou opéra de Zaïde, œuvre assez faible de La Marre et de Roger, représenté pour la première fois en 1739 ^. Le 31 mars, on représenta pour la première fois l'opéra bouffon de Platée, par Autreau et Rameau. « Il ne paroît pas, dit notre chroniqueur ordinaire', que l'on en ait été fort content ; la musique, qui est de Rameau, a été trouvée singulière ; il y a cependant

qu'en vingt- quatre heures les loges fussent ôtées et la salle décorée pour le bal. et c'est ce qui a été parfaitement exécuté [Note du duc de Luynes).

^ Luynes, VI, 322. — Voir aussi pages 333 et 340.

^ Luynes, VI, 339.

^ Luynes, VI, 333.

* Luynes, Vî, 338.

^ Gazette de France et LériS, Dictionnaire des théâtreSt ^ Luynes, VI, 381.

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des morceaux agréables, mais en tout ce divertissement a paru trop loug et trop uniforme. M. de Richelieu avoit proposé au Roi de le faire exécuter encore le lendemain ; il lui en parla trois fois sans que le Roi lui répondit rien. »

Le 27 novembre, au retour de sa campagne de Flandre, illustrée par la victoire de Fontenoy, Louis XV assistait, au Manège, à la représentation du Temple de la Gloire^ ballet à grand spectacle que Voltaire venait de composer et dont Rameau avait fait la musique. « C'est, dit l'agréable et savant historien de Voltaire \ un concours de conquérants et de héros, c'est Bélus, c'est Bacchus, le dominateur de l'Inde, c'est Trajan, qui se présentent tour à tour à la déesse, les deux premiers sanguinaires ou voluptueux, souillant leurs conquêtes par leurs cruautés ou leurs vices. Trajan, comme eux, a livré et remporté des batailles ; mais les pleurs que ses triomphes ont fait verser sont effacés par ses bienfaits et ses vertus. C'était là le héros à l'approche duquel le temple devait s'ouvrir et devant lequel il s'ouvrit en effet. L'allégorie était transparente, et le poëte s'était flatté qu'elle serait saisie. »

Ce ballet à grand spectacle fut représenté avec un luxe de mise en scène prodigieux, qui fut très-goûté; il n'en fut pas de même des paroles.

Le spectacle et les décorations, nous dit le duc de Luynes ^, m'ont paru être approuvés. La musique est de Rameau; on a trouvé plusieurs morceaux qui ont plu, et le Roi même, à son grand couvert le soir, en parla comme ayant été content. Les paroles sont de Voltaire; elles sont fort critiquées. Voltaire étoit le soir aussi au souper du Roi, et le Roi ne lui a dit mot.

a On a raconté, dit M. Desnoiresterres^ que Voltaire après la représentation, s'étant approché de Louis XV, lui dit avec cette assurance du courtisan qui sait avoir bien mérité du maître : « Trajan est-il content ? » Mais le silence du Roi, un regard glacé, le rappelèrent du ciel sur la terre. On a même prétendu qu'il s'était oublié au point de saisir le prince dans

* Desnoiresterres, Voltaire à la Cour^ p. 29. « VII, 132.

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ses bras, et qu'à cette démonstration insensée, les Gardes s'étaient emparés de lui, et l'eussent entraîné, si Louis XV n'avait ordonné de ne le pas inquiéter K Gela est tout simplement absurde. Reste l'interjection du poëte, qui, il faut en convenir, est bien dans le ton et l'allure de son esprit.... Tout en faisant justice des absurdités qui furent débitées plus tard, La Harpe la maintient. « La vérité est, j'en suis parfaitement sûr, que Voltaire vint après le spectacle à la loge du Roi, qui était fort entourée, et que, se penchant jusqu'à l'oreille du maréchal, qui était derrière le Roi, il lui dit assez haut pour que tout le monde Fentendît : a Trajan est-il content ? » Le maréchal ne répondit rien, et Louis XV, qu'on embarrassait aisément, laissa voir sur son visage son mécontentement de cette saillie poétique. » Ainsi présentée l'aventure est au moins vraisemblable. Ce n'est plus d'ailleurs au Roi lui-même que l'auteur du Temple de la Gloire s'adresse, c'est à Richelieu ; et si le Roi ne s'accommode point d'une aussi délicate flatterie, tant pis pour le Roi. »

Les fêtes continuèrent. Le 14 décembre, on représenta l'opéra ou ballet de Jupiter vainqueur des Titans^ dont les paroles étaient de M. de Bonneval, intendant des Menus, et la musique de M. de Blancourt de Bury, son gendre *. On finit l'année avec Armide. « Il y avoit vingt-deux ans que cet opéra n'avoit été joué ; il fut très-bien exécuté. Il y avoit une foule si prodigieuse, que M. le Dauphin même eut de la peine à entrer »

Le 3 et le 4 0 mars 1746, on représenta l'opéra de Zélisca, comédie-ballet en trois actes mêlée d'intermèdes. « Cette pièce, dit Léris, a été faite exprès pour la Cour par de La Noue, comédien françois ; la musique des intermèdes est du fameux Jéliotte, de l'Opéra ; c'est un sujet de féerie, et elle fut fort applaudie ; aussi est-elle remplie de traits naïfs et délicats. » Le 16 et le 24 mars, on joua le ballet de la Félicité, pa-

* Vie privée de Louis XV, II, 314. — On a raconté, dit la Harpe, qu'en faisant cette question, il tira le Roi par la manche, et que le maréchal de Richelieu avertissant Voltaire, par le même geste, de l'indiscrétion qu'il se permettait, celui-ci lui répondit : « Vous me tirez bien la mienne. »

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