‹ Le chateau de VersaillesChapitre 2 sur 56 · Grand cabinet de Madame · texte numérisé non relu

Grand cabinet de Madame

43 Pièce des Nobles ;

42 Première antichambre de Madame ;

41 La partie blanche à ; • j tv/t ^

service de Madame;

droite, )

à eauche, cabinet

Tout le pourtour de la cour du Dauphin,

Au rez-de-chaussée, entre ( ^^^ee de7bSffel7; les deux cours, \ ^^.^^ .

33 Première antichambre de Monsieur ;

84 Salle des gardes de Monsieur;

A gauche de 34, salle des Suisses de Monsieur;

En 1788, le comte de Provence alla demeurer au pavillon de Provence, à l'extrémité de l'aile du Mic^, et les Enfants de France vinrent le remplacer dans l'appartement du Dauphin

Mesdames tantes du Roi habitent toute la partie nord du rez-de-chaussée. L'appartement de Madame Sophie commence à la galerie Louis XIII (51), et son service est établi dans les bâtiments de gauche de la cour des Cerfs. — Madame Victoire est logée dans les salles 52, 53, 54, 55 et partie de 56, où est installée sa bibliothèque. Son service et ses bains sont placés à gauche de ces salles et dans les bâtiments do droite de la cour des Cerfs. — Madame Adélaïde, à qui Louis XVI a enlevé son bel appartement du premier étage, occupe une partie de la salle 56, et les salles 57, 58 et 59, c'est-à-dire l'ancien appartement de M.""^ de Pompadour.

Le comte d'Artois, second frère de Louis XVI, a, au premier étage, les deux tiers de l'aile du midi (Galerie des Batailles), à partir de l'escalier des Princes. — Le duc d'Orléans a le reste de l'aile, aussi au premier étage. Son fils, le duc de Chartres, depuis Louis-Philippe P% habita d'abord au premier étage également, l'extrémité de l'aile et la partie en retour

* La bibliothèque du comte de Provence, avec ses belles boiseries en chêne naturel, a été détruite par M. de Joly, à l'époque de rinstallation du Président de la Chambre des Députés dans le pavillon de Provence. Elle aété remplacée par l'escalier de service actuel de la présidence.

LA COUR

jusqu'au pavillon de Monsieur (salle 149). Mais cet appartement ayant été donné à Madame Elisabeth, sœur du Roi, il vint loger, au pavillon d'Orléans, dans l'ancien appartement du duc et de la duchesse de Luynes, donnant sur la cour des Princes. — Les Gondé et les Gonty sont logés dans l'aile du nord, et le duc de Penthièvre occupe le premier étage de ce qui est aujourd'hui le pavillon Dufour.

Terminons par un détail assez curieux. La grille du château fut complètement renversée par un coup de vent en février 1781 K Elle fut aussitôt relevée. En 1879, M. Guillaume, architecte du palais, l'a restaurée ainsi que les groupes qui l'accompagnent.

LA COUR

Succéder à Louis XV ! Y a-t-il un esprit sérieux, connaissant l'histoire, qui ne soit elîrayé de voir pour héritiers de ce roi coupable un jeune prince de vingt anc, de bonne volonté, mais sans caractère, une reine de dix-neuf ans, légère et aimant avant tout le plaisir, et pour ministre dirigeant, un vieillard, M. de Maurepas, ancien ministre de Louis XV, causeur aimable, ayant cet esprit caustique qui permet de faire un quatrain piquant, mais incapable de conduire l'Etat et de prendre les mesures nécessaires pour l'empêcher de périr. Il eût fallu le génie d'un Henri IV ou d'un Richelieu pour obtenir un tel résultat.

En effet, la démoralisation presque générale des classes dirigeantes, les abus du favoritisme, la désorganisation complète de toute l'administration, la perte de nos colonies, nos défaites sur terre et sur mer, le délabrement des finances, la misère et l'oppression des classes populaires, seules soumises à l'impôt dont on faisait un si honteux emploi au Parc-

* Bachaumont, 7 février 1781.

aux- Cerfs, le luxe efl'ronté des maîtresses, le pouvoir aux mains d'une Pompadour et d'une Dubarry, avaient amené le réveil de l'opinion publique et la formation d'une opposition aussi juste que redoutable ; et bientôt allait éclater une tempête dans laquelle l'ancien régime tout entier devait s'effondrer *.

On peut juger de l'état des esprits à l'avènement de Louis XVI par cet extrait d'une lettre du comte de Mercy, toujours si mesuré dans son langage ^ :

L'égarement déplorable cm feu Roi pendant les quatre dernières années de sa vie avait entièrement flétri son règne. L'Etat se trouvait au pouvoir d'une vile créature, dont la parenté et les entoura formaient un assemblage de gens misérables et abjects, sous le joug desquels la France se trouvait asservie. Les personnes honnêtes se tenaient à l'écart et avaient fait place aux fripons en tous genres qui inondèrent la Cour. Dès lors il n'exista plus que désordres, injustices, scandales; tout fut bouleversé; il n'y eut plus de mœurs, plus de principes, et tout alla au hasard. L'opprobre dans lequel se voyait la nation lui causait une honte et un découragement inexprimables. Alors les méchants restèrent seuls sur la scène, et les devoirs les plus sacrés furent dès lors oubliés.

Louis XVI associa d'abord à M. de Maurepas, Turgot et Malesherbes, qui essayèrent de faire quelques réformes. Mais aussitôt la cohue tout entière des abus se déchaîna contre eux, et Louis XVI ne sut pas défendre ses ministres ; aussi le désordre, un instant ralenti, reprit-il sa course.

Louis XVI a les qualités d'un honnête homme destiné à être le sujet de son roi. Il est très-économe et tient ses comptes avec ordre; ses recettes et ses dépenses particulières sont enregistrées régulièrement. Il a un cabinet dit de la Cassette ^ où il tient ses registres de comptes et sa caisse ou cassette. On lit dans Touvrage de M. Nicolardot" : a La façon dont Louis XVI compte les valeurs de sa caisse est un trait

* Déjà au moment des troubles sérieux qui éclatèrent lorsque le chancelier Maupeou détruisit le Parlement, un contemporain, Regnault, n'hésite pas à écrire dans son journal : « J'affirme que, si dans ce moment de crise, il se fût trouvé un chef, la Révolution eût été des plus terribles. » (Rccquain, VEsprit révolutionnaire avant la Révolution^ p. 287.)

- 1774, 11 septembre.

^ Salle 132 bis.

^ On a ceux de 1775 à 1784.

^ Journal de Louis XVI, 1873, in-î2, p. 212.

LA COUR

de caractère et de mœurs du temps. En 1775, il écrit : « Au janvier il y a en caisse 36 rouleaux de 1200 : 43,200 ; dans une bourse 600; en monnoie 72; le 20 janvier, j'ai reçu de Thierry que j'avois donné de trop 9000 ; le 22, de M, Bertin 18,600; j'ai gagné au jeu 187; la recette est de 70,959; la dépense de 47,368 livres, 12 sols ; partant il reste 23,590 1. 8 s. » Ainsi, tous les mois il indique de qui il reçoit de l'argent, ce qu'il a gagné à la loterie et au jeu, et ce qu'on lui rend sur ce qu'il avait avancé. Tous les ans il ne manque pas, le mois de janvier, de calculer ce que sa caisse contient en billets, en or, en argent, en écus, en 24 sols, 12 sols, 6 sols, 2 sols et 6 liards ; il a renouvelé cette opération en septembre 78 et juillet 79... En septembre 1782, il écrit : « Je ne sais quelle erreur s'est fourrée dans mon compte depuis quelque temps, mais le 9 de ce mois j'ai retrouvé dans le fond de ma cassette de Targent qu'il y avoit plusieurs années que j'avois oublié, et par conséquent je recommence l'état général au l^"" du mois. » On ne saurait pousser plus loin l'exactitude.

Louis XVI aime la chasse, chasse du cerf, chasse du chevreuil, chasse du sanglier, chasse à tir. Comme tous ses prédécesseurs, il lui consacre une grande partie de son temps. Son journal, qui n'est en réalité qu'un journal de chasse, constate que, de 1774 à 1787, il a tué 1274 cerfs et 189,251 pièces de gibier de toute espèce. Les jours qu'il n'a pas chassé, Louis XVI écrit Rien, et souvent il ajoute la cause : ainsi, Rien. Mort de M. de Maurepas, — Rie^i. Mort de Vimpératrice Marie- Thérèse^ ce qui veut dire : Je n'ai pas chassé à cause de la mort de M. de Maurepas.

Nous avons vu Louis XVI étant Dauphin se livrer avec ardeur à toutes sortes de travaux manuels. Roi, il continue à aimer ce genre de distraction; il tourne, il forge; avec l'aide de Gamain, le serrurier, et de Durey, garçon de forge, il fait de la serrurerie; en 1791, aux Tuileries, il fabriquera la fameuse armoire de fer.

Son caractère était brusque; il donnait, comme on disait à la Cour, des coups de boutoir. M"^^ Dubarry l'appelait un gros garçon mal élevé. « Sa démarche était lourde et sans noblesse, SÊi personne plus que négligée ; ses cheveux, quel que fût le talent de son coiffeur, étaient promptement en désordre par le

peu de soin qu'il mettait à sa tenue *. » A la chapelle, il chantait d'une voix fausse et retentissante, et prêtait à rire, a Ses mains noircies par le travail furent plusieurs fois, en ma présence, dit M.^^ Gampan, un sujet de représentations et même de reproches assez graves de la part de la Reine. » Sur quelques points il avait une instruction assez solide, en histoire et en géographie par exemple *.

Tel était le mari d'une jeune reine élégante, qui avait le tort de permettre aux personnes de sa société intime de lui dire en parlant du Roi : votre Vulcain ^.

Indécis, faible de caractère, changeant facilement d'avis, Louis XVI était entièrement dominé par Marie-Antoinette, exigeante et emportée à l'occasion. Après une scène terrible avec la Reine, le prince de Montbarey, ministre de la Guerre, alla rendre compte au Roi de ce qui s'était passé, a Le Roi m'écouta avec la plus sérieuse attention, dit le prince * ; et pendant mon récit, je crus remarquer qu'il compatissoit à tout ce que j'avois dû souffrir, connoissant par lui-même toute la vivacité de la Reine. Puis, me relevant avec bonté : « Personne ne sait mieux que moi, me dit-il, comment la chose s'est passée. »

Terminons en disant, à l'éloge de Louis XVI, que sa vie fut d'une moralité exemplaire, ce qui dérangeait absolument les calculs de cette haute noblesse corrompue, qui en était à regretter le temps de Louis XV. Aussi dès 1777, on chercha à lui donner pour maîtresse M^'*^ Contât, l'excellente et belle actrice de la Comédie française.

On lit dans une lettre de M. de Mercy à Marie-Thérèse, en date du 16 avril 1777 : « Je sais que dans ce tourbillon per-

' M"^« Campan.

* Louis XVI a traduit les cinq premiers volumes de V Histoire de /« décadence de PEmpire romain, Tpav Gibbon; il chargea son lecteur, Leclerc de Sept-Chênes, de les faire imprimer, mais sous son nom (1777). Il rédigea les instructions du voyage de La Pérouse, instructions qui ont été insérées dans la relation de ce voyage. — Louis XVI avait une assez belle collection de cartes, qui se trouvent actuellement à la bibliothèque de Versailles.

* La Reine elle-même plaisantait sur Vulcain et Vénus (Mercy, II, 361).

* Mémoires, II, 193 et 216.

LA COUR

vers de la Cour, il existe des misérables qui méditent sourdement le projet d'induire le Roi au libertinage; je sais de plus qu'on a osé lui parler d'une actrice de la Comédie française nommée Contât. Ces horribles tentatives n'ont produit aucun efiet, et je suis moralement certain qu'elles n'en produiront jamais; cependant il faut que la Reine y veille, et je ne lui ai rien laissé ignorer de ce que j'expose ici. »

Les mêmes misérables recommencèrent en 1779 leurs tentatives. C'est encore M. de Mercy qui nous apprend ces honteux détails. « Ma seconde proposition à la Reine, écrit-il a été de vouloir bien, sans se presser, avoir un œil attentif à découvrir peu à peu quels peuvent être les indignes personnages qui osent tenter de pervertir le Roi, et dans le cas où il existerait une preuve bien claire à la charge de qui que ce soit, d'en faire un exemple le plus frappant, et d'accabler d'ignominie et de disgrâce un pareil suborneur. La Reine a fort goûté cette idée, et je la crois infiniment essentielle pour contenir les esprits pervers et intrigants, qui sont si dangereux et en si grand nombre à cette Cour. »

La jeune reine de France, Marie-Antoinette, était alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, dit M"^° Lebrun.

Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faite, assez grosse sans l'être trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. EUe était la femme de France qui marchait le mieux ; portant la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa Cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin il est très-difficile de donner, à qui n'a pas vu la Reine, une idée de tant de grâces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n'étaient point réguliers; elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne. Elle n'avait point de grands yeux; leur couleur était presque bleue; son regard était spirituel et doux ; son nez était fin et joli; et sa bouche n'était pas trop grande, quoique les lèvres fussent un peu fortes. Mais ce qu'il y avait de plus remarquable dans son visage, c'était l'éclat de son teint. Je n'en ai jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si transparente, qu'elle ne prenait point d'ombre. Aussi ne pouvais-je en rendre l'efTet à mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre

* Le 17 juin 1779.

cette fraîcheur, ces tons si fins qui n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés chez aucune femme

Horace Walpole, en parlant des fêtes du mariage de Madame Clotilde, en 1775, écrivait : a On ne peut avoir d'yeux que pour la Reine ! Les Hébés et les Flores, les Hélènes et les Grâces ne sont que des coureuses de rues à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté ; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. Elle avait une robe d'argent semée de lauriers-roses : peu de diamants et des plumes... On dit qu'elle ne danse pas en mesure, mais alors c'est la mesure qui a tort — En fait de beauté je n'en ai vu aucune, ou bien la Reine les éclipsait toutes ^ »

A cette beauté dont elle était fière à bon droit, Marie- Antoinette joignait de réelles qualités, la bonté, l'amabilité, la grâce la plus séduisante. Mais mal élevée par sa mère, elle n'avait aucune instruction ; elle n'aimait ni la lecture, ni aucune occupation un peu sérieuse, et s'abandonnait en toutes circonstances au caprice de sa fantaisie et de sa volonté. Légère, coquette, ennemie de toute contrainte, elle se créa une existence à part en dehors des règles et des traditions de la Cour de Versailles, et ses imprudences continuelles permirent à ses ennemis de l'attaquer sans relâche. Elle s'entoura de favoris et de favorites, dont les privilèges soulevèrent la haine de tous ceux qui étaient exclus de cette petite cour. « Elle mettait dans ses amitiés, dit M. Amédée Renée, un entraînement de cœur, une ardeur démonstrative qui firent calomnier ses premières affections ^ » Elle était moqueuse ' et se plaisait à donner des sobriquets ; elle appelait Turgot le ministre négatif, et M™^ de Noailles, sa dame

* Le comte de Besenval dit daass ses Mémoires (II, 102) : « Sans être régulièrement ni belle, ni jolie, sans être bien faite, l'éclat du teint de cette princesse, beaucoup d'agrément dans le port de sa tête, une grande élégance dans toute sa personne, la mettoient dans le cas de le disputer à beaucoup d'autres femmes qui avoient reçu plus d'avantages de la nature, et même de l'emporter sur elles. »

Lettres d'Horace Walpole, traduites par M. le comte de Bâillon, in-12, p. 283.

^ Louu XVI et sa Cour, p. 237.

* M. de Belleval dit dans ses Souvenirs, p. 134 : « Elle avoit le malheur de ne pas se contraindre et de se moquer de tout le monde. "

LA COUR

d'honneur, Madame l'Etiquette. Elle avait classé les femmes de la Cour en trois catégories : les siècles, les collets-montés, les paquets. Quand ces mots, dits dans l'intimité et au milieu des rires, étaient connus à la Cour, ils soulevaient contre la Reine de justes mécontentements, dont ses ennemis savaient profiter.

Il eut fallu tout au contraire, dans la situation où se trouvait la Reine, beaucoup de tenue et une prudence extrême. Marie-Antoinette avait été sacrifiée par sa mère à la politique du cabinet de Vienne. L'alliance de la France avec l'Autriche avait été si fatale aux intérêts français, que cette politique était odieuse. Marie-Antoinette, qui en était le symbole vivant et qui devait la consolider, était à cause de cela peu populaire. Toute la cabale hostile à M. de Ghoiseul pour avoir chassé les Jésuites, reportait sur la Reine la haine qu'elle avait contre Ghoiseul, qui avait négocié le mariage du Dauphin avec VAutrichie7me. Mesdames, tantes du Roi, étaient à la tête de cette opposition méchante, qui comptait dans ses rangs les ennemis de l'alliance autrichienne et les partisans des Jésuites, et à laquelle se joignaient le duc d'Aiguillon, l'un des ennemis les plus acharnés de Marie- Antoinette, les comtesses de Provence et d'Artois, jalouses de la Reine qui était belle et mécontentes d'êtres laides. Les salons de Mesdames, du comte et de la comtesse de Provence étaient des foyers de médisances, de calomnies et d'injures à l'adresse de la Reine. Cette cabale était décidée à la déshonorer * , à la perdre dans l'opinion , espérant la faire renvoyer un jour à Vienne. Ils l'envoyèrent à l'échafaud en 1794.

« La Reine fut ouvertement déchirée, dit M. AmédéeRenée^, livrée à des attaques atroces, du premier jour qu'elle régna. Il s'établit des ateliers de calomnies, qui jetèrent dans le public plus de contes odieux sur elle, plus de chansons, de vers et de prose de cette espèce, qu'il n'en fut jamais dirigé contre personne. » Le jour de la naissance du Dauphin, on

* Chronique secrète de l'abbé' Beaudean, dans le t. III de la Revue rétrospective.

2 Page 231.

jeta dans l'Œil-de-Bœuf, dit M""^ Gampan, un volume entier de chansons manuscrites contre la Reine.

Les Archives de Seine-et-Oise renferment, parmi les papiers d'émigrés saisis à la Révolution, un volume in-i", relié en maroquin rouge, avec un ex libris qui fait connaître le nom de la noble femme dont la bibliothèque contenait cet impur manuscrit. Nous l'avons parcouru, en rougissant des ordures sans nom qu'il contient. Il faut avoir vu ce volume pour se faire une idée exacte des infamies dont on accusait la Reine, de la férocité de ses ennemis et de l'impudence des femmes de la Cour et des hautes classes de Paris qui osaient lire de pareilles turpitudes

Il est sain de bien établir les responsabilités de chacun devant l'histoire. Ce sont les gens de la Cour, ce soDt les hautes classes qui ont calomnié, diffamé l'Autrichienne, comme ils appelaient Marie-Antoinette ; qui l'ont signalée à la haine des classes populaires comme une ennemie de la France, comme une femme perdue. Et il est bon de dire aux descendants de ceux qui ont calomnié la Reine et qui reprochent aujourd'hui au 'peuple de l'avoir immolée, que si le dernier acte de cette atroce tragédie s'est passé à Paris et sur la place publique, les premiers actes, et les non moins coupables, se sont accomplis à Versailles et dans les salons, et que calomnier ne vaut pas mieux que tuer.

Le jeune Roi, subissant l'influence détestable de ses vieilles tantes, prit M. de Maurepas pour ministre principal, sans toutefois lui donner le titre de premier ministre, ce qu'il était en réalité ^ M. de Choiseul reparut à la Cour. Louis XVI ne voulait pas lui accorder cette faveur; mais la Reine insista, disant qu'il était humiliant pour elle de ne pouvoir obtenir la

* M. Ch. Vatel me fait remarquer que la plupart des calomnies lancées contre Marie-Antoinette avaient déjà servi contre M"^° Dubarry et d'autres maîtresses de Louis XV. C'était un vieux fonds de méchants et sales propos qu'on rajeunisf^ait de temps en temps pour les besoins des sots et des mauvaises lanpjues de la Cour.

- M. de Maurepas était logé dans la partie orientale de l'appartement de M"^° Dubarry, au-dessus des salles 132, 132 lis, 133 et 134. Le reste de l'appartement au-dessus des salles 131, 130, 129, 128, 127 et 126, fut occupé un moment par M. le duc de Villequier, premier gentilhomme de la Chambre [Plan mss. conservé au bureau de Varchitecie du palais).

LA COUR

grâce de l'homme qui avait négocié son mariage, à quoi Louis XVI répondit que si elle invoquait cette raison, il n'avait rien à refuser

Les anciens ministres de Louis XV avaient été renvoyés ; M™^ Dubarry exilée ; les parlements furent bientôt rappelés. L'arrivée de Turgot et de Malesherbes au pouvoir fit naître des espérances qui ne furent que trop tôt déçues. Mercy et Marie-Thérèse pressaient la Reine de s'emparer de l'esprit du Roi pour le diriger dans le sens de la politique autrichienne ; mais Marie-Antoinette était trop légère pour s'occuper d'affaires politiques; elle se contenta d'écouter les leçons de M. de Mercy, résolue à ne point les mettre en pratique. Trianon, que le Roi venait de lui donner, l'intéressait bien davantage, et elle commençait, dans la société de la princesse de Lamballe, pour qui elle s'était prise d'une vive amitié, à mener cette existence particulière pleine de familiarité et de dangers.

Le 16 juillet 1774, Marie-Thérèse écrivait à sa fille une longue lettre remplie d'excellents conseils, qui ne furent guère écoutés :

On dit qu'on ne connaît pas la Reine des autres princesses, que la familiarité est extrême. Dieu me garde que je voudrais vous inspirer de leur faire sentir votre supériorité, où Dieu vous a mise ; mais vous vous êtes déjà trouvée souvent attrapée, tant par les tantes que par le comte et la comtesse de Provence. Le comte d'Artois, on le dit hardi à l'excès; cela ne convient pas que vous le tolériez, et vous pourriez à la longue vous en trouver le plus mal; il faut rester à sa place ; savoir jouer son rôle ; par là on se met et tout le monde à son aise. Toutes les complaisances et attentions pour tous, mais point de familiarité, ni jouer la commère; vous éviterez par là les tracasseries et recommandations.

La suppression de l'étiquette par Marie-Antoinette fît une sorte de révolution à la Cour. Dauphine, elle s'y était soumise; Reine et maîtresse, elle s'affranchit de l'ennui que les vieilles coutumes de la Cour de Louis XIV lui imposaient à chaque instant du jour ^. On lit dans M'"'' Gampan :

* Mercy, II, 172.

' L'étiquette était devenue odieuse à tout le monde. M. de Belleval dit : • L'étiquette, qui faisoit de Versailles l'épouvante de tous les étrangers. » {Souvenirs, p. 89.)

L'habillement de la Reine était un chef-d'œuvre d'étiquette ; tout y était réglé. La dame d'honneur et la dame d'atours, toutes deux si elles s'y trouvaient ensemble, aidées de la première femme et de deux femmes ordinaires, faisaient le service principal ; mais il y avait entre elles des distinctions. La dame d'atours passait le jupon, présentait la robe. La dame d'honneur versait l'eau pour laver les mains et passait la chemise. Lorsqu'une princesse de la famille royale se trouvait à l'habillement, la dame d'honneur lui cédait cette dernière fonction, mais ne la cédait pas directement aux princesses du sang ; dans ce cas, la dame d'honneur remettait la chemise à la première femme qui la présentait à la princesse du sang. Chacune de ces dames observait scrupuleusement ces usages comme tenant à des droits. Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, déjà toute déshabillée, était au moment de passer sa chemise ; je la tenais toute dépliée; la dame d'honneur entre, se hatc d'ôter ses gants et prend la chemise. On gratte à la porte, on ouvre : c'est M™° la duchesse d'Orléans ; ses gants sont ôtés, elle s'avance pour prendre la chemise, mais la dame d'honneur ne doit pas la lu présenter; elle me la rend, je la donne à la princesse; on gratte de nouveau; c'est Madame, comtesse de Provence; la duchesse d'Orléans lui présente la chemise- La Reine tenait ses bras croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants, et, en passant la chemise, décoiffe la Reine qui se met à rire pour déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses dents : « C'est odieux! quelle importunité! * »

On trouve encore dans les mémoires de M"^^ Campan* un autre détail à citer :

L'usage le plus anciennement établi, voulait qu'aux yeux du public les reines de France ne parussent environnées que de femmes; l'éloignement des serviteurs de l'autre sexe existait même aux heures des repas pour le service de table ; et quoique le Roi mangeât publiquement avec la Reine, il était lui-même servi par des femmes pour tous les objets qui lui étaient directement présentés à table. La dame d'honneur, à genoux pour sa commodité sur un pliant très-bas, une serviette posée sur le bras, et quatre femmes en grand habit, présentaient les assiettes au Roi et à la Reine. La dame d'honneur leur servait à boire. Ce service avait anciennement appartenu aux filles d'honneur. La Reine, à son avènement au trône, abolit de même cet usage; elle se dégagea aussi de la nécessité d'être suivie, dans le palais de Versailles, par deux de ses femmes en habit de cour, aux heures de la journée oii les dcmes

* M"»e Campan, I. 98.

LA COUR

n'éLaient plus auprès d'elle. Dès lors elle ne fut plus accompagnée que d'un seul valet de chambre et de deux valets de pied. Toutes les fautes de Marie-Antoinette sont du genre de celles que je viens de détailler. La volonté de substituer successivement la simplicité des usages de Vienne à ceux de Versailles, lui fut plus nuisible qu'elle n'aurait pu l'imaginer.

Le prince de Montbarey a écrit quelques pages excellentes sur la transformation de Pancienne Cour.

La jeunesse de la Reine, dit-il, et son goût pour les plaisirs fît envisager à cette princesse les règles de l'étiquette comme trop gênantes, et les personnes de la Cour qui y tenoient encore, comme des êtres ridicules dont il étoit important de se débarrasser. Cette souveraine, qui possédoit d'ailleurs tant de rares qualités et qui n'avoit que les défauts de son âge, ne fit pas ou ne voulut pas entendre la très-utile réflexion, que les apparences, à la Cour, font plus d' effet que les réalités...

Par le penchant naturel qu'ont les personnes jeunes à se délivrer des entraves qui s'opposent à leurs désirs du moment et à leurs fantaisies, la Reine acheva, sans projet, sans réflexion, et simplement par enfantillage, la désorganisation de la Cour. Le goût des fêtes la domina uniquement dans les premières années du règne de Louis XVJ, quoique son auguste époux ne s'y montrât que par pure complaisance. Ces divertissemens fréquents firent naître le désir d'y appeler des personnes d'un ordre étranger à la Cour et qui jouissoient d'une réputation de talent; petit à petit le mélange des classes devint plus considérable ; les personnes d'un âge avancé devinrent à charge, et on le leur fît sentir. La maréchale de Mouchy que l'on avoit souvent trouvée incommode, parce qu'elle tenoit invariablement aux formes, se retira; et, quoique la princesse de Chimay ^, qui la remplaça ^, fut un modèle de vertu et de douceur, cette douceur même fît qu'elle n'opposa aucune difficulté aux innovations que la jeunesse de la Cour vouloit tenter, et qu'elle les souffrit sans les approuver.

Cette désorganisation de l'intérieur de la Cour amena, par gradation presque insensible, une facilité de rapports avec les membres de la famille royale, qui dégénéra bientôt en familiarité, et qui, confondant tout par le rapprochement, détruisit le respect et la vénération dont Louis XIV avoit cru nécessaire d'environner sa

* Comtesse de Noailles, dame d'honneur.

* L'attique Chimay tire son nom de cette dame, bien qu'elle demeurât en réalité un peu plus loin, dans l'attique de l'aile du Midi, qui a disparu lors de l'installation de la Galerie des batailles. Son appar'ement se composait de 12 pièces. {Etat des logements en 1789, mss. de la Régie.)

^ Eu 1775. M"'® de Chimay resta dame d'honneur jusqu'en 1780.

personne et sa famille, par la connoissance qu'il avoit du caractère de sa nation.

Monsieur assistoit à ces fêtes et à ces divertissemens avec une magnificence conforme à sa haute position; mais son goût pour l'étude et pour son cabinet ne lui permettoit guère d'y prendre une part active; au lieu que Mgr le comte d'Artois, qui, par sa figure et par sa tournure, étoit plus fait pour les exercices et les jeux brillants de la jeunesse, en faisoit l'ornement, et y étoit toujours entouré de tous les jeunes gens de la Cour et de la ville, s'empressant d'imiter ce véritable modèle de la grâce et de l'amabilité.

Les jeunes gens prirent ainsi le haut ton à la Cour, et finirent par en éloigner les personnes d'un âge et d'un caractère plus réfléchis, qui n'y parurent plus que lorsque la décence et le devoir les y forçoient.

La Reine eut le tort grave de s'entourer de favoris et de favorites, et de former avec eux une sorte de coterie au milieu de la Cour, soit à Versailles, soit à Trianon. Sa première favorite fut la princesse de Guéménée ; puis se succédèrent : la princesse de Lamballe, la comtesse de Dillon, qui furent remplacées par la comtesse de Polignac, et celle-ci par la comtesse d'Ossun. Plus tard, M"^^ Lamballe redevint l'amie des mauvais jours. Les favoris furent M. de Besenval, le chevalier de Luxembourg, le comte Valentin Esterhazy, Hongrois au service de France, le duc de Goigny, MM. de Guines, d'Adhémar, de Vaudreuil, de Polastron, et plus tard M. de Fersen.

Les inconvénients majeurs d'une société intime toute-puissante ne se firent vraiment sentir qu'au moment où la faveur de M^^^ de Polignac fut définitivement établie, et où son salon ' devint le foyer des intrigues de la coterie.

Elle se composait du comte Jules de Polignac, gentil-

* L'appartement de M. et de M'"® de Polignac se composait de huit pièces, au premier étage de la vieille aile ; quatre de ces pièces occupaient l'emplacement des salles des aquarelles (UG) donnant sur la cour des Princes ; les quatre autres occupaient une partie du premier étage du vieux pavillon de Mansart remplacé aujourd'hui par le pavillon Dafour. En 1789, ces quatre dernières pièces avaient été données à M'"^ la comtesse d'Ossun. Les cuisines de M"*^ de Polignac (6 pièces) étaient à la Surintendance. {Logements du château de Versailles pour l'année 4789, mss. in-12 des archives de la Régie.) — Marie- Antoinette allait fréquemment dans le salon de M'"'' de Polignac, comme autrefois Marie Leczinska chez la duchesse de Luynes.

LA COUR

homme pauvre et simple colonel, de la comtesse Jules de Polignac, extrêmement jolie, de la comtesse Diane de Polignac, sœur du comte de Polignac, laide et méchante, de mœurs décriées, mais habile intrigante qui sut faire la fortune de sa famille, et du comte de Vaudreuil, ami intime du comte de Polignac S très-bel homme, d'agréables manières, mais avide, impérieux, qui ne pensait qu'à faire fortune, et dont les exigences finirent par lasser la Reine.

M. de Vaudreuil fit admettre dans la société deux de ses amis, MM. de Besenval et d'Adhémar. Le premier était un officier suisse, déjà sur le retour, ayant beaucoup d'esprit et pas de moralité. Le second était aussi un homme aimable, spirituel et fort beau. Tels étaient les chefs, les maîtres de cette société intime, où la Reine se figurait trouver l'amitié, le dévouement et le désintéressement, tandis que ses membres n'avaient qu'un seul but, exploiter à leur profit le crédit de la souveraine.

Déjà les mêmes abus s'étaient manifestés dans la société de la princesse de Lamballe, à qui on avait fait un revenu de plus de 300,000 livres. La charge inutile de surintendante de la Maison de la Reine, qui rapportait au moins 150,000 livres, avait été rétablie pour la princesse ; son frère avait obtenu 40,000 livres de pension et un régiment avec 14,000 livres d'appointements au lieu des 4000 livres réglementaires. On avait donné à la comtesse de la Marche, amie de M'"'^ de Lamballe, après sa séparation d'avec son mari, une pension de 60,000 livres-.

Ce fut bien autre chose avec les Polignac. Le comte fut fait duc ; on créa pour lui une charge nouvelle, celle de survivancier du premier écuyer de la Reine, avec 80,000 livres d'appointements et une pension de 12,000 autres livres; on le nomma ensuite grand-maitre des relais de France. La com-

1 ^ime (Je Polignac était sa maîtresse au su de tout le inonde.

' M""*^ de Lamballe demeura d'abord au premier étage de l'aile du Midi, sur la rue de la Surintendance ; elle y occupait un logement de 12 pièces, qui furent données plus tard à la comtesse de Provence. Elle vint alors occuper un logement de 4 pièces situé au rez-de-chaus.sée du pavillon d'Orléans, au-dessous de l'appartement du duc de Chartres (Louis-Philippe). En même temps elle avait un logement de 12 p'hcds et entre-sols à la Surintendance. {Etat des logements en 1789, mss. de Régie.)

tesse devenue duchesse eut un tabouret à la Cour et fut nommée gouvernante des Enfants de France. La comtesse Diane, malgré sa mauvaise réputation, devint la dame d'honneur de Madame Elisabeth. L'aimable princesse, qui avait peur de cette femme méchante, fut cependant obligée de la garder autour d'elle D'autres membres de la famille eurent aussi leur part. A la découverte du fameux Litre Rouge, on trouva que les Polignac avaient 700,000 livres de traitements ou de pensions, sans compter les terres, les péages et les sommes énormes qu'ils avaient obtenus de la faiblesse du Roi : 400,000 livres à M"^° de Polignac pour payer ses dettes 800,000 livres pour la dot de sa fille. Le marquis de Polignac devint premier écuyer du comte d'Artois ; le comte d'Adhé mar, premier écuyer de Madame Elisabeth ; M. de Vaudreuil eut une pension de 30,000 livres.

La Reine se fatigua à la longue des exigences sans cesse renouvelées de sa société ; elle dit ùn jour à M. de la Marck un mot bien amer à l'endroit de ses prétendus amis.

Parmi les personnes admises dans son intimité, il y avait beaucoup d'étransers, tels que les comtes Eslerhazy, de Ferscn, lo baron de Stédingk, etc. C'était évidemment avec ceux-là que'lle se plaisait davantage. Je me permis un jour de lui faire observer que cette preierence trop marquée accordée à des étrangers pourrait lui nuire près des Français. — « Vous avez raison, me dit-elle, avec tristesse ; mais c'est que ceux-là ne me demandent rien. »

La rupture arriva enfin ; mais laissons M. de la Marck nous la raconter.

La Reine se hasarda une fois à exprimer à M"^^^ de Polignac la déplaisance que lui inspiroient plusieurs des personnes qu'elle rencontroit chez elle. M'"^ de Polignac, soumise à ceux qui la dominoient, et malgré sa douceur habituelle, n'eut pas honte de

^ La comtesse Diane avait un logement de 3 pièces à ctieminée au premier étage de l'aile du Midi, sur la rue de la Surintendance, au voisinage de l'appartement de Madame Elisabeth, composé de 6 pièces '^Etai dei logements en i7S9, mss. de la Régie).

Notice sur Marie- Antoinette placée en tête de la Correspondance enre Mirabeau et le comte de la Marck, publiée par M. de Bacourt (1851, 3 vd. in-8^),t. I, p. 41. — Cette excellente notice renferme de très-précieux renseignements de M. de la Marck sur Marie-Antoinette. Ami de M. de Mercy, M. de la Marck voit et pense comme lui.

LA COUR

répondre à la Reine : « Je pense que, parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en exclure mes amis. » Ceci m'a été raconté en 1790, par la Reine elle-même, qui ajouta : « Je n'en veux pas pour cela à M'"° de Polignac; dans le fond, elle est bonne et elle m'aime, mais ses alentours l'avoient subjuguée. »

La Reine n'ayant rien obtenu de ce côté, s'éloigna insensiblement du salon de M'"" de Polignac et prit l'habitude d'aller souvent et familièrement chez M"^° la comtesse d'Ossun \ sa dame d'atours, dont le logement était très-près de l'appartement de la Reine elle y venait dîner avec quatre ou cinq personnes ; elle y arrangeait de petits concerts, dans lesquels elle chantait; enfin elle montrait là plus d'aisance et de gaîté qu'elle n'en avait jamais laissé apercevoir chez M™° de Polignac.

M™" la comtesse d'Ossun n'avait rien de brillant dans les manières : elle avait peu d'esprit ; mais en revanche elle était parfaitement bonne et douce, et douée d'une haute vertu. Elle était dévouée de cœur et d'âme à la Reine ^ jamais personne ne fut plus éloignée qu'elle de l'intrigue; elle ne recherchait point la faveur de la Reine, et désirait seulement que la Reine se pliit chez elle et fût contente d'elle. Sa fortune étant très-médiocre et ne lui permettant pas, sans se déranger, de recevoir souvent la Reine chez elle à dîner, ni de donner des soirées où il y avait quelquefois de petits bals ou des concerts, elle le dit franchement à la Reine, en lui demandant que les dépenses de cette espèce fussent faites par les gens du Roi. La Reine, pour l'indemniser, préféra lui offrir un traitement. A la place de M'"° d'Ossun, beaucoup de gens auraient profité d'une pareille offre pour demander au delà de ce qui était nécessaire pour couvrir la dépense ; elle n'en fît rien et se borna à demander 6000 livres par mois, ce qui était très-modéré ; car la Reine venant très-fréquemment chez elle depuis qu'elle avait la

^ Elle fut nommée dame d'atours de la Reine en 1785.

^ L'appartement de M*"*^ la comtesse d'Ossun était situé au premier étage de la vieille aile du château, parallèlement à celui de M"^" de Polignac. Il se composait, en 1789, de 1-4 pièces, dont 8 à cheminée, et occupait l'emplacement des salles des aquarelles donnant sur la cour Royale et le premier étage du pavillon Dufour, qui était encore à cette époque le vieux pavillon de Mansart. Nous avons dit précédemment qu'on avait ajouté à l'appartement de M™® d'Ossun 4 pièces enlevées à celui de M'"° de Polignac, évidemment à l'époque de la disgrâce de cette favorite. — La Reine venait chez l'une ou l'autre de ces deux dames par ses grands appartements et le salon des Marchands (145), et entrait dans la première des salles 146, qui était alors une antichambre, sur laquelle ouvraient les deux apparments de M'"^^ d'Ossun et de Polignac {i:tat des logements en i789, mss. de la Régie).

' Elle le prouva à la Révolution. Sortie de France en 1789, elle y revint en 1792 sur le désir que la Reine exprima de la revoir, et périt sur l'échafaud en 1794.

conscience à l'aise sur ce point, il en résulta que M"^° d'Ossun dépensa Lieu au delà de ce qu'elle recevait.

Que se passait-il dans les réunions privées de la Reine? Quelle conduite y a tenu Marie-Antoinette? Sans vouloir entrer dans de grands détails sur ce sujet délicat, il faut bien en dire quelques mots.

Il y a toujours danger pour toute femme jeune et jolie à s'entourer d'hommes élégants et à vivre avec eux sur le pied de la familiarité. Aussi, plusieurs des intimes de la Reine lui déclarèrent-ils leur passion, et, quoique repoussés, ils passèrent aux yeux de la Cour pour avoir été des amants non malheureux. Tel fut le résultat de ces périlleux amusements de coquetterie auxquels se plaisait l'imprudente Marie- Antoinette.

Nous avons dit qu'on avait voulu donner une ma^resse au Roi; on voulut donner aussi un amant à la Reine : c'est ellemême qui l'a dit au prince de Ligne. « Le prince de Ligne en ce temps-là, dit Sainte-Beuve \ venait souvent en France, et c'était un de ces étrangers tout français et tout aimables avec lesquels se plaisait particulièrement Marie- Antoinette. Il avait l'honneur de l'accompagner le matin à la promenade : « G'étoit, dit-il, à de semblables promenades à cheval, tout seul avec la Reine, quoique entouré de son fasiueux cortège royal, qu'elle m'apprenoit mille anecdotes intéressantes qui la regardoient et tous les pièges qu'on lui avoit tendus pour lui donner des amants. Tantôt c'étoit la maison de Noailles, qui vouloit qu'elle en prît le vicomte, tantôt la cabale Ghoiseul, qui lui destinoit Biron (Lauzun), qui depuis!... Mais alors il étoit vertueux. La duchesse de Duras ^ quand elle étoit de semaine, nous accorapagnoit à cheval, mais nous la laissions avec les écuyers, et c'étoit l'une des éLourderies de la Reine et l'un de ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisoit point d'autre que de négligence à l'égard des ennuyeux et ennuyeuses qui sont toujours implacables. »

Ce sont deux favoris de Marie-Antoinette, MM. de Besenval et de Lauzun, qui l'ont surtout compromise dans leurs Mé-

* Causeries du lundi, iv, 258-259.

- L'une des quinze dames du palais.

LA COUR

moires, manquant à toute délicatesse et à tout sentiment d'honneur. Tous les deux avaient été avec elle dans une intimité qui ne leur permettait pas d'écrire ces pages de leurs souvenirs.

M. de Besenval avait reçu de la Reine des confidences d'une imprudence sans pareille : « La confidence qu'elle a faite au baron de Besenval, écrit Marie-Thérèse à M. de Mercy \ sur ce qui est personnel au Roi, est une nouvelle preuve de son pea de réflexion ^ » L'extrême famiUarité qui s'était établie entre la Reine et M. de Besenval, et de pareilles confidences, firent croire au baron qu'il pouvait se jeter aux genoux de sa souveraine et lui déclarer sa passion. La Reine le pardonna généreusement, et on lit avec regret dans les Mémoires du baron : « La familiarité de la Reine nuisoit à sa considération. » Moins que personne, M. de Besenval n'avait le droit de parler ainsi, même en exprimant une vérité.

Un autre fat, M. de Lauzun, a compromis Marie-Antoinette en écrivant ses Mémoires; et, en admettant même la vérité de ce qu'il a écrit, ce n'était pas à lui à le faire savoir. Introduit dans la société de Marie-Antoinette par M"^°^ de Guéménée et de Dillon, M. de Lauzun accompagnait la Reiae aux courses de chevaux ; peu à peu il devint un des favoris. A l'en croire, sans sa prudence, Marie-Antoinette devenait sa maîtresse; elle raffolait de lui; elle l'appelait monstre; elle était fière de porter une plume de héron qui avait orné son casque. Mais M"^^ Campan nous donne une autre version, qui est bien d'accord avec ce que la Reine a dit au prince de Ligne.

Peu de temps après le présent de la plume de héron, dit-elle, M. de Lauzun sollicita une audience ; la Reine la lui accorda, comme elle l'eût fait pour tout autre courtisan d'un rang aussi élevé. J'étais dans la chambre voisine de celle oii il fut reçu ; peu d'instants après son arrivée, la Reine rouvrit la porte et dit d'une voix haute et courroucée : « Sortez. Monsieur. » M. de Lauzun s'inclina profondément et disparut. La Reine était fort agitée. Elle me dit : « Jamais cet homme ne rentrera chez moi. »

* 1775, 5 octobre.

^ L'Impératrice ajoute : « Au reste, le Roi auroit mieux fait de ne pas tant différer l'opération en question. »

M. de Mercy * avait signalé à Marie-Thérèse, en décembre 1779, le duc de Lauzun comme un étourdi fort dangereux par son esprit remuant et par l'assemblage de toutes sortes de mauvaises qualités. Il l'avait aussi signalé à la Reine, lui reprochant de lui donner un accès beaucoup trop libre auprès d'elle, et l'avait amenée à convenir que M. de Lauzun était « un mauvais sujet reconnu. »

Mais il faut finir ce chapitre des coquetteries de Marie- Antoinette. « Sa prétendue galanterie, dit le prince de Ligne, ne fut jamais qu'un sentiment profond d'amitié, et peut-être distingué pour une ou deux personnes-, et une coquetterie générale de femme et de reine pour plaire à tout le monde. »

Ce que M. de Mercy appelle « la dissipation de la Reine, » c'est-à-dire les plaisirs et les amusements inconsidérés, les imprudences les plus dangereuses, sont continuels. Ce fut là sa grande faute : manquer de tenue, de tact, et se conduire d'après le caprice du moment. M. de Mercy, en serviteur fidèle et en homme de beaucoup de sens, déplore sans cesse ces actes imprudents par lesquels Marie-Antoinette prête constamment le flanc à ses implacables ennemis. Il écrit à propos des bals de l'Opéra :

La Reine vint au bal de l'Opéra le lundi gras suivie de Monsieur et de M. le comte d'Artois. Quoiqu'il y eut grande foule, Sa Majesté voulut se promener un moment dans le bal; elle ordonna au chef de brigade des Gardes du corps de ne la suivre qu'à dix pas de distance, et elle se mit entre Monsieur et la duchesse de Luynes, dame du palais en service. Un masque en domino noir vint heurter assez rudement Monsieur, qui le repoussa d'un coup de poing. Le masque s'en trouva offensé et s'en plaignit à un sergent aux Gardes, lequel, ne connaissant pas Monsieur, se mit en devoir de l'arrêter. Alors l'officier des Gardes du corps fit connaître le prince, et le sergent se retira. Ce fait, assez simple par luimême, a donné lieu aux histoires les plus ridicules.

En 1777, Marie-Antoinette retourna à l'Opéra. On lit dans les lettres de M. de Mercy* :

^ Le duc de Coigny et M. de Fersen

* Février, 1770 T. II, p. 431.

LA COUR

Elle n'a pu résister à venir aux deux bals du Palais-Royal et à cinq ou six bals masqués de l'Opéra. Elle y parle à tout le monde, s'y promène suivie déjeunes gens, d'un nombre d'étrangers, particulièrement des Anglais qu'elle distingue, et tout cela s'est passé avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera jamais.

Avertie par M. de Mercy de l'inconvenance de sa présence dans un pareil lieu, elle convint qu'il avait raison, et elle ajouta que le Roi, ce qui était malheureusement vrai, approuvait tout ce qu'elle faisait, que d'ailleurs il fallait bien jouir un peu du temps de la jeunesse, que le moment de la reflexion viendrait, et qu'alors les frivolités disparaîtraient.

En 1779, l'âge des frivolités durant encore, Marie-Antoinette retourna au bal de l'Opéra.

La Reine, écrit M. de Mercy, était allée le dimanche gras au bal de l'Opéra seule avec le Roi; Leurs Majestés y étaient restées jusqu'à six heures du matin sans être reconnues, ce qui avait paru fort amuser le Roi. Cela engagea la Reine à lui proposer de revenir au bal du mardi gras. Cette proposition fut d'abord acceptée; mais le Roi ayant ensuite changé d'avis, il convint avec la Reine qu'elle irait seule à ce bal, suivie d'une dame du palais, et que d'ailleurs toutes les mesures prises pour le plus grand secret seraient observées.

Conséquemment la Reine partit de Versailles sans suite; elle descendit à Paris à l'hôtel du Premier-Ecuyer \ où Sa Majesté monta dans une voiture de particulier, et qui ne pùt pas être reconnue. Malheureusement cette voiture était si vieille et si mauvaise, qu'elle cassa dans une rue à quelque distance du théâtre. La Reine fut obligée de sortir de cette voiture, ainsi que la princesse d'Hénin^ qui était à sa suite, et, dans l'impossibilité de rester dans la rue, il fallut entrer dans la première maison qui se présenta et qui était celle d'un marchand d'étoffes en soieries. La Reine ne se démasqua pas ; il fut trouvé impossible de raccommoder la voiture ; l'heure qu'il était ne permettait pas non plus de se donner le temps nécessaire à faire chercher un bon carrosse ; on arrêta le premier fiacre qui vint à passer, et la Reine arriva au bal dans cette voiture. Elle y trouva plusieurs personnes de sa suite qui s'y étaient rendues séparément et qui ne quittèrent plus Sa Majesté tout le temps où elle resta à ce bal. La Reine n'y fut point reconnue et ne se retira qu'au jour. Les circonstances de ce petit

* Le duc de Coigny.

* L'une des dames du palais.

événement ne produisirent d*autre effet à Versailles que celui de faire rire le Roi, et de donner matière à quelques plaisanteries sur la nécessité d'aller en fiacre.

M. de Mercy se trompe. Cette aventure donna lieu à une accusation grave contre la Reine ; on prétendit qu'elle avait été, dans une maison particulière, à un rendez-vous que lui avait donné le duc de Goigny

Marie Antoinette se laissait entraîner par le comte d'Artois aux courses de chevaux, où elle était loin d'être entourée du respect qu'une reine de France devait exiger. Le comte d'Artois imagina, dans l'été de 1777, un nouveau genre d'amusement.

Cet amusement peu convenable, dit M. de Mercy', a été depuis un mois, de faire établir vers les dix heures du soir, sur la grande terrasse des jardins de Versailles, les bandes de musique de la Garde française et suisse. Une foule de monde, sans en excepter le peuple de Versailles, se rendait sur cette terrasse, et la famille royale se promenait au milieu de cette cobue, sans suite et presque déguisée. Quelquefois la Reine et les princesses royales étaient ensemble, quelquefois aussi elles se promenaient séparément, prenant une seule de leurs dames sous le bras. Le Roi a été une fois ou deux de son côté et seul à ces promenades ; il a paru s'en amuser, et cela les a d'autant plus autorisées.

Ces promenades nocturnes furent l'objet de nombreuses critiques et devinrent l'occasion de nouvelles calomnies, dont Soulavie s'est fait l'écho. M«^° de Lamotte les mit à profit plus tard pour tromper le cardinal de Rohan.

Marie-Thérèse, inquiète des conséquences certaines de toutes ces imprudences et de cette conduite déraisonnable pour une reine entourée d'ennemis, à Versailles, au Palais- Royal, au Temple, chez le prince de Conty, dans tous les salons de la haute noblesse, Marie -Thérèse écrivit à M. de Mercy : « Je suis bien touchée de vos services et attachement qui n'ont pas d'exemple ; mais je le suis aussi de l'état de ma fille, qui court à grands pas à sa perte, étant entourée de bas flatteurs qui la poussent pour leurs propres intérêts. »

* M'"^ Campan, I, 167.

' 12 septembre. T. 111, p. 113.

LA COUR

Ce n'est pas seulement dans sa tenue que Marie-Antoinette commettait ces fautes contre le tact et son rang, c'est aussi dans sa correspondance. Il lui arriva une fois d'écrire au comte de Rosenberg, à Vienne, une lettre dans laquelle on lit : « Vous aurez peut-être appris l'audience que j'ai donnée au duc de Ghoiseul à Reims. On en a tant parlé, que je ne répondrais pas que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer chez lui. Vous croirez aisément que je ne l'ai point vu sans en parler au Roi, mais vous ne devinerez pas l'adresse que j'ai mise pour ne pas avoir l'air de demander permission. Je lui ai dit que j'avais envie de voir M. de Ghoiseul, et que je n'étais embarrassée que du jour. J'ai si bien fait que le pauvre homme m'a arrangé lui-même l'heure la plus commode où je pouvais le voir. Je crois que j'ai assez usé du droit de femme dans ce moment'. »

Quand Marie-Thérèse connut cette lettre, elle écrivit à M. de Mercy : « J'avoue, j'en suis pénétrée jusqu'au fond du cœur. Quel style, quelle façon de penser ! Cela ne confirme que trop mes inquiétudes ; elle court à grands pas à sa ruine, trop heureuse encore, si en se perdant elle conserve les vertus dues à son rang. »

Arrivé à la fin de ce portrait, il faut conclure et se prononcer sur le point délicat. Rien, en dehors des immondes pamphlets du temps, ne permet de croire que Marie-Antoinette n'a pas conservé «les vertus dues à son rang, » et ce qui l'atteste, c'est le silence même de M. de Mercy sur ce point. Quiconque à lu ses lettres à Marie-Thérèse doit être convaincu, ce me semble, que le dévoué et honnête serviteur de l'Impératrice n'aurait pas manqué à son devoir et aurait prévenu Marie- Thérèse. Plus tard enfin, Marie-Antoinette a-t-elle aimé M. de Fersen, son chevaleresque défenseur ? Rien ne le prouve, et la source de cette accusation est bien impure ^.

Il est temps de revenir à Fhistoire de la Cour, dont nous n'avons encore montré qu'un des côtés, la société intime de la Reine. C'est toujours M. de Mercy qui sera notre principal guide. Rendant compte à Marie-Thérèse, le 45 août 1774, des

* Lettre du 13 juillet 1776.

* C'est M. de Talleyrand qui l'a dit le premier.

a circonstances » qui peuvent l'intéresser, il lui dit : « Une des plus remarquables a d'abord été celle du refus des comtes de Provence et d'Artois et des princesses leurs épouses, d'aller journellement faire leur Cour au Roi et à la Reine le matin, aux heures de représentation, ainsi qu'il était d'usage chez le feu Roi. Je trouvai la Reine fort choquée de ce refus. •» C'était Madame Adélaïde et ses sœurs qui avaient engagé leurs neveux à manquer à leur devoir, déclarant qu'elles s'associaient à leurs prétentions. Le Roi avait laissé ses frères prendre de si grandes familiarités avec lui, qu'ils avaient perdu tout respect pour la majesté royale et qu'ils en donnaient l'exemple. « Il faut convenir, ajoute M. de Mercy, qu'à cet égard le Roi a des reproches à se faire ; l'espèce d'égalité qu'il a d'abord établie entre lui et les princes ses frères a induit ces derniers à en abuser même avec indécence. Dans les occasions publiques où la famille royale se trouve réunie, un étranger arrivé du moment ne pourrait pas distinguer lequel des trois princes est le souverain ; c'est le comte d'Artois qui en a toute la contenance. Dans un cercle, 11 passera vingt fois devant le Roi, le poussant, lui marchant presque sur les pieds, sans la moindre attention et d'une façon vraiment choquante. » Le 7 octobre 1774, M. de Mercy revient sur ce sujet : « Il ne se passe pas de jours où M. le comte d'Artois ne donne, par une familiarité indécente, le plus grand scandale, et la Reine le souffre, quoiqu'elle en soit choquée au plus juste titre. » Marie-Thérèse ayant écrit à Marie-Antoinette sur ce sujet, Marie-Antoinette répondit à sa mère ^ : « Il est vrai que le comte d'Artois est turbulent et n'a pas toujours la contenance qu'il faudrait; mais ma chère maman peut ètia assurée que je sais l'arrêter dès qu'il commence des polissonneries, et, loin de me prêter à des familiarités, je lui ai fait plus d'une fois des leçons mortifiantes en présence de ses frères et de ses sœurs. »

La Cour vit les soupers, le jeu, les bals et les comédies reparaître ; les plaisirs rendirent la vie à Versailles. Louis XVI supprima l'étiquette qui empêchait les hommes de se trouver

* 16 novembre.

LA COUR 31

à table avec les princesses de la famille royale, déclarant qu'il entendait que ces soupers fussent regardés comme Tétaient ceux des petits cabinets du feu Roi, c'est-à-dire des repasde société et qui n'admettaient aucune étiquette. Aussi le 22 octobre 1774, au premier souper, le Roi invita des princes du sang, un ministre et plusieurs simples courtisans^ Deux ans après, ces soupers n'étaient plus destinés qu'aux favoris et aux favorites'.

Les bals commencèrent avec l'hiver de 1775. La Reine s'en occupa beaucoup, et ils furent très animés.

La raison de cette occupation si suivie, dit M. de Mercy^, tient à la nouvelle forme que la Reine a donnée à ses bals, où il s'agit toujours de nouvelles quadrilles composées de différentes sortes de mascarades. La composition des habillements, les contre-danses figurées en ballets, les répétitions journalières qu'elles exigent, tout cela n'a pas laissé un moment de vide, et à peine le temps suffit-il d'un lundi à l'autre pour effectuer en ce genre les projets de la semaine.

Le jeu ne tarda pas à prendre de fâcheuses proportions. La Reine avait « un goût immodéré » pour le jeu, dit M. de Mercy, On jouait au pharaon chez elle ou chez M"»^ de Guéménée, malgré la défense du Roi, qui avait sagement interdit les jeux de hasard. Marie-Antoinette perdit 500 louis en une soirée, 7556 en une année. A Versailles, le jeu était déjà très grand, mais à Fontainebleau il avait des développements inusités. Au voyage de 1776, la Reine obtint du Roi qu'on jouât au pharaon et que l'on fit venir des banquiers-joueurs de Paris. Elle avait vaincu la résistance du Roi en promettant qu'on jouerait seulement pendant une soirée. On jona trente-six heures de suite, du 30 octobre au le»- novembre.

La Reine se tira de là par une plaisanterie, en disant au Roiqu^il avait permis une séance de jeu sans en déterminer la durée, qu'ainsi on avait été en droit de la prolonger pendant trente-six heures. Le Roi se mit à rire et répondit

* Mercy, II, 255.

' Mercy, II, 517. 15 novembre 1776.

gaiement : « Allez, vous ne valez rien tous tant que vous êtes. y>

Les Fontainebleau et les Marly n'eurent bientôt plus de tenue ; c'étaient des temps de plaisirs outrés et de gros jeu. Ce jeu extravagant éloigna de la Cour une foule de gens qui tenaient à ne pas se ruiner. On lit dans M. de Mercy * :

La passion du jeu, dont la Reine est plus que jamais occupée, a donné lieu à plusieurs inconvénients qui en sont les suites nécessaires. Les parties de jeu sont devenues quelquefois tumultueuses et indécentes ; elles ont occasionné de la part de ceux qui tiennent la banque des reproclies à quelques femmes de la Cour sur le peu d'exactitude dans leur façon de jouer. Il y eut un soir entre le duc de Fronsac et la comtesse de Gramont une scène assez vive en ce genre. De pareils scandales, qui ne peuvent être ignorés, ne manquent pas de faire naître bien des propos. La Reine en a senti tout l'embarras, et elle a cru en éviter une partie en retournant de temps en temps jouer cbez la princesse de Guéménée. D'ailleurs les pertes au jeu augmentent, les finances de la Reine en sont entièrement épuisées, les anciennes dettes par conséquent ne se paient pas, et il n'y a jamais de fonds pour des actes de bienfaisance.

Ce fut bien plus grave, quand, pour avoir à tout prix des joueurs, on admit tout le monde, même des fripons; quand on donna au banquier un rouleau de jetons pour un rouleau de louis, et quand, au jeu de la Reine, on vola dans la poche du comte de Dillon un portefeuille qui contenait pour 500 louis de billets de banque.

Outre les comédies qui se jouaient à la salle de spectacle ^, il y avait aussi des représentations à l'Orangerie ^, chez la duchesse de Polignac (1786), chez la comtesse Diane (1781), chez M"i« d'Ossun (1780), et chez la Reine, où l'on joua des proverbes en 1781. En 1775, elle avait organisé chez elle des concerts, dont elle parle dans une lettre adressée au comte de Rosenberg *.

Notre vie actuelle, dit-elle, ne ressemble en rien à celle du car-

* ni, 113. 12 septembre 1777.

' Chaque représentation était payée 630 livres aux comédiens français o\i italiens (Nigolardot, p. 220).

* Le 3 août 1778. Journal de Louis XVI.

* 17 avril 1775. — Correspondance de Mercy., II, 361.

LA COUR

naval. Admirez mon malheur, car les dévotions de la semaine sainte m'ont beaucoup plus enrhumée que tous les bals. Vous trouvez sûrement que cela est bien fait pour cela. J'ai établi chez moi un concert tous les lundis, qui est charmant. Toute étiquette en est ôtée. J'y chante avec une société de dames choisies qui y chantent aussi. Il y a quelques hommes aimables, mais qui ne sont pas de la jeunesse ; il y a M. de Duras, le duc de Noailles, le baron de Besenval, d'Esterhazy, M. de Polignac, de Guéménée et deux ou trois autres. Gela dure depuis six heures jusqu'à neuf et ne paraît long à personne.

Marie-Antoinette ne pensait absolument qu'à s'amuser ; elle adoptait les modes et les coiffures les plus étranges. Son coiffeur était le célèbre Léonard, que le comte de Provence avait fait marquis, un jour à la toilette de la Reine. Prenant son rôle au sérieux et grisé par le succès, Léonard imagina les coiffures les plus extravagantes, et il est impossible de croire aujourd'hui que les femmes aient pu atteindre un pareil degré dans l'absurde. Pour ne citer que les plus célèbres de ces coiffures gigantesques, il y eut : le quesaco et le pouf au sentiment.

he pouf au sentiment, dit Bachaumont*, est une coiffure qui a succédé au quesaco ^, et qui lui est infiniment supérieure par la multitude de choses qui entrent dans sa composition, et par le génie qu'elle exige pour la varier avec art. On l'appelle le pouf, à raison de la confusion d'objets qu'elle peut contenir, et au sentiment, parce qu'ils doivent être relatifs à ce qu'on aime le plus. La description de celui de M'"^ la duchesse de Ghartres rendra plus sensible cette définition, fort compliquée. Dans celui de S. A. S., au fond est une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson; ce qui désigne M. le duc de Valois et sa nourrice. A la droite est un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux à la princesse. A gauche est un petit nègre, image de celui qu'elle aime beaucoup. Le surplus est garni de touffes de cheveux de M. le duc de Chartres, son mari, de M. le duc de Penthièvre, son père, de M. le duc d'Orléans, son beau-père. Toutes les femmes veulent avoir un pouf et en raffolent.

M™e Campan et la correspondance de Métra complètent ces détails.

* 1774, 26 avril.

* Le quesaco était une aigrette qui devait son nom au qxies a co (qu'estce que cela ?j des Mémoires de Beaumarchais.

Les coiffures, dit M"^° Campan *, parvinrent à un tel degré de hauteur, par l'échafaudage des gazes, des fleurs et des plumes, que les femmes ne trouvaient plus de voitures assez élevées pour s'y placer, et qu'on leur voyait souvent pencher la tête ou la placer à la portière. D'autres prirent le parti de s'agenouiller pour ménager d'une manière encore plus sûre le ridicule édifice dont elles étaient surchargées.

On vit des coiffures allégoriques : un cyprès et une corne d'abondance, symboles de la mort de Louis XV et des espérances du nouveau règne. Il y eut la coiffure de l'inoculation,, où l'on voyait un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier. M"^° de Polignac, après le combat de la Belle-Poule,. se mit sur la tète une frégate avec ses mâts et ses voiles. La femme d'un amiral anglais, pour constater la puissance de son pays, se coiffa d'une flotte tout entière. La Reine porta un jardin anglais avec ses montagnes, ses prairies et sesruisseaux argentins, avec un immense panache qui soutenait tout l'édifice par derrière. Cette coiffure avait été imaginée par elle pour ses courses de traîneaux ^. On vit encoredes coiffures à l'Iphigénie, des bonnets à la marmotte, à la Daphné, à la victoire, au becquot, les coiffures en calèche, à la Minerve, en corbeille, au Colisée, à la Yoltaire, aux papillons, à l'Eurydice, aux baigneuses, à la modestie, à la frivolité, les poufs à la puce, les toques à l'espagnolette, les casques à la dragonne, les levers de la Reine, etc.

Les plumes dont la Reine se couvrait ordinairement la tète déplaisaient au Roi et à Marie-Thérèse. Aux remontrances de sa mère, elle se contenta de répondre : « Il est vrai que je m'occupe un peu de ma parure, et pour les plumes, tout le monde en porte, et il paraîtrait extraordinaire (le n'en pas porter. On en a fort diminué la hauteur depuis la fin des bals ^ »

Marie-Antoinette s'occupait, non pas un peu, mais beaucoup de sa parure ; elle admettait même chez elle M"^ Bertin, marchande de modes, qui donnait alors le ton à Paris. \j[me Campan blâme avec raison cette innovation.

* Métra, I,

* Mergy, II, 3u7. 17 mars 1775.

LA COUR

On peut dire que l'admission d'une marchande de modes chex la Reine fut suivie de résultats fâcheux pour Sa Majesté. L'art de la marchande, reçue dans l'intérieur en dépit de l'usage qui en éloignait sans exception toutes les personnes de sa classe, lui facilitait les moyens de faire adopter, chaque jour, quelque mode nouvelle. La Reine, jusqu'à ce moment, n'avait développé qu'un goût fort simple pour sa toilette ; elle commença à eu faire une occupation principale ; elle fut naturellement imitée par toutes les femmes. On voulait à l'instant avoir la même parure que la Reine, porter ces plumes, ces guirlandes aiixquelles sa beauté, qui était alors dans tout son éclat, prêtait un charme infini. La dépense des jeunes dames fut extrêmement augmentée ; les mères et les maris en murmurèrent ; quelques étourdies contractèrent des dettes ; il y eut de fâcheuses scènes de famille, plusieurs ménages refroidis ou brouillés ; et le bruit général que la Reine ruinerait toutes les dames françaises.

Le goût des diamants était encore plus vif chez Marie- Antoinette. Elle entra en relations avec le joaillier Bœhmor à propos de pendants d'oreilles qui avaient été faits pour M^^ Dubarry; elle les acheta 360,000 livres et les paya sur cassette, qui était de 300,000 livres par an.

Dès le mois de décembre 1776, au retour de Fontainebleau, la Cour était redevenue déserte , comme sous Louis XV. Marie-Antoinette ne s'occupant que des personnes de eu société particulière, et parlant à peine aux autres, on s'abstint de venir au cercle et aux bals de la Reine. Il n'y avait que dix à douze femmes dansantes au bal du 4 décembre 4776, le premier de l'hiver \

Le gros jeu éloignait aussi beaucoup de gens. En 1778, la grande noblesse ne vient plus à la Cour.

Les bals sont cette année très-froids, dit M. de Mercy -, et fort peu nombreux. La Reine en paraît quelquefois un peu surprise et choquée ; mais il lui avait été représenté depuis bien longtemps ce qui devait en arriver à cet égard, dès lors qu'il s'établirait à Versailles une sorte de société qui, en s'appropriant tous les agréments de la Cour, en excluerait le reste de la grande noblesse, et la mettrait dans le cas de se refuser à tout ce qui lui paraîtrait purement gênant. Les prédictions de ce genre ne se sont malheureusement que trop vérifiées ; jamais Versailles n'a été si désert ; même

* Mercy, II, 537; III, 4 et 9.

* m, 154. 1778, 17 janvier.

au jour de l'an, qui est l'occasion la plus marquée, il n'y avait pas cette année la moitié du monde que l'on était accoutumé à y voir autrefois.

En 1779, c'est encore la même chose.

Depuis longtemps il n'y avait plus de jours fixés et assurés pour le cercle chez la Reine ; cette incertitude avait presque désaccoutumé les femmes de Paris d'aller à Versailles ; il a fallu remédier à cet inconvénient, et c'est à quoi la Reine vient de se déterminer, en fixant dans chaque semaine trois journées, le mercredi, le samedi et le dimanche, où l'on sera assuré de pouvoir lui faire sa cour à l'heure de son dîner et le soir à son jeu. Quoique cette décision soit prononcée et connue depuis trois semaines, il n'en est pas venu plus de monde à Versailles ; la Reine en a paru choquée

En janvier 1780,11 y eut un peu plus de monde aux bals de la Reine. Elle faisait tous ses efforts pour rendre à Versailles son ancien lustre, mais le gros jeu continuait à éloigner grand nombre de personnes Elle se dédommagea de l'inutilité de ses efforts par une excentricité que M. de Mercy appelle « un divertissement contraire aux usages ^ ».

Il est venu en idée, à la comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame Elisabeth, de donner un bal le 3 de ce mois. Ce projet s'est formé sans que la Reine en ait eu connaissance, et on a trouvé moyen de le faire approuver au Roi, qui a assisté pendant plusieurs heures à cette fête. Elle a commencé à onze heures et demie du soir et s'est prolongée jusqu'à onze heures du matin. Toute la famille royale, à l'exception de Mesdames Tantes, s'y est trouvée. Le bal a été fort nombreux en hommes et en femmes tant de Paris que de la Cour; mais il a excité des critiques, dont la plus fâcheuse de toutes est de supposer, quoiqu'à tort, que ce n'est que par de semblables moyens que l'on peut le mieux réussir à plaire à la Reine.

Au caractère connu des principaux personnages de la Cour de Versailles pendant ce règne, le Roi, très-honnête mais nul, la Reine, légère et amie du caprice, Madame Elisabeth, douce et vertueuse, Mesdames, méchantes et sournoises , il faut ajouter quelques détails sur le comte de Provence, Monsieur,

' Mergy, III, 378. 17 décembre 1779.

* Mergy, III, 388.

^ III. 409. 18 mars 1780.

LA COUR

qui affectait une vive passion pour M'^« de Balby et sur le comte d'Artois, qui menait une vie assez scandaleuse, ayant pour maîtresse M"^« de Polastron et toutes sortes de caprices d'un jour.

Malgré la détresse du Trésor, les dépenses de la Cour de Versailles sont énormes. On voit, par le Compte-rendu de Necker, que les sommes affectées au service des Maisons du Roi, de la Reine % de Madame, fille du Roi, de Madame Elisabeth et de Mesdames Tantes' s'élevaient à 25,700,000 livres, et que les Maisons des comtes et comtesses de Provence et d'Artois coûtaient 8,000,000 de livres, ce qui fait 33,700,000 livres, soit environ 100 millions de francs d'aujourd'hui.

Le gaspillage est extravagant : Mesdames sont censées brûler pour 205,000 francs de bougies ; les premières femmes de chambre de la Reine se font 50,000 livres de revenu par la vente des bougies : toute bougie ayant été allumée ne devant pas resservir, on en allumait pendant le jour, qu'on remplaçait le soir. Madame Elisabeth est censée manger dans l'année 70,000 livres de viande et 30,000 de poisson. Les abus étaient poussés à tel point, qu'un premier maître d'hôtel tirait de sa charge 84,000 livres, un secrétaire des commandements (à 900 francs d'appointements), 200,000 livres. Le nombre des officiers, serviteurs, valets, garçons, est prodigieux : 4000 dans la maison du Roi, 500 chez la Reine, 420 chez Monsieur, 456 chez le comte d'Artois, 256 chez Madame, 239 chez la comtesse d'Artois, 210 chez Mesdames, plus les Maisons militaires

La Bouche du Roi coûte plus de 2 millions de livres. Ghaque jour gras, la table du Roi dépense 455 1., 11 s., 10 d.: chaque jour maigre, 620 1., 5 s. Les jours où S M. est absente, on donne aux officiers qui n'ont rien à fournir ce jour-là

1 ]y[nie ^jg Balby, dame d'atours de Madame, demeurait dans une fort belle habitation construite en 1786 et démolie en 1798. Le parc, dessiné par Chalgrin, est aujourd'hui le jardin du Grand-Séminaire; c'était un trèsbeau jardin anglais, dont il ne reste plus que quelques rochers et cascades (Le Roi). Maison et parc avaient été faits par les ordres de Monsieur.

^ D'après M. de Mercy (II, 211), la Maison de la Reine coûtait 2,600,000 livres.

^ Elles avaient chacune 200,000 livres.

* Baudhillart, Histoire du Inœe. t. l^^

40 livres pour les indemniser de la perte qu'ils éprouvent *.

A tout cela il faut ajouter les ordonnances de dépenses contenues au Livre Rouge ^ et qui s'élèvent, pour la période de '1774 à 1789, à 227,985,716 livres, soit environ 700 millions d'aujourd'hui. Mesdames Tantes ont obtenu sur ce total 754,000 livres. Le comte de Provence, le plus âpre à la curée, se fait donner en cinq fois 14,450,000 livres, dont 5 millions pour se constituer 500,000 livres de rente viagère. Le comte d'Artois obtient 1 1 ,800,000 livres en quatre fois. Tout le monde demande et a une part au butin, pension, dot pour sa fille, somme pour payer ses dettes : 800,000 livres à M"^^ de Polignac pour la dot de sa fille, 200,000 à M. de Sartines pour payer ses dettes, 100,000 à M. d'Angivilliers, 200,000 à M. de Lamoignon, garde des sceaux, 166,666 à de Maurepas, après la mort de son mari, etc. Et l'on s'étonne qu'un jour soit venu où les taillables et corvéables à merci, qui payaient toutes ces sommes de leur travail et de leur misère, se soient soulevés, et que le souvenir de ce régime soit encore vivant dans nos campagnes!

En février 1775, l'archiduc Maximilien, frère de la Reine, Tint à Versailles ; le Roi lui donna, le 19 février, une fête dans le salon d'Hercule; on joua la Fête du Château, intermède des Italiens. Le 27 février, les comtes de Provence et d'Artois lui donnèrent à leur tour une fête au Manège. Le terrain du Manège fut transformé en une foire ; on y traça sept rues couvertes, bordées de boutiques, de cafés et de différents spectacles. On mit à contribution l'Opéra et la Comédie italienne; on joua entre autres un opéra comique de Gluck, le Poirier ou V Arbre enchanté. Il y eut ensuite bal et souper. Bachaumont dit que la fête coûta 600,000 livres.

Le 5 mai 1775, le Roi tint à Versailles un lit de justice, à l'occasion des brigandages, exercés sur les blés.

Le 6 août, la comtesse d'Artois mettait au monde le duc d'Angoulême. Le 21 du même mois, Madame Clotilde épousait par procuration le prince de Piémont, devenu en 1796

* Registres de la Chambre aux Deniers, mss. de la Bibliothèque nationale, cités par M. Nicolardot, p. 222.

^ Conservé aux Archives nationales.

LA COUR

Toi de Sardaigne sous le nom de Charles-Emmanuel II.

En 1776, l'événement grave de l'année fut le renvoi de Turgot, obtenu du Roi sur les instances de la Reine, poussée elle-même par son entourage. Cette fois Marie-Antoinette est absolument coupable et responsable des conséquences, autant que Louis XVI qui cède en sachant et en disant qu'il a tort. C'est dans la correspondance de M. de Mercy qu'il faut étudier l'histoire du renvoi de Turgot et voir la fâcheuse influence que Marie-Antoinette exerçait sur le faible Louis XVI et sur ses ministres, presque toujours au profit <ie sa cabale.

Le point de départ du renvoi de Turgot est dans le procès du comte de Guines. Ambassadeur à Londres, M. de Guines fut accusé de contrebande sous le couvert de l'ambassade, de jeu sur les fonds publics, et de gains illicites par la divulgation du secret des affaires de TEtat. Le comte de Guines déclarait que son secrétaire seul était coupable ; le secrétaire soutenait qu'il n'avait agi que de connivence avec Tambassa- •deur. L'affaire fut portée devant le parlement de Paris, et, longtemps après, M. de Guines fut acquitté. La Reine, à l'instigation de son entourage, se déclara pour M. de Guines et pressa le Roi de renvoyer Turgot et l'habile ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes , qu'elle considérait comme les ennemis de son protégé.

M. de Mercy est très-affecté de cette conduite, qui « pourrait un jour attirer à la Reine de justes reproches de la part du Tvoi son mari, et même de la part de toute la nation. »

Dans l'affaire du comte de Guines, dit-il', le Roi se trouve dans une contradiction manifeste avec lui-même. Par des lettres écrites de sa main au comte de Vergennes et au comte de Guines, lettres entièrement opposées l'une à l'autre, il se compromet, il compromet tous ses ministres au su du public, qui n'ignore aucune de ces circonstances, et qui n'ignore pas non plus que tout cela s'opère par la volonté de la Reine et par une sorte de violence exercée de sa part sur le Roi.

Le contrôleur général, instruit de la haine que lui porte la Reine, -est décidé en grande partie par cette raison à se retirer. Le projet -de la Reine était d'exiger du Roi que le s^ Turgot fût chassé, même

* Lettre du 16 mai 1776.

auvoyé à la Bastille le même jour que le comte de Guines serait iléclaré duc, et il a fallu les représentations les plus fortes et les i)lus instantes pour arrêter les effets de la colère de la Reine, qui n'a d'autre motif que celui des démarches que Turgot a crd devoir laire pour le rappel du comte de Guines. Ce même contrôleur général jouissant d'une grande réputation d'honnêteté et étant aimé du Ijeuple, il sera fâcheux que sa retraite soit en partie l'ouvrage de la Heine. S. M. veut également faire renvoyer le comte de Vergennes, aussi pour cause du comte de Guines, et je ne sais pas encore jusqu'où il sera possible de détourner la Reine de cette volonté.

V, M. sera sans doute surprise que ce comte de Guines, pour lequel la Reine n'a ni ne peut avoir aucune affection personnelle,, soit cependant la cause de si grands mouvements ; mais le mot de cette énigme consiste dans les entours de la Reine, qui se réunissent tous en faveur du comte de Guines. S. M. est obsédée, elle veut se débarrasser; on parvient à piquer son amour-propre, à l'irriter, à noircir ceux qui pour le bien de la chose peuvent résister à ses volontés ; tout cela s'opère pendant des courses ou autres parties de plaisir, dans les conversations de la soirée chez la princesse de Guéménée ; enfin on réussit tellement à tenir la Reine hors d'ellemême, à l'enivrer de dissipation que, cela joint à l'extrême condescendance du Roi, il n'y a dans certains moments aucun moyen défaire percer la raison.

En 1777, l'empereur Joseph II, Tun des frères de la Reine, vint à Versailles sous le nom de comte de Falkenstein. II poussa rincognito jusqu'à ne vouloir pas loger au château, et il demeura en effet à Vhôtel dît Juste^^ rue du Vieux-Versailles, n° 6. Joseph II arriva à Versailles le 19 avril et en repartit le 30 mai. M. de Mercy a rédigé un long et très- intéressant journal du séjour de l'Empereur à Versailles, pendant lequel S. M. Impériale chercha à ramener sa sœur à une conduite plus sage et plus sérieuse, et décida le Roi, qu'il trouva « très-borné, » à se délivrer de l'incommodité dont nou& avons déjà parlé ^. Joseph II fut scandalisé de la conduite indécente des frères du Roi au souper du 21 avril.

Le souper fut plus que gai, dit M. de Mercy ^, de la part du Rof

* Cette auberge tirait son nom d'un portrait de Louis XIII, qui formait son enseigne,

^ Mercy, III, 80, 113, 115, 130, 156. — Le résultat désiré par Joseph II fut obtenu, et vers la fin de l'année, la Reine dit un matin à M'"'^ Campan : « Je suis reine de France. » (I, 187).

* Mercy, III, 52.

LA COUR

et des deux princes ses frères. Ils se mirent tellement à leur aise, qu'au lever de table ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir dans la chambre, à se jeter sur les sophas, au point que la Reine et les princesses en furent embarrassées à cause de la présence de l'Empereur, qui, sans paraître faire attention à ces incongruités, continuait la conversation avec les princesses. Madame, dans un mouvement d'impatience, appela son époux et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu si enfant. Tout cela se termina cependant de bonne grâce, sans que l'Empereur eût laissé remarquer la surprise que lui avait causé un si étrange spectacle.

Les abus de toute espèce que Joseph II rencontra partout à Versailles, lui firent dire que, si on ne s'arrêtait pas, il y aurait une révolution terrible.

En 4 778, le 24 janvier, la comtesse d'Artois accouchait du duc de Berry, et, le 19 décembre de cette année, après huit ans de mariage, la Reine donnait le jour à son premier enfant, Marie-Thérèse-Gharlotte de France, appelée Madame fille du Roi ou Madame Royale, qui devait être plus tard Mn^e la duchesse d'Angoulême.

Cette même année 1778,1e 16 mars, eut lieu le duel à l'épée, au bois de Boulogne, entre le duc de Bourbon et le comte d'Artois qui, le mardi gras, au bal de l'Opéra, avait insulté la duchesse de Bourbon.

Le 20 mai 1778, Franklin, l'un des ambassadeurs des colonies anglaises révoltées contre l'Angleterre, était présenté à Louis XVI, qui allait follement faire la guerre pour soutenir les Américains, sans acquérir de ses nouveaux alliés le droit de reprendre le Canada.

Le 29 février 1780, M. de la Fayette vint prendre congé du Roi avant de partir pour l'Amérique, où il allait mettre son épée au service des hisurgents.

En 1781, Joseph II, toujours sous le nom de comte de Falkenstein, fit son second voyage en France (29 juillet).

Le 22 octobre 1781, Marie-Antoinette donnait le jour au premier Dauphin, qui mourut en 1789. Louis XVI raconte cette naissance dans son journal* :

La Reine, dit-il, avait très-bien passé la nuit du 21 au 22 d'oc- * Revite rétrospective, t. V,

tobre. Elle sentit quelques petites douleurs en s'éveillant, qui ne l'empêchèrent pas de se baigner; elle en sortit à dix heures et demie ; les douleurs continuèrent à être médiocres. Je ne donnai aucun ordre pour le tiré que je devois faire à Saclé, qu'à midi. Entre midi et midi et demi, les douleurs augmentèrent; elle se mit sur son lit de travail, et à une heure et un quart, juste à ma montre, elle est accouchée très-heureusement d'un garçon. Pendant le travail il n'y avoit dans la chambre que M"^^ de Lamballe, Monsieur, le comte d'Artois, mes tantes, M'"^ de Chimay, M"^" de Mailly, M""'' d'Ossun, M""*^ de Tavannes et M'"® de Guéménée, qui alloient alternativement dans le salon de la Paix qu'on avoit laissé vide. Dans le grand cabinet il y avoit ma Maison, celle de la Reine et les grandes entrées, et les sous-gouvernantes qui entrèrent au moment des grandes douleurs et se tinrent dans le fond de la chambre, sans intercepter l'air ^

De tous les princes que M"^® de Lamballe envoya avertir à midi, il n'y avoit que M. le duc d'Orléans, qui arriva avant les dernières douleurs (il étoit à la chasse, à Fausse-Repose). Il se tint dans la chambre ou le salon de la Paix. M. le prince de Condé, M. de Penthièvre, M, le duc de Chartres, M'"® la duchesse de Chartres, M'^*^ la princesse de Conty et M'"^ de Condé arrivèrent que la Reine étoit accouchée, M. le duc de Bourbon le soir, et M. le prince de Conty le lendemain. La Reine a vu tous ces princes, le lendemain, les uns après les autres.

Après que la Reine a été accouchée, on a porté mon fils dans le grand cabinet où je suis allé le voir habiller, et je l'ai remis entre les mains de de Guéménée, gouvernante. Après que la Reine a été délivrée je iui ai annoncé que c'étoit un garçon et on le lui a apporté sur son lit

A la naissance du Dauphin, les serruriers offrirent au Roi une serrure d'or d'où sortait un Dauphin

Le 3 mars 1782, Madame Sophie mourait au château. Le 20 mai, le grand due' et la grande duchesse de Russie, sous les noms de comte et comtesse du Nord, arrivèrent à Versailles. Après avoir assisté à plusieurs fêtes, à un bal dans la galerie des Glaces, ils partirent le 21 juin.

En 1783, le 19 septembre, avait lieu, dans la grande cour du château, devant la famille royale, les membres de l'Académie des Sciences et une foule immense accourue de toutes parts, un spectacle alors tout nouveau. M. de Montgolfier lançait un

^ Voir tome I, p. 185.

^ Bachaumont, XVIIl, 120.

^ Depuis Paul F"'.

LA COUR

ballon dans les airs. Un mouton, un coq et un canard placés dans la nacelle devaient servir à résoudre la question de savoir si Ton pouvait respirer dans les hautes régions de l'atmosphère. L'expérience réussit à souhait, et le ballon alla descendre dans les bois de Vaucresson. L'année suivante, le 23 juin, Pilastre des Rosiers et le professeur de chimie Proust montèrent eux-mêmes dans un ballon, qui s'éleva aussi de la cour du château et alla descendre dans la forêt de Chantilly. Cette audacieuse expérience eut lieu devant le roi de Suède Gustave III, qui était venu à Versailles, le 7 juin, sous le nom de comte de Haga.

La Cour avait alors une certaine animation ; c'était le temps où le nouveau contrôleur général des finances, M. de Calonne, « le ministre modèle » comme on l'appelait, relevait un peu le crédit de l'Etat, en empruntant, en dépensant follement, en payant les dettes des frères du Roi, en donnant à Marie- Antoinette 15 millions pour acheter Saint-Cloud, 14 millions au Roi pour acheter Rambouillet, en enveloppant les bonbons qu'il offrait à sa maîtresse dans des billets de la Caisse d'escompte.

En 1785, le 27 mars, la Reine accoucha du duc de Normandie, qui devint Dauphin à la mort de son frère et qui mourut au Temple en 1795. Le 29 juin de cette année, La Pérouse fut présenté à Louis XVI avant de partir pour entreprendre son voyage d'exploration.

C'est aussi pendant l'année 1785 qu'eut lieu l'affaire du Collier. (' Il en est, disent avec raison MM. de Concourt, qui ont voulu faire de l'affaire du Collier la condamnation de Marie- Antoinette ; elle est la condamnation de la calomnie. »

Marie-Antoinette aimait les diamants et les pierreries. Le joaillier Bœhmer lui avait vendu des pendants d'oreilles d'une valeur de 360,000 livres, une parure de rubis et de diamants, et des bracelets, le tout d'une valeur de 800,000 livres. Il se mit ensuite à composer, avec les plus beaux diamants qu'il put trouver, un collier de 1,600,000 livres, qu'il destinait à la Reine. Louis XVI l'offrit à Marie-Antoinette, qui le refusa, déclarant avoir assez de diamants. A son tour, Bœhmer la supplia d'acheter ce collier, assurant qu'il serait ruiné si elle ne faisait pas cette acquisition. La Reine refusa de nou-

veau, l'engagea à diviser le collier et à en vendre les pierres séparément, et lui défendit de lui reparler de cette affaire.

Tout semblait terminé depuis assez longtemps, quand, le 3 août 1785, Bœhmer vint réclamer à M"'^ Gampan l'argent du collier, que le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, avait acheté au nom de la Reine. Marie-Antoinette, mise au courant de ce qui s'était passé par Bœhmer, alla aussitôt se plaindre au Roi, qui, le 15 août, jour de l'Assomption, à midi, au moment d'aller à la messe, fit appeler le cardinal dans son cabinet*. La Reine l'attendait aussi. Là eut lieu la scène suivante, dont nous empruntons le récit à M'"^ Gampan.

Le Roi lui dit : « Vous avez acheté des diamants à Bœhmer ? — Oui, Sire. — Qu'en avez-vous fait? — Je croyais qu'ils avaient été remis à la Reine. — Qui vous avait chargé de cette commission? — Une dame appelée - M™^ la comtesse de Lamotte-Valois, qui m'avait présenté une lettre de la Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette commission. »

Alors la Reine l'interrompit et lui dit : « Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation et par l'entremise d'une pareille femme? — Je vois bien, répondit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé; je paierai le collier. L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux ; je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché. »

Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la Reine à M"*® de Lamotte pour lui donner cette commission. Le Roi la prit, et la montrant au cardinal, dit : « Ce n'est ni l'écriture de la Reine ni sa signature; comment un prince de la maison de Rohan et un grand-aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait Marie-Ântoineiie de France? Personne n'ignore que les reines ne signent que de leur nom de baptême. Mais, Monsieur, continua le Roi en lui présentant une copie de sa lettre à Bœhmer, avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci ? » Le cardinal, après l'avoir parcourue des yeux : « Je ne me souviens pas, dit-il, de l'avoir écrite. — Et si l'on vous montrait l'original signé de vous ? — Si la lettre est signée de moi, elle est vraie. — Expliquez-moi donc, continua le Roi, toute cette énigme ; je neveux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquezmoi ce que signifient toutes ces démarches auprès de Bœhmer, ces assurances et ces billets. »

Le cardinal pâlissait alors à vue d'œil, et s'appuyant contre la table : « Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté

* Salle 130.

LA COUR

d'une manière — Remettez-vous, monsieur le cardinal, et

passez dans mon cabinet * ; vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre ; écrivez ce que vous avez à me dire. »

Le cardinal passa dans le cabinet du Roi, et revint un quart d'heure après avec un écrit aussi peu clair que Tavaient été ses réponses verbales. Le Roi lui dit alors : « Retirez-vous, Monsieur. »

Le cardinal sortit avec M. de Breteuil, qui donna l'ordre à un officier des Gardes de l'arrêter et de le conduire à la Bastille. A la porte du salon d'Hercule, le cardinal écrivit un mot au crayon et dit à son heiduque de le porter à Tabbé Georgel, son grand vicaire. Ce billet ordonnait à l'abbé de brûler toute la correspondance de M"^« de Lamotte et en général toutes ses lettres. Ce fut ainsi que disparurent les preuves écrites de l'escroquerie de M"^^ Lamotte et de l'innocence absolue de la Reine dans cette odieuse machination, qui n'avait d'autre but que de voler le cardinal, en se servant du nom de la Reine pour le tromper.

Le 22 août, Marie-Antoinette écrivait à son frère Joseph II la lettre suivante :

Vous aurez déjà su, mon très-cher frère, la catastrophe du cardinal de Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un petit abrégé. Le cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom et de s'être servi d'une signature qu'il a cru la mienne, pour un collier de diamants de 1,600,000 francs. Il prétend avoir été trompé par une M'"® Valois de Lamotte. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle place ici et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux jours dans la Bastille, et quoique par son premier interrogatoire elle convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le cardinal, elle nie fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il est à observer que les articles du marché sont écrits de la main du cardinal; à côté de chacun le mot approuvé de la même écriture qui a signé au bas Marie-Antoinette de France. On présume que la signature est de la dite Valois de la Motte. On l'a comparée avec des lettres qui sont certainement de sa main ; on n'a pris nulle peine pour contrefaire mon écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamais signé de France. C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci, que de vouloir supposer que j'ai pu vouloir donner une commission secrète au cardmal.

* Salle 131.

Tout avoit été concerté entre le Roi et moi ; les ministres n'en ont rien su qu'au moment oîi le Roi a fait venir le cardinal et l'a interrogé en présence du Garde des Sceaux et du baron de Breteuil. J'y étois aussi, et j'ai été réellement touchée de la raison et de la fermeté que le Roi a mise dans cette rude séance. Dans le moment que le cardinal suppliait pour n'être pas arrêté, le Roi a répondu qu'il ne pouvoit y consentir ni comme roi ni comme mari. J'espère que celte affaire sera bientôt terminée, mais je ne sais encore si elle sera renvoyée au Parlement, ou si le coupable et sa famille s'en rapporteront à la clémence du Roi; mais dans tous les cas je désire que cette borreur et tous ces détails soient bien éclaircis aux yeux de tout le monde.

Le 5 septembre, d'après le désir du cardinal, l'affaire fut déférée au Parlement par Louis XVI. Les cinq accusés étaient le cardinal, M^"" de Lamotte, le charlatan Cagliostro, la D'Oliva, « une barboteuse des rues », selon Texpression de Marie-Antoinette, et un ancien gendarme, Ré teaux de Villette, ami des Lamotte.

Le cardinal, prélat sans religion, mais en revanche sot et vaniteux à l'excès, de mœurs relâchées, couvert de dettes malgré ses immenses revenus, avait été trompé par une audacieuse coquine, M"'^ de Lamotte-Valois, descendante d'un bâtard de Henri IL Elle s'était servi du cardinal de Rohan pour avoir le collier, qu'elle devait remettre à la Reine, mais que son mari avait été vendre aussitôt à Londres. C'est donc en un vol, compliqué d'escroquerie et d'odieux mensonges», que consiste toute l'affaire.

Le cardinal avait été l'un des ennemis les plus déclarés de la Reine, soit à Vienne, pendant qu'il y était ambassadeur, soit à Versailles. La Reine ne lui avait jamais adressé la parole, et le traitait en toute occasion avec une froideur extrême. A cette époque (1784), le cardinal désirait rentrer dans les bonnes grâces de la Reine et gagner la confiance du Roi. M"^'^ de Lamotte, avec qui il était en relations, lui en offrit bientôt le moyen. Elle lui avait persuadé, ainsi qu'à bien d'autres, que la Reine lui accordait une certaine faveur. Le cardinal lui ayant parlé de son désir, Mi^^ de Lamotte lui promit de le faire connaître à la Reine. Elle avait vu tout de suite le parti qu'elle pourrait tirer de l'inconcevable crédulité de son protecteur. Quelques jours après, en effet, elle lui montrait une prétendue

LA COUR

lettre de Marie-Antoinette, dans laquelle il y avait quelques mots de bonté pour lui. Bientôt le cardinal reçut des lettres de la Reine qui lui promettaient une audience prochaine. Toutes ces lettres étaient fabriquées par l'ancien gendarme, Réteaux de Villette. Quand le cardinal demanda l'audience avec instance, et qu'il ne fut plus possible de la reculer, M'"^ de Lamotte l'accorda, mais ce fut la D'Oliva qui fut chargée de recevoir le cardinal.

Marie Leguay d'Oliva était une femme galante, âgée de vingt-quatre ans, qui avait une certaine ressemblance avec Marie-Antoinette. M. et M"^*^ de Lamotte la gagnèrent en lui faisant croire qu'ils agissaient au nom de la Reine, en lui promettant 15,000 livres, et, de plus, un riche cadeau de S. M., si elle consentait à faire ce que la Reine lui demandait. La D'Oliva accepta pour être agréable à Marie-Antoinette. En conséquence, elle partit pour Versailles, alla loger à l'hôtel de la Belle-Image S s'y habilla de blanc à la façon de la Reine, une thérèse sur la tète et reçut ses instructions. Je vous conduirai ce soir dans le parc, lui dit M"™^ de Lamotte ; un grand seigneur s'approchera de vous ; vous lui remettrez cette lettre et cette rose en lui disant : « Vous savez ce que cela veut dire. » C'est tout ce que vous aurez à faire. » Le cardinal, prévenu du rendez-vous, se trouvait dans le bosquet d'Apollon-, attendant la Reine. Réteaux de Villette, M. et M"^*^ de Lamotte et la D'Oliva arrivèrent à leur tour, vers les dix heures du soir, chacun ayant son rôle à jouer. La D'Oliva était seule dans l'ombre; M™^ de Lamotte joignit le cardinal, et l'amena à la D'Oliva. Le cardinal s'inclina jusqu'à terre, dit quelques mots auxquels la prétendue Marie-Antoinette répondit en lui offrant la rose et en disant : « Vous savez ce que cela veut dire. » Au même moment, de Lamotte, qui faisait le guet, accourut en s'écriant : « Venez vite, » pen-

* Place Dauphine, aujourd'hui place Hoche, 8 (Le Roi).

' On ne sait pas au juste où a eu lieu l'entrevue : les uns disent au bosquet de Vénus (bosquet de la Reine), d'autres sur la terrasse. D'après les mémoires de M. de la Motte, qui devait être bien instruit, c'est le bosquet des bains d'Apollon qui fut le théâtre de cette odieuse supercherie. — Les mémoires manuscrits de M. de la Motte sont aux Archives nationales^ F. 7. (Renseignements communiqués par M. Ch. Vatel.)

dant que Réteaux de Villette ajoutait : « Voici Madame et Mf»e la comtesse d'Artois, » et chacun des acteurs de cette ignoble farce disparut dans les sombres allées du bosquet.

Après cette entrevue, qu'il avait la niaiserie de prendre pour une audience de la Reine, le pauvre cardinal exprima à M™° de Lamotte toute sa joie d'être rentré dans la faveur de sa souveraine. Ce fut alors que M™*^ de Lamotte, à qui il devait cet heureux résultat, résolut d'exploiter largement la niaiserie et la bourse de sa dupe. Elle lui remit des lettres de la Reine, qui lui demandait 150,000 livres pour donner à des gens auxquels elle s'intéressait. Le cardinal remit l'argent à M™^ de Lamotte, qui acheta aussitôt une maison de 20,000 fr. à Bar-sur- Aube, puis des diamants, et mena un grand train, parlant toujours et à tout le monde, de la faveur qu'elle avait auprès de la Reine.

Un individu de l'entourage des Lamotte, un sieur Achet, faiseur d'affaires, connaissait Bœhmer et savait combien il était désespéré de ne pas pouvoir vendre son fameux collier. Il amena Bossange, l'associé de Bœhmer, chez M^^^ de Lamotte, et tous les deux prièrent la comtesse d'essayer encore de persuader à la Reine d'acheter le collier. Avec le flair particulier aux escrocs. M""» de Lamotte vit aussitôt un coup à faire, et promit au joaillier de parler pour lui quand l'occasion s'en présenterait (29 décembre 1784). Trois semaines après (21 janvier 1785), M™e de Lamotte pria Achet et Bossange de passer chez elle ; elle leur annonça que la Reine s'était décidée à acheter le collier; mais que, ne voulant pas traiter directement avec les joailliers, elle chargeait un grand seigneur de faire l'acquisition ; elle leur recommanda de prendre toutes leurs sûretés vis-à-vis de ce seigneur, les pria surtout de ne pas parler d'elle dans toute cette affaire, et refusa noblement de recevoir le cadeau qu'on lui offrait en témoignage de reconnaissance. Le 24 janvier, le cardinal de Rohan allait voir le collier chez Bœhmer et Bossange, à Paris, rue de Vendôme, commençait la négociation, s'occupait du prix et du mode de paiement, ei déclarait qu'il n'achetait pas pour lui et qu'il allait rendre compte à la personne intéressée. Le 29, Bœhmer et Bossange étaient mandés à l'hôtel de Strasbourg, à Paris, chez le cardinal, qui leur annonçait que l'acquisition était faite au prix

LA COUR

de 1,600,000 francs. On convint du mode de paiement; on paierait 400,000 francs au mois d'août et pareille somme tous les quatre mois. Le traité, écrit de la main du cardinal, fut signé par les parties, et le 1^'' février les joailliers lui apportaient le collier.

Les orfèvres étaient volés. Il restait à voler le cardinal ; ce fut fait le même jour. Le soir, en effet, le cardinal apportait le collier à Versailles chez M'"^ de Lamotte, rue Dauphine, où un homme de confiance de la Reine devait venirle prendre. L'homme, c'était Réteaux de Villeite, arriva et remit une lettre à M""® de Lamotte, qui lui confia le collier. Le cardinal, qui avait vu la scène derrière les vitres d'une alcôve, crut reconnaître dans Réteaux l'un des garçons de la chambre de la Reine. On ne pouvait y mettre plus de complaisance.

Le collier tombé entre les mains de ces filous, Lamotte, sa femme et Réteaux cherchèrent aussitôt à le vendre. Ils le démontèrent, vendirent à vil prix quelques diamants à Paris et attirèrent l'attention de la police. Alors M. de Lamotte partit pour Londres, où il vendit bon nombre de belles pierres aux joailliers Gray et JefTeryes; puis il revint vivre à Paris avec les produits de son vol.

Pendant ce temps on faisait de nouveaux mensonges au cardinal et aux joailliers ; on obtenait d'eux un rabais de 200,000 francs sur le prix d'acquisition ; en revanche, ils devaient toucher 700,000 francs, au lieu de 400,000 au août. Bœhmer écrivait à la Reine pour la remercier, et était stupéfait de la réponse qu'elle lui faisait transmettre par une de ses femmes de chambre : « Je n'y comprends rien. » Informé de cette réponse, le cardinal pressa Bœhmer d'aller voir la Reine pour avoir une explication ; mais, fatiguée de ses importunités, elle ne voulut pas le recevoir. Invité par un ministre, M. de Breteuil, ennemi déclaré du cardinal, à venir s'expliquer à Versailles, Bœhmer, suivant les instructions du cardinal, lui déclara qu'il s'agissait de quelques bijoux qu'il voulait vendre à S. M. Ajoutons qu'on faisait croire au cardinal que la Reine était amoureuse de lui, et on le rendait amoureux fou de Marie-Antoinette.

Enfin, le 1^'" août, date du premier paiement, approchait. Le 31 juillet, M"'^ de Lamotte remit au cardinal une nouvelle

lettre de Marie-Antoinette, toujours écrite par Réteaux, dans laquelle la Reine disait au cardinal qu elle ne pouvait pas payer les 700,000 francs avant le octobre. Le cardinal fut encore la dupe de M"^® de Lamotte, et, pour faire taire les joailliers, il leur affirma qu'il avait traité directement avec S. M. Le 3 août, Bœhmer venait réclamer son argent à M"^° Campan ; Marie-Antoinette le recevait enfin le 9, et apprenait alors une partie de la vérité ; le 15, le cardinal était arrêté, et des lettres de cachet étaient lancées contre le& filous qui avaient volé le collier. Par une raison inconnue, on n arrètait pas M. de Lamotte, qui put s'enfuir.

Nous croyons que le Roi eut tort de faire arrêter et juger le cardinal, plus dupe encore que coupable. Il fallait, ce me semble, connaître plus amplement l'afTaire avant de prendre le parti de l'envoyer à la Bastille, et le punir, pour ses folles espérances, qui étaient un outrage à la Reine, et les fautes graves qu'il avait commises dans cette affaire, en lui enlevant sa charge, qu'il était indigne d'exercer plus longtemps, et en l'exilant. A notre avis, les fautes dont il s'était rendu coupable n'étaient pas du domaine de la justice, et on ne devait pas l'envoyer devant le Parlement, qui ne pouvait le condamner, lui victime de l'escroquerie, comme complice des escrocs.

C'est ici que l'on trouve la douloureuse application du mot de Marie-Thérèse : « La Reine court à sa perte. » Jamais M^^o de Lamotte et ses complices n'auraient osé mettre Marie- Antoinette en relations de galanterie avec le cardinal, si son manque de tenue n'avait permis de le faire ; et le cardinal, si infatué et si bête fiit-il, n'aurait pu croire et espérer, même au prix d'un collier, devenir l'amant de la Reine.

On lit dans les mémoires de M. Beugnot, qui brûla à Barsur-Aube les papiers de son amie,M"i° de Lamotte : <.< C'est là qu'en portant mes regards sur une des mille lettres du cardinal, j'ai vu avec pitié quel ravage avoit fait chez ce malheureux homme le délire de l'amour exalté par celui de l'ambition. Ces lettres, de nos jours, un homme qui se respecte le moins du monde pourroit commencer de les lire, mais ne les achèveroit pas. »

Le procès terminé, le procureur général, Joly de Fleury,

LA COUR

posa ses conclusions ; il demandait que le cardinal implorât, devant la Cour, le pardon de Leurs Majestés pour avoir manqué au respect qui était dù à leurs personnes sacrées, en croyant à un rendez-vous nocturne faux et supposé sur la terrasse de Versailles, en faisant un marché avec Bœlimer et Bossaoge sans s'être assuré par lui-même des intentions du Roi et de la Reine, et en faisant auxdits Bœhmer et Bossange, après avoir reconnu la fausseté de la signature et des approuvé, un paiement de 30,000 livres dont il s'était fait donner quittance au nom de la Reine.

Beaucoup de membres du Parlement étaient hostiles ù Marie-Antoinette. Ils firent rejeter ces conclusions, et, dans l'arrêt qui fut rendu le 31 mai 1786, le cardinal fut déchargé des plainte et accusation contre lui intentées. Dans 1 état d l'opinion, et dans une afîaire si mal engagée, et devenue si complètement une affaire personnelle entre la Reine et le cardinal, l'acquittement du cardinal était une véritable insulte à la Reine.

A cette nouvelle, Marie-Antoinette écrivit à M™« de Polignac la lettre suivante * :

Venez pleurer avec moi, venez consoler votre amie, ma chère Polignac. Le jugement qui vient d'être prononcé est une insulte affreuse. Je suis baignée dans mes larmes de douleur et de désespoir. On ne peut se flatter de rien quand la perversité semble prendre à tâche de recbercher tous les moyens de froisser mon âme. Quelle ingratitude ! Mais je triompherai des méchants en triplant le bien que j'ai toujours tâché de faire. Il leur sera plus aise de m'affliger que de m'amener à me venger d'eux. Venez mon cher cœur.

Cagliostro fut aussi déchargé de l'accusation. La D'Oliva fut mise hors de cour -. M. de Lamotte contumace était condamné aux galères à perpétuité, à être marqué sur l'épaule droite,

' Le fac-siraile s'en trouve dans l'ouvrage de M- Campardon, Marie- Antoinette et le proch dit collier, p. 183.

* En matière criminelle, le hors de cour signifie qu'il n'y a pas assez de preuves pour asseoir une condamnation. Il y a une grande différence entre le jugement qui prononce un hors de cour et celui qui renvoie l'accusé absous et le décharge de l'accusation. Dans le premier cas, l'on peut dire qu'il manque quelque chose au rétablissement de son honneur. (Guyot, R'^pertoire de juriaprudenre.^

et à la confiscation de ses biens. Réteaux était condamné au bannissement à perpétuité, et cependant il avait bien mérité les galères. M™'^ de Lamotte était condamnée à être battue de verges, marquée à l'épaule droite en place publique, et enfermée à perpétuité à rhôpital général de la Salpêtrière; ses biens confisqués également.

M'"'^ de Lamotte, probablement avec la connivence du gouvernement, s'évada de la Salpêtrière et alla se réunir à Londres à son mari ; elle y publia ses odieux pamphlets contre la Reine, et mourut, dit-on, dans une orgie, jetée par la fenêtre par ses compagnons de débauche \

En 4786, Marie-Antoinette reçut la visite de son frère l'archiduc Ferdinand et de sa femme, voyageant incognito sous le nom de comte et comtesse de Nellenbourg (13 mai-17 juin . Quelque temps après, sa sœur, la duchesse de Saxe-Teschen et son mari, sous le nom de comte et comtesse de Bély, vinrent aussi à Versailles (29 juillet-28 août). Le 26 décembre de la même année, Haiiy présentait au Roi ses jeunes aveugles^.

En 1787, les Notables s'assemblèrent aux Menus-Plaisirs, le 22 février. Le 6 août, le Roi tenait un lit de justice pour faire enregistrer l'impôt du timbre et la subvention territoriale. Le 8 mai 1788, un nouveau lit de justice était tenu pour forcer le Parlement à enregistrer plusieurs ordonnances apportant des réformes dans l'organisation des tribunaux. Le 10 août, le Roi donnait audience, dans le salon d'Hercule, aux ambassadeurs du sultan de Mysore, Tippou-Saïb, notre allié dans l'Inde. Le 6 novembre, la seconde assemblée des Notables se réunissait dans la grande salle des Gardes.

En 1789, le 2 mai, les députés aux Etats-Généraux étaient présentés à Louis XVI dans le salon d'Hercule. Les Etats- Généraux s'ouvraient le 5 mai, la Révolution commençait le 20 juin, et il n'est pas inutile de reproduire ici une impor tante lettre de Marie-Antoinette.

Ce 20 juin 1789.

« Je ne sais comment je vous ferai parvenir cette lettre, si

* Mémoires de l'abbé' Georgel.

^ Gazette, mi, p. 3.

LA COUR

B. . . ne revient pas aujourd'hui : alors ce sera pour moi que j'aurai écrit.

» Vous êtes instruit du terrible coup que le tiers-état vient de frapper : il s'est déclaré Chambre natmiale. Le Roi est indigné de cette nouveauté, qui bouleverse toutes les notions reçues. On délibère ici, mais je suis au désespoir de ne voir rien aboutir; tout le monde est dans une grande alarme. Si on soutenait le tiers, la noblesse est écrasée à jamais, mais le royaume sera tranquille ; si le contraire arrive, on ne peut calculer les maux dont nous sommes menacés : voilà ce qui se dit autour de nous. Celui qui est au-dessus de moi garde le silence au milieu de tous ces discours. J'avoue que le plus sage et le plus habile ne peut avoir une opinion sur le moment présent, devenu la plus importante crise où se soit jamais trouvé le royaume ; on se hait, on se déchire dans la société; aux combats près, la guerre civile existe, et de plus le pain manque. Dieu veuille seconder notre cœur! »

Enfin, au 6 octobre, la Cour quittait Versailles pour aller à Paris. Le château avait cessé d'être le séjour de la royauté et le siège du gouvernement.

Page 1