‹ Le chateau de VersaillesChapitre 27 sur 56 · LE TRIANON DE PORCELAINE · texte numérisé non relu

LE TRIANON DE PORCELAINE

tuels changements, dit le duc de Luynes*, « à l'aide d'une quantité prodigieuse de fleurs, toutes dans des pots de grès que l'on enterroit dans les plates-bandes, afin de pouvoir les changer non seulement tous les jours, si on vouloit, mais encore deux fois le jour, si on le souhaitoit. On m'assura, continue-t-il, qu'il y avoit eu jusqu'à 1,900,000 pots tout à la fois, soit dans les plates-handes, soit en magasin. »

Mais ce qu'il y avait de plus curieux à Trianon était l'Orangerie, grand jardin d'hiver planté par Le Bouteux. Voici la description qu'en donne Denis :

Mais ce qui me surprend, et qui doit vous surprendre, C'est de voir un effet difficile à comprendre ; Un printemps agréable, au milieu de l'hiver. Aux plus grandes rigueurs incessamment ouvert. Pendant que les frimas régnent dessus la terre, On voit de belles fleurs briller en ce parterre ; L'on y rencontre aussi plusieurs beaux espaliers, Composés d'orangers, citronniers, grenadiers, Qui, chargés de citrons, de grenades, d'oranges. Font de fleurs et de fruits d'agréables mélanges. Et, contentant l'esprit aussi bien que les sens, Font goûter en ce lieu des plaisirs innocens. Les arbres sont plantés comme dans la Provence, Et sans caisses de bois, et sans pots de fayence, Ils sont symétries et tirés au cordeau, Et l'on ne peut rien voir au monde de plus beau. Mais ce qui me surprend, c'est leur maison de verre. Qui fait que les frimas ne leur font pas la guerre ; Et la pluie et le vent, quoique fort rigoureux, Dans leurs rudes assauts ne peuvent rien sur eux ; De sorte qu'on y peut, dans ce temps redoutable, Trouver les plus beaux fruits d'un été favorable. Le Bouteux, jardinier, heureux en ces travaux, Efface tout l'éclat de ses plus grands rivaux, Et, par ses nobles soins, dans l'hiver, fait produire Et les fleurs et les fruits que tout le monde admire.

Les Comptes des Bâtiments de 1671, 1675 et 1680 confirment la description de Denis et nous permettent d'y ajouter quelques détails. Les baraques ou couverts des orangers étaient en bois et se posaient à l'entrée de l'hiver pour être démontes,

et les châssis vitrés enlevés au retour de la belle saison • ; il en coûtait chaque année 900 livres. Le jardin d'hiver de Trianon, l'Orangerie comme on disait alors, renfermait une grande quantité d'orangers, de jasmins d'Espagne et de fleurs. Il y avait tant de fleurs à Trianon, même en hiver, qu'on l'avait surnommé le Palais de Flore, et le Mercure Galant disait en 1686 : « Ce lieu étant destiné pour y conserver toutes sortes de fleurs tant l'hiver que l'été, l'art y seconde si bien la nature qu'il en est rempli en toutes saisons. Tous les bassins sont ou paroissent être en porcelaine. On y voit des jets d'eau qui sortent du dedans de plusieurs urnes. Tous les pots dans lesquels sont des plantes de fleurs ou des arbrisseaux sont de porcelaine, et les caisses les imitent par la peinture. »

La seconde journée des fêtes de 1674 eut lieu, le 41 juillet, à Trianon. Au milieu d'une quantité prodigieuse de fleurs, disposées dans l'une des allées du jardin, on chanta VEglogue de Versailles, intermède de Quinault et Lulli ; puis on revint souper à Versailles. En 1675, « la Reine, écrit M'"^ de Sévigné le 12 juin, alla hier faire collation à Trianon ; elle descendit à l'église puis à Clagny, où elle prit de Montespan dans son carrosse et la mena à Trianon avec elle. « Le 12 juin 1684, Louis XIV, après s'être longtemps promené à Trianon, le trouva plus beau que jamais ^ ; le 15, il y donna un grand souper aux dames En 1686, les ambassadeurs de Siam visitèrent le palais. « Le cabinet des Parfums leur plut extrêmement, car ils aiment fort les odeurs, et ils admirèrent la manière de parfumer avec des fleurs

* En hiver, on couvrait les baraques de fumiers,

* A Versailles.

* Dangeau.

* Dangeau.

" Mercure Galant.

LE TRIANCN DE MANSART

LE TmANON DE MANSART

Quand on lit dans Dangeau que le Roi a trouvé tel ou tel palais plus beau gtce jamais, il faut s'attendre à des changements prochains ; ce qui existe ne pouvant plus être embelli, ou le détruit pour faire du nouveau. En effet, en 1687, Louis XIV démolissait le Trianon de porcelaine et faisait construire un nouveau Trianon parMansart^ Les travaux marchèrent vite, car le Roi était pressé de voir le second Trianon achevé. Le marbre y fut prodigué Dès 1687, on travaillait aux sculptures des combles et des chapiteaux des pilastres en marbre de Languedoc, et aux sculptures en bois des appartements. L'armée de sculpteurs employée à Versailles fut envoyée à Trianon en 1687, et elle travailla deux ans à décorer le nouveau palais. Nous trouvons dans les Comptes des Bâtiments 56 sculpteurs ^ employés aux ornements des combles, aux groupes, urnes, cassolettes et statues qui décorent la balustrade, aux trophées sculptés au dessus des fenêtres, aux corbeilles de pierre et de plomb placées sur les murs et surtout

* Robert de Cotte fut ici uq auxiliaire important de Mansart.

' Louis XIV avait fait faire d'immenses approvisionnements de marbres et de colonnes pour la décoration du nouveau palais. Une partie de ces: marbres existait encore sous le premier empire, dans les magasins de la Couronne; c'est là qu'on a pris les colonnes de la galerie des tableaux, au Louvre, celles de l'ancien escalier du musée du Louvre, et celles de l'arc du Carrousel (Fontaine, Résidences des souverains, 1833, in-4°, p. 130).

^ Barrois, Beaussieux, Belan, Besson, Bourlier, Boutet, Buirette, Cafûeri, Carlier, Clérion, Coustou, Coyzevox, Dauphin, Dedieu, Drouillj, Dufour, Eloi, Flamen, François, Goy, Granier, Hanart, Hardy, Herpin, Hulot, Hurtrelle, Joly, les frères Jouvenet (Noël et Isaac), qui sculptèrent 15 chapiteaux pour 1400 livres, Jumelle, Lalande, Lecomte, Armand Lefebure, Legeret, Legrand, Legros, Lehongre, Lespingola, Magnier fils, Pierre Mazeline, les deux Mazière, Melo, Poultier, Proust, qui reçoit en 1688 une gratification de 400 livres « pour sa diligence au travail des chapiteaux •, Raon, Regnard, Regnaudin, Robert, Rousselet, Slodtz, Tuby, Vaillant, Van Clève, Vigier, Vilaine.

aux chapiteaux des pilastres. Les sculptures des appartements, aux corniches, aux architraves des lambris, aux chapiteaux de la galerie, les sculptures des boiseries furent l'œuvre de 13 autres sculpteurs K Domenico Gucci fit à Trianon tous les ouvrages en cuivre doré. Langlois, Monuier et Warin, sculpteurs et fondeurs, exécutèrent les chapiteaux de bronze. Les ouvrages de serrurerie furent forgés avec un soin infini et sur les plus beaux dessins ; nous citerons principalement la rampe que Ton remarque à l'escalier qui descend aux jardins.

Le nouveau Trianon, construit à l'italienne, n'a qu'un étage; il est tout entier couronné d'une balustrade, qui était surmontée, dans tout son pourtour, de statues, de groupes d'enfants et de vases ^ ; un péristyle à jour, œuvre de Robert de Cotte, dit-on, et décoré de colonnes du plus beau marbre vert-campan, réunit les deux corps de bâtiment latéraux.

Celui de droite est relié par une galerie à une aile en retour appelée le Trianon-soiis-hois, à cause de son voisinage du jardin des Sources, formé « d'un petit bois coupé par de nombreuses rigoles et d'une délicieuse fraîcheur. »

La grande cour est bordée, à droite et à gauche, par deux J}âtiments, et, au fond, par le péristyle. Le bâtiment de gauche servait, ainsi que les constructions qui entourent la cour des cuisines, aux offices et au logement des officiers. — Le bâtiment de droite renfermait d'abord la salle de comédie, détruite vers 1704 ^, puis l'appartement de Louis XIV, qu'on établit sur l'emplacement de cette salle et qui se composait d'une antichambre, d'une chambre à coucher, de 3 cabinets pour le service du Roi et du cabinet du Conseil Le nouvel appartement du Roi n'était pas encore meublé le 30 avril

* Briquet, Charmeton, Deville, Gautier, Guyon, Jacquin, Lange, Leguay, Lemaire, Mathée, Pineau, Régnier, Taupin, sculpteurs en bois et ornemanistes, auxquels il faut ajouter : Belan, Besson, Clérion, Coyzevox, Eloi, Hanart, Robert Lalande, Lecomte, Legeret, Mazière le jeune, Poultier, Van Clève, Vilaine et Tuby, que nous avons déjà cités parmi les artistes employés à la décoration extérieure.

* Toute cette décoration a été détruite depuis 1789. ' Certainement après 1702 et avant 1705.

* Voir le plan de Trianon publié par Demortain.

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1705 *; il était achevé le 4 juin, et le Roi y alla passer six jours *. L'appartement de Louis XIV servit à Louis XV, qui le modifia en 1752 Louis-Philippe changea encore une fois, en 1836, la disposition intérieure de cet appartement, où Ton trouve aujourd'hui une petite galerie et trois pièces, que Ton désigne sous le nom à' appartement de la reine Victoria

La partie du palais donnant sur les jardins comprend, à gauche du péristyle : le salon des Glaces, pour la décoration duquel on dépensa, en 1680, 10,500 livres en achat de glaces façon de Venise fabriquées à Paris, un cabinet et une chambre, qui composèrent l'appartement de Monseigneur — le salon de la Chapelle, dans un renfoncement duquel était placé l'autel^ ; — le salon des Seigneurs, aujourd'hui appelé le vestibule des appartements de l'aile gauche.

Après avoir traversé le péristyle à jour, qui servait de salle à manger d'été à Louis XIV ^, on trouve le salon des Colonnes ou salo7i Rond, aujourd'hui le vestibule des appartements de l'aile droite*; — le salon de la Musique^ ; — V antichambre des Jeux; — la chambre du Sommeil — le cabinet du Couchant et le salon Frais.

Ces six pièces ont formé jusqu'en 1705 le premier appartement de Louis XIV — Derrière ces pièces, et formant un double, on trouvait : le Buffet, un cabinet, le cabinet du Repos, le cabinet du Levant et le salon des Sources, qui donnaient, comme le nouvel appartement de Louis XIV, sur le jardin du

* Dangeau.

* Dangeau.

^ LuYNES, XI, 406.

Louis-Philippe, en 1846, avait fait disposer et meubler cet appartement pour la reine d'Angleterre, qui ne jugea pas à propos de répondre à l'invitation du roi des Français.

^ Napoléon et Louis-Philippe ont habité cet appartement.

® Ce renfoncement existe encore.

^ Il a été fermé par des vitrages mobiles en 1805.

^ Il a servi de chapelle sous Louis XV (Luynes, 1752, t. XI, p. 408) et sous Louis XVI.

' Aujourd'hui la salle de billard.

Ces deux pièces ne forment plus aujourd'hui qu'un salon. '* PiGANiOL DE LA FoRGE ; Plans de Trianon par Pérelle et par Nicolas de Fer (1705). — Quelques auteurs placent l'appartement de Louis XIV, à l'aile gauche, à l'endroit où demeurait Monseigneur.

Jioi. Ces cinq pièces, appelées aujourd'hui les Petits- Appartements ont été habitées par M™« de Maintenon ^, par Louis XV (1744), après la mort de M"^^ de Ghâteauroux, par Stanislas Leczinski et enfin par de Pompadour. Napoléon P'' en avait fait ses cabinets de travail et de conseil ^

Au salon Frais commençait la Galerie , décorée sous Louis XIV des tableaux de Go telle, AUegrain et Martin représentant les vues de Versailles et de ses bosquets ^. La Galerie aboutissait au salon des Jardins, d'où l'on entrait dans la talle de Billard, transformée sous Louis-Philippe en une chapelle, où la princesse Marie fut mariée le 17 octobre 1837 au duc Alexandre de Wurtemberg.

Là commence le Trianon-sous-bois, qui a un entre-sol. Ii servit de logement, sous Louis XIV, à Monseigneur et à Monsieur, puis au duc et à la duchesse de Bourgogne et à la Palatine. En 1752, sous Louis XV, on y fit six appartements, pour Madame Adélaïde, la Reine, la duchesse de Luynes et ses dames d'honneur, le Dauphin et la Dauphine, et M"^« de Brancas ^.

Le 1 3 novembre 1 687, Louis XI V allait, en compagnie de M™'' de Maintenon, voir son bâtiment de Trianon, « qu'il trouvoit fort avancé et fort beau ^ ». Le 5 décembre, il y retourna et se promena beaucoup dans les bâtiments, « dont il est très content à cette heure. »

Faut-il prendre ce mot de Dangeau pour une confirmation du mécontentement du Roi contre Louvois, à propos d'une fenêtre, mécontentement qui amena une scène célèbre, que Saint-Simon raconte ainsi :

Le Roi, qui aimoit à bâtir, et qui n'avoit plus de maîtresses, avoit abattu le petit Trianon de porcelaine qu'il avoit fait autrefois pour M"^° de Montespan, et le rebâtissoit pour le mettre en l'état

* Cette partie de Trianon est entresolée.

' Qui couchait dans une petite pièce à l'entrer-sol (Dangeau, juin 1705).

^ La bibliothèque de l'Empereur était au salon des Sources. Aujourd'hui la Galerie est décorée d'un assez grand nombre de tableaux» parmi lesquels nous citerons, comme curiosité, une médiocre peinture de la reine Marie Leczinska, d'après un tableau d'Oudry (1753) qui est au Louvre.

5 LuYNES, XI, 407,

' Dangeau.

LE TRIANON DE MANS ART

où on le voit encore. Louvois étoit surintendant des Batimens. Lo Roi, qui avoit le coup d'œil de la plus fine justesse*, s'aperçut d'une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres ; les trémeaux ne faisoient encore que de s'élever, et n'étoient pas joints par le haut. Il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui étoit alors très-aisé. Louvois soutint que la fenêtre étoit bien. Le Roi insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui étoit entier, brutal et enflé de son autorité, voulût céder.

Le lendemain le Roi vit Le Nôtre dans la Galerie. Quoique sou métier ne fût guère que les jardins, où il excelloit, le Roi ne laissoit pas de le consulter sur ses bûtimens. Il lui demanda s'il avoit été à Trianon. Le Nôtre répondit que non. Le Roi lui ordonna d'y aller. Le lendemain il le vit encore; même question, même réponse. Le Roi comprit à quoi il tenoit, tellement qu'un peu fâché, il lui commanda de s'y trouver l'après-dînée même, à l'heure qu'il y seroit avec Louvois. Pour cette fois, Le Nôtre n'osa y manquer. Le Roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre que Louvois opiniâtra toujours de largeur égale aux autres. Le Roi voulut que Le Nôtre Fallût mesurer, parce qu'il étoit droit et vrai, et qu'il diroit librement ce qu'il auroit trouvé. Louvois, piqué, s'emporta. Le Roi, qui ne le fut pas moins, le laissoit dire, et cependant Le Nôtre, qui auroit bien voulu n'être pas là, ne bougeoit. Enfin le Roi le fit aller, et ce pendant Louvois toujours à gronder, et à maintenir l'égalité de la fenêtre, avec audace et peu démesure. Le Nôtre trouva et dit que le Roi avoit raison de quelques pouces. Louvois voulut imposer, mais le Roi à la fin trop impatienté le fit taire, lui commanda de faire défaire la fenêtre à l'heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.

Ce qui outra le plus Louvois, c'est que la scène se passa nonseulement devant les gens des Bâtimens, mais en présence de tout ce qui suivoitle Roi en ses promenades, seigneurs, courtisans, officiers des Gardes et autres, et même de tous les valets, parce qu'on ne faisoit presque que sortir le bâtiment de terre, qu'on étoit de plain-pied à la cour, à quelques marches près, que tout étoit ouvert, et que tout suivoit partout. La vesperie fut forte et dura assez longtemps, avec les réflexions des conséquences de la faute de cette fenêtre, qui, remarquée plus tard, auroit gâté toute cette façade et auroit engagé à l'abattre.

Louvois, qui n'avoit pas accoutumé d'être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir, Saint- Pouange, les Tilladet et ce peu de familiers de toutes ses heures en furent effrayés, et, dans leur inquiétude, tournèrent pour tâcher de savoir ce qui étoit arrivé. A la fin, il le leur conta, dit qu'il étoit perdu, et que, pour quelques pouces, le Roi oublioit tous ses ser-

* " Il avoit aussi le compas dans l'œil pour la justesse » (Saint-Simon, y^ll, 393, qui raconte deux fois cette anecdote).

vices qui lui avoient valu tant de conquêtes ; mais qu'il y mettroit ordre, et qu'il lui susciteroit une guerre telle, qu'il lui feroit avoir besoin de lui, et laisser là la truelle, et de là s'emporta en reproches et en fureurs. Il ne mit guère à tenir parole. 11 enfourna la guerre par l'ajBfaire de la double élection de Cologne ; il la confirma en portant les flammes dans le Palatinat, et en laissant toute liberté au projet d'Angleterre.

Quoi qu'il en soit des résultats de la fureur de Louvois, le 13 novembre 1688, Trianon était achevé* et magnifiquement meublé; cependant l'ameublement ne fut complet qu'en 1691. A cette date, tous les lits étaient posés, et le Roi pouvait dorénavant coucher à Trianon quand il le voudrait ^ Nous savons par les Comj^tes des Bâtiments que tout l'ameublement était en damas cramoisi broché d'or, dont on acheta pour 78,150 livres, et par le P. Bouhours ^ que l'on y voyait des tapis de Perse et de Turquie, des porcelaines de Chine et diverses curiosités de l'Inde.

Le nouveau palais fut décoré de nombreux tableaux exécutés par Allegrain, Gotelle et Martin Berlin, Blain de Fontenay et Baptiste', Blanchard, les deux Boulogne, Corneille l'aîné, Antoine et Noël Goypel, Delafosse, Houasse, Jouvenet, Lebrun, Claude Lorrain®, Mignard, de Sève, Toutin et Verdier.

Terminons la description du château de Trianon en disant que six tableaux du musée de Versailles représentent le Trianon de Louis XIV et ses jardins. Ces tableaux sont ceux de P.-D. Martin, d'Etienne Allegrain et de Cotelle ^

* Voir aux Archives nationales, les cartons 1874-1887 renfermant des pièces relatives à la construction de Trianon et des plans. - Dangeau, 1691, 12 juillet.

' Recueil de vers choisis, Paris, 1701, in-12, p. 310.

^ Leurs vues de Versailles sont aujourd'hui au musée de Versailles.

' Il y avait à Trianon, surtout dans l'appartement de Louis XIV, un grand nombre de tableaux de fleurs et de fruits de ces deux grands artistes; la plupart de ces tableaux sont encore à Trianon.

® Ily avait 4 paysages de ce maître dans la chambre de Monseigneur. Ces quatre tableaux: le Débarquement de Cléopâtre, David sacré roi, Ulysse remettant Chryséis à son père, Vue d'un port de mer, sont au Louvre 223-226). Décidément Monseigneur avait bon goût.

' NOS 739^ 756^ 7Q0, 761, 776 et 777.

LE TRIANON DE MANSART

LiOs jardins.

« Les dehors de ce palais enchanté répondent, disait Piganiol, à la propreté et à la magnificence du dedans, et après les jardins de Versailles et de Marly, rien au monde n'approche de l'arrangement et de la beauté de ceux de Triauon. Dans la saison des fleurs tout y est parfumé, et on n'y respire que violettes, oranges et jasmins. » Les fleurs abondaient en effet au Trianon de Mansart comme au Trianon de porcelaine. Nous savons par les Comptes des Bâtiments qu'on fit venir des montagnes du Piémont et de la Suisse beaucoup de plantes, et qu'on acheta des narcisses de Constantinople, des jacinthes romaines, des iris de Perse, des cardinales, des lotus albus et des jonquilles venant de Provence. Une note de 1693 * nous apprend qu'il y avait alors à Trianon : 40,500 oignons de tulipes, 27,000 oignons de narcisses blanches, 13,500 oignons de jacinthes et 15,000 fleurs vivaces, telles que véroniques, juliennes, œillets de poète, œillets d'Espagne, coquelourdes, matricaires, giroflées, lis et valérianes. Avec ces documents, nous pouvons refaire les massifs et les plates-bandes de Trianon.

Les parterres, bosquets et fontaines du jardin^ étaient : devant le château, plusieurs grands parterres à l'anglaise ^ bordés de berceaux de treillage ; — le jardin du Roi, dans l'angle formé par le bâtiment de son appartement et l'aile droite* ; ce petit parterre, qui avait un bassin au milieu, était rempli des fleurs les plus rares et les plus belles dans toutes les saisons^; — le bosquet des Sources, dans l'angle formé par la Ga-

* Conservée au cabinet des Estampes, Toj)0 graphie, Trianon.

* Voir le plan de Pierre Lepautre, gravé par Fonbonne et le plaii de Nicolas de Fer.

^ Ces parterres à Vanglaise sont à grands dessins bordés de buis taillés et à petites allées tortueuses. On les appelle aujourd'hui parterres français. Ils étaient venus de Hollande en Angleterre avec Guillaume III. On en voit encore à Broock près d'Amsterdam {Renseignement commicniqué ])ar M. Clément de Ris].

Petits-Appartements d'aujourd'hui.

° Curiosités.

lerie et le Trianon-sous-Bois. La Palatine, qui était logée, comme nous l'avons dit, au Trianon-sous-Bois, écrivait le 21 juin 1705 :

Je suis bien logée; j'ai quatre cliambrerî et un cabinet dans lequel je vous écris. Il a vue sur les Sources, comme cela s'appelle. Les Sources sont un petit bosquet si touffu, qu'en plein midi le soleil n'y pénètre pas. Il y sort de terre plus de cinquante sources qui font de petits ruisselets larges d'un pied à peine, et que, par conséquent, on peut tous enjamber ; ils sont bordés de gazon et forment de petites îles suffisamment larges pour y mettre une table et des chaises, de façon à pouvoir y jouer à l'ombre. Il y a, des deux côtés, de larges degrés, car tout est un peu en pente ; l'eau court aussi sur ces degrés et fait de chaque côté une cascade. C'est, comme vous voyez, un endroit très-agréable. De mon côté, les arbres entrent presque dans mes fenêtres ; aussi, appelle-t-on les corps de logis où sont la princesse de Gonty, M. le Dauphin, moi et ]\1'"° la Duchesse, Trianon-sous-Bois \

Venaient ensuite les parterres de fleurs^ entre le château et la tête du Canal, accumulation de fleurs en plates-bandes serrées, formant un grand massif; — la Cascade ou le Buffet, la plus belle des fontaines de Trianon, dessinée par Mansart ; c'est une sorte de grand escalier en marbre blanc et de Languedoc, avec ornements en bronze doré; le dessus supporte les statues de Neptune et d'Amphitrite ; les faces des gradins sont décorées de bas-reliefs^. Le Buffet est aujourd'hui fort dégradé et mériterait d'être restauré^; — la Pelite-Gerbe ; — la pièce du Dragon ; — la salle d'Atalante;

— la salle Triangulaire ; — la salle de Zéphire et Flore;

— la salle des Grands -Portiques ; — la salle des Deux-Ronds, où l'on voyait deux beaux vases de Girardon faits pour Golbert et donnés au Roi par Seignelay ; — la salle ronde des Quatre-Figures ; — la salle de Diane; — la salle de Mer-

* Lettres nouvelles et inédites, publiées par M. Rolland. — Le charmant bosquet des Sources a été détruit, ainsi que le jardin du Roi, en 1775, lors de la replantation de Trianon.

^ Les sculpteurs du Buffet sont Van Clève, Mazière, Garnier, Poirier, Le Lorrain, Lemoine, Hardy et Lapierre. — Ler. Comptes des Bâtiments nous apprennent que Hardy fit en 17Ù1 les sculptures du modèle du Buffet.

^ Le Cabinet des Estampes [Topographie, Trianon) possède une très-belle aquarelle du Buffet du temps de Louis XIV. Le volume contient aussi plusieurs aquarelles représentant diverses fontaines de Trianon.

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cure; — le jardin des Marronniers, grand parterre à comparliments de gazon, orné de bassins, de statues et de vases, où se trouvait le groupe de Laocoon copié par Tuby; — la M^^e ronde des Six-Figures.

Ces beaux jardins avaient été dessinés par Mansart*. Les eaux jaillissantes y abondaient comme à Versailles^.

Louis XIV s'amusait, à Trianon comme partout, à faire des « embellissements a, c'est-à-dire à changer sans cesse ce qui existait, pour faire du nouveau. Il ordonna de construire de nouvelles fontaines en 1695^ En 1700, il ajouta au parc des bois qui augmentèrent beaucoup son étendue, et fit faire de nouveaux parterres'^. En février 1701, il changea beaucoup de choses dans les celui, qui, en 1712, étaient d'une « grande beauté », surtout celui de l'appartement du Roi, que tout le monde allait voir par curiosité ^ Le P. Bouhours" a donné des jardins de Trianon une agréable description, dont on lira quelques vers avec plaisir :

Par quel étonnant prodige Me vois-je ici transporté ?

Surpris, je m'égare, où suis-je?

Mon œil est-il enchanté ?

Est-ce en ce lieu qu'on révère La déesse de Cythère ?

Est-ce Baye aux claires eaux ?

De Tibur est-ce l'ombrage ?

Tempé, sur ce vert rivage, Voit-il couler ses ruisseaux ?

Objets, qui trompiez ma vue, Enfin je vous reconnois :

O terre, je te salue, L'amour du plus grand des Rois !

Terre de qui les merveilles Seront l'objet de mes veilles,

^ PiGANiOL. — Leur disposition est encore à peu près la même, mais les noms ont été changés.

^ Les eaux des fontaines qui existent encore, comme le Buffet, sont parfaitement en état de jouer aujourd'hui, comme autrefois, depuis les grandes réparnlions qui- ont été faites pendant le règne de Napoléon III. i^ANGEAU, 15 novembre.

* Dangeau, 1700, 21 mars et 9 novembre. ^ Dangeau, 1712, k juin.

* Recueil de vers choisis, 1701, in-12. p. 310.

Trianon délicieux, Tu me parois plus aimable Que ces jardins où la Fable Peignit le charme des yeux.

Fontaines, sources riantes Où Flore vient se mirer ; Beaux jardins, plaines charmantes, Qui de vous dois-je admirer ?

Est-ce vous, palais si rare.

Riche des marbres de Pare ?

Ou vous de pourpre couverts, Murs, qui doublez dans les glaces De vos brillantes surfaces Ces appartemens divers^?...

Il ne faut pas oublier de dire qu'à Trianon, comme partout, on plantait tous les ans de nouveaux arbres en présence du Roi, et que, devant lui, on les taillait sans cesse « d'une façon nouvelle », car il aimait beaucoup à être dans les lieux où il faisait travailler ^.

Histoire (1688—1789).

Louis XIV dîna pour la première fois à sa nouvelle maison de Trianon le 22 janvier 1688, en compagnie de Monseigneur, de M™° de Maintenon et de ses amies M™^^ de Noailles, de Guiche, de Montchevreuil, de Saint-Géran et de Mailly. Les dîners se succédèrent avec de nouvelles dames ; le 2 février, les invitées sont M^^^s d'Harcourt, de Ghevreuse, fille de Colbert, pour laquelle le Roi avait une amitié et une estime particulières, de Beauvilliers, de Gramont, de Mailly et la charmante marquise de Dangeau. Après le dîner, le Roi voulut voir toutes les dames travaillant à leurs ouvrages, et de temps en temps il se promena dans sa nouvelle maison et donna des ordres pour l'embellir^. Le \\ février, Louis XIV amena

* M. Soulié cite quelques lignes d'un Panégyrique de Trianon composé par le duc de Bourgogne, qui ne paraît être qu'une amplification de l'Ode à Trianon du P, Bouhours.

' Dangeau. — Le Cicérone de 1804 (p. 87) contient une bonne description des jardins de Trianon ; il nous apprend aussi qu'ils ont été remaniés en 1775 par l'architecte Le Roy.

' Dangeau.

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la princesse de Conty, sa fille. Bientôt aux dîners s'ajoutèrent les grandes collations, les soupers, les ballets, la comédie, Topéra et les bals, mais toujours le nombre des invités est fort restreint, afin d'être plus à l'aise. Le 7 février 1689, le roi et la reine d'Angleterre vinrent à Trianon.

A trois heures, raconte Dangeau, le Roi, Monseigneur et les princesses^ allèrent à Trianon. Le roi et la reine d'Angleterre y arrivèrent bientôt après ; le Roi les reçut sur le perron du péristyle et leur fit voir la maison dont ils furent cbarmés ; ensuite les deux Rois causèrent ensemble, et la reine joua de moitié avec Monsieur contre M"^®® de Ventadour et d'Epinoy. M""" la Dauphine arriva à cinq heures et demie, et l'on entra de bonne heure dans la salle du ballet. Le roi et la reine d'Angleterre les virent de la tribune où ils allèrent avec le Roi. La reine étoit assise entre les deux rois, et M'"'^^ de Sussex, de Baucley et de Montecuculli étaient dans la tribune aussi avec M'"^^ de Maintenon, de Chevreuse, de Beauvilliers, de Montchevreuil et de Gramont.

Le 16 février, on représenta l'opéra de Thétis et Pétée, qui se jouait à Paris. Le Roi et la Dauphine furent fort contents de la musique et louèrent beaucoup Golasse qui en était l'auteur. On joua successivement à Trianon les opéras à^Atys, l'un des meilleurs ouvrages de Quinault et de Lulli, jEnée et Lavinie, paroles de Fontenelle, musique de Golasse, décors et costumes de Bérain'.

Dès 1693, après l'achèvement de Marly, Louis XIV alla moins souvent à Trianon; sa nouvelle maison avait toutes ses préférences, mais Trianon reprit faveur en 1701. Le Roi s'y trouvait alors mieux et plus commodément logé qu'en aucune autre de ses maisons*. En 1704 et 1705, il se fit faire un nouvel appartement, ordonna de nouveaux embellissements aux jardins et fit construire de nouveaux bâtiments*. Il répétait qu'il se plaisait fort à Trianon, et on put croire que Trianon allait remplacer Marly ; mais, en 1707, Marly redevint décidément la maison préférée. Le 3 juillet 1707, le Roi, après sa

* Les filles de Louis XIV.

' Dangeau, 1690, 8 et 15 novembre.

' Dangeau, 1701, 7 juillet.

* Dangeau, 1705, 18 août et 4 décembre. — Il s'agit bien probablement du Château-Neuf (aujourd'hui demeure du jardinier en chef des Pépinières, M. Briot).

promenade, « déclara qu'il iroit à Marly pour y faire uu long séjour; il trouve qu'il n'y a pas assez d'air dans ces jardinsci*. » En effet, il alla passer un mois à Marly.

L'histoire de Trianon n'a pas l'importance de celle de Marly ; les séjours y sont plus rares et plus courts ; généralement, Louis XIV vient s'y promener et retourne aussitôt à Versailles. En 1694, il arriva une aventure aux trois princesses filles du Roi 2.

A un voyage de Trianon, ces princesses qui y couclioient, dit Saint-Simon, et qui étoient jeunes, se mirent à se promener ensemble les nuits, et à se divertir la nuit à quelques pétarades. Soit malice des deux aînées, soit imprudence, elles en tirèrent une nuit sous les fenêtres de Monsieur qui l'éveillèrent, et qui le trouva fort mauvais ; il en porta ses plaintes au Roi qui lui fit fort excuses, gronda fort les princesses, et eut grand'peine à l'apaiser.

Ces mêmes princesses, une autre fois, envoyèrent chercher des pipes au corps de garde des Suisses et se mirent à fumer chez elles ; mais la fumée avertit le Roi, qui les gronda vertement.

Le 20 juin 1695, on joua l'opéra de Galatée de Lulli. Le Roi avait à souper 55 dames avec la famille royale d'Angleterre, qui était de toutes les fêtes. La princesse de Savoie vint à Trianon pour la première fois le 12 décembre 1696, et le 17 décembre 1697, il y eut, en l'honneur de son mariage, une grande fête ainsi décrite par Dangeau.

Le Roi partit de Versailles sur les quatre heures pour aller à Trianon ; il avoit dans son carrosse MS"" le duc de Bourgogne et M'"° la duchesse de Bourgogne. On y joua jusqu'à ce que le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent ; dès qu'ils furent venus, le Roi les mena, par l'appartement de M"'^ de Maintenon, dans la tribune, où il n'y avoit que LL. MM. M^'' le duc de Bourgogne, M™*^ la duchesse de Bourgogne, Monsieur, les dames de la Reine et les dames du palais, Monseigneur, Madame et toutes les princesses étoient dans la salle de la com.édie. Dès qu'ils y furent placés, on servit une magnifique collation en corbeilles ; ensuite l'opéra commença, qui étoit l'opéra ù!Issé dont le Roi fut fort content. Le spectacle fut fort beau.

* Dakgeau, 1707, 3 juillet.

' La princesse de Couty, M"™® la Duchesse, la duchesse de Chartres. ' Paroles de La Motte, musique de Deslouches.

LE TRIANOX DE MANSART 331 On lit dans Dangeau, à la date du 10 juillet 1699 :

Sur les six heures du soir, le Roi entra dans ses jardins de Trianon, et, après s'y être promené quelque temps, il se tint sur la terrasse qui regarde le Canal et y vit embarquer Monseigneur, M'"® la duchesse de Bourgogne et toutes les princesses, Monseigneur étoit dans une gondole avec M^^ le duc de Bourgogne et jypie la princesse de Conty. M"^^ la duchesse de Bourgogne étoit dans une autre avec des dames qu'elle avoit nommées ; M"*° la duchesse de Chartres et M'"" la Duchesse séparément dans d'autres gondoles. Tous les musiciens du Roi étoient sur un yacht. Le Roi fît apporter des sièges au haut de la balustrade, où il demeura jusqu'à huit heures à entendre la musique que l'on faisoit approcher le plus que l'on pouvoit ^ Quand le Roi fut rentré au château, on alla jusqu'au bout du Canal, et on ne rentra au château que pour le souper. Le Roi avoit d'abord résolu de s'embarquer; mais comme il a quelque disposition à mi rhumatisme, M. Fagon ne lui conseilla pas, quoique le temps fût fort beau. Après le souper, Monseigneur et M"^^ la duchesse de Bourgogne se promenèrent jusqu'à deux heures après-minuit dans les jardins et sur la terrasse qui est au haut de la maison ; après quoi Monseigneur alla se coucher. M"^®la duchesse de Bourgogne monta en gondole avec quelques-unes de ses dames, et M'"^ la Duchesse dans un autre gondole, et demeurèrent sur le Canal jusqu'au lever du soleil. Puis M"^*^ la Duchesse s'alla coucher, mais M"^*^ la duchesse de Bourgogne attendit que M""** de Maintenon partît pour Saint-Cyr; elle la vit monter en carrosse à sept heures et puis elle s'alla mettre au lit sans paroître fatiguée d'avoir tant veillé. M^^ le duc de Bourgogne, qui étoit retourné à Versailles, veilla de son côté, se promena dans les jardins jusqu'au jour et puis alla jouer au mail jusqu'à six heures.

En 1702, le 28 février, il y eut un grand bal dans la salle de comédie % et on avait fait ôter l'orchestre pour avoir plus de place. Le Roi était dans la tribune, et on avait mis des bancs sur le théâtre pour les étrangers. Les dames dansantes

* Dangeau n'a-t-il pas fait là un joli tableau de genre, et n'a-t-on pas tort de lui reprocher sans cesse la platitude de son style? — La première vue du palais de Trianon, gravée par Duparc d'après le dessin du chevalier de Lespinasse [Voyage pittoresque de la France par dk Laborde) donne une vue charmante du lieu de cette scène ; on y voit la balustrade et la terrasse, les rampes ou escaliers qui conduisent de la terrasse du château au Canal, le mur en fer à cheval et en rocaille qui sépare les deux rampes, et le bassin qui est au milieu. Je n'ai trouvé nulle part cette belle partie de Trianon si bien représentée telle qu'elle était autrefois.

^ Qui n'avait pas été détruite en 1699, comme on le dit quelquefois.

étaient : la duchesse de Bourgogne, M"^® la Duchesse, M^'® de Melun, M""^ de la Vrillière, la comtesse d'Ayen, la duchesse de Lauzun, la comtesse d'Estrées, toutes vêtues magnifiquement à l'espagnole. La parure de la duchesse de Bourgogne était superbe. Rien n'était plus galant que son habit; c'était sa sœur, la reine d'Espagne, qui le lui avait envoyé. « Tous ceux, dit le Mercure, qui ont vu cette princesse en ont été charmés*. »

Nous avons déjà dit qu'en 1705 Trianon était en grande faveur. Louis XIV y séjournait alors assez souvent ; les promenades sur le Canal, les soupers, les petits jeux dans le salon, les danses aux chansons étaient les principales distractions de ces séjours.

En juillet 4705, Mansart, rendant compte à Louis XIV de l'élection de Jouvenet à la charge de directeur de l'Académie royale de peinture, lui parla de quatre grands tableaux que le nouveau directeur venait d'achever et qui représentaient la Résurrection de Lazare, les Vendeurs chassés du temple, le Repas chez Simon le pharisien, la Pèche miraculeuse.

Le bien que M. Mansart dit au Roi de ses tableaux fit que S. M. souhaita de les voir, et M. Jouvenet reçut ordre de les faire porter à Trianon. Ce monarque les examina longtemps en parfait connoisseur et remarqua les grandes compositions, la distribution des lumières, la force du dessin et les expressions, et S. M. dit sur toutes ces parties son sentiment avec une justesse admirable et qui fut fort glorieuse à l'auteur. Ce prince lui dit qu'il étoit très-content, et qu'il les trouvoit beaux en toutes leurs parties. Monseigneur, qui les avoit déjà vus avec beaucoup d'application, les avoit aussi admirés, et les applaudissemens qui furent donnés à ces tableaux par la Maison royale furent suivis de ceux de toute la Cour*.

Le Mercure aurait pu ajouter que Louis XIV avait ordonné

* Mercure Galant, février. — Dangeau, 1702, 28 février.

^ Mercure Galant, 1705, août, p. 5 à 11. — Le Louvre possède deux originaux : Lazare et la Pêche, et deux répétitions : les Vendeurs et le Repas. — Le mu?ée de Lyon possède deux originaux : les Vendeurs et le Repas, et deux répétitions ; Lazare et la Pêche. — Les quatre tableaux furent placés en 1706 au réfectoire de Saint-Martin-des-Champs ; les quatre répétitions restèrent aux Gobelins. Originaux et répétitions vinrent au Louvre à la Révolution, et les quatre tableaux du musée de Lyon lui firent donnés en 1811 [Note communiquée par M. Clément de Ris).

LE TRIANON DE MANSMT

à Jouvenet de répéter ces tableaux pour être exécutés en tapisserie aux Gobelins*.

Dans les dernières années, Louis XIV ne faisait plus de séjours à Trianon; il se contentait de venir s'y promener ; sa dernière promenade eut lieu le 11 août 1715.

Pendant la Régence, Trianon fut abandonné. Mathieu Marais' dit que le jeune Louis XV se plaignait au maréchal de Villeroy de ne pas aller à Trianon : « Mon oncle, lui disait-il, me fait aller à Saint-Cloud, à Vincennes. D'où vient qu'il ne me mène pas à Versailles, à Trianon ? J'aime tant Trianon ! »

Le 24 mai 1717, Pierre le Grand, après avoir visité Versailles, alla à Trianon ; il y revint le 5 juin et y coucha « dans les appartements du corridor qui donne sur les goulottes' ».

Quand la Cour revint à Versailles, en 1722, Louis XV alla visiter Trianon le 6 juillet et y retourna plusieurs fois, mais sans y faire séjour. Le 8 mars 1723, il y chassa le daim; et, le 28 décembre, l'Infante-Reine ayant la rougeole, il vint y coucher. En 1724, le 2 mai, Louis XV est à Trianon, où Cassini, directeur de l'Observatoire, lui explique les causes de l'éclipsé totale de soleil, qui avait lieu à 7 heures du soir. En 1725, le 13 décembre, nous y voyons pour la première fois Marie Leczinska^. Mais il faut s'arrêter et ne pas fatiguer le lecteur par une liste monotone de visites et de dates.

Le roi de Pologne, Stanislas Leczinski et sa femme Catherine Opalinska étant venus voir et consoler leur fille, séjournèrent à Trianon en juin 1740^ Au mois d'août 1741, « le Roi déclara qu'il ne feroit aucun voyage cette année, ni Fontainebleau, ni Marly, ni Rambouillet ; qu'il n'iroit qu'une seule fois à la Meutte. On prétend que le voyage de Fontainebleau coûte un million d'extraordinaire. Un fait certain, c'est que la

* Quand Pierre le Grand vit ces tentures aux Gobelins, en 1717, il les trouva si belles, que le Régent lui en fit cadeau.

' I, 3! 6. Juillet 1720.

^ C'est-à-dire à Trianon-sous-Bois. — Les goulottes ou les sources. — Gazette de France. Mercure de France, ilil, juin, p. 186.

* Gazette et Mercure de France.

^ Nous retrouvons Stanislas Leczinski à Trianon en août 1743, en avril 1747, en août 1748.

Reine, étant grosse de M. le Dauphin et voulant aller à Trlanon pendant une absence du Roi , feu M. de Villacerf, alors premier maître d'hôtel, demanda 4 00,000 fr. pour la io'ansplantation de Versailles à Trianon*. »

La Reine paraissant se plaire à Trianon, Louis XV lui donna ce palais ^ En décembre 1744, après la mort de la duchesse de Châteauroux, Louis XV alla cacher sa honteuse douleur à la Meutte, en attendant que Trianon fût prêt à le recevoir. « Ce lieu, qui n'est point habité depuis longtemps, dit le duc de Luynes, a grand besoin de réparations ; autant il est agréable l'été et pendant les grandes chaleurs, autant est-il triste et froid pendant l'hiver. Il a donc fallu y faire dans la plus grande diligence les ouvrages absolument nécessaires... Malgré tous ces soins, Trianon ne pourra être en état que pour demain ^ » Le Roi y arriva effectivement le 13 avec l^|mes (Je Modène, de Boufflers et de Bellefonds, amies de M'"'' de Châteauroux, et, le 14, il y tint conseil. Quelques-uns de ses grands officiers, les ducs de Chartres et de Penthièvre, allèrent lui faire leur cour. Le duc de Chartres, qui était un peu parent, par les femmes, de M'"® de Châteauroux, demanda au Roi la permission de porter le deuil de la défunte. Le Dauphin n'alla voir son père que le 46*.

En 1749, avec M™° de Pompadour, Trianon change de caractère. La marquise, ne sachant comment amuser ou distraire le Roi, établit une vacherie à Trianon. Le duc de Luynes nous dit à la date du 24 novembre : « La ménagerie nouvelle est presque finie », et nous ne saurions ce que ces mots signifient si d'Argenson n'en avait donné l'explication.

On fait une nouvelle ménagerie à Trianon, mais une ménagerie d'utilité apparente plus que de curiosité, une grande laiterie, beaucoup de poules, quantité de belles vaches qu'on tire de Hollande, et la marquise de Pompadour, inventive pour les amusemens du prince, ne sachant plus à quoi l'amuser, évoque toutes ces inutilités qui peuvent le distraire de sa mélancolie ^

* Luynes, III, 449. 3 août 1741.

2 Luynes, III, 452. 17 août 1741.

^ Luynes, VI, 182. 12 décembre 1744.

'* Après la mort de Madame Henriette (lO février 1752), la famille royale se retira à Trianon ; la Reine s'installa au Trianon-sous-Bois (Luynes). ^ D'Argenson, VI, 85. 8 décembre (édition Rathery).

LE TRIANON DE MANSART

Trianon revient à la mode. Dès le mois de novembre 1749, on « accommodait » plusieurs logements; il y en avait 19 tout meublés et en état d'être habités; on en préparait 12 ou 45 autres qui furent achevés en février 1750*. Le 16 mai 1750, d'Argenson écrivait^ :

Le Roi prend grand goût à Trianon ; il commence à se lasser de ses fréquens voyages, et il dit que son appartement de Trianon, comme on l'a accommodé, est le seul qu'il ait encore trouvé à sa fantaisie. Cet appartement communique de plain-piod avec celui de la marquise, qu'il voit par là à tous momens comme il souhaite. De Trianon il va à Versailles aux jours et heures de représentations, les dimanches au grand couvert, aux conseils s'il veut ; ses ministres viennent travailler avec lui, et les affaires s'y suivent.

Barbier ajoute : «Trianon étoit abandonné auparavant et n'étoit fait même que pour quelques fêtes et pour faire collation après la promenade pour Mesdames. Mais à présent cela fait maison de campagne. On multiplie les voyages à Trianon autant qu'on peut, afm de diversifier les objets et les voyages, attendu que le Roi a une grande disposition à s'ennuyer partout, et c'est le grand art de M"^® de Pompadour de chercher à le dissiper'. »

M"i«* de Pompadour et Louis XV firent bâtir, dès 1749, à Trianon, une petite ménagerie^ qui coûta plus de 300,000 livres rien qu'en maçonnerie ; elle se composait de volières et de poulaillers. On lit dans le duc de Luynes ^ :

Le Roi et M""® de Pompadour s'amusent beaucoup des pigeons et poules de différentes espèces. Ils en ont partout, à Trianon. à Fontainebleau, à Compiègne, à l'Ermitage, à Bellevue, et même le Roi en a dans ses cabinets, dans les combles. M. de Gesvres ^, qui a ce même goût, est souvent appelé dans ces détails. M. le pruice de Conty donna de beaux pigeons au Roi; on les porta dans les combles. M""® de Pompadour vint les voir.

* Luynes, 24 novembre 1749 et février 1750. T. VI, p. 199.

5 1750, mai. T. IV, p. 421.

* Comptes des Bâtiments, 1749-1753. — La ménagerie était presque terminée en décembre 1749 (Luynes, X, 42), mais on y fit des agrandissements les années suivantes.

^ X, 439. Septembre 1750.

* Un des premiers gentilshommes de la Chambre.

Trois ans après le duc de Luynes ajoute :

J'oùbliois de parler des voyages de Trianon. Le Roi fait aussi un assez grand usage de celte maison de campagne, où il a fait ajouter en dehors, du côté de Versailles, un nouveau potager avec des serres chaudes pour toutes sortes de fruits, légumes et arbustes, tant de ce pays-ci que des pays étrangers. Au milieu de ce potager est un salon ' avec toutes les commodités qu'on peut désirer pour y jouer et s'y tenir dans la belle saison. On a construit aussi auprès du potager un grand nombre de poulaillers aussi magnifiques qu'on en peut faire, dans lesquels sont rassemblées de belles espèces de poules.

En 1754, le caprice du Roi change. Sous l'influence du duc d'Ayen et de Le Monnier, médecin de ce courtisan et membre de l'Académie des sciences, Louis XV renonce aux poules et aux pigeons, et s'occupe d'agriculture et de botanique.

Le 2 avril, Louis XV assistait à des expériences du nouveau système d'agriculture de DuhameP. En 1755, le 30 octobre, il vit faire par M. Tillet des expériences sur la cause de la corruption des blés ^. A la même époque, Claude Richard, jardinier en chef de Saint-Germain et l'un des plus habiles botanistes du temps, appelé à Trianon, y construisit de belles serres à la façon de Hollande, ce qui était alors très-rare en France^; on y plaça des plantes exotiques, et on y cultiva d'excellentes fraises dont le Roi était très-friand.

a Jamais fruits ne parurent meilleurs à Louis XV, dit M. de Gorse^ que ceux de ce jardin, où il alloit deux fois la semaine dans la belle saison. II en distribuoit aux personnes de sa suite; il falloit les manger en sa présence, les louer, les trouver délicieux, si on vouloit lui bien faire sa cour. »

Richard fonda aussi vers 1 758 un célèbre jardin botanique ^

* Le 14 janvier 1753. T. XII, p. 319.

' Le Pavillon français, dont nous reparlerons plus loin. ^ G-azette, p. 167.

^ Gazette, p. 539.

^ La bibliothèque de Versailles {Atlas des vues de Versailles) possède un dessin en couleur de 1785, qui donne le plan et la vue de l"uue des serres de Trianon, avec ses châssis peints en vert.

* Souvenirs d'un homme de Cour, II, 391.

' Le jardin botanique était situé sur remplacement du fleuriste actuel du Petit-Trianon, c'est-à-dire entre l'Orangerie et le bâtiment où demeure M. Charpentier, le jardinier en chef du Petit-Trianon.

LE TRIANON DE MANSART

On y réunit toutes sortes d'arbres et d'arbustes précieux et de plantes rares. C'est là, dit le comte Jaubert*, que Bernard de Jussieu fonda cette œuvre de génie des Familles naturelles^ perfectionnée depuis par son neveu Antoine-Laurent de Jussieu, dans son livre immortel, le Gênera plantarum, publié en 4 789. Le jardin de Trianon reçut les témoignages d'admiration de Linnée, ami des Jussieu et qui se plaisait à proclamer Richard le plus habile jardinier de l'Europe. » Louis XV s'amusait à herboriser dans ce jardin.

Dès 1 751 , il avait fait construire, dans son nouveau potager, un salon pour jouer et causer à l'aise avec M"^^ de Pompadour. Nous appelons aujourd'hui ce salon le Pavillon français. Devant cette élégante construction, Richard planta un jardin en style français % que Dargenville appelle le nouveau jardin du Roi^. On voit sur la charmante gravure de Née, exécutée d'après le dessin du chevalier de l'Espinasse, ce qu'était alors ce joli parterre, ses portiques d'arbres, ses allées bordées d'orangers, ses bassins aux eaux jaillissantes et décorés de statues d'enfants dorés.

Ce fut alors qu'on donna le nom de PefAt- Trianon ou de nouveau jardin du Roi au Pavillon français et à son jardin.

En 4766, Louis XV compléta son œuvre; il chargea Gabriel de lui bâtir un petit château, commode, élégant et agréable à habiter.

Le nouveau bâtiment, construit au bout du jardin du Pavillon français et vis-à-vis de ce pavillon, s'appela le château du Petit- Trianon, du nom que portait déjà l'ensemble des récentes créations de Louis XV.

Le Roi et tous les membres de la Maison royale étaient alors tourmentés du besoin d'avoir un chez eux confortable, de ne plus vivre presque en commun au milieu des splendeurs incommodes de Versailles, de se soustraire aux intolérables ennuis qui résultent forcément d'un grand nombre de personnes, même de sang royal, réunies dans le même bâtiment, et de s'affranchir de la gêne continuelle imposée par l'éti-

* L'veniaire des cultures de Trianon (1876, in-8°), Introduction. ^ C'est le jardin français actuel du Petit-Trianon. ^ Voyage pittoresque des environs de Paris, Trianon.

quette. Versailles les fatiguait tous, et on parlait déjà de rebâtir le palais.

Il est curieux de trouver en même temps : le Roi remplaçant le Grand-Trianon par le Petit; les d'Orléans préférant Bagnolet à Saint-Cloud; les Condé ajoutant à Chantilly, leur royale demeure, Saint-Maur, Vanvres, Villeginis ; les Conty s'en allant à Issy, puis à l'Isle-Adam; Mesdames, à Bellevue; le comte d'Eu abandonnant Glagny. M"^^ de Pompadour, qui suivait le Roi partout, avait l'Ermitage ; M'"^ Dubarry aura Louveciennes. Quelques années plus tard, l'émigration de Versailles redoublera : Madame Elisabeth s'en ira à sa maison de l'avenue de Paris; Monsieur, à Brunoy; Madame, à Montreuil ; la comtesse d'Artois fera construire Bagatelle. L'apparat et le faste dont Louis XIV aimait à s'entourer et les châteaux de Mansart, si beaux mais si peu agréables à habiter, fatiguaient tout le monde.

Louis XV habita dès lors le Petit-Trianon.

L'ancien palais fut encore le théâtre d'une fête donnée, le 28 novembre 4764, aux jeunes princes fils du Dauphin. On joua devant eux un divertissement compose par Poinsinet et exécuté par M"^ Fel, de l'Opéra, Préville, de la Comédie française, et Clairval, de la Comédie italienne. La fête se termina, comme toujours, par un feu d'artifice — Le 6 décembre 1768, le roi de Danemark visita Trianon^ — En 1775, on abattit les arbres du parc. En 1776, l'architecte Le Roy fit la replantation et supprima le jardin du Roi et le bosquet des Sources. — Le 9 août 1788, les ambassadeurs de notre allié Tippou-Saïb, roi de Mysore, couchèrent à Trianon afin d'être le lendemain à l'audience du Roi. Je crois que c'est le dernier fait un peu important qui se soit passé au Grand-Trianon avant la Révolution. Le Petit-Trianon l'avait remplacé dans la faveur royale.

* Mercure de France, janvier 1765, p. 173. ' Gazette, p. 797.

LE PETIT- TW AN ON

LE PETIT-TRI ANON — 1766-1789

Le Petit-Trianon est un élégant hôtel du xyiii^ siècle, comme on en construisait tant à Paris à cette époque. Sa disposition intérieure se prête aux commodités de la vie ; sa décoration est charmante; sa situation est bien choisie. Louis XV aimait à l'habiter. M'"^ Dubarry embellit bientôt ce riant séjour.

Parmi les amusements honnêtes qui divertirent Louis XV au Petit-Trianon, nous parlerons d'une surprise que Ton fit au Roi le 29 novembre 1771. Après le souper, Louis XV trouva dans le jardin, au devant de l'Orangerie, une inscription brillamment illuminée, portant à droite et à gauche de son chiffre : Vive le Roi — le Bien-Aimé. Les lettres avaient six pieds de haut et étaient formées de marguerites blanches se détachant sur un fond de marguerites rouges et violettes*, le tout placé sur des gradins. Cette jolie décoration, ouvrage des deux jardiniers de Trianon, Richard père et fils, fut renouvelée Tannée suivante*.

Le Roi aimait les fleurs ; mais souper en tête à tête avec M""" Dubarry et quelques intimes, sans valets indiscrets, lui plaisait davantage. Il s'était déjà fait faire pour Choisy une table wlante ; il en commanda une seconde pour Trianon. Le 31 mai 1769, Bachaumont mettait dans son journal :

On voit au Louvre une table volante, merveilleuse pour sa construction ; elle doit être placée à Trianon, et est bien supérieure à celle de Choisy par la simplicité du mécanisme. Elle s'élève, comme celle-là, du fond du parquet, couverte d*un service, avec quatre autres petites tables appelées servantes, pour fournir aux convives les ustensiles dont ils ont besoin et se passer d'officiers subalternes

' Toujours les couleurs du Roi : bleu, blanc, rouge. * Gazette., 1771, et Duchesne, Sîtr la formation des jardins, broch. in-8*>, 1779, p. 48.

autour d'eux. Elle redescend avec la même facilité, et dans l'intervalle où on la recouvre, des feuilles de métal remplissent le vide et forment une rose très-agréable au coup d'œil. Cette machine est du sieur Loriot, artiste connu par plusieurs secrets, et surtout par celui de fixer le pastel *.

La disposition actuelle du parquet de la salle à manger, ^ au premier étage, indique encore exactement la partie de ce parquet qui s'ouvrait ^

Le mercredi 27 avril 1774, au matin, sonnait l'heure que Dieu avait marquée pour annoncer la fin de ce triste règne.

Le Roi étant à Trianon de la veille, dit le duc de la Rochefoucauld-Liancourt se sentit incommodé de douleurs de tête , de frissons et de courbature. La crainte qu'il avoit de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourroit lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avoit donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse ; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se plaignit un peu de son mal et revint à Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez M""^ Dubarry, où il prit plusieurs lavemens. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à souper et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuit des douleurs qu'il avoit ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins.

Lemonnier fut éveillé pendant la nuit ; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent au Roi; il fit éveiller Dubarry. Cependant cette inquiétude du Roi ne paroissoit encore point fondée, et Lemonnier, qui connoissoit sa disposition naturelle à s'ellrayer de rien, regardoit cette inquiétude plutôt comme un effet oïdinaire d'une telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyoit avec les mêmes yeux les douleurs dont le Roi se plaignoit, et en rabattoit dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens douillets; ils sont comme les menteurs ; à force d'avoir abusé de la crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devroient réellement l'être. M"™*^ Dubarry, qui connoissoit le Roi comme Lemonnier, pensoit comme lui sur la réalité des douleurs dont le Roi se plaignoit et s'inquiétoit, mais regardoit comme un avantage pour

* Loriot obtint en récompense de ses tables mécaniques un logement au Louvre, le 7 mai 1770 {Nouvelles Archives de l'art français, 1871, p. 97).

^ On dit que c'est sous Louis XVI que le mécanisme de l'ascension de la table a été supprimé.

^ Relation de la dernière maladie de Louis XV, manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, publié par Sainte-Beuve dans ses Derniers portraits.

^ Premier médecin ordinaire.

LE PETIT-TRIANON

elle les soins qu'elle pourroit lui rendre, et l'occupation qu'elle pourroit lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'Aumont ^ la servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la Chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avoit d'entrer chez le Roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avoient le même droit que lui, et pour laisser le Roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre....

Cependant il étoit trois heures, et personne n'avoit encore pu pénétrer chez le Roi. On n'en savoit qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiroient on jugeoit le Roi seulement incommodé d'une légère indisposition. M'"® Dubarry en avoit fait part à M. d'Aiguillon, qui étoit à Versailles, et avoit, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le Roi à Trianon tant que dureroit cette incommodité. Elle passoit par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisoit son aversion contre M. le Dauphin, M'"'^ laDauphine et Mesdames, en écartant le Roi d'eux, et rendoit vis-à-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où étoit Lemonnier de la suite de cette incommodité, l'embarras dont étoit, dans une chambre aussi petite, le service du Roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour prolongé devoit être, rien ne pouvoit déranger M"^*^ Dubarry de ce projet déraisonnable et indécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prêtoit de toute sa bassesse, et n'avoit même mandé à personne l'état du Roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle voudroit prendre.

La famille royale, instruite de la maladie du Roi, n'osait pas aller à Trianon sans y être appelée ; La Martinière, premier chirurgien, n'hésita pas. Habitué à traiter Louis XV avec une franchise et une brusquerie extraordinaires, il arriva à Trianon résolu à faire son devoir, sans tenir aucun compte de la Dubarry, qu'il n'aimait pas. Il trouva Louis XV voulant rester à Trianon, et le décida à revenir à Versailles. M. de la Rochefoucauld rapporte un mot de la conversation qui eut lieu entre le malade et le médecin. Parlant de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces, le Roi dit à son chirurgien : « Je sens qu'il faut enrayer. — Sentez, plutôt, lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer. »

Cependant les voitures étoient arrivées, et le Roi s'étoit laissé

* Le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, qui était. à' année.

porter dans son carrosse, se plaignant toujours beaucoup de mal de tête, de maux de reins, de maux de cœur. Ses plaintes continuelles, ses inquiétudes, sa profonde tristesse, confirmèrent M. de Beauvau et les autres dans l'opinion qu'ils avoient de sa foiblesse et de sa peur ; et il n'y avoit personne à Trianon ou à Versailles, qui imaginât encore que l'incommodité du Roi pùt être le commencement d'une maladie. Cependant tout Paris fut averti que le Roi étoit resté dans son lit jusqu'à quatre heures, qu'il étoit revenu en robe de chambre et au pas de Trianon, et qu'il s'étoit couché en arrivant.

La petite vérole se déclara bientôt après le départ de Louis XV, qui mourut le 14 mai.

« Marie-Antoinette étant Dauphine avait témoigné son désir d'avoir une maison de plaisance à elle, où elle pût faire ce qu'elle voudroit ». Le nouveau roi, Louis XVI, lui a dit, il y a quelques jours : « Madame, je suis en état de satisfaire à présent votre goût. Je vous prie d'accepter pour votre usage particulier le Grand et le Petit-Trianon. Ces beaux lieux ont toujours été le séjour des favorites des Rois, conséquemment ce doit être le vôtre. » La Reine a été très-sensible à ce cadeau et surtout au compliment galant par où l'offre en a été terminée. Elle a répondu au Roi, en riant, qu'elle acceptait le Petit, à condition qu'il n'y viendrait que lorsqu'il serait invité » Echo des bruits vrais ou faux de la Cour, Bachaumont ajoute que Trianon a changé de nom et s'appelle maintenant le Petit-Vienne ^. M'"^ Campan ne parle de ce fait que pour déclarer que jamais la Reine ne donna ce nom à son Trianon

Le Petit-Trianon de Louis XV fut uq peu modifié sous Louis XVI, qui changea la décoration de la salle à manger, du petit salon, du grand salon et du petit cabinet qui vient après. Ces quatre pièces sont en style Louis XVI, fort élégant. Tout le reste du château est en style Louis XV : lambris sculptés, cuivres ciselés, cheminées, et partout le goût le plus parfait a dirigé cette charmante ornementation. Les sculptures des lambris n'étaient pas dorées, mais peintes en

* Bachaumont, 1774, 28 mai. — Mercy (II, 162) confirme le fait. 'Ou Petit-Schœnèrunn.

LE PETIT-TRIANON

vert clair sur fond blanc; elles sont aujourd'hui badigeonnées à la colle grise, selon le détestable système adopté «ous l'empire et sous Louis-Philippe par les architectes dits classiques.

A peine maîtresse de son nouveau domaine, Marie-Antoinette voulut y avoir un jardin anglais. « La Reine est maintenant tout occupée d'un jardin à l'anglaise qu'elle veut faire établir à Trianon. Cet amusement serait bien innocent, s'il laissait place en même temps aux idées sérieuses ^ » Le 31 juillet, revenant sur cette question, M. de Mercy nou3 apprend que le Roi a donné des ordres pour agrandir le jardin de Trianon et y joindre un terrain qu'on entourera de murs, et pour y faire tous les travaux avec rapidité. « Les plans, ajoute-t-il, ont été formés par un comte de Caraman, officier général, qui a beaucoup de goût et qui a fait arranger un jardin en ce genre attenant à son hôtel de Paris 2. La Reine a voulu voir ce jardin, et cela a été l'objet d'une visite que S. M. a faite en ville vendredi 29. » M'^o du Deffand, amie de M. de Caraman, a raconté cette visite dans une lettre à Walpole. La Reine avait été accompagnée par Madame, par les princesses Glotilde et Elisabeth, par Mademoiselle et M'" de Durfort et de Pons ; elle avait charmé tout le monde par sa grâce et son amabilité.

Le 15 février 1775, Gabriel, premier architecte du Roi, donna sa démission et se retira avec 20,000 livres de pension. Il fut remplacé par Mique ^ Le nouvel architecte, secondé par le peintre Hubert Robert, le sculpteur Deschamps et 1^ jardinier Antoine Richard, se mit à l'œuvre et créa le jardin anglais, rêve de la Reine. Les parcs à l'anglaise étaient alors en pleine vogue ; J.-J. Rousseau avait fait croire qu'ils représentaient la nature, qui elle-même était devenue chère « aux âmes sensibles ». Malheureusement, pour créer le nouveau

* Mebgy, II, 193 (1774, 2 juillet).

' L'hôtel Caraman était rue Saint-Dominique-Saint-Germain, près de Saint-Joseph.

^ Richard Mique, né à Nancy, avait été le directeur des bâtiments de Stanislas Leczinski ; il périt sur 1 echafaud en 1794, avec son fils, pour avoir voulu sauver Marie- Antoinette. Il avait pour dessinateur adjoint, son élève, Hurtault (Maximilien- Joseph), né en 1765, mort en 1824,

jardin, on détruisit une grande partie du jardin botanique ; mais Antoine Richard sut employer avec beaucoup d'art les richesses qu'il renfermait pour décorer le nouveau parc de groupes d'arbres magnifiques, qui sont encore le plus bel ornement de ce charmant jardin. Le sol fut creusé pour avoir des lacs et une rivière, ou surélevé pour produire des mouvements de terrain. Mique et Hubert Robert construisirent un pavillon, un temple, un hameau, une vacherie, des ponts, pour animer le paysage.

Au moment de la création du pare, « le chevalier Bertin, poëte et capitaine écuyer du comte d'Artois, protégé de Marie-Antoinette, consacrait au Pelit-Trianon toute une Elégie. La Fontaine, dans Psyché, nous a tracé un croquis du jardin de Louis XIV à son origine ; Bertin, dans son Elégie, nous a laissé de même un dessin complet de Trianon, pris d'après nature, quand ce jardin était dans toute sa fraîche nouveauté. A ce titre, cette pièce est curieuse, elle forme comme le pendant, à un siècle de distance, des descriptions de La Fontaine, et elle mérite, au moins en partie, d'être reproduite ici ^ »

J'ai vu ce désert enchanté

Dont le goût même a tracé la peinture, J'ai vu ce jardin si vanté, Où l'art, en l'imitant, surpasse la nature !

0 Trianon, puissiez-vous des hivers Ne ressentir jamais les glaces rigoureuses ! Aimable Trianon, que de transports divers.

Vous inspirez aux âmes amoureuses!...

J'ai cru voir, en entrant sous vos ombrages verts.

Le séjour des ombres heureuses.

Quel magique pouvoir de sites gracieux A décoré soudain ces fertiles campagnes, Et dans un cadre étroit, pour le plaisir des yeux, A creusé des vallons, élevé des montagnes, Et fait naître un palais de leurs fronts sourcilleux ?

Disparaissez, fabuleuses retraites

D'Alcinoiis et de Sémiramis,

Prodiges nés du cerveau des poètes Et dans leurs vers menteurs jusques à nous transmis l

* Délerot, Ce que les poHes ont dit de Versailles. Nous nous sommes bien souvent servi de cet excellent petit livre.

LE PETIT-TRIANON

Disparaissez, monuments du génie, Parcs, jardins immortels que Le Nôtre a plantés l De vos dehors pompeux l'exacte symétrie Etonne vainement mes regards attristés : J'aime bien mieux le désordre bizarre Et la variété de ces riches tableaux Que disperse l'Anglais d'une main moins avare 1 Du haut du belvéder mon œil au loin s'égare Et découvre les bois, la verdure et les flots. Là, parmi des rochers d'inégale structure. Que Neptune a produit d'un coup de son trident, Un torrent écumeux tombe et roule en grondant. Et forme au pied des monts un lac ea miniature. Ce lac, ces monts sacrés sont au dieu de Délos. Voici le frais Hémus et le riant Ménale ; De ce nouveau Tempé le tortueux dédale Sert d'asile à l'enfant qui règne dans Paphos.

0 vous qui craignez son empire.

Fuyez, fuyez ; l'amour anime ces beaux lieux :

Dans ce vallon délicieux

C'est lui qu'avec l'air on respire !...

Vois ce ruisseau qui, dans sa pente Mollement entraîné, murmure à petit bruit, Se tait, murmure encor, se replie et serpente Va, revient, disparaît, plus loin brille et s'enfuit,

Et, se jouant dans la prairie.

Parmi le trèfle et les roseaux.

Sépare à chaque instant ces bouquets d'arbrisseaux Qu'un pont officieux à chaque instant marie. Quel art a rassemblé tous ces hôtes divers, Nourrissons transplantés des bouts de l'univers :

La persicaire rembrunie

En grappes suspendant ses fleurs ;

Le tulipier de Virginie Etalant dans les airs les plus riches couleurs ; Le catalpa de l'Inde, orgueilleux de son ombre ; L'érable précieux, et le mélèze sombre,

Qui nourrit les tendres douleurs?...

De cent buissons fleuris chaque route bordée Conduit obliquement à des bosquets nouveaux ; L'écorce où pend la cire et l'arbre de Judée, Le cèdre même y croît au milieu des ormeaux ; Le cityse fragile y boit une onde pure, Et le chêne étranger, sur des lits de verdure, Ploie, en dais arrondi, ses flexibles rameaux. 0 champs aimés de Flore, ô douce promenade, ^ue vous flattez mon cœur, mon esprit et mes yeux !.

O champs aimés de Flore, ô douce promenade, Oui, vous êtes l'asile et l'ouvrage des dieux ! Mais à travers ces bois religieux,

Quelle élégante colonnade En marbre blanchissant s'élève dans les cieux?... C'est le temple d'Amour, c'est l'enceinte sacrée Que réserve à son fils la Reine de ces lieux ! Deux saules chevelus en défendent l'entrée

A tout mortel audacieux !...

De l'enfant sur l'autel respire la statue... C'est lui-même !.., On le voit, foulant un bouclier Et le casque d'Alcide et sa lance rompue, Courber en arc poli sa noueuse massue, Et d'un souris malin déjà nous défier.

A rapproche du sanctuaire,

Saisi d'un tremblement heureux.

Trois fois du marbre saint j'ai baisé la poussière, Et fait fumer trois fois un encens précieux :

Puis, couronnant ses beaux cheveux

D'un feston de myrte et de lierre.

Aux pieds du dieu charmant j'ai déposé mes vœux

Et fait tout bas cette prière .

Amour, amour, éternise mes feux!...

« Vénus-Antoinette, ajoute M. Déierot, avait succédé pour les poètes de Versailles à Apollon-Louis. »

Le prince de Ligne, en '1781, faisait aussi l'éloge du Petit- Trianon. Après avoir déclaré que les Trois Grâces réunies en une seule divinité, qu'il juge à propos de ne pas nommer, ont travaillé au Petit-Trianon, il ajoute le trait essentiel : « On y respire l'air du bonheur et de la liberté, on se croit à

cent lieues de la Cour Je ne connois rien de plus beau,

continue-t-il, et de mieux travaillé que le temple et le pavillon. La colonnade de l'un et l'intérieur de l'autre sont le comble de la perfection, du goût et de la sculpture. Le rocher et les chutes d'eau feront un superbe effet dans quelque temps, car je parie que les arbres vont se presser de grandir pour faire valoir tous les contrastes de bâtisse, d'eau et de gazon. La rivière se présente à merveille dans un petit mouvement de ligne droite vers le temple. Le reste de son cours est caché ou vu à propos. Les massifs sont bien distribués et séparent les objets qui seroient trop rapprochés. Il y a une grotte parfaite, bien placée et bien naturelle. Les montagnes

LE PETIT-THIANON

ne sont pas des pains de sucre ni de ridicules amphithéâtres. Il n'y en a pas une qu'on ne croiroit avoir été là du temps de Pharamond. Les plates-bandes de fleurs y sont placées partout agréablement... »

Arthur Young ne devait pas manquer de visiter Trianon; il le vit effectivement en 1787. Juste et sévère dans son jugement, il trouve que « cela sent plus le faste que le bon goût », quoique « plusieurs parties soient très-jolies et très-bien exécutées ». — « Mais, dit-il, la gloire du Petit-Trianon, ce sont les arbres et arbrisseaux exotiques. Le monde entier a été heureusement mis à contribution pour l'orner. »

De ces impressions des contemporains, il faut arriver à la description actuelle du Petit-Trianon.

Le parc renferme : au bout du grand lac, un Hameau, construit par Mique et Hubert Robert, de 1782 à 1786, et qui se compose du Moulin, du Boudoir, de la Maison du Bailly, du Presbytère, de la Laiterie, où la crème était mise dans des vases de porcelaine placés sur des tables de marbre blanc*, de la Tour de Marlborough.dont les escaliers étaient couverts de fleurs, de la Ferme, où la Reine avait un superbe troupeau de vaches suisses qui pâturaient sur les prairies environnantes, de la Porte du Hameau et du Yieux-Château. C'est là que la Reine et sa société, le Roi et ses frères s'amusaient à jouer des bergeries de Florian ou de Berquin; — un temple de VAmour^ élégante construction, décorée de charmantes sculptures et d'une statue du dieu par Bouchardon*, ombragée de grands arbres et entourée de massifs de rosiers et d'arbustes odoriférants ; — le pavillon de Musique ou du Déjeuner^ autre construction aussi jolie que la précédente, ornée à l'extérieur de fines sculptures de Deschamps et à l'intérieur de

* On a publié récemment la gravure en couleur d'un étrange vase de la laiterie de Trianon, le bol-sein. C'est une coupe représentant exactement le sein d'une femme et posée sur un trépied. Ce vase, dit la note explicative, fut fabriqué à Sèvres et adopté à Triauon ; l'original appartient à M"^''* la princesse Matbilde. S'il est vrai que le bol-sein fût en usage à Trianon, ce que j'ignore absolument, il faut convenir que la tenue y était peu sévère. Ajoutons que ces sortes de vases existaient avant Trianon et étaient employés ailleurs.

^ L'original est au Louvre. La statue qui se voit à Trianon n'est qu'une répétition.

peintures représentant des instruments de musique ; — la Grotte, toute tapissée de mousse, située sur le bord du petit lac. Hubert Robert y a pratiqué une crevasse qui permet de voir la prairie et ceux qui s'approchent; un escalier obscur conduit au sommet de la roche dans un bocage touffu. Il n'en fallut pas davantage pour que cette grotte, ces moyens d'observer et de se cacher devinssent le point de départ de mille calomnies ^ ; — la salle de Comédie ; — \Qjeu de bagues^ placé près du château, dans un pavillon chinois*, où l'or et l'azur réflétaient avec éclat les rayons du soleiP.

Nous avons déjà dit que le parc renfermait de beaux arbres à fleurs et d'arbres rares ; parmi eux nous nommerons le Sophora Japonica, les cèdres, les pins du lord Weymouth, les sapins de diverses espèces et les mélèzes, les cyprès de la Louisiane qui bordent le grand lac, les tulipiers, les chênes rouges, les chênes à feuilles de saule, les chênes au kermès, etc. La plus grande partie avait été plantée sous Louis XV. Comme sous le règne précédent, le Trianon de Marie-Antoinette était couvert de fleurs et d'orangers.

La Reine, avec ses habitudes de simplicité et de bonhomie de la Cour de Vienne, avait eu l'idée d'ouvrir ses jardins tous les dimanches au public et d'y permettre de danser.

Elle avait, dans les jardins de Trianon, pendant l'été, dit le comte de Vaublanc un bal tous les dimanches. Là, étaient reçues toutes les personnes vêtues honnêtement, et surtout les bonnes et les enfants. Elle dansait une contredanse, pour montrer qu'elle prenait part au plaisir auquel elle invitait les autres. Elle appelait les bonnes, se faisait présenter les enfants, leur parlait de leurs parents et les comblait de bontés. Ordinairement, presque toute la famille royale était avec elle. J'ai vu plusieurs fois ces bals, tels qu'on n'en avait pas encore vus en France, et j'avoue que je partageais les craintes de plusieurs personnes sur le danger de se familiariser ainsi.

* D'Hézecques, Souvenirs d'un page de la Cour de Lotm XVI, p. 244. ^ Aujourd'hui détruit.

' D'HÉZECQUES. Le jeu de bague se voit sur l'une des gravures du Voyage pittoresque de De la Borde représentant le Petit-Trianon de Marie- Autoinette. Ces jolies gravures ont été exécutées d'après les dessins du chevalier de l'Espinasse, l'un des meilleurs artistes de ce temps.

"* ^onvenirSy I, 230.

LE PETIT-TRIANON

La décoration du château est une des plus jolies œuvres du xviiie siècle ; les sculptures de Guibert, les panneaux de menuiserie sculptés, les garnitures des cheminées et des fenêtres en cuivre ciselé et doré, la rampe de l'escalier en fer forgé et doré, sont de vraies merveilles. De fines peintures de Pater ornaient le salon et la salle à manger. On y voyait aussi deux tableaux envoyés par Marie-Thérèse en 1778' et représentant une scène d'un opéra de Gluck et une scène de ballet jouées par les archiducs et les archiduchesses pendant les fêtes du mariage de Joseph II en 1765 ^.

Les dépendances du château pour le service et les écuries sont à gauche de la cour d'entrée. Là aussi se trouve la chapelle construite en 1773^, décorée de sculptures de Rousseau et d'un tableau de Vien.

Nous avons déjà dit que Versailles était devenu pour tous les membres de la famille royale le séjour le moins agréable:

On ne se croyait chez soi, dit Campan, que dans des

demeures plus simples, embellies par des jardins anglais ; on y jouissait mieux des beautés de la nature ; le goût des cascades et des statues était entièrement passé.

La Reine séjournait quelquefois un mois de suite au Petit- Trianon et y avait établi tous les usages de la vie de château ; elle entrait dans son salon sans que le piano-forté ou les métiers de tapisseries fussent quittés par les dames, et les hommes ne suspendaient ni leur partie de billard, ni celle de tric-trac. Il y avait peu de logements dans le petit château de Trianon. Madame Elisabeth y accompagnait la Reine ; mais les dames d'honneur et les dames du palais n'y furent point établies : selon les invitations faites par la Reine, on y arrivait de Versailles pour l'heure du dîner. Le Roi et les princes y venaient régulièrement souper. Une robe de percale blanche, un fichu de gaze, un chapeau de paille, étaient la seule parure des princesses; le plaisir de parcourir toutes les fabriques du Hameau, de voir traire les vaches, de pêcher dans le lac, enchantait la Reine ; et, chaque année, elle montrait plus d'éloignement que jamais pour les fastueux voyages de Marly.

* Mergy, III, 152, 153, 162, 175.

' Il n'y avait pas que Marie-Antoinette, dans la famille impériale, qui aimât à jouer la comédie. — Ces deux tableaux ont été replacés à Trianon.

^ Comptes des Bâtiments, 1773.

Mercy nous apprend que, quand Marie-Antoinette était à Versailles, elle venait à Trianon presque chaque jour, soit le matin, soit le soir (III, 446).

Dans sa demeure préférée, la jeune Reine, affranchie de toutes les règles de l'étiquette, ne voyait que les personnes avec lesquelles elle se plaisait à vivre : la princesse de Guéménée, la princesse de Lamballe, la comtesse Jules de Polignac. Les autres membres de cette petite Cour étaient : la comtesse Diane de Polignac, M""^^ d'Andlau, de Châlons, de Chimay et de Dillon, le comte d'Artois, M. de Guines, le duc et le comte de Goigny, MM. de Crussol, d'Adhémar, de Bezenval, de Lauzun, de Polignac, de Vaudreuil, de Guiche, de Polastron, d'Esterhazy. Le spirituel prince de Ligne et le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre, étaient souvent admis à ce cercle d'intimes. Quelques étrangers de haut rang, Joseph II (1777), le prince de Hesse-Darm.stadt (1780), le comte et la comtesse du Nord (1782), le roi de Suède (1784), le prince Henri de Prusse, l'archiduc Albert de Saxe-Teschen et l'archiduchesse Marie-Christine (1786) furent invités au Petit-Trianon.

Au milieu de ses familiers, la Reine aimait à vivre, dans son salon ou dans son parc, d'une vie simple et libre. On lisait, on causait, on travaillait à l'aiguille, on jouait sur le clavecin la musique de Gluck ou celle de Grétry, ou l'on s'amusait dans le parc, transformés en meuniers ou en laitières, à une berquinade ou à manger des fruits sur l'herbe, et encore à danser sur la pelouse. Plus de Cour, plus d'étiquette, plus de repas officiels si ennuyeux, plus de disgracieuses toilettes d'apparat en lourdes soieries de Lyon. L'étiquette est si complètement mise de côté, que la Reine va seule de Versailles à Trianon, une baguette à la main, suivie d'un valet de pied.

Tous les membres de ce cercle n'avaient pas été choies avec le soin nécessaire, et quelques-uns ne méritaient pas de faire partie de l'entourage de la Reine. La princesse de Guéménée vivait séparée de son mari; les mauvaises langues parlaient de ses relations avec M. de Goigny, comme de celles de M. de Vaudreuil avec la duchesse de Polignac. MM. de Lauzun et de Bezenval ne se gênèrent pas pour déclarer à la Reine les sentiments passionnés qu'elle leur inspirait. On paraît avoir manqué de tenue dans cette petite Cour. « Très-méthodique dans toutes ses habitudes, le Roi se couchait à onze heures

LE PETIT-TRIANON

précises. Un soir, la Reine devait se rendre, avec sa société habituelle, à une réunion chez le duc de Duras ou chez la princesse de Guéménée. L'aiguille de la pendule fut adroitement avancée, pour hâter de quelques minutes l'instant du départ du Roi ; il crut réellement que l'heure de son coucher était arrivée, se retira, et ne trouva chez lui personne de réuni pour son service du soir. Celte plaisanterie circula dans tous les salons de Versailles et y fut désapprouvée *. » . L'histoire du Petit-Trianou ne se compose que d'une suite de fêtes et de représentations théâtrales.

Le 6 août 1776, « la Reine donna à souper au Roi, aux princes ses frères et à Madame ; il y eut illumination, spectacle ^ et des couplets chantés en signe de joie sur le rétablissement de la santé de Monsieur et de M. le comte d'Artois. Cette petite fête leur était dédiée ; elle se passa avec beaucoup de gaieté, beaucoup de grâce de la part de la Reine, beaucoup de marques de contentement de la part du Roi et de démonstrations d'une reconnaissance respectueuse de la part des princes. Mesdames assistèrent à cette fête; la suite de la Cour était choisie et très-peu nombreuse »

A la fin de septembre, nouvelle fête. Celle-ci fut aussi charmante que la première. Il y eut opéra-comique, ballet et souper, où toute la famille royale se trouva réunie avec une suite peu nombreuse ^. Le 22 avril 1777, Marie-Antoinette conduisit Joseph II, son frère, à Trianon; ils y dînèrent ensemble, sans autre suite que M"^^» de Mailly et de Duras.

Après le dîner, dit M. de Mercy, l'Empereur et la Reine se promenèrent seuls dans les jardins, où ils eurent une longue conversation. Le monarque reprit les objets essentiels relatifs à la Reine et dont elle lui avait parlé elle-même. Il développa ses réflexions, fit un tableau frappant de la position de la Reine, des écueils qui l'environnaient, de la facilité avec laquelle elle s'y laissait entraîner par l'appât trompeur des dissipations ; il en présenta les conséquences infaillibles et effrayantes pour l'avenir. Dans ce chapitre

* M'"^ Camp AN, I, 129.

■2 On joua la parodie à^Âlceste, dont le Roi s'amusa beaucoup (Baghau-

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