‹ Le chateau de VersaillesChapitre 28 sur 56 · MONT, IX · texte numérisé non relu

MONT, IX

' Correspondance de Merci/, II, 475.

* Idem, II, 502.

^'.irent compris les articles de la négligence envers le Roi des sociélés de la Reine, de l'abandon de toute occupation sérieuse, et de la passion pour le jeu. L'Empereur, prenant le ton de l'intérêt et de la sensibilité, mit une mesure si juste à ses remontrances, qu'elles n'efifaroucbèrent aucunement la Reine. Cette princesse lui fit des aveux plus étendus sur le Roi sur ses entours ; elle convint des raisons de l'Empereur, en mettant cette restriction « qu'il viendrait un temps où elle suivrait de si bons avis. » La princesse de Lamballe avait fort déplu à l'Empereur ; la Reine convint que, par engouement, elle s'était trompée sur cette favorite et qu'elle était au repentir de l'avoir mise à la place qu'elle occupe. En revancbe, la Reine vit avec plaisir que son auguste frère avait pris assez bonne opinion du duc de Coigny.

Le 13 mai, Marie-Antoinette donna une fête à son frère et à toute la famille royale. Après souper, on se rendit au spectacle. « Cette fête, écrit M. de Mercy qui était au nombre des invités, fut très-bien ordonnée et devint charmante par les grâces que la Reine y déploya envers un chacun. Le Roi y mit de la gaieté, et, autant que le comporte sa tournure, il parut attentif envers l'Empereur. ^>

Les bals, les fêtes se succèdent avec divertissements dans les bosquets et spectacles après le souper. « Le Roi, dit M. de Mercy, paraît se plaire à ce genre d'amusements, quoiqu'ils dérangent son heure de se coucher. »

Joseph II avait peu convaincu sa sœur. En 1779, la Reine, ayant la rougeole à Versailles, avait été soignée par les ducs de Coigny et de Guines, par le comte Esterhazy et le baron de Bezenval. Pour achever sa convalescence, elle partit pour son château favori, et logea toute sa suite au Grand- Trianon. Les quatre personnages que nous venons de nommer accompagnaient la Reine et devaient rester auprès d'elle comme gardes-malades. Ces Messieurs restèrent, en effet, tout le temps, dans la chambre de la Reine avec Madame, le comte d'Artois et M""^ de Lamballe. Toutes les charges furent exclues et murmurèrent hautement. Le Roi avait donné son consentement à cette invraisemblable combinaison.

* Le Roi avait jusqu'alors bien autrement négligé la Reine, et on comprend qu'une femme jeune et jolie ait négligé un mari qui ne voulait pa3 l'être.

2 Voir t. I, p. 498 et t. II, p. 40.

LE PETIT-TRIANON

11 est bien vrai que le Roi, écrit M. de Mercy accoutumé à ne se refuser à rien de ce qui peut plaire à son auguste épouse, avait approuvé que les ducs de Coigny et de Guines, le comte Esterhazy et le baron de Bezenval restassent auprès de la Reine ; mais ce consentement avait été provoqué par cette princesse, qui n'en sentit pas d'abord les conséquences. Elles aboutirent à toutes sortes de propos très-fâcheux, à de mauvaises plaisanteries tenues à la Cour même, où l'on mit en question de savoir quelles seraient les quatre dames choisies pour garder le Roi dans le cas où il tomberait malade. A peine les quatre personnages susdits furent-ils installés à leur poste, qu'ils prétendirent veiller la Reine pendant la nuit. Je m'opposai fortement à celle ridicule idée ; je fis intervenir le médecin Lassonne, qui, toujours faible et tremblant, n'ose s'opposer aux choses que son état le met en droit de contrarier. Enfin, je me donnai tant de mouvement avec l'abbé de Vermond ^ qu'il fut décidé que ces Messieurs sortiraient de la chambre de la Reine à onze heures du soir et n'y rentreraient que le matin.

Indépendamment du mauvais effet qu'une forme si inusitée devait produire, j'ai encore eu à m'affliger davantage de toutes les idées nuisibles suggérées à la Reine dans ses conversations avec ces quatre personnages ; des insinuations d'intrigues, des personnalités, des vues fausses en tout genre, rien n'a été omis pour induire la Reine en erreur. Elle avait exigé absolument, par attention pour le Roi, qu'il n'entrât pas chez elle. La société susdite osa critiquer l'acquiescement du Roi à cette volonté de la Reine, et elle prit de l'humeur contre son époux. Je tremblai des suites que cette tracasserie pouvait avoir, et le dixième jour de la maladie j'imaginai, de concert avec l'abbé de Vermond, de porter la Reine à écrire quelques lignes d'amitié au Roi. La proposition en fut d'abord reçue et rejetée avec une aigreur extrême. Je dois la juslice à l'abbé de Vermond que ce fut lui seul qui ramena la Reine. Elle écrivit en peu de mots : « Qu'elle avait beaucoup souffert, mais que ce qui la contrariait le plus était de se voir privée encore pour plusieurs jours du plaisir d'embrasser le Roi. » Ce billet produisit tout l'efiFet que je m'en étais promis ; le Roi en fut enchanté; il répondit sur l'heure très tendrement; et cette correspondance s'est soutenue presque journellement; elle fit aussi une grande sensation dans Versailles, et dès ce moment les propos se calmèrent.

Un mois après ^ M. de Mercy envoie une nouvelle lettre, et annonce la fin de la maladie de la Reine et de son séjour à Trianon. La présence à demeure des « quatre personnages

* Le 15 avril.

' Lecteur de la Reine.

* Le 17 mai.

externes qui avaient gardé la Reine » avait bien encore occasionné « des dégoûts et des propos » ; mais « la jalousie et l'envie » avaient été calmées par les invitations faites à la maréchale de Noailles-Mouchy, à la duchesse de Gossé et à quelques autres « femmes de cet étage ». Le 27 avril, la Cour était partie pour Marly.

En 1 779, la famille royale se réunissait à souper chez la Reine, une fois par semaine ; ensuite on allait à la comédie, et au retour on jouait un peu pour finir la soirée. Le Roi prenait toujours grand plaisir à ces réunions ^ En 1780, on y admit un peu plus de monde, même quelques gens de Paris ^

Mais il était écrit sans doute que le Petit-Trianon devait voir souvent des choses singulières. Le 12 juin 1780, Bachaumont nous apprend que le comte d'Artois a appris en secret à danser sur la corde ; que ses maîtres ont été Placide et Petit-Diable, les héros du genre ; qu'il « travaille » tous les matins au Petit-Trianon, et qu'enfin il a montré ses talents à. la Reine et à sa société.

La comédie fut le grand divertissement de la Reine à Trianon. Déjà sous Louis XV, Marie-Antoinette et ses deux belles-sœurs, les comtesses de Provence et d'Artois, s'amusaient avec leurs maris et M. Gampan à jouer la comédie, en secret, devant Louis XVI alors Dauphin, seul spectateur.. Bientôt on eut peur d'être découvert par Louis XV et on renonça à cet amusement ^. Devenue reine, Marie-Antoinette put se livrer à son goût pour le théâtre, qui finit par l'emporter sur le jeu, la danse, les courses de chevaux et sur tout autre divertissement. Louis XVI aimait aussi beaucoup le théâtre, surtout les farces et les parodies.

La comédie de société était alors très à la mode. « L'idée.de jouer la comédie, comme on le faisait alors dans presque toutes les campagnes, suivit celle qu'avait eue la Reine de vivre à Trianon dégagée de toute représentation. Il fut convenu qu'à l'exception de M. le comte d'Artois, aucun jeune

* Mergy, III, 321.

* Mergy.

^ M'»^ Gampan.

LE PETIT-TRIANON

homme ne serait admis dans la troupe, et qu'on n'aurait pour spectateurs que le Roi, Monsieur et les princesses qui ne jouaient pas ; mais que, pour animer un peu les acteurs, on ferait occuper les premières loges par les lectrices, les femmes de la Reine, leurs sœurs et leurs filles : cela composait une quarantaine de personnes »

La première salle de comédie fut placée au rez-de-chaussée du Petit-Trianon, derrière l'escalier \ Cette petite salle devint bientôt insuffisante, et Mique construisit en 1779, à droite du jardin français, une vraie salle de spectacle, avec foyers des acteurs et des musiciens et des figurants. Un plafond de Lagrenée et d'élégantes sculptures décorent cette petite salle, qui est charmante et très-bien disposée'. Quand elle fut achevée, en 1780, la Reine y donna plusieurs représentations, dans lesquelles elle-même joua un rôle.

Je partage l'opinion de ceux qui ont blâmé Marie-Antoinette d'avoir joué la comédie. Une Reine jeune et séduisante ne doit pas se donner en spectacle, et faire applaudir ses charmes encore plus que son talent.

Marie-Thérèse écrivait à ce sujet à M. de Mercy : « Je crois bien que, malgré les soins que vous employez à faire mettre tout l'ordre et toute la décence possible dans les spectacles de Trianon, vous ne les goûtiez pas trop. Je suis de votre avis, sachant par plus d'un exemple que d'ordinaire ces représentations finissent ou par quelque intrigue d'amour ou par quelque esclandre 1 » Il faut dire toutefois que les spectateurs étaient sévèrement réduits aux princes et aux princesses de la famille royale et aux gens de service, ce qui diminuait considérablement les inconvénients et les dangers de ces représentations.

Le théâtre de Trianon ^ fut entièrement dirigé par la Reine :

* M"i° Gampan, I, 229.

^ Fontaine, les deux Trianons. — Domaine de la Couronne, 1837, ia-4*. — Ce doit être de cette salle que parle Mercy en 1776 (II, 495).

' Elle a été restaurée sous Louis-Philippe, en 1836. On y joua alors, devant le roi de Naples, le Pré-aux-Clercs avec un divertissement dansé par l'Opéra.

* Correspondance de Mercy, III, 462. — Monsieur ne voulut jamais que Madame jouât la comédie, malgré le vif désir de la Reine (Baghaumont).

* Voir l'excellent travail de M. Ad. Jullien, la Comédie à la Cour de

choix des pièces, décors, police de la salle, impression des affiches sur satin blanc, tout dépendait d'elle. La troupe se composa de la Reine, de Madame Elisabeth, des duchesses de Guiche et de Polignac, de la comtesse Diane de Polignac, — du comte d'Artois, du comte Esterhazy et de MM. d'Adhémar, de Crussol, de Guiche et de Vaudreuil.

On ne représenta que des opéras-comiques et des comédies. Un acteur de la Comédie italienne, Michu, fut chargé de donner des leçons à la Reine S qui, au dire de Bachaumont, ne jouait pas très-bien ^ ; il prétend même qu'une fois on aurait dit : « Il faut avouer que c'est royalement mal joué ^. »

La première représentation de la troupe royale eut lieu le 1*" août. On joua le Roi et le Fermier^ opéra-comique de Sedaine et Monsigny, et la Gageure imprévue, comédie de Sedaine. Grimm va nous donner le compte-rendu de la soirée, feuilleton assez terne, mais qu'à défaut d'autre, nous reproduisons :

On n'a jamais vu, on ne verra sans doute jamais le Roi et le Fermier ni la Gageure imprévue joués par de plus augustes acteurs, ni devant un auditoire plus imposant et mieux choisi. La Reine, à qui aucune grâce n'est étrangère et qui sait les adopter toutes sans perdre jamais celle qui lui est propre, jouait dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette. Tous les autres rôles étaient remplis par des personnes de la société intime de Leurs Majestés et la famille royale. M. le comte d'Artois a joué le rôle de valet dans la première pièce, et celui d'un gardechasse dans la seconde. M. le comte de Vaudreuil, le meilleur acteur de société qu'il y ait peut-être à Paris, faisait le rôle de Richard, M"^^ la duchesse de Guiche dont Horace aurait bien pu dire : Matre pulchrâ filia pulcJirior, celui de la petite Betzi ; M'"° la comtesse Diane de Polignac celui de la mère, et le comte d'Adhémar celui du Roi.

M. de Mercy écrivit à ce sujet quelques lignes à Marie- Thérèse :

Louis XVI, le théâtre de la Reine à THanon d'après des documents nouveaux et inédits, Paris, Baur, 1875, in-8°.

^ Bachaumont, 1780, 20 octobre.

' Bachaumont, 1780, 28 septembre. M""® Lebrun nous apprend cependant, que la Reine ne cbantait pas très-juste. ' Bachaumont, 1780, 3 novembre.

* La fille de la duchesse de Polignac.

LE PETIT-TRIANON

Depuis que mon très-humble rapport ostensible est écrit, diL-il, il y a eu une première représentation du spectacle de Trianon. M. le comte d'Artois y a exécuté un rôle, et la règle de n'admettre aucun spectateur a été strictement suivie. Le Roi s'y est fort amusé, et dans ces occasions il prolonge ses soirées et ne paraît nullement pressé de se retirer à son heure ordinaire.

Le 10 août, on joua On ne s'avise jamais de tout, opéra-comique de Sedaine et Mousigny, et les Fausses infidélités, comédie de Barthe. Un mois après, le 16 septembre, M. de Mercy rendit compte à Marie-Thérèse de la représentation.

Depuis un mois toutes les occupations de la Reine et tous ses amusements se sont concentrés dans le seul et unique objet de deux petits spectacles représentés sur le théâtre de Trianon. Le temps nécessaire à apprendre les rôles, celui qui a dîi être employé à de fréquentes répétitions, joint à d'autres détails accessoires, a été plus que suffisant pour remplir les journées. Le Roi, en assistant fort assidiàment à tous ces apprêts, a donné preuve du goîit qu'il prend à ce genre de dissipation. Il ne s'est plus trouvé de moments pour le jeu, non plus que pour les promenades du soir, de manière que ces avantages semblent compenser quelques inconvénients qui tiennent à la nature de l'objet dont il est question.

La Reine a persisté invariablement dans la résolution de n'admettre d'autres spectateurs que les princes et les princesses de la famille royale sans personne de leur suite. Je sais par les gens de service en sous-ordre, les seuls qui aient entrée au théâtre, que les représentations s'y sont faites avec beaucoup d'agrément, de grâce et de gaieté, et que le Roi en marque une satisfaction qui se manifeste par des applaudissements continuels, particulièrement quand la Reine exécute les morceaux de son rôle. Ces spectacles, qui durent jusqu'à neuf heures, sont suivis d'un souper restreint à la famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de table la Cour se retire, et il n'y a point de veillée.

Une manière d'amusement qui se borne à un si petit nombre de personnes devient un indice d'autant plus marqué de faveur pour ceux qui y sont admis, et par conséquent un motif de jalousie et de réclamation pour les exclus. La princesse de Lamballe, en raison de sa charge de surintendante, a cru pouvoir prétendre à une exception qu'elle n'a point obtenue. Les grandes charges et les dames du palais de semaine ont représenté que, d'après les usages établis, aucune circonstance ne devait les priver de l'avantage de faire leur service, lequel se trouvait réduit à paraître les jours de dimanche et de fête à la toilette de la Reine et aux offices de l'église : toutes pareilles instances, qui sont restées sans effet, ont causé des dégoûts et ont donné lieu à quelques propos qui de Ver-

sailles se sont répandus à Paris. Quoique cette légère efifervescence ne puisse point avoir de suites, la Eeine, pour en diminuer le motif, est restée toute cette semaine établie à Trianon avec la comtesse de Polignac, la duchesse de Guiclie et la comtesse de Châlons. Il n'y a point eu de spectacles ; S. M. a permis aux grandes charges et aux dames du palais qui sont de semaine d'aller dîner et souper à Trianon. Le Roi s'y rendait régulièrement tous les matins et y retournait le soir. Les princes et princesses de la famille royale s'y rendaient à volonté dans les différents temps de la journée

Les troisième et quatrième représentations eurent lieu en septembre. A la troisième, on joua V Anglais à Bordeaux, comédie de Favart, et le Sorcier, opéra-comique de Poinsinet et Philidor ^. A la quatrième représentation, on joua Rose et Colas, opéra-comique de Sedaine et Monsigny, et le Devin du village, paroles et musique de J.-J. Rousseau. La Reine avait invité cette fois M. de Mercy, pour lui faire voir par luimême ce théâtre de Trianon, dont on faisait tant de bruit. Le 14 octobre, M. de Mercy écrivit à Marie-Thérèse :

La Reine daigna me dire qu'elle voulait que j'allasse au spectacle en question ; mais, en témoignant combien je sentais le prix de cette grâce, j'ajoutai qu'il était de mon devoir d'observer qu'après une exclusion absolue de tous spectateurs, bien des gens se formaliseraient que j'eusse été excepté, et qu'il pourrait s'en suivre des petits dégoûts. Cette remarque ne changea rien à la volonté de la Reine; elle me répondit que personne ne me verrait, que je serais placé dans une loge grillée, et conduit au théâtre par un homme qui me ferait éviter la rencontre de qui que ce soit. Cela s'exécuta en effet à l'heure marquée, et je vis représenter les deux petits opéras-comiques Rose et Colas et le Devin du village. M. le comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche jouaient dans la première pièce. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la second^, le comte de Vaudreuil chantait le rôle du Devin et le comte d'Adhémar celui de Colin. La Reine a une voix très-agréable et fort juste, sa manière de jouer est noble et remplie de grâce; en total, ce spectacle a été aussi bien rendu que peut l'être un spectacle de société.

J'observai que le Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance ; pendant les

* T. III, p. 464. 16 septembre 1780.

* Ad. JULLIEN, p. 21.

LE PETIT-TRIANON

-entr'actes il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres spectateurs dans la salle que Monsieur, M™*^ la comtesse d'Artois, Madame Elisabeth -, les loges et balcons étaient occupés par des gens de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la Cour. Le théâtre, qui a été construit en petit sur les dessins du grand-théâtre de Versailles, est d'une forme très-élégante, et d'une richesse en dorures qui devient presque un défaut, et qui a été un objet de grande dépense.

Cette lettre si intéressante par la précision de ses détails met à néant tous les racontars de la Cour répétés par Bachaumont * : le Roi sifflant la Reine, et la Reine, ne voyant personne dans la salle, envoyant chercher les Gardes du corps de service, et leur adressant, à la fin du spectacle, une allocution pour leur exprimer ses regrets de n'avoir pu mieux faire pour les amuser.

A la première occasion, M. de Mercy reprit son rôle de Mentor et fit un sermon à la Reine, dont il envoya copie, le A 4 octobre, à Marie-Thérèse.

A la première occasion, dit-il, que j'eus de paraître devant la Reine, après lui avoir fait mes très-humbles actions de grâce d'une marque de bonté si distinguée, j'en revins cependant au langage du vrai zèle, et j'exposai quelques remarques sur les inconvénients des spectacles de société par tout plein de petites circonstances que la Reine daigna elle-même me confier. Je lui fis voir combien ses alentours cherchaient adroitement à mettre à profit les occasions de mêler des choses très-sérieuses et de conséquence à des objets de pur amusement, et j'en revins à une vérité incontestable dans ce pays-ci, qui est que tous ceux qui approchent les souverains ont toujours quelque plan formé d'intrigue, d'ambition ou de vues quelconques, soit pour eux ou pour les leurs.... De semblables réflexions ne parurent point déplaire à la Reine; elle me dit qu'à l'époque du voyage de Marly il ne serait plus question de spectacles; qu'elle n'avait jamais pensé qu'à en faire un amusement très-passager, et que pendant l'hiver prochain elle s'était bien proposé de donner plus à la représentation et aux moyens de rendre la Cour nombreuse à Versailles.

Marie-Thérèse mourut sur ces entrefaites (29 novembre 1 780), et sa mort mit fin à une surveillance qui devait être fort désagréable à Marie-Antoinette, mais qui nous a valu de bien précieux renseignements. En même temps la troupe royale

* 20 septembre et 6 octobre.

cessa de jouer. Les spectacles continuèrent à Trianon, mais, suivant l'expression de Mercy, « personne ne joue plus à ces spectacles ». Personne, c'est la Reine, et c'est tout ce que désire le fidèle serviteur de Marie-Thérèse. La Comédie française et la Comédie italienne furent dès lors chargées de jouer les pièces qu'on représentait; mais la Reine continua à diriger son théâtre; c'était elle qui faisait la liste des invités, qui les recevait à la porte et les faisait placer K

Le 3 août 1781, à la fête donnée au comte de Falkenstein (Joseph II) au Petit-Trianon, on joua VIphigénie en Tauride, de Gluck; ce chef-d'œuvre fut admirablement exécuté. Sacchini assistait à la représentation ; la Reine et son frère lui firent le meilleur accueil et le placèrent à côté d'eux. Après le spectacle, il y eut bal, souper et illumination du parc -. « L'art avec lequel on avait, non pas illuminé, mais éclairé le jardin anglais, produisit un effet charmant ; des terrines, cachées par des planches peintes en vert, éclairaient tous les massifs d'arbustes ou de fleurs, et en faisaient ressortir les diverses teintes, de la manière la plus variée et la plus agréable ; quelques centaines de fagots allumés entretenaient , dans le fossé, derrière le temple de l'Amour, une grande clarté qui le rendait le point le plus brillant du jardin^. »

En 1782, la troupe royale se préparait à jouer de nouveau, lorsqu'une indisposition de la Reine retarda l'ouverture du théâtre*. Lorsque la Reine fut rétablie, on représenta le Sage étourdi, comédie de Boissy, et la Matinée et la Veillée villageoise ou le Sabot perdu, divertissement en deux actes et en vaudevilles par Piis et Barré, que l'on invita à Trianon. Marie-Antoinette, qui était remontée sur la scène, joua le rôle de Babet^, l'un de ses meilleurs.

• Bachaumont, 1781, 3 août.

^ Une gravure du Voyage pittoresque de De la Borde donne une vue du Temple de TAmour illuminé. — Ces fêtes et illuminations du parc étaient organisées par M. Bonnefoi du Plan, concierge du château (De la Borde, explication des planches).

^ Campan, I, 185.

* Lettre du chevalier de Lille, capitaine au régiment de Champagne, au prince de Ligne, dans les Tableaux de genre et d'histoire publiés par Barrière, 1828, in-80.

^ M. Jullien a parfaitement établi que ce rôle de Babet n'est pas celui de l'opér a-comique de Dezèse, Biaise et Bahet (p. 3l).

LE PETIT-TRIANON

Le 6 juin 1782, il y eut grande fête à Trianon en l'honneur du comte et de la comtesse du Nord. Les comédiens jouèrent Zémire et Azor, de Grétry, et la Jeu7ie française au Sérail, ballet de Gardel. « L'opéra fut chanté dans la perfection; la Reine y tient la main K » Après le souper, où trois cents personnes étaient invitées, on se promena dans le parc, qui était éclairé comme à la fête de l'année précédente.

Le cardinal de Rohan, qui n'était pas invité, se permit d'entrer dans le parc, grâce à la condescendance du concierge de Trianon. Toujours traité avec la plus grande froideur par la Reine depuis son retour de Vienne, il n'avait pas osé lui demander la permission de voir l'illumination ; mais il avait obtenu la promesse du concierge de le faire entrer dans le parc aussitôt que la Reine serait partie pour Versailles. Il manqua à sa parole, passa une redingote, entra dans le parc et vit passer la famille royale, qui le reconnut aisément à ses bas rouges*.

En 1783, le 6 juin, la troupe royale joua le Tonnelier^ médiocre vaudeville d'Audinot, et les Sabots, opéra-comique de Sedaine et Duni, que la Reine aimait beaucoup. Peu de temps après, la même troupe joua encore Isabelle et Gertrude, comédie de Favart, et les Deux Chasseurs et la Laitière, vaudeville d'Anseaume et Duni ^.

En 4784, le 21 juin, Marie-Antoinette donna une fête brillante au roi de Suède Gustave III. « Il a lui-même décrit cette fête dans une de ses lettres. On y joua le Dormeur éveillé, * de Marmontel et Grétry, avec grand appareil de décors et de ballet; puis on soupa dans les bosquets, pendant que le jardin anglais était illuminé. Marie-Antoinette avait ouvert le parc à de nombreux invités ; toutes les dames étaient en blanc : « C'était, dit Gustave, une vraie féerie, un coup d'œil digne des Champs-Elysées*. » Le roi de Suède trouva le Petit- Trianon si charmant, qu'il pria Marie-Antoinette de lui donner les dessins et les plans de tout ce qu'il avait admiré dans

' Baronne d'Oberkirgh, Mémoires, I, 272, ^ M"^° Campan, 1, 245.

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