HISTOIRE
A peine achevé en 1684, Marly devint un théâtre de fêtes et
* Ces deux belles sculptures de Coyzevox furent placées au pont tournant des Tuileries, pendant la Régence.
* D ANGE AU. — Voir aussi au l"'' février.
' Dangeau, 1703, 5 avril, 10 mai, 27 juin, 31 décembre.
* GuiLLAUMOT, page 8.
* Dakgeau, 20 juin.
de plaisirs, d'autant plus agréables qu'on y était plus à l'aise qu'à Versailles.
La Palatine est indignée du sans-gêne qui règne à Marly. « On ne sait plus du tout qui on est : quand le Roi se promène, tout le monde se couvre ; la duchesse de Bourgogne va-t-elle se promener, eh bien, elle donne le bras à une dame, et les autres marchent à côté. On ne voit donc plus qui elle est. Ici, au salon et à Trianon, dans la galerie, tous les hommes sont assis devant M. le Dauphin et M"^^ la duchesse de Bourgogne ; quelques-uns même sont étendus tout de leur long sur les canapés. Jusqu'aux Trotteurs, qui jouent aux dames dans cette galerie. J'ai grand'peine à m'habituer à cette confusion ; ou ne se fait pas d'idée comme tout est présentement, cela ne ressemble plus du tout à une Cour »
Etre invité aux voyages de Marly fut bientôt le but de l'ambition de tous les courtisans. Il fallait le demander au Roi selon la formule consacrée : « Marly, Sire », et les heureux apprenaient leur bonheur quand le Roi montrait, à son souper, la veille du voyage, la liste des invités.
Les premières fêtes furent données le 23 juillet et le 3 septembre 1684. A celle du 21 août 1685, on joua, avant souper,, le Sicilien de Molière, qui restait toujours l'auteur favori de Louis XIV. Après le souper, qui fut magnifique, il y eut un bal, où la duchesse de Bourbon, la princesse de Conty et la duchesse de Roquelaure dansèrent avec les bons danseurs et les bonnes danseuses de l'Opéra. Une nouvelle fête eut lieu le 5 janvier 1686.
Les séjours étaient alors peu fréquents et courts, deux fois par mois et trois jours ordinairement. Loteries oublanques musique, comédie, promenades, chasses, soupers où le Roi mangeait avec quarante dames, bals, danses, petits jeux,^ étaient les plaisirs ordinaires, comme à Versailles, mais avec moins de monde et moins d'étiquette.
C'est dans l'un de ces premiers séjours, le 23 septembre 1686, que M""e de Montespan, qui ne pouvait supporter « sa
* Traduction Jaeglé, I, 340.
* Les dames y gagnaient : bijoux, bracelets et colliers de perles, coulants et croix de diamant, argenterie, pierreries, étoffes magnifiques, rupans, cornettes, etc.
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décadence », et qui ne se gênait pas pour faire sentir « ses humeurs altières » à Louis XIV, dit au Roi, Taprès-dînée, « qu'elle avoit une grâce à lui demander durant le séjour de Marly, qui étoit de lui laisser le soin d'entretenir les gens du second carrosse et de divertir l'antichambre »
Dès 1687, les séjours deviennent plus fréquents, et l'on commence à jouer un jeu énorme. Marly va bientôt compléter la ruine de la haute noblesse, si bien commencée à Versailles, et achever de mettre tout ce monde de courtisans à la merci du Roi pour en obtenir de l'argent.
Louis XIV faisait venir Racine à Marly. « Vous ne sauriez croire, écrit le poëte à Boileau*, combien cette maison est agréable ; la Cour y est, ce me semble, tout autre qu'à Versailles. Il y a peu de gens, et le Roi nomme tous ceux qui l'y doivent suivre. Ainsi tous ceux qui y sont, se trouvant fort honorés d'y être, y sont aussi de fort bonne humeur. Le Roi même y est fort libre et fort caressant. On diroit qu'à Versailles il est tout entier aux affaires, et qu'à Marly il est tout à lui et à son plaisir ^. »
Le 4 septembre 1689, il y eut une loterie, et on joua, dans le salon, la comédie-ballet du Bourgeois gentilhomme, à laquelle le Roi assista placé sur le balcon d'en haut. M"^<^ de Montespan était venue à la comédie, mais elle s'en retourna souper à Versailles, comme elle le faisait ordinairement. Le 29 novembre 1690, une autre ancienne maîtresse de Louis XIV, Mi"e cle Soubise, fut invitée à Marly. Elle était encore plus habile que jolie, et sut rester en fort bons termes avec M"^<^ de Maintenon en n'ayant jamais de particuliers ni de privances avec le Roi ; elle sut aussi tirer de lui, qui n'avait rien à lui refuser, tout ce dont son mari, « qui n'avoit jamais voulu s'apercevoir de rien », et sa famille avaient besoin pour s'enrichir. Aussi « il parvint de la sorte, de né gentilhomme avec 4000 livres de rentes, à mourir prince avec 400,000 francs *. »
Le 19 i»ars 1695, on joua la Judith de Royer, qui était alors dans sa nouveauî^^^'»^ "-^nait d'obtenir un grand succès. Le
* Dangeau et Addition de Saint-Simon.
- Le 24 août 1687.
* On retrouve Racine à Marly le 28 septembre 1689. Saint-Simon, Addition à Dangeau, III, 255.
30 novembre de la même année, le duc de Saint-Simon était invité pour la première fois à Marly. Nous y voyons Vauban le 1°'' mars 1696, grande récompense à un homme illustre. La duchesse de Bourgogne y vient le 23 novembre 1696.
Si quelques-uns s'amusent à de petits bals de contredanses, dans lesquels le Roi prend grand plaisir à voir danser ses filles, M™e de Chartres et M"^^ la Duchesse *, d'autres jouent gros jeu. Monseigneur perd tant d'argent, que le Roi est obligé de payer pour lui ^. La fureur du jeu devient de plus en plus grande : « On joue ici plus gros jeu et plus longtemps que jamais », écrit Dangeau le 9 janvier 1698. En même temps, les loteries, les bals et les mascarades se succèdent dans le grand salon de Marly. Les 4, 5 et 19 février 1699 ', les mascarades furent nombreuses, et le Roi y prit beaucoup de plaisir. Il avait fait apporter à Marly beaucoup d'habits de masque, et on n'en refusait pas à tous ceux qui voulaient se masquer. Je ne puis que choisir au milieu du grand nombre de fêtes qui se reproduisent sans cesse : je dirai seulement qu'en 4 699 le duc et la duchesse de Bourgogne jouèrent une petite comédie en prose ; le duc d'Ayen et quelques dames du palais étaient les autres acteurs.
Le carnaval de 1700 fut très-gai à Versailles et à Marly. Les bals se succédaient sans relâche ; quand la duchesse de Bourgogne était épuisée d'avoir dansé et veillé, elle gardait le lit, et recommençait aussitôt que ses forces étaient revenues. Les 21 et 22 janvier, 4, 5 et 18 février, il y eut bal en masques. Le 4 février, il y eut une entrée d'Espagnoles et d'Espagnols où figurait la duchesse de Bourgogne, ravissante dans son costume. Le 5, la mascarade fut fort galante; « elle représentoit plusieurs faits de Don Quichotte de la Manche, le combat du chevalier des Miroirs, la princesse Doloride et les frayeurs de Sancho au sujet de l'écuyer au grand nez ^. » Le 18, le bal commença à huit heures et débuta par une mascarade imaginée par le duc de Chartres.
* Dangeau, 25 et 26 janvier 1696.
* Dangeau, 1697, 9 mars.
' Voir les Lettres de la Palatine^ traduction Jaeglé. I, 217.
* Le 18 décembre.
^ Mercure Galant, 1700, février, p. 167.
MARLY
Elle représentoit le Grand Seigneur dans sa ménagerie. Il étoit porté par des esclaves sur un palanquin, et précédé par un grand nombre d'animaux au naturel, comme des autruches, des demoiselles de Numidie, des singes, des ours, des perroquets et des papillons. A leur suite marchoient des officiers, des esclaves du sérail et des sultanes, qui tous ensemble avec les animaux dansèrent une entrée plaisante et nouvelle. M. le marquis d'Antin étoit le Grand Seigneur, et les officiers du sérail, M^'" le duc de Bourgogne, M. le duc de Chartres, M. le comte de Brionne, M. le Grand Prieur, M. le prince Camille, M. le marquis de la Vallière et quelques autres. Les sultanes étoient M"^^ la princesse de Conty et ]^mes d'Epinoy, de Villequier et de Châtillon. Les habits étoient propres et on les avoit faits exprès. Ceux des animaux étoient faits d'après nature. Les singes, qui étoient de vrais sauteurs, firent merveilles *.
Il fallait bien varier les divertissements. Aussi la musique devint-elle à la mode dès l'année 1700. Le i^r j^aj^ siciens du Roi chantent chez M'^® de Maintenon la musique d'Esther. Le 3 mai, toujours chez M'"^ de Maintenon, c'est la princesse de Conty qui chante un motet composé par le duc de Chartres.
Au milieu de ces plaisirs, le Roi gouvernait à Marly comme à Versailles, et travaillait presque tous les jours avec ses ministres. Le 21 mai 1700, il annonçait à Monsieur la conclusion du traité de partage de la monarchie espagnole entre la France, TAngleterre et la Hollande. Un an après, le 9 juin 1701, le Roi quittait Marly, vers deux heures du matin, pour aller voir son frère qui se mourait d'apoplexie à Saint-Gloud. Il revint à Marly quand il n'y eut plus d'espoir, après avoir donné l'ordre à Fagon de ne revenir qu'après la mort de Monsieur. Fagon arriva à une heure. « Dès que le Roi le vit entrer chez M™^ de Maintenon où il étoit, il lui dit : « Eh bien, M. Fagon, mon frère est mort? — Oui, sire; nul remède n'a pu agir. » Le Roi, fondant en larmes et ne pouvant cacher sa douleur, ne laissa pas de se mettre à table à son ordinaire en public et se contraignit, quoiqu'on le pressât fort de demeurer en repos et de manger un morceau chez M™® de Maintenon en particulier. Le dîner fut court et triste. Après dîner, il se renferma chez elle avec M""® la duchesse de Bourgogne et ses
* Mercure Galant, février, p. 222.
dames, et il lui échappa plusieurs fois de dire : « Je ne saurois m'accoutumer à songer que je ne verrai plus mon frère ^ » Louis XIV joua son rôle jusqu'au bout ; dès le lendemain il voulut que la Cour de Marly reprit son train de vie ordinaire. Le duc et la duchesse de Bourgogne recommencèrent à jouer, et Monseigneur à courre le loup.
Ce fut à Marly, le 15 mars 1702, que Louis XIV signa les contrats de mariage du duc de Richelieu, âgé de soixante et dix ans, et de son fils, le duc de Fronsac, âgé de sept ans, qui devait être le trop célèbre maréchal de Richelieu.
A cette époque, les séjours s'allongent; dès 1702 ils sont de quinze jours, et deviendront plus longs encore. La chasse, la promenade, les plantations, les embellissem^ents, les bals, le. jeu, les blanques, la musique donnent à chacun le plaisir qu'il préfère. La guerre semble ne toucher personne. Le 1 5 février 1703, la duchesse de Bourgogne se faisait admirer au bal par son air et par sa danse ^ Le 17, W^^ de Gharolais, âgée de dix ans, dansa fort bien ; le Roi lui fit beaucoup d'amitiés, et M"^^ de Maintenon parut un moment au bal pour la voir danser. Le 20, il y eut bal où l'on ne put entrer qu'en habits de masque ; le Roi lui-même dut mettre une robe de chambre de gaze sur son habit.
Le 7 juillet de cette année, Louis XIV fit placer dans les deux sixièmes pavillons, les deux globes du P. Coronelli, que le cardinal d'Estrées lui avait donnés, et quelques jours après, il en fit admirer les- ornements à M"^® de Maintenon et à la duchesse de Bourgogne*. En 1704, le 6 août, cette princesse qui venait de donner le jour au duc de Bretagne vint à Marly ; le Roi avait préparé une fête splendide en son honneur ; mais le mauvais temps gâta tout. Il put toutefois lui faire les plus riches présents : deux cabarets, l'un d'or, l'autre d'argent, merveilleusement travaillés, le portrait de la duchesse tenant son jeune fils sur ses genoux, pièces d'étoffes de Perse, de Chine et de France, cave à essences, robes de chambre toutes faites, tabliers, éventails, parasols, rouet de la
* Dangeau, 1701, 9 juin.
' Mercure Galant, février, p. 278.
' Les globes furent enlevés de Marly le 19 novembre 1712. Ils sont aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
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Chine et ballots de soie, parce que la princesse aimait à filer. Le 12, les illuminations et le feu d'artifice qui avaient manqué le 6, recommencèrent, et cette fois réussirent à souhait, au milieu d'une musique bruyante exécutée par les tambours, les hautbois, les trompettes et les timbales ; la cascade bordée de feux produisait un admirable effet. « On avoit laissé entrer dans les jardins une infinité de gens venus de Paris et qui n'embarrassoient point pour la vue. »
A lire Dangeau, quand commencent les désastres de la guerre de la succession d'Espagne, on croirait vraiment que les calamités qui accablent la France ne touchent personne. Gomme la vie ordinaire de la Cour et du Roi se continue toujours, et que notre chroniqueur s'abstient de toute réflexion, si on n'y faisait attention, on risquerait de croire que tout le monde de Marly manque absolument de cœur et n'aime que le plaisir. La Palatine nous donne la note vraie. Elle écrit de Marly le 16 mai 1705: œ Quoique à dîner nous soyons ici quatorze ou seize personnes à table, tout est plus calme que dans un réfectoire de religieuses : chacun se tient à part soi et ne dit pas un mot, et personne ne songe à rire. » Le Roi n'assiste qu'aux commencements des divertissements, concerts ou bals, et va ensuite travailler avec ses ministres jusqu'au souper, qui est toujours à dix heures. S'il chasse tous les jours, c'est que cet exercice est nécessaire à sa santé
Le bal du 23 janvier 1705 eut une assez grande importance politique. La princesse des Ursins, disgraciée un an auparavant par Louis XIV, y figurait en triomphe. En avril 1704, Louis XIV mécontent de sa conduite auprès de Philippe V, exilait à Rome la princesse ; mais le Roi avait compté sans ^me Maintenon, sans la duchesse de Rourgogne et sa sœur la reine d'Espagne, toutes les trois, la première surtout, fort dévouées à Mi"° des Ursins, et sans la princesse elle-même. Ces dames disposèrent leurs batteries avec art, gagnèrent du temps, laissèrent le mécontentement du Roi s'amortir, ne cherchèrent pas à lutter contre lui, et arrivèrent avec le temps à lui faire faire ce qu'elles voulaient, en lui laissant croire
* Mercure Galant, 1705, janvier, p. 396.
que c'était sa volonté. Arrivée à Bayonne, M'"^ des Ursins, au lieu de partir pour Rome, demanda la permission d'aller à Orléans ; le Roi répondit par un ordre formel de se rendre à Rome ; elle partit, mais s'arrêta à Toulouse d'où elle ne bougea plus, et obtint enfin, le 47 novembre, la permission de venir à Versailles. M'"^ de Maintenon avait réussi. M™^ des Ursins ne se pressa pas et n'arriva à Paris que le 4 janvier 1705 ; le 11, elle eut une audience du Roi, qui l'écouta pendant deux heures et demie ; le 1^, elle eut audience de M"'^ de Maintenon; le 13, elle fut encore reçue par le Roi, et après par M'"° de Maintenon. Sa justification fut complète; «le Roi étoit coritent d'elle ». Le 15, elle est reçue par la duchesse de Bourgogne ; le 23, elle est à Marly. Elle y fait la plus grande figure au bal, au milieu des familles royales de France et d'Angleterre, qu'on a invitées pour que la fête fût plus brillante, et fait caresser à tout le monde, même à Louis XIV^ son épagneul qu'elle avait amené avec elle.
Rien de pareil, dit Saint-Simon, à l'air de triomphe que prit M™® des Ursins, à l'empressement servile de tout ce qu'il y avoit de plus considérable auprès d'elle, à l'attention du Roi de la distinguer et de lui faire les honneurs de tout, comme à un diminutif de reine d'Angleterre, et dans sa primeur d'arrivée, et à la majestueuse façon dont le tout étoit reçu avec une proportion de grâce et de politesse dès lors effacée et qui faisoit souvenir des plus anciens temps de la Reine-Mère. Le Roi étoit admirable à donner du prix à tout et à faire valoir ce qui, de soi, n'avoit de prix d'aucune sorte. M™^ de Maintenon et JVf*"® la duchesse de Bourgogne n'étoient occupées que de M'"^ des Ursins, qui signala plus le prodigieux vol qu'elle prenoit par un petit chien sous son bras que par aucune autre distinction publique. Personne ne revenoit d'étonnement d'une familiarité que M'"^ la duchesse de Bourgogne même n'eût osé se donner, tant les bagatelles frappent quand elles sont hors de tout exemple. Le Roi, sur la fin d'un de ses bals, caressa le petit épagneul, et ce fut un autre degré d'admiration pour les spectateurs. Depuis cela, on ne vit plus guère M'"" des Ursins au château de Marly sans ce petit chien sous le bras, qui devint la dernière marque de faveur et de distinction pour elle.
Après le bal, M'^e des Ursins soupa à la table du Roi. Continuant son triomphe, elle fit rappeler le duc de Gramont^ ambassadeur de France à Madrid (24 mars) et le fit remplacer par M. Amelot, qui était à sa dévotion. Elle revint à
MARLY
Marly le 14 avril, prit congé du Roi le 15 juin, après en avoir obtenu 12,000 écus pour les frais de son voyage, 20,000 livres de pension, et revint toute-puissante en Espagne.
Il sembla un moment, en 1705, que Trianon allait remplacer Marly dans la faveur de Louis XIV; mais, en 1707, Marly avait repris son empire. « Le Roi, dit Dangeau*, préfère Marly à Trianon ; il y a plus d'air dans les jardins. »
Le 12 février 1706, le duc de Vendôme vint à Marly ; il y avait quatre ans qu'il était à l'armée d'Italie et avait été partout victorieux. Les succès de Vendôme consolaient des défaites subies en Allemagne et aux Pays-Bas. On fit à l'heureux général le plus grand accueil, ce Jamais triomphe, selon Saint-Simon, n'approcha de tous ceux de M. de Vendôme en ce voyage. »
M. de Vendôme arriva ici sur les sept heures. Dès qu'on sut qu'il arrivoit, tous les domestiques et les porteurs de chaises allèrent l'attendre sur son chemin, et dès qu'il fut entré dans sa chambre, tous les courtisans, à commencer par les princes du sang, allèrent le voir ; il ne resta que les dames dans le salon. Après qu'il fut habillé, il vint au salon. Monseigneur fit cesser la musique quelque temps pour l'embrasser ; ensuite le Roi, qui travailloit avec M. Chamillart chez M"^® de Maintenon l'envoya quérir, le vint recevoir dans le cabinet, et lui dit : « Je viens vous embrasser dans le même lieu où je vous dis adieu il y a quatre ans. » Ensuite il demeura quelque temps avec le Roi et M. de Chamillart ; et jamais personne n'a été si bien reçu à la Cour
Le 13, pendant le bal, Louis XIV travailla avec M. de Vendôme. Avant de quitter le salon, il avait ordonné de danser à la duchesse de Duras, qui en faisait difficulté étant en deuil delà mort de son père. « Perte de parens, dit Saint-Simon, ni d'amis, ni aucune bienséance ne dispensoient de quoi que ce fût à la Cour, et le Roi prenoit ces choses de façon que la mort dans le cœur et au scandale public, il falloit être non seulement des fêtes et des bals, mais aller même aux comédies. » La Cour, telle que Louis XIV Ta constituée, est un théâtre; chacun doit y jouer son rôle quand même; il n'y a jamais relâche, et le Roi en donna l'exemple lui-môme à la
' 1707, 5 juillet.
' Dangeau, XI, 32.
mort de Monsieur. Mais Vendôme, auquel il faut revenir, était reparti pour l'Italie; il justifia la grande réception qu'on lui avait faite en gagnant le 19 avril la bataille de Calcinato.
Le 28 mai 1707, la nouvelle de la mort de M""« de Montespan arriva à Marly. « Le Roi, dit Saint-Simon', ne nomma jamais son nom, et ne montra pas la moindre sensibilité à sa perte, qui toute faite qu'elle étoit à son égard, ne laissa pas d'être une délivrance pour M"^^ de Maintenon. Les enfants du Roi ne reçurent aucun compliment en forme, et ne reçurent pas une petite mortification de n'oser porter aucune marque de deuil. » Quant au duc d'Antin, fils de M. et M'"^ de Montespan, il sentit que la mort de sa mère ouvrait pour lui l'ère de la faveur, et dit cyniquement : « Me voilà dégelé ^ »
Le 6 mai 1708, Louis XIV écrasé sous le poids des revers, promenait le célèbre banquier Samuel Bernard dans ses jardins de Marly. Les finances étaient épuisées; le ministre Desmarets ne savait plus où trouver de l'argent. Il fallut pour en avoir que le Roi se résignât à flatter la vanité d'un traitant, du plus riche de tous il est vrai, pour le décider à lui prêter de l'argent.
Le Roi, sur les cinq heures, dit Saint-Simon, qui assistait à la promenade, sortit à pied et passa devant tous les pavillons du côté de Marly. Bergheyck ^ sortit de celui de Chamillart pour se mettre à sa suite. Au pavillon suivant, le Roi s'arrêta. C'étoit celui de Desmarets, qui se présenta avec le fameux banquier Samuel Bernard, qu'il avoit mandé pour dîner et travailler avec lui. C'étoit le plus riche de l'Europe, et qui faisoit le plus gros et le plus assuré commerce d'argent. Il sentoit ses forces, il y vouloit des ménagemens proportionnés, et les contrôleurs généraux, qui avoient bien plus souvent affaire de lui qu'il n'avoit d'eux, le traitoient avec des égards et des distinctions fort grandes. Le Roi dit à Desmarets qu'il étoit bien aise de le voir avec M. Bernard, puis, tout de suite, dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n'avoir jamais vu Marly ; venez le voir à ma promenade, je vous rendrai après à Desmarets. » Bernard suivit, et pendant qu'elle dura, le Roi ne parla qu'à Bergheyck et à lui, et autant à lui qu'à d'autres, les menant partout et leur montrant tout également avec les grâces
* Addition au journal de Dangeau, XI, 382. - Idem, p. 473.
^ Le comte de Berghej^ck, chargé des affaires d'Espagne dans les Pays- Bas.
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qu'il savoit si bien employer quand il avoit dessein de combler. J'admirois, et je n'étois pas le seul, cette espèce de prostitution du Roi, si avare de ses paroles, à un homme de l'espèce de Bernard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause, et j'admirai alors où les plus grands rois se trouvent quelquefois réduits.
Cinq jours après, le II mai, Mansart mourait à Marly, d'une indigestion de primeurs.
Le 2 mai 1709, M. de Torcy, ministre des Affaires étrangères, partait de Marly pour aller à la Haye négocier avec les Triumvirs, et revenait le 1^^ juin sans avoir réussi. En 1710, la misère générale était telle, que le Roi se vit réduit à réformer toutes ses dépenses. A Marly, il dîna au petit couvert, c'est-à-dire seul; il soupa avec douze personnes seulement, dont deux dames invitées; il ne nourrit plus les autres qui durent l'être par les princesses qui les amenaient. Le duc d'Antin, successeur de Mansart, fut chargé de faire aux cuisines ce qui était rendu nécessaire par ce changement*.
Marly était triste. Le 15 janvier 1711, il fut un peu égayé par le jeune duc de Fronsac qui allait se marier dans quelques jours. Tout le monde admirait son esprit, et il fut très à la mode pendant ce voyage, nous dit Dangeau. « Il a été trouvé fort joli », écrit la marquise d'Uxelles. C'était le xviii® siècle qui apparaissait et séduisait aussitôt la vieille Cour.
Monseigneur étant mort à Meudon le 1 4 avril 171 1 , LouisXIV, accablé de douleur, se retira à Marly et y resta jusqu'au 14 juillet. Le duc et la duchesse de Bourgogne devenus Dauphin et Dauphine, le duc et la duchesse de Berry durent leur présenter le service, c'est-à-dire leur donner la chemise. Ne jugeons pas trop légèrement ces questions d'étiquette, futiles en apparence seulement. C'est en brisant l'amour-propre et la vanité des princes du sang qu'on les avait amenés à obéir à leurs aînés, qu'on avait fait cesser les révoltes d'autrefois et qu'on maintenait les rangs. La chemise fit événement en
M. le duc de Berry, dit Saint-Simon, se porta avec amitié et de la meilleure grâce du monde à présenter le service à M. le Dauphin, qui l'embrassa et le reçut de lui avec peine et tendresse ; M™° la
* Dangeal, 1710, 9 et 15 mai.
duchesse de Berry, qui devoit son mariage à M™® la Dauphine, ditFéra tant qu'elle put à le lui présenter, et ne le fit que lorsqu'il lui fut impossible de reculer davantage. M""" la Dauphine n'en fit jamais semblant, et le reçut avec toutes les grâces qui étoient en elle.
Le jeu, pendant ces années sombres, avait cessé à Marly. Toutefois la duchesse de Bourgogne qui s'ennuyait, se n*it à jouer à l'oie.
En avril 1711 ^ l'empereur d'Allemagne mourut sans autre héritier que son frère l'archiduc Charles, auquel les coalisés avaient voulu jusqu'alors donner la couronne d'Espagne. Mais ce n'était pas le jeu de l'Angleterre de reconstituer la monarchie de Charles-Quint; aussi se sépara-t-elle bientôt des autres coalisés. Il n'y avait que le Hollandais Heinsius et le général anglais Marlborough, qui s'obstinassent à vouloir écraser la France au bénéfice de l'Autriche. Aussi la marquise d'Uxelles écrivait-elle le l'^'' mai : « La nouvelle de la mort de l'Empereur se confirme ; de savoir ce qu'elle produira, c'est ce qui ne se peut, mais tout le monde dit que c'est le miracle qu'on a toujours observé arriver en faveur de la monarchie française », observation juste et qui est toujours vraie.
Le salut était arrivé ; les désastres allaient finir, et la guerre bientôt. La satisfaction que cette situation meilleure avait produite à la Cour ne dura pas longtemps. Une épidémie de rougeole et l'ignorance par trop coupable des médecins amenèrent la mort de la duchesse de Bourgogne, à Versailles, le 12 février 1712, celle du duc de Bourgogne, à Marly, six jours après, le 18 février, celle de leur fils aîné, le duc de Bretagne, à Versailles, le 8 mars. Leur second fils, Louis XV, n'échappa à cette tuerie que grâce au bon sens et à l'énergie de la duchesse de Ventadour, qui l'enleva aux médecins et le soigna sans eux. Trois Dauphins étaient morts en une année. Le quatrième Dauphin était un enfant de deux ans.
Dans ces douloureux moments, le vieux maréchal de Villeroy, disgracié depuis sa défaite de Ramillies, revint à Marly le 18 février. Le Roi avait toujours eu pour lui une amitié
* La nouvelle arriva à Marly le 29.
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sincère. Ghamillart, disgracié un moment, était aussi revenu à Marly. Ces deux hommes et de Maintenon consolèrent Louis XIV, et sa forte constitution lui permit de conserver assez d'énergie pour résister aux malheurs qui le frappaient comme père et comme roi. Il était cependant fort accablé et ne conservait sa santé qu'à l'aide de la promenade. Il continuait à travailler avec ses ministres : « Rien ne le détourne de son application aux affaires », dit Dangeau*.
Le 16 avril, le Roi donna audience au maréchal de Villars, qu'il envoyait commander l'armée de Flandre. Villars nous a raconté dans ses mémoires cette entrevue :
La première fois que j'ai eu l'honneur de voir le Roi à Marly, après ces fâcheux événemens, la fermeté du monarque fit place à la sensibilité de l'homme : il laissa échapper des larmes et me dit, d'un ton pénétré qui m'attendrit : « Vous voyez mon état, monsieur le Maréchal, il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-belle-fille et leur fils, tous de très-grande espérance, et très-tendrement aimés. Dieu me punit : je l'ai bien mérité : j'en souffrirai moins dans l'autre monde. Mais suspendons mes douleurs sur les malheurs domestiques, et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux du royaume. La confiance que j'ai en vous est bien marquée, puisque je vous remets les forces et le salut de l'État. Je connois votre zèle et la valeur de mes troupes : mais enfin la fortune peut vous être contraire. S'il arrivoit ce malheur à l'armée que vous commandez, quel seroit votre sentiment sur le parti que j'aurois à prendre pour ma personne ? ^>
A une question aussi grave et aussi importante, je demeurai quelques momens dans le silence ; sur quoi le Roi reprit la parole et dit : « Je ne suis pas étonné que vous ne répondiez pas bien promptement ; mais en attendant que vous me disiez votre pensée, je vous apprendrai la mienne. »
« Votre Majesté, répondis-je, me soulagera beaucoup. La matière mérite de la délibération, et il n'est pas étonnant que l'on demande permission d'y rêver.
» Eh bien, reprit le Roi, voici ce que je pense ; vous me direz après cela votre sentiment. Je sais les raisonnemens des courtisans : presque tous veulent que je me retire à Blois, et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de Paris, ce qui lui seroit possible, si la mienne étoit battue. Pour moi, je sais, monsieur le Maréchal, que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne
' 1712. 8 mars.
ne pût se retirer sur la Somme. Je connois cette rivière ; elle est très-difficile à passer : il y a des places qu'on peut rendre bonnes ; je compterois aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurois de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'État : car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comme je raisonne ; dites-moi présentement votre avis. »
Certainement, répondis-je, Votre Majesté m'a bien soulagé ; car un bon serviteur a quelque peine à conseiller au plus grand Roi du monde de venir exposer sa personne. Cependant, j'avoue, Sire, que connoissant l'ardeur de Votre Majesté pour la gloire, et ayant déjà été dépositaire de ses résolutions héroïques, dans des momens moins critiques, j'aurois pris le parti de lui dire que les partis les plus glorieux sont aussi souvent les plus sages, et que je n'en vois pas de plus noble pour un Roi, aussi grand homme que grand Roi, que celui auquel Votre Majesté est disposée : mais j'espère que Dieu nous fera la grâce de n'avoir pas à craindre de telles extrémités, et qu'il bénira enfin la justice, la piété et les autres vertus qui régnent dans vos actions. »
Grâce aux indications de Louis XIV, le maréchal gagna la bataille de Denain qui sauva la France et amena la paix d'Utrecht avec l'Augleterre et la Hollande*.
Le 21 novembre 1713, le duc de Fronsae arriva à Marly, envoyé par Villars pour porter au Roi la nouvelle de la prise de Fribourg. Ce grand succès obtenu sur l'Empereur allait amener la paix de Rastadt avec la maison d'Autriche ; aussi Louis XIV donna-t-il 4000 livres à l'heureux courrier qui apportait une si bonne nouvelle.
Le 4 mai 1714, le duc de Berry mourut à Marly. Le 3 novembre, M. de Torcy, ministre des Affaires étrangères, y apportait la nouvelle de la paix de Bade, en Argovie, avec les princes de l'Empire. L'Empereur rendait à nos alliés, les électeurs de Bavière et de Cologne, leurs Etats dont ils avaient été dépouillés pendant cette guerre fatale. Le 11 et le 15 novembre, les deux princes vinrent faire visite au Roi. A ce voyage, le gros jeu, les chasses, les plaisirs d'autrefois avaient recommencé. Mais en même temps la vieil]t:'s»e commençait à se faire sentir. Pour la première fois, Louis XIV
* Voir dans le tome XIV de Dangeau, p. 296, toutes les pièces que j'ai publiées sur la part de Louis XIV dans les opiratio'is terminées par la bataille de Denain.
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se plaignait du froid, le 17 janvier 1715. « A son coucher, il nous dit, rapporte Dangeau, qu'il n'a voit jamais senti un pareil froid à celui qu'il avoit eu à sa promenade à Marly, et jamais nous ne l'avions entendu se plaindre de la rigueur du temps. »
Le 17 mai 1715, on jouait à Marly, chez de Maintenon, George Dandin. C'était Molière qui avait inauguré les fêtes de Marly ; c'était encore lui qui les terminait.
La sauté du Roi diminuoit à vue d'œil, dit Saint-Simon, quoiqu'il ne changeât rien à sa manière ordinaire de vivre ; mais il maigrissoit et changeoit tous les jours, et son appétit, qui étoit égal et fort grand, diminuoit infiniment. Les paris s'ouvrirent publiquement en Angleterre sur le peu de durée de sa vie, et beaucoup parièrent qu'il verroit à peine les premiers jours de septembre. Torcy, lisant au Roi en particulier quelques gazettes qu'il n'avoit point parcourues auparavant, vint à s'arrêter court, puis à reprendre comme un homme qui saute ce qui est embarrassé : le Roi s'en aperçut et le lui dit, et voulut tout voir. Torcy, ne pouvant s'en défendre, lut tout ; c'étoient des paris. Le Roi ne fit pas semblant d'en être touché ; mais il le fut profondément et ne put s'empêcher d'en parler en général, à son petit couvert, sans faire pourtant mention de gazettes. Cheverny, à qui il ne parloit guère, se trouva à ce dîner ; il crut que la parole s'étoit adressée à lui, et fît une assez longue et mauvaise rapsodie de pareils bruits sur la santé du Roi qui étoient venus de Vienne en Danemark, pendant son ambassade à Copenhague, il y avoit dix-huit ou vingt ans. Le Roi parut touché de ces bruits sur sa santé en homme qui ne le vouloit pas paroître, et il fit ce qu'il put pour manger et pour montrer qu'il mangeoit avec appétit ; mais on voyoit que les morceaux lui croissoient à la bouche ^
Les parieurs allaient avoir raison. Dès le 11 juin, Dangeau constate que le Roi, un peu souffrant, s'est couché de meilleure heure ; que, le 12, il mange peu à son souper ; que, le 13, ayant eu la colique pendant la nuit, il ne va pas à la chasse ; que, le 14, il se lève un peu plus tard. La santé revint cependant pour un moment, et le Roi reprit son train de vie. Il passa la revue de son régiment, et, le 6 août, il reçut la princesse des Ursins, qui venait d'être brutalement chassée d'Espagne par la seconde femme de Philippe V. Louis XIV lui avait donné
* Ces bruits venaient d'un aide-de-camp de lord Stairs, ambassadeur d'Angleterre. Voir Dangeau, XV, 419.
40,000 livres de rentes viagères sur la ville de Paris, et, avant de se retirer à Rome, où elle mourut en 1722, la princesse était venue prendre son audience de congé et remercier le Roi. Le lendemain, Louis XIV se promena toute l'après-dinée dans ses jardins et vit poser de fort belles statues qu'on lui avait envoyées de Rome; le 9, il chassa et se fatigua, quoiqu'il fût en calèche; enfin, le 10 août, Louis XIV quitta Marly « et ne revit jamais cet ouvrage de ses mains ».
A peine Louis XIV est-il mort, que le Régent veut faire démolir Marly. Eirange pays, dans lequel, de tout temps et en toutes choses, le successeur n'a d'autre pensée que de détruire l'œuvre de son prédécesseur, ou de faire autrement que lui. Saint-Simon empêcha le duc d'Orléans de mettre ce projet de féroce économie à exécution ; aussi convient-il de lui laisser nous raconter cette étrange histoire.
Une après-dînée, comme nous allions nous asseoir en place au conseil de régence, le maréchal de Villars me tira à part, et me demanda si je savois que l'on alloit détruire Marly. Je lui dis que non, et en effet je n'en avois pas ouï parler, et j'ajoutai que je ne pouvois le croire. « Vous ne l'approuvez donc pas », reprit le Maréchal. Je l'assurai que j'en étois fort éloigné. Il me réitéra que la destruction étoit résolue, qu'il le savoit à n'en pouvoir douter et que, si je la voulois empêcher, je n'avois pas un moment à perdre. Je répondis qu'on se mettoit en place, que j'en parlerois incessamment à M. le duc d'Orléans. « Incessamment, reprit vivement le Maréchal, parlez-lui en dans cet instant même, car l'ordre en est peut-être donné. »
Comme tout le conseil étoit déjà assis en place, j'allai par derrière M. le duc d'Orléans, à qui je dis à l'oreille ce que je venois d'apprendre, sans nommer de qui ; que je le suppliois, au cas que cela fiit, de suspendre jusqu'à ce que je lui eusse parlé, et que j'irois le trouver au Palais-Royal après le conseil. Il balbutia un peu, comme fâché d'être découvert, et convint pourtant de m'attendre. Je le dis en sortant au maréchal de Villars, et je m'en allai au Palais-Royal, oii M. le duc d'Orléans ne disconvint point de la chose.
Je lui dis que je ne lui demanderois point qui lui avoit donné un si pernicieux conseil. Il voulut me le prouver bon par l'épargne de l'entretien, le produit de tant de conduites d'eau, de matériaux et d'autres choses qui se vendroient, et le désagrément de la situation d'un lieu oii le Roi n'étoit pas en âge d'aller de plusieurs années, et qui avoit tant d'autres belles maisons à entretenir avec une si grande dépense, dont aucune ne pouvoit être susceptible de des-
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traction. Je lui répondis qu'on lui avoit présenlé là des raisons de tuteur d'un particulier, dont la conduite ne pouvoit ressembler en rien à celle d'un tuteur d'un roi de France ; qu'il falloit avouer la nécessité de la dépense de l'entretien de Marly, mais convenir en même temps que sur celles du Roi c'étoit un point dans la carte, et s'ôter en même temps de la tête le profit des matériaux, qui se dissiperoit en dons et en pillage ; mais que ce n'étoit pas ces petits objets qu'il devoit regarder, mais considérer combien de millions avoient été jetés dans cet ancien cloaque pour en faire un palais de fées, unique en toute l'Europe en sa forme, unique encore par la beauté de ses fontaines, unique aussi par la réputation que celle du feu Roi lui avoit donnée; que c'étoit \\u des objets de la curiosité de tous les étrangers de toutes qualités qui venoient en France ; que cette destruction retentiroit par toute l'Europe avec un blâme que ces basses raisons de petite épargne ne changeroient pas ; que toute la France seroit indignée de se voir enlever un ornement si distingué ; qu'encore que lui ni moi pussions n'être pas délicats sur €e qui avoit été le goiit et l'ouvrage favori du feu Roi , il devoit éviter de cboquer sa mémoire, qui par un si long règne, tant de brillantes années, de si grands revers héroïquement soutenus, et rinespérable fortune d'en être si heureusement sorti, avoit laissé le monde entier dans la vénération de sa personne ; enfin qu'il devoit compter que tous les mécontens, tous les neutres même, feroient groupe avec l'ancienne Cour pour crier au meurtre ; que le duc du Maine, M'"° de Ventadour, le maréchal de Villeroy ne s'épargneroient pas de lui en faire un crime auprès du Roi, qu'ils sauroient entretenir pendant la régence, et bien d'autres avec eux lui inspirer de le relever contre lui quand elle seroit finie.
Je vis clairement qu'il n'avoit pas fait la plus légère réflexion à rien de tout cela. 11 convint que j'avois raison, me promit qu'il ne seroit point touché à Marly, et qu'il continueroit à le faire entretenir, et me remercia de l'avoir préservé de cette faute. Quand je m'en fus bien assuré : « Avouez, lui dis-je, que le Roi en l'autre monde seroit bien étonné s'il pouvoit savoir que le duc de Noailles vous avoit fait ordonner la destruction de Marly, et que c'est moi qui vous en ai empêché, — Oh ! pour celui-là, répondit-il vivement, il est vrai qu'il ne le pourroit pas croire. » En effet, Marly fut conservé et entretenu ; et c'est le cardinal Fleury qui, par avarice de procureur de collège, l'a dépouillé de sa Rivière, qui en étoit le plus superbe agrément.
Je me hâtai de donner cette bonne nouvelle au maréchal de Villars. Le duc de Noailles qui, outre l'épargne de l'entretien et les matériaux dont il seroit demeuré à peu près le maître, étoit bien aise de faire cette niche à d'Antin, qui avoit osé défendre son conseil du dedans du royaume de ses diverses entreprises, fut outré de se voir arracher celle-ci. Pour n'en avoir pas le démenti complet, il obtint au moins, et bien secrètement de peur d'y échouer encore, que tous T. II. 26
les meubles, linges, etc. seroient vendus. Il persuada au Régent^ embarrassé avec lui de la rétractation de la destruction de Marly, que tout cela seroit gâté et perdu quand le Roi seroit en âge d'aller à Marly ; qu'en le vendant, on tireroit fort gros et un soulagement présent ; et que dans la suite le Roi le meubleroit à son gré. Il y avoit quelques beaux meubles, mais comme tous les logemens et tous les lits des courtisans, officiers, grands et petits, garde-robes, etc., étoient meublés des meubles, draps, linges, etc. du Roi, c'étoit une immensité, dont la vente fut médiocre par la faveur et le pillage, et dont le remplacement a coûté depuis des millions. Je ne le sus qu'après que la vente fut commencée, dont acheta qui voulut à très-bas prix; ainsi je ne pus empêcher cette très-dommageable vilenie*.
Il n'y a pas que les révolutions, comme on le voit, qui fassent des vilenies.
Marly était sauvé pour quelque temps ; mais on le laissa à Tabandon, et on le dépouilla de quelques-unes de ses plus belles sculptures. Le 7 janvier 4719', on plaça cependant au pont-tournant des Tuileries les chevaux de Goyzevox. En 4728, la Cascade ayant été détruite, fut remplacée par un tapis de verdure, au bas duquel on posa en 1738 le groupe de Coustou représentant la jonction des deux mers^
Pendant son voyage à Versailles en 1717, Pierre le Grand visita Marly le 6 juin ; il admira surtout la cascade d'Agrippine
Sous Louis XV, comme sous Louis XIV, il y eut des voyages à Marly, mais bien moins fréquents, le plus souvent une fois par an. C'était un usage que l'on conservait, et, en lisant les Mémoires de d'Argenson et de Luynes, on voit que Marly était devenu monotone, ennuyeux, et que le jeu était le seul plaisir auquel on se livrait.
En 1725, Louis XV résida à Marly, du 15 mars au 7 avril ; il y passa toutes les fêtes de Pâques ; il y fit la Cène, il toucha les malades, et entendit le sermon de la Cène par l'abbé Gharaud et celui de la Passion par le P. Quinquet.
* T. XIV, p. 198-201, éd. Hachette. — L'inventaire de cette vente est aux Archives nationales {Chambre des Comptes).
* Inscriptions de la France, publiées par M. de Guilhermy, II, 27. ^ LuYNES, II, 237. — Ce groupe fut payé 60,000 livres.
* Mercure de France.
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Pendant ce temps, l'Infante d'Espagne quittait Versailles, le 5 avril, et le Roi y revenait le 7^
Chaque année on retrouve la Cour à Marly, surtout en hiver, bien que ce château fût peu habitable pendant cette saison. On y gelait; les cheminées fumaient. Ou y passait deux ou trois semaines, pendant lesquelles le Roi s'absentait souvent pour aller à Choisy. On y jouait un jeu a épouvantable, horrible », dit d'Argenson. La Pompadour coupait au lansquenet 2 et gagnait quelquefois plusieurs milliers de louis En 1749, le Roi gagna beaucoup, mais MM. de Soubise et de Luxembourg se ruinèrent*. En 1754, au mois de mai, on y passa vingt-cinq jours. Le salon de Marly était odieux à Marie Leczinska; elle écrivait à la duchesse de Luynes, en 4751 : « Je ne vous dirai rien du salon ; c'est la pénitence des sens. Il aveugle, il fatigue les oreilles ^, il rend les mains malpropres, l'odorat est infecté. » C'est à ce voyage que l'on vit M'"° de Pompadour parée d'une robe en dentelle d'Angleterre, valant plus de 22,500 livres ^. En 1754, il n'y eut pas de Marly, à cause de la Morphise, que le Roi n'aurait pas pu voir commodément ^ En décembre 1759, pour ne pas mourir de froid, on brûla par jour 80 cordes de bois, soit 320 stères*. La tristesse de ce voyage fut complète. En mai 1761, le Marly fut de six semaines pour les invités, car le Roi allait sans cesse à Choisy, Bellevue, Saint-Hubert, etc. En 1769, la Dubarry y parut pour la première fois, peu de temps après sa présentation.
Le Roi s'étoit flatté que la communication jdIus rapprochée où l'on se trouve en ce lieu pourroit lier davantage à la Cour sa favorite; mais il n'en résulta pas ce que S. M. en attendoit. On y fut dans une grande tristesse. Le dames ne purent encore se faire à la nouvelle beauté qui brilloit et qui les éclipsoit sans contredit.... ■^ime Dubarry, dès ce remier voyage, n'avoit point eu de pavillon
* Gautte et Barbier.
* Luynes, IX, 174. 1748.
^ D'Argenson, V, 162.
* D'Argenson, V, 489.
^ Une autre fois la Reine écrit : « On y fait un bruit affreux. » ^ DArgenson, VI, 496.
' D'Argenson, VIII, 263.
■ Barbier, VII, 216.
et logeoit au château dans un petit appartement ménagé exprès, qui joignoit à celui du Roi
Outre les invités, il y avait aux voyages de Marly, sous Louis XV, les Salonistes ou Polissons, qui avaient permission de venir au salon, quoique n'étant pas du voyage ^ ; ils étaient en grand nombre et logeaient pour la plupart au village ou au Cœur- Volant. Les Polissons et les gros joueurs venaient à Marly pour jouer « un gros et horrible jeu^ » au trictrac, au piquet, où Ton perdait 1000 louis en peu de temps, et surtout au lansquenet.
Après avoir parlé du jeu, il reste bien peu à dire sur Marly pendant le règne de Louis XV. Il se fit faire en 1738, un cabinet pour mettre son tour*. Au mois d'août 1745, on posa, à l'Abreuvoir, les chevaux de Coustou^ Le 6 décembre 1768, le roi de Danemark vint visiter Marly et la machine^. En 1771, le 13 février, le roi de Suède, Gustave III, sous le nom de comte de Gothland, vint à son tour voir Marly \
N'oublions pas de dire que ce fut en 1762, dans les jardins de Marly, que le Roi eut sa première entrevue avec M'^*^ de Romans ^.
Pendant le règne de Louis XVI, Marly resta ce qu'il avait été sous Louis XV : la Cour y allait quelquefois faire un séjour, et le gros jeu en était le plaisir officiel. Le premier voyage eut lieu aussitôt après l'inoculation du Roi et de ses frères, qui allèrent passer à Marly le temps de leur convalescence. Ce voyage fut assez gai. « On fit, dit M'^" Campan, beaucoup de parties de cheval et de calèche. La Reine eut l'idée de se donner une jouissance fort innocente ; jamais elle n'avait vu le lever de l'aurore : comme elle n'avait plus d'autre permission à obtenir que celle du Roi, elle lui fit connaître son désir. Il consentit à ce qu'elle se rendît à trois
* Anecdotes stcr M^^^ la comtesse du Barri, Londres, 1778, p. 120. ' luynes, ii, u4.
^ DArgenson.
* LuYNES, II, 81. — A ce moment Louis XV tournait des étuis et des tabatières.
^ LuYNES, VII, 25.
^ Gazette, 1768, p. 797.
' Gustave III et la Cour de France par Geffroy, I, 113.
* Barbier.
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heures du matin, sur les hauteurs des jardins de Marly ; et malheureusement, peu porté à partager ses plaisirs, il fut se coucher. La Reine suivit donc son idée ; mais comme elle prévoyait quelques inconvénients à cette partie de nuit, elle voulut avoir avec elle beaucoup de monde, et ordonna même à ses femmes de la suivre. » Cette partie de plaisir fut en effet l'origine de calomnies nombreuses.
Au voyage de 1778, le désœuvrement et le besoin de s'amuser à n'importe quoi décidèrent la Reine et ses invitées à organiser et tenir un café ^ Cette même année on commença à voler au jeu. Pour avoir de gros joueurs, on admettait au salon de Marly des gens de toute espèce, parmi lesquels il se trouva des filous.
Tout le monde, dit Bachaumont^, a su l'événement arrivé au jeu de Marly, de ce rouleau de louis faux substitué à un véritable. C'est un mousquetaire réformé nommé Duluques qui était l'auteur de cette fraude ; il a été arrêté et enfermé. On assure qu'il avait été présenté le matin. Cette police est sans doute très-bien faite; mais il serait à désirer qu'on l'étendît aux duchesses, qui journellement escroquent les joueurs crédules qui leur confient leur argent. Cette filouterie se pratiquait dès le temps du feu Roi, qui en avait pris plusieurs en flagrant délit et les avait averties ; mais comme il n'y a rien de si impudent qu'une femme de Cour, au moyen de l'impunité elles continuent. Dernièrement Madame disait à MM. de Chalabre et Poinçot, les banquiers du jeu de la Reine : « On vous friponne bien, Messieurs. — Madame, nous ne nous en apercevons pas, » lui répondirent-ils par décence; mais ils s'en aperçoivent très-bien et n'osent le manifester.
2i novembre 177 S. — Les banquiers du jeu de la Reine, pour obvier aux escroqueries et filouteries des femmes de la Cour qui les trompent journellement, ont obtenu de S. M. qu'avant de commencer, la table serait bordée d'un ruban dans son pourtour et que l'on ne regarderait comme engagé pour chaque coup que l'argent mis sur les cartes au delà du ruban. Cette précaution préviendra quelques friponneries, mais non celles exercées envers les pontes crédules qui confient leur argent aux duchesses et que plusieurs nient avoir reçu lorsque leur carte gagne.
Bachaumont nous cite encore, le 27 octobre 1780, un fait
* Bachaumont, 1778, l^"^ juin.
^ 1778, 18 novembre.
qui achèvera de caractériser le ton de la société de Marly à cette époque.
Ces jours derniers l'on jouait au salon de Marly un petit jeu de société, fait pour occuper beaucoup de monde, qu'on appelle la X^eur et qui amuse assez la Reine. M. le prince de Montbarrey ^ en était. Il faut savoir qu'on y meurt et qu'on y revit ; les acteurs et surtout les dames faisant allusion à ces trois mots de x^ur, de mort, de résurrection et aux circonstances critiques où se trouve ce ministre, le désolèrent de tant de mauvaises plaisanteries, qu'il fut obligé de quitter, ne pouvant y tenir. Le public, spectateur de cette hardiesse des courtisans, a inféré que sa catastrophe n'était pas éloignée.
Qu'aurait dit Louis XIV, si par impossible il eût vu ses courtisans bafouer un de ses ministres, même le plus chancelant ?
La Reine finit par s'ennuyer des voyages de Marly ; le Roi trouvait que les dépenses en étaient trop considérables ; aussi, vers la fm du règne, Marly était à peu près abandonné.
Terminons en disant que ce fut à Marly que le joaillier Bœhmer vint offrir à Marie-Antoinette le fameux collier, dont on ne connaît que trop l'histoire.
Marly, comme la Ménagerie, allait disparaître à la Révolution. L'établissement d'un corps de garde de 25 invalides, qui fut supprimé le 28 août 4793, permet de croire qu'on avait dû largement piller au château et briser plus d'une statue *. Les jardins étaient complètement détruits avant la vente du mobilier % qui commença le 6 octobre 4 793. L'affiche annonçant la vente se terminait par cette mention que les meubles pourraient être transportés à l'étranger en exemption de tous droits. Le 8 décembre, la vente du mobilier touchait à sa fm; la presque totalité des objets de luxe avait été vendue à vil prix. On donna à Sèvres quelques vases précieux ; de grandes
* Ministre de la Guerre, alors peu sûr de rester en place.
^ Une lettre du 1^'' octobre 1793, conservée aux Archives de Seine-et-Oise (Marly), nous apprend que « les malveillants » ont culbuté et brisé une Vénus de Médicis. — Tout ce gui suit est tiré des Archives de Seine-et-Oise, sauf quelques pièces conservées dans les Archives du bureau des Domaines à Versailles, pièces que j'aurai soin de citer.
^ Lettre du 27 novembre 1793 (7 frimaire an II).
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-quantités de fer et de plomb provenant des démolitions du parc furent livrées au ministère de la Guerre.
Les mutilations des statues et des vases continuant toujours, un charpentier de Marly, nommé Huzard, construisit deux « encaissements » pour préserver les chevaux de Goustou « des fureurs des malveillants* ». Le 18 janvier 1794 (22 nivôse an II), les représentants du peuple en mission dans Seine-et- Oise donnèrent l'ordre de transporter à Paris ces deux chevaux, et une pièce du 9 juillet 1794 (21 messidor an II), indique qu'on a dû les amener aux Champs-Elysées à ce moment ^
Le représentant du peuple Delacroix, qui ne s'inquiétait ^uère des objets d'art, ayant ordonné de vendre par lots séparés le domaine de Marly ^ la Commission des arts adjointe au Comité d'Instruction publique et présidée par le savant Millin, invita le District de Versailles à faire placer dans les dépôts nationaux les statues et groupes en plomb qui décoraient le château de Marly, pour éviter que ces objets <( qui doivent être conservés pour l'instruction, ne soient mutilés par des malveillants. » Je ne sais ce qu'il advint de cette recommandation.
D'après un arrêté des inspecteurs du Conseil des Cinq Cents, rendu le 5 août 1796 (18 thermidor an IV), le ministre des Finances ordonna de transporter au palais du Corps législatif* un certain nombre de statues de marbre et de bronze, ainsi que divers objets d'art conservés dans les dépôts de Marly et destinés à décorer le palais du Corps législatif, sa terrasse et son jardin'*.
Le Département de Seine-et-Oise écrivit, à ce sujet, à la municipalité de Marly le 28 novembre 1796. Sa lettre nous
* Le 4 juin 1794 (l6 prairial an 11), Huzard réclamait les 225 fr. qui lui étaient dus pour ses deux caisses.
^ Voir la description des travaux exécutés pour le déplacement, transportation et élévation des groupes de Coustou, imprimée et gravée par ordre du Gouvernement, par Groberl, directeur de l'arsenal de Meulan, î vol. gr. in-4, obi. avec 9 planches.
^ Ce qui ne s'exécuta pas.
* Palais Bourbon.
^ Le nombre de ces objets, statues, vases, tables de marbre est de 48. La liste est aux Archives de Seine-et-Oise.
apprend que les statues de Marly devaient servir aussi « à la décoration des Tuileries, et que ce qui ne serait pas employé au Corps législatif et aux Tuileries devait appartenir au musée de Versailles K »
Le 31 mars 1799, l'Etat vendit le domaine de Marly, château et bâtiments dépouillés, parc dévasté. Rien de plus obscur que cette vente, qui ne se fit qu'après de longues négociations. C'est un certain Cagnion, de Marly, qui achète et paye un à-compte de 77,000 francs en mandats territoriaux, valant en argent 5245 francs. Mais Gagnion avait acheté pour le compte de David Coste, lequel, à son tour, constitue Alexandre Sagniel pour son procureur général et spécial, pour accepter en son nom le contrat de vente du domaine de Marly qui va se passer, et payer le reste de ce qui est dû. De sorte que Sagniel ne paraît que lorsque les négociations pour l'achat sont terminées et après que la vente est accomplie. Je ne sais ce que cachent ces étranges manœuvres.
Le domaine, consistant en château, parc et dépendances, d'une contenance de 134 hectares 66 ares 2, fut vendu 412,361 francs 47 centimes, payables en mandats territoriaux, soit 28,145 francs en argent 1 L'acquéreur ne paya pas régulièrement aux échéances; le 2 juin 1799 (14 prairial an VII), il fit enlever tous les tuyaux de fonte et de plomb qui appartenaient à la machine et qui traversaient son parc ; une autre fois il voulut vendre des bois qui n'étaient pas à lui ; il prétendit qu'une partie du domaine vendue à un autre lui appartenait ; il mit la main sur des effets mobiliers réservés par l'administration. A plusieurs reprises, le ministre des Finances fut obligé de le forcer à respecter la propriété ou les droits de l'Etat.
En 1800, Sagniel établit dans les dépendances du château
* Je ne crois pas que le musée de Versailles ait jamais possédé quelques-unes des statues de Marly. Pour finir ce qui regarde cette question, j'ajouterai ici que nous savons par une lettre du Directeur des Domaines nationaux, écrite le 24 juin 1800 (5 messidor an VIII), qu'à cette date il y avait encore dans le domaine de Marly des groupes qu'où allait vendre.
^ Quelques petites parties de l'ancien domaine avaient été vendues à divers antérieurement à la vente faite à Sagniel. LAbreuvoir ne fut pas vendu à Coste ; la commune de Marly eu avait pris possession comme objet d'utilité publique.
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une filature de laine et une fabrique de draps, qui n'eurent pas de succès. Pour soutenir son industrie, Sagniel démolissait les bâtiments, et faisait de l'argent avec les marbres et les matériaux provenant des démolitions, avec les bois de haute futaie, avec les tuyaux de conduite, avec les plombs qui recouvraient les bâtiments, les belles grilles, les rampes en fer, etc. Puis il fît des emprunts, qui s'élevaient en 1806 à 1,100,000 francs. Malgré tout, Touvrage manqua à la fabrique et les ouvriers disparurent*.
En 4806 Sagniel devait encore 50,000 fr. à TEtat, et il continuait à démolir. Le maire de Marly avait prévenu le préfet de Seine-et-Oise de ce qui se passait, en lui demandant si Sagniel, étant encore débiteur de l'Etat, avait le droit de détruire le gage de sa dette (12 mars 1806). Pendant ce temps, Sagniel offrait à M. Daru, intendant général de la Maison de l'Empereur, de lui vendre le château de Marly, menaçant de le démolir si on ne lui donnait pas le prix qu'il demandait, et dans le délai par lui fixé. Une proposition faite sur ce ton ne pouvait être acceptée ; M. Daru la repoussa, et Sagniel continua à démolir.
Le 9 juin, les habitants notables de Marly adressèrent une pétition à l'Empereur pour le supplier d'empêcher la démolition du château. Le 14 juin, Fouché, ministre de la Police, donna l'ordre d'arrêter les travaux de démolition, mais Sagniel ne parait pas en avoir tenu compte; car, le 11 octobre, le maire de Marly prévient le préfet de Versailles qu'il a voulu s'opposer à la démolition, mais que Sagniel n'en continue pas moins sou œuvre de destruction. Les négociations se rouvrirent entre Sagniel et M. Daru, qui était alors à Berlin avec l'Empereur. M. Daru écrivit au préfet de Seiue-et- Oise, le 9 novembre, une lettre dans laquelle nous lisons que l'Empereur l'avait chargé une seconde fois d'acheter le château de Marly; que Sagniel avait demandé un prix tellement élevé, que l'Empereur avait refusé de subir ses conditions, et que Sagniel avait rejeté les propositions qui lui avaient été
* Lettres du Directeur des Domaines de Versailles (l4 avril ISOfi) et de son attaché, M. Leblanc (12 avril 1806) au Directeur général de l'adminis- Iration des Domaines [Archives du bureau des Domaines de Versailles].
faites. Pendant ce temps, Sagniel avait payé les 50,000 francs qu'il devait à l'Etat, et Fouché dut retirer la défense de démolir qu'il lui avait signifiée.
Aussitôt Sagniel mit le château en vente et fit poser des affiches. Ne trouvant pas d'acquéreur, il accomplit son œuvre sauvage, malgré les efforts du maire de Marly, M. Deschamps*, et vendit les matériaux à Paris.
Quand Sagniel eut tout démoli, tout vendu, quand cet impitoyable Vandale eut détruit un des plus exquis chefsd'œuvre de l'art français, il vendit le sol, le 27 juillet 1810, 288,000 fr. à un M. Gandulphe Andryane, qui vendit à son tour à Napoléon I*^'' le domaine de Marly, le 2 septembre J811, au prix de 400,000 francs pour le domaine, et de 21,000 francs pour les frais, que l'Empereur remboursait à M. Andryane. Le domaine de Marly est aujourd'hui une ferme de l'Etat, qui est louée 2500 francs.
Il ne reste plus rien du Palais des Fées que quelques débris çà et là, des creux marquant l'emplacement des bassins, et de belles avenues, qu'un employé d'administration, désireux de faire du zèle, proposa, en 1850, d'abattre pour en vendre les 1700 arbres. Les protestations des habitants de Marly réussirent à conserver à leur village ces avenues, qui forment encore de belles promenades.
La machine de Marly.
Marly était presque aussi célèbre par sa machine que par ses jardins. On voit cette machine représentée sur un tableau de P.-D. Martin, conservé au musée de Versailles^. Elle se composait d'un bâtiment construit sur la Seine, dans lequel étaient 14 roues à palettes plongeant dans la rivière, et faisant mouvoir 221 pompes et une multitude de chaînes de renvoi, qui, avec un bruit et des grincements prodigieux, faisaient arriver l'eau de la Seine au sommet d'une tour éloignée de 1256 mètres de la rivière et élevée de 154 mètres. Du haut de cette tour, l'eau coulait sur un aqueduc long do
* Lettre du 18 novembre au Préfet.
^ Nume'ro 778.
MARLY
660 mètres et, à l'aide de conduites, arrivait enfin dans les réservoirs qui la distribuaient à Marly et à Versailles.
La machine de Marly fut construite par un gentilhomme liégeois, Arnold De Ville, habile ingénieur, qui fut aidé dans son travail par un charpentier liégeois nommé Rennequin Sualem. De Ville avait pris modèle sur les machines d'épuisement employées dans les mines de Belgique et de Hongrie. On mit sept ans à construire la machine de Marly, de 1681 à 1687; elle coûta 3,953,561 livres*.
En 1686, Louis XIV donna 100,000 livres de gratification à De Ville et une pension de 8000 livres; Rennequin eut une pension de 1500 livres^. Cette différence dans les récompenses décide, il me semble, la question de savoir quel fut le véritable inventeur de la machine de Marly, question fort débattue pendant longtemps. Louis XIV et ses ministres devaient savoir à quoi s'en tenir, et s'ils ont traité De Ville plus généreusement que Rennequin, c'est que l'ingénieur De Ville était bien l'inventeur, et que Rennequin ne fut que le très-habile exécuteur de ses projets.
A la fin du xviii^ siècle, la machine était usée, détraquée et ne fournissait plus qu'une médiocre quantité d'eau. En 1804, par l'ordre de Napoléon P^", un entrepreneur de charpente, M. Brunet, fut chargé de remédier à cet état de choses. A l'aide de puissantes pompes foulantes et aspirantes, mises en mouvement par une seule roue de l'ancienne machine, il fit monter l'eau d'un seul jet au sommet de la tour de Marly et doubla le volume fourni par la machine de De Ville. En 1817, on adapta à deux des anciennes roues de nouvelles pompes analogues à celles du système Brunet. En 1826, une machine à vapeur, construite par MM. Cécile et Martin, commença à fonctionner; elle brûlait pour 500 francs de charbon par jour et avait pour but de fournir de l'eau quand les crues de la Seine empêchaient les roues de fonctionner.
La dépense considérable occasionnée par la machine à vapeur et le peu d'eau fournie par tous ces vieux systèmes décidèrent, en 1854, Napoléon III à faire établir une nou-
* Voir aux Archives nationales les Cartons 0^ 1490-1513, " Dangeau, 1686, 3 juillet.
velle machine, établie sur les dernières données de la mécanique moderne. Ce fut M. Dufrayer, directeur du service des eaux de Versailles, qui fut chargé de la construire. Elle a été terminée en 1859 et a coûté 2 millions de francs. Elle se compose de 6 roues à palettes en fer forgé, dont chacune met en mouvement 4 pompes aspirantes et foulantes qui, en vingtquatre heures et d'un seul jet, peuvent élever de 22 à 24,000 mètres cubes d'eau de la Seine à 156 mètres de hauteur, pour être ensuite distribués à Versailles, Saint-Cloud et autres communes du voisinage. Une conduite de 0"\60 de diamètre amène directement l'eau aux réservoirs de distribution, en passant au pied de l'aqueduc, aujourd'hui devenu inutile.
CINQUIÈME PAETIE