SALLE DU VESTIBULE DE LA COUR DES PRINCES
On a vu, dans le récit des Fêtes de Versailles, que les diverses pièces qui furent représentées eurent pour théâtre, ou des salles de verdure construites dans le parc par Vigarani, ou même la cour de Marbre. Le château n'avait pas, à l'origine, de salle de comédie, et c'est l'un des reproches que lui adresse Saint-Simon. Quand Versailles devint la résidence permanente de Louis XIV et de sa Cour, on y joua régulièrement la comédie française ou les farces italiennes, mais il n'est pas possible de savoir où se trouvait la salle qui servait à ces représentations. Ce n'est que dans les dernières années du règne que nous trouvons une salle de comédie établie sur l'emplacement actuel du vestibule de la cour des Princes *. Elle est indiquée sur les plans de Blondel ; le théâtre était au nord ; la salle, au midi. On entrait dans la salle par le vestibule de l'aile du midi (66), et, dans le théâtre, par le petit
* On ignore la date exacte de sa construction. Dangeau parle, le 31 octobre 1700, d'une salle de comédie, et, le 5 février 170G, il annonce la construction prochaine d'une nouvelle salle. Laquelle des deux dates s'applique à la salle du vestibule ?
corridor qui conduit du vestibule de la cour des Princes à la cour du château.
Sans vouloir faire l'histoire de la comédie à Versailles, je ne puis passer sous silence quelques faits assez importants. D'abord, l'excellence du répertoire contemporain que venaient jouer les acteurs de la Comédie française, et qui se composait principalement de pièces de Corneille, de Racine et surtout de Molière. On jouait aussi quelques pièces de Scarron. En 1703, le 4 0 octobre, on représenta à Fontainebleau, devant la Cour, le Jodelet de l'ancien mari de M™*^ de Mainteuon, ce qui montre combien on a tort de croire que, pour avoir prononcé le nom de Scarron devant M"™^ de Maintenon, Racine tomba en disgrâce.
La comédie française alternait avec la comédie italienne, dont le principal acteur fut Dominique Biancolelli dit Arlequin, merveilleux improvisateur, et de plus homme sérieux, studieux et fort instruit. Il mourut en 1688, laissant 100,000 écus de bien. Les comédiens italiens furent chassés et renvoyés en Italie par Louis XIV en 1697. Ces bouffons licencieux, qui se croyaient tout permis, avaient déjà été avertis qu'on les renverrait s'ils n'étaient pas plus sages ; ils ne tinrent pas compte de cette menace et, à la fin, ils furent assez fous pour oser jouer de Maintenon. Dans l'ins- ^nt leur affaire fut faite Louis XIV fut loué d'avoir pris cette mesure, et, longtemps après, Massillon l'en félicitait encore * : <£ La licence d'un théâtre étranger, où, à la honte des mœurs publiques et de la politesse de la nation, les plus grossières obscénités assembloient les Grands et le Peuple ; où le vice parloit un langage dont notre langue même rougit, et où le sexe lui-même venoit publiquement applaudir à des indécences qui étoient comme des insultes solennelles faites à sa pudeur, cette licence fut proscrite ; et les débris de cette scène impure élevèrent à la piété de Louis XIV un monument plus immortel que les murs renversés de tant de villes conquises n'en avoient élevé à sa gloire. »
Le Roi se montra non moins sévère envers les comédiens
* Addition de Saint-Simon au journal de Dangeau, VI, 117. ' Oraison funèbre de Madame duchesse d'Orléans.
LES SALLES DE SPECTACLE
français. Ils avaient joué, le 2 janvier 1703, une petite pièce licencieuse devant la duchesse de Bourgogne. Le Roi leur ût dire qu'il punirait leur insolence et que, si jamais ils retombaient dans la même faute, il les casserait sur-le-champ.
On a du théâtre de Louis XIV d'assez nombreux documents qui attestent la richesse des décors et des costumes de la scène royale de Versailles : nous mentionnerons le décor de 1685, publié dans Le XYW Siècle^ dont l'esquisse originale appartient à M. Didot, — les dessins des décorations des ballets représentés dans les bosquets de Versailles, qui sont conservés à la bibliothèque de l'Opéra, et dont plusieurs sont faits d'après Jean Bérain et Louis Chauveau, — les estampes qui se trouvent dans les opéras de LuUi, volumes assez rares que la bibliothèque de Versailles possède dans sa belle collection musicale. On y voit, en tête de l'opéra de Thésée^ une jolie gravure de Scotin d'après Gilleau, le maître de Watteau, qui représente les jardins et la façade du palais de Versailles. On trouve ensuite, pour le décor du premier acte, le temple de Minerve ; pour l'acte second, le palais d'Egée ; au troisième acte, un désert avec des animaux fantastiques lançant des flammes ; au quatrième acte, une île enchantée ; au cinquième acte, un palais avec les apprêts d'un festin. Les gravures de ces opéras donnent aussi les costumes des acteurs, dont l'étrangeté est encore plus remarquable que la richesse.
Sous Louis XV, les Italiens revinrent à Versailles, et l'hiver il y avait deux fois par semaine comédie française et comédie italienne une fois. De temps à autre, la comédie française était remplacée par l'opéra ou l'opéra-comique.
Pendant le carnaval de 1763, on donna dans la salle de spectacle le bal du Mai, dont une charmante gravure de Martinet, exécutée sur le dessin de M.-A. Slodtz a conservé le souvenir
Sous Louis XVI, la salle dont nous nous occupons servit de salle de spectacle aux Enfants de France. A la Révolution, elle fut occupée par une société dramatique d'amateurs ; on y donna aussi quelques concerts ^
' Chalcographie, n*^ 3629.
* Ctce,0'ic, 1806.
Enfin, en 1810, elle fut détruite par M. Dufour, qui a établi le vestibule actuel
L'usage était de remettre au Roi un exemplaire de la pièce de théâtre qu'on jouait devant lui. La bibliothèque de Versailles possède une remarquable collection de tragédies, de comédies, de ballets, d'opéras, de tragi-comédies, d'opérascomiques, de parodies, jouées au théâtre de la Cour pendant les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. La plupart sont reliés en maroquin aux armes du Roi.
rOPÉUA
La salle de l'Opéra fut commencée en 1753 par Gabriel. Après une assez longue interruption, les travaux furent repris en \767, par les ordres de M. de Marigny, et dirigés par l'inspecteur Leroy. La salle était achevée en 1770, quand eurent lieu les fêtes du mariage du Dauphin (Louis XVI) avec Marie- Antoinette, archiduchesse d'Autriche.
La salle, entièrement construite en menuiserie, était peinte en marbre vert antique ; tous les ornements, corniches, chapiteaux et bases des colonnes, guirlandes, etc., étaient dorés en or mat ; les loges étaient garnies de velours bleu ; le fond de la galerie était décoré d'arcades revêtues de glaces. On peut difficilement imaginer une plus belle salle de spectacle, et une décoration plus riche, mais avec mesure.
Pour les fêtes, la scène se changeait en une seconde salle, avec loges et galerie, absolument semblable à la première, et se joignait à celle-ci par une charpente mobile. On avait ainsi pour les bals parés et les banquets une grande salle d'une incomparable beauté
Toutes les sculptures furent exécutées par PajouetGuibert.
* Journal du département de Seine-et-Oise, 1811, p. 908,
* Cicérone et Almamch de Versailles, au X..
LES SALLES DE SPECTACLE 123 Le plafond, représentant Apollon préparant des couronnes aux hommes illustres dans les arts, était Toeuvre de Durameau, qui peignit aussi, aux plafonds des secondes loges, des Amours portant les attributs des douze dieux. Un peintre, nommé Tousé, fit deux tableaux pour le salon de l'Opéra : l'amour des arts et une tète de Flore, Les dorures de la salle furent exécutées par Brancourt et Vernet*.
Pendant ce temps, on avait construit à Paris une salle d'Opéra qui n'avait pas eu de succès. Aussi Bachaumont écrivait-il, le 26 février 1770: « Si l'on est mécontent de la nouvelle salle de l'Opéra, les curieux vont s'en dédommager en fouie à Versailles et y admirer la magnifique salle qu'on vient d'y construire. Indépendamment du beau coup d'œil qu'elle présente, de sa coupe avantageuse et de la magnificence de son ensemble, le mécanisme de son intérieur offre des détails immenses et admirables à ceux qui s'y connoissent. On peut en faire également et promptement une salle de spectacle, une salle de banquet royal et une salle de bal. Le Roi veut que cela ait lieu dès le premier jour. Toute cette partie du travail appartient au sieur Arnoux, ci-devant machiniste de l'Opéra, mais qui, malheureusement trop occupé de la salle de Versailles, n'a pu donner ses lumières pour celle de Paris, qui ne se ressent que trop de son absence. »
Le 17 mai 1770, les spectacles ordonnés pour le mariage du Dauphin commencèrent par l'opéra de Persée, de Quinault et Lulli, rajeuni par un M. Joliveau. « Persée a été réduit en quatre actes, dit Bachaumont®, et c'est M. Joliveau, ci-devant secrétaire perpétuel de l'Académie royale de musique, aujourd'hui l'un de ses directeurs, qui s'est chargé du soin de réformer le poëme de l'immortel Quinault. On se doute bien que la musique de Lulli ne sera point épargnée, et qu'il faudra renforcer de toutes parts cet ouvrage tombé en vétusté. On a déjà fait sur le théâtre des Menus quelques répétitions de ce dernier opéra.... Malgré toutes les précautions qu'on a prises, ajoute Bachaumont', pour renforcer la musique de Lulli, il
^ Comptes des Bâtiments, 1770. — Ce Vernet (Louis-François) était un hère de Joseph Veruet (voir Jal et Mercure de France^ août 1770,) ' 1770, 25 février, — V, 69.
1770, 18 mai, — V, 113.
a paru singulier que pour début on assomme M"^o la Dauphine, dont l'oreille n'a entendu jusqu'ici que les meilleurs ouvrages des grands maîtres d'Italie, d'un récitatif françois, que l'on sait être insupportable pour ceux qui n'y sont pas faits. » En effet, « joué avec toute la pompe et toute la magnificence du spectacle, continue Bachaumont, Persée n'a point eu de succès. On a trouvé mauvais que le sieur Joliveau se fût avisé de changer le poëme de Quinault, ou plutôt de le profaner par ses corrections sacrilèges. On sait d'ailleurs qu'il ^st essentiellement triste, et l'on a fort censuré le goût de ceux qui ont assisté au choix des spectacles d'avoir préféré celui-ci, qui a répandu un ennui général sur toutes les physionomies. On a déjà observé que le genre de la musique ne pouvoit affecter que désagréablement les oreilles de M"^*^ la Dauphine, accoutumées jusqu'à présent seulement à la vivacité et à la légèreté de la musique italienne. On n'a pas trouvé que les ballets réparassent ce qui manquoit d'ailleurs, et les machines, qu'on avoit extrêmement vantées, n'ont pas produit l'effet merveilleux qu'on s'en promettoit. En tout, l'exécution a été plus que médiocre. »
Le 23 mai, la Comédie française représenta At/ialie. M"° Clairon, qui avait renoncé au théâtre, reparut sur la scène.
« Il y a eu ces jours derniers, dit Bachaumont, sur l'ancien théâtre de la Comédie françoise (à Paris), une répétition d'Athalie, telle qu'elle doit être exécutée à Versailles, c'est-àdire avec les chœurs. Le bruit qui couroit depuis quelque temps sur M^^^ Clairon s'est réalisé. M'"^ la duchesse de Villeroy a réinstallé elle-même dans ses fonctions l'actrice qu'elle avoit amenée avec elle, et les spectateurs ont vu avec la plus grande satisfaction reparoître cette divinité de la scène. On assure que, dans cet essai très-informe, elle a paru plus héroïque que jamais, et qu'elle a développé une majesté théâtrale qui en a imposé à toute l'assemblée. »
Le 22 mai, il y eut une nouvelle répétition, cette fois à Versailles.
« M. le duc de Richelieu et M"i« la duchesse de Villeroy ont présidé à la répétition d'Atàalie, faite à Versailles sur le théâtre de la Cour avec toute la chaleur que peuvent prendre
LES SALLES DE SPECTACLE
des sujets zélés pour les plaisirs de leur maître. M"i° la duchesse de Villeroy s'est spécialement distinguée; elle entroit dans les plus petits détails, et n'épargnoit pas même M"*^ Clairon, de quelque vénération qu'elle soit pénétrée pour le jeu de cette actrice ; elle lui reprochoit plusieurs défauts ; mais celle-ci, douée d'une forte dose d'amour-propre, sembloit ne pas tenir grand compte des avis de M'"^ la Duchesse et alloit son train en lui déclarant qu'il n'étoit pas possible que cela fût autrement, que cela n'auroit pas le sens commun, etc., en sorte qu'un spectateur neuf auroit pris la première pour l'actrice, et l'autre pour la Duchésse ou la Reine, ce qu'elle étoit au surplus dans ce moment »
Dans une seconde note sur cette répétition, Bachaumont ^ ajoute : « On a fait hier à Versailles la répétition ù'Atàalie, dans toute sa pompe et telle qu'elle doit être exécutée aujourd'hui. G'étoit depuis quelque temps un problème si ce seroit M^'^ Dumesnil ou M^i*^ Clairon qui feroit le rôle. La dernière l'a emporté enfin, malgré l'énormi té de cette injustice ; mais on ne sait si la première ne sera pas bien vengée par l'indignation générale du public contre sa rivale, qui, au demeurant, a déclamé plus que senti son rôle. On n'en a nullement été content. On est partagé sur les chœurs, qui font un merveilleux effet au gré d'une partie des spectateurs, et qui refroidissent et afToiblissent l'action, suivant d'autres amateurs. On se réunit plus complètement sur le spectacle et sur les décorations, qu'on assure être de la plus grande beauté et d'une vérité d'imitation admirable ; surtout le dernier tableau a fait un effet prodigieux : cinq cents hommes sur la scène, débouchant par quatre côtés sur dix de front, ont présenté le coup d'œil le plus imposant et le plus terrible. »
Le 9 juin, on joua l'opéra de Castor et Pollux, de Rameau, paroles de Gentil Bernard ^ « Il n'a pas répondu en tout au grand succès qu'on s'en promettoit, et le sieur Legros a crié plutôt que chanté, ce qui a gâté infiniment la beauté de la
* Bachaumont, XIX, 185.
* Cet opéra avait été joué pour la première fois en 1737.
scène. Les décorations, les ballets, 1 ensemble de la salle, tout cela formoit le plus magnifique coup d'œil et a paru plaire beaucoup à M^^^ la Dauphine K »
Le 13 juin, on donna une seconde représentation de Castor et Pollux^ qui fut encore plus mal exécutée que la première. Legros continua à crier; Larrivée se trouva mal au premier acte et fut remplacé par un autre acteur qui était loin de le valoir ; les ballets n'eurent pas leur succès ordinaire
Le 20 juin, les spectacles finirent avec Tancrède, tragédie de Voltaire, et une féerie appelée la Tour enchantée. Clairon joua le rôle d'Aménaïde^ qui avait toujours été son triomphe ; elle espérait se relever de l'espèce de chute qu'elle avait éprouvée lors de la représentation d'Âthalie. Elle y réussit mieux, sans parvenir cependant à enlever l'unanimité des suffrages qu'elle méritait autrefois et qu'elle arrachait toujours. Lekain, hors d'état déjouer, fut remplacé par Molé dans le rôle de Tancrède. « La pompe de la scène présentoit des situations superbes ; on a surtout admiré la scène du conseil, où se trouvaient cinquante chevaliers avec autant d'écuyers formant un demi-cercle, et présentant le coup d'œil le plus imposant ^. »
La Tour enchantée avait exigé de nombreuses répétitions, dirigées par la duchesse de Villeroy, qui se donna beaucoup de mouvements pour faire réussir ce spectacle, sinon de son invention, duquel au moins elle avait donné le canevas, et qui s'exécutait entièrement sous ses auspices. Cette pièce, féerie ou ballet, était un drame à machines, dans un goût tout nouveau. Le sujet était une princesse enfermée dans une tour .avec la reine sa mère par un génie malfaisant, amoureux de la princesse ; un chevalier français, amoureux de la prisonnière, arrive à son secours, tue le mauvais génie et célèbre sa victoire par une fête.
« Les paroles de ce divertissement, très-médiocres, sont du sieur Joliveau. Les morceaux de musique sont tirés de différens opéras qu'on ne joue plus ; il y en a de Rameau, de
* Baghaumont, V, 120.
^ Bachaumont, XIX, 190.
" Baghaumont, XIX, 193.
LES SALLES DE SPECTACLE
Rebel et de Francœur ; le surplus est du sieur Dauvergne, surintendant de la musique du Roi. Les danses, dont ce ballet est entremêlé, sont de la composition du sieur de Laval, maître des ballets de S. M. Quant à l'exécution, la partie des décorations, de la plus grande richesse, a manqué par la hâte avec laquelle on a précipité la représentation, qui a été telle qu'on travailloit encore à cet ouvrage le matin. Les chars attelés de vrais chevaux provenant des Ecuries du Roi n'ont pas réussi comme on l'espéroit, et les coursiers effrayés ont dérangé l'ordonnance du spectacle. Du reste, un luxe étonnant dans les habillemens, une multitude d'acteurs, au point qu'on prétend avoir compté sur la scène plus de 800 personnes*. »
Les costumes et les décors qu'on admira dans ces représentations étaient l'œuvre de Boquet, peintre décorateur et dessinateur des habits, artiste plein de talent et de goût, — de Machy, pour l'architecture, — de Canot, pour la figure et les gloires en nuages, — de Boquet fils, pour les plafonds en tableaux de coloris, — de Bandon père et fils, pour le paysage, — de Sarazin et Sabrant, pour la trace et les dégradations perspectives de l'architecture'.
En 4771, aux fêtes du mariage du comte de Provence, on joua, le 17 avril, l'opéra de la Reine de Golcnnde ;\q 20, il y eut bal paré ; le 29, on exécuta le ballet des Projets de r Amour ; le 31 , on représenta la tragédie de Gaston et Bayard. En 1773, pour le mariage du comte d'Artois, on joua, le 18 novembre, l'opéra d'Jsménie; le 19 novembre et le 9 décembre il y eut bal paré.
En 1777, pendant le séjour de l'empereur Joseph II, on exécuta, le 5 juin, l'opéra de Castor et Pollux^.
Il existe à la bibliothèque de Versailles un superbe volume in-folio, relié en maroquin rouge, dans lequel on trouve le plan de la scène et de l'orchestre de l'opéra de Versailles avec la disposition des chœurs, des chanteurs et des musiciens ;
* Baghaumont, XIX, 192-193 ; V, 125.
* Recueil des fêtes et spectacles donnés devant Sa Majesté, etc.y 1770, in-80, I, 63.
^ Correspondance de Mercy-Argenteau^ 111,61.
les chœurs sont rangés sur un rang tout autour de la salle. Le même volume renferme aussi la disposition des musiciens de la chapelle. Nous ne manquerons pas de signaler la beauté de l'aquarelle qui sert de titre à ce volume; elle est de Metoyen, musicien du Roi, aquarelliste aussi distingué qu'inconnu.
Le 30 janvier 1782, les Gardes du corps offrirent une fête à Louis XVI et à la Reine dans la salle de TOpéra. M. de Belleval, qui y assista, en donne la description suivante dans ses Souvenirs.
Il y avoit un bal paré où toute la Cour se trouvoit : le luxe des costumes, les riches uniformes en faisoient un coup-d'œil enchanteur. Il commença à cinq heures du soir et finit à onze. Le bal masqué étoit non moins beau et le monde y étoit plus considérable. Il dura depuis une heure après minuit jusqu'à sept heures du matin. Le Roi et la Reine circulèrent dans les deux, oii chacun eut la liberté de les voir et de les approcher à son aise. La Reine étoit dans tout l'éclat de sa beauté; sa démarche étoit imposante et elle avoit un port de tête rempli de majesté : c'étoit véritablement une belle reine et une belle femme. Le Roi, trop gros, est pris d'un embonpoint qui défigure les traits des Bourbons qu'il a fort prononcés ; il a les yeux gris et saillants ; il marche mal et sans grâce, et l'on auroit dit qu'il ne savoit que faire de sa personne. Il n'avoit point non plus cet air gracieux allié à une grande majesté qui frappoit tous ceux qui avoient eu l'honneur d'approcher de S. M. Louis XV. Il avoit l'air ennuyé et triste, bien qu'il fît l'honneur de témoigner sa satisfaction aux officiers des Gardes du corps comme aux simples Gardes. Quant à la Reine, son air ne démentoit point ses paroles affables. Elle voulut même, pour donner aux Gardes une plus grande marque de considération, ouvrir le bal avec l'un d'eux. Ce fut M. Dumoret de Tarbes, de la compagnie de Noailles, qui eut l'honneur de danser avec Sa Majesté. Il étoit transfiguré de joie, et ses camarades eurent bien de la peine à ne pas crier : Vive le Roi! tant ils sentoient combien cet honneur fait à un rejaillissoit sur tout le corps. L'ordre fut si parfait, que malgré la foule on pouvoit se mouvoir à l'aise.
Le l^'' octobre 4789, l'Opéra servit aussi au banquet que les officiers des Gardes du corps donnèrent aux officiers des régiments de Flandre et des Trois-Evêchés, que Louis XVI avait appelés à Versailles pour les opposer à la Révolution.
Nous reproduisons le récit de Gorsas, député Girondin, récit qui fut écrit au moment même des événements.
LES SALLES DE SPECTACLE
MM. les Gardes du corps du Roi ont traité avant-hier tous les officiers des corps militaires qui sont à Versailles. Une table de 240 couverts a été dressée à cet efifet dans la grande salle de l'Opéra. MM. les Gardes du corps étoient au nombre de 120; les officiers du régiment de Flandre, tous les officiers du régiment de dragons, des Gardes suisses, des Cent-Suisses, des gardes de la prévôté, de la maréchaussée, tout l'état-major de la garde bourgeoise, M. d'Estaing à leur tête, deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenants, deux sergents et deux fusiliers, ont assisté à ce banquet dont on ne prévoit point les suites.
La salle étoit illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus jolies femmes de la Cour et de la ville donnoient d'agréables distractions et formoient un coup d'œil le plus attrayant et le plus enchanteur.
Pendant le dîner, on a porté plusieurs santés, celle du Roi, de la Reine, de M^'' le Dauphin, de toute la famille royale. (Je ne me rappelle pas cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois, ou peut-être étois~je distrait, je ne m'en suis pas aperçu.) Pendant les santés, la musique du régiment de Flandre a exécuté des morceaux plus intéressants les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.
A la santé du Roi, la salle a retenti de l'air : 0 Richard, ô mon roi l Une allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la Reine, etc. Au milieu de toutes ces santés, se sont présentés dix à douze grenadiers du régiment de Flandre ; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du Roi. Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons ; même accueil, même cérémonie ; un instant après entrent les grenadiers suisses ; même accueil, même cérémonie ; un instant après suivent les Cent- Suisses du Roi ; même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant. Mais des scènes autrement intéressantes se préparent.
Le Roi, la Reine, M^"* le Dauphin, Madame, sont venus pour jouir de ce spectacle : tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La Reine, tenant son fils par la main, s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; au même moment les grenadiers suisses, ceux du régiment de Flandre, les dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi et sa famille, accompagnés par MM. les Gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes les galeries, aux cris répétés de Vive le Roi ! etc.
Tout paraissoit fini. Tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et la musique s'est portée à la cour de Marbre et devant le balcon de Sa Majesté. Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau Vive le Roi! Le balcon s'est ouvert ; un Garde du corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme à l'assaut. Un dragon, un suisse, un garde-bourgeoise le suivent ; en un instant
e balcon est rempli. Lorsqu'on y pensoit le moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe ; les cris d'allégresse ont redoublé.
Le Roi s'est retiré ; on s'est porté sur la terrasse où l'um est resté fort tard à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi arrivoit de courre le cerf et qu'il a paiu en habit de chasse.
Un historien fidèle ne doit rien oublier : quelques officiers, en versant du vin à leurs soldats, leur disoient : «Allons, enfants! buvez à la santé du Roi, de votre maître et n'en reconnoissez point d'autre ! » Un autre officier a crié fort haut : « A bas les cocardes de couleur ! que chacun prenne la noire, c'est la bonne !»
(Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c'est ce que j'ignore).
P. S. — Un dragon grimpant au balcon est tombé ; il s'est cru déshonoré par cette chute ; il a voulu se percer de son sabre, et ensuite d'un couteau ; on lui a arraché l'un et l'autre, et on l'a gardé à vue.
Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous, jusqu'à l'article de la Cocarde.
Ce tumulte souleva Paris et amena rinvaslon du château au 6 octobre, le départ du Roi et de l'Assemblée pour Paris, et le triomphe décisif de la Révolution.
Pendant la Révolution, TOpéra servit de salle de réunion à la Société populaire,
En 1 837, Louis-Philippe restaura la salle et la fit peindre en marbre rouge. Le 10 juin, en l'honneur de l'ouverture du Musée, on y donna une représentation théâtrale à laquelle assistèrent le Roi et la famille royale. L'orchestre était dirigé par Habeneck, l'incomparable chef d'orchestre des concerts du Conservatoire. Il exécuta l'ouverture d'Iphiçénie en Aulide, de Gluck ; puis on joua le Misanthrope. Louis-Philippe avait fait faire pour cette représentation des costumes Louis XIV, la Comédie française jouant encore Molière en costumes Louis XV La pièce fut admirablement interprétée par une troupe incomparable, qui se composait de Perrier, Provost, Samson, Firmin, Menjaud, Monrose et Régnier, de Mlles Mars, Mante et Plessy. Après, on exécuta quelques frag-
* C'est à partir de cette représentation que la Comédie française prit, pour ne plus les quitter, les costumes Louis XIV pour jouer Molière.
LES SALLES DE SPECTACLE
ments du troisième acte et le cinquième acte de Robert le Diable de Meyerbeer, qui furent chantés par Duprez, Levasseur, Serda et M^'^ Falcon.
La soirée se termina avec les Fêtes de Versailles^ intermède par Scribe, qui ne sut pas sortir du vulgaire, ni même échapper toujours au ridicule. La musique était d'Auber, et le ballet de Goralli. L'intermède se divisait en deux parties : une fête sous Louis XIV, — une fête en 1837.
Dans la première partie, on assiste à un ballet magnifique préparé par Lulli. Louis XIV et sa Cour voient danser un menuet, un passepied et une sarabande, et défiler une marche composée de Molière et des acteurs du Misanthrope^ de Corneille et des acteurs du Cid^ et de Racine et des acteurs d'At/ialie. La jolie Léontine Fay, alors M'"'^ Volnys, M"^ Anaïs et M'^o Paradol, étaient dans cette dernière troupe. Après le défilé, tous se groupaient autour de la statue du grand roi, en agitant des couronnes et des branches de lauriers.
Pendant l'entr'acte, on joua une symphonie allégorique. On entendit d'abord des airs vifs et joyeux, qui représentaient la Régence ; puis une musique légère, élégante et voluptueuse, qui indiquait le règne de Louis XV, et à laquelle se mêlaient rarement et de loin en loin quelques sons guerriers, qui rappelaient le canon de Fontenoy et de quelques autres victoires. Pendant ce temps, des nuages encore clairs et transparents commencent à descendre sur la scène ; ce sont les symptômes précurseurs de la Révolution. Peu à peu l'horizon s'obscurcit, les nuages s'amoncèlent ; voici une Duit profonde, et bientôt la tempête qui mugit. Une symphonie large et imposante peint le désordre de tous les éléments confondus. De temps en temps, au milieu de l'orage, des chants de guerre et de victoire se font entendre et rappellent les victoires de nos armées républicaines. A la lueur des éclairs qui, pendant quelques instants, dissipent les nuages, on voit paraître un aigle qui porte la foudre et se perd dans les cieux. C'est l'Empire. La tourmente semble un moment s'apaiser. Ce calme indique la Restauration. L'orage s'éloigne, mais on l'entend encore gronder à l'horizon. Lentement il se rapproche ; il augmente ; il éclate dans toute sa force, et l'orchestre fait entendre des airs dejriomphe et des chants po-
pulaires, qui représentent les glorieuses journées de juillet 1830. Alors le ciel s'éclaircit, les nuages se dissipent et laissent percer des rayons de soleil. Une musique calme et majestueuse peint la paix qui revient et la tranquillité qui renaît, grâce à la royauté de Louis-Philippe, « la meilleure des républiques. »
L'entr'acte fini, on représenta la seconde partie de l'intermède, une fête en 1837. Ce fut un splendide ballet, où figurèrent les plus excellentes danseuses et en même temps les plus charmantes. M"°s Noblet et Fitz-James dansèrent, avec huit coryphées, le pas des Folies ; — M"^» panny et Thérèse Essler dansèrent, avec dix coryphées, un pas de deux ; — M"es Pauline Leroux, Maria et Blangy, le pas de trois d'Ali-Baba ; — M. Mazillier et M™^ Dupont, un pas styrien avec douze coryphées ; — enfin, M^^^ Panny Essler dansa la cachucha, que cette jolie et élégante personne exécutait à ravir.
Dans un dernier tableau, le Génie de la France apparaissait entouré de toutes les gloires militaires de la France, des poètes, des savants et des artistes qui l'ont illustrée.
Le 25 juillet 1855, jour de la fête offerte à Versailles par Napoléon III à la reine d'Angleterre, on servit dans la salle de l'Opéra le souper qui termina cette fête si brillante. On avait dressé, dans la loge d'honneur, une table à laquelle prirent place l'Empereur, l'Impératrice, la reine d'Angleterre, le prince Napoléon, la princesse Mathilde, le prince Albert, le prince de Galles, la princesse royale d'Angleterre et le prince de Bavière.
La dernière représentation donnée dans cette salle eut lieu le 21 août 1864. On y joua la Psyché de Molière et Corneille devant l'Empereur, l'Impératrice et le roi d'Espagne.
Le 20 mars 1871, l'Assemblée nationale, d'abord réunie à Bordeaux pour signer la paix avec la Prusse, tenait sa première séance dans la salle de l'Opéra, disposée pour sa nouvelle destination par M. Questel
La Constitution républicaine de 4875 ayant établi deux Chambres, le Sénat occupa la salle de l'Opéra et y siégea
^ Le plafond avait été enlevé et remplacé par un vitrage.
Lf:S SALLES DE SPECTACLE
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du 8 mars 1876 au 2 août 1879, époque à laquelle il fut transleré à Paris, la salle restant toujours affectée à cette Assemblée, en cas de retour à Versailles.