‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 100 sur 166 · L'OPPOSITION — L'ATTENTAT DE DAMIENS · texte numérisé non relu

L'OPPOSITION — L'ATTENTAT DE DAMIENS

C'est l'apogée de la puissance de la favorite. L'indolence du Roi, vrai roi fainéant, est telle que, selon l'expression d'un contemporain, Mme de Tencin, « ce qui se passe dans son royaume parait ne pas le regarder; il n'est affecté de rien ». Un observateur bien placé et impartial, le duc de Luynes, confirme à plusieurs reprises cette opinion et montre l'indifférence de Louis XV à s'occuper sérieusement des affaires de l'Etat, à faire exécuter ses décisions. Les intrigues continuelles, les changements de ministres, le relâchement de la discipline dans l'armée, l'absence de responsabilités, joints au désarroi du Trésor public, ont établi un état d'anarchie dépensière (le mot est de D'Argenson). La corruption est en tout lieu. On vole partout et surtout au loin, dans nos colonies, au Canada, que nous perdons, parce que l'Angleterre y a trois alliés qui la servent sans subsides : discordé, famine et concussion1.

L'opposition devenait de plus en plus vive. Les parlements continuaient à s'agiter au sujet des impôts; partout on s'élevait contre la déprédation des finances. La royauté était attaquée dans son essence, et Voltaire écrivait : « Messieurs du Parlement brûleront bientôt les édits du seigneur roi. » La Théorie de l'Impôt, du marquis de Mirabeau, était lue dans tout le pays et le peuple faisait des émeutes : Paris se révolta à plusieurs reprises. A Versailles, on jetait partout, même chez le Roi, des billets d'une incroyable violence. En voici un :

Tu vas à Choisy et à Crécy ; Que ne vas-tu a Saint-Denis!

Au fort de ces luttes, le 5 janvier 1757, à six heures du soir, Louis XV, descendu de ses appartements, allait monter dans son carrosse, rangé contre les marches de la cour de

' La chute de Montcalai au Canada est de 1759.

l'histoire. — LOUIS XV. 421

Marbre, lorsqu'il fut blessé d'un coup de couteau par Damiens. Voici le récit de ce tragique événement fait par un contemporain :

Après dîner, le Roi revint de Trianon pour voir Madame Victoire qui était un peu incommodée. Il avait donné l'ordre à cinq heures et demie pour retourner à Trianon; ses carrosses l'attendaient à la porte de la nouvelle salle des Gardes. Le Roi descendit à six neures, précédé par M. de Montmirail, ayant à sa droite et à sa gauche M. de Brionne et M. le Premier, en avant M. de Baudreville, écuyer de quartier, Mgr le Dauphin à côté de lui, du côté franche, et M. le duc d'Aven derrière lui. Il y a plusieurs marches de la salle des Gardes dans la cour; le Roi était au bas de la dernière marche, lorsqu'il se sentit frappé du côté droit et dit: « On m'a donné un grand coup de coude. » On vit en même temps un homme, environ de quarante-cinq ans. habillé de brun avec une redingote brune, qui avait son chapeau sur la tète. Mgr le Dauphin lui dit : « Est-ce que lu ne vois pas le Roi? » Et un garde du corps lui jeta son chapeau à bas. M. Didreville, écuyer du Roi auprès de Mgr le Dauphin, avait déjà saisi l'homme fortement par les deux épaules, mais était prêt à le lâcher (c'est de lui que je le sais), croyant que c'était un paysan étourdi. Le Roi ayant porté sa main à l'endroit du coup, qui est entre la quatrième et la cinquième côte, la retira pleine de sang et dit : « Je suis blessé, et c'est cet homme qui m'a frappé. » Le voyant arrêté, il ajouta : « Qu'on le garde et qu'on ne le tue pas. »

Il y avait eu un espace de quelques secondes depuis le moment du coup jusqu'à celui où l'écuyer du Roi saisit ce misérable. Il aurait pu proliterde ce temps pour se sauver au milieu des hommes et des chevaux ; mais, soit étonnement de l'horreur de son crime ou

indifférence pour la vie, il resta Le Roi perdait beaucoup de

sang; cependant, il remonta son escalier sans être soutenu. Il devait coucher à Trianon; aussi, n'y avait-il ni linge pour lui, ni draps dans son lit, ni valet de chambre, ni même M. de la Martinière, premier chirurgien, qui était venu à Versailles et retourné à Trianon. On coucha le Roi sur ses matelas, sans draps; tous ceux (jui se trouvèrent autour de lui le déshabillèrent. On avertit M. Hévin, chirurgien de Mme la Dauphine. Le Roi avait de l'étouffement en ce moment; M. Hévin le saigna. M. de la Martinière étant arrivé, sonda la plaie; la sonde entra jusqu'à la cote et lui fit voir que l'ouverture ne perçait point par en bas, mais seulement un peu en haut, et était en tout de la longueur d'environ quatre pouces, sans avoir vraisemblablement rien offensé, ce qui s'est vérifié depuis, à

n'en pouvoir pas douter On saigna le Roi, le soir, une seconde

fois. La nuit n'a pas été fort bonne, d'autant plus que le Roi a coutume de se coucher du côté droit, qui est celui de la plaie, et qu'il a été obligé de se tourner de l'autre côté; cependant, il a dormi. M. de la Martinière lui a dit que s'il était un simple particulier, il aurait pu se lever en robe de chambre dès aujourd'hui, et l'on re-

garde ia guérison de cette plaie comme une affaire de deux ou trois jours. (Barbier.)

Da miens avait à la main un couteau à deux lames et s'était servi de la plus mince pour frapper le Roi. Il lui fit une blessure légère qui ne demanda que quelques jours de repos.

GHOISEUL PREMIER MINISTRE

C'est dans la deuxième période de la guerre de Sept ans que Choiseul fut appelé au ministère des Affaires étrangères, à la place de Bernis.

Choiseul. Lorrain d'origine, n'était encore en 1753 que maréchal de camp et comte de Stainville. La première cause de sa fortune fut un service de courtisan rendu à Mme de Pompadour : un billet galant du Roi à la comtesse de Choiseul-Romanet, sa belle-sœur, trouvé par lui et porté à la favorite. Celle-ci, ainsi avertie, chassa de la Cour sa naissante rivale et eut raison du complot ourdi contre elle. Elle en récompensa Stainville en le nommant ambassadeur à Rome, puis à Vienne (1757). En 1758, il était créé duc de Choiseul, pair de France et appelé au ministère des Affaires étrangères. « Présomptueux, libertin, méprisant les femmes, il dut aux femmes, et à trois d'entre elles en particulier, la plus grande part de sa haute fortune » : M1,e Crozat, fille d'un millionnaire de la finance, femme de mérite, bonne et généreuse1 ; Mme de Gramont, sa propre sœur, qui stimula l'ambition de son frère en l'empêchant de s'attarder au « badinage »; enfin, Mme de Pompadour, qui l'éleva jusqu'au sommet, en reconnaissance du service rendu. Physiquement, il était petit, roux et d'une figure peu agréable, mais son esprit était vif, sémillant et caustique; il avait de l'audace dans le caractère, de la décision, de la suite dans les desseins. Pendant les douze ans de son ministère, il eut le mérite de voir nettement les intérêts de la France et de comprendre que « la véritable guerre » était la lutte contre l'Angleterre. Malheureusement, la conti-

1 H. Walpole disait d'elle : « C'est la plus gentille, la plus aimable créature qui soit sortie d'un œuf enchanté. » 11 appelait Mme de Gramont « uue amazone ».

nuité de la guerre continentale, consacrée par un nouveau traité, demandé par Mme de Pompadour et le Roi, et le manque de chefs énergiques firent échouer la guerre maritime. Il faudra en revenir à la politique pacifique de Bernis. En 1760, Choiseul espérait obtenir de l'Angleterre, par l'intermédiaire de la Russie, notre alliée, une paix avantageuse, mais il eût fallu céder à celle-ci une partie de la Pologne, que Louis XV, gagné par la Dauphine, voulait réserver pour un prince de Saxe; et c'est ainsi que le Secret du Roi défaisait l'œuvre habile du premier ministre.

En 1761, Choiseul avait mis aux Affaires étrangères son cousin, Praslin, qui ne fut que sa doublure. Il prit pour lui les ministères de la Guerre et de la Marine1. La même année, il faisait signer le Pacte de famille (15 août), qui unissait pour toujours les deux familles de France et d'Espagne dans une protection réciproque contre l'Angleterre. Mais la mort de la tsarine Elisabeth (5 janvier 176:2) et l'alliance de son successeur, Pierre III, avec Frédéric, jointes à l'épuisement des belligérants, ramenèrent la paix entre la France, l'Angleterre et l'Espagne par le traité de Paris (10 février 1763).

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