‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 101 sur 166 · L'ÉTAT DE L'OPINION APRÈS LA GUERRE DE SEPT ANS · texte numérisé non relu

L'ÉTAT DE L'OPINION APRÈS LA GUERRE DE SEPT ANS

La guerre de Sept ans avait avili la France et la monarchie, et le langage de l'opposition contre le Gouvernement commença à devenir de plus en plus violent. A Grenoble, en 4763, on avait affiché un placard séditieux ainsi conçu : « 0 France, ô peuple esclave et servile ! En méprisant les lois, on t'arrache tes biens pour en former des chaînes. Le souffriras-tu, peuple malheureux2'?» Les succès de Frédéric II avaient fait de lui l'homme du jour; ses portraits, aussi nombreux que ceux de Voltaire, encombraient Paris. C'était comme une protestation contre nos généraux incapables, créatures de favorites, comme Soubise, commandant des troupes,

1 De 1766 à 1770. Il confia la Marinera sou cousin, conserva la Guerre et reprit les Affaires étrangères.

- Vicomte de Guichen, Crépuscule d'ancien régime ; — Paris et Versailles, Journal auecdotique de 1712 à 1789, par Hippeau.

d'ailleurs mal recrutées et toujours prêtes à se révolter. Le comte de Saint-Germain, qui avait rallié l'armée après la défaite de Rosbach, constatait que le Roi avait « la plus mauvaise infanterie qui soit sous le ciel et la plus indisciplinée1 », Après ce désastre, un cri d'indignation générale avait été poussé contre Louis XV et la Cour. Le contraste entre ce roi dégénéré, mené par une maîtresse, et qui ternissait l'héritage de gloire laissé par ses ancêtres, et ce roi nouveau, vaillant et habile, infatigable, toujours à la tête de ses armées qu'il conduisait à des victoires éclatantes, avait surexcité les. esprits au plus haut point et jusqu'à la démoralisation.

Les philosophes regardaient Frédéric, « le philosophe couronné », comme leur protecteur. D'Alembert se réjouissait de ses succès2, Voltaire les glorifiait, et, malgré ses brouillesfréquentes, admirait un roi « qui emportait Bayle dans son bagage de campagne et qui n'avait peur d'aucune idée3 ». Au milieu de ce désarroi et de cette désaffection, qui se traduisait par des libelles et des placards séditieux aiîichés aux endroits les plus fréquentés de Paris4, on entendait vanter la libre Angleterre, la Prusse victorieuse, la Chine même, que personne ne connaissait. On parlait de « nation aplatie, de décomposition générale » ; on prononçait enfin le mot de décadence. Gouvernement, Noblesse, Eglise, la dissolution paraissait complète.

L'esprit public, de plus en plus hostile au pouvoir absolu, est favorable aux philosophes, à l'esprit d'examen ; partout,, on raisonne furieusement « en matière de finance et de gouvernement ». « Les Français, écrit Walpole, affectent la philosophie, la littérature et le libre penser... J'ai dîné aujourd'hui avec une demi-douzaine de savants et, quoique tous les domestiques fussent là pour le service, la conver-

1 Lettre à Pàris-Duverney. (Aubertin, L'Esprit public au xvme siècle.) — C'est lui qui disait, en montrant le quartier général du comte de Clerinont, son supérieur : « Voilà l'ennemi ! »

2 Lettre de D'Alembert à Voltaire; — Tocqueville, Histoire philosophique du règne de Louis XV.

3 G. Lanson, Voltaire, 1906.

' Dans l'un, il était dit que « si l'on ne faisait payer cinquante millions au clergé et de grosses sommes aux fermiers généraux, qui jouissaient chacun de deux cent mille livres de rente, trois cent mille hommesétaient, avec un chef, prêts à prendre les armes ». (Barbier, Vil.)

l'histoire. — LOUIS XV. 42»

sation a été beaucoup moins réservée, même sur l'Ancien

Testament, que je ne l'aurais souffert à ma table en Angleterre, ne fùt-ee qu'en présence d'un seul laquais '. »

Et dans une autre lettre : « Le rire est aussi passé de mode que les pantins et les bilboquets. Les pauvres gens, ils n'ont pas le temps de rire. D'abord, il faut jeter par terre Dieu et le Roi: hommes et femmes, tous, jusqu'au dernier, travaillent dévotement à cette démolition. »

Page 1