LA POLITIQUE DE LOUIS XV - LE SECRET DU ROI
Dès 1755, Mm* de Pompadour était devenue une sorte de premier ministre, bien qu'il n'y eût plus entre elle et le Roi que de « l'amitié ». Elle parait plus omnipotente que ne le fut le cardinal de Richelieu. Louis XV est tellement l'esclave de sa basse sensualité qu'il ne peut rester un seul instant, comme le fut son bisaïeul, « le maître absolu de son esprit ». C'est « le caprice avec tout l'imprévu de ses fantaisies » qui, sous lui, gouverne la France. Mme de Pompadour tient les rênes avec l'aide des frères Paris, plus influents que jamaisdepuis la mort de Fleury; elle nomme et chasse les ministres et les généraux3, et tandis qu'elle comble sa famille de faveurs prodigieuses, elle bouleverse les alliances de la France.
De nature molle et dissolue, incapable de volonté. Louis XV a pourtant, dans les affaires extérieures, une certaine finesse, le sens de la dignité, mais il lui manque le courage d'agir. Pour laisser leur direction entre les mains de ministres ou de favorites, il ne s'en désintéresse pas et il s'en occupe dans
1 II fut baptisé dans l'église de Chaillot, sous le nom de Bourbon, fils de Louis de Bourbon et de demoiselle Anue Couppier de Romans, dame de Meilly-Colonge. MUe de Romans épousa ensuite un marquis de Cavanac. (Comte Fleury, Louis XV intime.)
s Le nombre des bâtards de Louis XV est d'environ vingt-cinq ou trente, parmi lesquels l'abbé de Bourbon, l'abbé Leduc, fils d'une demoiselle Tierceliu, le comédien d'Orvigny, Mlle de Saint-André, une lille de la Morphise, etc. (Dussieux, Généalogie de la Maison de Bourbon.)
% Le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, frère du marquis (ministre des Affaires étrangères de 1744 à 1747 , qui avait fait d'excellentes réformes, fut enveloppé dans la disgrâce de Machault, ministre de la .Marine, en 1737, et autre réformateur. Elle éleva Beruis aux Affaires étrangères et le remplaça plus tard par Choiseul, pour récompenser un service personnel; elle enleva le commandement de l'armée de Hanovre au maréchal d'Estrées et le remplaça par Richelieu: elle fit nommer Soubise maréchal de France, après Rosbach.
le secret, avec des hommes à lui. par esprit de défiance et aussi pour goûter la satisfaction secrète de jouer ses confidents les plus intimes, de les prendre en faute1.
Ce secret du Roi est une sorte de gouvernement occulte qui surveille et contrecarre à l'occasion le gouvernement officiel. En 1742, Louis XV correspond avec le maréchal de Noailles sur les affaires de l'Etat, mais cette correspondance est d'un caractère assez trivial. « C'est le ton d'un roi qui se laisse aller2. » En 1752. il établit, avec l'aide du comte de Broglie, une sorte de ministère des Affaires étrangères clandestin qui durera vingt ans, mais sans grand esprit de suite. Il lui arrivera cependant d'imprimer à la politique étrangère une allure personnelle, par exemple, dans le renversement des alliances au moment de la guerre de Sept ans3.
Dès 1758, l'Autriche cherchait avec la France un rapprochement, que finirent par rendre possible les brusques volteface et les brutalités de langage de Frédéric II. Louis XV trouvait le roi de Prusse « ingrat pour le passé et inquiétant pour l'avenir ». Bernis, ambassadeur à Venise, protégé de Mme de Pompadour et nommé ministre des Affaires étrangères, en négociant avec le cabinet de Vienne, obéissait aussi bien aux vœux du Roi qu'au désir de la favorite. Il eut le mérite de montrer qu'en rendant trop puissants les rois de Sardaigne et de Prusse, nous n'avions fait « de ces deux princes que des ingrats et des rivaux », mais il eût voulu s'en tenir à une alliance défensive; malheureusement, Louis XV, cédant à Mme de Pompadour, abandonna Conti et la combinaison de son établissement sur le trône de Pologne. Il seconda, sous l'impulsion de la favorite, la Cour de Saxe, qui voulait réduire l'influence prussienne, et exauça le plus
1 Louis XV entretint d'abord eu Pologne, pour préparer l'élection du prince de Conti (projet qui ne devait pas aboutir), puis dans diverses autres Cours, des agents secrets qui correspondaient directement avec lui. à l'insu de ses propres ministres et de Mme de Pompadour. Parmi eux, il y eut des hommes de valeur, comme le baron de Breteuil, les comtes de Saint-Priest, de Yergennes, et aussi des aventuriers, comme l'équivoque chevalier d'Eon, Favier et Dumouriez.
2 Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. X.
3 Cette diplomatie secrète fut dirigée parTercier à plusieurs reprises, surtout de 1762 à 1767. Le prince de Conti la dirigea également pendant une période du règne, de 1743 à 1756.
3i20 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
cher désir de Marie-Thérèse, de déchaîner une guerre continentale, avec la France pour alliée. Le traité de Versailles fut signé.