LA. MORT DE M°>= DE PO.MPADOLR - SON INFLUENCE
En 1764, la santé de Mme de Pompadour, depuis longtemps compromise, devint tout à fait mauvaise. Délicate, elle n'avait pas tardé à s'user à cette vie de Cour, vie terrible de représentations continuelles, de soupers de petits cabinets, de théâtre, de voyages et de déplacements ininterrompus. Joignez à cela les tracas d'argent2 et les intrigues incessantes à nouer et à dénouer, et sa position à défendre tous les jours. « Ma vie est un combat ». s'écriait -elle souvent, et elle ne cachait pas ses larmes à ses amis. Epuisée par l'anémie, crachant le sang, avec des palpitations terribles, « pendant lesquelles son cœur semblait sauter », elle n'est plus que l'ombre d'ellemême. Jaune, décharnée, elle cachait, à force de blanc et de rouge, les ravages que la maladie imprimait à son visage autrefois si frais et si aimable. La malheureuse femme payait cher la satisfaction d'être une sorte de reine de France. Enfin, dans un voyage de Choisy, pendant le mois de mars, le mal fut plus fort que sa volonté; elle fut contrainte de garder le lit. Une diminution de la maladie permit de la transporter à Versailles, mais elle n'y arriva que pour mourir
1 A George Montagu, 22 septembre 176o. — Qu'on lise les lettres des nombreux étrangers qui visitaient alors la France et approchaient le monde de la ville et de la Cour; ils sont unanimes à dénoncer cette tendauce bien caractérisée à l'athéisme, qui a ses pontifes et ses fidèles.
2 Depuis quelques années, le Roi ne pouvant plus lui donner le revenu qu'elle recevait autrefois, elle s'était couverte de dettes. Quand elle mourut, elle n'avait plus que 37 louis chez elle. Elle devait 1,700,000 livres, d'après son intendant Collin.
bientôt après (15 avril). Elle avait quarante-deux ans et demi1.
Une loi formelle interdisait de laisser un cadavre séjourner dans la demeure royale. Pas plus que pour Mme de Vintimille, il ne fut fait d'exception pour Mme de Pompadour, et le soir même du 15 avril, on emportait son corps. « J'ai vu passer deux hommes portant une civière, raconta la duchesse de Praslin à Cheverny dans la soirée ; lorsqu'ils se sont approchés (ils sont passés sous mes fenêtres), j'ai vu que c'était le corps d'une femme, couvert seulement d'un drap si succinct que la forme de la tête, des seins, du ventre et desjamhes se prononçait très distinctement... c'était le corps de cette pauvre femme qui, selon la loi stricte qu'aucun mort ne pouvait rester dans le château , venait d'être porté chez elle... ') Et Mme de Praslin, en faisant son récit, encore sous le coup de l'émotion, fondait en larmes. «Ce fut pour nous deux, ajoute Cheverny, un beau chapitre de moralité qui fut interrompu bientôt par la quantité des courtisans que cette mort attirait à Versailles. »
Le Roi avait visité Mmede Pompadour tous les jours jusqu'à la veille de sa mort. Très triste d'abord, mais « voyant que la maladie était longue et sans ressource, il s'était fait un calus là-dessus et n'en paraissait pas affecté2 ». Le soir de sa mort, il contremanda le grand couvert, mais il cacha si bien ses sentiments que les contemporains Font accusé d'indifférence. Les soupers des petits appartements ont repris et déjà les convoitises s'éveillent. « Chaque femme de la société, dit Cheverny, tâchait d'attraper le gant, si le Roi voulait le jeter. » Et Mme de Pompadour n'est pas encore ensevelie!... Cependant , le jour de l'enterrement arriva. Ainsi que l'avait ordonné son testament, le corps de la marquise, suivi de douze carrosses drapés, fut transporté le soir aux Capucines de la place Vendôme, et déposé près de sa fille Alexandrine, dans le caveau qu'elle avait acquis de la famille de la Trémoïlle, ce caveau dans lequel elle avait prétendu qu'elle se ferait ensevelir toute vive si jamais le Roi la quittait. Il avait été demandé qu'une oraison funèbre précédât l'inhumation. Le
1 Elle était née en 1721.
- Duc de Croy, Journal inédit.
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capucin chargé de celte mission difficile commença ainsi son discours : « Je reçois le corps de très haute et très puissante dame, Mm" la marquise de Pompadour, dame du palais de la Reine. Elle était à l'école de toutes les vertus, car la Reine, modèle de bonté, de piété, de modestie et d'indulgence, etc. » Et pendant un quart d'heure, à propos de la marquise, il fit l'éloge de Marie Leczinska.
Le corps fut ensuite descendu dans le caveau, et comme le prétendit alors la princesse de Talmont, « les grands os de la Trémoïlle durent être bien étonnés de sentir près d'eux les arêtes des Poisson1 ».
Si Ton en croit certains historiens-, Louis XV, au moment où l'on emportait le corps de Mme de Pompadour, par une pluie battante, aurait dit en regardant, par la fenêtre, le funèbre cortège : « La marquise n'aura pas beau temps pour son voyage ! » La vérité, c'est que Louis XV oublia le lendemain Mme de Pompadour et chercha de nouvelles distractions; la vie de Cour reprit aussitôt, mais, au jour des obsèques, comme le rapporte un témoin3, « le Roi prend Champlost par le bras ; arrivé à la porte du cabinet intime (donnant sur le balcon qui fait face à l'avenue de la Cour), il lui fait fermer la porte d'entrée et se met avec lui dehors sur le balcon. 11 garde un silence religieux, voit le convoi enfiler l'avenue, et malgré le mauvais temps et l'injure de l'air auxquels il paraissait insensible, il le suit des yeux jusqu'à ce qu'il perde de vue tout l'enterrement. Il rentre alors dans l'appartement; deux grosses larmes coulaient encore le long de ses joues et il ne dit à Champlost que ce seul mot : « Voilà les « seuls devoirs que j'ai pu lui rendre ! » Paroles les plus éloquentes qu'il put prononcer dans l'instant. A Sénac, son médecin, Louis XV avait dit aussi : « Il n'y a que moi, Sénac, « qui sache la perte que je fais. » Une fois au moins, dans la seconde partie de sa vie, Louis XV fut accessible à un sentiment essentiellement humain. Ce sentiment a pu être de très brève durée, mais il a existé4 ».
1 Comte Fleury, Louis XV intime.
s Les Goncourt, Mm°de Pompadour; — Sainte-Beuve, Mme de Pompadour.
3 Mémoires de Ckeverny.
4 Comte Fleury, Louis XV intime, XII.
" Une connaissance de près de vingt ans et une amitié sûre », tels sont, condensés en quelques mots, dans une lettre qu'il adresse à son gendre, l'infant Don Philippe, souverain de Parme, les regrets du Roi. Malgré les intrigues souterraines et les attaques des pamphlétaires, la Cour, d'une manière générale, s'était habituée à cette souveraineté de Mme de Pompadour. Puisque Louis XV ne pouvait se passer de favorite, « on était, dit le duc de Croy, plus content de celle-là que des autres, dont on aurait craint pis. Ce qu'il y avait le plus à lui reprocher, c'étaient les dépenses considérables pour des riens et les dérangements que cela paraissait mettre dans les finances. Tout le reste parlait en sa faveur : elle protégeait les arts, et en général faisait du bien et point de mal1 ».
Il est cependant établi qu'elle n'hésita pas à frapper ceux qu'elle avait élevés et qui avaient cessé d'être dociles, ou ceux qui avaient blessé son amour-propre, sa susceptibilité féminine. Sans grands vices, suivant l'expression de Bernis, qui eut à se plaindre d'elle, sans qu'il la juge injustement, elle eut « toutes les petites misères et la légèreté des femmes enivrées de leur figure et de la supériorité de leur esprit ; elle faisait le mal sans être méchante, et du bien par enjouement ; son amitié était jalouse comme l'amour, légère, inconstante comme lui, et jamais assurée ».
Elle était peu généreuse de nature et plutôt sèche, sous des dehors aimables qui tenaient surtout à son désir de briller, de dominer. Son tempérament de « macreuse », comme elle le disait elle-même à Mme du Hausset, figeait sa sensibilité. Plus d'une fois, elle se montra vindicative et peu capable de pardonner à propos. Par les instincts et par les manières, elle resta toujours une bourgeoise, sinon une grisette, suivant le mot de Voltaire qui, alors, n'était plus courtisan. Malgré son titre de marquise et ses qualités brillantes, elle ne fut jamais une grande dame, comme l'avait été Mme de Châteauroux ou, sous Louis XIV, Mme de Montespan.
Elle fut vaniteuse, et c'est par là qu'elle chercha à avoir pour elle l'opinion publique, portée aux idées nouvelles, faisant des avances aux philosophes et aux écrivains, défen-
1 Duc de Croy, Mémoires.
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dant Y Encyclopédie, prêtant la main à l'expulsion des jésuites1, comptant par cette tactique consolider son pouvoir et rester la dispensatrice de tous les dons et faveurs pour ses créatures, que ce fût dans l'armée, dans la finance ou dans la diplomatie.
Aux yeux de la postérité, elle passa pour avoir exercé une influence heureuse sur l'art de son temps. Ce serait le seul véritable bien qu'elle eût fait.
Voltaire, en dédiant à Mme de Pompadour sa tragédie de Tancrède. vante son action salutaire : « Continuez, Madame, à favoriser tous les beaux-arts ; ils font la gloire d'une nation, ils sont chers aux belles âmes ; il n'y a que les esprits durs et insipides qui les dédaignent. Vous en avez cultivé plusieurs avec succès et il n'en est aucun sur lequel vous n'ayez des lumières... »
En effet, son protecteur. Le Normant de Tournehem, lui -avait fait apprendre,. comme nous l'avons dit, tous les arts d'agrément : chant, clavecin, dessin, gravure à l'eau-forte et sur pierres fines. Elle pratiqua cette dernière au temps de sa puissance, avec les conseils de Boucher, de Cochin, de Guay, d'Eisen et de Vien, sans s'y être d'ailleurs véritablement distinguée.
L' « art Pompadour » ou « des Petits-Maîtres » , fort décrié par l'école de David , bénéficia de la réaction qui devait s'opérer un demi-siècle plus tard. Dans une série d'articles de la Gazette des Beaux-Arts sur l'Art et les femmes en France (exclusivement consacrés en réalité à M!lie de Pompadour), M. de La Fizelière écrivait, en 1859 : « ... Tableaux, statues, villas, palais, meubles, bronzes, bijoux, romans, madrigaux, toilettes portent l'empreinte irrécusable de l'esprit, de la gaieté, de la légèreté, de la grâce, de la sensualité et de la coquetterie de cette femme heureusement douée et irrésistible. Elle a cherché en toute occasion le plaisir dans l'art et n'a pas cessé d'inciter les artistes qu'elle favorisait à l'y introduire. Tout autour d'elle <levint souple, facile2... »
1 « Dans le fond de son cœur, disait un jour Voltaire, elle est des nôtres. »
s La manufacture royale de porcelaine île Vincennes avait été transférée à Sèvres en 1753. Ses merveilleux produits étaient exposés chaque
Paul Mantz attribue à Mme de Pompadour une influence sur le style du mobilier. « style nouveau qui tranchait par sa simplicité sur l'ancien »; mais les Goncourt s'élèvent contre une doctrine qui tendait à se faire jour, regardant Mme de Pompadour comme une sorte de restauratrice « de l'art grec et des objets de mobilier et d'art attribués à son inspiration, des objets aux lignes droites ».
En réalité, comme l'a dit avec raison un historien contemporain, Mme de Pompadour ne pouvait demeurer attachée à des formes qui avaient eu leur plus grand succès bien avant l'époque de sa faveur et que l'on commençait dès lors à déclarer surannées et ridicules. « Elle s'est trouvée, au contraire, acquise de bonne heure au goût de l'antique, qui s'affirmait en France dès le milieu du siècle et que l'administration de son frère ' devait faire prévaloir dans tous les arts. »
Elle fut un des types les plus complets de l'amateur au xvine siècle, mais on entendait par là simplement qu'elle en refléta « tous les goûts, bien plus qu'elle ne les suscita. Elle suivit docilement l'évolution de la mode changeante2 ». Quand elle arriva au pouvoir, les représentants du style rocaille, Oppenord et surtout Meissonnier, sont déjà en plein déclin. Elle n'essaya pas de les défendre, de remonter un courant, mais elle ne paraît pas avoir eu pour eux d'aversion bien décidée3.
Terminons sur ce chapitre avec l'opinion d'un critique éminent : « Si la marquise fit nommer à la surintendance des bâtiments son oncle, d'abord, puis son frère, ce fut sans doute pour s'y assurer une influence immédiate et directe ; mais il y aurait vraiment un peu plus que de l'exagération et
aunée à Versailles. Mme de Pompadour, qui protégeait avec ardeur la manufacture, se transformait pendant les expositions eu marchaude et vendait de ses jolies mains les belles porcelaines tendres qui resteront comme le plus charmant modèle de l'art décoratif du xvin* siècle.
1 De N'olhac. Louis XV et Madame de Pompadour. — Son « frérot ><, comme elle disait, avait, sur ses conseils et pour se préparer à ses futures fonctions de surintendant des Beaux-Arts, visité l'Italie, sous la direction de Cochin. de Soufflot et de l'abbé Leblanc. Le Normant de Tournehem avait préparé ce voyage.
- André Michel, Journal des Débats, 1903. — C'était aussi l'opinion de Courajod.
3 Comme cela parait résulter de la commande pour sa table des fameux moutardiers eu argent ciselé de la collection Falize.
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quelque ridicule à prétendre que ce fut pour préparer le triomphe d'une réforme, concertée et voulue par elle ! En réalité, son peintre favori, celui qui l'a peut-être le mieux, peinte, moins dans ses portraits officiels que dans cette sensuelle et grassouillette néréide nue, appuyée à l'épaule d'un triton, dans un coin et au premier plan du Lever de Soleil, c'est Boucher. Il lui a fourni infatigablement, jusqu'à sa mort, le principal du décor de ses appartements, et leurs deux noms resteront à bon droit associés dans l'histoire de l'art. Si elle a fait bon accueil à la mode nouvelle, que vit triompher Boucher vieillissant, mais toujours bien en Cour, rien n'autorise à dire qu'elle l'ait inspirée.
« Je ne pense pas, pour ma part, que la fantaisie, le goût ou l'autorité d'une femme suffisent à créer un style. La production des œuvres d'art et l'évolution des formes plastiques tiennent à des origines et à des lois plus générales et plus profondes. Mme de Pompadour elle-même fut un effet, plus qu'une cause, un joli bibelot de son temps1. »